Archive mensuelle de juin 2009

Triage, égalisation, modernité / Alain Brossat

Pendant la première guerre mondiale, la médecine de guerre élabore la technique du triage. Celle-ci consiste à séparer les blessés sur le front en trois catégories : ceux que les médecins identifient sur le champ comme victimes de blessures si graves qu’ils ne peuvent être sauvés. A ceux-ci, on se contentera de dispenser des soins de réconfort, en attendant qu’ils meurent ; ensuite, ceux qui sont victimes de blessures, mutilations ou chocs graves, mais dont on pense qu’ils peuvent être soignés : après leur avoir dispensé les premiers soins, on les évacuera vers les hôpitaux de l’arrière où ils seront traités. La troisième catégorie est celle des blessés légers ; on leur administrera les premiers soins et ils regagneront l’arrière par leurs propres moyens pour se faire soigner ensuite, avant de retourner au combat, pour la plupart d’entre eux.
L’invention de cette technique du triage des blessés (avec ses critères d’évaluation de la gravité des blessures, ses routines, etc.) relève d’un principe de rationalisation de la médecine de guerre. Il s’agit de s’émanciper d’une pratique compassionnelle de la médecine, qui porterait à s’occuper en priorité des blessés les plus gravement atteints, à soulager d’abord ceux qui souffrent le plus, pour s’orienter en fonction d’un principe d’efficience maximale, afin de sauver le plus grand nombre de vies – en apprenant donc à discriminer rigoureusement le sauvable du non sauvable, ce qui va être pris en charge pour tenter de le faire vivre, malgré tout, de ce qui va être abandonné à la mort. La question de la vie (humaine) n’est pas du tout abordée ici dans une optique morale, la vie à conserver, préserver, sauver en tant que « sacrée », ou en tant que vie du « prochain », mais dans celle d’un utilitarisme rigoureux – sauver le plus grand nombre de vies possible parmi celles qui sont endommagées, car ce sont des vies utiles en tant que vies de combattants. L’éthique du médecin de guerre est soumise aux impératifs et aux règles de l’institution militaire. Militaire professionnel ou médecin civil appelé, le médecin aux armées est « mobilisé. Dit autrement : l’humain à traiter, soigner, sauver est ici envisagé en tant que matériau de guerre vivant qu’il importe de prendre en compte et gérer selon le principe de moindre dépense, d’usure minimale. On est bien dans la perspective d’un « faire vivre », il s’agit bien d’une technique destinée à faire vivre le matériau vivant endommagé dans les conditions d’efficacité maximale, mais dans un contexte où ce faire vivre est indémêlable du « faire mourir » qui est le principe de base de la guerre de masse. Il s’agit bien d’assurer la survie du plus grand nombre de blessés possible pour les renvoyer à la mort ensuite. Dans les termes d’Ernst Jünger et de Foucault : la mobilisation totale rend le faire vivre indiscernable du faire mourir. On n’est pas du tout ici donc dans le cas de figure d’un « ou bien ou bien » (« faire vivre ou laisser mourir »), mais bien dans celui d’un « et » et même d’un « pour » : faire vivre (ceux dont on estime qu’on peut les sauver) et laisser mourir les autres. Et : faire vivre les blessés sauvables pour les faire mourir à l’occasion de la prochaine offensive.
Ce qui est donc bien clair, ici, c’est qu’il ne faut être toujours très circonspect lorsqu’on est spontanément porté à attribuer un sens moral ou une valeur morale aux moyens multiples et variés dont se soutient le souci ou la perspective du « faire vivre » dans les sociétés modernes. Ce qui se présente en premier lieu, ce sont des principes et des techniques de rationalisation de la vie de la masse, que ce soit en tant de paix ou en tant de guerre, des principes et des techniques requis par les conditions mêmes de l’exercice du pouvoir dans les sociétés modernes.
La technique du triage est ici un peu l’équivalent pour les temps de guerre de ce qu’est celle de la variolisation (qui s’invente au XVIIIe siècle) pour les temps de paix, il s’agit de réduire autant que possible, par la mise en place d’un dispositif approprié, la déperdition en masse humaine qui s’enregistre du fait d’un facteur mortifère particulier et particulièrement massif : la variole ou les armes de destruction massive modernes. Dans un cas, il s’agit de faire diminuer la mortalité infantile due à la variole, dans l’autre les morts par infection dues aux blessures par balles, éclats d’obus, etc. Dans les deux cas, il s’agit de dispositifs de sécurisation : des populations infantiles urbaines, premières victimes de la variole, dans le premier, de la masse des poilus exposée au feu de l’ennemi dans le second. Dispositifs d’une sécurisation toute relative, dans les deux cas, bien entendu.
Ce qui introduit une différence entre les deux figures envisagées ici, c’est l’opération du tri, de la sélection. Ce qui est intéressant, politiquement, avec la vaccination et ses ancêtres comme la variolisation, c’est qu’elle est à la fois, par excellence, une pratique biopolitique (une technique d’entretien de la population, c’est-à-dire, sous le regard du pouvoir moderne, du troupeau humain) et un moyen d’égalisation sans équivalent : le propre des maladies infectieuses étant d’ignorer la distinction entre riches et pauvres, de frapper certes en premier lieu ceux qui vivent dans les taudis, mais de ne pas épargner pour autant ni les maisons de maîtres ni les palais, l’efficacité de la vaccination aura pour condition première qu’elle s’applique à tous de la même façon, qu’elle soit un dispositif général pan-inclusif et égalisateur au sens où son application est exactement la même pour tous et ses effets aussi, puisqu’elle ne connaît que des corps, des organismes vivants. Face à la tuberculose, les malades du début du XXe siècle ne sont pas égaux, les uns crèveront doucement dans leur coron et les autres, comme le héros de la Montagne magique, tenteront d’aller se soigner à Davos. Mais il en va de même quand on entre dans le champ de la médecine préventive qui entreprend de repousser les grandes épidémies : il faut prendre en charge une population dans sa totalité, sans reste ni déchet, et on peut voir dans ce dispositif, indifféremment, un joyau de la biopolitique ou un paradigme « décalé » de l’égalitarisme démocratique : toutes les vies se valent en tant qu’elles doivent être immunisées contre la variole, la diphtérie et la coqueluche. La vaccination est, de ce point de vue, le geste par excellence qui inclut et rassemble, qui ne connaît ni race ni condition sociale, ni condition de citoyenneté – il faut que tous les enfants vivant sur le sol français aient leur carnet de santé et aient, entre 0 et 5 ans, leur programme complet de piqûres de rappel.
