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Archive mensuelle de juillet 2013

Pornotopie – Playboy et l’invention de la sexualité multimédia / Beatriz Preciado

Grâce à une soigneuse distribution verticale et horizontale, ainsi qu’à une une multiplication des procédés de technicisation du regard, d’enregistrement et de diffusion médiatique d’information, le Manoir Playboy, authentique dispositif pornographique multimédia, réunit dans un même bâtiment des espaces traditionnellement incompatibles : l’appartement du célibataire, le bureau central du magazine Playboy, le plateau de télévision, le décor cinématographique, le poste de surveillance audiovisuelle, le pensionnat de jeunes filles et le bordel.
En utilisant l’expression que Gilles Deleuze et Félix Guattari ont choisi pour interpréter la littérature de Kafka, nous pourrions définir la pornotopie Playboy comme la création d’une architecture mineure, un projet à travers le quel Playboy mènera la production d’ »un monde au sein d’un autre monde » (1), un lieu de pli et de juxtaposition des espaces privés et publics, réels et virtuels, en créant un nouveau type de domesticité masculine dans laquelle, d’après Hefner, le nouveau célibataire pourrait jouir des privilèges de l’espace public (et nous devons ici comprendre des privilèges sexuels, de genre et de représentation, ainsi que les prérogatives de la consommation capitaliste) sans être assujetti aux lois (familiales, morales, antipornographiques) et aux dangers (nucléaires, de la guerre froide) de l’extérieur.
Le Manoir est un gigantesque et délirant bureau dans lequel il est possible de vivre et de jouir ; un bordel à la fois centre opérationnel d’un groupe de presse et plateau d’un reality show dont le protagoniste est un homme marié (Hefner s’est marié plusieurs fois), accompagné d’une trentaine de jeunes femmes ; un strict pensionnat de jeunes filles où les résidentes sont candidates à se transformer en playmates et à poser nues devant l’Amérique entière ; un bunker hermétique surveillé par une télévision à circuit fermé dont les images peuvent à tout moment devenir publiques.

