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Les mots et les choses / Michel Foucault

Le seuil du classicisme à la modernité (mais peu importent les mots eux-mêmes – disons de notre préhistoire à ce qui nous est encore contemporain) a été définitivement franchi lorsque les mots ont cessé de s’entrecroiser avec les représentations et de quadriller spontanément la connaissance des choses. Au début du XIX° siècle, ils ont retrouvé leur vieille, leur énigmatique épaisseur ; mais ce n’est point pour réintégrer la courbe du monde qui les logeait à la Renaissance, ni pour se mêler aux choses en un système circulaire de signes. Détaché de la représentation, le langage n’existe plus désormais, et jusqu’à nous encore, que sur un mode dispersé : pour les philologues, les mots sont comme autant d’objets constitués et déposés par l’histoire; pour ceux qui veulent formaliser, le langage doit dépouiller son contenu concret et ne plus laisser apparaître que les formes universellement valables du discours ; si on veut interpréter, alors les mots deviennent texte à fracturer pour qu’on puisse voir émerger en pleine lumière cet autre sens qu’ils cachent ; enfin il arrive au langage de surgir pour lui-même en un acte d’écrire qui ne désigne rien de plus que soi. (…)
La grande tâche à laquelle s’est voué Mallarmé, et jusqu’à la mort, c’est elle qui nous domine maintenant ; dans son balbutiement, elle enveloppe tous nos efforts d’aujourd’hui pour ramener à la contrainte d »une unité peut-être impossible l’être morcelé du langage. L’entreprise de Mallarmé pour enfermer tout discours possible dans la fragile épaisseur du mot, dans cette mince et matérielle ligne noire tracée par l’encre sur le papier, répond au fond à la question que Nietzsche prescrivait à la philosophie. Pour Nietzsche, il ne s’agissait pas de savoir ce qu’étaient en eux-mêmes le bien ou le mal, mais qui était désigné, ou plutôt qui parlait lorsque, pour se désigner soi-même, on disait Agathos, et Deilos pour désigner les autres. Car c’est là, en celui qui tient le discours et plus profondément qui détient la parole, que le langage tout entier se rassemble. A cette question nietzschéenne : qui parle? Mallarmé répond, et ne cesse de reprendre sa réponse, en disant que ce qui parle, c’est en sa solitude, en sa vibration fragile, en son néant le mot lui-même – non pas le sens du mot, mais son être énigmatique et précaire. Alors que Nietzsche maintenait jusqu’au bout l’interrogation sur celui qui parle, quitte en fin de compte à faire irruption lui-même à l’intérieur de ce questionnement pour le fonder sur lui-même, sujet parlant et interrogeant, Ecce homo, – Mallarmé ne cesse de s’effacer lui-même de son propre langage au point de ne plus vouloir y figurer qu’à titre d’exécuteur dans une pure cérémonie du Livre où le discours se composerait de lui-même. Il se pourrait bien que toutes les questions qui traversent actuellement notre curiosité (Qu’est-ce que le langage ? Qu’est-ce qu’un signe ? Ce qui est muet dans le monde, dans nos gestes, dans tout le blason énigmatique de nos conduites, dans nos rêves et nos maladies, tout cela parle-t-il, et quel langage tient-il, selon quelle grammaire ? Tout est-il signifiant, ou quoi, et pour qui et selon quelles règles ? Quel rapport y a-t-il entre le langage et l’être, et est-ce bien à l’être que toujours s’adresse le langage, celui, du moins, qui parle vraiment ? Qu’est-ce donc que ce langage, qui ne dit rien, ne se tait jamais et s’appelle « littérature » ?) – il se pourrait bien que toutes ces questions se posent aujourd’hui dans la distance jamais comblée entre la question de Nietzsche et la réponse que lui fit Mallarmé. (…)