Au contraire, la procédure qu’adopte la médecine de guerre sur les champs de bataille de la Somme et du Chemin des Dames relève un geste clé de la modernité occidentale qui se déploie tout différemment : il consiste à produire de l’intelligibilité, de la visibilité, à mettre en œuvre des décisions en triant, séparant, discriminant. Il s’agit d’une part de classer (une activité dont Foucault a montré dans les Mots et les choses combien elle est une opération de la pensée), donc de passer du chaos à l’ordre ; d’autre part, d’agir, de statuer – selon que tel individu, telle catégorie, tel corps se verront assigner telle ou telle place à l’occasion de ce tri, ils feront l’objet de telle ou telle procédure – dans bien des cas, nous le savons, il peut s’agir de choix de vie et de mort, de questions de tout ou rien. Le propre de ce geste est d’être omniprésent dans les topographies modernes, en tant que geste de pouvoir, moyen de penser d’agir des pouvoirs. Le propre de ce geste est donc d’être axiologiquement indéterminable, geste de vie, geste de mort, indifféremment.
Et en effet, rien ne ressemble davantage, du point de vue déterminant qui est celui de la forme de l’opération ou de la structure du dispositif, au geste du médecin militaire qui, éventuellement, sauve le blessé orienté vers une unité de soins urgents que celui du SS qui, sur la rampe d’Auschwitz, préside à la Selektion destinée à déterminer qui prendra directement le chemin de la chambre à gaz et qui se verra attribuer, en tant que travailleur forcé, esclave concentrationnaire, un sursis, voire une mince chance de survie.
Innombrables sont, bien loin des configurations extrêmes que j’évoque ici, les gestes, dispositifs et pratiques de pouvoir qui, dans les sociétés modernes, sont coulées dans cette grande forme du triage parmi les vivants ou de la sélection parmi une population ou une catégorie de population donnée. Et, dans l’immense majorité des cas, ces gestes sont loin de revêtir la tournure dramatique qui est la leur dans les exemples que j’ai cités jusqu’alors. Pensez par exemple : que seraient nos sociétés sans examens et concours ? Le plus souvent, ces dispositifs sélectifs ne sont associés pour nous à aucune violence, leur normalité, leur banalité tiennent à leur étroite association à la fonctionnalité du système. Toute sa vie durant, l’individu moderne est, dans les sociétés occidentales, soumis à de telles opérations dont certaines ont peu d’incidence sur son existence et d’autres, au contraire, représentent des points de bifurcation majeurs. Mais aussi bien, nous le voyons lorsque est en jeu le destin de catégories humaines pauvres en droits – détenus des prisons, réfugiés, demandeurs d’asile, sans papiers, nomades, prostituées, etc. – ces dispositifs peuvent être des opérateurs de véritables apartheids, de routines de ségrégation, d’exclusion, de proscription, de mise au ban qui sont l’envers inique et inavouable du tant vanté « état de droit » dans les sociétés démocratiques.
Et c’est ici que nous rencontrons la « grande idée » de Zygmunt Bauman, qui est celle de la disponibilité de moyens techniques ou de savoir-faire ou de routines, élaborés en tant que vecteurs de la rationalisation politique, administrative, économique, des dispositifs « »intelligents », donc – et qui en eux-mêmes, dans leur caractère purement machinique ou instrumental, sont neutres. Il n’y a rien de violent ni de discriminatoire à « compter à part » le nombre de gauchers ou d’obèses qui vivent dans la société française, s’il s’agit d’imaginer des outils ou instruments adaptés au schéma nerveux des premiers et d’élaborer des régimes alimentaires utiles aux seconds. En revanche, ce qu’il s’agira de penser, ce sont des rencontres, des conjonctions, probables ou improbables, fréquents ou exceptionnels, entre de tels dispositifs associés à la « raison pratique » de nos sociétés dites complexes et des circonstances particulières, des projets spécifiques. Pour résumer et simplifier Bauman, disons ceci : en règle générale, ce n’est pas une mauvaise mais une bonne chose que les trains partent à l’heure et que la conscience professionnelle des conducteurs de motrices les porte au respect des horaires – ils ne font qu’incarner un peu plus rigoureusement que le commun des mortels cette religion de l’exactitude qui est un des traits de nos sociétés, sans oublier l’amour, également partagé, du travail bien fait.
Le problème survient le jour où c’est un train chargé de déportés qui part à l’heure, et livre sa cargaison vaille que vaille ; c’est-à-dire que le problème surgit là où se produit la rencontre improbable mais néanmoins possible entre l’amour du métier du conducteur de motrice, le bon fonctionnement de l’administration ferroviaire et le projet exterminateur des nazis (ou d’autres). Ce que nous avons toujours du mal à apprécier, dit Bauman, c’est que, dans nos sociétés, les violences les plus massives et dévastatrices ont lieu là où se produit cette synergie entre le plus normal, le plus routinier, voire le plus valorisé comme élément de civilité ou comportement éthique (la conscience professionnelle du cheminot qualifié) et des circonstances ou des acteurs inattendus. Rien de plus banal qu’un contrôle de passeport sur une frontière : c’est une opération routinière de filtrage dont la plupart d’entre nous ne redoutons rien et dont nous sortons indemnes. Mais que, pour certains, cette opération se trouve associée à ce dispositif nommé « zone d’attente » – qui est une sorte de camp de concentration furtif –, et les choses changent de tournure : on peut non seulement subir les pires humiliations au cours d’une opération de reconduite, mais aussi y laisser sa peau.
