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Le Dossier 57-C / Marco Candore

« Toute l’écriture est de la cochonnerie. »
Antonin A., schizophrène dangereux à Marseille, Mexico, Ville-Evrard, Rodez, Paris.

Note : les hyperliens des notes continuent le jeu de piste, ce texte est en extension permanente.

C’est en 2009, à Prague, que London Smooth1 rencontre secrètement Vladimir H.2 par l’entremise de Lenka B., bibliothécaire à Paris. Au cours de l’entretien, qui a probablement lieu en fin de matinée au Grand Café Orient de la Maison à la Madone noire3, H. remet à Smooth une enveloppe de papier brun d’un format 13×21 contenant un manuscrit inconnu de 158 pages noté J.-K. / F.-B.4. Sur le document on peut lire, en exergue , écrit à la main (comme l’ensemble du manuscrit) : « Ne cherchez pas ».
Le texte est constitué de strates, « couches » et sédiments, architecturé en parties / séries répétitives. Sa forme se veut poétique et présente tous les traits du cryptogramme et du jeu de piste5.
L’existence d’un auteur unique est douteuse : si le manuscrit, visiblement inachevé, ne semble comporter qu’un seul type d’écriture, celle-ci peut n’être, tout simplement, qu’un travail de copiste. Quant à sa datation, on peut raisonnablement l’estimer autour des années 1910-1930 – et peut-être s’écoulant sur toute cette période -, mais sans plus de précision ; écrit en plusieurs langues (Allemand, Anglais, Yiddish, Araméen, et au moins trois langues ou dialectes inconnus) les problèmes de traduction sont considérables et ne concourent pas à résoudre le problème6.
Le manuscrit répète cent onze fois une série polyglotte, un procédé, voire une procédure, à chaque fois composé(e) de six « couches évanescentes » imperturbablement ponctuées par une « suite potentielle »6 bis.
Plus étrange, le document n’est pas sans présenter de troublantes similitudes avec plusieurs œuvres littéraires antérieures ou postérieures au dit manuscrit. Ainsi, la version théâtrale de l’Augmentation de Georges Perec7, composée de six « personnages » / formes rhétoriques plus une septième, la Rougeole, qui sort du cadre de la rhétorique et fonctionne sur le mode de la contamination, de l’excès proliférant ; dans la « neuvième série », la « sixième couche » et sa « suite potentielle » ne sont pas non plus sans rappeler le début de Bouvard et Pécuchet de Flaubert8, mais un Bouvard et Pécuchet atonal, beckettien9 ; la « quatrième couche » peut aussi bien évoquer Finnegans Wake de Joyce50. Les autres séries fourmillent d’exemples tout aussi troublants, où l’on peut tour à tour « reconnaître » (?) Don Quichotte, le Tristram Shandy de Sterne 10, le Coup de dés de Mallarmé, la « canaille » Abou’l-Qâsim Ibn-’Ali al-Tamîmi d’Abou Moutahhar Al Azdi, dans un ouvrage sulfureux du XIème siècle jamais publié dans le monde arabe, seulement édité en langue française à la fin du XXème siècle51.
Les « auteurs » pré-cités auraient-ils compté parmi les « initiés » d’une invisible confrérie mondiale, trans-historique et cosmopolite ? Ou aurions-nous affaire à une triste vérité de plagiats, de monstrueuses escroqueries littéraires ? Comment expliquer ces télescopages de l’espace et du temps ? Ou bien le texte plongerait-il tout lecteur dans un délire de sur-interprétation, lui tendant un redoutable piège en face-à-face, en jeux de miroirs, renvoyant à l’image de l’iceberg, de l’archéologie et autres cartographies de la psyché ?
