Yapou, bétail humain (1) / Shozo Numa

UN MONDE SANS TOILETTES
1 - Se changer
Rinichiro pleurait. Les larmes qui coulaient de ses yeux tombaient sur les bottes de Clara et les mouillaient. Il était ému par la déclaration de la jeune femme qui, malgré le malheur qui le frappait, lui exprimait son amour. Incapable de parler, ses larmes étaient le seul moyen de lui exprimer sa reconnaissance.
… Merci Clara, il en est de même pour moi, je veux faire de toi mon épouse…
Clara avait cessé de pleurer. Elle s’efforçait de se donner une contenance et de maîtriser ses émotions. Elle contemplait, immobile et silencieuse, ces larmes qui semblaient vouloir nettoyer la pointe de ses bottes et s’imprimaient, en la dispersant, sur la fine pellicule de poussière qui les recouvrait.
Pauline, qui n’avait pu s’empêcher de fermer les yeux lorsqu’ils s’étaient embrassés, observait à présent calmement la scène.
Le spectacle d’une paire de chaussures lavées aux larmes de Yapou n’était en soi pas rare sur EHS. La pratique de la monte exigeait une tenue très stricte, règlementaire, incluant cravache, bottes et gants. Pour la monte d’un equus ou d’un centaure, une cravache (faite à partir d’un pénis de cheval yapou géant et d’un sjambok de rhinocéros), des bottes et des gants (lesquels étaient en cuir de Yapou). Une cravache à pégase pour la monte d’un pégase (confectionnée avec les deux langues castrées puis séchées d’un pégase) et des bottes et des gants à pégase (faites à partir de cuir de pégase, de préférence un yearling pour les seconds). Les larmes de Yapou permettaient de lustrer le cuir et de lui donner un brillant fort apprécié. Toutefois, selon qu’elles sont de joie, de tristesse ou de douleur, leurs propriétés diffèrent : seules les larmes de douleur conviennent pour le dolorogen qu’elles contiennent. Des larmes humaines pourraient également faire l’affaire, mais comme il est impossible de s’en servir, ce sont les Yapous que l’on fait pleurer.
Dépoussiéreur, repose-bottes, suceur, polisseur sont élevés dans le nécessaire disposé aux entrées des demeures de nobles. Ce sont des ustensiles indispensables à l’entretien des chaussures. Plusieurs coups de cravache sur leur cuir et ils pleurent : l’augmentation de la fréquence des coups multipliant la quantité de larmes, c’est ainsi que l’on nettoie ses chaussures. Pauline, trouvant l’exercice fastidieux, ne s’en servait pas souvent, à la différence de Doris qui y avait nécessairement recours après une partie de polo, obligeant le dépoussiéreur à s’agenouiller devant elle, le fouettant énergiquement de sa cravache pour nettoyer consciencieusement ses bottes. C’est pourquoi, observant la jeune élégante en tenue équestre, cravache en main, un Yapou à ses pieds pleurant sur ses bottes, Pauline ne put s’empêcher de revoir en pensée sa sœur lorsqu’elles vivaient encore ensemble. Elle faillit même un instant se demander si cette femme n’était pas réellement d’EHS, prête à sombrer à nouveau dans l’illusion dont elle avait précédemment été victime. Le spectacle qu’elle avait sous les yeux lui était si familier. Non, ce n’étaient pas là cravache et bottes à pégase. Elle sortit de sa rêverie.
Le vaisseau parti à son secours ne devrait plus tarder à arriver. “Ils ont tous embraqués…” avait dit le boy, ce qui devait signifier qu’outre Doris, ses frères étaient également du voyage. Je dois me changer, pensa aussitôt Pauline en se levant.
Les planètes dotées d’une atmosphère étaient toutes conditionnées de façon à rendre plus agréable la vie quotidienne des hommes. Les changements de saison avaient été conservés. C’était l’automne sur cette Terre mais la soucoupe était si bien chauffée que Pauline ne portait que des sous-vêtements légers sous sa cape. Clara était une femme, Rinichiro un Yapou : elle n’éprouvait donc aucune gêne à se montrer à eux dans cette tenue. Ce ne serait pas la même chose devant ses frères : il était impensable de paraître à moitié nue devant des hommes. Chez elle, elle aurait ordonné à un esclave noir de la changer mais à bord du vaisseau, elle était obligée de le faire elle-même.
Elle remarqua que le visage de Clara, qui venait de se relever, était couvert de sueur. Celle-ci portait une tenue équestre légère mais il faisait encore trop chaud dans la pièce. Aux yeux de Pauline, les vêtements de Clara étaient faits d’une matière si grossière et miteuse qu’ils ne pourraient que choquer Doris et ses frères. Clara était son hôte, son devoir d’hôtesse lui intimait de…
– Mademoiselle Clara – Pauline prit soin de s’adresser à elle par son prénom – je dois vous demander de changer de vêtements. Suivez-moi.
La façon dont Pauline s’était adressée à elle et le ton de sa voix trahissaient une nature habituée à donner des ordres, qui ne souffrait pas la contestation. Pauline s’approcha de la paroi située de l’autre côté du fauteuil qui – avait-elle appuyé sur un bouton ? – s’ouvrit automatiquement, laissant apparaître une penderie.
– Je ne sais si ces vêtements vous iront ? Ce ne sera que provisoire… Choisissez ceux qui vous plaisent… Tenez, ceux-ci par exemple… Ah oui !… Il vous faut également des sous-vêtements… Voici… Je ne les ai jamais portés… Ne vous inquiétez pas…
Pauline s’empara d’une combinaison et d’un ensemble de sous-vêtements. Elle s’approcha rapidement de Clara, que la pudeur empêchait de se dévêtir, pour l’aider à passer les vêtements qu’elle lui proposait. Aucune trace de couture n’était visible sur la culotte et le soutien-gorge. Ils étaient faits dans une matière extensible et épousaient parfaitement la morphologie de Clara. Ils étaient d’un confort incomparable. Jamais Clara n’avait éprouvé une telle sensation. Les bas, qui ne semblaient pas être en matière synthétique, avaient une trame si fine qu’ils paraissaient transparents, dépourvus de la moindre couture et remontés jusqu’aux cuisses, ils adhéraient aussitôt à la culotte. Leur confort était tel qu’on oubliait qu’on les portait. C’étaient là des sous-vêtements de rêve pour une jeune femme vivant à une époque qui ignorait encore les collants-culotte.
Pauline ôta sa cape et se retrouva en sous-vêtements. Ceux-ci formaient une sorte de combinaison uniforme. Elle enfila une paire de chaussettes, ainsi que Clara était en train de le faire. Pauline remarqua alors que la jeune femme avait des ongles à chacun des cinq orteils de ses deux pieds. Elle se garda cependant de faire la moindre réflexion.
Clara, qui s’était sentie un peu honteuse de se savoir nue devant elle, reprenait confiance depuis qu’elle avait enfilé sous-vêtements et chaussettes. On sentait poindre en elle cette curiosité toute féminine pour les vêtements.
Clara n’avait encore jamais vu de vêtement semblable à la combinaison que lui avait proposée Pauline et, si elle avait dû expliquer de quoi il s’agissait, elle aurait sans doute parlé d’un ensemble trois-pièces combinant soutien-gorge, tricot de peau et pantalon. Mais la matière dont ils étaient tissés lui était totalement inconnue et fort étrange, réfléchissant le spectre de l’arc-en-ciel dans les courbes mais restant d’une blancheur immaculée pour le soutien-gorge, alors que le tricot de peau et le pantalon composaient une harmonie de bruns à rayures. Aucune couture : la texture et l’extensibilité de la matière remplaçaient habilement boutons, pinces ou ceintures.
Pauline acheva de passer une sorte de pull-over couleur pêche sur un pantalon bleu marine puis observa Clara, qui avait fini de se vêtir :
– Hé ! Cela vous va mieux que je ne l’aurais pensé…, la complimenta-t-elle en lui désignant le miroir en pied à côté de la penderie. Clara se tourna vers le miroir et – elle ne savait quel procédé rendait cela possible – son image lui apparut d’abord de face avant de lui être renvoyée de côté puis de dos et enfin de nouveau de côté sans qu’elle eût à faire le moindre mouvement. Elle prit alors conscience de sa propre beauté, chose qu’elle avait jusqu’alors toujours voulu ignorer. En cet instant, sans doute captivée par l’attrait de ces nouveaux vêtements, et même si ce ne fut que provisoire, elle avait cessé de faire de Rinichiro le centre de ses préoccupations. Pauline lui proposa ensuite une paire de chaussures. Des escarpins à talon medium très léger qui, en cuir ou en plastique, enserraient parfaitement le pied. Etroits mais tout à fait chaussants. Pauline riait.
– Pas très aisés à enfiler mais tout de même plus agréables que vos bottes, n’est-ce pas ?
La semelle était d’une souplesse inattendue. Ces escarpins étaient d’un confort exceptionnel : Clara ignorait que la plante de ses pieds foulait en réalité des muscles de coussin plantaire.
Mise en confiance par les remarques de Pauline, détendue, Clara ressentit soudain un pressant besoin d’uriner, et demanda où se trouvaient les toilettes :
– Je… euh… Pourriez-vous m’indiquer les toilettes ? – Les toilettes ? répéta Pauline, hésitante. Elle comprit le besoin pressant qui agitait Clara mais dit une chose étrange :
– Vous… vous désirez que l’on vous touche les jambes, n’est-ce pas ? Je vous en prie. Elle émit un court sifflet. Une petite ouverture se fit au bas de la paroi : un nain étrange, entièrement nu, apparut.
2 - La chaîne alimentaire tricolore
Je veux profiter de cette occasion pour donner quelques informations sur les mœurs et coutumes concernant la défécation et la miction sur EHS. Afin que mon propos soit plus facilement compréhensible pour un lecteur du XXe siècle, je commencerai en expliquant l’usage du vaccum sewer par les esclaves noirs avant d’en venir à la manière dont les Blancs ont résolu cette question.
Le vaccum sewer est, comme son nom l’indique, un aspirateur par le vide raccordé à un réseau de tout-à-l’égout. L’application du principe de l’aspiration par le vide permet d’expulser les déjections récoltées dans le conduit sans avoir besoin d’eau, détail qui fait la différence avec les systèmes en vigueur au XXe siècle qui obligent, pour les évacuer, de mélanger les défécations à du liquide. Chaque pièce des habitations d’esclaves noirs, de même que les chambres de leurs appartements dans les demeures des Blancs, est équipée de tels conduits sanitaires, lesquels se ramifient en raccords flexibles venant se ficher sous une chaise ou au bord des literies et se terminant par un pommeau. En raison de leur volume et de leur forme, plus évasés que le flexible lui- même, ces pommeaux sont appelés cobras parce qu’ils rappellent la tête du serpent venimeux. Ce mécanisme est l’unique système sanitaire de l’esclave noir. Ainsi les toilettes ne constituent plus une pièce distincte dans l’habitation. Au XXe siècle déjà, celles-ci avaient cessé d’occuper un lieu particulier dans les demeures des Occidentaux où on les voyait de plus en plus reléguées dans les salles de bains. Un système plus perfectionné, installé dans chaque pièce, permet désormais de ne plus avoir à se déplacer pour procéder à ses besoins : on peut aisément déféquer tout en continuant à travailler, sans avoir à quitter la chaise sur laquelle on est assis. Aucun risque de mauvaise odeur ni de souillure, le papier est obsolète, bref, l’incongruité et l’impression d’impureté attachées aux toilettes de l’époque anhistorique ont disparu. On peut ainsi affirmer sans crainte, en faisant de l’évolution des sanitaires une mesure du progrès de la civilisation, que, grâce au vaccum sewer, même les esclaves, considérés comme des êtres humains de second ordre, et de ce fait amplement méprisés, utilisent un système sanitaire plus pratique et plus hygiénique que celui en usage au XXe siècle. Il ne faut cependant pas perdre de vue l’envers du procédé. Le cobra du vaccum sewer ne pouvant accepter d’éléments solides, l’usager doit expulser continuellement des matières molles. Des purgatifs sont ajoutés à l’alimentation de l’esclave qui, ainsi que je l’expliquerai par la suite, lui est donnée par le moyen d’un tuyau distributeur. Un esclave ne peut donc s’alimenter à sa guise mais il est délivré à jamais des affres de la constipation, bien que cela ne soit pas l’objectif premier de ce système plutôt voué à empêcher que cette activité soit une source d’inconfort et d’insalubrité pour ses maîtres.
Qu’en est-il des Blancs ? L’on peut dire que le traitement de leurs défécations et mictions, pour autant qu’il repose sur le même principe du vaccum sewer en usage chez l’esclave, en diffère radicalement quant à la nature des pièces de raccordement et à la signification objective de leur emploi.
Expliquons en premier lieu la nature du cobra. Toutes les demeures des Blancs, leurs vaisseaux spatio-temporels, leurs lieux de réunion, bref, tout lieu où habite l’humain est équipé d’une petite niche dissimulée dans un mur. Etroite et peu profonde, d’une taille comparable à celle d’une niche de chien, elle est appelée S.C., ce mot ayant peu ou prou la même résonance chez les habitants d’EHS que W.-C. pour les habitants du XXe siècle.
Un être humain n’aura évidemment pas à s’introduire dans cette petite niche pour y procéder à ses besoins. Il ne s’agit pas de cela. Ces S.C. sont des lavators (pots de chambre), également appelé setteens, soit des meubles vivants d’un type particulier, d’où l’appellation de setteen’s closet (S.C. – placard à setteen).
Si figurent également parmi les lavators le piss-in et le vomitoir, le setteen reste le plus représentatif des meubles viandeux élevés à cet usage. Ces derniers, ainsi que les autres meubles vivants dont il a déjà été question, sont élaborés à partir de Yapous mâles dont la bouche et les organes internes ont été transformés afin de servir de réceptacle aux déjections humaines. Les meubles viandeux sont habituellement raccordés au circulateur, opération qui implique une suture du pylore supprimant la jonction de l’estomac et de l’intestin. Aussi ai-je beau parler d’organes internes (la cavité stomacale et le poumon droit principalement), ceux-ci ne remplissent déjà plus leurs fonctions originelles. Je développerai ce point par la suite en expliquant les triples fonctions standard que les setteens remplissent. Un setteen, autrement dit le pommeau vivant en charge de recueillir les déjections du Blanc, est capable de faire la distinction entre urine et fèces avant de les ingurgiter pour les recracher ensuite dans le vaccum sewer à partir duquel ces déchets emprunteront soit le conduit urinaire (dont le contenu sera ensuite redistribué aux esclaves noirs sous forme de nectar) soit le conduit physique (qui produira un engrais destiné à l’alimentation des Yapous).
Le Blanc jouit grâce au setteen d’un système avantageux et des plus confortables, lui épargnant les inconvénients inhérents aux pommeaux utilisés par l’esclave noir. Ne lui imposant nulle absorption de purgatifs pour liquéfier ses excréments, il lui laisse une liberté totale dans le choix de son alimentation.
Si l’on considère objectivement leur relation avec ce dispositif, les Blancs ont à leur service des setteens qui sont de véritables pommeaux vivants. En effet, aucune subjectivité ne s’exprime là. L’usage qu’ils font des deux conduits, urinaire ou physique, montre qu’ils savent ce dispositif distinct d’eux. Mieux, ils ignorent jusqu’à l’existence des deux conduits et la plupart n’en ont même pas une conscience très claire. Leur subjectivité se manifeste uniquement dans la conscience qu’ils ont de donner ainsi à boire (drink) et à manger (food) au bétail.
On dit qu’à l’époque anhistorique, dans une région de l’Asie, il était courant d’élever des porcs près des toilettes afin de les nourrir des déjections humaines. Cet exemple nous permet d’illustrer l’état d’esprit des Blancs d’EHS vis-à-vis de leur bétail. Autrement dit, la perception qu’ils en ont se résume à ceci: “Le bétail se repaît de nos excréments.” Toutefois, l’instrumentalisation du bétail a modifié leur façon de penser, en regard du passé. Ils ont pris conscience de certaines choses par rapport aux hommes du passé, puisqu’ils savent que le bétail se repaît de leurs déjections (via un setteen), que les esclaves et les Yapous s’en réjouissent.
Inversement, les setteens n’ont pas l’impression d’être utilisés comme des pots de chambre. “Nous autres, membres de la tribu des setteens, les dieux nous aiment. Ils choisissent nos meilleurs enfants et nous nourrissent de leur nectar et de leur ambroisie…”
Voilà qui illustre l’objet de leur foi. Dans l’albinisme, la religion des Yapous, les Blancs sont considérés comme des dieux vivants. Le Yapou se croit aimé de son dieu. Un mythe dit que le setteen est un élu. Les setteens sont des privilégiés qui ont conscience et sont fiers d’avoir été choisis. Si la maxime “Honneur de nourrir les dieux” qui illustre la fierté du Yapou comestible ne s’applique pas chez eux, le privilège dont ils s’enorgueillissent en procède indirectement. Représentant une catégorie de meubles viandeux parmi tant d’autres, les setteens croient recevoir cette nourriture directement dans leur bouche sans avoir conscience que leur alimentation leur est donnée par le raccord auquel ils sont reliés. Cette illusion renforce en eux la conviction de jouir d’un privilège particulier qui va, le cas échéant, jusquà provoquer la jalousie des esclaves noirs.
En réalité, aucun élément de cette nourriture divine ne passe directement dans leur corps. L’urine provenant des corps divins est évacuée sous sa forme liquide par le conduit urinaire, les selles le sont également, mais par le conduit physique et sous forme granuleuse après que des sucs gastriques leur ont été incorporés.
Shozo Numa
Yapou, bétail humain / 1956-1959 / 1970
lapoupeehansbellmer.jpg




