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Le viol des putes, et leur parole – Réflexions sur l’affaire DSK / Thierry Schaffauser

Je ne sais pas ce qui s’est exactement passé dans la chambre d’hôtel du Sofitel de New York. Mais nous savons que le stigmate de putain est devenu une arme de la défense dans le procès qui s’en suit. La plaignante nie le fait d’être prostituée, or malgré tout, c’est un des arguments entendus pour disqualifier sa parole.
Le message est clair : une prostituée ne peut être crédible car elle serait prête à faire n’importe quoi pour de l’argent. Si elle est prête à « vendre son corps », elle est sans doute prête à accuser faussement un homme de viol pour en récupérer un avantage financier.
Lors des procès pour viol, la réputation de la victime est toujours utilisée contre elle. Dans Carnal Knowledge, Rape on Trial, Sue Lees démontre comment la crédibilité du défendant et de la plaignante est genrée. L’absence de casier judiciaire de la plaignante n’est pas importante pour sa crédibilité, mais sa réputation sexuelle l’est. En revanche, si elle a un passé judiciaire cela devient important. Pour un homme, son occupation et l’absence d’antécédents judiciaires sont les deux principaux facteurs pour évaluer sa crédibilité. Lees Sue, Carnal Knowledge, Rape on Trial, Penguin Books, 1997, chapter 5.

Qu’est ce qu’une bonne réputation ?
« La menace du stigmate de putain agit comme un fouet qui maintient l’humanité femelle dans un état de pure subordination. Tant que durera la brûlure de ce fouet, la libération des femmes sera en échec. » (1)
Par cette phrase, la psychologue et féministe Gail Pheterson affirme que le « stigmate de putain » est utilisé contre toutes les femmes afin de limiter leurs libertés. Elle donne également l’exemple d’un procès pour viol que la victime a perdu parce que son témoin principal était une prostituée. Le simple fait d’être pute suffit pour qualifier la mauvaise réputation. Le déni de Justice dont beaucoup de femmes souffrent en cas de violences de genre est en fait généralisé pour les travailleuSEs du sexe qui incarnent l’image traditionnelle de la « mauvaise femme », celle de la pute.

La force de la loi
L’effet des lois contre la prostitution est que chaque prostituée est regardée comme criminelle quand bien même elle serait victime de crime. La loi permet ainsi de légitimer les violences contre les travailleuSEs du sexe. Dans les années 1970, à la suite des meurtres du criminel en série Peter Sutcliffe surnommé le Yorkshire Ripper, la police britannique n’a commencé son enquête qu’après avoir identifié une victime (la quatrième identifiée) comme « innocente » car jeune vierge de 16 ans et surtout, non prostituée. Mais encore lors du procès, l’Attorney General déclara que le plus triste dans cette affaire fut que le tueur en série s’en soit pris aussi à des femmes « respectables ». Les travailleuses du sexe assassinées ne méritaient donc pas le respect. Plus récemment en 2002 et 2003, sept gendarmes de Deuil la Barre dans le Val d’Oise ont violé une travailleuse du sexe albanaise en la menaçant d’expulsion du territoire à cause de son statut de sans-papière. Elle fut la seule à porter plainte et fut en effet, en conséquence, éloignée du territoire français.
Il est très rare que les travailleuSEs du sexe portent plainte surtout quand les actes criminels sont commis par la police ou des hommes de pouvoir. Nous savons tres bien que la parole d’une pute ne compte rien ou si peu surtout face à celle d’un homme puissant ou représentant l’Etat.
L’une des plus grandes activistes pour les droits des travailleuSEs du sexe, Griselidis Real, était dans une situation similaire voire pire à celle de Nafissatou Diallo. Elle a eu aussi un amant noir en prison, elle fut sans papier pendant des années en Allemagne et a été incarcérée pour trafic de drogues car elle revendait de l’herbe aux GI américains. En revanche, elle n’a jamais porté plainte pour les nombreux viols qu’elle a subis, sachant sans doute le sort qui lui aurait été réservé.
