Nous assistons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaînées / Frédéric Lordon, entretien avec la Revue des livres

RdL Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui est en train d’arriver sous nos yeux, depuis au moins une trentaine d’années, depuis 2008, depuis quelques mois, ces dernières semaines ?

Frédéric Lordon C’est une leçon de choses historiques. Ouvrons bien les yeux, on n’a pas souvent l’occasion d’en voir de pareilles. Nous assistons à l’écroulement d’un monde et ça va faire du gravât. L’histoire économique, en tout cas celle qui a fait le choix de ne pas être totalement bornée – je veux parler d’auteurs comme Kindleberger, Minsky ou Galbraith – a depuis longtemps médité l’effrayant pouvoir de destruction de la finance libéralisée. Il fallait de puissants intérêts – très évidemment constitués – à la cécité historique pour remettre sur les rails ce train de la finance qui a déjà causé tant de désastres ; en France, comme on sait, c’est la gauche de gouvernement qui s’en est chargée. De sorte que, à la lumière de ces leçons de l’histoire, on pouvait dès le premier moment de la dérégulation financière annoncer la perspective d’une immense catastrophe, et ce sans pourtant savoir ni où, ni quand, ni comment exactement elle allait se produire. La catastrophe en question aura pris vingt ans pour survenir, mais voilà, nous y sommes. Notons tout de même qu’un scénario que certains avaient envisagé d’assez longue date considérait l’hypothèse de la succession de crises financières sérieuses, rattrapées mais, aucune des contradictions fondamentales de la finance de marché n’étant résolues, enchaînées selon un ordre de gravité croissante, jusqu’à la big one. Sous ce rapport, la première crise de la série n’aura pas pris un an pour se manifester puisque le grand krach boursier se produit en 1987… après le big bang de 1986. Puis elles se sont succédé à intervalle moyen de trois ans. Et nous voilà en 2007. 2007, n’est-ce pas, et pas 2010. Car le discours libéral n’a rien de plus pressé que de nous faire avaler l’idée d’une crise des dettes publiques tout à fait autonome, européenne dans son principe, et imputable à une fatalité d’essence de l’État impécunieux. Or le fait générateur est bien la crise de la finance privée, déclenchée aux États-Unis, expression d’ailleurs typique des contradictions de ce qu’on pourrait appeler, pour faire simple, le capitalisme de basse pression salariale, dans lequel la double contrainte de la rentabilité actionnariale et de la concurrence libre-échangiste voue la rémunération du travail à une compression continue et ne laisse d’autre solution à la solvabilisation de la demande finale que le surendettement des ménages. C’est cette configuration qui explose dans le segment particulier des crédits hypothécaires [plus connus sous le nom de subprimes] et qui va, en un an, déstabiliser tout le système financier étasunien, puis, interconnexions bancaires obligent, européen, jusqu’au moment Lehman. Là, on est au bord de l’effondrement total et il faut sauver les banques. Je dis « il faut sauver les banques », car la ruine complète du système bancaire nous ramène en cinq jours à l’équivalent économique de l’état de nature. Mais il ne s’agit pas de le sauver et puis rien ! Or c’est ce que font tous les gouvernements, en se contentant à partir de 2009 d’annoncer des projets de re-régulation où le ton martial le dispute à l’innocuité. Trois ans plus tard, la re-régulation financière n’a pas quitté le stade velléitaire – ce qui est tout à fait regrettable car le système bancaire est encore plus vulnérable qu’en 2007, alors que point une crise d’un format très supérieur… Entre-temps, les banquiers remis à flot jurent ne plus rien devoir à la société sous prétexte que la plupart d’entre eux ont remboursé les aides d’urgence reçues à l’automne 2008. Évidemment, pour rétablir leur bonne conscience en même temps que leurs bilans financiers, il leur faut feindre d’ignorer l’ampleur de la récession que le choc financier a laissée derrière lui. C’est de ce choc même que viennent dans un premier temps l’effondrement des recettes fiscales, l’envol mécanique des dépenses sociales, le creusement des déficits, l’explosion des dettes puis, dans un deuxième temps, les plans d’austérité… réclamés par la même finance qui vient d’être sauvée aux frais de l’État ! Donc, depuis 2010 et l’éclatement de la crise grecque, la finance rescapée massacre les titres souverains sur les marchés obligataires alors qu’elle aurait trépassé si les États ne s’étaient pas saignés pour la rattraper du néant. C’est tellement énorme que c’en est presque beau… Pour couronner le tout, les marchés exigent – et bien sûr obtiennent – des États des politiques de restriction coordonnées qui ont le bon goût de conduire au résultat exactement inverse de celui supposément recherché : la restriction généralisée est telle que les recettes fiscales s’effondrent aussi vite que les dépenses sont coupées, si bien qu’in fine les dettes croissent. Mais l’austérité n’est pas perdue pour tout le monde : son parfait prétexte, « le problème des dettes publiques », aura permis à l’agenda néolibéral d’engranger de spectaculaires progrès, inenvisageables en toute autre circonstance.
On l’a déjà compris, la leçon de choses est bien moins économique que politique. Elle est d’ailleurs tellement riche qu’on ne sait plus par quel bout l’attraper. Il y a, d’un côté, l’extraordinaire position de pouvoir conquise par l’industrie financière qui peut forcer les puissances publiques à son secours, puis aussitôt se retourner contre elles dans la spéculation sur les dettes souveraines, et pour finir refuser toute re-régulation sérieuse. Il y a, d’un autre, la force de l’agenda néolibéral qui, inflexible, poursuit sa route au milieu des ruines qu’il a luimême créées : jamais le néolibéralisme n’a connu si prodigieuse avancée qu’à la faveur de… sa crise historique, l’explosion des endettements publics ayant créé une formidable opportunité pour une entreprise de démantèlement de l’État social sans précédent, par plans d’austérité et « pacte pour l’euro » interposés. Où que le regard se tourne, il ne trouve que régressions phénoménales. Il y a enfin, et peut-être surtout, la crise historique de l’idée de souveraineté, attaquée de deux côtés. Du côté des marchés financiers, puisqu’il est maintenant évident que les politiques publiques ne sont pas conduites d’après les intérêts (seuls) légitimes du corps social, mais selon les injonctions des créanciers internationaux, devenus « corps social concurrent », tiers intrus au contrat social, ayant spectaculairement évincé l’une de ses parties. Et du côté de la construction européenne, puisque, en « bonne logique », il faut reconduire et approfondir ce qui s’est déjà montré toxique à souhait : en l’occurrence le modèle européen tel qu’il soumet les politiques économiques nationales, d’une part à la tutelle des marchés de capitaux, d’autre part à un appareil de règles dont le durcissement est en train de conduire à la dépossession complète des souverainetés au profit d’un corps de contrôleurs (la Commission) ou de contraintes constitutionnelles (« règles d’or »), et dont il faut simplement imaginer la dépression où elles nous auraient plongés, eussent-elles été appliquées dès 2008 – cellelà même en fait vers laquelle nous nous dirigeons gaillardement…
Mais peut-être la vraie leçon de choses commence- t-elle maintenant seulement car des forces énormes sont sur le point d’être déchaînées. Si, comme on pouvait le pressentir en fait dès 2010 au moment du lancement des plans d’austérité coordonnés, l’échec macroéconomique annoncé conduit à une vague de défauts souverains, l’effondrement bancaire qui s’ensuivra immédiatement (ou qui le précédera par un effet d’anticipation des investisseurs) sera, à l’inverse de celui de 2008, irrattrapable, en tout cas par les États puisque les voilà financièrement sur le flanc ; il ne restera plus que l’alternative de l’émission monétaire massive, ou de l’éclatement de la zone euro si la Banque centrale européenne (et l’Allemagne) se refuse à cette première solution. En un week-end, nous changerons littéralement de monde et des choses inouïes pourraient se produire : réinstauration de contrôles des capitaux, nationalisations flash, voire réquisition des banques, réarmement des banques centrales nationales – cette dernière mesure signant d’elle-même la disparition de la monnaie unique, le départ de l’Allemagne (suivie de quelques satellites), la constitution d’un éventuel bloc euro-sud, ou bien le retour à des monnaies nationales. Quand cette conflagration surviendra-t-elle ? Nul ne peut le dire avec certitude. On ne peut exclure qu’un sommet européen parvienne enfin à taper suffisamment fort pour calmer un moment la spéculation. Mais ce temps gagné n’empêchera pas la macroéconomie de faire son oeuvre : lorsque s’imposera, d’ici six à douze mois, le constat de la récession généralisée, ellemême résultat de l’austérité généralisée, et que les investisseurs verront monter irrésistiblement le flot des dettes publiques supposées devoir être arrêtées par les politiques restrictives, la conscience de l’impasse totale qui se fera à ce moment entraînera les opérateurs à nommer eux-mêmes une « capitulation », c’est-à-dire une ruée massive hors des compartiments obligataires et, par le jeu des mécanismes de propagation dont la finance libéralisée a le secret, une dislocation totale des marchés de capitaux tous segments confondus.
Et pendant ce temps les tensions politiques s’accumulent – jusqu’au point de rupture ? Comme tous les seuils critiques du monde social-historique, on ne sait pas ex ante où il se trouve ni ce qui détermine son franchissement. La seule chose qui soit certaine est que la dépossession généralisée de la souveraineté (par la finance, par l’Europe néolibérale) travaille en profondeur les corps sociaux et qu’il s’en suivra nécessairement quelque chose – et là encore on ne sait pas quoi. Le meilleur ou le pire. On sent bien qu’il y aurait matière à réécrire une version actualisée de La Grande Transformation de Polanyi, en reprenant cette idée que les corps sociaux agressés par les libéralismes finissent toujours par réagir, et parfois brutalement – à proportion, en fait, de ce qu’ils ont préalablement enduré et « accumulé ». Dans le cas présent, ce n’est pas tant la décomposition individualiste corrélative de la marchandisation de la terre, du travail et de la monnaie qui pourrait susciter cette violence réactionnelle, mais l’insulte répétée faite au principe de souveraineté comme élément fondamental de la grammaire politique moderne. On ne peut pas laisser les peuples durablement sans solution de souveraineté, nationale ou autre, peu importe, faute de quoi ils la récupéreront à toute force et sous une forme qui éventuellement ne sera pas belle à voir.