Cartographie subjective et momentanée des cyberféministes / Nathalie Magnan / Nous sommes la chatte future / VNS Matrix

Le féminisme n’existe pas, il existe des pratiques féministes aux stratégies multiples.
“Dans l’espace cyber, les hommes ne peuvent pas nous interrompre.” / Kathy Rae Huffman
Elles se soutiennent techniquement, elles mettent en réseau l’information concernant les femmes qui ne circule pas dans les media dominants.
L’histoire du féminisme dans les années 70, c’est, entre autres, une dénonciation des stéréotypes qui fixent une certaine identité de LA femme. C’est aussi l’analyse du regard masculin comme le seul a être autorisé, à faire autorité (plus particulièrement dans le cinéma hollywoodien). D’où la nécessité, malheureusement toujours de mise, de mettre en commun des informations que l’on ne trouve nulle part. Les outils sont pratiques, économiques, ludiques, puissants et utiles.
Elles s’autodéfendent par une surveillance et la dénonciation ironique de l’injustice envers les femmes.
Elles relisent l’histoire.
L’histoire de la relation des femmes à la technologie dément le lieu commun d’une technophobie féminine. Sadie Plant fait émerger des femmes dans l’histoire des sciences. Ada Lovelace devient alors l’origine perdue de l’espace féminin, existante depuis toujours dans la technologie. Ada est la créatrice du programme pour un ordinateur, le logiciel. Un logiciel écrit pour le moteur analytique de Babbage, une des premières calculatrices. En 1843, elle imagina les applications qui verront le jour un siècle plus tard : composer des musiques complexes et produire des graphiques. La partie noble de la technologie étant alors réservée aux hommes : la construction des machines, le matériel. Ironie de l’Histoire.
Elles changent le sens du signe “femme” dans l’histoire des représentations de la Science.
Dans l’histoire des sciences, la figure de la science est la femme, muse inspiratrice du génie scientifique masculin. Cette image persiste sous la forme de femmes-robots, telle la “Maria” du film Métropolis. Pour Zoé Sofoulis, une des lectures possibles des femmes-robots, est qu’elles représentent “le symptôme des fantasmes masculins de domination de la nature, de la reproduction sans les femmes, en les remplaçant de manière agressive par un simulacre obéissant. (…) Une autre lecture serait la peur provoquée par la femme technologique. Les femmes et les technologies peuvent être positionnées comme structurellement équivalentes : des outils que les hommes utilisent. Mais plus elles sont sophistiquées, plus elles sont capables d’insurrections, échappant au contrôle de leurs constructeurs et maîtres. Donc plutôt que de répondre dans la terreur d’être dominées par les machines, les femmes s’identifient aux machines comme des figures d’un pouvoir transgressif.”
Cyberféminismes : une histoire
En 1991, à Adelaïde, une ville coquette d’Australie quatre filles qui s’ennuyaient décident de se faire plaisir avec l’art et les théories féministes françaises. Elles créent une mini-entreprise VNS Matrix. Dans leur premier texte, Un Manifeste cyberféministe pour le XXIe siècle, en hommage à Donna Haraway et à son texte Cyborg manifesto, elles commencent à jouer avec l’idée du cyberféminisme. Les VNS Matrix prônent une sexualité dont elles sont les sujets, une sexualité futuriste qui s’approprie le vocabulaire des technologies cyber et les imaginaires des cyberpunks. Le clitoris/phallus devient l’instrument de rupture de l’ordre symbolique. Un ordre produit par l’unité centrale (l’ordinateur) des “pères”. Cela a commencé par une combustion spontanée, de quelques endroits en Europe, aux Etats-Unis et en Australie, le cyberféminisme est devenu un “même” infectant la théorie, l’art et les universités. Ce qui était une impulsion est devenu un objet de consommation. Ca fonctionne comme les aiguilles d’acupuncture, ca fait circuler l’énergie. De la science fiction aux fictions de la science : la critique féministe avait déjà posé les genres masculin /féminin comme une construction culturelle et sociale, différenciant ainsi genre et sexe biologique. Les cyberféministes, tout comme la troisième vague de féministes anglo-saxonnes remettent en cause le naturel de la biologie.
“Je préfère être un cyborg qu’une déesse” / Haraway
La figure du cyborg tel que Donna Haraway l’a décrit dans le texte utopique et visionnaire Cyborg manifesto, “est un organisme cybernétique, un hybride de machine et d’organisme, une créature de la réalité sociale aussi bien qu’une créature imaginaire (…) La science de la biologie que l’on a l’habitude de penser comme nature qui est remise en question par cette nouvelle subjectivité produite par l’intégration de l’être humain avec la machine.” Ce texte remet en question radicalement les alliances dites naturelles ; et propose des alliances perverses entre les femmes, les machines, le monde animal : le cyborg… comme stratégie politique.
Donna Haraway opère à travers ce texte un réalignement sémantique tout en écrivant une autre langue, son texte est dense, écrit par couches superposées. Insaisissable, elle se défend d’une communication claire, des théories universelles totalisantes. L’ironie est “la stratégie rhétorique et la méthode politique”.
“La politique du cyborg est la lutte pour le langage et la lutte contre la communication parfaite, contre le code unique qui traduit parfaitement chaque sens, le dogme du phallocentrisme. C’est pourquoi la politique du cyborg insiste sur le bruit et préconise la pollution, jouissance des fusions illégitimes de l’être humain et de la machine.”
Cette association être humain/machine déstabilise les catégories, les modes de production de l’identité, “bouleversant la structure et les modes de reproduction de l’identité “occidentale”, les mode de reproduction de la nature -de la culture, du miroir - de l’oeil, de l’esclave - du maître, du corps - de l’esprit.” Les technologies de l’information, les technologies génétiques transforment la nature en un système de code re-programmable. Les machines ne sont ni des démons, ni des outils d’enfermements, elles peuvent aussi être libératrices : “L’image du cyborg peut suggérer une issue au labyrinthe dualiste par lequel nous nous avons décrit nos corps et nos instruments. (…) Ce qui signifie construire et détruire les machines, les identités, les catégories.”
“Je préfère être un cyborg qu’une déesse”.
Elles sont des bad girls, et elles aiment les machines, elles jouent avec l’identité…
Nathalie Magnan
Cartographie subjective et momentanée des cyberféministes / 2002
Article publié dans Synesthésie

nous sommes la chatte moderne,
positive sans raison sans limite sans entrave implacable
nous regardons l’art avec notre chatte nous faisons de l’art avec notre chatte
nous croyons en la jouissance la folie le sacré et la poésie
nous sommes le virus du nouveau désordre mondial
brisant le symbolique de l’intérieur
saboteuses de l’unité centrale de big daddy
le clitoris est la ligne directe avec la matrice
VNS MATRIX
exterminatrices du code moral
mercenaires de foutre
descendez de l’autel de l’abjection
fouillant le temple viscéral nous prenons langue
infiltrant, perturbant, disséminant
corrompant le discours
nous sommes la chatte future