Lorsque je travaillais dans la rue Place de la Porte Dauphine à Paris, je n’ai jamais cherché à porter plainte contre mes agresseurs. J’avais en effet été prévenu par un policier que si mon corps était retrouvé en sang dans le caniveau, il en rirait, car il nous aurait assez prévenu de ne pas rester dans la rue, et que Sarkozy ne voulait pas de nous ici… Lorsqu’une amie a souhaité dénoncer auprès de la police un homme qui a arnaqué plus d’une centaine d’escortes (2), et pourtant bien connu de tous, y compris des forces de police depuis des années, elle s’est vu répondre : « T’as qu’à arrêter tes conneries ».
Le message ici est donc que pour toute violence subie, les travailleuSEs du sexe en sont toujours responsables et n’ont donc pas à s’en plaindre. C’est le même discours que peuvent tenir certains militants anti-prostitution contre les travailleuSEs du sexe activistes qui refusent d’arrêter un métier considéré comme dangereux par nature, et qui en choisissant de l’exercer malgré tout, contribueraient à son maintien. Peut être la violence dans ce cas serait même méritée. C’est en tout cas cette logique qui a poussé par exemple à renforcer la loi contre le racolage sous prétexte de lutter contre le proxénétisme, considérant que c’est en pénalisant les travailleuSEs du sexe, que l’on pouvait atteindre les proxénètes, qu’elles protégeaient soit disant.

D’où vient cette idée que les putes sont menteuses, vénales et qu’elles ne peuvent être violées ?
Parce que les mots sont importants, voyons comment le stigmate de putain (ou la putophobie, selon comment on veut l’appeler) opère, et avec plusieurs sens, parfois contradictoires, mais la contradiction n’est pas un problème lorsqu’il s’agit de discriminer. Plusieurs courants s’entremêlent dans ce qui fait le système putophobe.
Commençons par les courants les plus prohibitionnistes de la pensée abolitionniste qui ont produit de nombreux discours sur la prostituée en tant que représentation mais ce ne sont pas les seuls. Certaines représentations abolitionnistes de la prostituée comme « victime » par essence renforcent l’idée qu’elle serait désespérée au point de faire n’importe quoi, tel « vendre son propre corps » et donc ne plus se respecter elle-même, devoir se mentir à elle-même et aux autres, et en particulier sur sa propre condition. Les tenants de cet abolitionnisme nous expliquent souvent que la parole des putes en exercice doit être prise avec précaution.
C’est le cas de la députée PS Danielle Bousquet qui justifie par exemple :
« Aucune personne prostituée pendant qu’elle exerce la prostitution ne dira jamais qu’elle est contrainte, jamais. Tout le monde effectivement dit que « je le fais volontairement ». Ce n’est qu’au moment où la prostitution s’arrête que les personnes disent : en fait ce n’était pas ce que je disais. » (3)
C’est seulement après que la « personne prostituée » (comme ils nous appellent) a été réhabilitée qu’elle commencerait à parler vrai sur elle-même.
Un autre aspect plus conservateur du discours putophobe (qui peut aussi être une frange de l’abolitionnisme) décrit la prostituée comme n’ayant aucune éthique, aucun sens moral, aucune dignité, aucun honneur. La prostituée est décrite dans le moralisme empreint de christianisme comme une femme déchue (fallen woman), qui est tombée dans le péché, et dont l’identité entière est marquée par le fait de commettre des actes immoraux. La réhabilitation des travaillleuSEs du sexe toujours prônée de nos jours par l’Etat et financée par nos impôts, vient de cette idée que la pécheresse peut se repentir de ses actes, telle Marie Madeleine rencontrant le Christ. Les origines chrétiennes d’un certain abolitionnisme sont plus évidentes lorsqu’on sait que cette philosophie provient de philantropistes et missionnaires de l’Angleterre Victorienne ou que l’expression de « vente du corps » utilisée en opposition à la vente de sa force de travail, se rapproche étrangement de l’idée de « vente de son âme », concept manifestement religieux.
Le discours putophobe s’appuie enfin sur des principes sexistes. Etre pute est décrit dans le discours machiste comme le fait d’être une voleuse (pour ceux qui s’attendent à ce que les femmes leur fournissent des services sexuels gratuitement), une menteuse manipulatrice, par définition infidèle et poussant les hommes mariés à l’adultère, qui coucherait avec n’importe qui, y compris l’ennemi en tant de guerre, séduisant les hommes (qui ne sauraient résister) pour son profit personnel égoïste, par paresse et/ou manque d’intelligence, transmettant des maladies vénériennes (aux hommes, puis indirectement à leur épouse ou femme légitime), donc une menace pour la famille, et une humiliation pour la nation entière qui exigerait ainsi de la tondre en représailles. C’est dans ce contexte que soit le contrôle par la réglementation, soit la punition par la criminalisation sont adoptées contre les travailleuSEs du sexe.