RdL La « crise de la dette » est d’abord une crise de la zone euro, où les déséquilibres s’accumulaient et que la crise financière a déstabilisée. Il s’agit donc d’une crise monétaire, de façon encore latente (car l’euro n’a pas encore dévissé ni explosé) mais évidente. Le probable effondrement de l’euro pourrait prendre plusieurs formes : une forme atténuée, avec la création de deux zones monétaires – selon un partage entre le Nord et le Sud (dont la France) ou entre le centre (dont la France) et la périphérie –, ou une forme plus dramatique, avec la pulvérisation générale de l’euro et le retour à dixsept monnaies nationales. La monnaie étant une construction politique, la question qui se pose est d’ordre politique : à quelles conditions (politiques) cet effondrement pourrait ne pas provoquer le triomphe des affects nationalistes et xénophobes, mais au contraire favoriser un rapprochement de(s) (certains) peuples pour de nouvelles constructions (monétaires, financières, budgétaires, politiques…) solidaires ? Si la sortie de l’euro est aujourd’hui probable, comment (bien) en sortir ?

FL Je serais d’abord assez tenté de reprendre les termes mêmes de la question pour souligner ce paradoxe que ce qu’on nomme la « crise de l’euro », précisément, n’est pas en première instance une crise monétaire. L’une des particularités des événements actuels tient au fait que la monnaie européenne ne fait l’objet d’aucun rejet, ni de la part des résidents de la zone ni des investisseurs internationaux, comme en témoigne le fait que la parité euro-dollar se maintient à quelques fluctuations près. En tout cas voilà le fait : il n’y a pas (pour l’heure…) de fuite devant l’euro, ni interne ni externe. Y en aurait-il une qu’elle ne serait que le développement terminal d’une crise dont la nature en fait est autre. Mais alors que peut-elle être si elle n’est pas stricto sensu monétaire ? La réponse est qu’il s’agit d’une crise institutionnelle. C’est le cadre institutionnel de la monnaie unique, comme communauté de politiques économiques, qui est menacé de voler en éclats consécutivement à des crises financières ayant pour épicentres les dettes publiques et les banques. Si l’euro explose, ce sera à la suite de défauts souverains tels qu’ils entraîneront immédiatement un effondrement bancaire – à moins que celui-ci ne se produise tout seul, par pure et simple anticipation des premiers. Dans tous les cas, le coeur de l’affaire sera une fois de plus le système bancaire et l’impossibilité de le laisser aller à la ruine sans autre forme de procès – proposition dont il faut sans cesse redire qu’elle n’est pas équivalente à « le remettre sur les rails et le faire repartir pour un tour » ; j’en profite donc pour ajouter qu’après m’avoir fait longtemps très peur, la perspective de cet effondrement m’est presque devenue agréable, car l’occasion serait enfin créée d’abord de nationaliser intégralement le secteur bancaire par saisie pure et simple, puis de le faire muter sous l’espèce d’un « système socialisé du crédit 1 ». Si donc nous nous plaçons dans l’hypothèse de l’effondrement bancaire, la question est de savoir quelle est, en l’absence des États, euxmêmes ruinés, l’institution capable d’organiser le redressement financier des banques pour leur faire reprendre leur activité de fourniture de crédit. Dans cette configuration, il n’en reste plus qu’une : la banque centrale européenne. Elle ne devrait pas seulement leur assurer un soutien de liquidité (ce qui est déjà le cas) mais les débarrasser de leurs actifs dévalorisés et les recapitaliser, et enfin garantir les dépôts et les épargnes. Inutile de dire qu’à l’échelle du secteur bancaire entier, c’est une opération de création monétaire massive à laquelle il faudra consentir. La BCE y est-elle prête ? Sous influence allemande, il est à craindre que non. Or l’urgence extrême de restaurer dans leur intégrité les encaisses monétaires du public et de rétablir le fonctionnement du système des paiements appellera une action dans la journée ! C’est dire que les longues tergiversations pour « parler à nos amis allemands » ou renégocier un traité auront depuis belle lurette disparu de la liste des solutions pertinentes. Face à ce qu’il faut bien identifier comme des enjeux vitaux pour le corps social, un État, confronté au non-vouloir de la BCE, prendrait immédiatement la décision de réarmer sa propre banque centrale nationale pour lui faire émettre de la monnaie en quantité suffisante et reconstituer au plus vite un bout de système bancaire en situation d’opérer. Observant alors au coeur de la zone une ou des source(s) de création monétaire hors de contrôle, c’est-à-dire une génération d’euros impurs, susceptible de corrompre les euros purs dont la BCE a seule le privilège d’émission, l’Allemagne, cour constitutionnelle de Karlsruhe en tête, décréterait immédiatement l’impossibilité de rester dans une telle « union » monétaire devenue anarchique et la quitterait sur le champ, probablement pour refaire un bloc avec quelques suiveurs triés sur le volet (Autriche, Pays- Bas, Finlande, Luxembourg). Quant aux autres nations, elles auront alors à choisir entre reconstituer un bloc alternatif ou bien retourner chacune à son propre destin monétaire, la France quant à elle tâchant de faire des pieds et des mains pour embarquer avec l’Allemagne… sans être le moins du monde assurée d’être acceptée à bord.
Extrait de l’entretien publié dans Rdl n°3 / Janvier-Février 2012
Site de Frédéric Lordon

Guattari, prises multiples / Robert Maggiori

On a une idée imprécise de la façon dont Félix Guattari et Gilles Deleuze travaillaient ensemble. On sait bien, en revanche, ce qu’ils entendaient par «philosopher» : fabriquer des concepts, les découper, les limer, les clouer, les encastrer les uns dans les autres, non pour poser un coffrage sur le réel, mais pour imbriquer des pans de réalités hétérogènes, qui, en se collant, créeraient des plans nouveaux d’où sourdent inopinées des multiplicités d’événements. Aussi les imagine-on en ouvriers, menuisiers ou maçons. L’un était plutôt l’homme du chantier, de la fouille, de la découverte de matériaux, de l’inventivité, l’autre celui de la maison, de la construction, de la finition, de la dernière main -- celui-ci était le fleuve, le main stream, si l’on veut, l’autre tous les affluents, bouillonnants. Deleuze n’a pas cessé de dire ce qu’il devait à la créativité exubérante de son ami, qui lui fit voir sous un autre jour les problèmes politiques, les «incidences militantes», ou la psychanalyse, le lacanisme, la psychiatrie…