VNS MATRIX
catwomanpfeiffer.jpeg

La Vie enfantine de La Tarentule noire, par La Tarentule noire / Kathy Acker

Je suis née folle dans le Barbican, quatre ans après la défaite de l’invincible Armada. Je décide immédiatement de faire ce que je veux : vivre des aventures de bandit de grand chemin plutôt que de papoter avec une poignée de menteuses, me bagarrer avec un gourdin clouté, détruire chaque fichue pique qu’on tente de me lancer. Je suis la dame ourse, les yeux couverts de cuir, la reine de la chicane des joyaux des taudis. Si j’étais un homme, je rejoindrais les hommes du colonel Downe sur la route ; je naviguerais jusqu’aux territoires espagnols avec du velours noir sur mon œil gauche du velours noir sur mon entrejambe. Les combats de chiens, dans le Bear Garden (1), sont et resteront mon sport préféré. J’apprends à combattre, à m’armer de bâtons, de toutes les manières, à prendre soin de moi-même. Mon père est un tailleur idiot.
Mon père me hait, me dit que je dois être une femme et me faire engager chez un respectable sellier. Tout ce dont il a envie c’est de me violer. Je refuse. Le salopard s’arrange pour me faire enlever par ses amis, me fait jeter dans le donjon d’un navire qui appareille pour la Virginie. Je suis une esclave. Je reste assise pendant une heure parmi les rats, sur le plancher froid ; je vois une lumière filtrer à travers une fissure de la porte, je bande mes muscles, mes liens cèdent ; je jette un coup d’œil à l’en-tour, je m’échappe. Je me précipite directement vers le Bear Garden.
(Je ne me rappelle rien de ma prime enfance. Un docteur marron dit à ma mère qu’elle doit tomber enceinte pour bien se porter deux jours après elle tombe enceinte elle m’a et elle a l’appendicite. Je hais tout le monde ; tout le monde me hait. Je ne sais pas comment parler aux autres ni comment me faire des amis. Je suis plus sauvage et plus étrange que tous ceux que je connais ; mon père légume veut que je sois un gaçon et je ne veux rien être. Ma mère refuse de me dire qui est mon père.
(Je rencontre un cinéaste crève-la-faim c’est la première personne à laquelle je m’identifie je décide que je serai écrivain. Je ne veux pas être comme mes amies riches, alors je mourrai. Mes parents veulent me marier à un richard et se débarrasser de moi une fois que j’aurai épousé ce plouc caractérisé. Je ne peux pas les blairer non plus. Je veux être une motarde sexy et baraquée portant du cuir argenté sur une BMW et ne me laisser emmerder par personne.)
Je fréquente les détrousseurs et les brigands de la ville. L’âge d’or de la soustraction de bourses. Ils inventent les poches. Le gros fonce dans le pigeon, sème la pagaille. Le malandrin extraie l’argent de ses longs doigts agiles, passe le butin à son complice qui s’éclipse avant que quiconque crie de terreur.
Malheureusement ou heureusement, je suis une piètre voleuse. Mes mains sont modelées pour le gourdin clouté et l’épée, pas pour des opérations aussi intelligentes et délicates. Je risquerai ma vie librement comme tout esclave, mais c’est pénible. Je rêve que je suis dans la chambre noire, le donjon ; les rats courent sur mon con, mordillent tout mon corps ; je hurle, je hurle et je hurle.
(Je fais des cauchemars toutes les nuits. Environ une fois par semaine je pénètre dans la bibliothèque balance tous les livres des étagères je me trouve parmi des objets déplacés qui disparaissent je perds conscience pendant deux semaines puis je comprends que j’ai perdu conscience. Je suis reine parce que je baise beaucoup je ne me laisse atteindre par personne. Je fume beaucoup de joints de façon à pouvoir m’endormir. Parfois je suis extatique je dévale en dansant des collines pentues je ne peux m’arrêter de rire.
(Je quitte mes parents, puis mon mari, ma carrière. Je ne suis pas très douée pour gagner de l’argent. J’ai deux problèmes principaux : (1) comment gagner deux cents ou trois cents dollars par mois pour manger, payer le loyer, sans devenir un robot et en gardant mes vêtements sur le dos (2) faire ce que je veux, ce qui est réel, s’approcher de la réalité. Fin de ma vie.)
Je crois en la noblesse : prenant la défense de mes amis, risquant ma vie, quand c’est nécessaire : la dernière trace de ma féminité, une sorte d’instinct maternel, m’aide à résoudre les disputes de la bande. J’agis avec gentillesse et austérité ; pas une fçade, mais moi. J’essaie de me représenter ce qu’est la réalité. Je commence à préparer les vols et je deviens le receleur, pas le commanditaire ; la bande ne me chasse pas. Je dois mieux me protéger. Je rends leurs bijoux perdus aux honnêtes citoyens de la ville. Ils me paient bien et je paie la bande.
(Je songe à baiser avec K. J’ai trop peur pour parler à des gens que je ne connais pas très bien je me fais baiser par D je n’ai pas eu d’amis proches depuis bien trop longtemps. Comment en terminer avec ce problème? Je pourrais descendre jusqu’à ma planque habituelle : je veux être seule. Ce serait mieux pour moi si je pouvais baiser avec quelqu’un/une avec qui je pourrais parler. Je dois cesser de me comporter comme si j’étais timide.)
Je contrôle ma bande de malfaiteurs et les moindres détails de mon art. Je me débarrasse de moi-même en tant que femme. La plus grande bande de pickpockets de Londres. Je décide de sacrifier la liberté d’action de chaque membre pour sa propre sécurité. Je ne peux pas diriger autrement la bande et, par-dessus tout, je suis un excellent homme d’affaires. Si un membre de ma bande se comporte mal, je l’envoie à la potence, je suis roi. Je récompense mes fidèles associés : je n’hésite jamais à sauver un ami de l’énorme ombre noire du nœud coulant du bourreau. Je ne commets jamais de meurtre de mes mains.
Telles sont mes actions : je commande un régiment de porteurs pour surveiller les portes des marchands de tissus ; à la première occasion ils emportent les livres de comptes et les registres des négociants. Pendant quelque temps, les négociants paient le prix fort pour récupérer leurs livres, je désapprouve la violence ; je ne m’intéresse qu’à l’argent. Je porte un pourpoint et un jupon, l’ostentation ne m’intéresse pas ; plus tard, pour mon confort, je porte un grand ciré hollandais. Si quelqu’un se met en travers de mon chemin, je tire mon épée tranchante. Personne ne m’arrête. Je ne fréquente que des repaires d’hommes et je suis célibataire. Je suis constamment ivre, beuglant et rugissant des obscénités ; personne ne peut dompter ma folie infinie, qui résonne dans rues grises et humides de la ville rieuse.
(Je travaille dur je n’arrive toujours pas à coucher avec qui je veux (1) on me refuse (2) je suis trop timide pour parler à qui que ce soit si je travaillais plus dur et devenais célèbre alors tout le monde coucherait avec moi je n’aurais pas à être si timide je suis fatiguée je veux être la Vierge Marie avec une barre de fer placée contre mon foutu con il y a en moi des bites rouges comme celles des chiens, des animaux filent à minuit des lièvres sur des motocyclettes adamantines je commence à hurler.)
Voici mes amis :
Capitaine Hind (1), l’ennemi permanent des régicides, il prétend avoir fait ce que j’ai fait. La célèbre Moll Sack (2 ) qui a fait les poches de Cromwell le légume sur le Mall. Crowder (3,) qui s’habille comme un évêque et vole l’argent des vrais pénitents quand ils lui confessent leurs péchés. Nous sommes loyaux envers les morts. Ralph Briscoe, le gardien de la prison de Newgate, et Gregory le Bourreau sont mes vrais amis ; ils ont déjà coupé leur bite pour moi. Ils remplissent des jurys, font suspendre le jugement de mes hommes quand je lève le petit doigt.
Je satisfais ma sexualité avec les animaux. Je donne à chacun de mes chiens un lit de camp, les protège du froid en les enveloppant dans des draps et des couvertures ; je leur donne une partie de la délicieuse nourriture de la bande. Des perroquets volent dans mes cheveux noirs, criaillent jusqu’à ce que je gratte leur cou rouge et jaune. J’imagine que je vole dans la nuit, en toupillant en hurlant en poussant des cris, je suis le vent ; personne ne peut m’arrêter ou faire quoi que ce soit d’autre que m’aimer.
Kathy Acker
la Vie enfantine de la Tarentule noire, par la Tarentule noire / 1973
kathyacker.jpg
1 Capitaine Fessier.
2 Dame Bourse.
3 Combinard.

Sang et stupre au lycée / Kathy Acker

Les scorpions
Monkey et moi, on a été les premiers à voler. On était défoncés aux amphés. On a dévalisé Bloomingdale, un grand magasin de New York.
Je me suis rendue dans un endroit où allaient également mon père et sa petite amie. Johnny et sa petite amie ne voulaient pas entendre parler de moi.
On a pris un taxi jusqu’à Bloomingdale pour passer inaperçus. Je portais un ensemble en laine rouge et un manteau marron léger en laine. Il est nécessaire d’être bien fringué quand vous volez.
Je me suis incrustée dans le taxi avec lequel Johnny et sa copine étaient venus me chercher. Il était clair qu’ils ne voulaient pas s’attarder avec moi. Le reste du groupe de rock de Johnny était dans la voiture.
Dès que Monkey et moi on est arrivés devant Bloomingdale, on s’est séparés. J’ai vérifié ma tenue. Mes cheveux noirs et bouclés, un soupçon de maquillage, et mon tailleur rouge foncé me donnaient l’air d’une gentille petite fille riche. Je voulais rester ainsi. Être gentille et riche, c’est un rêve. J’ai vérifié mes vibrations. Je me suis dit : “Reste prudente, pondérée, calme.” Dès que je suis entrée dans le magasin, j’ai interrogé les vibrations du magasin. Personne ne me suivait.
Papa et moi nous trouvons dans le hall du Laguna Beach Hôtel, qui est l’hôtel préféré de Nixon. En face de moi se dresse un mur blanc rectangulaire. Un peu plus bas, sur la droite, des marches volantes montent vers le haut. Un peu plus loin à droite, un autre grand mur blanc et rectangulaire. Incrusté dans ce mur, à un tiers de sa largeur, un peu plus à droite, un couloir absolument noir. Au-dessus de ce mur blanc, un espace vide ; au-dessus de l’espace vide, un rectangle blanc suspendu : une pièce. Il n’y a rien autour des murs, de l’escalier, et du couloir.
Plus à l’est, des objets architecturaux sont reliés entre eux, cachés les uns dans les autres.
Je me déplace seule sans papa vers l’ARRIÈRE, traversant l’hôtel. L’hôtel, maintenant, c’est, c’est des carrés transparents vraiment grands. Je glisse jusqu’à la dernière salle du fond.
Le mur du fond de cette pièce n’est que fenêtres. Les fenêtres sont opaques. Fenêtres par lesquelles j’aperçois un océan phosphorescent noir. Aucun des hommes dans le groupe de papa ne veut se trouver avec moi et papa est avec Sally. J’ai envie d’aller nager je dois aller nager. L’océan est d’un vert lumineux, même s’il fait nuit. L’océan rutile.
La fenêtre est désormais complètement transparente. J’aperçois à travers un corps d’homme qui semble mort, tournant dans l’eau verte étincelante.
Je voulais un manteau de fourrure.
De petits corridors entourent le couloir principal, un long couloir noir. De fins murs blancs, presque inexistants, les séparent.
J’ai acheté un pull rouge au rayon enfant du troisième étage au cas où m’on observerait, afin qu’on sache que je ne suis pas une voleuse.
Puis j’ai pris l’escalator et je suis montée au rayon fourrure. Jetant mon manteau marron en laine sur un présentoir, j’ai essayé plein de fourrures. Voler, c’est du luxe. Au bout de dix ou quinze minutes, la vendeuse a dû filer à l’autre bout de l’étage pour faire de la monnaie.
Évidemment, papa et Sally et les types de son groupe ont droit à leurs chambres en premier. La mienne est celle dont personne d’autre au monde ne veut.
Ma chambre est l’énorme hexagone blanc dans le coin gauche de l’hôtel. Elle n’a pas vraiment d’intérieur ou d’extérieur, ni de régularité architecturale. De longs tuyaux blancs forment une partie de son plafond. Deux de ses parois, qui changent tout le temps, sont ouvertes.
La fonction de ma chambre est elle aussi mal définie. Le mobilier se résume à deux fauteuils de coiffeur et un W.-C. C’est un endroit de réunion pour les hommes.
Des employés de l’hôtel vêtus de noir et blanc entrent et veulent me faire du mal. Ils découpent des parties de mon corps. J’appelle le directeur. Il m’explique que ma chambre faisait autrefois office de toilettes pour hommes. Je comprends.
Mon con était autrefois des toilettes pour hommes.
Je sors vêtue d’un manteau en léopard.
Chers rêves,
Vous seuls comptez. Vous êtes mon espoir et je vis pour vous et en vous. Vous êtes sauvagerie et folie, les couleurs, les parfums, la passion, les événements qui adviennent. Vous êtes les choses pour lesquelles je vis. S’il vous plaît, faites-moi passer de l’autre côté.
Kathy Acker
Sang et stupre au lycée / 2005
partoutsurterre.jpg




Corps, psychose et institution : l’intérêt de Tex Avery et de quelques autres dans la psychopathologie de l’image du corps / Pierre Delion / Swing Shift Cinderella / Red Hot Riding Hood / Tex Avery