En tout état de cause, tout indique une intention à faire de l’Infini une œuvre ; l’ambition d’un document délibérément interminable.
Au cours des mois suivants London Smooth se consacre assidûment à l’étude du manuscrit, sans toutefois parvenir à en décoder le sens profond – ou sa fonction. Canular, squelette d’un Léviathan littéraire, ou trompe-l’œil, masque de toute autre chose ?
C’est à la British Library, en 2010, que Mr. Stoned, archiviste, « recommandé » par H. dans son poème codé le Chemisage de la nubilité ou la planification de Thétis (traduction : Lenka B., bibliothécaire à Paris)11 livre à Smooth un second manuscrit, similaire dans sa forme (111 séries constituées de 6 « couches » et d’une « suite potentielle », écrites dans les mêmes langues), mais plus ancien (XVIIIème siècle) et dont l’ordre des « couches » est inversé. Il est signé de « Julio-Felix Castanedeleza »12, accompagné d’un tableau chiffré13, qui, par bien des aspects, n’est pas sans présenter de troublantes similitudes avec les travaux ultérieurs de Jean-Pierre Brisset, chef de gare, linguiste, spécialiste en grenouilles et origines humaines14.
Les deux documents, mis en regard, forment un gigantesque palindrome15. Décodé (partiellement) à l’aide du tableau chiffré, émerge alors un autre texte dont on peut avec certitude attribuer la paternité à Klaus Maus, anthropologue et ethnologue16, au titre interminable et énigmatique : le Triangle du lieu-non-lieu de la Sagesse : Yaqua, la Communauté inconnue des Douze sons ou la série infinie. Le Territoire nomade ou Mille Padoks, l’ordre du chaos révélé.
Il y est question, semble-t-il (bien que « décodé », le texte demeure largement abscons), de la vie sous toutes ses formes. Des descriptions peu compréhensibles de « visions » mais aussi de pures sensations donnent corps à une approche cosmogonique évoquant la physique quantique et une psyché collective littéralement sur-humaine, inconnue. L’ensemble – si l’on peut dire, car ce « rapport poétique » est ouvert sur l’infini, pouvant se lire dans une multiplicité d’ordres qui rejettent à chaque fois les dés – constitue une « cuisson du hasard », une sorte d’ADN cosmique et textuel en perpétuelle métamorphose.
Au début de l’année 2011, Manola A., philosophe à Paris, sollicite London Smooth à faire part de l’état de ses travaux au colloque « Ecosophie » de Nanterre, non loin des tours Aillaud17.
Mais il ne pourra produire cette communication, car il disparaît dans la nuit du 15 au 16 mars – soit la veille dudit colloque -, au cours de laquelle il aurait été aperçu en grande conversation au sujet des Demoiselles d’Avignon avec une jeune femme blonde18 sur la plateforme arrière d’un autobus de la ligne Z19.
Seules quelques notes éparses, au rapport probable avec cette affaire, sont retrouvées le 1er avril, dissimulées sous la machine à calculer de Blaise Pascal, au musée des Arts et Métiers, par Kadidiatou C., technicienne de surface à Paris.
L’enquête, menée par l’agent de police 57-C, est rapidement classée. La piste officiellement retenue est la « fuite probable à l’étranger pour cause de surendettement ».