Ce qui va donc poser problème, lorsque nous aurons à évaluer les formes de violence contemporaine, à les hiérarchiser, aussi bien d’un point de vue analytique qu’éthique, c’est cette intrication du normal et de l’extraordinaire, ce caractère a priori indifférencié des dispositifs, procédures et routines qui constituent le soubassement aussi bien de l’entretien de la vie, du fonctionnement de la société que d’actions de destruction massive ou de processus de décivilisation.
Le problème du conducteur de motrice consciencieux est qu’il lui suffit de demeurer absolument égal à lui-même, à ses habitudes et à sa constitution éthique en tant que travailleur pour basculer du monde de la vie réglée, normale, vers celui de la criminalité de masse, vers ce que l’on nomme aujourd’hui volontiers le crime absolu, le génocide. En tant que personne, il n’est affecté par aucun mouvement d’ensauvagement, de barbarisation, lorsqu’il glisse d’un monde dans l’autre. Au contraire, la condition pour qu’il devienne l’instrument efficace du crime, c’est qu’il demeure entièrement ce civilisé qu’il est – un homme de ponctualité, de respect de sa hiérarchie, d’amour du travail bien fait. Bauman identifie parfaitement ce point d’inversion de la dynamique de la civilisation – là où l’accomplissement du crime des crimes requiert moins la férocité ou la démesure de monstres que la réserve, la discipline, l’autocontrainte, le sérieux, le sang-froid et surtout la compétence de l’homme de la masse de nos sociétés. Comme le dit Bauman, c’est précisément parce qu’ils étaient des civilisés et non des sauvages que les Allemands, les Français, etc. ont détourné le regard et n’ont pas perdu leur réserve infinie d’impassibilité lorsqu’on a raflé les juifs. Et ce ne sont pas les exemples qui nous manquent pour affirmer que, sur ce plan, le cours de la civilisation s’est poursuivi et accéléré. On pourrait nommer cela le désastre de notre condition immunitaire, toujours plus immunitaire : cette incapacité constitutive qui est la nôtre de faire face à l’enragement des routines et des dispositifs d’entretien de la vie lorsque se présente, ce qui est fréquent, un tel devenir monstrueux du banal ou, pour dire la même chose en espéranto agambénien, lorsque s’opère la saisie de la norme et de la règle par la dynamique de l’exception. Cette incapacité de quitter nos routines intellectuelles, aussi bien que nos sanctuaires affectifs et moraux, pour enregistrer dans des gestes ou des fonctionnements qui continuent à s’accomplir selon des protocoles réglés, le surgissement d’une forme ou une autre de l’état d’exception ; la mise en œuvre de violences dont le propre est de saper d’autant plus dangereusement l’édifice de la civilisation qu’elles émanent de son plus intime même.
Il nous faut ici faire apparaître le contrechamp nécessaire de la problématique arendtienne. Irrécusable, « indépassable » est, sur un certain plan, l’idée selon laquelle les régimes totalitaires portent la marque d’une criminalité d’un type particulier, d’une criminalité qui est la résultante de la combinaison de facteurs comme l’effondrement du système politique des Etats-nations en Europe, la massification des sociétés, la montée des idéologies de la race, etc. C’est l’idée bien connue selon laquelle le camp de concentration (la violence concentrationnaire) constitue le cœur et le condensé du système et de la violence totalitaires. Dans cette perspective, il importe plus que tout de présenter l’opposition entre régimes totalitaires et régimes démocratiques comme le fondement de toute perspective de reconstruction de la politique par-delà les moments totalitaires.
Mais, d’un autre côté, nous voyons que lorsque nous nous efforçons de penser les pouvoirs modernes non pas en termes d’institution politique ou de superstructure, d’idéologie, mais de fonctionnalité de dispositifs ou d’appareils, de mise en œuvre de schèmes de rationalisation, alors cette opposition tend à devenir floue. Pour reprendre l’exemple dont je suis parti, les régimes totalitaires pratiquent des opérations de triage et de sélection particulièrement brutales, notamment lorsque celles-ci s’exercent dans l’horizon de la terreur de masse, mais il n’y aurait aucun sens à proclamer pour autant que tri et sélection sont des dispositifs intrinsèquement ou potentiellement totalitaires. Les régimes et les sociétés démocratiques ne sont pas moins portés à user de ces routines que les totalitaires, simplement elles en font des usages différents, plus plastiques, ambivalents et discriminés. Mais l’essentiel demeure : ce sont les sociétés modernes, antérieurement à tout embranchement historique où le totalitaire se sépare du démocratique et s’y oppose, qui mettent en place ces procédures, car elles sont indispensables à son fonctionnement – en tant que sociétés de masse, notamment. Qui dit société de masse dit bureaucratie gestionnaire de la masse et de ses activités ; or, triage et sélection sont le B.A.- Ba de l’action bureaucratique. Le problème de nos sociétés, que nous échouons constamment à penser jusqu’au bout, est que l’on y extermine comme on y sauve et qu’ainsi s’intriquent constamment procédures d’entretien ou d’optimalisation de la vie et procédures de production de la mort en masse.