L’ensemble de ces courants justifie un système putophobe dans le cadre duquel, le viol des putes devient soit improbable soit insignifiant. Les plaintes au commissariat sont rarement enregistrées et encore moins suivies d’enquête. Quand bien même la crédibilité de la victime parviendrait à être établie malgré son statut de pute, il apparait que le crime serait « moins grave » car les putes auraient l’habitude de se faire baiser, et que ce ne serait pour nous qu’une « passe gratuite ». Les conséquences seraient donc moins sérieuses et certains juges ont pu considérer qu’il suffisait à l’accusé de payer une amende correspondant au prix de la passe afin de réparer l’acte commis.

Réactions féministes
Prenons à part la question des mouvements féministes qui ne peuvent être confondus avec la fabrique idéologique de la putophobie issue du partiarcat. Ce ne sont que certains de ses groupes, certes encore majoritaires en France, qui influencés par un certain abolitionnisme tendant vers le prohibitionnisme, entretiennent un discours putophobe, et paradoxalement à travers lui, une forme de sexisme contre les femmes travailleuses du sexe. Aussi, ses intentions ne sont clairement pas les mêmes que celles de la putophobie machiste. Il est cependant important de mentionner le rôle de ces mouvements ou personnalités féministes – ou se prétendant à l’occasion féministes – car ils contribuent eux aussi souvent aux mêmes effets d’essentialisation et de mise sous silence de la parole des putes, parfois même de sa confiscation, en instrumentalisant la question du viol dans ce but.
En réaction à l’affaire dite DSK, des organisations féministes ont justement dénoncé le sexisme qui l’entourait et en particulier les commentaires des uns et des autres. Osez Le Féminisme (OLF) et la Barbe ont rédigé un manifeste et organisé un rassemblement commun en invitant les organisations féministes à y prendre part. Or manifestement, les travailleuSEs du sexe n’ont pas été considéréEs comme féministes car jamais invitéEs ou mentionnéEs en tant qu’actRICEs politiques ayant potentiellement une analyse sur le viol en général et le leur en particulier.
Aussi, leur texte mettait en parallèle le sexisme et le racisme en disant qu’on ne traite que les femmes de cette façon (et pas les minorités racialisées, vues par implicite comme hommes). Or, précisément dans le cas Diallo, il ne s’agit pas que de sexisme. Il y a bien sûr du racisme et du classisme à prendre en compte, mais aussi de la putophobie dont personne ne parle mais qui est pourtant flagrante dans cette affaire, que Diallo soit effectivement travailleuse du sexe ou non.
La question du viol des putes est souvent mal analysée par certains mouvements féministes du fait de la domination d’une partie de la pensée abolitionniste. En parlant parfois de viols dans l’enfance et autres traumatismes pour expliquer que certaines femmes soient putes parce que cela semble inimaginable pour elles mêmes, certaines féministes ne font en fait rien pour lutter contre ces violences, mais trouvent une excuse pour justifier la négation de la parole des putes en la décrivant comme aliénée. C’est un mauvais service rendu également à toutes les victimes de viol, qui si on pousse cette logique, se verraient ainsi moins capables que les autres de faire les bons choix pour elles-mêmes.
Certaines féministes en viennent à penser que la prostitution est l’acte de payer afin d’obtenir le consentement des femmes à être violées. Pourtant être travailleuSE du sexe n’empêche pas de savoir faire la différence entre un viol et un rapport sexuel consenti ou de dire non à un client. Vendre du sexe ne veut pas dire que nous sommes prêtEs à tout accepter ou jamais capable d’imposer nos conditions que ce soit sur les tarifs, les pratiques sexuelles ou la prévention.
Le principal problème auquel les travailleuSEs du sexe font face est le manque de confiance dans les forces de police et les autorités publiques. Les lois contre le travail sexuel empêchent des pratiques efficaces afin d’arrêter les violences et sont en totale contradiction avec les approches de réduction des risques et de santé communautaire. Comment en effet la police pourrait enquêter contre les crimes subis par les travailleuSEs du sexe quand ils sont si occupés à nous arrêter ?