FICHE ANNEXE (source : notes de London Smooth – les notes à l’intérieur de la fiche sont de la rédaction). En 1912, Klaus Maus20 découvre involontairement21 une micro-région inexplorée22 de l’Amazonie23. L’événement est rapporté dans son carnet de bord24 en date du 16 novembre 191225. L’anthropologue y désigne alors26 le territoire27 et sa population28 d’un même nom, Gemeinschaft II29 ou G2. L’ethnie de G2 semble n’avoir aucun lien de parenté, même lointain, avec les autres groupes peuplant cette partie septentrionale de la forêt amazonienne30. Les habitants de G2 sont décrits31 comme n’étant de toute évidence pas indiens32 et leur langue ne ressemble à aucune autre connue33. Sa découverte est, dès son retour en Europe, le 28 juin 191434, classée Secret-Défense par le roi Boris IV35 et Klaus Maus disparait mystérieusement le 1er août, à seize heures, au cours d’un déjeuner sur l’herbe36. Ses notes et effets personnels ne seront – partiellement – retrouvés que bien plus tard, en France, chez Jacques L., psychanalyste à Paris, dans un container à double fond dissimulé derrière un célèbre tableau lui-même masqué par un cache dont la réalisation est attribuée à son beau-frère37. Cependant sa découverte n’est pas révélée et le coffre blindé, dont l’ouverture est commandée par un mécanisme complexe et sophistiqué38, est rapidement égaré. Dysfonctionnement bureaucratique de la haute administration, guerre des polices ? Toujours est-il qu’on retrouve sa trace en 2004 au cours d’une retentissante affaire. C’est dans le mécanisme de l’horloge monumentale du Panthéon récemment restaurée39, qu’un nano-theremine40 placé là par une jeune mexicaine perforative et performante, Auxilio L.,41 envoie ses ondes42 en direction de l’église Saint Germain-l’Auxerrois. Les fouilles, menées dans le plus grand secret sous la crypte de l’église, permettent la mise à jour du container43, habilement dissimulé dans l’ossuaire-reliquaire de Marie l’Egyptienne ou Sainte Marie d’Egypte44. Afin d’apaiser les tensions historiques, vives et anciennes, entre la France et la Bordavie, les autorités de la toute jeune Oligamonarchie française45 remettent le coffre à la toute récente République de Bordavie46 dans une valise diplomatique le 23 novembre 200747, signe d’une ère diplomatique nouvelle entre les deux pays48.
Marco Candore
le Dossier 57-C / avril 2012
Publié dans Chimères n°76 / Ecosophie
Le jeu de piste continue, entre autres, sur Mécanoscope.