Sans doute pouvons-nous identifier ici l’une des antinomies les plus flagrantes des sociétés modernes en Occident : celle où s’opère la conjonction disjonctive entre le geste de la sélection ou du tri et cette autre opération, non moins inséparable de la condition de modernité, et qui consiste à égaliser et rassembler en dé-singularisant, en dé-hiérarchisant et dé-liant les sujets individuels des conditions d’appartenance et des modes de désignation traditionnels. Cette opération de rassemblement ne consiste pas à niveler, elle n’est pas seulement distincte de la production de la masse, mais elle s’y oppose car elle a pour objet la production de singularités dé-singularisées, c’est-à-dire qu’elle résulte de l’opération par laquelle un sujet identifie sa dignité au fait que celle-ci relève d’un partage égalitaire, pense sa liberté, sa condition de majorité (etc.) aux conditions de la liberté et de l’état de majorité de tous les autres. En ce sens, l’antinomie constitutive de la modernité politique est celle qui place en chiens de faïence le quelconque dé-singularisé (le citoyen, l’individu autonome, le sujet raisonnant/raisonnable) et l’homme normal, en tant qu’homme de la masse ou du troupeau. Pour que le premier émerge et existe en tant qu’opérateur de la modernité politique (par opposition à l’Ancien Régime des castes et ordres), il faut que soit produit sans fin ce geste qui consiste à proclamer l’égalité de principe (de rassemblement par égalisation) en dépit des disparités manifestes et contre elles. C’est le geste très insolite, qui consiste à établir le principe de la distinction du quelconque. Cette règle qui, seule, donne sens à des énoncés tels que : untel titulaire d’aucune distinction particulière, par filiation ou attribution, mais c’est quelqu’un. Le fait de n’être rien ni personne en particulier ne constitue pas un obstacle, en principe, à la possibilité de devenir quelqu’un, c’est-à-dire de se distinguer au moyen de son mérite seul. C’est le paradigme de Jacques ou de Figaro ou de tel porte-parole fugace d’un mouvement de sans papiers, de prostituées ou de chômeurs. Une tension infinie s’établit entre l’opération du tri qui attribue des places et celle de l’égalisation par désingularisation qui efface ou brouille les tris et sélections opérés antérieurement. C’est dans ce champ de tension que se forme et devient visible toute espèce de jeu politique moderne. C’est aussi lorsque ce rapport de forces se défait que surgissent, dans nos sociétés, des violences irréductibles à la condition de simples irrégularités, mais enclenchant des processus de décivilisation – lorsque, notamment, la dynamique du triage et de la sélection, en tant que pratique de pouvoir, devient à ce point hégémonique et tyrannique qu’elle rend ineffectuable la métamorphose de l’homme de la masse (l’homme normal) en quelconque imprévisible…
Alain Brossat
Article publié dans le Passant ordinaire n° 45 /2003
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bibliographie :
Zygmunt Bauman / Modernité et Holocauste / la Fabrique, 2002
Hans-Magnus Enzensberger / Aussichten auf den Bürgerkrieg / Suhrkamp, 1996

Murphy / Samuel Beckett

THEMA COELI
avec Délinéations Compilée par
Ramaswami Krishnaswami Narayanaswami Suk
Généthliologue
Célèbre dans le Monde Civilisé Entier
Et dans L’Etat Libre d’Irlande
« Alors je vous défie, Etoilés ! »

Le Bouc
A la naissance de ce Natif, il se levait quatre degrés du Bouc, ses plus hauts Attributs étant Ame, Emotion, Clairaudience et Silence. Peu de cerveaux sont mieux concoctés que celui de ce Natif.
La Lune à 23 degrés du Serpent dégage une Grande Habileté Magique de l’Oeil, à laquelle les Lunatiques succomberaient facilement. Epuisement par Paroles à éviter. Nature fortement Amoureuse très accusée, Bestiale à peine, Pure par à-coups. Quand règne la Sensualité, gare aux Convulsions.
Mars venant de se coucher à l’Orient indique un grand Désir de s’engager dans une Occupation quelconque, et pourtant pas. On a vu des Personnes de cet Acabit exprimer le Voeu d’être à deux Endroits à la fois.
Que la Santé soit médiocre et le Regret peut se faire sentir. Mérite le Nom d’un Citoyen Civique avec Extérieur Supérieur. Ferait bien d’éviter les Drogues et de recourir à l’Harmonie. Grandes Précautions à prendre quant à l’endroit des Quadrupèdes, les Editeurs et les Marais Tropicaux, car ils peuvent terminer peu profitablement pour le Natif.
Mercure Sesquiquadratique à l’Anarète est on ne peut plus Maléfique et risque de tendre à contribuer au Succès terminant au Comble de la Gloire, ce qui serait capable de nuire à l’Avenir du Natif.
La Lune éloignée de l’Orbe Solaire d’un quart et demi de Cercle afflige le Hyleg, ou Vital Epicentre. Herschel dans Aquarius bloque l’Urine, contre quoi le Natif doit se tenir sur ses Gardes. Neptune avec Vénus très Bas ou d’une mauvaise Qualité Organique. Compagne ou Moitié feraient bien de Naître sous une Triplicité Ignée, quand l’Archer pourrait permettre d’une Progéniture Modeste.
Pour ce qui est d’une Carrière, le Natif doit Inspirer et Conduire, comme Intermédiaire, Promoteur, Détective, Gardien, Pionnier ou, le cas échéant, Explorateur, sa Devise Commerciale étant : Le Maximum de Bénéfices et le Minimum d’Affaires.
Le Natif doit être sur ses Gardes contre le Maladie de Bright et la Maladie de Grave, comme contre les Maux de Cou et de Pieds.
Pierres Précieuses Propices : Améthyste et Diame. Pour assurer le Succès le Natif doit s’en Orner.
Couleurs propices : Citron. pour écarter la Calamité le Natif doit en introduire un Rien dans son habillement, un Soupçon aussi dans la Décoration Intérieure de sa Demeure.
Jours propices : Dimanche. pour attirer le Maximum de Succès doit coïncider avec toute Nouvelle Entreprise du natif.
Chiffres propices : 4. Doit participer à toute Combinaison Inédite du Natif, car ainsi sera Assurée juste cette différence entre le Succès et la Calamité.
Années propices : 1936 et 1990. Heureuses et Prospères, quoique non sans Calamités et Rebuffades.
Samuel Beckett
Murphy / 1938
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Guy Debord, père de la décroissance : sortir de « la croissance des forces productives aliénées » / Clément Homs

« Si l’ampleur et la réalité même des ‘‘ terreurs de l’An Mil  » sont encore des sujets controversés parmi les historiens, la terreur de l’An Deux Mille est aussi patente que bien fondée ; elle est dès à présent certitude scientifique. Cependant, ce qui se passe n’est rien de foncièrement nouveau : c’est seulement la fin forcée du processus ancien. Une société toujours plus malade, mais toujours plus puissante, a recrée partout concrètement le monde comme environnement et décor de sa maladie, en tant que planète malade. »
Guy Debord / la Planète malade / 1971.