Que la littérature de nos jours soit fascinée par l’être du langage, ce n’est là ni le signe d’une fin ni la preuve d’une radicalisation : c’est un phénomène qui enracine sa nécessité dans une très vaste configuration où se dessine toute la nervure de notre pensée et de notre savoir. Mais si la question des langages formels fait valoir la possibilité ou l’impossibilité de structurer les contenus positifs, une littérature vouée au langage fait valoir, en leur vivacité empirique, les formes fondamentales de la finitude. De l’intérieur du langage éprouvé et parcouru comme langage, dans le jeu de ses possibilités tendues à leur point extrême, ce qui s’annonce, c’est que l’homme est « fini », et qu’en parvenant au sommet de toute parole possible, ce n’est pas au coeur de lui-même qu’il arrive, mais au bord de ce qui le limite : dans cette région où rôde la mort, où la pensée s’éteint, où la promesse de l’origine indéfiniment recule. Ce nouveau mode d’être de la littérature, il fallait bien qu’il fût dévoilé dans des oeuvres comme celles d’Artaud ou de Roussel – et par des hommes comme eux ; chez Artaud, le langage récusé comme discours et repris dans la violence plastique du heurt, est renvoyé au cri, au corps torturé, à la matérialité de la pensée, à la chair ; chez Roussel le langage, réduit en poudre par un hasard systématiquement ménagé, raconte indéfiniment la répétition de la mort et l’énigme des origines dédoublées. Et comme si cette épreuve des formes de la finitude dans le langage ne pouvait pas être supportée, ou comme si elle était insuffisante, (peut-être son insuffisance même était-elle insupportable), c’est à l’intérieur de la folie qu’elle s’est manifestée – la figure de la finitude se donnant ainsi dans le langage (comme ce qui se dévoile en lui), mais aussi avant lui, en deçà, comme cette région informe, muette, insignifiante où le langage peut se libérer. Et c’est bien dans cet espace ainsi mis à découvert que la littérature, avec le surréalisme d’abord, (mais sous une forme encore bien travestie), puis, de plus en plus purement, avec Kafka, avec Bataille, avec Blanchot, s’est donnée comme expérience : comme expérience de la mort (et dans l’élément de la mort), de la pensée impensable (et dans sa présence inaccessible), de la répétition (de l’innocence originaire, toujours là au terme le plus proche du langage et toujours le plus éloigné) ; comme expérience de la finitude (prise dans l’ouverture et la contrainte de cette finitude).
On voit que ce « retour » du langage n’a pas dans notre culture valeur d’interruption soudaine ; ce n’est point la découverte irruptive d’une évidence enfouie depuis longtemps ; ce n’est point la marque d’un repli de la pensée sur elle-même, dans le mouvement par lequel elle s’affranchit de tout contenu, ni d’un narcissisme de la littérature se libérant enfin de ce qu’elle aurait à dire, pour ne plus parler que du fait qu’elle est langage mis à nu. En fait, il s’agit là du dépli rigoureux de la culture occidentale selon la nécessité qu’elle s’est donnée à elle-même au début du XIX° siècle. Il serait faux de voir, en cet indice général de notre expérience qu’on peut appeler le « formalisme », le signe d’un dessèchement, d’une raréfaction de la pensée incapable de ressaisir la plénitude des contenus ; il ne serait pas moins faux de la placer d’emblée sur l’horizon d’une nouvelle pensée et d’un nouveau savoir. C’est à l’intérieur du dessin très serré, très cohérent de l’epistémè moderne que cette expérience contemporaine a trouvé sa possibilité ; c’est même lui qui, par sa logique, l’a suscitée, l’a constituée de part en part, et a rendu impossible qu’elle n’existe pas. Ce qui s’est passé à l’époque de Ricardo, de Cuvier, et de Bopp, cette forme de savoir qui s’est instaurée avec l’économie, la biologie et la philologie, la pensée de la finitude que la critique kantienne a prescrite comme tâche à la philosophie, tout ceci forme encore l’espace immédiat de notre réflexion. Nous pensons en ce lieu.
