Archives pour août 2008

Joao César Monteiro

Souvenirs de la maison jaune / 1989

un film de Joao César Monteiro

Long métrage sur des textes de Louis-Ferdinand Céline et Guerra Junquiero.




L’implantation perverse / Michel Foucault

(…) Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée - le fameux article de Westphal en 1870, sur les “sensations sexuelles contraires” peut valoir comme date de naissance - moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce. Comme sont espèces tous ces petits pervers que les psychiatres du XIX° siècle entomologisent en leur donnant d’étranges noms de baptême : il y a les exhibitionnistes de Lasègue, les fétichistes de Binet, les zoophiles et zooérastes de Krafft-Ebing, les auto-monosexualistes de Rohleder ; il y aura les mixoscopophiles, les gynécomastes, les presbyophiles, les invertis sexoesthétiques et les femmes dyspareunistes. Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu. (…)
Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexualité, se met en devoir de frôler les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie les régions; il électrise des surfaces ; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corps le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. Mais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet : une impulsion est donnée au pouvoir par son exercice même ; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plus loin ; l’intensité de l’aveu relance la curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. (…)
La société “bourgeoise” du XIX° siècle, la nôtre encore sans doute, est une société de la perversion éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode de l’hypocrisie, car rien n’a été plus manifeste et prolixe, plus manifestement pris en charge par les discours et les institutions. Non point parce que, pour avoir voulu dresser contre la sexualité un barrage trop rigoureux ou trop général, elle aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeonnement pervers et à une longue pathologie de l’instinct sexuel. Ce pouvoir justement n’a ni la forme de la loi ni les effets de l’interdit. Il procède au contraire par démultiplication des sexualités singulières. Il ne fixe pas de frontière à la sexualité ; il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l’exclut pas, il l’inclut dans le corps comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l’esquiver ; il attire ses variétés par des spirales où plaisir et pouvoir se renforcent ; il n,’établit pas de barrage ; il aménage des lieux de saturation maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. La société moderne est perverse, non point en dépit de son puritanisme ou comme par le contre-coup de son hypocrisie ; elle est perverse réellement et directement.
Réellement. Les sexualités multiples - celles qui apparaissent avec les âges (sexualités du nourrisson ou de l’enfant), celles qui se fixent dans des goûts ou des pratiques (sexualité de l’inverti, du gérontophile, du fétichiste…), celle qui investissent de façon diffuse des relations (sexualité du rapport médecin-malade, pédagogue-élève, psychiatre-fou) - toutes forment le corrélat de procédures précises de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que toutes ces choses jusque-là tolérées ont attiré l’attention et reçu une qualification péjorative, lorsqu’on a voulu donner un rôle régulateur au seul type de sexualité susceptible de reproduire la force de travail et la forme de la famille. Ces comportements polymorphes ont été réellement extraits du corps des hommes et de leurs plaisirs ; ou plutôt ils ont été solidifiés en eux ; il ont été, par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La croissance des perversions n’est pas un thème moralisateur qui aurait obsédé les esprits scrupuleux des victoriens. C’est le produit réel de l’interférence d’un type de pouvoir sur les corps et leurs plaisirs. Il se peut que l’Occident n’ait pas été capable d’inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n’a-t-il pas découverts de vices inédits. Mais il a défini de nouvelles règles au jeu des pouvoirs et des plaisirs : le visage figé des perversions y est dessiné.
Directement. Cette implantation des perversions multiples n’est pas une moquerie de la sexualité se vengeant d’un pouvoir qui lui imposerait une loi répressive à l’excès. Il ne s’agit pas non plus de formes paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l’investir sous la forme d’un “plaisir à subir”. L’implantation des perversions est un effet-instrument : c’est par l’isolement, l’intensification, et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pouvoir au sexe et au plaisir se ramifient, se multiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduites. Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pratiques. Prolifération des sexualités par l’extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d’intervention : cet enchaînement, depuis le XIX° siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui grâce à l’intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui le contrôle. Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre ; ils se poursuivent, sec chevauchent et se relancent. ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d’excitation et d’incitation.
Il faut donc sans doute abandonner l’hypothèse que les sociétés industrielles modernes ont inauguré sur le sexe un âge de répression accrue. Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques, mais surtout - et c’est là le point le plus important - un dispositif fort différent de la loi, même s’il s’appuie localement sur des procédures d’interdiction, assure, par un réseau de mécanismes qui s’enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexualités disparates. Aucune société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens circulaires ; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs.
Michel Foucault
Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976
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Bichon chez les Nègres / Roland Barthes