1 London Smooth (1959 – ?), philologue à Paris, Londres, Bâle, Turin, Mexico. Ouvrages principaux : Introduction critique à l’Echo-Phobie, Pouf, Paris, 2001, et Langues chargées, Bouches inutiles I et II, Paf, Turin, 1998 et 1999, trad. Federico Bolcevita.
2 Vladimir H., poète tchèque, 1905-2009, oeuvre majeure : La Nuit avec moi, 1964, Prague, traduit en langue française par Lenka B., éd. Benef, Paris, 1972.
3 Voir la note de frais, archives personnelles London Smooth.
4 La mention J.-K. / F.-B. n’apparaît qu’une seule fois, en haut du feuillet n° 1 du document. Rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit là de l’auteur, ou des auteurs, cette mention pouvant désigner son ou ses propriétaires, le ou les copistes, ou toute autre chose. Les 79 feuillets ne sont pas reliés entre eux mais les pages sont, heureusement, numérotées (il ne manquerait plus que ça, ndlr).
5 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-111-9-1.html
6 « Nous avons un problème », notes préparatoires à l’ouvrage inachevé de Smooth, Les Idiomes démarrés, carnet noir n° 7, page 92. Extrait sous forme d’auto-entretien, voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-lid-cn-7-92.html
6 bis voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-111-9-666666.html
7 voir  : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-2817-1982.html
8 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1872-1931-36.html
9 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1906-1946-1989.html
50 Il y a des sauts dans le texte, d’où cette note n°50.
10 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1760-70.html
51 Voir note 50.
11 http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-bb-jlb.html
12 Pseudonyme à peine masqué désignant de toute évidence Julio Deleza-Milplata (1725-1795) et Felicio Gastanetari (1730-1792), auteurs d’ouvrages ésotériques dont le célèbre et énigmatique L’Ethique à mots couverts (Bibliothèque nationale de Mexico) ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-17-25-95-30-92.html
13 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-1-618-033-989.html
14 http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-bkkx-jpb.html
15 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-0000100120020110111121120220122.html
16 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-km.html
17 L’objet d’étude de Smooth étant des plus obscurs, on peut cependant déduire de sa participation attendue à ce colloque qu’il devait bien s’agir, peu ou prou, d’écosophie : voir à ce sujet Yaqua, le Peuple du Moteur halluciné, notes de Smooth, voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-y-pmh.html
18 Sur ce point les témoignages divergent : voir http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-zzz-433433433.html
19 Afin de préserver la tranquillité des riverains, la lettre désignant l’autobus a été changée.
20 Voir note 16.
21 Voir note précédente.
22 Par définition, il est impossible d’en dire davantage. Voir à ce sujet les travaux de Stanley Living-Beck, Comment je n’ai pas retrouvé le Peuple manquant, British Library, 1871, trad. tardive, Manola A., très jeune philosophe à Paris, 1972.
23 Voir une carte du monde.
24 Voir le carnet de bord.
25 Cette date correspond sans doute à un anniversaire.
26 C’est-à-dire : à cette date-là.
27 Voir note 22.
28 Voir plus loin.
29 Il s’agit bien sûr des Yaquas.
30 Les croquis et descriptions de Maus ne laissent planer aucun doute ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-km-y.html
31 Voir note précédente.
32 Voir note précédente.
33 Voir note précédente.
34 Une spectaculaire opération de diversion est orchestrée ce jour-là, afin de masquer l’événement essentiel : les révélations que Klaus Maus s’apprêtait à faire.
35 Boris IV, roi de Bordavie, 1863-1883-1953, dit « le Mentaliste » ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-b4rdb.html
36 Amoureux de la nature et échangistes, Klaus Maus et son ami Arnø Nøss pique-niquent régulièrement en compagnie de leur(s) épouse(s). Le jour de sa disparition est réitéré le procédé décrit à la note 34, à moins que ce ne soit cette fois une coïncidence.
37 Bricoleur, et peintre à ses heures.
38 Au point de nécessiter l’intervention de plusieurs spécialistes.
39 Par l’heureux bénévolat d’un groupe de jeunes gens dynamiques et généreux.
v. http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-uguxlkmp.html
40 Modèle extrêmement réduit, pouvant tenir dans une petite boîte d’allumettes, à condition, bien sûr d’avoir ôté les allumettes.
41 Poétesse d’inspiration réal-viscéraliste ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-alrb-53-03.html.
42 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-c1-3741510-16-wm2sr-1-c1-1-1-90510.html
43 Encore une fois avec l’aide de spécialistes.
44 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-v-12-29-47.html
45 Aux Délices de Paris, Mille ans de bonheur et de prospérité à partir de l’an 2007, Année du Cochon, Xu Xi Xao, éditions de Pékin.
46 La Bordavie est entrée dans le concert des nations démocratiques le 21 avril 2002 avec la « Révolution des Œillades ».
47 Le même jour a lieu un procès retentissant, manoeuvre de diversion ou coïncidence, voir notes 34, 36, 39, 41, cela commence à faire système et cela fatigue un peu aussi.
voir http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-c70.html
48 .
49 Pas d’origine à la note 49.
v. http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-49.html