“Celui qui se plonge dans la dialectique tient du mangeur de crustacés : pour extraire un morceau de chair, il perd son temps à décortiquer l'animal et à accumuler les déchets” (1)
Je souhaiterais dédier mon intervention aux soignants qui ont accepté de travailler avec moi depuis tant d'années, sans compter leur énergie, malgré la pression du travail quotidien qui ne se relâche pas, à tel point que je dis souvent que nous travaillons désormais en “flux tendus psychiques”, ces soignants, les membres de l'ACSM, sont des personnes généreuses et je les en remercie du fond du cour. Mais je souhaiterais aussi associer à ces personnes si vivantes le souvenir de deux amies qui ont disparu récemment, Dany Rochereau et Sabine Lafforgue. Dany a été une grande soignante dans l'équipe de Reims, Madeleine en a parlé, et nous n'oublierons pas sa philosophie de la vie ; le très beau texte écrit par Patrick Chemla sur notre amie Dany paraîtra dans la prochaine revue Institutions. Sabine a aussi permis à notre ami Pierre Lafforgue d'être le remarquable pédopsychiatre que nous apprécions tous et qui nous a fait l'amitié de venir participer activement aux journées d'Angers, malgré la mort très récente de sa femme. Dany Rochereau et Sabine Lafforgue aimaient rire, et si aujourd'hui j'ai choisi de parler du drame psychotique en m'appuyant pour une part sur Tex Avery, je ne crois pas qu'elles s'en fâcheraient, bien au contraire.
Introduction
“Un jour, l'expression “c'est du Tex Avery” entrera dans le Petit Larousse comme un proverbe populaire. L'image avérienne par excellence , sa véritable marque de fabrique, c'est le loup aux yeux exorbités (2). Car au delà de Daffy, Droopy et Company, ce qui se retient de Tex Avery, c'est un personnage anonyme, c'est le loup fou d'amour. Entendez-le hurler dans le train, dans la rue, dans la cour. Un archétype. Le geste des yeux sortant de leurs globes passe dans le langage populaire (Video 1 et 2). Ajoutez à cela toute la violence, toute la destruction véhiculée par tous ces personnages découpés, hachés, déchiquetés, émiettés, écartelés, morcelés, écrasés, dynamités, et vous comprendrez pourquoi par ses visions nouvelles des deux pôles fondamentaux de la nature humaine, l'amour et la mort, Tex Avery peut vous toucher vous, et autant vous que votre boucher que vous considérez comme un parfait crétin. La renommée de Tex Avery ne peut que s'étendre, les bouchers ne manquent pas. (3)”
L'idée ancienne de m'appuyer sur Tex Avery pour mieux comprendre et faire comprendre ce qui se passe dans la période archaïque du développement de l'enfant, notamment dans son corps, et ainsi dans les mécanismes qui semblent prévalents dans les pathologies qui “cultivent” l'archaïque n'est pas sans rapports pour moi avec l'intérêt de l'utilisation de l'humour dans la pédagogie, et sans doute aussi avec mes propres moyens de soutenir ma curiosité intellectuelle dont on sait le tribut qu'elle paye à la curiosité infantile qui gît en chacun de nous. Le souvenir de quelques dessins animés et films muets comme défense contre la tristesse du retour au collège le dimanche soir est resté actif en moi et j'en ai compris toute la portée lorsqu'il y a quelques années, des amis angevins m'ont demandé de faire une conférence sur “le rire dans la psychopathologie de la vie quotidienne” et ses bienfaits dans l'ambiance thérapeutique. Toujours est-il que les dessins animés de Tex Avery m'ont paru, dès que je me suis davantage intéressé aux pathologies autistiques et psychotiques, illustrer d'une façon assez fine les mécanismes en jeu dans cette pathologie de l'archaïque. Vous avez appris des différents auteurs psychanalystes avec lesquels nous travaillons tous les jours que les angoisses en question amènent le moi-archaïque à mettre en scène les différentes possibilités de retour à l'état antérieur de la construction du corps, la dernière éprouvée comme solide avant la catastrophe actuelle. Ce couple angoisse-défense contre l'angoisse est la base de notre compréhension de la psychopathologie et des possibilités thérapeutiques qui en découlent. Or Tex Avery semble en avoir perçu tous les différents mécanismes, et last but not least, avoir eu l'idée de les utiliser dans le ressort comique de ses scénarios de dessins animés. Mais cet auteur aurait pu nous faire des dessins animés extrêmement éclairants sur les mécanismes en question, sans que nous puissions en rire le moins du monde. Lorsque nous lisons une description du “démantèlement” écrite par Meltzer ou de “la crainte de l'effondrement” par Winnicott, il ne me semble pas avoir remarqué les lecteurs s'esclaffer de leurs découvertes. Pour avancer dans cette direction, il me semble que là encore il nous est utile d'en référer à Freud, et notamment à son étude des Mots d'esprit dans leur rapport à l'inconscient.
“On peut acquérir quelque lumière sur le déplacement humoristique en le considérant sous l'angle d'un processus de défense. Les processus de défense sont les équivalents psychiques des réflexes de fuite et sont destinés à empêcher l'éclosion du déplaisir qui dérive de sources internes ; à cet effet, ils agissent comme des régulateurs automatiques des opérations psychiques ; j'ai démontré qu'un certain type de cette réaction de défense, le refoulement avorté, est l'agent des psychonévroses. L'humour peut être considéré comme la manifestation la plus élevée de ces réactions de défense. Il dédaigne de soustraire à l'attention consciente, comme le fait le refoulement, le contenu de la représentation lié à l'affect pénible et il triomphe  ainsi de l'automatisme de défense ; pour ce faire, il trouve moyen de soustraire au déplaisir son énergie déjà prête à se déclencher et transformer cette énergie en plaisir par la voie de la décharge. Ce sont les rapports avec l'infantile qui lui fournissent les moyens de s'acquitter de cette tâche. Seule notre enfance connut des affects alors fort pénibles, dont, adultes, nous souririons aujourd'hui tout comme l'adulte, en tant qu'humoriste, rit de ses affects pénibles de l'heure présente.” (4)
Il est donc intéressant de considérer que ces mécanismes infantiles viennent à nouveau à la rencontre de notre conscience perceptive, mais que le rire qu'ils déclenchent quand on les regarde à la lumière de Tex Avery restent la décharge nécessaire au passage du déplaisir de leur évocation indirecte, soit chez les enfants autistes et psychotiques que nous tentons de comprendre, soit chez nous, au plaisir de les avoir retrouvés neutralisés dans leur force destructrice. Nous pourrons ainsi aider ces enfants à moins souffrir de leurs angoisses archaïques et à mieux psychiser leurs vécus.
“L'être humain est porté à tous moments à symboliser ses expériences du monde selon trois modalités complémentaires du corps, des images et des mots. Mais en même temps, il a besoin en permanence d'un tiers pour valider ses représentations du monde, et cela à la fois sur un mode verbal, imagé, émotif et moteur. A travers les mises en scènes des corps, les gestes, les mimiques, les attitudes et les intonations, ce qui était jusque-là éprouvé dans la solitude corporelle devient visible pour l'autre et fonctionne donc comme support de socialisation.” (5)
Il s'agit en quelque sorte d'accepter l'idée que si tant de gens peuvent rire à l'évocation par Tex Avery de situations que nous avons traversé dans notre vie infantile propre, notre familiarité avec ces angoisses archaïques en sera d'autant plus évidente, et leur caractère d'inquiétante étrangeté en sera tempéré par le sentiment de pouvoir partager un vécu humain commun. Je rappelle que pour Freud, cette “inquiétante étrangeté” est justement le sentiment que le plus familier peut revenir hanter le sujet de manière effrayante ou énigmatique, signe d'un retour d'une motion plus ou moins refoulée. On sait avec quelle pertinence Selma Fraiberg a décrit “les fantômes dans la chambre des enfants”. Alors à propos de fantômes, revenons-en au corps.
Pierre Delion
Corps, psychose et institution / 2002

1 Prantl, Geschichte der Logik im Abendlande (Histoire de la logique en Occident), tome II, 250-260. Cité par Hermann, I., le Moi et le penser, Psychanalyse et logique, Denöel, 1978, p.110.
2 Lambert, P., Tex Avery, Red hot riding hood, 1943, Paris, Demons et merveilles, 1993, p. 31.
3 Igual, A., Tex Avery, la folie du cartoon, Artefact, Paris, 1986, p.105.
4 Freud, S., le Mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient (1905), Gallimard, Paris, (1930), 1974, pp.392-393.
5 Tisseron, S., Enfants sous influence, Armand Colin, Paris, 2000, p.61.

“Il y a” du communisme / Alain Brossat

S’il était besoin d’un argument, un seul, pour attester que la question du communisme n’a pas fait l’objet d’un verdict historique définitif, comme on l’entend si souvent proférer, il est là, sous nos yeux : lorsqu’on été annoncées tambour battant les arrestations de Tarnac, au mois de novembre 2008, l’un des arguments de l’incrimination diffusée par le ministère de l’Intérieur, relayé par la presse, était celui-ci : les jeunes gens interpellés, accusés par certains de visées “terroristes”, de formation d’une “association de malfaiteurs”, ont fondé une commune, adopté un mode de vie communautaire - à Tarnac, donc, dans un hameau sur le plateau de Millevaches.
Vous vivez en commune, donc vous êtes dangereux, donc vous êtes suspects, donc vous êtes des subversifs en puissance : le message diffusé en boucle par Mme Alliot-Marie était sans ambiguïté. Il ne saurait mieux dire l’actualité persistante, récurrente de tout ce qui, de façon implicite ou explicite, irréfléchie ou concertée, s’associe au motif communiste - et ce, envers et contre la diffusion lancinante de la ritournelle célébrant la “faillite historique” du communisme sous toutes ses espèces.
Chassé par la porte de l’Histoire européenne - histoire des Etats, des peuples, des régimes, des idéologies - le spectre du communisme nous revient par la petit lucarne de Tarnac. Une page s’est tournée, les dès ont roulé, une nouvelle partie s’engage, sur de nouveau frais : à tout le moins, il sera bien difficile de faire de Julien Coupat ou de ceux qui se rattachent à un texte comme l’Insurrection qui vient des disciples attardés de Staline, voire Trostsky, voire Mao. Changement de décor, changement de scénario, tout diffère - et pourtant, dans ce tableau nouveau, radicalement hétérogène à celui dans lequel l’agencement établi autour du mot “communisme” s’est effondré comme un château de cartes et a été pulvérisé par une puissance supérieure, après avoir été prêt de conquérir le monde, dans cette topographie tout autre, le signifiant communiste revient, “comme un nageur qu’on attend plus” (Léo Ferré) - et ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’ennemi (comment nommer autrement que comme Versaillais ceux qui incriminent les “communards” ?).
Il revient dans la discontinuité, mais aussi bien, porté par une mémoire longue, secrète, bannie : celle du Limousin rouge, de la résistance communiste de masse au nazisme et à Vichy animée par Guingouin et les siens ; ce n’est pas pour rien que les voisins des néo-communards de Tarnac identifient aussitôt dans ces jeunes gens venus d’ailleurs non pas des intrus ou des hurluberlus, mais des amis dont les rapprochent des affinités électives qui ne se paient pas de mots. Ce n’est pas pour rien non plus qu’en retour, le signifiant “Vichy” conserve intacte sa densité d’abjection pour nos jeunes gens qui, à l’occasion de la réunion des ministres européens consacrée à l’immigration, sur l’initiative de Hortefeux, se font une obligation d’y aller manifester énergiquement. Ces correspondances, ces connivences indétectables au premier regard le montrent : si la révolution, avec ou sans majuscule, est animal fouisseur, taupe donc, le communisme, lui, est rivière souterraine, riche en résurgences. Non pas, devrait-on dire, en supplément de la “démocratie réelle” (comme on disait, naguère et par antiphrase ou dérision, “socialisme réel”), de la démocratie-Etat, de la démocratie-institution, de la démocratie-idéologie, de la démocratie de marché ; mais bien plutôt comme ce qui, irréductiblement, s’en détache en tant que pure puissance d’un différer ou d’un devenir autre.
Dans le Grand Récit de l’Histoire dialectique (qui est simultanément un topos politique, culturel, discursif), le communisme est un mot puissant pour autant qu’il est doté de la capacité de présenter des espaces autres que ceux de la domination (le règne de la marchandise, la dictature du capital, l’Etat “bourgeois”, etc.), de nommer des alternatives globales aussi bien en termes spatiaux que temporels. Dans cette topographie, le communisme est ancré dans le réel, il produit du réel, il augmente ou intensifie le réel (pour le meilleur et le pire aussi) sous la forme de mouvements communistes, de partis, de régimes, d’Etats communistes, d’une culture communiste, de héros, de grands textes communistes. Mais il est aussi bien enraciné dans l’imaginaire des peuples qu’il investit sous la forme d’utopies, de grands desseins d’avenir, de promesses et d’espérances collectives, d’une véritable eschatologie. Cette double dimension d’enracinement dans le réel et de capacité projective dans l’imaginaire est ce qui fonde son statut, plein et entier, de mythe au sens sorélien du terme.
La bévue de l’historicisme contemporain est celle qui consiste à confondre l’effacement de cette configuration sur le sable de notre présent avec la disparition de toute actualité du motif communiste pour nous. Comme si, à tout jamais, le communisme aurait perdu la capacité de découper l’horizon d’un rassemblement possible, d’une subjectivité commune, d’une action décisive. Or, c’est l’inverse qui est vrai. Plus le mythe qui, pour dire vite, s’est substitué à celui du communisme - celui de la démocratie, avec majuscule éventuellement, plus ce mythe est compact, impérial, conquérant, “global” - et plus il est l’agent d’une puissance dont le paradoxe est (dans la situation où elle met en acte la figure de l’Un-seul) de n’être fort que de son indétermination, pour ne pas dire son inconsistance : la démocratie, celle qui coïncide avec son mythe est l’exemple même de ce mot puissant qui, comme Dieu, comme sacré, comme peuple, ne “règne” que par la grâce des antinomies qui l’habitent et du flottement constant qui en affecte le sens. La démocratie, c’est comme le rock and roll : un mot indécis, trop large, inapte à manifester l’existence d’une singularité, à moins d’être complété, précisé - démocratie parlementaire, démocratie athéniennne, démocratie de marché, rock de Liverpool, punk rock, métallique, etc.
Dans les conditions où flottement, indétermination du sens et puissance du vocable démocratie marchent d’un même pas, le signifiant communisme revient dans le jeu, fait retour en cette topographie même non pas comme ce qui en présenterait l’extérieur possible ou en représenterait l’alternative souhaitable mais, tout simplement comme ce qui nomme l’échappée aux conditions de l’Un-seul compact et mortifère. Dans les conditions d’une globalisation démocratique de plus en plus totale et totalisante, il n’y a plus de bord extérieur sur laquelle puisse se “réfugier” une utopie communiste ou se construire un programme de renversement de l’état des choses - les plus décidés des amis “anticapitalistes” de M. Besancenot seraient bien en mal de nous présenter le tout autre de la topographie générale qu’ils entendent détruite ou surmonter. Le communisme tend alors à devenir le désignant de la totalité des flux disséminés qui résistent aux conditions de l’Un-seul, le taraudent, rétablissent les conditions de la différence et les puissances du devenir-autre. Le communisme devient alors une virtualité générale qui s’actualise chaque fois que se forment des subjectivités et se trament des actions dans l’horizon d’une résistance à un gouvernement des vivants dont l’axiome est : c’est ainsi, il n’y a pas le choix, pas d’alternative, c’est l’Un-seul qui impose ses décrets, car il coïncide avec l’ordre naturel des choses. Le communisme revient, à la faveur d’une énième métamorphose, lorsque des enseignants et des lycéens mobilisés contre les projets de réforme Darcos, des militants du DAL accompagnant des mal-logés, des activistes de RESF mobilisés contre une expulsion de sans papiers, des postiers, des ouvriers au chômage technique, des psychiatres sommés de traiter les malades mentaux en criminels statuent : nous ne voulons pas être gouvernés sur ce mode-là, nous ne voulons pas être gouvernés par ces gens-là, nous sommes prêts à entrer dans des insurrections de conduite, nous ne renoncerons jamais à nos facultés critiques, nous ne sommes pas gouvernables comme l’escomptent les représentants de ce pastorat “démocratique” qui entendent nous conduire en troupeau.
Il y a du communisme dans ces contre-conduites, dans ces mouvements de résistance et de désobéissance, parce qu’y est actuelle la figure de l’inservitude volontaire face à celle de la douce servitude consentie, anesthésiante et infantilisante, mais aussi celle de l’ingouvernable, face au dessein (celui de la biopolitique contemporaine) d’une gouvernementalisation sans cesse étendue des corps et des conduites.
Le communisme, en ce sens, ne présente ni ne représente plus l’ailleurs, l’alternative, “l’ici et maintenant” dépassé et surmonté, mais plutôt la possibilité infinie d’une multitudes de lignes de fuite hors des conditions imposées par cette saisie du vivant humain dans les rets de l’idéologie de la total-démocratie : il n’y a rien d’autre (politique) que la démocratie parlementaire, rien d’autre (vital) que le travail soumis aux conditions de l’entreprise, rien d’autre (économique) que le libre jeu du marché, rien d’autre (affectif) que la vie de famille, etc.
En ce sens, Mme Alliot-Marie et ses sbires ne se trompaient pas de cible en désignant comme danger public et le petit essai intitulé l’Insurrection qui vient, et l’initiative des jeunes communards de Tarnac. L’un comme l’autre en effet déploient des puissances critiques assez rares : ils proposent de s’organiser face à l’intolérable dont est perclus le régime d’une démocratie “de notoriété générale soluble dans les plus pures législations d’exception” - chasse à l’étranger pauvre, généralisation du flicage biométrique et autre, mise au pas des universités… Ils proposent non pas un retrait dans des lieux “alternatifs”, immunisés contre la violence de l’ordre libéral, mais un redéploiement des forces, avec la formation de pôles (communes) et de réseaux dont l’ambition serait d’échapper aux dispositifs de capture des énergies sociales et politiques, de se rendre durablement inemployables, ingouvernables, et, ce faisant, de prêcher d’exemple tout en demeurant insaisissables. Il y a du communisme dans ces nouvelles formes d’organisation, d’implantation, de déplacement, de résistance, car rien n’y est reconductible aux conditions du pastorat biopolitique et des dispositifs de la démocratie de marché. L’autre qui y est exposé, au contraire, n’est pas celui d’un culte éthique de l’altérité mais bien celui de l’énonciation d’une politique tout autre, tout autrement agencée sur les puissances de la vie, - une politique de l’égalité, de l’amitié et de la résistance infinie. Il y a du communisme en acte, là où s’affiche la superbe souveraineté d’un nous qui a su se rendre autonome des injonctions à pratiquer le culte de l’Etat démocratique, de la vie employable et productive, de la consommation obligatoire, de la denrée culturelle, etc. Ce communisme pauvre, dépouillé, dispersé, nomade est moins l’enfant du manque que celui de la réplétion. Il vaut bien, en tout cas, celui qui, prostitué à l’Etat, devint pensée captive et appareil de pouvoir. Il penche vers Diogène et John Brown, davantage que vers le maréchaux soviétiques et les héros stakhanovistes…
Alain Brossat
Tous Coupat, tous coupables, le moralisme antiviolence / 2009
rothko3.jpg