Playboy 1959 : notre futur
Les émissions de télévision créées par Playboy et inspirées de la vie dans le Manoir, bien qu’éphémères, ont été pionnières non seulement de la tradition des reality shows, mais aussi de ce que nous pourrions appeler les « spectacles d’enfermement domestique » : ces émissions de télévision montrant un certain nombre de personnages populaires ou anonymes surveillés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par une télévision à circuit fermé, sur un plateau qui simule un espace domestique clos. Foucault nous a appris à penser l’architecture comme une matérialisation des rapports de pouvoir, mais aussi comme une machine d’extraction du savoir. L’hôpital n’est pas seulement un lieu de soin, mais également une mégastructure destinée à la production de connaissance. Pour Foucault,l’hôpital et la prison sont au corps social du XVIII° siècle ce que la table de dissection et le microscope sont respectivement au corps anatomique et à la cellule (2) : des instruments qui produisent des formes spécifiques de savoir et de représentation. L’enfermement et la surveillance sont des mécanismes grâce auxquels il est possible d’extraire du savoir et de produire du capital. Dans ces conditions, quel type de machine épistémologiques et économique, avec son architecture d’enfermement et ses techniques des surveillance, fait fonctionner l’émission de télévision de Playboy ? Les espaces clos où se déroule l’action du Playboy Penthouse ou du Playboy After Dark, tout comme les futurs Girls of the Playboy Mansion, Big Brother, Loft ou Secret Story, ne sont ni des lieux naturels ni des espaces purement symboliques : ce sont des laboratoires médiatiques dans lesquels la subjectivité est stratégiquement spatialisée, distribuée, communiquée, et finalement capitalisée grâce à des techniques d’enfermement, de surexposition, de surveillance, de dissimulation et de production du plaisir.
Le fonctionnement de l’émission de télévision ressemble à ce que Foucault appelle un « miroir inversé » : elle projette dans l’espace ultra-domestique des spectateurs l’intérieur post-domestique du Manoir Playboy. Ainsi, pour un instant, le pavillon de banlieue contient son double inversé : l’appartement urbain du célibataire. Cette même ville de Chicago qui vantait la famille, approuvait la prohibition et promouvait la ségrégation raciale de l’espace urbain, jouissait de la consommation télévisuelle d’une fantaisie carnavalesque pop digne de Bakhtine où dominaient la nudité féminine, la polygamie, la promiscuité sexuelle et une apparente indifférence raciale (3). Le Manoir fonctionnait comme une poronotopie dans laquelle on pouvait simultanément voir représentée, récusée et inversée la sexualité américaine de la fin des années 50 et du début des années 60.
L’enseigne en latin qui surmontait la porte d’entrée du Manoir Playboy prévenait : « Si non oscillas, nili tintinare » (« Si tu ne te déhanches pas, ne sonne pas »). ce qui ressemblait à une invitation faite à tous : la seule condition était d’être prêt à s’amuser. Néanmoins, et ainsi que Foucault l’avait prévu : « En général, on n’accède pas à un emplacement hétérotopique comme dans un moulin… Il y en a d’autres au contraire qui ont l’air de purs et simples ouvertures, mais qui, en général cachent de curieuses exclusions ; tout le monde peut entrer dans ces empalcements hétérotopiques, mais, à vrai dire, ce n’est qu’une illusion : on croit pénétrer et on est, par le fait même qu’on entre, exclu » (4).
Si l’espace de l’émission de télévision Playboy Penthouse imitait l’intérieur du Manoir, ce dernier, quant à lui, satisfaisait dans ses moindres détails aux exigences techniques de production télévisuelle. Comme dans l’hétérotopie déviée évoquée par Foucault, la possibilité de pénétrer et d’habiter librement dans le Manoir, un lieu apparemment  privé et secret, n’était qu’un simple illusion visuelle, car cet espace avait été soigneusement conçu et éclairé comme un plateau de cinéma d’Hollywood, les scènes avaient été théâtralisée et les personnages dirigés sur la base d’un scénario bien précis. La maison tout entière, pièce par pièce, était surveillé par un circuit fermé de caméras scrutant chaque coin et enregistrant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ainsi, en entrant dans la maison, l’invité pouvait se croire privilégié car il avait été accepté dans le refuge privé de Hefner, alors qu’en réalité il venait de pénétrer un territoire médiatiquement surexposé, hautement surveillé et commercialisable. Pour franchir le seuil de cet endroit exceptionnel, le prix à payer par l’invité était de devenir l’un des acteurs anonymes d’un film sans commencement ni fin. Ici aussi, la logique de réversibilité régnant sur l’architecture intérieure de la maison, sur les meubles et les dispositifs techniques (le canapé convertibe, les cloison coulissantes, la bibliothèque-bar giratoire, les miroirs sans tain et surtout les caméras), transformait le visiteur en acteur, le caché en visible, et bien entendu le privé en public.
Beatriz Preciado
Pornotopie / 2010-2011
A lire sur le Silence qui parle : Olivier Razac / l’Ecran et le zoo – Spectacle et domestication, des expositions coloniales à la télé-réalité
Pornotopie - Playboy et l'invention de la sexualité multimédia / Beatriz Preciado dans Dehors inside-story-pin-up-gil-elvgren-1959
1 La formule « projet architectural mineur » reprend le concept de « littérature mineure » développé par Gilles Deleuze et Félix Guattari à propos de Kafka : « Une littérature mineure n’est pas celle d’une langue mineure, plutôt celle qu’une minorité fait dans une langue majeure », Gilles Deleuze et Félix Guattari, Kafka : Pour une littérature mineure, Minuit, Paris, 1975, p. 29.
2 Voir Michel Foucault, Blandine Barret-Kriegel, Anne Thalamy et Bruno Fortier, Les Machines à guérir : aux origines de l’hôpital moderne, Institut de l’environnement, Paris, 1976.
3 Russell Miller, Bunny : The Real Story of Playboy, Michael Joseph, Londres, 1984, p. 10. L’affaire des « invités noirs » fit l’objet de controverses parmi les membres de l’équipe de l’émission, quand bien meme la plupart des Afro-Américains qui amusaient le public blanc étaient des musiciens extrêmement connus (comme Ray Charles et Sammy Davis). Mais dans tous les autres cas, les Afro-Américains ne faisaient pas parti des invités, et apparaissaient juste en qualité de musiciens ou de garçons de café. Jusqu’en 1965, il n’y eu pas une seule playmate afro-américaine. Voir Gretchen Edgren, Playboy, 40 ans, Hors Collection, Paris, 1996. Cependant, il est certain que Playboy a été pionnier pour ce qui concerne l’implantation de politiques égalitaires en termes de genre, de race et de sexualité, aussi bien dans l’entreprise que dans la représentation multimédia que celle-ci propose. Notons, néanmoins, dans ce carnaval pop, l’impossible présence de l’homosexualité masculine.
4 Michel Foucault, « Des espaces autres », Dits et écrits, 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001, p. 1579.