Il faut donc être plus prudent quand on parle de travail sexuel. Cela peut être un travail difficile et avec forte exploitation, en particulier lorsque la criminalisation de différentes parties de l’industrie du sexe augmente les actes de violence, mais définir le travail sexuel comme intrinsèquement du viol en soi ou une violence contre les femmes ajoute à la confusion plutôt que n’aide. Les arguments anti-travail sexuel qui définissent les travailleuSEs sexuelLEs comme des objets et qui prétendent que l’industrie du sexe normalise le viol placent les travailleuSEs du sexe dans une position injuste, parce que si nous ne rejetons pas notre travail et que nous continuons de travailler, on nous accuse ensuite d’être complices de viol ou bien d’être « l’armée de réserve du patriarcat. » (4)
L’absence de désir n’est pas l’absence de consentement, et le désir n’est pas toujours absent non plus avec un client. Le désir peut se manifester de différentes manières et pas toujours dépendant de la personne en face de soi.
Pour finir, à ces personnes qui veulent criminaliser nos clients sous prétexte qu’ils seraient des violeurs, et puisque leurs luttes se concentrent contre l’exercice du travail sexuel et non contre les violences subies par les travailleuSEs du sexe en exercice, je voudrais leur demander : « Pourquoi voulez vous arrêter les hommes qui paient et qui donc respectent le contrat quand rien n’est fait pour arrêter ceux qui nous violent pour de vrai ? »
Thierry Schaffauser
le Viol des putes, et leur parole – Réflexions sur l’affaire DSK / 22 septembre 2011
Texte publié sur le site les Mots sont importants
Thierry Schaffauser est travailleur du sexe et membre du STRASS.
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1 Pheterson Gail, The Prostitution Prism, Amsterdam University Press, 1996
2 http://www.niamodel3.com/AlertEscorts.php
3 http://site.strass-syndicat.org/2011/04/debat-sur-lcp-la-chaine-parlementaire/
4 Expression entendue lors d’une réunion publique d’Osez Le Féminisme.

La fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale / Maurizio Lazzarato

En Europe, après d’autres régions du monde, la lutte des classes se déploie et se concentre aujourd’hui autour de la dette. La crise de la dette touche maintenant les États-Unis et le monde anglo-saxon, autrement dit les pays où sont nés non seulement la dernière débâcle financière, mais aussi et surtout le néolibéralisme.
La relation créancier-débiteur, qui sera au cœur de notre propos, intensifie les mécanismes de l’exploitation et de la domination de manière transversale puisqu’elle ne fait aucune distinction entre travailleurs et chômeurs, consommateurs et producteurs, actifs et inactifs, retraités et allocataires du RSA. Tous sont des « débiteurs », coupables et responsables face au capital, lequel se manifeste comme le Grand Créancier, le Créancier universel. Un des enjeux politiques majeurs du néolibéralisme est encore, comme le dévoile sans ambiguïté la « crise » actuelle, celui de la propriété, puisque la relation créancier-débiteur exprime un rapport de force entre propriétaires (du capital) et non-propriétaires (du capital).
À travers la dette publique, la société entière est endettée, ce qui n’empêche pas, mais exacerbe au contraire « les inégalités », qu’il est temps de qualifier de « différences de classe ».
Les illusions économiques et politiques de ces quarante dernières années tombent les unes après les autres, rendant encore plus brutales les politiques néolibérales. La new economy, la société de l’information, la société de la connaissance sont toutes solubles dans l’économie de la dette. Dans les démocraties qui ont triomphé du communisme, très peu de gens (quelques fonctionnaires du FMI, de l’Europe et de la Banque centrale européenne, ainsi que quelques politiques) décident pour tous selon les intérêts d’une minorité. L’immense majorité des Européens est triplement dépossédée par l’économie de la dette : dépossédée d’un pouvoir politique déjà faible, concédé par la démocratie représentative ; dépossédée d’une part grandissante de la richesse que les luttes passées avaient arrachée à l’accumulation capitaliste ; dépossédée, surtout, de l’avenir, c’est-à-dire du temps, comme décision, comme choix, comme possible.