Brouillons. Félix Guattari a disparu il y a juste vingt ans. De lui paraissent aujourd’hui, pour célébrer cet anniversaire, trois ouvrages : Ecrits pour l’Anti-Œdipe, De Leros à La Borde, et Lignes de fuite, un long texte inédit retrouvé par ses enfants. Ils illustrent chacun une «facette» de son activité multiforme. Le premier, déjà publié en 2004, permet de mieux saisir le «fonctionnement» de sa collaboration avec le philosophe, ou plutôt le mode de production de la machine théorique qu’était «Deleuze-Guattari» : il s’agit en effet, rédigés entre 1969 et 1972, des textes, essais, notes, fiches de lectures, brouillons, lettres que Guattari faisait parvenir à Deleuze en vue de la préparation de cette «bombe» que fut L’Anti-Œdipe - premier ouvrage commun, avant Rhizome, Kafka, Mille Plateaux et Qu’est-ce que la philosophie ? Le deuxième met en scène le Guattari psychanalyste, qui dès 1955 rejoint la clinique de La Borde où son fondateur, Jean Oury, avait lancé la «psychothérapie institutionnelle». Il est composé de deux textes. L’un, le Journal de Leros, est le récit du voyage-enquête (paru dans Libération le 13 octobre 1989) effectué par Guattari dans deux hôpitaux psychiatriques grecs, dont des images diffusées dans le monde entier -- «des corps nus, des visages décharnés et figés dans la peur et l’angoisse derrière des grilles» - avaient montré qu’il s’agissait d’un véritable bagne, d’un «camp de concentration sans la présence d’aucun personnel soignant, sans même un psychiatre». L’autre, De Leros à La Borde, décrit, à la manière d’une brève autobiographie, la pratique «analytique et sociale» de Guattari, la façon dont il apprend «à connaître la psychose et l’impact que pouvait avoir sur elle le travail institutionnel», dont il interconnecte approches cliniques et politiques, met en place de «multiples instances collectives, assemblées générales, secrétariat, commissions paritaires pensionnaires-personnel […], « ateliers » de toutes sortes, journal, dessin, couture, poulailler, jardin, etc.», bref crée, avec Oury, un lieu de vie «autre», qui n’a plus rien à voir avec l’«asile», tout de violence, d’enfermement et de maltraitance, et qui entraîne la mise en cause non seulement de la vieille psychiatrie, mais «de la santé, de la pédagogie, de la condition pénitentiaire, de la condition féminine, de l’architecture, de l’urbanisme…»

Label. Lignes de fuite, rédigé en 1979-1980 -- avant Mille Plateaux -- est un ouvrage théorique d’importance. Outre le lexique, la furie néologique et le style de Guattari, reconnaissables à mille lieues («agencements collectifs du désir», «cartes et rhizomes», «reterritorialisation», «accélérations sémiotiques», «schizoanalyse»), on y trouve l’essentiel de sa pensée, dont le label pourrait être celui de transversalité, qui lui fait découvrir des connexions inédites, fabriquer des passerelles et des interactions entre individus, groupes, mouvements, investissements libidinaux, domaines du savoir, pratiques sociales et politiques. Dans la préface, Liane Mozère résume la question que pose Lignes de fuite : «Comment agir dans le capitalisme mondial intégré afin de faire advenir des possibles ?» On devine que, pour y répondre, Guattari ne rédige pas des manifestes politiques. Il démonte ce que Michel Foucault nommait déjà la «microphysique des pouvoirs», la façon «moléculaire» qu’a le pouvoir non seulement d’investir, pour les rendre inaltérables, les institutions politiques, mais aussi la subjectivité, que des règles de langage, des codes, des valeurs, des protocoles assujettissent aussi bien et rendent conformes aux intérêts du pouvoir. Aussi commence-t-il par le «fond» même de cette subjectivité, à savoir l’inconscient, lequel, «ni individuel ni collectif», n’est pas, comme le pensait Lacan, «structuré comme un langage», mais comme «une multiplicité de modes de sémiotisation».

Building. «On n’a jamais affaire à l’Inconscient avec un I majuscule, mais toujours à n formules d’inconscients, variant en raison de la nature des composantes sémiotiques qui connectent les individus les uns aux autres : les fonctions somatiques et perceptives, les institutions, les espaces, les équipements, les machines, etc..», écrit Guattari. L’enjeu n’est évidemment pas psychanalytique, mais politique : soumettre la subjectivité à un «référent unique», à une Forme, une Structure, un Signifiant, c’est perpétuer une sorte de subjectivité, celle de «l’énonciation individuée», de la fausse autonomie, d’un «petit sujet dans ma tête, comme un manager minuscule, tout en haut d’un building», ou de «la production en série et l’exportation massive du sujet, blanc, conscient, mâle, adulte, maître de lui et de l’univers», et, ainsi, nier «la diversité infinie des modes de subjectivité, de réflexivité et de discursivité», par quoi, en s’agrégeant, se constituent les «populations moléculaires», ou les «meutes», moins «prises» par les «formations de pouvoir capitalistiques».

Sans doute pensera-t-on qu’encore ébouriffé par les vents de l’après-Mai 68, Lignes de fuite parle une langue morte, porte des espérances et des enthousiasmes désormais essoufflés. En réalité, certaines de ses pages semblent avoir été écrites hier. Elles expliquent comment, malgré tout, et lorsqu’on ne s’y attend guère, peuvent naître les printemps -- dans la vie bloquée d’un individu ou dans un corps social paralysé par la crainte, l’oppression, la misère, le conditionnement, la terreur. Et comment des volontés enchaînées soudain se conjuguent, s’allient, s’encouragent, se libèrent, deviennent «mouvement» et trouvent la force d’oser l’impossible.
Robert Maggiori
Article publié dans Libération le 19 janvier 2012
A lire sur le Silence qui parle :
Lignes de fuite, extrait, et la préface de Liane Mozère
Aux éditions Lignes :
De Leros à La Borde
Ecrits pour l’Anti-Œdipe (textes agencés et présentés par Stéphane Nadaud)

Bêtises / Jean-Marie Dunoyer

Le Motus
Chaussé de semelles d’amiante, le Motus (1) tient toujours un doigt devant sa bouche cousue. Alors comment est-ce qu’il mange et qu’il boit ? Par osmose, c’est à dire par cœur (2). C’est pourquoi il a du cœur au ventre. On le rencontre dans les sacristies et les studios de radiodiffusion, lié sur un pilori avec, suspendu au cou, un écriteau où se lisent ces sept lettres infamantes : S.I.L.E.N.C.E, qui sont les sept notes de la gamme muette.
Jean-Marie Dunoyer
Bêtises / 1997