Sexus / Henry Miller

J’ai le mal d’amour. A en mourir. Un rien, l’ombre d’une dartre, et je crèverais comme un rat empoisonné.
Mon corps est de plomb quand je le jette au lit. Je perds aussitôt conscience pour plonger au plus bas du rêve. Ce corps, qui s’est transformé en sarcophage à poignées de pierre, gît parfaitement immobile ; le rêveur s’en échappe, telle une vapeur, pour se lancer dans une navigation autour du monde. Le rêveur cherche en vain le moule et la forme qui conviendraient à son essence éthérée. Comme un tailleur céleste, il essaie un corps après l’autre, mais tous sont ratés. Finalement, il est contraint de se rabattre sur son propre corps, de réintégrer le moule de plomb, de redevenir prisonnier de la chair, de continuer dans la torpeur, la peine et l’ennui.
Henry Miller
Sexus / 1949
Sur le Silence qui parle : Anaïs Nin
Sexus / Henry Miller dans Eros 1222mags201j

A satiété (2) / Sylvère Lotringer

Comme des chiens
Dans la nouvelle « cure par la parole », le fait même de parler constitue la thérapie. Le traitement est emblématique pour l’ensemble de la culture car il répond à toute perturbation éventuelle par l’autorité de l ‘échange verbal. « Nous travaillons sur la communication dans le domaine de la sexualité », reconnaît le docteur Sachs. On n’a pas encore pris toute la mesure de la violence d’une communicatio à laquelle on ne peut échapper.
Roman Jakobson, on l’a vu, a violemment attaqué le concept d’« idiolecte », un langage parlé par une seule personne, et qu’il a appelé une « fiction perverse ». Ce qui est absolument fascinant, c’est qu’il ait pu soulever la question de la perversion dans un tel contexte. Liant le langage et la théorie de la communication, le linguiste explique :  « En parlant à un nouvel interlocuteur, chacun essaye toujours, délibérément ou involontairement, de se découvrir un vocabulaire commun ; soit pour plaire, soit simplement pour se faire comprendre, soit enfin pour se débarrasser de lui, on emploie les termes du destinataire. La propriété privée, dans le domaine du langage, ça n’existe pas : tout est socialisé. »
Le langage est bien, en effet, un moyen de créer des liens. La communication est un impératif social et le fait de s’exprimer, une obligation morale. Tout ce qui peut menacer la réciprocité verbale – ou toute autre forme d’interaction humaine -  est considéré comme dangereux et doit être placé sous étroite surveillance. Des actions ou des passions idiolectales (« anti-sociales ») sont inadmissibles, à moins qu’elles ne fassent partie de la pathologie du langage. Seuls les aphasiques ont le droit de garder le silence.
Les aphasiques ne reconnaissent pas le code commun comme le leur. Ils le perçoivent, au contraire, comme un « langage inconnu », ou même une « fiction perverse ». C’est une manière un peu plus rafraîchissante de voir les choses puisqu’elle permet de renverser  la situation aux dépens de la normalité discursive. De la même façon, les perversions nous permettent de voir la « sexualité normale » d’un point de vue extérieur, comme un artifice social et non, comme on le prétend, un « phénomène naturel ».
Ce que la clinique récuse, en outre, c’est la vieille idée humaniste selon laquelle la communication est riche de sens. Sa fonction première, en réalité, est devenue mécanique : il s’agit de garder le contact et d’assurer la cohésion sociale. C’est exactement ainsi que le docteur Sachs envisage la sexualité. Pour lui, le sexe offre « une occasion intrinsèque de se rapprocher ». Le sexe n’a pas à être sexuel ni même à donner du plaisir tant qu’il sociabilise. On présente paradoxalement la sexualité comme notre plus cher secret alors qu’on ne cesse d’en faire un instrument de socialisation. Comme Louis-Ferdinand Céline l’a perçu : « À un moment, il n’y a plus de secrets… y a plus que des polices qui en fabriquent ». La nature seule, semble-t-il, aurait été capable d’accomplir ce miracle de biomécanique : une occasion de communiquer qui peut aussi faire plaisir. La communication est le dernier rituel de notre culture, et l’échange verbal notre ultime copulation.