Orbis Tertius # 1 / Charlotte Hess et Luca Paltrinieri / Chimères 70 Dedans-Dehors

“Un chaos est seulement ce désordre d’où un monde peut surgir”
Friedrich Schlegel

Benjamin, les pelouses et le règlement
Benjamin n’est pas Walter Benjamin, mais un élève de 17 ans en formation dans un lycée professionnel. Il étudie l’aménagement paysager.
Il se présente un jour au cours sans ses affaires et l’enseignant lui demande alors d’aller se présenter au responsable du programme. Celui-ci demande à Benjamin de lire le règlement et de rédiger quatre pages où il doit expliquer pourquoi son comportement pourrait avoir des conséquences négatives pour lui-même et pour le groupe. En une page, l’élève répond qu’il n’y a pas là de quoi remplir quatre pages, ce qui lui procure assez vite un deuxième entretien avec le manager. Au cours de cet entretien, interrogé sur son “projet professionnel”, Benjamin, au dire du manager, explique qu’il souhaite obtenir un BEP pour pouvoir vivre et voyager en France dans un petit camion au gré de ses envies. Il gagnera sa vie en tondant les pelouses ou en taillant les haies des particuliers. Suite à d’autres épisodes de “contournement du règlement”, Benjamin est renvoyé de l’école…
Dans un roman intitulé Michael K., sa vie, son temps, Coetzee met en scène un personnage qui n’est pas sans évoquer Benjamin : un jardinier qui voyage à travers un pays en guerre avec pour seule mission et pour seul désir : planter ses graines et les voir pousser. Michael K., que tout le monde prend pour une sorte de débile avec son bec de lièvre, passe sa vie à essayer de se soustraire par tous les moyens aux différentes instances de l’institution, la famille, l’hôpital, l’Etat, l’armée, qui cherchent toutes à l’emprisonner, à l’enfermer, à l’interner. La bataille de Michael K. est une bataille contre tous les empêchements, contre les entraves et les trappes que le pouvoir met sur sa route. Mais cette bataille est avant tout une bataille pour le temps: les institutions cherchent à gérer le temps de sa vie, et Michael K. est lui continuellement à la quête du temps nécessaire pour voir pousser ses plantes. Ni héros des temps modernes, ni anti-héros, Michael K. est plutôt animé par le souci de pouvoir défendre et administrer son temps : il défend son temps, qui est aussi celui de ses plantes, contre le temps qui lui impose l’institution, le temps de l’institution. A la fin de son parcours, après avoir échappé à tous types de “camps”, après “avoir traversé les entrailles de l’Etat sans être digéré”, il comprend qu’il n’y a naturellement pas d’autre définition de la liberté que celle-ci : être libre c’est disposer de son propre temps.

Peut-on apprendre à désobéir ?
Cette curieuse question est apparue avec l’apparition de groupes comme les “désobéissants” (version française) et leur Manifeste, en quête de nouveaux modes d’action se centrant sur un certain type de détournement : pensant à juste titre que les manifestations et mobilisations traditionnelles perdent progressivement tout caractère opératoire, il s’agit de penser d’autres formes de lutte. Ils vont jusqu’à dispenser une formation en organisant des stages “d’action directe non violente”, mais parviennent ainsi à se protéger, entre autres, de l’accusation de “délit de rébellion”.
Aujourd’hui, la désobéissance s’est introduite dans l’institution. On n’apprend pas à être désobéissant, on l’est, de fait, quand on souhaite encore exercer son métier. Et les désobéissants sont de plus en plus nombreux : professeurs, instituteurs, travailleurs sociaux, personnels hospitaliers, psychiatres, personnels ANPE, Assedic etc… C’est ainsi que l’une des fondatrices du mouvement Mp4 (1) a pu définir, lorsque je lui ai posé la question, ce qui, de son point de vue, signifiait désobéir dans le cadre de son travail (2) : “préserver le secret professionnel, accueillir toutes les personnes qui se présentent à nous et ne pas les refouler sous prétexte qu’elles ne peuvent pas justifier, par exemple, de vivre depuis plus de 6 mois dans le secteur - ce type de protocole posant évidemment problème avec les sans-domicile fixe…” Elle m’expliquait comment on ne recevait plus les personnes qui demandaient de l’aide, en les renvoyant dans d’autres institutions, qui, à leur tour, les renvoyaient vers d’autres d’autres, à l’infini. “On organise l’errance des personnes”, me dit-elle.
On peut rester perplexe face à “l’Appel des appels” qui fait suite à “la Nuit sécuritaire”, et à “l’Appel des 39″, lorsque des médecins-chefs qui ont été complices durant des années des réformes progressivement mises en place, rallient aujourd’hui le mouvement parce que Sarkozy leur enlève leur titre sur leurs belles blouses blanches… ou lorsque l’on a suivi de près les rencontres, regretter la tournure qu’a pris progressivement le mouvement avec cette volonté, à présent consentis, d’un inévitable soutien des syndicats, et du coup d’une récupération stalinienne. Certains s’inquiètent toujours de l’explosion de mouvements dits “spontanés”, “anarchiques”, tout mouvement devrait inévitablement trouver sa voix institutionnelle et syndicale. Cette position s’est fait entendre à l’intérieur du mouvement lui-même : pour certains, elle renvoie déjà à une fatigue de tenir un dispositif qui était à l’origine effectivement informe ; pour d’autres à un manque de confiance qu’un mouvement de ce type puisse avoir, sans l’appel aux syndicats, un impact quelconque, une traduction politique concrète. En même temps, le terme “spontané” est-il vraiment adéquat quand une personne travaille depuis plus de 20 ans dans le service d’une institution, qu’elle a du progressivement s’adapter aux réformes, obéir aux nouvelles circulaires scélérates jusqu’à ce qu’à un moment donné, le sentiment d’intolérabilité soit atteint ?
Toutes les catégories professionnelles sont conviées, encore plus fermement aujourd’hui, à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, personnels ANPE, Assedic, éducateurs en tout genre, etc… Face à cette politique globale du pouvoir, s’est mis en place des défenses actives, des ripostes locales et ponctuelles. Aussi, lorsque l’on rencontre les personnes, j’insiste sur les individus, qui se sont reliés à ces initiatives prolifiques et contagieuses, articulant des foyers de résistances locaux entre eux, car à l’origine c’est justement cette transversalité de lutte qui en a donné toute la force, on ne peut alors qu’être agréablement surpris, car une prise de parole, abandonnée depuis de nombreuses années, a de nouveau été saisie. Aussi, il ne s’agit pas de vivre l’explosion de ces multiples foyers, dits “spontanés”, comme une faiblesse ou une insuffisance, au contraire, car une certaine homogénéisation relève plutôt de la fonction que s’assigne généralement le pouvoir institué. Mais il ne faut pas en rester là non plus et se demander activement comment concevoir cette base populaire, ces réseaux, ces liaisons transversales et même, d’un pays à un autre, autrement que par les formes traditionnelles de représentation et de cooptation. C’est une tâche extrêmement difficile, on le voit, mais tout ne se joue t-il pas aujourd’hui dans les usines qui ferment, aux Assedic, dans les centres de rétention, dans les contrôles quotidiens d’identité, à l’école, bref dans la vie quotidienne ?
Aussi, face à l’atomisation, à la désespération, et/ou à la dispersion des luttes, il ne s’agit pas de dire aujourd’hui : que tout serait bon à prendre dans la mesure où toute alliance permettrait de se sentir moins faible. Mais tenter de porter le regard là où des expériences et des formes nouvelles de luttes indiquent déjà une remise en mouvement des métamorphoses : initiatives autogestionnaires, comme par exemple les usines autogérées en Argentine, certaines coopératives, les recherches autour du revenu minimum garanti, mais aussi toutes les actions locales qui jouent carrément sur le détournement et l’ironie, avec la BAC (Brigade active des clowns) par exemple, les performances comme les manifestations de droite, les pique-niques dans les supermarchés comme récupération symbolique des marges excessives, comme redistribution de la grande distribution, les attentats biologiques dans les parcs publics, etc… ; toutes celles qui relèvent du geste de la flânerie (3) comme par exemple, les actions en vélo qui ralentissent le flux mécanique du trafic des mégalopoles, les rondes d’obstinés, etc…
Toutes ces actions qui déconstruisent le discours de l’ordre établi font oeuvre de désorganisation, elles oeuvrent à l’organisation d’un chaos fécond et rentrent dans le mouvement d’un brouillon général. Le travail de transformation profonde, écrivait Foucault, ne peut se faire que dans “l’air libre et toujours agité d’une critique permanente” (4). Il s’agit de rendre les conflits plus visibles, de les rendre plus essentiels que les simples affrontements. Cultiver une certaine confiance au présent (5) nous permettrait de nous défaire de cette malheureuse et inévitable inclinaison au respect de l’ordre établi.

De l’Etat à l’état
Pourquoi Hobbes et la théorie du contrat continuent-ils d’être au coeur de toute réflexion sur le politique ? C’est qu’en posant le principe de l’égalité de fait de tous les hommes dans l’état de nature, Hobbes justifie la nécessité de l’inégalité de droit entre les hommes, et ce quelque soit la forme de leur gouvernement, aristocratique, monarchique ou démocratique. C’est précisément parce que nous sommes, de fait, tous égaux, que personne ne parviendra jamais à établir par la force un authentique rapport de domination sur tous les autres, qu’il faudra toujours l’assentiment de tous et la volonté d’aliéner ses propres droits dans les mains du souverain. En insistant sur le caractère total et inconditionné que cette aliénation doit prendre, Hobbes révèle en réalité le principe fondamental de l’immanence des relations de pouvoir, à savoir que tous les rapports de domination sont basés sur des rapport de force, à travers la fiction du contrat. Par conséquent, la seule et vraie question pour les gouvernants est toujours celle de l’obéissance, comment se faire obéir : “La prospérité d’un peuple gouverné par une assemblée aristocratique ou démocratique ne tient pas au système aristocratique ou démocratique, mais à l’obéissance et à la concorde des sujets. Et si le peuple est florissant dans une monarchie, ce n’est pas parce qu’un seul homme a le droit de le régir, mais parce que les gens lui obéissent. De là, l’inutilité des changements de constitution.” (6)
Selon ce modèle, le contrat a ouvert une infinité de voies possibles entre deux extrêmes, l’absolutisme et la démocratie radicale. Or, Hobbes dit tout autre chose : que la découverte moderne de l’égalité de fait entre les hommes a ouvert une seule voie possible de droit, celle de l’obéissance. A l’époque des guerres de religions, une telle position n’était nullement anodine, elle s’appuyait, sur le seul principe réellement politique que la religion pouvait admettre : l’obéissance. On comprend pourquoi la défi hobbesien a médusé la pensée politique, car la question qu’il pose n’est pas celle de la justification de l’absolutisme monarchique, mais plutôt de savoir si la fondation de l’ordre politique sur l’obéissance rend encore pertinente ou simplement possible la distinction entre l’absolutisme et tout autre forme de gouvernement. Peut-être que cette question touche à un transcendantal invisible de ce qu’est encore pour nous, aujourd’hui, la construction politique: que l’Etat, tout Etat, repose sur l’obéissance. “Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez !” dira Kant.
Car au fond qu’est-ce que l’Etat ? A cette question Botero répondait : “Lo Stato è ferma dominazione sui popoli”, l’Etat “est ferme domination sur les peuples” (7). Botero affirme en somme que, dans l’intérêt de tous, l’Etat a besoin de stabilité, et Hobbes affirme de son côté que cette stabilité est fondée sur l’obéissance. En revenant aux origines étymologiques de l’Etat, on découvre que l’Etat ce n’est pas, comme on nous l’enseigne, une sorte de superinstitution, une forme juridique et administrative déterminée, mais plutôt un état de choses qui repose, par principe, sur l’obéissance. L’Etat est l’autre nom de “l’ordre des choses” fondé sur l’obéissance. Nous appellerons cet ordre caché de l’obéissance sur lequel se maintient l’Etat, l’état.