1 Motus : nom scientifique du Chut !
2 Cœur : nom vulgaire de l’Osmose.

Cristal de temps / Gilles Deleuze / Cours sur le cinéma

(…) En d’autres termes il n’existe de présent que dédoublé. La nature du présent c’est le dédoublement. Là l’idée commence à devenir extrêmement intéressante et importante. Et à chaque instant, le présent se dédouble en présent qu’il est, et passé qu’il a été.
En d’autres termes il y a un souvenir du présent, il est déjà là. Il y a un souvenir de présent qui n’attend pas un nouveau présent pour être déjà là. Il y a cœxistence radicale entre, encore une fois, le présent qui se présente et le passé qui a été ce présent. Vous me direz : mais si le présent est constamment redoublé, s’il est constamment dédoublé, comment ça se fait que nous ne voyons pas ? la réponse est très simple, « à quoi ça nous servirait ? ». Ne devient image-souvenir que ce qui nous sert à quelque chose, on l’a vu, que ce qui sert à orienter nos actions. Seul ce passé là, seul ce souvenir là devient image-souvenir.
-  Cela revient à dire qu’il n’y a d’image souvenir que par rapport à un nouveau présent.
Mais le souvenir du présent lui-même, c’est à dire cette coexistence du passé avec le présent qu’il a été, ce dédoublement du présent, à quoi il nous servirait ? Et en plus il nous gênerait énormément. Toute, toute la ligne de l’action entraîne à suivre ce chemin là, et à neutraliser, à refouler celui-ci.
Sauf dans certains cas. Selon Bergson et des cas qui, selon lui toujours, on avait pas pu comprendre avant lui, il fallait découvrir cette nature du « redoublement du présent » pour comprendre ces expériences qu’on trouvait bizarres et qui étaient connues dans la psychiatrie, dans la psychologie qui étaient connues partout, de tout temps, à savoir ce qu’on appelait la paramnésie. La paramnésie ou le sentiment du déjà vécu. La paramnésie ou le sentiment du déjà vécu. Et qu’est ce que c’est que le sentiment du déjà vécu ou de la paramnésie ? C’est l’expérience qui arrive parfois, d’avoir strictement déjà vécu une scène qui est en train de se faire, qui se présente, et cette expérience est très particulière puisque ce n’est pas un sentiment de ressemblance, c’est pas le sentiment d’avoir vécu quelque chose de semblable, qui ferait appel à une mémoire, c’est le sentiment de l’avoir vécu, mais chaque détail. D’autre part, fait très paradoxal, c’est pas un sentiment localisable, c’est à dire datable. On l’a vécu dans un passé quelconque, et non pas il y a une semaine ou à la rigueur dans un passé cyclique, dans ses moindres détails. Aussi bien pour la psychiatrie que pour la psychologie, l’explication de la paramnésie a toujours été extrêmement complexe.
Bergson lui ça devient extrêmement simple, et il va de soi qu’il pensait à la paramnésie dès le début de sa conception du dédoublement du présent. Supposez qu’à la suite d’un raté de la vie, il y a une défaillance de la vie, de l’élan vital -- l’élan vital c’est donc ce qui nous entraîne sur la ligne d’action et ce qui nous fait refouler ce qui ne nous est pas utile. Ce qui nous est utile, c’est les souvenirs par rapport à des présents actuels. Mais le souvenir par rapport au présent qu’il a été, le passé par rapport au présent qu’il a été, ça nous est pas utile, qu’est ce qu’on a à en faire ? Le présent est là, ça suffit déjà, si on nous en flanque deux ! On refoule ça.
Supposez qu’il y a un raté du mécanisme d’adaptation à la vie, voilà que va se faire le paradoxe suivant : puisqu’il y a contemporanéité ( là, je parle lentement pour que vous compreniez, que vous suiviez bien), une fois dit qu’il y a contemporanéité ou dédoublement du passé et du présent qu’il a été, supposez certains cas où au lieu de percevoir mon présent, je perçoive le passé qu’il est déjà ? Et si il y a contemporanéité du passé, du présent, voilà que je me mets non pas à percevoir la scène comme présente, mais je me mets à percevoir comme passé, c’est à dire qu’au lieu de percevoir ici, je perçois là. Je perçois l’actuel présent comme passé. Pas par rapport à un nouveau présent, je perçois l’actuel présent comme passé en soi.
Mais alors dans ces expériences là, je vis en effet, perpétuellement le dédoublement du présent et du passé en deux instances, dédoublement perpétuel en deux instances, dédoublement du présent en deux instances, dont l’une est constituée par le présent qui passe, et dont l’autre est constituée par un passé qui fait passer tous les présents. D’où, à la lettre : « le présent tombe dans le passé ».
Si je perçois le moment -- or c’est au moment où il est présent qu’il tombe dans le passé. Si je perçois le moment où il tombe dans le passé, l’aspect sous lequel il tombe dans le passé, je perçois évidemment l’actuel présent comme passé.
Voilà. Je dirais de tout présent -- alors ce serait la seconde figure, qui n’apparait pas chez Bergson mais je la fais pour mon plaisir, faut qu’elles soient bien égales hein, les deux -- tout simple. Qu’est ce que c’est ça ? (il dessine au tableau) ça c’est le présent qui est, ça c’est le passé contemporain. La même chose en tant que présent actuellement est comme déjà passé. Le dédoublement du présent, comprenez où je voulais en venir, dédoublement du présent, si c’est vrai cette histoire alors là c’est très curieux, si le présent se dédouble à chaque instant, j’appellerais ce dédoublement là pour mon compte, c’est plus pour mes projets à moi, ce qu’on aurait entamé si l’année avait été plus longue, et bien on aurait appelé ça -- là je me serais servi d’un mot que Félix Guattari aime beaucoup, mais qu’il emploie je crois, un peu dans une autre occasion -- je dirais ça c’est exactement comme Guattari appelle : un cristal de temps. Un cristal de temps. C’est à dire lorsqu’un présent « saisit en soi » le passé qu’il a été. Cette espèce de redoublement du temps dans le dédoublement du présent, va constituer un cristal de temps. Et il y aura pleins de petits cristaux de temps comme ça.
Alors Guattari il a tout à fait raison de dire : « bah ! finalement les cristaux de temps c’est finalement des ritournelles, des petites chansons ». C’est ces opérations perpétuelles par lesquelles un présent se dédouble, et alors en effet qu’est ce qui se passe quand j’appréhende dans un cristal de temps, ce dédoublement du présent ? Ce qui se passe c’est que je me vis comme « à la lettre », comme spectateur de moi-même. D’une part je suis agi et d’autre part je me regarde agir. Voyez comme nous sommes loin de la formule courante de « j’agis » qui était celle du plan de matière avec S. J’agis, c’est à dire je réagis en ayant le choix, à des excitations que je reçois. Là il s’agit plus de ça mais que le souvenir du présent, ou avec le passé contemporain du présent qu’il a été, il s’agit plus d’agir. Il s’agit d’être dans la situation du dédoublement qui correspond à ce dédoublement du présent, c’est à dire à la fois, je suis agi et je me regarde agir, et c’est exactement la fonction du cristal de temps, comme quand j’avais mon œil là, qu’est ce qu’il y a dans le cristal, c’est la même chose qu’au dehors, c’est la même chose mais hors du cristal c’est le présent, dans le cristal c’est le passé lui-même.
-  Et alors c’est plus une image-souvenir ? c’est vraiment ce qu’il faudrait appeler un souvenir pur. Un souvenir pur, un souvenir du présent comme tel. Ou bien ça peut remonter à très loin, un souvenir du présent comme tel, c’est pas simplement un souvenir du présent comme tel ou bien ça peut remonter à très loin du moment que ça obéit toujours à la règle suivante : ce sera un passé qui ne sera pas saisi par rapport au présent en fonction duquel il est passé, mais qui sera saisi par rapport au présent qu’il a été.
-  C’est ça la formule cristalline.
Bizarre, bizarre, c’est pour ça que je dirais : ben ! oui oui si on faisait nos trucs de cinéma, je dirais « bah oui, il y a des images-cristal au cinéma, il y a des , des images, je crois bien qu’on en a parlé l’année dernière, des images d’Ophüls, c’est des purs cristaux de temps qu’il fait. Ha, les choses sont toujours saisies d’ailleurs, dans de véritables cristaux, les images sont saisies dans des cristaux, d’une autre manière parce qu’il conçoit pas, il faudrait voir tous les styles de cristal. Le cristal le cristal c’est une chose si belle, si, ha. je l’ai ! qu’est ce que je voulais dire… oui oui oui c’est ça. Fellini aussi a constitué les plus belles images-cristal, non pas plus belles que celle d’Ophüls, mais c’est d’autres cristaux, c’est pas les mêmes cristaux.
Bon. Je me dis tout d’un coup, il aurait fallu si je sois en meilleure forme, ça me paraît, je sais pas, vous comprenez quelque chose, ou pas ? Oui, ça va ? ça va, bon. Bon alors, vous comprenez que, si ça va, vous avez là ce que je pourrais appeler notre première figure « directe » du temps.
-  J’ai une image-temps directe, c’est le dédoublement du passé… du présent, c’est à dire la coexistence du passé avec le présent qu’il a été, ou la saisie du passé dans le cristal. Un peu… C’est la boule de cristal, ce que vous voyez dans une boule de cristal, si vous… si vous y mettez un peu de bonne volonté (rire). C’est ce que vous êtes censés voir quand vous allez consultez votre voyante, ha non, c’est elle qui voit. C’est une fonction de voyance ? bon et puis après ?, c’est une fonction de voyance. Mais alors, encore un effort. À ce moment là, ça va m’être difficile de m’arrêter, à ce moment là c’est pas seulement la coïncidence du présent actuel et du passé qu’il est déjà, dans le cristal on peut remonter, à condition qu’on saisisse toujours le passé, non pas encore une fois, par rapport au présent en fonction duquel il est passé, c’est à dire l’actuel présent, mais en fonction du présent qu’il a été.
Bon. Qu’est ce que ça veut dire ça ? Et bah, si je reprends… On va périr… Fait chaud, hein ? On n’en peut plus ! C’est curieux hein, ça doit être lié parce que vu que moi ça va pas, plus ça devient invivable, mieux je me sens. Les bien-portants vous allez tous tomber comme des mouches, ça va être épatant ! Qu’est ce qu’il y a ? Non on peut pas ouvrir les fenêtres, sinon c’est moi qui tombe !
Qu’est ce que je voulais dire, bah oui, voilà. Je dis exprès que mon schéma, il va pas coïncider tout à fait au schéma de Bergson, il ressemble à un schéma donné par Bergson pour des raisons uniquement de simplification c’est pas que je me permette de corriger Bergson. je ne le suis pas exactement mais ceux qui compareront, rectifieront d’eux mêmes et comprendront pourquoi.. Mais qu’est ce que cela ? (Gilles Deleuze écrit au tableau) Là à la limite, c’est mon cristal de temps. Là c’est le présent, et là c’est le passé qui coexiste avec lui, c’est à dire c’est le passé qui cœxiste avec le présent qu’il a été. Il y a dédoublement ou redoublement. Voilà.
Alors prenez notre scène là . Notre scène. Vous êtes là, dans cet état de malaise, moi vaincu par la maladie, unis dans un même courage, nous sommes là. Vous avez, mettons, la ligne T. Ce que nous voyons, c’est ça. Cet actuel présent. Ce que nous avons tout intérêt à nous cacher, c’est que, enfin, « tout intérêt »… C’est que ce présent est déjà passé. Ce présent est tellement déjà passé qu’il coexiste avec le passé qui a été ce présent. Et là il y a redoublement. Et si au plus près de la scène, parce que nous sommes unis dans une même intention et dans un extrême effort qui ne laisse aucune pensée étrangère vous traverser -- l’un de vous a une seconde d’inattention. Ça lui rappelle quelque chose. C’est pas une paramnésie, ça lui rappelle quelque chose, un souvenir qui le traverse, une fois où il avait été aussi mal. Ou bien même, quelqu’un tout d’un coup se dresse, alors anecdote à la Kierkegaard, bat des bras, s’écroule, s’évanouit, et dit : « c’est insupportable », parce que ça lui rappelle, ça lui rappelle un souvenir extrêmement douloureux, à savoir une salle, un commissariat de police où il fut enfermé avec cinquante autres personnes, tout le monde étouffant. Voilà. Et cela (inaudible). Le même ou un autre ! Là je m’épuise en cherchant des exemples convaincants ce n’est pas la peine, hein.