La conscience écologique n’était pas qu’un des aspects de la pensée de Guy Debord (1931-1994), car là aussi, il était en avance sur son temps. Dans La planète malade , Guy Debord affirmait déjà de très nombreux points de réflexion qui sont pour nous aujourd’hui autant de mises en perspectives précieuses pour savoir ce que nous désirons vraiment. Dans la crise écologique générale qui se déploie mondialement à mesure que la faux du « développement » coupe et couche l’herbe folle de la vie, « ce qui est nouveau écrivait-il, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains ; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie. » Il y a bien là une continuation de son analyse de la société du spectacle dans son achèvement proprement écologique. Le système de la médiation non seulement atrophie la vie mais se déploie dès lors dans le ravage de la planète. Cependant Debord est tout, sauf un écologiste. C’est ce que nous voudrions montrer ici. Car un écologisme conséquent ne peut être que celui qui non seulement réclame la décroissance de l’empreinte écologique de nos société de croissance, mais le réalise au travers d’une sortie radicale de l’économie inventée et réalisée. On ne pourra sortir de la société de croissance illimitée qu’en sortant aussi, de l’écologisme .
Le ravage écologique de la terre et la nécessité de sortir de la croissance des forces productives aliénées
« La « pollution » écrivait-il en 1971 dans une analyse d’une déroutante actualité pour nous en 2006, est aujourd’hui à la mode, exactement de la même manière que la révolution : elle s’empare de toute la vie de la société, et elle est représentée illusoirement dans le spectacle. Elle est bavardage assommant dans une pléthore d’écrits et de discours erronés et mystificateurs, et elle prend tout le monde à la gorge dans les faits. Elle s’expose partout en tant qu’idéologie, et elle gagne du terrain en tant que processus réel. Ces deux mouvements antagonistes, le stade suprême de la production marchande et le projet de sa négation totale, également riches de contradictions en eux-mêmes, grandissent ensemble. Il sont les deux côtés par lesquels se manifeste un même moment historique longtemps attendu, et souvent prévu sous des figures partielles inadéquates : l’impossibilité de la continuation du fonctionnement du capitalisme. L’époque qui a tous les moyens techniques d’altérer les bases biologiques de l’existence sur toute la Terre est également la société qui, par le même développement technico-scientifique séparé, dispose de tous les moyens de contrôle et de prévision mathématiquement indubitable pour mesurer exactement par avance à quelle décomposition du milieu humain peut aboutir – et vers quelles dates, selon un prolongement optimal ou non – la croissance des forces productives aliénées de la société de classes [Debord déjà un objecteur de croissance !] : c’est-à-dire pour mesurer la dégradation rapide des conditions mêmes de la survie, au sens le plus général et le plus trivial du terme. Tandis que des imbéciles passéistes dissertent encore sur, et contre, une critique esthétique de tout cela, et croient se montrer lucides et modernes en affectant d’épouser leur siècle, en proclamant que l’autoroute ou Sarcelles ont leur beauté que l’on devrait préférer à l’inconfort des « pittoresques » quartiers anciens, ou en faisant gravement remarquer que l’ensemble de la population mange mieux, en dépit des nostalgiques de la bonne cuisine, déjà le problème de la dégradation de la totalité de l’environnement naturel et humain a complètement cessé de se poser sur le plan de la prétendue qualité ancienne, esthétique ou autre, pour devenir radicalement le problème même de la possibilité matérielle d’existence du monde qui poursuit un tel mouvement. L’impossibilité est en fait déjà parfaitement démontrée par toute la connaissance scientifique séparée, (qui ne discute que de l’échéance ; et des palliatifs qui pourraient, si on les appliquait fermement, la reculer légèrement). Une telle science (et on peut dire aussi toute écologie politique possible qui se fonde sur une telle science, et pas seulement celle attachée au développement durable…) ne peut qu’accompagner vers la destruction le monde qui l’a produite et qui la tient ; mais elle est forcée de le faire avec les yeux ouverts. Elle montre ainsi, à un degré caricatural, l’inutilité de la connaissance sans emploi « .
Scientifiques et écologistes même combat : sauver la Méga-machine spectaculaire
Debord, visionnaire, nous décrit aussi la frénésie inutile des rapports scientifiques (aujourd’hui ceux du GIEC, de l’ONERC, etc.) qui ne cessent de tirer la sonnette d’alarme alors qu’on a déjà la tête dans le mur : « On mesure on extrapole avec une précision excellente l’augmentation rapide de la pollution chimique de l’atmosphère respirable ; de l’eau des rivières, des lacs et déjà des océans, et l’augmentation irréversible de la radioactivité accumulée par le développement pacifique de l’énergie nucléaire ; des effets du bruit ; de l’envahissement de l’espace par des produits en matières plastiques qui peuvent prétendre à une éternité de dépotoir universel ; de la natalité folle ; de la falsification insensée des aliments ; de la lèpre urbanistique qui s’étale toujours plus à la place de ce que furent la ville et la campagne ; ainsi que des maladies mentales – y compris les craintes névrotiques et les hallucinations qui ne sauraient manquer de se multiplier bientôt sur le thème de la pollution elle-même, dont on affiche partout l’image alarmante – et du suicide, dont les taux d’expansion recoupent déjà exactement celui de l’édification d’un tel environnement ».
Ainsi au travers de la connaissance sans emploi, cette décomposition du Savoir en pensée universitaire séparante qui forme autant « d’idéologies de la barbarie » que d’objets de recherche , « le spectacle ne cache pas que quelques dangers environnent l’ordre merveilleux qu’il a établi. La pollution des océans et la destruction des forêts équatoriales menacent le renouvellement de l’oxygène de la Terre ; sa couche d’ozone résiste mal au progrès industriel ; les radiations d’origine nucléaire s’accumulent irréversiblement. Le spectacle conclut seulement que c’est sans importance. Il ne veut discuter que sur les dates et les doses. Et en ceci seulement, il parvient à rassurer ; ce qu’un esprit pré-spectaculaire aurait tenu pour impossible ». La discussion sur les doses et les recettes toutes faites est aussi celle à laquelle participent les écologistes économicistes et autres politiciens de la décroissance qui pensent encore possible un replâtrage réformiste du Léviathan techno-économique (« écologiciser l’économie » comme le pense l’économiste Georgescu-Roegen), mais qui ne cherchent réellement qu’à éterniser toujours plus les catégories de base de l’économie. Cette discussion est aussi bien sûr celle de tous ceux qui voient ce bonheur dans le spectacle qu’est la société de croissance, et qui admettent qu’il n’y a pas à lésiner sur son coût ni sur son imaginaire concrètement et réellement colonisé. « Il est assurément dommage que la société humaine rencontre de si brûlants problèmes au moment où il est devenu matériellement impossible de faire entendre la moindre objection au discours marchand ; au moment où la domination, justement parce qu’elle est abritée par le spectacle de toute réponse à ses décisions et justifications fragmentaires ou délirantes, croit qu’elle n’a plus besoin de penser ; et véritablement ne sait plus penser ». Et en effet, cette « dissociation de l’intelligence et de la politique » comme disait Paul Valéry, qui est aujourd’hui la réalité même de la politique en tant bombardement d’images, est le principal souci pour les gestionnaires de la survie éternisée et ceux qui voudraient les remplacer (altermondialistes, politiciens de la décroissance, etc).