2666 / Roberto Bolaño

A côté de la porte, un autre homme s’était assis. La serveuse était auprès de lui et ils se parlaient. Le type portait une veste en jean assez large et un tee-shirt noir. Il était maigre et ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. Rosa l’avait regardé et le type s’était immédiatement aperçu qu’il était observé, mais il avait avalé son rafraîchissement sans y accorder grande importance et sans la regarder à son tour.

- Trois jours après, nous nous sommes rencontrés, dit Rosa.
- Pourquoi tu es allée au match ? dit Fate. Tu aimes la boxe ?
- Non, je t’ai déjà dit que c’était le première fois que j’allais à un spectacle de ce genre, mais c’est Rosa qui m’a convaincue.
- L’autre Rosa, dit Fate.
- Oui, Rosita Méndez, dit Rosa.
Mais après le match, tu allais faire l’amour avec ce type, dit Fate.
- Non, dit Rosa. J’ai accepté sa cocaïne, mais j’avais pas l’intention de coucher avec lui. Je supporte pas les hommes jaloux, mais je pouvais continuer à être son amie. On en avait parlé au téléphone et il avait eu l’air de le comprendre. De toute façon, je l’ai trouvé bizarre. Pendant qu’on roulait en voiture, quand on cherchait un restaurant, il a voulu que je le suce. Il m’a dit : Suce-moi pour la dernière fois. Ou peut-être qu’il ne me l’a pas dit comme ça, avec ces mots, mais plus ou moins c’est ce que ça voulait dire. Je lui ai demandé s’il était devenu dingue et il a ri. Moi aussi j’ai ri. On aurait dit que tout était une blague. Pendant les deux jours précédents, il avait pas arrêté de m’appeler, et lorsque c’était pas lui, c’était Rosita Méndez et elle me transmettait des messages de sa part. Elle me conseillait de pas le laisser tomber. Elle me disait que c’était un bon parti. Mais moi je lui ai dit que je considérais notre relation, ou quoi que cela ait pu être, comme finie.
- Lui, il considérait comme finie la relation, dit Fate.
- On avait parlé au téléphone, je lui avais expliqué que j’aime pas les hommes jaloux, moi je le suis pas, dit Rosa, je ne supporte pas la jalousie.
- Lui, il te considérait déjà comme perdue, dit Fate.
- C’est probable, dit Rosa, sinon il m’aurait pas demandé de le sucer. Jamais il l’avait fait, et encore moins dans les rues du centre-ville, même s’il faisait nuit.
- Mais il n’avait pas l’air triste, non plus, dit Fate, du moins c’est pas l’impression qu’il m’a donnée.
- Non, il avait l’air joyeux, dit Rosa. Ça a toujours été un type joyeux.
- Oui, c’est ce que j’ai pensé, dit Fate, un type joyeux qui veut passer une nuit à faire la fête avec sa petite amie et ses amis.
- Il était drogué, dit Rosa, il arrêtait pas d’avaler des cachets.
- Il m’a pas donné l’impression d’être drogué, dit Fate, je l’ai trouvé un peu bizarre, comme s’il avait quelque chose de trop vaste dans la tête. Et comme s’il savait pas quoi faire avec ce qu’il avait dans la tête, même si, à la fin, elle allait en éclater.
- Et c’est pour ça que tu es restée ? dit Rosa.
- C’est possible, dit Fate, en réalité je ne sais pas, je devrais me trouver en ce moment aux Etats-Unis ou être attablé à écrire mon article, et pourtant je suis ici, dans un motel, à parler avec toi. J’y comprends rien.
- Tu voulais coucher avec mon amie Rosita ? dit Rosa.
- Non, dit Fate. Absolument pas.
- Tu es resté à cause de moi ? dit Rosa.
Je sais pas bien, dit Fate.
Tous deux bâillèrent.
- Tu es tombé amoureux de moi ? dit Rosa avec un naturel désarmant.
- C’est possible, dit Fate.