Match nous a raconté une histoire qui en dit long sur le mythe petit-bourgeois du Nègre : un ménage de jeunes professeurs a exploré le pays des Cannibales pour y faire de la peinture ; ils ont emmené avec eux leur bébé de quelques mois, Bichon. On s’est beaucoup extasié sur le courage des parents et de l’enfant.
D’abord, il n’y a rien de plus irritant qu’un héroïsme sans objet. C’est une situation grave pour une société que de se mettre à développer gratuitement les formes de ses vertus. Si les dangers courus par le jeune Bichon (torrents, fauves, maladies, etc.) étaient réels, il était proprement stupide de les lui imposer, sous le seul prétexte d’aller faire du dessin en Afrique et pour satisfaire au panache douteux de fixer sur la toile “une débauche” de “soleil et de lumière”; il est encore plus condamnable de faire passer cette stupidité pour une belle audace, bien décorative et touchante. On voit comment fonctionne ici le courage : c’est un acte formel et creux, plus il est immotivé, plus il inspire de respect; on est en pleine civilisation scoute, où le code des sentiments et des valeurs est complètement détaché des problèmes concrets de solidarité ou de progrès. C’est le vieux mythe du “caractère” c’est-à-dire du “dressage”. Les exploits de Bichon sont de même sorte que les ascensions spectaculaires : des démonstrations d’ordre éthique, qui ne reçoivent leur valeur finale que de la publicité qu’on leur donne. Aux formes socialisées du sport collectif correspond souvent dans nos pays une forme superlative du sport-vedette ; l’effort physique n’y fonde pas un appprentissage de l’homme à son groupe, mais plutôt une morale de la vanité, un exotisme de l’endurance, une petite mystique de l’aventure, coupée monstrueusement de toute préoccupation de sociabilité.
Le voyage des parents de Bichon dans une contrée d’ailleurs située très vaguement, et donnée surtout comme le Pays des Nègres Rouges, sorte de lieu romanesque dont on atténue, sans en avoir l’air, les caractères trop réels, mais dont le nom légendaire propose déjà une ambiguïté terrifiante entre la couleur de leur teinture et le sang humain qu’on est censé y boire, ce voyage nous est livré ici sous le vocabulaire de la conquête : on part non armé sans doute, mais “la palette et le pinceau à la main”, c’est tout comme s’il s’agissait d’une chasse ou d’une expédition guerrière, décidée dans des conditions matérielles ingrates (les héros sont toujours pauvres, notre société bureaucratique ne favorise pas les nobles départs), mais riche de son courage - et de sa superbe (ou grotesque) inutilité. Le jeune Bichon, lui, joue les Parsifal, il oppose sa blondeur, son innocence, ses boucles et son sourire, au monde infernal des peaux noires et rouges aux scarifications et aux masques hideux. Naturellement, c’est la douceur blanche qui est victorieuse : Bichon soumet “les mangeurs d’hommes” et devient leur idole (les Blancs sont décidément faits pour être des dieux). Bichon est un bon petit français, il adoucit et soumet sans coup férir les sauvages : à deux ans, au lieu d’aller au bois de Boulogne, il travaille déjà pour sa patrie, tout comme son papa, qui, on ne sait trop pourquoi, partage la vie d’un peloton de méharistes et traque les “pillards” dans le maquis.
On a déjà deviné l’image du Nègre qui se profile derrière ce petit roman bien tonique : d’abord le Nègre fait peur, il est cannibale ; et si l’on trouve Bichon héroïque, c’est qu’il risque en fait d’être mangé. Sans la présence implicite de ce risque, l’histoire perdrait toute vertu de choc, le lecteur n’aurait pas peur ; aussi, les confrontations sont multipliées où l’enfant blanc est seul, abandonné, insouciant et exposé dans un cercle de Noirs potentiellement menaçants (la seule image pleinement rassurante du Nègre sera celle du boy, du barbare domestiqué, couplé d’ailleurs avec cet autre lieu commun de toutes les bonnes histoires d’Afrique : le boy voleur qui disparaît avec les affaires du maître). A chaque image, on doit frémir de ce qui aurait pu arriver : on ne le précise jamais, la narration est “objective” ; la Belle enchaîne la Bête, la civilisation de l’âme soumet la barbarie de l’instinct.
L’astuce profonde de l’opération-Bichon, c’est de donner à voir le monde nègre par les yeux de l’enfant blanc : tout y a évidemment l’apparence d’un guignol. Voilà le lecteur de Match confirmé dans sa vision infantile, installé un peu plus dans cette impuissance à imaginer autrui. Au fond, le Nègre n’a pas de vie pleine et autonome: c’est un objet bizarre ; il est réduit à une fonction parasite, celle de distraire les hommes blancs par son baroque vaguement menaçant : l’Afrique, c’est un guignol un peu dangereux.
Et maintenant, si l’on veut bien mettre en regard cette imagerie générale (Match : un million et demi de lecteurs, environ), les efforts des ethnologues pour démystifier le fait nègre, les précautions rigoureuses qu’ils observent depuis déjà fort longtemps lorsqu’ils sont obligés de manier ces notions ambigües de “Primitifs” ou “d’Archaïques”, la probité intellectuelle d’hommes comme Mauss, Lévi-Strauss ou Leroi-Gourhan aux prises avec de vieux termes raciaux camouflés, on comprendra mieux l’une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la connaissance et de la mythologie. La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles ont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d’ordre. Nous vivons encore dans une mentalité pré-voltairienne, voilà ce qu’il faut sans cesse dire. Car du temps de Montesquieu ou de Voltaire, si l’on s’étonnait des Persans ou des Hurons, c’était du moins pour leur prêter le bénéfice de l’ingénuité. Voltaire n’écrirait pas aujourd’hui les aventures de Bichon comme l’a fait Match : il imaginerait plutôt quelque Bichon cannibale (ou coréen) aux prises avec le “guignol” napalmisé de l’Occident.
Roland Barthes
Mythologies / 1957
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Pour Marina Petrella