Et pourtant l’impression d’achèvement et de fin, le sentiment sourd qui porte, anime notre pensée, l’endort peut-être ainsi de la facilité de ses promesses, et qui nous fait croire que quelque chose de nouveau est en train de commencer dont on ne soupçonne qu’un trait léger de lumière au bas de l’horizon, – sentiment et cette impression ne sont peut-être pas mal fondés. On dira qu’ils existent, qu’ils n’ont cessé de se formuler toujours à nouveau depuis le début du XIX° siècle ; on dira que Hölderlin, que Hegel, que Feuerbach et Marx avaient tous déjà cette certitude qu’en eux une pensée et peut-être une culture s’achevaient, et que du fond d’une distance qui n’était peut-être pas invincible, une autre s’approchait – dans la réserve de l’aube, dans l’éclat du midi, ou dans la dissension du jour qui s’achève. Mais cette proche, cette périlleuse imminence dont nous redoutons aujourd’hui la promesse, dont nous accueillons le danger, n’est sans doute pas de même ordre. Alors, ce que cette annonce enjoignait à la pensée, c’était d’établir pour l’homme un stable séjour sur cette terre d’où les dieux s’étaient détournés ou effacés. De nos jours, et Nietzsche là encore indique de loin le point d’inflexion, ce n’est pas tellement l’absence ou la mort de Dieu qui est affirmée mais la fin de l’homme (ce mince, cet imperceptible décalage, ce recul dans la forme de l’identité qui font que la finitude de l’homme est devenue sa fin) ; il se découvre alors que la mort de Dieu et le dernier homme ont partie liée : n’est-ce pas le dernier homme qui annonce qu’il a tué Dieu, plaçant ainsi son langage, sa pensée, son rire dans l’espace du Dieu déjà mort, mais se donnant aussi comme celui qui a tué Dieu et dont l’existence enveloppe la liberté et la décision de ce meurtre ? Ainsi, le dernier homme est à la fois plus vieux et plus jeune que la mort de Dieu ; puisqu’il a tué Dieu, c’est lui-même qui doit répondre de sa propre finitude ; mais puisque c’est dans la mort de Dieu qu’il parle, qu’il pense et existe, son meurtre lui-même est voué à mourir ; des dieux nouveaux, les mêmes, gonflent déjà l’Océan futur ; l’homme va disparaître. Plus que la mort de Dieu, – ou plutôt dans le sillage de cette mort et selon une corrélation profonde avec elle, ce qu’annonce la pensée de Nietzsche, c’est la fin de son meurtrier ; c’est l’éclatement du visage de l’homme dans le rire, et le retour des masques ; c’est la dispersion de la profonde coulée du temps par laquelle il se sentait porté et dont il soupçonnait la pression dans l’être même des choses ; c’est l’identité du Retour du Même et de l’absolue dispersion de l’homme. Pendant tout le XIX° siècle, la fin de la philosophie et la promesse d’une culture prochaine ne faisaient sans doute qu’une seule et même chose avec la pensée de la finitude et l’apparition de l’homme sans le savoir ; de nos jours, le fait que la philosophie soit toujours et encore en train de finir et le fait qu’en elle peut-être, mais plus encore en dehors d’elle et contre elle, dans la littérature comme dans la réflexion formelle, ma question du langage se pose, prouvent sans doute que l’homme est en train de disparaître. (…)
Une chose en tout cas est certaine : c’est que l’homme n’est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui se soit posé au savoir humain. En prenant une chronologie relativement courte et un découpage géographique restreint – la culture européenne depuis le XVI° siècle – on peut être sûr que l’homme y est une invention récente. Ce n’est pas autour de lui et de ses secrets que, longtemps, obscurément, le savoir a rôdé. En fait, parmi toutes les mutations qui ont affecté le savoir des choses et de leur ordre, le savoir des identités, des différences, des caractères, des équivalences, des mots, – bref au milieu de tous les épisodes de cette profonde histoire du Même – un seul, celui qui a commencé il y a un siècle et demi et qui peut-être est en train de se clore, a laissé apparaître la figure de l’homme. Et ce n’était point là la libération d’une vieille inquiétude, passage à la conscience lumineuse d’un souci millénaire, accès à l’objectivité de ce qui longtemps était resté pris dans des croyances ou des philosophies : c’était l’effet d’un changement dans les disposition fondamentales du savoir. L’homme est une invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente. Et peut-être la fin prochaine.
Si ces dispositions venaient à disparaître comme elles sont apparues, par quelque événement dont nous pouvons tout au plus pressentir la possibilité, mais dont nous ne connaissons pour l’instant encore ni la forme ni la promesse, elles basculaient, comme le fit au tournant du XVIII° siècle le sol de la pensée classique, – alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable.
Michel Foucault
les Mots et les choses / 1966
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