… On pourrait dire que ces circuits sont plus ou moins larges, là j’ai coïncidé, j’ai décollé de la stricte réduplication du présent et du passé… Non, du passé et du présent qu’il a été. Et pourtant je reste dans la perspective -- Je suis en train de développer le cristal. Et à chaque fois, je peux avoir un circuit, dont le présent qui passe, fait partie… Et chaque fois que je pense à ceci ou à cela -- par exemple : « on dirait un commissariat de police, euh…, on dirait une salle d’hôpital, on dirait -- comme je me suis embarqué comme émigrant pour l’Amérique »… bon, et bien voilà… A chaque fois C’est pas simplement des métaphores ou des comparaisons, c’est un aspect de la réalité de plus en plus profond qu’il m’est dévoilé. Des circuits de pensés qui pénètrent de plus en plus dans le temps, au même temps que des aspects de plus en plus profonds de la réalité nous sont découverts. Voyez là ? Je suis sorti du sein de cristal du temps, c’est le développement du cristal. Le cristal du temps me donnait pour la première fois une image directe du temps sous la forme du dédoublement du présent. Là, j’ai pour la première fois une figure directe de la pensée, sous la forme de la complémentarité Des niveaux des pensées… Car je pourrais pas revenir… À chaque fois comme dit Bergson, et il le dit merveilleusement « Je suis forcé de faire un nouveau circuit ». Et la bêtise serait de croire que ce sont des métaphores, ce ne sont pas des métaphores. Chaque fois, un aspect de la réalité de plus en plus profond, en surgit. Alors, j’essaye de dire, bon, si à condition -- mais comme c’est un cours de conclusion, évidemment, ça a l’air d’être des applications, mais je vous en supplie, ne croyez pas que c’est des applications -- si, j’essaye de le dire, quant au cinéma, qu’est-ce qu’il y a ? Autant, dans le premier cas, vraiment, des images de cristaux de temps, alors…c’est… Vous voulez que je vous cite un exemple qui m’a frappé, qui m’a paru Une chose admirable, admirable, qu’ils nous ont donné à la télé il y a pas longtemps, dans… comment ça s’appelle ? Amar… CP : Amarcord,
Amacord ! Amacord, Amarcord, Amarcord. Eurh… Il y a une image qui me paraît sublime, c’est les petits gars, les lycéens, il y a le grand hôtel qui vient de fermer, c’est l’hiver, l’hiver qui revient, les lycéens… Ils arrivent, très mélancoliques, la saison est finie, c’est la fin des vacances, dans mon souvenir il y a la neige -- mais on oublie tellement vite que j’ai déjà oublié -- il y a la neige qui commence à tomber, et puis ils sont là, dans cette atmosphère cotonneuse. Et puis, chacun, ils sont absolument isolés, les uns des autres, il y en a cinq ou six, absolument isolés. A des distances alors que Fellini a dû calculer ça, on voit ce que c’est un grand cinéaste. Et il a dû calculer les…, il a dû faire les marques pour qu’ils soient pas trop près, pas trop loin. Et à la lettre, chacun mène sa propre affaire. Il y en a un, petit gros, le préféré de tout le monde, le pitre qui fait semblant, qui se courbe et qui fait semblant de jouer du violon, en dansant sur place dans mon souvenir. Il y a le grand dadais aux yeux cernés, qui lui marche, et c’est un pas de danseur timide, il ose pas danser, alors il marche mais c’est une espèce de pas rythmique, tout droit, comme ça, avec son cache-col, et il marche en horizontal, tandis que l’autrel fait ses tournants. Il y a un troisième qui fait je ne sais plus quoi, ils doivent être cinq. Et c’est d’une telle science, d’une telle… il suffit pas de le dire pour le faire, faut savoir… Que ces personnages absolument isolés, qu’au même temps ils composent un groupe, un groupe où ils sont inséparables, cette espèce d’identité de l’inséparabilité et la séparation. C’est un truc fantastique… Et là, c’est tellement l’identité du présent avec son propre passé, c’est tellement ce que j’appelle une « image cristale » où un passé -- puisque c’est, supposons l’enfance de Fellini -- un passé -- c’est tout le temps ça qu’il fait, Fellini -- saisir un passé non pas en fonction, non pas simplement en fonction du présent par rapport auquel il est passé, mais en fonction du présent qu’il a été. Donc il nous donne pas l’ancien présent, il nous donne -- mais il nous donne pas non plus, le souvenir par rapport un nouveau présent. Ce que j’appelle un cristal de temps c’est que, il nous donne le passé par rapport au présent que ce passé a été. Vous comprenez ? D’où « l’étrange, étrange vie ». Comme si on voyait la chose à travers une boule de cristal. Oui bien voilà c’est beaucoup plus clair, je peux pas dire mieux, de toute façon, faut bien s’entendre…
Alors là, il y a certaines images, certaines images de Rossellini, qui sont typiquement là, ce schéma là. Et même, je crois que Rossellini était celui qui a eu le plus sens de ça. Qu’ à chaque fois, et c’est en ce sens qu’il atteint, vraiment, à des images-pensée directes. C’est pas seulement les cristaux de temps, c’est pas que les cristaux de temps soient insuffisants, cristaux de temps c’est toute une… Encore une fois les chefs d’oeuvre, c’est bien Ophüls qui fait tout en cristaux de temps. Et Fellini -- et pourtant ils ne se ressemblent pas les deux. Mais ils ont, ils ont quelques ( ?) Ils ont un but… je sais pas. Mais chez Rossellini, qu’est-ce qu’il se passe ? Constamment une pensée mise en demeure de constituer des nouveaux circuits, en fonction des nouveaux aspects de la réalité à découvrir. Alors, je dirais, voilà, je reviens, un cas typique de Fellini. Je crois que c’est ’Europe 51’. La bourgeoise, la bourgeoisie italienne, oui. C’est le présent, et tout un coup la révélation, la voyance. Vous allez voir. À la première vue on dirait c’est comme dans une boule de cristal, mais non. Il ne suffit pas de le dire. À supposer qu’elle le sente et elle le sent, la bourgeoise italienne depuis ’Europe 51’… Non, c’est peut-être… Euh… Elle dit tout d’un coup : « J’ai cru voir des condamnés » , « J’ai cru voir des condamnés… ». Elle voit les ouvriers qui entrent dans l’usine et elle dit : « J’ai cru voir des condamnés ».
Perception de l’usine. Autre Circuit. Elle pouvait pas nous mettre là dedans, elle pouvait pas mettre un petit bout. « J’ai cru voir des condamnés », ça change tout. C’est un autre circuit de pensée. Du coup un aspect plus profond de la réalité. Oui, les usines sont des prisons, oui, les usines sont des prisons. Et pas par métaphores, je dirais pas, les usines sont comme des prisons. Je dirais, elles sont peut-être pas des prisons, c’est pas des prisons, d’accord mais d’une autre manière, ce sont des prisons. Et oui, ce sont des prisons ;
On pourrait concevoir un troisième aspect, et c’est ce qui se passera, et c’est tellement une technique à Rossellini que c’est ce qui se passe dans l’admirable « Stromboli », tous les circuits de pensée de l’héroïne, vont correspondre à des aspects de plus en plus profonds de la réalité de l’île, de la réalité insupportable, insoutenable de l’île. Depuis, la pêche au thon, et la mort du thon, lorsque à quoi correspond comme circuits de pensée, la réaction d’horreur : « Non. Ne me le faites pas toucher ». Et ça se passe au bas de l’île, et normalement ça finira dans l’explosion volcanique et dans le grand cri de l’héroïne : » Mon dieu, c’est trop beau, je suis finie ». C’est trop beau, je suis finie… Quelque chose d’insupportable, qui réunit les circuits les plus extrêmes de la pensée avant que tout craque, auquel correspond la révélation cette fois ci de toute l’île vue d’en haut, avec le feu du volcan, l’île toute noire sur la mer noire et là Il me semble, ce système… Alors, cette fois ci, il faudrait parler de « circuits de la pensée » et non plus des cristaux de temps. Et dans les circuits de la pensée ce qui correspond, le corrélât de chaque circuit de la pensée, c’est un aspect de réalité.
Ah… Si bien que, on a presque fini, joie, revenons au cône, essayons de traduire… Voyez ? Ça s’est très bien passé finalement. Ma figure 1 du dédoublement du cristal, est passée dans la figure 2, du circuit, et maintenant, il reste à faire passer la figure 2, la figure 2 du circuit dans une dernière figure : figure 3. Évidemment celle du cône. Si je prends mes lignes 1, 2, 3, 4, comment les retrouver sur le cône ? Faire autant de sections qui ne seront pas des sections d’images-souvenir. Qui seront des sections : régions du passé ou de la pensée. Des régions du passé ou de la pensée. Et là j’aurai dans chaque région, personne n’aura de peine à montrer que, il y a de toute manière, toute la pensée et tout le passé. Ce sont pas des images, ce sont pas des images-souvenir, c’est pas de la psychologie. Ce sont des régions d’être. Ce sont des régions d’être et de pensée, voyez pourquoi ça enchaîne.
Là, j’avais les aspects les plus profonds, de plus en plus profonds de la réalité, là, les circuits les plus profonds de pensée. Et bien, chacun de ces coupes c’est une région de pensée -- être, d’être pensée. Simplement, suivant la région sur laquelle vous vous installez, comme il dit, tel ou tel aspect, prédomine. Là il emploie de drôles de mots, j’ai pas le temps de citer les textes, tel ou tel aspect prédomine. Alors, disons, il y a une infinité de coupes puisqu’elles n’existent pas. Il faut le fabriquer. À chaque fois vous le fabriquez dans le cône. Tout ça, c’est très mouvant, il faut mettre ça en mouvement. Tous là, comme les circuits, ils préexistent pas. Il fallait attendre la Bourgeoise de Fellini…euh… de Rossellini, pour que ces circuits là se découvrent. Il fallait attendre l’héroïne de Stromboli, etc. Alors, bon ça, et là supposons que j’ai un circuit où ce qui domine c’est l’usine. Je prends un exemple idiot puisqu’il s’agit de, il s’agit pas…, je prends un détail. Je dirais le monde comme travail. Là, un circuit, ce qui domine c’est prison. Là, un circuit, ce qui domine, c’est cataclysme.
Bergson ira jusqu’à dire « à chaque région, à chaque région de la coupe, il y a des points brillants ». C’est ce que nous, on appellerait des singularités. Bon, et ben, penser ça veut dire quoi ? Penser, ça veut dire à la fois tracer dans l’être et la pensée. Encore une fois à chaque section corresponde aussi bien à un aspect de l’être qu’un circuit de pensée. Quand vous pensez, que signifie penser ? Pour Bergson, c’est tout simple : c’est s’installer dans une de ces régions. Seulement voilà, vous avez toujours le risque de vous tromper. Vous avez toujours un risque, c’est toujours un risque. Vous partez du point S, qui est l’insertion dans l’image-matière. Il faut que vous fassiez un saut, quand vous pensez, vous savez pas ce que vous allez pensez, vous savez pas ce que vous cherchez. Penser, et là, c’est Bergson emploie, « s’installer d’emblée », cela ressemble assez à ce que d’autres appelleraient « sauter », s’installer d’emblée dans la région, dans le région quoi ? là, dans le région qui contient, je dirais même pas la réponse que je cherche, mais qui contient déjà la question que je ne sais même pas formuler. Et je pense que, pour moi, je sens quelque chose ne va pas où dans le monde ou en moi, et je fais le saut, je m’installe d’emblée dans une région, qui est censée me révéler quoi ? À la fois, un aspect de l’être qui m’était caché et un circuit de pensée que je n’avais pas encore. Donc, cela, il faut que je saute dans une région. Et que je risque toujours de, ou bien rater mon saut, ou bien m’installer dans une mauvaise région. Si je m’installe dans une mauvaise région, je pourrai penser tout ce que je veux et longtemps, ce que je penserai n’aura strictement aucun intérêt. Ça ne comprendra ni la question, ni la réponse à la question. Alors, cet art de penser est une chose très…
Comprenez que, donc le cône, présenté ainsi dans sa forme totale, avec le point d’insertion avec le plan de la matière. J’ai donné la suite de la figure 2, exactement comme la figure 2 donnait la suite de la figure 1, c’est-à-dire des cristaux de temps, c’est-à-dire les figures directes de la pensée, mes images directes, mes images-pensées directes, les images-temps directes, sur lesquelles j’aurais voulu travailler en fin de cette année, cela auraient été les cristaux de temps. Les… Les circuits de la pensée et… comment dire ? Les régions, les régions noétiques ontologiques, c’est-à-dire, les régions d’être et de pensée, qui expliquent, et qui devraient expliquer, ce que restait encore un problème en 2, c’est-à-dire, cet complémentarité entre les circuits de pensée de plus en plus vastes, et les aspects de réalité de plus en plus profonds. Dieu, dieu, c’est trop beau, je suis fini. Voilà, et ben ça y est, et bien très bonnes vacances.
Gilles Deleuze
Cours sur le cinéma / 7 juin 1983
la voix de Gilles Deleuze