La succession de crises financières a fait violemment émerger une figure subjective qui était déjà présente mais qui occupe désormais l’ensemble de l’espace public : la figure de « l’homme endetté ». Les réalisations subjectives que le néolibéralisme avait promises (« tous actionnaires, tous propriétaires, tous entrepreneurs ») nous précipitent vers la condition existentielle de cet homme endetté, responsable et coupable de son propre sort. Le présent essai propose est une généalogie et une exploration de la fabrique économique et subjective de l’homme endetté.
Depuis la précédente crise financière qui a éclaté avec la bulle Internet, le capitalisme a abandonné les narrations épiques qu’il avait élaborées autour des « personnages conceptuels » de l’entrepreneur, des créatifs, du travailleur indépendant « fier d’être son propre patron » qui, en poursuivant exclusivement leurs intérêts personnels, travaillent pour le bien de tous. L’implication, la mobilisation subjective et le travail sur soi, prêchés par le management depuis les années 1980, se sont métamorphosés en une injonction à prendre sur soi les coûts et les risques de la catastrophe économique et financière. La population doit se charger de tout ce que les entreprises et l’État-providence « externalisent » vers la société, et en premier lieu, la dette.
Pour les patrons, les médias, les hommes politiques et les experts, les causes de la situation ne sont ni à chercher dans les politiques monétaires et fiscales qui creusent le déficit en opérant un transfert de richesse massif vers les plus riches et les entreprises, ni dans la succession des crises financières qui, après avoir pratiquement disparu pendant les Trente Glorieuses, se répètent, extorquant des sommes d’argent faramineuses à la population pour éviter ce qu’ils appellent une crise « systémique ». Pour tous ces amnésiques, les vraies causes de ces crises à répétition résideraient dans les exigences excessives des gouvernés (notamment du sud de l’Europe) qui veulent vivre comme des « cigales » et dans la corruption des élites qui, en réalité, a toujours joué un rôle dans la division internationale du travail et du pouvoir.
Le bloc de pouvoir néolibéral ne peut pas et ne veut pas « réguler » les « excès » de la finance, parce que son programme politique est toujours celui représenté par les choix et les décisions qui nous ont conduits à la dernière crise financière. Au contraire, avec le chantage à la faillite de la dette souveraine, il veut mener jusqu’au bout ce programme dont il fantasme, depuis les années 1970, l’application intégrale : réduire les salaires au niveau minimum, couper les services sociaux pour mettre l’État-providence au service des nouveaux « assistés » (les entreprises et les riches) et tout privatiser.
Nous manquons d’instruments théoriques, de concepts, d’énoncés pour analyser, non pas seulement la finance, mais l’économie de la dette qui la comprend et la déborde, ainsi que sa politique d’assujettissement.
Nous allons exploiter dans ce livre la redécouverte de la relation créancier-débiteur par l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari. Publié en 1972, anticipant théoriquement le déplacement que le Capital opérera par la suite, il nous permet, à la lumière d’une lecture du Nietzsche de la Généalogie de la morale et de la théorie marxienne de la monnaie, de réactiver deux hypothèses. Premièrement, l’hypothèse selon laquelle le paradigme du social n’est pas donné par l’échange (économique et/ou symbolique), mais par le crédit. Au fondement de la relation sociale il n’y a pas l’égalité (de l’échange), mais l’asymétrie de la dette/crédit qui précède, historiquement et théoriquement, celle de la production et du travail salarié. Deuxièmement, l’hypothèse selon laquelle la dette est un rapport économique indissociable de la production du sujet débiteur et de sa « moralité ». L’économie de la dette double le travail, dans le sens classique du terme, d’un « travail sur soi », de sorte qu’économie et « éthique » fonctionnent conjointement. Le concept contemporain d’ « économie » recouvre à la fois la production économique et la production de subjectivité. Les catégories classiques de la séquence révolutionnaire des XIXe et XXe siècles – travail, social et politique –, sont traversées par la dette et largement redéfinies par elle. Il est donc nécessaire de s’aventurer en territoire ennemi et d’analyser de l’économie de la dette et de la production de l’homme endetté, pour essayer de construire quelques armes qui nous serviront à mener les combats qui s’annoncent. Car la crise, loin de se terminer, risque de s’étendre.
(…)

Vient alors pour nous une question essentielle : à quelles conditions pouvons-nous réactiver une lutte de classe que l’initiative capitaliste a complètement déplacée sur le terrain très « abstrait » et « déterritorialisé » de la dette ?