L’hypothèse anarchiste
La puissance de l’hypothèse anarchiste - dont la portée va bien au-delà des doctrines anarchistes instituées - consiste à formuler avec une extrême simplicité la problématicité de ce qui semble aller de soi : l’Etat c’est l’état des choses, leur administration, l’ordre établi. Ce qui caractérise l’hypothèse anarchiste est de prendre au sérieux et de renverser radicalement la question de Hobbes : “à partir du moment où, du point de vue de l’obéissance et donc de l’Etat, il n’y a aucune distinction possible entre absolutisme et démocratie, pourquoi devrions-nous obéir ? Pourquoi devrait-t-il y avoir de l’Etat ?” Selon le contractualisme, nous aurions tout bonnement choisi d’obéir. Or, Coetzee insiste bien sur le fait que personne ne nous a demandé si nous voulions être dans l’Etat : “l’Etat est déjà-là avant nous” (8). Nous n’avons pas choisi d’appartenir à l’ordre de l’Etat car nous naissons et nous mourons dans l’Etat. L’anarchisme nous rappelle que le terme de choix n’a ici aucun sens : personne ne nous a demandé de choisir d’être dans l’Etat, d’adhérer à cet état d’obéissance généralisée. Soit on accepte le pacte implicite de l’obéissance, soit on va en taule, à l’hôpital psychiatrique, etc. L’injustice fondamentale qu’est l’Etat est toute entière à cet endroit.
Que l’hypothèse anarchiste habite profondément la politique moderne, qu’elle en dise scandaleusement la vérité, est montré par ce simple fait : toutes les grandes utopies politiques, le communisme et le libéralisme, sont des utopies de la fin du dépérissement de l’Etat. Toutefois, c’est en réduisant la sortie de l’Etat au règne de l’utopie, que les théories politiques ont pu être présentées comme la justification théorique des technologies de pouvoir, et ont pu fonctionner comme des agencements concrets répondant à la question pratique de comment gouverner. La force de l’hypothèse anarchiste, aujourd’hui, est de questionner radicalement ces ensembles pratico-discursifs à partir de leurs présupposés utopiques pour leur demander pourquoi et à partir de quels droits nous sommes gouvernés. Car l’hypothèse anarchiste consiste proprement en ceci : qu’à tout moment, chaque gouverné a la capacité de se saisir du droit de demander au nom de quoi et pourquoi on lui demande d’être obéissant. Il a le droit de mettre en question, à lui tout seul et sans besoin d’aucune théorie, l’ordre des choses. L’anarchie n’a rien à voir et n’a jamais eu rien à voir, avec la proposition de la meilleure forme de gouvernement, ni avec la proposition d’une théorie ou d’une philosophie politique - qui naturellement déborderait encore une fois dans l’utopie ou prendrait l’utopie comme point de répulsion. Elle n’a rien à voir non plus avec une critique de la “démocratie réelle” qu’on laisse volontiers aux grands noms de la philosophie (qu’ils s’amusent).
L’anarchie a plutôt beaucoup à voir avec un geste critique, ou plutôt avec l’étrange unité d’une multiplicité de gestes critiques, c’est-à-dire une pratique d’interrogation permanente de l’ordre établi qui a plus ou moins cette forme : “Puisque vous nous dites que l’ordre politique est fondé sur notre obéissance - ou mieux, vous ne nous le dites pas, mais vous le présupposez -, nous avons bien le droit de vous demander : “Pourquoi, dans cette situation spécifique, en ce cas particulier, on devrait être obéissants et donc gouvernables ?” Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous construisez un système éducatif qui produit de l’exclusion ? Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous traitez les fous en malades et les malades en criminels ? Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous considérez que seuls les critères économiques et la réussite d’une mise en ordre policier de la société sont l’incarnation du bon gouvernement ?
L’anarchie n’est pas une théorie, on l’a déjà dit. Il y a de l’anarchie là où l’on considère que l’état des choses n’est pas établi, que l’institution n’est jamais fermée au mouvement instituant et destituant, que cet ordre des choses on ne l’a pas choisi, pas même dans le faux choix démocratique.
Ainsi, en reportant au centre la question évidente et par là-même impensée de l’existence, de la pertinence et de l’utilité de l’Etat, l’anarchisme questionne ainsi toujours l’état, l’ordre des choses. Pourquoi devrait-on obéir au vol permanent de notre temps par le système du travail salarié, au régime épistémique de l’hétérosexualité “naturelle” qui produit partout de l’inégalité et de l’humiliation, à un Etat qui traite les hommes comme des choses à “renvoyer dans leur pays” ?

Pourquoi il y aura toujours des Benjamin(-e-s) ?
On échoue à l’école, dans le travail, on échoue à remplir les normes du modèle hétérosexuel, de la soumission hiérarchique, de la carrière, de la famille nucléaire (on échoue même à rembourser les prêts). Nous sommes de plus en plus à “échouer”, et par là-même à pouvoir nous situer dans l’horizon d’un devenir ingouvernables. Malgré les vertueux efforts du philosophe-ex-ministre de l’éducation Ferry pour nous aider à “réussir notre vie”, nous échouons. Et c’est parce que nous échouons que nous devenons désobéissants, et c’est parce que nous désobéissons au modèle de vie qui nous est proposé que nous échouons (comme Benjamin, qui n’a aucune envie de suivre le “projet professionnel” de soigner un champ de golf pour le reste de sa vie et donc se fait virer). Comme les moines de Foucault obéissent pour obéir (9), nous désobéissons pour désobéir, c’est-à-dire pour créer un autre temps par rapport au temps réglé de l’obéissance. Et cela n’a rien à voir avec le désoeuvrement comme devise éthique, encore moins avec la production de nouvelles stratégies de résistance “par des soi-disants maîtres-à-penser” (10). Comme Michael K. nous ne résistons pas du tout -et à qui ou à quoi on devrait résister ? Nous n’avons pas besoin de résister à qui que ce soit, de produire la énième forme héroïque de contre-pouvoir : “nous avons échoué parce que nous avons épuisé nos ressources à vous obéir” (11). Ce n’est pas notre volonté, ce sont nos corps qui se refusent à obéir, et le sujet échouant, ce n’est pas l’énième figure d’un vide métaphysique : il est un corps qui dit “non”. La progressive identification du capital humain à la sphère des “aptitudes” du sujet, ne conduit-elle pas nécessairement à ce corps qui dit “non” ?
L’hypothèse anarchiste consiste donc à renvoyer à l’état présent des choses la raison de ces échecs. On se refuse de croire au dernier mensonge pieux du pouvoir en place, à savoir que nous sommes nous-mêmes, en plus, les responsables de ces échecs. Misère du sujet néolibéral, qui bientôt sera même responsable de sa naissance, sinon de toutes les prétendues dégénérescences de sa lignée. Nous n’avons surtout pas besoin de fournir une justification à cela, c’est plutôt à ceux qui nous “gouvernent”, ou le désireraient, de nous expliquer pourquoi nous devrions obéir dans l’état présent des choses. En attendant, on fera de notre temps autre chose. On plantera des graines et on apprendra l’art du jardinage.

De la libération de la parole. Réquisition d’espaces autres.
Alors maintenant, si l’on réfléchit bien, qu’auront permis ces mouvements de “l’Appel des 39″, de “la Nuit sécuritaire” dans le champ social ? Pour le moment, sans doute, rien d’autre qu’une libération de la parole, une façon enfin de ne plus se sentir seul, de ne plus être seul à ressentir l’intolérable, dans sa propre institution. Une faille qui s’introduit dans la gestion froide et mortifère de la vie, de la folie… Des personnes ouvrent enfin le secret de leur institution car elles se sont enfin remises à parler. Elles font la critique de leur propre institution, mais articulée aussi à d’autres institutions : les travailleurs sociaux rencontrent les professionnels de la justice et ils découvrent qu’ils rencontrent paradoxalement les mêmes problèmes. Aussi, c’est enfin, un droit de tout dire qui se cherche et qui permet de remettre en route le mouvement des métamorphoses : sortie progressive de l’isolement des individus, de leur institution, nouvelle circulation de la parole et nouvelles transversalités en marche. Et c’est déjà un retournement du pouvoir, non pas parce que personne n’avait encore conscience de ce qui est en train de se jouer, mais parce que prendre la parole sur le sujet, le dire publiquement, et tenter de forcer le réseau de l’information institutionnelle, c’est déjà un premier pas pour les luttes à venir. Une manière de confisquer, de se réapproprier au moins pour un instant le pouvoir de parler de son institution.
Le discours de lutte ne s’oppose pas à l’inconscient, il s’oppose d’abord au secret, ou pour le dire avec Georges Lapassade, au caché de l’institution, c’est-à-dire à l’institué. Il s’agit donc ici de parler publiquement dans un mouvement de libération de la parole et de ses espaces. Bien sûr il faudrait aller bien plus loin: au delà des travailleurs sociaux, des psychiatres, des enseignants, des éducateurs, travailler à la libération de la parole de ceux dont ils ont la charge et dont ils parlent. “Si les petits enfants, nous dit Deleuze, arrivaient à faire entendre leur protestation dans une maternelle, ou même simplement leurs questions, ça suffirait à faire une explosion dans l’ensemble du système de l’enseignement. En vérité, ce système où nous vivons ne peut rien supporter : d’où la fragilité radicale en chaque point, en même temps que sa force de répression globale” (12).
C’est précisément l’une des tâches que s’est donnée l’analyse institutionnelle. Comme approche critique, elle se présente comme une pensée du mouvement qui fait l’institution. Avec l’analyse interne, elle tente de débusquer, à l’intérieur de l’institution les formes de bureaucratisation qui empêchent l’émergence de mouvements instituants ; avec la socianalyse, elle instaure en quelque sorte comme un espace d’autonomie temporaire à l’interieur de l’institution, à l’image des TAZ (13), pour pouvoir retourner les places, les attributions et les pouvoirs en place. Dans le cadre de l’intervention, ce sont les socianalystes qui sont garants du maintien de ce dispositif pour libérer une parole confisquée. Et ce dont on manque aujourd’hui cruellement, c’est sans doute d’espaces vides. C’est donc peut-être autour du dispositif socianalytique qu’il faut creuser si l’on veut réfléchir justement à la question de ces espaces où une parole libre, une mise en scène de la pensée, peut se produire. En effet, on peut imaginer deux scénarios dans le dispositif socioanalytique : ou cette liberté de parole retrouvée, par tous les acteurs de l’institution permet de changer les rapports de force en place, le pouvoir institué, en introduisant une dynamique critique ; ou bien, et dans le cas de l’échec, parce qu’il s’agit d’une intervention bien entendu temporaire, les socianalystes quittent l’institution et elle retrouve tranquillement sa routine, l’ordre, l’institué, l’Etat et l’état, chacun retrouvant sa place comme si rien ne s’était passé. Car comparer ce type d’intervention à la création d’une TAZ, c’est souligner précisément le caractère temporaire de la création souveraine d’un tel espace, comme chez Hakim Bey, par exemple, où la TAZ est vouée à l’autodissolution, et doit nécessairement renaître ailleurs car le pouvoir, l’Etat va forcément capter cet espace. Elle est donc de fait nécessairement et par principe temporairement autonome.
Mais que se passe t-il si l’on imagine plus précisément des espaces autonomes qui ne seraient pas voués, par principe, à l’autodissolution ou qui pensent justement cette contradiction, cette complexité à l’oeuvre ? Créer des espaces à l’image de l’Université sans condition (14) de Derrida, par exemple, ce serait reconnaître, à ces espaces une liberté inconditionnelle de questionnement et de proposition, et plus encore, le droit de dire publiquement tout ce qu’exige une recherche de résistance inconditionnelle, droit principiel de tout dire publiquement, droit que ces espaces eux-mêmes devraient réfléchir, inventer, et poser. Chez Derrida, il s’agit d’une référence à l’espace public (15). Cela peut se faire, selon lui, sur le mode de la fiction, de l’expérimentation du savoir, et du droit de le publier.
Mais c’est précisément l’introduction de cette question de l’inconditionnalité qui pose problème. En effet, lorsque Derrida avance l’idée d’une université “sans condition” ou “inconditionnelle”, c’est bien pour laisser entendre la connotation du “sans pouvoir” ou du “sans défense” : parce qu’elle est absolument indépendante, cet espace, qu’est ici l’université sans condition, est aussi une “citadelle exposée”. Elle est offerte, elle reste à prendre, nous dit-il, parce qu’elle n’accepte pas qu’on lui pose des conditions, elle est parfois contrainte, exsangue, abstraite et peut aussi capituler sans condition, elle risque d’être simplement occupée, achetée, prête à devenir la succursale de conglomérats et de firmes internationales…
Alors une question subsiste : l’université, ici entendue comme un espace autonome, peut-elle, et alors comment ?, affirmer une indépendance inconditionnelle, revendiquer une sorte de souveraineté, une espèce très originale, une espèce exceptionnelle de souveraineté, sans jamais risquer le pire, en raison de l’abstraction impossible de cette souveraine indépendance? Aussi, réfléchir précisément à ce paradoxe, comme nous invite à le faire Derrida, c’est penser à cette tension, à cette force qui est aussi la faiblesse d’un tel espace.