Transformer le monde : entre transmission, créativité et militantisme ? / Constellation 1961 / Séminaire transdisciplinaire – Bruxelles, 31 janvier 2012

Après un premier séminaire en octobre dernier autour de cet objet ou projet hybride, indéterminé, flou et fou qu’était encore « Constellation 1961 – L’anniversaire qui n’est pas » ;
Après une première représentation de la performance spectacle « Constellation 1961 », suivie d’un débat, le 23 novembre 2011, dans le cadre du Festival des Libertés ;
Nous vous convions à un nouveau séminaire transdisciplinaire autour des enjeux de Constellation 61 et des récifs entre lesquels cette nef de fou est amenée à naviguer pour traverser les océans du présent et y découvrir les îles du possible.
Le processus de création, la dynamique artistique et politique de Constellation 61 se veulent toujours collectifs, interactifs et évolutifs. Il importe donc de partager les points de vue sur la première escale du 23 novembre et de réfléchir ensemble aux possibilités de rebondir sur cette expérience pour aller plus loin. Car Constellation 61 escompte toujours sillonner petit à petit à travers les villes d’Europe en vue de susciter du débat, des envies ou des initiatives de transformation.
Voici l’ordre du jour ou l’ordre de questionnements que nous proposons pour structurer cette réflexion hybride et collective. Nous demanderons à quelques personnes ressources d’alimenter de leurs expériences et réflexions chacun des chapitres ou ensemble de questionnements de ce séminaire.

introduction : des enjeux de constellation et des formes hybrides
Lors de notre première rencontre l’objet hybride « Constellation 61 » n’était pas facile à cerner tant du point de vue du fond (historique, philosophique, politique) que de la forme (théâtre, performance, multimédia). Il n’était sans doute pas évident de voir où ce projet pouvait mener, ni quelle pouvait être l’implication de chacun. Déjà, cependant, une série de questions et d’enjeux décisifs pour Constellation 61 ont été pointés.
Désormais nous ne partons plus de rien ou de ce qui ne faisait sens que dans l’esprit de quelques initiateurs. Nous pouvons approfondir les questions et discuter autour d’un objet concret, tel que montré publiquement le 23 novembre, et à partir d’un cadre un peu plus précis, tel que défini lors de la préparation de la soirée du 23 novembre. Pour ceux qui n’ont pu assister à la représentation au Festival des Libertés, l’objet est accessible via le texte de la performance spectacle et une captation vidéo de la représentation.
Puisque telle est sa vocation, le projet reste ouvert à la discussion et évoluera au fil des interactions qu’il suscitera. Mais ces discussions partiront désormais de ce qui a déjà été réalisé (on ne va pas tout reprendre à zéro) et seront orientées par l’ambition de Constellation 61 de circuler à travers l’Europe pour transmettre une expérience du possible, pour rencontrer un public large et diversifié et pour susciter partout des dynamiques participatives.
Les enjeux principaux de Constellation 61 seront donc rappelés en introduction : la question de la transmission avant tout. Le contenu de la transmission : la transmission d’histoires mineures, d’une expérience éthique et politique, d’un savoir et d’une pensée critique,… La forme de la transmission : académique, spectaculaire, confidentielle, initiatique…  L’articulation entre l’héritage historique et le contexte actuel dans une optique de transformation, entre la changement du monde et la transformation de soi, entre les postures radicales et les revendications larges (consensuelles)…
Le séminaire se veut transdisciplinaire puisqu’il traite de questions psychiatriques, psychanalytiques, culturelles, artistiques, politiques, historiques, pédagogiques, sociologiques, philosophiques… Il se veut aussi hybride en cherchant une ligne de fuite entre le séminaire de type académique, l’atelier créatif et l’assemblée autogérée.