Marx disait que la crise réussit à faire rentrer dans « la tête de bois » des capitalistes des choses qu’autrement ils n’auraient jamais acceptées. Ici, « la tête de bois » à percer est celle des dirigeants et des intellectuels de la gauche syndicale et politique, puisque la dette devrait effacer d’un seul coup toutes leurs illusions. La dette impose, comme terrain du combat, la transversalité dans tous les domaines : transversalité entre États et espaces nationaux, transversalité entre économique, politique et social, transversalité entre figures de l’exploitation et de la domination. Nous sommes obligés de nous hisser à ce niveau de généralisation et de déterritorialisation si nous ne voulons pas nous faire balayer ou écrases par le Grand Créancier.
L’espace politique sur lequel engager le combat ne peut, en aucun cas, être celui de l’État-nation. La dette se moque des frontières et des nationalités, elle ne connaît à l’échelle de l’économie-monde que des créanciers et des débiteurs. Pour les mêmes raisons, elle oblige aussi à porter un autre regard que celui du travail et de l’emploi pour penser une politique à hauteur du Capital en tant que « Créancier universel ». La dette dépasse les divisions entre emploi et chômage, entre actifs et inactifs, entre productifs et assistés, entre précaires et non précaires, divisions à partir desquelles la gauche a construit ses catégories de pensée et d’action.
La figure de l’ « homme endetté » est transversale à la société dans son ensemble et requiert de nouvelles solidarités et de nouvelles coopérations. Nous devons également penser la transversalité entre « nature et culture », puisque le néolibéralisme a encore alourdi la dette que nous avons contractée à l’égard de la planète et de nous-mêmes en tant que vivants.
Une des conditions indispensables à l’activation de la lutte de classe est la réinvention de la « démocratie » traversant et reconfigurant ce que, même des théories politiques très sophistiquées continuent à penser séparément – le politique, le social et l’économique –, puisque la dette les a déjà intégrés dans un dispositif qui les articule et les agence. L’économie de la dette semble pleinement réaliser le mode de gouvernement suggéré par Foucault. Pour s’exercer, il doit passer par le contrôle du social et de la population métamorphosée en population endettée, condition indispensable pour être à même de gouverner l’hétérogénéité de la politique et de l’économie, mais sous un régime autoritaire et non plus « libéral ». Si on ne peut pas réduire la politique au pouvoir, si la politique n’est pas simplement le calque positif du négatif de la politique de la dette, si on ne peut déduire une politique de l’économie (de la dette), on n’a jamais vu, dans le capitalisme, une action politique naître autrement qu’à l’intérieur et contre la politique du Capital. Où invente-t-on les raisons du « tort » et les conditions du « litige » sinon à partir des rapports d’exploitations et de dominations actuels ? Le négatif que la dette dessine définit les conditions historiques d’où la lutte se détourne pour inventer de nouvelles formes de subjectivation et de nouvelles possibilités de vie. Mais ces conditions sont, à chaque fois, historiques, singulières, spécifiques ; aujourd’hui, elles se nouent autour de la dette.
La tâche la plus urgente consiste à imaginer et à expérimenter des modalités de lutte qui aient l’efficacité de blocage qu’avait la grève dans la société industrielle. Le niveau de déterritorialisation du commandement capitaliste nous y oblige. Les têtes de bois des capitalistes et des gouvernants n’entendent que le langage de la crise et celui du combat.
Si nous avons esquissé un parcours théorique et politique autour de l’économie de la dette, ce n’est pas tant pour fournir une nouvelle théorie générale et globale du néolibéralisme pour que donner un point de vue transversal à partir duquel les luttes pourraient se déployer.
La lutte contre l’économie de la dette et surtout contre sa « morale » de la culpabilité qui, au fond, est une morale de la peur, requiert également une conversion subjective spécifique. Nietzsche peut encore nous donner quelques indications : « L’athéisme délivre l’humanité de tous ces sentiments d’avoir des dettes envers son origine, envers sa causa prima. L’athéisme est inséparable d’une sorte de seconde innocence. » (1)
La reprise de la lutte de classe au bon endroit, c’est-à-dire là où elle est le plus efficace, doit reconquérir cette « seconde innocence » par rapport à la dette. Une seconde innocence non plus envers la dette divine, mais envers la dette terrestre, la dette qui pèse sur nos porte-monnaie et qui module et formate nos subjectivités. Il ne s’agit donc pas seulement d’annuler les dettes ou de revendiquer la faillite, quand bien même cela serait très utile, mais de sortir de la morale de la dette et du discours dans lequel elle nous enferme.