Invitation à la performance. Vers une connexion des hétérogènes.
Cela implique alors, non seulement, un principe de résistance, mais aussi une force de résistance et de dissidence. L’université sans condition de Derrida se présente comme une profession de foi et articule de façon originale la foi au savoir, ce lieu de présentation de soi avec ce principe d’inconditionnalité. Et associer d’une certaine façon la foi au savoir, la foi dans le savoir, c’est allier entre eux des mouvements qu’on pourrait appeler performatifs. Car un engagement, une promesse, une responsabilité assumée, en appelle non pas à des discours de savoir, mais à des discours performatifs qui produisent l’événement dont ils parlent.
Aussi, chez Derrida, ce principe d’inconditionnalité dans l’université, entendu comme lieu de résistance, est à entendre comme une sorte de principe de désobéissance civile, voire de dissidence au nom d’une loi supérieure et d’une justice de la pensée. En ce sens, on voit bien comment la critique est intrinsèquement liée à la question de la performance. La performance, entendue comme geste critique, comme mise en scène de la pensée, peut rendre alors opératoire la mise en scène des conflits, mais créer aussi de l’autrement possible en acte, des ouvertures, des bifurcations. Dans ce sens, on peut penser aux actions, par exemple, du collectif Jeudi noir qui réquisitionnent des logements innocupés au nom d’un principe supérieur de justice : le droit au logement passant avant le droit de propriété. Tous ces espaces où ces pratiques déconstructives, au sens de Derrida se déploient, témoignent d’une performativité à l’oeuvre et devraient être relever, relayer et auxquels on devrait ouvrir un espace sans limite.
Créer de l’autrement possible, avec cette performativité à l’oeuvre nous invite aussi à réfléchir plus précisément sur les liens entre théorie et pratique, sur la congruence entre les deux. En concevant les modes de pensée, comme des modes d’action, la performance, comme une mise en scène de la pensée, c’est-à-dire produisant les événements dont elle parle, conçoit de fait différemment le rapport à la pensée, à la théorie elle-même dans son articulation à la pratique. Aujourd’hui, ceux qui agissent et qui luttent ont cessé d’être représentés, que ce soit par un parti, un syndicat, par ceux qui s’arrogent le droit d’être leur conscience. Plus de représentation. Mais cela veut dire aussi que s’il n’y a plus de représentation, il n’y a que de l’action, action de théorie, action de pratique dans des rapports de relais et de réseaux. En face, se trouve un système de pouvoir qui invalide, voire interdit ce discours et ce savoir. Par pouvoir, il ne faut pas seulement entendre les instances supérieures de la censure, mais aussi celui qui s’inscrit insidieusement et comme allant de soi dans tout le réseau de la société et de ses organisations, autrement dit, l’institué.
Alors qui parle et qui agit ? Il s’agit toujours d’une multiplicité, même dans la personne qui parle ou qui agit. Car nous savons bien que nous sommes plusieurs, loin de ce que proclament les mythes du sujet ou de la conscience unifiée (16). Les thérapies actuelles en témoigne : on refuse la division des sujets pour en finir avec le désir. Assumer les conflits, les devenirs, penser en dehors de la solution, c’est-à-dire une logique de résultat, faire l’éloge du conflit, c’est aussi faire l’éloge de la vie: possibilité de s’épanouir en laissant loin les consignes disciplinaires qui nous disent que vivre est dangereux, car la vie n’est pas un programme. Et à côté du sujet unique, il y a la raison unique qui oblige à supprimer les conflits, les penser en tant que complexité. Tendance uniformisante du monde qui écrase le conflit. En criminalisant le conflit, on refuse cette complexité à l’intérieur de nous tous alors que nous savons que le désir est multiple. Car on désire toujours un ensemble, un paysage, comme dirait Deleuze.
Il faut donc opter pour un autrement possible du rapport théorie-pratique, par des rapprochements inattendus, comme une sorte de transduction ; par un système de relais dans un ensemble, et à l’image des fragments romantiques dans une multiplicité de pièces et de morceaux, à la fois théoriques et pratiques. Nécessité de l’expérience, du bricolage, de l’agencement, de réseaux opératifs, de conjonctions et de combinaisons, autrement dit de connexion d’hétérogènes. Pour créer des angles qui se dérobent au pouvoir, tout est question de positions et de jonctions. Plus qu’une fusion ou qu’un carrefour de genres périphériques, c’est l’agencement, l’articulation de résidus, de fragments et pour le dire avec Zone libre de trouver l’angle mort. L’angle mort, comme nouveau centre, comme épicentre : “Ici la périphérie est au centre / Et des territoires libérés s’inventent / Au point du soir / Au point d’y voir / Clair dans le noir / Clé en main, claustro, clandestin / Les clebs au train / J’ai fait de l’angle mort / De ma vie une métaphore” (…) Au départ des courts circuit / aux croisements des contraires / aux carrefours des massacres / au point d’impact des colères / à contre courant en vers et contre toutes les muselières / à la périphérie, des gens/ au coeur des poudrières / je cherche l’angle mort”. (17)
Une configuration événementielle véritable ne peut surgir que lors d’une conjonction nouvelle, donnant un langage même localement commun, des actions communes, conjonction sous des emblèmes politiquement exprimés. Beaucoup des références culturelles immédiates des uns et des autres ne sont pas si éloignées que ça, mais ce qui les éloigne clairement, c’est plutôt le type de subjectivité agissante qui n’est pas du tout la même. Ainsi par exemple, comment concevoir une conjonction entre la jeunesse populaire et la jeunesse étudiante, entre les salariés précaires et les chômeurs ? Une révolution est un événement qui conjoint les gens dont les intérêts sont contradictoires, mais par le paradoxe d’une “synthèse disjonctive”, au sens de Deleuze, d’une connexion des hétérogènes. De là est né, il y a quelques années, Zones d’attraction : face au parquage et à l’atomisation, nous sommes partis du principe que nous sommes tous des précaires ou en voie de précarisation, nous sommes tous un peu : immigrés, malades mentaux, jeunes, critiques, travailleurs pauvres, étudiants, chercheurs, artistes, intermittents du spectacle, personnes travaillant dans les institutions, dans le social… Nous sommes tous cette minorité de masse ! Nous nous sommes alors donnés la tâche de chercher progressivement la fédération, la connexion entre des personnes qui semblaient au premier abord si éloignées, ou entre des groupes, des institutions qui semblaient étanches entre elles et de faire surgir par des interférences, des rencontres inattendues, des convergences, une connexion d’hétérogènes - d’indigènes.
Charlotte Hess et Luca Paltrinieri
Publié dans Chimères n°70 : Dedans-dehors / septembre 2009
Voir aussi Zones d’attraction
markrothkono141960.jpg
1 Mouvement Pour une Parole Politique des Professionnels du Champ social.
2 Zones d’attraction, Radio Libertaire, http://http://www.zonesdattraction.org, rubrique Symphilosophie, émission avec le mouvement MP4 du 1-05-2009.
3 Charlotte Hess, Penser, c’est se déplacer. Vers une flânerie, comme pensée en acte, in Suzanne Liandrat-Guigues (dir), Propos sur la flânerie, Paris, l’Harmattan, 2009.
4 Michel Foucault, Est-il donc important de penser ?, (entretien avec D. Éribon), Libération, n° 15, 30-31 mai 1981, p. 21.
5 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est ce que la philosophie ?, Paris, Editions de minuit, 2005.
6 Thomas Hobbes, Leviathan, Paris, Dalloz-Sirey, 1999, chap. 30, p. 361.
7 Giovanni Botero, Della Ragion di Stato libri dieci con tre libri delle Cause della Grandezza e magnificenza delle città, Gioliti, Venezia, 1589.
8 J.M Coetzee, Journal d’une année noire, Paris, Seuil, 2008, p. 10.
9 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Paris, Gallimard-Seuil, 2004 et plus encore : Du gouvernement des vivants - Cours au Collège de France 1979-1980, à paraître.
10 Jacques Rancière, les Démocraties contre la démocratie, in Démocratie dans quel état ?, Paris, La Fabrique, 2009.
11 J.M Coetzee, Michael K., sa vie, son temps., Paris, Le Seuil, 2000 (réed.), p.206.
12 Gilles Deleuze, Les intellectuels et le pouvoir, in Michel Foucault, Dits et écrits, Tome I, p. 1174.
13 Hakim Bey, TAZ, Zone autonome temporaire, Paris, L’Éclat, 2000.
14 Jacques Derrida, l’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001.
15 Charlotte Hess, Flânerie et espace public. Vers une flânerie, comme pensée en acte, in I. Koch et N. Lenoir (éd.), Démocratie et espace public : quel pouvoir pour le peuple ?, Hildesheim, Georg Olms, 2008.
16 Par exemple, l’attirance de Georges Lapassade pour les rituels, la transe est indissociable chez lui de son intérêt pour les réprouvés et les exclus. À travers les rites de possession, il montre comment en ritualisant la possession, une dissociation pathologique au départ peut être, au terme d’une initiation, une ressource. Quand les thérapeutes occidentaux sont confrontés à des troubles de ce type, ils s’efforcent de mettre fin à la dissociation en travaillant à la réunification de la personne, alors que les guérisseurs des sociétés à possession ritualisée choisissent au contraire de maîtriser la dissociation par son instrumentalisation. Cette exploration lui a permis de produire “sa conversion” : retourner la dissociation en un concept positif et, ce faisant, lutter contre le mythe du sujet unifié. Cf : Georges Lapassade, la Découverte de la dissociation, Paris, Luis Talmart, 1998. Contre le mythe de l’adulte : Georges Lapassade, L’entrée dans la vie. Essai sur l’inachèvement de l’homme. Paris, Economica, 1997.
17 Extrait des paroles du morceau l’Angle mort du groupe Zone libre avec Hamé (la Rumeur) et Casey, lui-même extrait de l’album l’Angle mort, 2009.




Abécédaire-Déboulé : Crack-capitalisme / les Abécédairiens de la crise

Nous sommes la crise du capital et nous en sommes fiers. Assez de dire que les capitalistes sont responsables de la crise ! Cette seule pensée est non seulement absurde, mais dangereuse. Elle nous constitue en victimes. Le capital désigne une relation de domination. La crise du Capital est une crise de la domination. Les dominants ne sont pas capables de dominer avec efficacité. Et nous descendons dans les rues pour le leur reprocher ! Que ce que nous exprimons par là, sinon qu’ils devraient nous dominer plus efficacement ?! Il semble plus simple d’admettre que la relation de domination est en crise, parce que les dominants ne se soumettent pas suffisamment. L’inadéquation de notre subordination est la cause même de la crise. Tel est l’argument de Marx dans son analyse de la baisse tendancielle du taux de profit dans le Capital. Il y soutient que, même si le taux d’exploitation demeure constant, le taux de profit est affecté par une baisse tendancielle. Ce phénomène s’accompagne d’un déplacement dans la composition organique du capital, à travers l’importance accrue que revêt la machinisation dans le processus de production. En d’autres termes, la façon la plus efficace dont dispose le capital pour contrer la baisse du taux de profit consiste à accroître le taux d’exploitation, ce qui signifie non seulement l’intensification du travail à l’usine, mais encore la subordination de tous les aspects de la vie à la logique du capital. La reproduction du capital requiert une subordination toujours plus dense de nos vies au capital : un perpétuel tour d’écrou. La baisse tendancielle du taux de profit est une manifestation de l’inadéquation de notre subordination. Dans cette situation, il n’y a vraiment que deux solutions. Nous pouvons nous excuser de notre défaut de subordination et demander davantage de travail : “s’il vous plaît, exploitez-nous davantage et nous travaillerons plus dur, nous soumettrons ainsi tous les aspects de nos vies au capital”. Telle est la logique du travail abstrait, la logique ineffective de la lutte du travail contre le capital. L’alternative réside dans l’abandon de la lutte pour le travail, et dans la déclaration ouverte et conséquente que la lutte contre le capital est inévitablement une lutte contre le travail, contre le travail abstrait qui produit le capital. En ce cas-là, nous ne présentons aucune excuse, mais trouvons au contraire une grande fierté en notre insubordination, en notre refus de plier à la logique qui est littéralement responsable de la destruction rapide de l’humanité. Nous sommes fiers d’incarner la crise du système qui nous achève. La dernière option est, bien sûr, la plus ardue. Au sein du capitalisme, la survie matérielle dépend de notre subordination. Si nous ne faisons pas cela, comment survivrons-nous ? Sans fondement matériel, notre autonomie à l’égard du capital est plus que difficile. Cela semble relever de l’impossibilité logique, mais c’est au demeurant l’impossibilité dans laquelle nous vivons, l’impossibilité avec laquelle nous ne cessons de nous colleter. Tous les jours nous tentons la réconciliation de notre opposition au capital avec la nécessité de survivre. Certains d’entre nous le font d’une manière relativement confortable, en trouvant du travail (dans les universités par exemple), ce qui nous permet de libérer des espaces au sein desquels nous combattons le capital tout en percevant une rémunération. D’autres sont pris dans d’autres enjeux, et se sacrifient pour toute forme d’emploi (par choix ou par nécessité), allouant toute leur énergie aux activités qui vont à l’encontre et au-delà de la logique du capital, survivant tant bien que mal, en squattant ou en occupant du terrain, en le cultivant, ou en vendant des ouvrages anticapitalistes, en créant des structures alternatives de soutien matériel, que sais-je encore ? D’une façon ou d’une autre, mais de façon toujours contradictoire, nous tentons d’ouvrir des brèches dans la domination capitaliste, des espaces ou des moments au sein desquels nous disons au capital “non, ici tu n’as pas prise : ici nous agissons et vivons selon nos décisions propres, selon ce que nous seuls considérons nécessaire ou désirable”. Nous le faisons tous, tout le temps : telle est notre humanité, telle est notre intégrité (ou notre folie). Nous le faisons tous, à chaque instant, mais il n’en reste pas moins que nous nous trouvons à chaque instant au bord de l’échec, à la limite de l’effondrement. Telle est la nature de la lutte : nous courons délibérément contre le flux du capital. Nous ne sommes jamais loin du désespoir, mais tel est le lieu où l’espoir subsiste : voisin de pallier du désespoir. Le monde qui est le nôtre est dénué de réponses : un monde de pérégrination interrogative (asking-we-walk), un monde d’expérimentation. La crise, dont nous sommes fiers, nous met face à ces deux options. Soit nous empruntons l’autoroute de la subordination à la logique du capital, dès lors conscients que cela nous mènera directement à l’autosuppression de notre humanité ; soit nous empruntons le chemin semé d’embuches de l’invention, ça-et-là, au travers des brèches que nous ouvrons dans la domination capitaliste, vers un monde différent.
les Abécédairiens de la crise
extrait du texte publié dans Multitudes / septembre 2009
guyleclair.jpg