Aujourd’hui l’ensemble de la société politico-médiatique se convertit ainsi progressivement mais sûrement à l’impératif écologique. Et ce « sentiment vague qu’il s’agit d’une sorte d’invasion rapide, qui oblige les gens à mener une vie très différente, est désormais largement répandu ; mais on ressent cela [cette question écologique] plutôt comme une modification inexpliquée du climat ou d’un autre équilibre naturel, modification devant laquelle l’ignorance sait seulement qu’elle n’a rien à dire. De plus, beaucoup admettent que c’est une invasion civilisatrice, au demeurant inévitable, et ont même envie d’y collaborer. Ceux-là aiment mieux ne pas savoir à quoi sert précisément cette conquête, et comment elle chemine. »
Debord, la praxis et la transformation de la nature
Quant à Debord, il abordait la question de l’écologie par la réinterprétation du vieux schéma de la contradiction entre les forces productives et rapports de production. Ainsi « la domination de la nature contient la question « pour quoi faire ? » mais cette interrogation sur la praxis surmonte forcément cette domination, ne peut se passer d’elle. Elle rejette seulement la réponse la plus grossière, « faire comme avant en plus encombré de produits  » (…) Il faut mettre au jour la contradiction entre la positivité de la transformation de la nature, le grand projet de la bourgeoisie, et sa récupération mesquine par le pouvoir hiérarchisé qui, dans toutes ses variantes actuelles, suit le modèle unique de la « civilisation » bourgeoise ».
Utopisme technologique résiduel (quand même) et critique de la science, de la technique et du progrès
Cependant il est certain que le situationnisme par de nombreux aspects se plaçait encore dans le cadre de l’utopisme technologique propre aux positions de Paul Lafargue. Même si le lettriste Asger Jorn écrivait que « l’automation ne peut se développer rapidement qu’à partir du moment où elle a établi comme but une perspective contraire à son propre établissement, et si on sait réaliser une telle perspective générale au fur et à mesure du développement de l’automation », et malgré la nuance (heureuse), on restait encore totalement dans l’utopie de la maîtrise des usages, position qui on le sait cache très mal la thèse idéologique de la neutralité en soi de la science, qui est une formidable essentialisation du phénomène techno-scientifique. Debord lui était très ambigüe sur cette question, il avait l’intuition du renversement ontologique produit par toute automation marchande comme non marchande, cependant il ne pouvait encore faire le deuil définitif d’une certaine culture théorique. Ainsi il écrit de la manière la plus équivoque qui soit, que « la construction de situations n’est pas directement de l’énergie atomique ; et même pas de l’automation ou de la révolution sociale, puisque des expériences peuvent être entreprises en l’absence de certaines conditions que l’avenir devra sans doute réaliser ». De plus il définissait lui-même l’économie des désirs qu’il promouvait comme étant une « société technicienne avec l’imaginaire de ce qu’on peut en faire ». On reste donc toujours ici dans une certaine idéologie usagiste de la neutralité de la techno-science en elle-même (qui est déjà une manière d’ontologiser ce phénomène), et ainsi en quelque sorte dans le paradigme de Gilbert Simondon qui entendait réconciliait la culture et la technique, chose à laquelle ne pouvait croire par exemple J. Ellul. La perspective usagiste ne peut plus nous faire croire à un usage émancipateur des techniques (imaginons un instant l’usage émancipateur d’une catastrophe nucléaire ou celui des nanotechnologies), et ce pour une excellente raison que Hans Jonas a longtemps développé. L’univers spécifique des éthiques traditionnelles est restreint à l’environnement immédiat de l’action de portée étroite, dans un temps court et partagé par des contemporains, c’est-à-dire qu’elles s’attachent aux « situations répétitives et typiques de la vie privée et publique », voulant moins devenir une science théorique qu’un sens de l’expérience et un art du jugement. Les éthiques traditionnelles sont également fondées sur l’idée de réciprocité, c’est-à-dire une égalité de droits et de devoirs entre sujets libres et égaux. Et si les éthiques traditionnelles se restreignent à cet univers de l’action immédiate, c’est que nulle part avant le début de l’ère de la technique triomphante, l’agir n’a encore pris les habits d’une portée plus longue. Mais avec le phénomène technique qui n’est plus la « projection organique » du corps (comme dit Leroi-Gourhan), le domaine de l’agir humain (individuel comme collectif) est entré dans un élargissement potentiellement infini (une sortie de l’agir humain hors du cercle étroit des affaires humaines quand par exemple l’agir arraisonne dans sa totalité la nature…), l’univers restreint des affaires humaines pris en compte par les éthiques traditionnelles s’est trouvé bouleversé et inopérant. La transformation de l’agir dans l’ère de la technique, a dépassé le ressort des éthiques traditionnelles et donc toute la perspective usagiste, pour s’opérer dans le nihilisme des « terres vierges de l’éthique ».