DEMANDE D’APPLICATION DE LA CLAUSE HUMANITAIRE

Marina Petrella est en danger !

Marina Petrella, incarcérée depuis 8 mois à la prison de femmes de Fresnes, a été hospitalisée le 11 avril dernier à l’hôpital de Villejuif, victime d’une grave dépression nerveuse.
Militante italienne réfugiée en France depuis 1993 et y travaillant depuis lors comme assistante sociale, Marina Petrella fait l’objet d’une procédure d’extradition vers l’Italie. La Cour d’Appel de Versailles ayant rendu un avis favorable à cette extradition - et la Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi entrepris contre cet avis - il revient aujourd’hui au gouvernement de la France de se prononcer sur cette extradition. Si les dirigeants français signent le décret d’extradition - déniant l’engagement de la France de n’extrader aucun réfugié italien –, Marina sera renvoyée en Italie où elle encourt une peine de prison à perpétuité pour des faits remontant à plus de 25 ans !

Depuis le 21 août 2007, Marina Petrella a résisté avec force et courage à l’aberration de son emprisonnement en France, à la menace inique d’être renvoyée en Italie pour y finir ses jours en prison, à la séparation d’avec ses deux filles – dont l’une âgée de 10 ans est née en France - et d’avec ses proches. Depuis 8 mois, les instances judiciaires françaises ont décidé que la seule perspective de Marina devait être la mort lente de l’enfermement à long terme. Cette situation absurde et inhumaine est en train de la détruire.

En application de la clause humanitaire prévue dans les textes régissant l’extradition et parce que son intégrité physique et psychologique sont en danger,

Nous, familles de réfugiés politiques italiens et Collectifs de solidarité avec Marina Petrella, ainsi que tous ceux et celles qui l’ont soutenue (partis politiques, syndicats, élu-e-s, associatifs ou simples particuliers),

demandons une levée d’écrou immédiate et l’arrêt de la procédure d’extradition afin que soit respecté le droit de Marina Petrella à se soigner librement, dans des conditions favorables à sa guérison.

L’extrader serait un crime !

Ne laissons pas briser Marina Petrella !