Lettre à Nora / James Joyce

2 décembre 1909 44 Fontenoy Street, Dublin.
Ma chérie. Je devrais commencer par te demander pardon, peut-être, pour la lettre extraordinaire que je t’ai écrite hier soir. Tandis que je l’écrivais, ta lettre était devant moi et mes yeux étaient fixés, comme ils le sont maintenant encore, sur un certain mot. Il y a quelque chose d’obscène et de lubrique dans l’aspect même des lettres. Sa sonorité aussi est pareille à l’acte lui-même, bref, brutal, irrésistible et satanique.
Chérie, ne t’offense pas de ce que je t’ai écrit. Tu me remercies du beau nom que je t’ai donné. Oui, ma chérie, c’est un beau nom: “Ma belle fleur sauvage des haies ! Ma fleur bleu-nuit inondée de pluie !” Tu vois que je suis encore un peu poète. Je te donne aussi un très joli livre en cadeau : et c’est le cadeau d’un poète à la femme qu’il aime. MAIS, tout à côté et à l’intérieur de cet amour spirituel que j’ai pour toi, existe aussi un désir sauvage, bestial, de chaque pouce de ton corps, de chacune de ses parties secrètes et honteuses, de chacune de ses odeurs et de ses actions. Mon amour pour toi me permet de prier l’esprit de la beauté et de la tendresse éternelles reflété dans tes yeux ou de te jeter sous moi sur ce ventre que tu as si doux et de te baiser par derrière, comme un porc besognant une truie, me faisant gloire de la sueur empuantie qui monte de ton cul, de la honte étalée que proclament ta robe troussée et tes culottes blanches de petite fille, et de la confusion que disent assez tes joues brûlantes et tes cheveux en bataille.
Il me permet d’éclater en sanglots de pitié et d’amour pour une parole à peine, de trembler d’amour pour toi en entendant tel accord ou telle cadence musicale, ou bien d’être couché avec toi tête-bêche, sentant tes doigts me caresser et me chatouiller les couilles ou fichés en moi par derrière, et tes lèvres chaudes suçant ma bite, tandis que ma tête est coincée entre tes grosses cuisses, mes mains serrant les coussins ronds de ton cul et ma langue léchant avidement dans ton con rouge et dru. Je t’ai appris à presque te pâmer en écoutant ma voix chanter ou murmurer à ton âme la passion, la peine et le mystère de la vie, et en même temps je t’ai appris à me faire des signes orduriers des lèvres et de la langue, à me provoquer par des attouchements et des bruits obscènes, et même à accomplir en ma présence l’acte corporel le plus honteux et le plus dégoûtant. Tu te souviens du jour où tu as relevé tes vêtements et m’a laissé me coucher au- dessous de toi pour te regarder en pleine action ? Tu eus honte alors de croiser seulement mon regard.
Tu es à moi, ma chérie, à moi ! Je t’aime. Tout ce que je viens d’écrire, c’est quelques instants seulement de folie bestiale. La dernière goutte de semence vient à peine de gicler dans ton con, que cette folie a pris fin, et mon amour sincère pour toi, l’amour de mes poèmes, l’amour de mes yeux pour tes yeux étranges et tentateurs, vient souffler sur mon âme comme un vent d’épices. Ma bite est encore chaude, raide, tremblante de la dernière poussée brutale qu’elle t’a donnée, que l’on entend une hymne légère monter des sombres cloîtres de mon cœur, chantant mon adoration tendre et pitoyable.
Nora ma chérie fidèle, ma petite canaille d’écolière aux yeux doux, sois ma putain, ma maîtresse, autant qu’il te plaira (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite putain à baiser !) tu es toujours ma splendide fleur sauvage des haies, ma fleur bleu-nuit inondée de pluie.
Jim.
James Joyce
Lettre à Nora / 1909
louisebrooks.jpg

Des soins ambulatoires “sous contrainte” / Antoine Machto / Nuit sécuritaire - groupe des 39 / Rencontre nationale 28 novembre 2009 “Quelle hospitalité pour la folie ?” / Forum public du Collectif des 39 du 9-3 11 novembre / Pour la création d’un réseau de résistances

En prévision de la Journée Nationale du 28 novembre à Montreuil, nous voulons soulever plusieurs questions touchant directement aux conditions des pratiques en psychiatrie. Il y a certainement de nombreux aspects à rénover, à réformer, reste à penser dans quelles conditions et pour quelles pratiques de demain ?
Depuis plusieurs mois, les conditions de sortie se sont durcies dans de nombreux hôpitaux, du fait d'une pression de plus en plus vive de la part des préfets. Une réforme de la Loi de 1990 est à prévoir dans les prochains mois. Dans le contexte actuel, il est à craindre un durcissement de cette Loi concernant les hospitalisations sans consentement. Nous en reparlerons.
La notion de “soins ambulatoires sous contrainte” est parallèle à la question de l'hospitalisation sous contrainte. Elle pose des questions éminemment épineuses sur la pratique extrahospitalière et l'interaction avec l'intrahospitalier.
Dans une conception du soin et d'une pratique thérapeutique, la dimension relationnelle est primordiale. Que ce soit en pédopsychiatrie ou en psychiatrie adulte, il est naturel de s'interroger sur les conséquences d'un dispositif de contrainte en extrahospitalier. L'obligation de se rendre dans un lieu d'accueil et de soins en ville condamne toute possibilité de résistance, d'ambivalence chez les sujets en souffrance. Inévitablement vient à l'esprit la nature “des soins” “proposés”. Peut-on être obligé de participer à un repas thérapeutique ? à une réunion soignants-soignés ?
Nous connaissons le sens des mots “soin ambulatoire”. Les pratiques sont certainement diverses et variées. Nous connaissons tout autant la réalité de la contrainte, dont il est parfois nécessaire d’user, toujours dans un soucis de contenance. Mais l’association de ces termes perturbe toute la représentation du dispositif central dans la politique de secteur qu’est le soin ambulatoire.
Aurait-on décidé de faire disparaître la résistance de transfert ? Celle qui nous conduit dans nos pratiques quotidiennes, à innover, à créer de nouveaux dispositifs soignants, parfois au cas par cas, pour “proposer” une rencontre et non “contraindre”.
Le réalisme et la lucidité face au contexte actuel nous oblige, nous, professionnels et familles, à réfléchir profondément aux décisions que nous prendrons pour demain.
Le soin ambulatoire sous contrainte risque de se révéler véritablement contraignant pour tous les acteurs du soin psychique, les professionnels du sanitaire et du médico-social, comme les patients. Une fois que tous les moyens les plus modernes nous seront mis à disposition pour assurer notre mission de “bonne administration” de ces soins obligatoires, quel écart de liberté nous restera-t-il ? Est-ce cela la nouvelle norme du soin, de l'engagement soignant ?
La complience au soin devient obligatoire. Que fait-on de la singularité de chaque sujet ? Une source d'insécurité et d'approximation inadéquate à la bonne gestion ? Une “bonne évaluation” (de la qualité et des risques) implique la réduction maximale des incertitudes. Le facteur humain est effectivement l'un des critères les plus contraignant car imprévisible, sans parler du “transfert”.
La plus grande responsabilité est celle qui repose sur l’engagement de chacun en tant que soignant. Toute contrainte instituée induit un renversement de la responsabilité sur le patient. Il se retrouve par obligation au centre d'un dispositif. Un soin régi par la Loi ne nous dispenserait-il pas de tout engagement ? Le contrat de soin n'est-il pas avant tout un contrat moral à construire entre un sujet et une équipe ?
Certains perçoivent dans cette idée une utopie, une déraison. Au contraire, la pratique clinique donne la lucidité et le réalisme qui confèrent à nos connaissances une modestie. La psychiatrie de la contrainte, peut se perdre dans d'obscures convictions. L’utilisation d’un savoir médical comme d’une science exacte, pour légitimer, avec le recours à la Loi, un raitement sans l’accord du sujet, sort le sujet du soin pour le mettre au centre d’un système de contrôle social : le biopolitique.
Antoine Machto du groupe des 39
Collectif des 39 – Contre la nuit sécuritaire

Rencontre Nationale : Quelle hospitalité pour la folie ?
Non :
- au retour des gardiens de fous
- au grand renfermement
- à l'abandon, au tri, à la mise à l'écart.
Au programme : la question de l’industrialisation de la santé, l’évaluation, les protocoles, la déshumanisation, puis un temps sur les soins contraints et les dérives sécuritaires, l’usage systématisé des chambres d’isolement et enfin la réflexion sur les moyens de résistance, de coordination, pour défendre nos pratiques cliniques.

SAMEDI 28 NOVEMBRE 2009
à la maison de l'arbre et de la Parole errante
9, rue François Debergues, à Montreuil.
Inscriptions : http://www.collectifpsychiatrie.fr/phpPetitions/index.php?petition=7″

Contraintes et responsabilités 2ème Forum public du Collectif des 39 du 9-3
Mercredi 11 Novembre 2009 de 15h à 19h à la Parole Errante
Le Collectif des 39 du 9-3 regroupe des professionnels de la psychiatrie de Seine Saint Denis qui mettent en question les pratiques actuelles de la psychiatrie. Ce collectif appelle à un débat dans l’espace public, avec celles et ceux qui se sentent concernés, car ces pratiques touchent au lien social et à la Culture.
L’enfermement a marqué de façon profonde l’histoire de la psychiatrie. Cependant depuis cinquante ans, des soignants ont su mettre en œuvre des pratiques ouvertes,- en rupture avec l’exclusion et la stigmatisation de la maladie mentale, de la folie - des pratiques prenant en compte la dimension de sujet et de citoyen du patient : thérapies institutionnelles et communautaires, psychiatrie de secteur, alternatives à l’hospitalisation.
Au cours des dernières années, le retour de pratiques coercitives s’est pourtant instauré en écho à ce qui se passe dans le champ social. Les discours politiques, les projets gouvernementaux viennent amplifier une perspective répressive, prônant un nouvel enfermement des patients, un abord avant tout sécuritaire de la question de la folie.Les contraintes aux soins viennent alourdir les contraintes qui s’imposent par le biais de la gestion bureaucratique et comptable, sous le couvert d’une idéologie généralisée de l’évaluation. Ainsi une visée de “production des soins”, une rentabilité inadaptée viennent transformer les relations soignants - soignés, modifier l’ambiance institutionnelle, affecter l’atmosphère des espaces de soins.
Il n’empêche que la contrainte s’impose à nous, que ce soit sous la forme de pensées dérangeantes, ou plus largement des lois, du social. Il en va aussi parfois de la responsabilité de chacun d’être confronté à une contrainte aux soins, nécessaire. Sa mise en œuvre dans le respect des individus est une vraie question.
Affirmer la dimension de soin, préserver les espaces de travail thérapeutiques, l’apport des créations culturelles, pourraient être des thèmes de rencontre avec l’autre et ouvrir des espaces de parole partagée.
Avec Philippe Rappard psychiatre honoraire des hôpitaux / Monique Thizon psychiatre des hôpitaux / Équipe infirmière du 14ème secteur / Association Advocacy avec Martine Dutoit / Équipe de psychiatrie infanto-juvénile de Saint Denis / Appel des 39 / Didier Boillet et Pedro Serra / psychiatres de Seine-Saint-Denis / Anne Corlaix éducatrice

Pour la création d’un réseau de résistances
La psychiatrie se verrait-elle expropriée de sa fonction soignante, pour redevenir la gardienne de l'ordre social ?
Nous, citoyens, professionnels du soin, du travail social, refusons de servir de caution à cette dérive idéologique de notre société.

Depuis un an, le Collectif des 39 mobilise la parole dans un nouveau mouvement, pour redonner droit à la critique et à l’élaboration dans le soin psychique, pour lutter contre la déshumanisation qui touche les patients, comme les professionnels, et de réaffirmer l’humanité de la folie.
Ce mouvement se nourrit des hétérogénéités au sein même des membres du Collectif des 39 et au-delà. Parce que nous refusons la rationalité supposée scientifique d’une psychiatrie gestionnaire et sécuritaire, il est impératif de défendre la multiplicité des pratiques, la nécessité de toujours interroger et de faire vivre la critique au sein des différentes orientations présentes dans le champ du soin psychique
Le constat dramatique de la dislocation des liens au sein même des équipes pluridisciplinaires est une réalité dont il faut prendre acte pour mesurer la menace qui pèse sur tout mouvement de partage de la parole et d’élaboration de lien transversaux, nationaux.
Avant de nous retrouver irrémédiablement rigidifiés dans une nouvelle organisation géographique qui n’a de soignant que le nom, construisons ensemble un réseau de résistances.
Cette “menace sur le lien” pèse sur tout mouvement. La mise en réseau des luttes, des résistances, est une des grandes difficultés. Pourtant, elles existent dans nos pratiques quotidiennes. Nous protégeons le lien thérapeutique, notre outil de travail, par de multiples petits gestes, actes de refus.
Depuis des années déjà, les restrictions dues à la chute des moyens et aussi aux modifications des réglementations d’accueil nous obligent à contourner, à tordre un peu la prescription légale pour maintenir des activités thérapeutiques.
Nous pouvons lister les petites monstruosités dont nous sommes souvent témoins, ces petites choses, parfois invisibles, mais qui s’accumulent, déstabilisent le lien soignant, créent une ambiance aseptisée. Plus que la dénonciation, l’affirmation d’un autre soin psychique possible est une arme d’autant plus forte qu’elle reste de teneur variée.
Les résistances sont multiples, parfois isolées, parfois minimes, mais elles existent. Le caractère minoritaire de ces actes, ne doit pas en faire disparaître la force symbolique.
Refuser d’appliquer un protocole absurde et privilègier la singularité, dire non à une “note de service”, et favoriser une créativité collective au sein des équipes. Dans nos pratiques quotidiennes, ce sont des actes synonymes de résistance.
Nous voulons donner à ces résistances toute leur force symbolique, celle d'un engagement soignant. Cette résistance doit prendre toute son ampleur par la mise en commun, en réseau, de nos expériences, de nos luttes, réussites et échecs.
Ecrivez à resistancepsy@yahoo.fr

Histoires autour de la folie / Ville-Evrard, en région parisienne. Paule Muxel et Bertrand de Solliers donnent la parole à certains de ceux qui y ont vécu ou travaillé, retraçant ainsi la genèse de l’histoire psychiatrique occidentale. Dvd disponible aux éditions Montparnasse.




 

 

Calendrier

novembre 2009
L Ma Me J V S D
« oct    
 1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30  

 

 
  • Liens