Nous avons perdu beaucoup de temps et perdu tout court en essayant de nous justifier par rapport à la dette. Toute justification vous rend déjà coupable ! Il faut conquérir cette seconde innocence, se délivrer de toute culpabilité, de tout devoir, de toute mauvaise conscience et ne rembourser pas même un centime, il faut se battre pour l’annulation de la dette, laquelle n’est pas un problème économique rappelons-le, mais un dispositif du pouvoir qui non seulement nous appauvrit, mais nous mène à la catastrophe.
La catastrophe financière est loin d’être terminée puisqu’aucune régulation de la finance n’est possible. Sa régulation signerait la fin du néolibéralisme. D’autre part, les oligarchies, ploutocraties et « aristocraties » au pouvoir n’ont pas de programme politique de rechange. Ce que le FMI, l’Europe et la Banque centrale européenne commandent, sous le chantage des « marchés », sont encore et toujours des remèdes néolibéraux qui ne font qu’aggraver la situation. Avec le deuxième plan d’austérité grec, et quand bien même les anticipations des agences de notation qui misent sur une faillite partielle de la dette grecque aboutiraient, les conséquences pour les populations européennes ne changeront pas. Elles seront, de toute façon, saignées à blanc. Le chantage de la dette opère sur tous les Européens comme un destin inéluctable. Il n’y a pas d’autre possibilité que rembourser le Grand Créancier ! Les seules institutions qui se sont bien sorties de la dernière débâcle financière sont les banques, qui continuent à faire de profits et à distribuer des primes, grâce à la nationalisation de leurs pertes. Mais le problème est seulement déplacé. À moins de trouver une dette non plus souveraine, mais cosmique, de façon à créer et à exploiter une bulle financière extraterrestre, je ne vois pas comment sortir de cette catastrophe en continuant à imposer et à appliquer les principes même qui l’ont causée. Le capitalisme fonctionne toujours de cette façon : déterritorialisation délirante et hypermoderne, qui repousse ses limites toujours plus loin et reterritorialisation raciste, nationaliste, machiste, patriarcale et autoritaire qui dessine un mode de vie infâme : « vivre et penser comme des porcs » – sauf le respect que nous devons aux cochons –, mode de vie dont l’Italie berlusconienne a assuré la mise en scène d’une vulgarité incomparable.
Dans une interview à la télévision grecque en 1992, Félix Guattari, moqueur et provocateur, dévoilait par anticipation les objectifs jamais affichés de l’acharnement financier qui accable les « petits » États européens : « La Grèce, c’est le mauvais élève de l’Europe. C’est toute sa qualité. Heureusement qu’il y a des mauvais élèves comme la Grèce qui portent la complexité. Qui portent un refus d’une certaine normalisation germano-française, etc. Alors continuez à être des mauvais élèves et nous resterons de bons amis. »
Maurizio Lazzarato
la Fabrique de l’homme endetté, essai sur la condition néolibérale / 2011
Ecouter sur la Vie manifeste
la Fabrique de l’homme endetté est en ligne sur le site de la CIP-idf : http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6238
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1 F. Nietzsche, op. cit., p. 102. Pour la dette dans l’œuvre de Kafka, voir mon ouvrage Expérimentations politiques, Paris, Éditions Amsterdam, 2009.
Pour voir l’entretien de Félix Guattari, cliquez ICI

En tel suspens ou de non ou d’oui / Maurice Scève

En tel suspens ou de non ou d’oui,
Je veux soudain et plus soudain je n’ose.
L’un me rend triste, et l’autre réjoui
Dépendant tout de liberté enclose.
Mais si je vois n’y pouvoir autre chose,
Je recourrai à mon aveugle juge.
Réfrénez donc, mes yeux, votre déluge :
Car ce mien feu, malgré vous, reluira.
Et le laissant à l’extrême refuge,
Me détruisant, en moi se détruira.

Maurice Scève
Délie, objet de plus haute vertu / 1544
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