Non à l’extradition des réfugiés politiques italiens !

Les Collectifs de solidarité avec Marina Petrella

Pour signer la pétition, cliquez sur Pour Marina




Karawane / Hugo Ball

jolifanto bambla ô falli bambla
grossiga m’pfa habla horem
égiga goranem
higo bloiko russula huju
hollaka hollala
anlogo bung
blago bung
blago bung
bosso fataka
ü üü ü
schampa wulla wussa olobo
hej tatta gôrem
eschige zunbada
wulubu ssubudu uluw ssubudu
tumba ba- umf

kusagauma
ba - umf

Hugo Ball
Karawane / 1917
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La République du Texas / Grégory Jarry & Otto T.

Le 10 janvier 1901 eut lieu à  Spindletop, Texas, une événement crucial. Un gros coup de bol dont on ne mesura pas l’importance sur le moment, mais qui devait se révéler déterminant pour l’avenir : Anthony Lucas découvrit un gisement de pétrole phénoménal. Avant lui, les bons gisements produisaient dans les cinquante barils à la journée. A Spindletop, on produisit chaque jour quatre vingt mille barils d’un si bon pétrole que le soir, quand les ouvriers rentraient chez eux, tout le monde les prenait pour des négros sortant d’une plantation de coton. Cette découverte transforma profondément l’économie du Texas. Les puits de pétrole s’installèrent dans le paysage, et avec les besoins croissants en énergie fossile, des fortunes colossales se bâtirent. Les Texans devinrent puissants, ils inspirèrent le respect.
Je vous vois venir, vous êtes méfiants. Mais au Texas, fortune et pouvoir n’étaient pas synonymes de mafia. Si un Texan possédait trente derricks sur un petit ranch où paissaient quelques vaches, cet homme était d’abord un rancher, sa terre importait plus que sa fortune et sa famille plus que ses associés. Et par-dessus tout, il continuait d’aimer le football américain, le sport favori des Texans. Le ranch, le puits de pétrole, le match de football américain. Tout le Texas est là, dans sa modestie et dans sa modernité. Le football américain possédait une telle place dans le coeur des Texans que 80% des entraîneurs devenaient par la suite administrateurs de lycée et je peux vous assurer qu’entre leurs mains, les jeunes vivaient les moments les plus nobles et les plus exaltants de toute leur vie. IL n’est pas anodin que durant la seconde guerre mondiale, deux enfants du Texas, Dwight Eisenhower et Chester Nimitz, aient conduit les armées alliées à la victoire, l’un en Europe et l’autre dans le Pacifique. On le voit bien dans les championnats : les Allemands et les Japonais ne touchent jamais un ballon. Un second gros coup de bol ouvrit la route de Washington aux hommes politiques texans : l’assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Le même jour, dans un avion posé sur l’aéroport de la même ville, le vice-président Lyndon Johnson, natif de Stonewall, Texas, prêtait serment et devenait président des Etas-Unis.
Je sais bien ce que vous pensez : c’était un coup monté par la CIA et si ça se trouve, Lyndon Johnson était mouillé jusqu’au cou. D’abord, on n’a pas de preuve, et puis qu’est-ce que ça fait ? Lyndon Johnson, à la manière texane, intensifia les combats au Vietnam, et si cette couille molle de Nixon en avait fait autant, on n’aurait certainement pas perdu la guerre.
En 1981, Ronald Reagan accédait à la présidence et je peux vous dire que tout le Texas était derrière lui. D’abord, c’était un ancien acteur de porno et ça c’est très flatteur. Et puis il avait choisi comme vice-président George Bush, un enfant du pays qui avait fait fortune dans le pétrole, et ça c’est la classe. Cerise sur le gâteau: George Bush enchaîne sur un mandat perso, après les deux mandats de Ronald Reagan. Au total, il est resté douze ans à la tête des Etats-Unis. Combien d’hommes peuvent se vanter d’en avoir fait autant ?
Pendant sa présidence, on a droit à un nouveau coup de bol : en 1991, le dictateur irakien Saddam Hussein envahit le Koweït. Vous allez me dire : les Etats-Unis auraient facilement pu aider les Kurdes et les Chiites à le renverser, c’est une méthode qu’ils ont souvent pratiquée en Amérique du Sud pour se débarrasser des emmerdeurs. George Bush fut plus malin : il déclencha l’opération “Tempête du Désert”, une guerre qui dopa l’économie, unifia la nation et fit la fortune des grands hommes. Depuis la guerre contre le Mexique, on connaissait la recette du succès.