1) l’usage du spectacle comme outil de transmission historique et politique
Pour transmettre les expériences de transformation de la psychiatrie et le contexte plus général dans lequel elles s’inscrivent, la démarche de Constellation 61 cherche à esquiver l’alternative, à tracer une ligne de fuite, entre la transmission académique à travers des livres ou des colloques qui ne s’adresse qu’aux élites intellectuelles et ne transmet qu’un savoir théorique, la transmission médiatique spectaculaire qui s’adresse au grand public mais ne transmet que du divertissement (Entertainment) et censure ou euphémise le contenu politique, et la transmission confidentielle ou initiatique entre paires ou au sein d’un cercle confiné qui permet d’aller très loin dans le contenu mais ne s’adresse qu’à très peu de personnes et en général aux personnes déjà concernées voire convaincues.
Comment rendre populaires, accessibles à tous, les problématiques pointues qui animent Constellation ? Comment parler d’histoires mineures sans rester cantonné aux minorités ou aux marginalités ? Comment intéresser aux enjeux de Constellation un public non concerné par le secteur de la santé mentale ? Comment utiliser la création artistique à des fins politiques ? Quelle est la force mobilisatrice du spectacle ou de la « fiction » pour alimenter notre engagement quotidien ? Comment faire du spectacle un déclencheur de débat ? Comment proposer une performance spectacle qui ne tombe pas dans les travers passivisant, atomisant ou lobotomisant de la Société du spectacle ? Comment éviter que les aspects techniques, matériels et promotionnels de la diffusion d’un spectacle ne rognent sur son contenu politique et ses enjeux sociaux ? Comment éviter la posture d’avant-garde, toujours élitiste, sans se laisser emporter par l’attitude populiste consistant à rentrer dans un jeu de séduction avec le public pour capter le consensus et trouver une place dans le marché ? Comment s’adresser à un large public sans le réduire à la position de spectateur, pour l’inciter à l’action ? Comment représenter le mouvement du possible sans le figer dans une représentation, une image arrêtée ?
Plus pratiquement : à quels lieux et quels partenaires s’adresser pour faire tourner Constellation 61 en Europe ?

2) un mélange subtil et explosif d’images, de sons, de textes, d’histoires, de voix, de corps et de mouvements
Alors qu’initialement, il était prévu de ne présenter au Festival des Libertés 2011 qu’une étape de travail, un « work in progress »  et d’axer la soirée sur le débat, la performance spectacle du 23 novembre s’est avérée bien plus aboutie qu’escomptée. Elle a rencontré un vif enthousiasme de la part du public présent. Elle pourrait presque être proposée telle quelle à d’autres festivals ou en d’autres lieux. Cependant la création se veut évolutive, elle suscite, déjà en l’état, des remarques, des suggestions, des critiques… et nous pouvons toujours faire mieux.
La vocation de la performance de transmettre une expérience, de déclencher des débats et de susciter des engagements est-elle atteinte ? Comment l’améliorer en ce sens ? La performance doit-elle être plus ou moins didactique ? Etait-elle assez explicite ou pas assez subtile ? Trop ou pas assez rythmée (trop longue ou trop courte) ? La performance transmet-elle suffisamment le possible en marche, l’utopie concrétisée ? Comment éviter d’être donneur de leçon ou vendeur de solution ? Comment maintenir la force de l’aléatoire tout en structurant la création ? Comment donner plus de chair à cette performance fort technique et théorique ? Faut-il y mettre plus de vécu ? Moins de références ou intégrer d’autres textes, d’autres expériences ? Comment mieux marier les dimensions théâtrales et multimédias (dessin, vidéo, musique) ?
Comment intégrer, dans une évolution cohérente et pertinente, les multiples retours que suscite Constellation 61 et les apports proposés par les uns et les autres, tous n’allant pas forcément dans le même sens, n’ayant pas les mêmes attentes ?

3) de l’histoire dont nous héritons à l’histoire que nous écrivons
Le but de Constellation 61 est de susciter du débat, des envies de transformations et du possible. Il est donc inenvisageable de donner une représentation de la performance spectacle sans que celle-ci ne soit suivie ou précédée d’une discussion avec les participants (voire idéalement  inscrite dans un processus plus étendu de séminaires, rencontres, ateliers,…) Le débat du 23 novembre a déçu une partie des participants. Nous pourrons en expliquer brièvement les raisons mais il importe surtout de rebondir sur cette expérience pour mieux penser le dispositif de discussion autour de Constellation 61.
Comment partir de la performance spectacle pour susciter une discussion participative sur les enjeux du présent (et non sur l’histoire passée) ? Quels dispositifs de discussion mobiliser ou inventer (avec ou sans intervenants, avec ou sans modérateur, avec ou sans exposés, avec ou sans synthèse de ce qui se dit,…) ? Comment transposer dans le contexte d’aujourd’hui, fort différent, la force des possibles qui animaient les années ’60 ? Quelle est la force mobilisatrice de l’histoire pour l’engagement dans le quotidien ? Comment ne pas idéaliser le passé, ne pas présenter Constellation 61 comme un âge d’or ? Comment passer des conditionnements du passé – l’histoire qui nous écrit – à la transformation du présent – l’histoire que nous écrivons ? Comment passer du trou de serrure de la psychiatrie aux paysages de toutes les institutions et politiques à transformer ? Comment rebondir sur l’expérience italienne pour interroger la situation belge et des autres contrées que Constellation traversera ?

Ce séminaire transdisciplinaire se déroulera
mardi 31 janvier 2012 de 13h à 17h à Bruxelles Laïque (salle de conférence)
18-20 avenue de Stalingrad – 1000 Bruxelles

http://pdivittorio.wordpress.com/

Journal de l’amour / Anaïs Nin

Cher Collectionneur. Nous vous détestons. Le sexe perd tout son pouvoir et toute sa magie lorsqu’il devient explicite, abusif, lorsqu’il devient mécaniquement obsessionnel. C’est parfaitement ennuyeux. Je ne connais personne qui nous ait aussi bien enseigné combien c’est une erreur de ne pas y mêler l’émotion, la faim, le désir, la luxure, des caprices, des lubies, des liens personnels, des relations plus profondes qui en changent la couleur, le parfum, les rythmes, l’intensité.
Vous ne savez pas ce que vous manquez avec votre examen microscopique de l’activité sexuelle à l’exclusion des autres qui sont le combustible qui l’allume. Intellectuel, imaginatif, romantique, émotionnel : Voilà qui donne au sexe ses textures surprenantes, ses transformations subtiles ses éléments aphrodisiaques. Vous rétrécissez votre monde de sensations. Vous les desséchez, l’affamez, le videz de son sang.
Si vous nourrissiez votre vie sexuelle de toutes les aventures et excitations que l’amour injecte à la sensualité vous seriez l’homme le plus puissant du monde. La source du pouvoir sexuel est la curiosité ; la passion. Vous observerez sa petite flamme qui meurt d’asphyxie. Le sexe ne saurait prospérer sur la monotonie. Sans inventions, humeurs, sentiments pas de surprise au lit.
Le sexe doit être mêlé de paroles, de promesses de scène, de jalousie, d’envie, de toutes les épices de la peur, de voyages à l’étranger, de nouveaux visages, de musique de danse d’opium, de vin. Combien perdez-vous avec ce périscope au bout de votre sexe, alors que vous pourriez jouir d’un harem de merveilles distinctes et jamais répétées? Il n’y a pas deux chevelures pareilles, mais vous ne voulez pas que nous gaspillions des mots à décrire une chevelure ; il n’y a pas deux odeurs pareilles, mais si nous nous attardons, vous vous écriez :  » Supprimez la poésie. » Il n’y a pas deux peaux qui aient la même texture, et jamais la même lumière, la même température, les mêmes ombres, jamais les mêmes gestes ; car un amant, lorsqu’il est animé par l’amour véritable, peut parcourir la gamme entière des siècles de science amoureuse. Quels changements d’époque, quelles variations d’innocence et de maturité, d’art et de perversité…
Nous avons discuté à perdre haleine pour savoir comment vous êtes. Si vous avez fermé vos sens à la soie, à la lumière, à la couleur, à l’odeur, au caractère, au tempérament, vous devez être à l’heure qu’il est tout à fait racorni. Il y a tant de sens mineurs qui se jettent tous comme des affluents dans le fleuve du sexe. Seul le battement à l’unisson du sexe et du cœur peut créer l’extase.
Anaïs Nin
Journal de l’amour / 1932-1939

Il Caimano / Le Caïman / Nanni Moretti

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« C’est toujours le moment de faire une comédie »
Nanni Moretti
Il Caimano / 2006
Avec Silvio Orlando, Jasmine Trinca, Nanni Moretti

Le Savon / Francis Ponge

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile…
Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus
sa rage devient volumineuse et nacrée…
Pierre magique !
Plus il forme avec l’air et l’eau
des grappes explosives de raisins
parfumés…
L’eau, l’air et le savon
se chevauchent, jouent
à saute-mouton, forment des
combinaisons moins chimiques que
physiques, gymnastiques, acrobatiques…
Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient.

Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d’oeil plutôt que d’être roulée par les eaux.
Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l’y agacer avec la dose d’eau convenable, afin d’obtenir d’elle une réaction volumineuse et nacrée…
Qu’on l’y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d’oeil.
Elle fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

Il n’est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l’y maintenir en l’agaçant avec la dose d’eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.
Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.
Agglomérations.
Il gobe l’air, gobe l’eau tout autour de vos doigts.
Bien qu’il repose d’abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l’eau, à abuser de l’eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d’où nous sortons d’ailleurs les mains plus pures qu’avant le commencement de cet exercice.

