Archive mensuelle de mai 2011

Le marcher de l’Art / Francis Bérezné / Chimères n° 74

Un soir, on projette Ce gamin-là, un film tourné dans les années soixante-dix, sur la vie menée par Fernand Deligny avec les enfants autistes. Pour leur donner l’autonomie, qui leur évitera peut-être les rigueurs de l’hôpital, quand les parents ne sont plus là, Deligny décide de se taire avec eux, de dessiner leurs déplacements. Il appelle lignes d’erre les tracés qui reproduisent la marche des enfants, les allers, les retours, les courses, les stations, les girations. Ces cartographies sont d’une telle sensibilité, d’un sismographe, qu’on croit lire la rapidité, la lenteur. Je comprends d’autant mieux l’art de se taire, du poète Deligny, que deux ou trois ans auparavant, on me donne l’occasion de dessiner avec les enfants autistes, dans une institution. Je garde à vif le souvenir d’un adolescent, un gringalet qui parle un peu, qui peint toujours la même forme, un polygone qui sépare un extérieur d’un intérieur, d’un trait hésitant, pour rendre sensible la limite de la parole au silence. Ce garçon s’obstinant à dire le nom d’une couleur pour une autre, j’insiste maladroitement pour qu’il dise bleu, ou vert, lorsqu’il charge le pinceau de bleu, ou de vert. A ma stupéfaction, quand il obéit, il trace un polygone symétrique aux précédents. A l’époque, en croyant poser le problème comme il faut, parler consiste aussi à trouver le mot juste, à prononcer un mot plutôt qu’un autre, à le remplacer parfois par un autre, je me sens intelligent. Mais ce soir là, en regardant ce gamin là marcher, courir, se balancer, tourner sur lui-même, crier, puis laver la vaisselle, creuser une tranchée, préparer la pâte à pain, et Deligny se taire à côté de lui, je me sens bête devant l’écran.

Me voilà au Louvre, un jour de fermeture, dans la réserve où est conservée la copie d’une peinture de Breughel, la Parabole des Aveugles, qui attend de revenir un jour dans les salles. Curieux des sentiments qu’on éprouve devant les figures de la cécité, quand on a des yeux pour voir, je songe à Deligny, qui se tait avec ceux qui n’ont pas l’usage de la parole, tandis que la conservatrice, qui a permis la visite, cherche notre affaire sur la grille coulissante. Devant la Parabole des Aveugles, un format moyen, je m’accroupis, une branche du paysage m’occupe l’esprit presque tout le temps. En sortant du Louvre, sur le trottoir, une impression désagréable, mais banale, comment les yeux sont peints sur le visage des aveugles.

Aujourd’hui, je crains d’être trompé sur la qualité de la marchandise par le bagout du marchand. Ruser avec la toile posée sur le chevalet, la surprendre sans que les mots s’en mêlent, sans que s’y porte l’éclairage de la langue, avec les ombres portées de la complaisance, qui lâche rarement le morceau, je m’y exerce en premier lieu, ou après la journée de travail, en ouvrant brusquement la porte de l’atelier. Dans les grands musées qui regorgent de chefs-d’œuvre, il suffit de se tenir à l’écart de la foule pour pouvoir s’arrêter devant un tableau, stupéfait, transporté, privé de l’usage des mots, atteint par le délice, le frisson d’être vu par ce qu’il donne à voir. Les moments de ce genre ne viennent pas sur commande, ils se manifestent plus souvent quand on apprend à les désirer.

Avec le temps, la peinture n’est plus seulement la surface où se déploie l’imaginaire, plus seulement le lieu d’une apparition, elle devient l’espace de la rencontre. Deux réalités, sans rapports l’une avec l’autre, produisent une déflagration poétique quand on les met en contact, la définition de l’image surréaliste. Sans la récuser, la rencontre m’apparaît aussi à la façon d’une macle, deux réalités avec des atomes crochus, qui se confondent pour s’enrichir d’une virtualité, chargée de chaque réalité, plus que les deux, ensembles. Ca prend la tournure d’une provocation lorsque des psychanalystes m’invitent à exposer des portraits, des autoportraits dans la salle d’attente de leur cabinet. Je rédige un tract, où j’évoque un sexe dissimulé, sous tous les visages, la présence, dérobée, d’Eros, de Thanatos. Mais c’était chercher midi à quatorze heures, simplement le visage exprime différemment la sensualité, la sexualité, selon le moment, selon les situations.