Lorsque Rosa fut endormie, il lui enleva ses chaussures à talons et la recouvrit. Il éteignit les lumières et pendant un moment il resta à regarder entre les petits rideaux de la fenêtre le parking et les phares qui éclairaient la route. Ensuite il mit sa veste et sortit sans faire de bruit. A la réception, le réceptionniste était en train de regarder la télé et sourit en le voyant arriver. Ils bavardèrent pendant un moment des émissions de télé mexicaines et nord-américaines. Le réceptionniste dit que les émissions nord-américaines étaient mieux faites, mais que les mexicaines étaient plus drôles. Fate lui demanda s’il avait le câble. Le réceptionniste lui dit que le câble n’était que pour des riches ou des pédés. Que la vie réelle sortait et qu’il fallait la chercher dans les chaînes gratuites. Fate lui demanda s’il ne croyait pas qu’en fin de compte rien n’était gratuit, et le réceptionniste se mit à rire et lui dit qu’il savait déjà où il voulait en venir, mais qu’il n’allait pas le convaincre de ce côté-là. Fate lui dit qu’il ne pensait pas le convaincre de quoi que ce soit, puis il lui demanda s’il avait un ordinateur d’où il pourrait envoyer un message. Le réceptionniste fit non de la tête et se mit à fouiller dans une liasse de papiers empilés sur le bureau, jusqu’à ce qu’il trouve une carte de cybercafé de Santa Teresa.
- Il est ouvert toute la nuit, lui apprit-il, ce qui surprit Fate, car bien que new-yorkais il n’avait jamais entendu parler d’un cybercafé qui ne ferme pas la nuit.
La carte du cybercafé de Santa Teresa était d’un rouge intense, tellement intense qu’il était difficile même de lire les mots imprimés. Au revers, d’un rouge plus doux, était dessiné un plan qui indiquait la localisation exacte de l’établissement. Il demanda au réceptionniste de lui traduire le nom du cybercafé. Le réceptionniste se mit à rire et lui dit qu’il s’appelait « Feu, chemine avec moi ».
- On dirait le titre d’un film de David Lynch, dit Fate.
Le réceptionniste haussa les épaules et dit que le Mexique tout entier était un collage d’hommages divers et hétéroclites.
- Tout ce qui existe dans ce pays est un hommage à tout ce qui existe dans le monde et même aux choses qui ne sont pas encore arrivées.
Une fois que le réceptionniste lui eut expliqué comment arriver au cybercafé, ils se mirent à parler pendant un moment des films de Lynch. Le réceptionniste les avait tous vus. Fate n’en avait vu que trois ou quatre. Pour le réceptionniste, le meilleur de Lynch se trouvait dans la série télévisée Twin Peaks. Le film qui avait le plus plu à Fate était Elephant Man, peut-être parce qu’il s’était senti comme ça, avec l’envie d’être comme tous les autres mais en même temps se sentant différent. Lorsque le réceptionniste lui demanda s’il savait que Michael Jackson avait acheté ou essayé d’acheter le squelette de l’homme éléphant, Fate haussa les épaules et que Michael Jackson était malade. Je ne crois pas, dit le réceptionniste, en regardant quelque chose de vraisemblablement important qui, à ce moment-là, se passait à la télévision.
- Mon avis, dit-il, le regard fixé sur le téléviseur que Fate ne pouvait pas voir, est que Michael sait des choses que nous, on sait pas.
- Tous, on sait des choses qu’on croit que les autres ne savent pas, dit Fate.
Ensuite il lui souhaita une bonne nuit, glissa la carte du cybercafé dans une poche et retourna à sa chambre.
Roberto Bolaño
2666 / 2004 (posthume)
Archivo Bolaño
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Anvers / Roberto Bolaño

47. Il n’y a pas de règles
Les grandes stupidités. Jeune fille inconnue qui retourne sur la scène du camping désert. Bar désert, réception désertes, parcelles désertes. Voilà ta ville fantôme du Far-West. Il dit : ils finiront pas nous mettre tous en morceaux. (Les jolies filles aussi ?) Je ris de son désarroi. Le double plein d’appréhension envers lui-même parce qu’il ne pouvait éviter de tomber amoureux au moins une fois par an. Ensuite une succession de latrines portatives, des rééditions bon marché, des gars en train de vomir pendant que sur la terrasse silencieuse une petite fille débile mentale danse. Toute écriture à la limite cache un masque blanc. Voilà tout. Il y a toujours un foutu masque. Le reste : pauvre Bolaño en train d’écrire pendant un arrêt sur la route. « Des voitures de police la radio branchée : des informations inutiles pleuvent de tous les quartiers par où ils passent. » « Des lettres anonymes, des menaces voilées, la véritable attente. » « Chérie, je vis maintenant dans une zone touristique, les gens sont bronzés, il fait beau tous les jours, etc. » Il n’y a pas de règles. (« Dites à cet imbécile d’Arnold Bennet que toutes les règles de construction continuent à être valables uniquement pour les romans qui ne sont que des copies d’autres romans. ») Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Moi aussi je fuis Colan Yat. J’ai travaillé avec des handicapés mentaux, j’ai travaillé dans un camping, j’ai ramassé des pommes de pin, fait les vendanges, arrimé des bateaux. Tout m’a poussé vers cet endroit, cette campagne rase où il ne reste plus rien à dire… « Cependant tu te trouves avec de belles filles » … « Je crois que la seule chose jolie ici c’est la langue… » « Je fais allusion à son sens le plus strict »… (Applaudissements.)
Roberto Bolaño
Anvers / 1980
Lire également sur le Silence qui parle :
les Détectives sauvages 1 et 2
Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce

Archivo Bolaño
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