Critique de la « communication »
Cependant cet utopisme technologique résiduel qui est d’ailleurs plus celui de Lafargue que celui de Marx, contient aussi un immense champs critique du progrès, de l’apologétique des techniques, et des conséquences écologiques qui sont la réalisation concrète de leurs déploiements. Debord n’est pas un moderniste. C’est ainsi que l’idéologie matérialisée de la « communication » moderne aussi bien des mass-media que celle opérant au sein de la télè ou cyber-socialité informatique passe à l’orpaillage critique du moment de la vie immédiate en situation. Le « bombardement de conneries » que constitue la communication « est à sens unique, les consommateurs de communication n’ayant rien à répondre. Il y a dans la prétendue communication une rigoureuse division des tâches, qui recoupe finalement la division plus générale entre organisateurs et consommateurs du temps de la société industrielle. Celui qui n’est pas gêné par la tyrannie exercée sur sa vie à ce niveau, ne comprend rien à la société actuelle ». « Toutes les idées unilatérales sur la communication étaient évidemment les idées de la communication unilatérale. Elles correspondaient à la vision du monde et aux intérêts de la sociologie, de l’art ancien ou des états-majors de la direction politique », quand elles ne sont pas encore ce qui sert de pensée à de nombreux politiciens de la décroissance. On est là bien évidemment dans la continuation de la critique de la relation sociale spectaculaire, dont la « communication » n’est qu’un exemple parmi d’autres. Comme Walter Benjamin sur le cinéma ou Günther Anders à propos de la radio, Debord oppose à la relation sociale réifiée et à son support qu’est la « communication » entre simples choses, la réalité immédiate de la puissance instituante du ici et maintenant de la vie sans médiation : « Considérée dans toute sa richesse, à propos de l’ensemble de la praxis humaine et non à propos de l’accélération des opérations de comptes-chèques postaux par l’usage de cartes perforées, la communication n’existe jamais ailleurs que dans l’action commune », c’est-à-dire dans ce que les phénoménologues appelleront la « communauté intersubjective ». A l’inverse de cette connaissance en première personne dans la socialité primaire, « l’Information, c’est la poésie du pouvoir (la contre-poésie du maintien de l’ordre), c’est le truquage médiatisé de ce qui est », car « sous le contrôle du pouvoir, le langage désigne toujours autre chose que le vécu authentique ». On a bien là décrite les méthodes publicitaires de la politique en tant que spectacle . Et c’est là une critique de « l’informationnisme » comme dit Debord qui rejoint l’analyse que fait J. Ellul de la sacro-sainte Trinité politique « Information-Participation-Exécution » qui constitue aujourd’hui « le mot d’ordre par excellence du progrès », et donc les catégories fossilisées de nos imaginaires respectifs . La presse dominante, alternative comme décroissante, est ainsi composée de très nombreux « informationnistes qui ont entrepris de combattre toutes les « redondances » de la liberté pour transmettre simplement des ordres » aux lecteurs, militants et sympathisants. La moindre feuille de choux est ainsi réellement réduite à être un torchon populiste permettant aux « fragments d’une critique sociale d’élevage » de flotter à la surface gélatineuse du spectacle en vue de futures tribunes politiciennes où le politiquement correct humaniste et universaliste sera bien évidemment de mise pour caresser les électeurs-spectateurs dans le bon sens du poil. A l’opposé des rapports sociaux abstraits dans la relation spectaculaire, Debord (comme J. Ellul ou Bernard Charbonneau d’ailleurs) redonne ainsi le primat ontologique à la relation intersubjective de personne à personne, à cette « communication immédiate dans le réel et modification réelle de ce réel », qui est le propre de la praxis individuelle auto-instituante . Car comme le dira finalement Walter Benjamin, « au pays de la technique, le spectacle de la réalité immédiate s’est transformé en une fleur bleue introuvable ».
La contemplation passive des machines
Ce sont aussi les « machines idylliques » et tous les discours supportant l’utopisme technologique qui sont également dénoncés par Debord. Ce que perçoit Debord dans ce que J. Ellul appellera le « bluff technologique », cet optimisme béat du progressisme, c’est « l’attente d’un point de l’évolution sociale où la contemplation passive des machines de la production s’articulerait sans rupture sensible à la contemplation passive des machines de la consommation. Dans un Nirvâna technicisé de la pure consommation passive du temps, il n’y aurait plus qu’à regarder faire ; et ce « faire » étant seulement celui des machines serait à jamais celui des propriétaires de machines (la propriété juridique – droit d’user et abuser – s’effaçant toujours davantage en faveur du pouvoir des programmateurs compétents et paternels) ». Il y a donc là une critique radicale de l’automation marchande .
Critique des sciences
Dans La logique du vivant, le prix Nobel François Jacob écrivait déjà que « l’on n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires. On ne cherche plus à en cerner les contours. On s’efforce seulement d’analyser des systèmes vivants, leur structure, leur fonctionnement, leur histoire ». Dans la méthodologie dite scientifique, cette mise hors jeu de la sensibilité propre à ce que Michel Henry va appeler la « vie immanente car auto-affective », pousse alors Debord a jeté sa griffe sur cette science continuellement sans attaches éthiques comme esthétiques : « Gagarine montre que l’on peut survivre plus loin dans l’espace, dans des conditions toujours plus défavorables. Mais aussi bien quand l’ensemble de l’effort médical et biochimique permet de survivre plus loin dans le temps, cette extension statistique de la survie n’est nullement liée à une amélioration qualitative de la vie. On peut survivre plus loin et plus longtemps, jamais vivre plus. Nous n’avons pas à fêter ces victoires, mais à faire vaincre la fête, dont ces avances mêmes des hommes déchaînent la possibilité infinie du quotidien ».