Oui, je me demande qui, quoi, qu’est-ce sous un visage, sur un visage ? Un portrait, pour aller vers ce qui dépasse, qui échappe. Arcimboldo et Andy Warhol déplacent des arts mineurs, du moins considérés ainsi, graphisme, la publicité, la nature morte, vers l’art noble du portrait, en quoi ça flatte le pouvoir ? Arcimboldo, les fleurs, les fruits, les poissons, les livres qui servent la même cause, Andy Warhol, les bouches, les yeux, les nez comme des stéréotypes, s’adressent à l’intelligence, à la compréhension de la peinture. Ils ne cherchent pas à émouvoir, mais à tendre les nerfs.

Figurer, transférer, métaphoriser, représenter, présenter, assembler, ne suffisent pas à définir le travail de l’artiste. La tache du peintre, parmi toutes celles qu’il s’impose, que la peinture lui impose, consiste aussi, j’en ai pris un jour le risque, et le pari, à se tenir au lieu saturé par la réalité la plus terre à terre, par l’imagination la plus dévoyée, un territoire sur lequel on ne sait pas grand chose, dont on parle beaucoup. Récemment, un artiste raconte à la radio comment, pourquoi, il a posé un frigo sur un coffre fort, autrement dit, froid sur fric, autrement dit encore, les eaux glacées du calcul égoïste. La précision, la mesure des propos, une exactitude, presque scientifique, n’est pas sans inquiéter. Quand il réclame pour son travail la compagnie des objets de l’antiquité qu’on peut admirer dans les salles du Louvre où il m’arrive de dessiner, ça fait du bien. Mais lorsqu’il avoue, sur le ton de l’humour, de la confidence, j’aime monter sur la table, pour dire l’état d’esprit qui l’agite, qui le fait agir, le mot table résonne drôlement dans le poste de radio. L’étrangeté familière me trouble, en regardant le désordre de la table, d’abord, bien avant lui, Lautréamont invente la table de dissection où se rencontrent un parapluie et une machine à coudre, mais surtout pendant longtemps je me serais plutôt caché dessous, dans la crainte qu’elle ne s’effondre sur moi, à l’instant où quelqu’un pose le pied dessus. Mais un problème apparaît. Un objet concentre-t-il l’émotion pour la contenir, quand une peinture qui table sur une illusion, sur la trace d’une illusion, sur la mémoire d’une illusion, aura tendance à la réfléchir pour la libérer.

Hier, en conversant avec un ami, qui gagne sa vie comme instituteur, comme infirmier, qui n’a jamais voulu dresser l’ombre d’un mur entre lui et les fous, qui sait apaiser l’angoisse en parlant de livres, de cinéma, de culture, donc en conversant de la peinture et du réel, de ce lieu menacé de mort, d’un excès de vie, de ce lieu menaçant, dont il dit que s’y trouver c’est être fou, selon Jacques Lacan (mais il ajoute, un artiste sait, et peut, c’est son privilège, en ramener la matière d’une création, pour l’offrir aux autres), nous venons à disputer de la réversibilité du temps, une idée raisonnable à son avis. Plus il la soutient, plus l’angoisse s’amène. En dépit des tentatives pour résister au mouvement qui m’emporte, l’espace se dissout, floconne, les choses s’éloignent à des années-lumière, pour finir je me trouve au cœur du réel, ou ça lui ressemble. Si le temps est réversible, tout peut ne pas être, l’ami, la table, le buffet, la salière, les verres de vin, la bouteille n’existe pas. Ils appartiennent à un au-delà, à un ailleurs, à un cauchemar, dont j’ai peur de ne pas me réveiller. Ils sont pris dans un temps, dans un espace, où le père, mort, peut s’asseoir à côté du fils, vivant, pour lui dire qu’il n’est pas né. Aussi, pour résoudre la terreur, je convoque tout le bon sens, j’explique à l’ami qu’une vérité peut s’affirmer ou s’infirmer à postériori, mais que la nature ne reprend pas son coup, contrairement à ce qu’il semble croire. Quand je le presse de développer sa pensée, il répond imaginaire, cinéma, retour vers le futur. Je le quitte, désangoissé, mais honteux de l’abandonner dans une pièce qui a connu un désastre, après avoir pris la peine de dissiper la peur, sans m’inquiéter de la sienne.