La plupart de nos problèmes, affirment les comportementalistes, proviennent des « parasites » dans la communication. Si seulement nous pouvions éviter les « distorsions cognitives », les frictions inutiles s’évanouiraient et s’instaurerait enfin le royaume de la transparence rationnelle. « Si vous n’avez pas de pensées, assure le thérapeute en suivant son raisonnement, vous n’avez pas de pulsions ». Il suffirait de vivre dans un laboratoire pour avoir un vision plus optimiste de l’univers. L’irrationnel continue à obstruer les canalisations sociales ; il faut l’évacuer dans tous les domaines de la vie. Les cliniques de sexologie jouent un rôle de premier plan dans ce projet grandiose. Elles « œuvrent à la communication dans le domaine sexuel ».
Les déviants sexuels souffrent d’un déficit de communication. S’ils avaient été dotés des savoir-faire nécessaires, n’aimeraient-ils pas et ne désireraient-ils pas comme n’importe qui d’autre ? Ces savoir-faire peuvent être inculqués. Des exemples plus parlants, des comportements plus assurés, des techniques de socialisation plus efficaces permettront de gommer les aspérités, de mettre en valeur de toutes façons possibles le packaging de l’ego. La « technologie de la drague » pratiquée dans les cliniques de sexologie pousse cette conviction jusqu’au théâtre de l’absurde.
Au cours des dernières années de sa vie, Foucault avait coutume de répéter : « Tout ce qui a trait au sexe est ennuyeux ». La thérapie par l’ennui met en relief le curieux dilemme de notre temps ; le plaisir, et non la douleur, la consommation, et non l’interdiction, sont devenus des punitions. La répétition est la norme et le remède. Qui peut vraiment dire qu’il vit sa propre vie ? Nous sommes tous en train de recopier des lignes, comme le faisaient les enfants à l’école, et comme les jeunes délinquants le font désormais à la clinique. Nous aurons au moins réussi à en finir avec quelque chose : le « secret » de la sexualité. La sexualité n’est plus réprimée, mais elle n’est plus désirable. C’est ce qui nous reste à désirer lorsque le désir se résume à rien.
Alors même que le comportementalisme met à mort le mythe de la sexualité « humaniste », il ne nous dit rien des « perversions » qu’il traite sans discrimination aucune. La thérapie n’est pas différente de ce qui se fait dans le « monde réel ». La situation réelle, après tout, peut se révéler n’être qu’une piètre imitation du traitement. En fin de compte, la question principale n’est pas de savoir si la clinique prévient ou contrôle réellement les agressions sexuelles, et pour combien de temps. Il n’est pas impossible qu’un simulacre de traitement réponde à la fable de notre sexualité.
L’amour lui aussi a été une fiction, un des mythes les plus fondateurs que l’Occident ait sécrété. Avec la disparition des mythes et des croyances, les fables se sont réduites comme une peau de chagrin. La sexualité a assumé la fonction de l’amour :socialiser les désirs. Ce que la thérapie révèle, de façon exemplaire, c’est que le côté physique du sexe, comme tout le reste, est devenu une abstraction. Ceux qui le prennent au premier degré sont considérés comme des anachronismes vivants, des individus gênants ou menaçants. Objet de gloses interminables, de tests, d’observations, la sexualité est désormais massivement produite comme instinct naturel. « Soignée » collectivement, la sexualité individuelle en est arrivée à s’autodétruire. Rendue prévisible, la satisfaction est devenue superflue. Le plaisir s’est mué en corvée, en ennui. Au lieu de renouer avec les plus grands mystères de l’humanité, il a fait de nous des chiens de laboratoire.
Sylvère Lotringer
À satiété / 1986
sur le Silence qui parle, autre extrait ICI
A satiété (2) / Sylvère Lotringer dans Dehors orangemecanique3

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