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.
Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts ; y fond à vue d’oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.
Francis Ponge
le Savon / 1942
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Freud et ses vieilles divinités dégoûtantes, Lydia Marinelli, 19 Berggasse / Sylviane Lecœuvre / Conférences de l’Unebévue, revue de psychanalyse

Printemps 1938 : les troupes hitlériennes, ovationnées par les Autrichiens, envahissent Vienne et livrent la communauté juive à la brutalité de la gestapo et de la population locale. Au 19 Berggasse, la famille Freud, dans une ville hostile, attend les autorisations pour rejoindre Londres. Un peu plus loin, dans la même rue, les SA et les SS viennent de perquisitionner les Editions Psychanalytiques Internationales. Anna a été brièvement arrêtée et Martin, recherché, a quitté précipitamment la ville. Freud est affaibli par son cancer qui continue de ravager sa mâchoire.
Dans cette succession d’événements chaotiques, c’est une lettre bien incongrue que Freud envoie à son fils Ernst le 12 mai 1938. En pleine tourmente, alors que ses proches sont menacés, il évoque longuement l’objet de ses préoccupations : le sauvetage de sa collection d’antiquités : « Si j’arrivais en homme riche, je commencerais une nouvelle collection avec l’aide de ton beau-frère. Mais il faudra me contenter des deux petites pièces que la princesse a emportées lors de sa première visite et des choses qu’elle a achetées à mon intention pendant son dernier séjour à Athènes et qu’elle conserve actuellement à Paris. Que pourrais-je me faire envoyer de ma propre collection ? Voilà qui est bien incertain. A vrai dire, cela me fait penser au sauvetage de la cage du serin lors d’un incendie ». Le 4 juin 1938, Freud quitte définitivement l’Autriche, sans sa collection, confiée à une société d’expédition viennoise et à l’administrateur nazi Anton Sauerwald. Le 3 août, après deux mois d’attente, il confie à son ami Max Eitingon que « ce n’est que lorsque ses antiquités seraient arrivées qu’il se sentirait libéré du joug nazi ». Quelques jours plus tard, la collection est enfin livrée au domicile londonien.
Située au carrefour très fréquenté de la vie privée, de la pratique analytique et des écrits théoriques, la collection d’antiquités de Freud n’a jamais fait l’objet d’une seule publication de son vivant. Après sa mort et jusque dans les annèes 1990, les spécialistes de Freud n’eurent pas grand-chose à lire sur la question, et bien que la plupart des chercheurs ne l’aient ni vue ni étudiée, tous s’accordèrent pour donner un avis unanime sur « la vraie nature » de la collection. Il était évident pour tous qu’elle était avant tout égyptienne, grecque et romaine, issue des fouilles archéologiques. Le catalogage systématique des objets de la collection effectué au 20, Maresfield Gardens en 1986 a révélé bien des surprises, les vrais grains de sable et les fausses perles.
Il faut cependant attendre Lydia Marinelli, conservatrice au Museée Freud de Vienne et directrice scientifique à partir de 1999 pour que des préjugés tenaces et majoritaires soient sérieusement réinterrogés. Lorsqu’elle rencontre le photographe Edmund Engelman en 1995, cela fait déjà trois ans qu’elle travaille au 19 Berggasse. A partir de cette adresse « matériellement évidée », elle parvient en quelques années à transformer une attraction touristique en lieu de recherche reconnu pour la qualité de ses interventions et de ses expositions.
Les musées Freud de Londres et de Vienne qui se partagent l’inventaire freudien entretiennent des relations notoirement conflictuelles mais en 1998 Lydia Marinelli impose une trêve et organise sa première grande exposition intitulée Meine… alten und dreckigen Götter (« mes… vieilles divinités dégoûtantes »). Pour la première fois depuis l’exil de Freud, une partie de la collection d’antiquités revient sur le lieu de ses origines. L’exposition, finement agencée, sera ouverte au public du 26 novembre 1998 au 7 avril 1999 et ne manquera pas de contrevenir aux attentes des « commanditaires » viennois, le tout étant pris dans les questions de direction du musée. L’exposition donne lieu, dans la foulée, à la publication d’un catalogue, du même nom, en collaboration avec les londoniens, et dont Lydia Marinelli écrit le texte d’ouverture, mais en 2000, elle réservera à une revue spécialisée un deuxième texte sur le même sujet, beaucoup plus offensif et chatoyant. Malgré son titre en apparence sobre et peu engageant  Dreckige Götter, eine Austellung über Freuds archäologische Sammlung (voir la bibliographie), le propos est en rupture totale avec l’idéal esthétique et muséal convenu. Les brèches inaugurées par Lydia Marinelli laissent une empreinte sensible sur une nouvelle génération de chercheurs enthousiastes, comme Ruben Gallo, jeune universitaire d’origine mexicaine, peu enclin à se contenter de l’iconographie servie au 20 Maresfield Gardens. En s’éloignant des textes canoniques qui font la part belle à la métaphore archéologique, Marinelli met surtout en évidence que Freud se pose comme propriétaire d’une collection qui s’oppose de manière certaine au principe de la muséologie. Japon, Inde, Chine, Nouvelle-Guinée, Amérique latine, tout cela s’entasse, se fait, se défait, 3000 pièces dans les années 1930, 2000 à Londres, des débris partout sur les étagères, les tables, les bureaux, les vitrines, sur le sol, dans les tiroirs… La correspondance de Freud et ses notes per- sonnelles apportent un éclairage inattendu sur ses liens opaques avec les antiquaires, son système particulier de tractation et d’échange, sa manière d’aborder ses collaborateurs « extra européens »« Se peut-il que le dieu, étant habitué à Calcutta, ne supporte pas le climat de Vienne ? » dit-il d’un Vishnu qui se détériore.
Réfutant les représentations jaunies d’un collectionneur conventionnel et amateur de cigares que Zweig a données de lui, Freud lui répond  « que le lascar est tout de même un peu plus compliqué ».
l’Unebévue
Samedi 21 janvier 2012 à la galerie au premier étage de l’ENTREPOT
7 à 9 rue Francis de Pressensé 75014 Paris
de 14h à 16h30 / Participation aux frais 10 euros / tarif réduit 5 euros

Le collectif : dedans ? dehors / Séminaire autogéré Zones d’attraction 2012

À partir de 2012, Zones d’attraction propose à des collectifs de venir produire leur propre émission dans le cadre de son créneau sur Radio libertaire, afin de susciter rencontres, connexions d’hétérogènes, frottements et perturbations.
Cette première séance, d’un rendez-vous mensuel, sera ainsi l’occasion de présenter les premiers projets en cours (collectif Knowledge Liberation Front (KLF), résonances et implications des révolutions arabes et de leurs différentes facettes) et aussi de réfléchir ensemble à des terrains d’intervention et d’enquête pour cette année.
Sur le terrain de la psychiatrie, Antoine Machto viendra nous parler de la dernière rencontre du Collectif des 39 et de la prochaine qui se tiendra au mois de mars à la Parole errante à Montreuil (Appel des 39 contre la Nuit sécuritaire). Nous évoquerons le documentaire que nous préparons sur la Patate chaude, journal des patients du Centre de jour Antonin Artaud à Reims et outil de psychothérapie institutionnelle.
Il s’agira ensuite de dégager ensemble des pistes exploratoires autour des questions qui nous interpellent et que nous voulons prendre en charge : comment se fabrique un collectif ? Quels rapports construire entre les expériences faites dans le cadre du monde du travail, des institutions de soin, du précariat, de la justice, du milieu carcéral ? Comment connecter entre elles les formes de désobéissance aux injonctions de l’Etat managerial et à son contrôle social ? Où et comment agir ? Au dedans ou au-dehors de l’institution ? Et s’agit t-il d’une véritable alternative ? Ne s’agit il pas toujours justement d’investir les institutions, de les travailler de l’intérieur pour y produire des pas de côté, de trouver leurs angles morts, (instituant ordinaire, pratiques dissidentes et analyse institutionnelle…) tout en restant capable, lorsque la bureaucratisation est trop avancée, de partir pour inventer de nouveaux espaces… ?
Chaque situation singulière nous invite à trouver l’intervention juste, sa cohérence et sa constellation propre. C’est dans cette perspective que les questions du dedans et du dehors, nous semblent devoir être reposées, à partir d’un anarchisme méthodologique dont nous exposerons les linéaments, et qui reste à construire ensemble.
Venez donc avec vos textes, vos mots, vos propositions d’enquêtes et d’expérimentation, vos récits, vos délires, pour qu’on se rencontre et discute en symphilosophie !!

Séminaire autogéré Zones d’attraction 2012
« Le collectif : dedans ? dehors ? »
1ère séance samedi 14 janvier / 17h à 20h
Salle Afrique, 5 rue Pierre l’Ermite -- 75018 Paris
O6 25 14 19 62

www.zonesdattraction.org
Contact collectif : flaneur@zonesdattraction.org