Après beaucoup d’efforts pour réparer l’espace, je possède aujourd’hui un atelier, une maisonnette, un jardinet. Dans la tranquillité, la solitude, je pose désormais la question du temps. En peinture, le seul indice que je connaisse d’un temps, avant, après, visible en un clin d’œil, est la superposition d’une couleur sur une autre.

Comme je ne vais plus à La Borde, pour le moment, il est nécessaire d’évacuer les tourments qui circulent là-bas, au moins sur la toile. Une sorte d’agitation fébrile, incontrôlée, dirige le pinceau. Sur la projection d’une image de la Parabole des aveugles, en noir et blanc, je réalise une sorte d’animation en ombre chinoise, qui fait de ce moment, la chute de l’aveugle, une scène champêtre, ce qu’elle est en vérité. Le résultat n’est pas à la hauteur de mon attente. Même si l’exercice me semble salutaire, je dois reprendre mes recherches, et poursuivre dans le même sens.

En attendant la mort d’une amie, qui meurt d’une terrible maladie, je ne peux pas aller à Paris, ni m’éloigner trop longtemps de chez moi.
Francis Bérezné
le Marcher de l’Art / 2010
extrait de son dernier texte , Chimères n°74 : Biopolitiques ? / été 2011
A lire également :
Sur l’Amitié dans la psychiatrie
Pour Francis Berezné
A côté
Edito Biopolitiques ?
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Les Vagues / Virginia Woolf

Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche. La houle s’arrêtait, puis s’éloignait de nouveau, avec le soupir d’un dormeur dont le souffle va et vient sans qu’il en ait conscience. Peu à peu, la barre noire de l’horizon s’éclaircit : on eût dit que de la lie s’était déposée au fond d’une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s’en était détaché, ou comme si le bras d’une femme couchée sous l’horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s’allongèrent sur le ciel comme les branches plates d’un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l’air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s’arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d’atomes bleu tendre. La surface de la mer devint lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l’éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu’une seule coulée d’or.
La lumière frappa tour à tour les arbres du jardin, et les feuilles devenues transparentes s’éclairèrent l’une après l’autre. Un oiseau gazouilla, très haut ; il y eut un silence ; plus bas, un autre oiseau reprit le même chant. Le soleil rendit aux murs leurs arêtes tranchantes, le bout de l’éventail du soleil s’appuya contre un store blanc ; le doigt du soleil marqua d’ombres bleues un bouquet de feuilles près d’une fenêtre de chambre à coucher. Le store frémit doucement, mais tout dans la maison restait vague et sans substance. Au-dehors, les oiseaux chantaient leurs mélodies vides.
Virginia Woolf
les Vagues / 1931
(traduction Marguerite Yourcenar)
Les Vagues / Virginia Woolf dans Pitres virginia-woolf

En toi je vis, où que tu sois absente / Maurice Scève

En toi je vis, où que tu sois absente :
En moi je meurs, où que soye présent.
Tant loin sois-tu, toujours tu es présente :
Pour près que soye, encore suis-je absent.

Et si nature outragée se sent
De me voir vivre en toi trop plus qu’en moi :
Le haut pouvoir qui, oeuvrant sans émoi,
Infuse l’âme en ce mien corps passible,
La prévoyant sans son essence en soi,
En toi l’étend comme en son plus possible.

Maurice Scève
Délie, objet de plus haute vertu / 1544
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