Le situationnisme et la critique de la pensée du lieu (l’éco-logie)
Les situationnistes ont aussi été, par définition, des théoriciens de la critique du lieu et du milieu, et donc de l’éco-logie, comme pensée du lieu. Dans un texte resté inédit et intitulé Ecologie, psychogéographie et transformation du milieu humain, Debord opposait explicitement l’écologie, qui ne sait penser « l’habiter » que sur le mode d’une « population basée et enracinée », à la psychogéographie « qui se place du point de vue du passage (…) [où] son observateur-observé est le passant ». Car « la psychogéographie, en marge des relations utilitaires étudie [alors] les relations par attirance des ambiances ». « En dissociant l’habitat – au sens restreint actuel – du milieu en général, la psychogéographie introduit la notion d’ambiances inhabitables (pour le jeu, le passage, pour les contrastes nécessaires dans un complexe urbain passionant, c’est-à-dire dissocie les ambiances architecturales de la notion d’habitat-logement). L’écologie est rigoureusement prisonnière de l’habitat, et de l’univers du travail ». C’est que « les centres d’attraction, pour l’écologie, se définissent simplement par des besoins utilitaires (magasins) ou par l’exercice des loisirs dominants (cinéma, stades, etc) ». Un rapport utilitaire au lieu qui est très bien illustré par la promotion que font les écologistes des parcs naturels régionaux et nationaux, cette vaste idéologie de la conservation d’espaces séparés dont on voit la réalité nue dans les achats d’immenses territoires par des milliardaires proches de l’écologie profonde . Cette idéologie conservatrice des parcs naturels était heureusement dénoncée vigoureusement par Bernard Charbonneau, le seul écologiste non réactionnaire dont la qualité de la réflexion est toujours aujourd’hui de notoriété publique . A l’inverse de l’écologie comme pensée du lieu au travers des besoins utilitaires d’espaces clos et conservés, « les centres d’attraction spécifique de la psychogéographie sont des réalités subconscientes qui apparaissent dans l’urbanisme lui-même », car la psychogéographie n’est que la « science-fiction d’un morceau de vie immédiate ». La théorie situationniste du lieu en situation est très bien exprimée dans ce que le sociologue d’influence situationniste Michel Maffesoli appelle « l’enracinement dynamique » dans la situation, qui se distingue nettement « l’habiter » et du milieu des écologistes. Il y a donc bien dans la pensée philosophique de la décroissance « un glissement du logocentrisme vers le lococentrisme », où le lieu en tant que situation fait lien. Il y a là la prise en compte de ce qui est proche mais en interaction avec l’environnement global. Double nécessité incluant le réel vécu dans le vaste cadre d’une réalité totale. Comme écrit encore Maffesoli, « on retrouve là comme un écho de la notion de domus propre à la pensée antique. Importance de la maison n’étant pas limitée aus quatre murs de l’habitation, mais prenant sens en fonction de la faune, de la flore, voire de la parentèle environnante. Par une sorte de concaténation magique, ou quasiment mystique, le lien social se construit, symboliquement, par une appropriation de lieux successifs ». Le lieu dans la situation n’existe plus en soi, comme dans le panthéisme écologiste qui, fait de la nature un objet en soi, dont l’être est perçu en dehors de la subjectivité transcendantale du moi. On sait aussi que cette attitude objectiviste propre à l’écologisme qui met hors jeu le « monde-de-la-vie » (Husserl) est aussi celle de la science et du scientisme. C’est ainsi comme le remarque très bien le philosophe Marc Maesschalk dans la perspective de la phénoménologie matérielle henryenne, que « lorsque la raison humaine s’applique à sauver l’étant naturel qu’elle estime avoir malmené dans sa conquête technicienne, elle en reste à une attitude naturelle [au sens de Husserl] face à la vie. Bien que louable, cette attitude pourrait bien n’être en fait que l’ultime péripétie de la même entreprise d’arraisonnement de la nature qui a dirigé l’ère industrielle. Entendue comme volonté de rédemption et de réconciliation avec la nature, la culture de la vie prolonge l’évanouissement de la vie sous le regard de l’intentionnalité ». La psycho-géographie dans cette ouverture à la vie immédiate de la situation permettait déjà cette critique de la pensée écologique du lieu. Elle ouvrirait alors à une véritable « éthique de la situation [qui] est, plus modestement, plus humainement donc avec plus d’humilité, une juxtaposition de rituels quotidiens, créant un état d’âme collectif ». Cette éthique « est tributaire d’un lieu, qu’il soit réel ou symbolique, et serait taraudée par le souci de ce lieu. Dès lors ce sol, cette terre, ce monde deviennent par cercles successifs importants. Ils « intéressent » parce que l’on y est dedans (inter esse). Ainsi que le dit Merleau-Ponty, c’est « parce que je l’habite » ce monde, que je peux le prendre au sérieux. En ce sens, dans l’éthique qui se dessine ont est loin de l’intemporel et de l’universel, mais bien au coeur même d’un humanisme présent ».
Sortir l’écologie politique de l’économisme gestionnaire et politicien
G. Debord dégageait de plus le visage d’une sortie de l’écologisme traditionnel qui ne veut que mieux gérer la Méga-machine techno-politico-économique. Car cet écologisme dont certains parmi les objecteurs de croissance se réclament encore, ne sait définir une alternative « que posée du côté de la survie même, avec les problèmes sans cesse aggravés que les maîtres de la seule survie n’arrivent pas à résoudre. Les risques des armements atomiques, de la surpopulation planétaire et du retard accru dans la misère matérielle pour la grande majorité de l’humanité sont des sujets d’angoisse officiels jusque dans la grande presse ».
Placer l’alternative sur le terrain des conditions de la survie, c’est-à-dire comme le font les altermondialistes et les politiciens de la décroissance, sur le terrain économique avec les outils d’un replâtrage réformiste redistributif qui réclame le « minumum vital » (du genre « l’allocation universelle inconditionnelle » ou encore le « revenu maximum de décroissance ») quand il faudrait prendre le minimum de la vie , ne pourra ainsi jamais faire déplacer la tectonique des lignes de tensions dans l’imaginaire colonisé par l’économisme et le progressisme. L’alternative, comme le disait Debord, est au-delà de la sphère de la survie qui ne cherche qu’à éterniser les catégories de base de l’économie pour mieux perpétuer l’infinie parthénogènese de celle-ci. « L’alternative est dans un choix entre la vraie vie et la survie qui n’a à perdre que ses chaînes modernisées ». Il faut sortir la décroissance de l’écologisme traditionnel qui ne veut et ne pourra que gérer le Léviathan techno-économique pour mieux éterniser la religion de l’économie.
Clément Homs
Publié sur Nouveau millénaire, défis libertaires / Novembre 2006
(notes : voir site d’origine)
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