Le meilleur reste à venir car un nouveau Texan va prendre le pouvoir en 2001 : le fils de George Bush, George Bush. Je sais bien ce que vous pensez : il n’a pas été élu démocratiquement car tout le monde croyait voter pour son père, en plus ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. D’abord on n’a pas de preuve, et puis qu’est-ce que ça fait ? Si les premiers mois de sa présidence furent difficiles, on a tout oublié grâce à un nouveau gros coup de bol : les attaques terroristes des bicots, le 11 septembre 2001. Et là, croyez-moi, c’est un festival de bonheur, George Bush retourna la situation d’une main de maître. Il déclencha deux guerres coup sur coup, fit passer le Patriot Act pour rabattre le caquet à tous ces intellos qui n’ont jamais fait de football américain, et assura sa réélection haut la main.
Les élections de 2008 furent les plus disputées et les plus surprenantes de toute l’histoire des Etats-Unis. Elles opposaient Jeb Bush, frère cadet de George Bush et gouverneur de Floride, à Hillary Clinton, l’épouse de William Clinton. Hillary Clinton imposa un virage à gauche au Parti Démocrate, et se révéla, il faut bien l’avouer, une oratrice remarquable. Elle se battait avec passion pour les minorités : pue-la-sueur, intellos, chicanos, tarlouzes, chinetoques, amish. Bizarrement, elle avait le soutien d’une bonne partie des négros. Mais ce furent ses prises de position féministes qui propulsèrent Hillary Clinton en tête des sondages : partout dans le pays, on ne comptait plus les défilés de grognasses qui militaient pour le droit à l’avortement et au nudisme.
Jeb Bush était d’une trempe égale à celle de son aîné. Il n’avait pas fait le Vietnam, mais on disait que quand il était petit, il crachait sur les niakoués qui passaient à la télévision. Son programme était simple : réduction du déficit public, réduction des impôts, et donc réduction de l’insécurité. Il misait sur le bon sens de l’électorat populaire, sur le soutien de l’industrie et des milieux financiers. Il avait la totalité des médias dans sa poche. Mais les sondages donnaient Hillary Clinton allègrement gagnante. C’était du 65/35, pas moins. Le clan Bush se faisait du mauvais sang, et tout le Texas maudissait celle qui “voulait mettre l’Amérique dans sa petite culotte”, comme on disait alors. Les meetings et les débats télévisés se multipliaient. Jeb Bush parcourait le pays, inlassablement, et se montrait convaincant. Il parvint à réduire l’écart à 55/45 deux semaines avant les élections.
C’est alors que se produisit un événement tel qu’il ne s’en produit qu’aux Etats-Unis. L’avion de campagne d’Hillary Clinton fut détourné et s’écrasa sur une centrale nucléaire. La candidate ne fut pas tuée sur le coup, et l’Amérique eut le détestable loisir d’assister en direct à sa décomposition plusieurs heures durant. Al Qaïda revendiqua l’attentat. Dans une vidéo d’anthologie, les bicots baragouinaient qu’Allah ne permttrait jamais qu’une femme prenne le contrôle du pays le plus puissant de la planète. Le Parti Démocrate remplaça Hillary Clinton par le jeune et populaire Barack Obama, troisième négro à siéger au Sénat de toute l’histoire des Etats-Unis. Ce remplacement fit sensation, et le jour des élections, le monde retint son souffle.
Contre toute attente, Jeb Bush fut élu avec 80% des suffrages. Lors de sa première déclaration publique, Jeb Bush rendit hommage à Hillary Clinton, “even if she wanted to put America in her panties”. Puis il ajouta : “It’s not today that a big negro will take the White House !”
L’enquête sur l’attentat révéla que les terroristes, d’origine algérienne, étaient de nationalité française. En Amérique, les médias firent une campagne retentissante, clamant que les Français étaient tous des enfants de bicots car les bicots étaient allés jusqu’à Poitiers avant que Charles Martel ne les arrête. Le ton monta entre les deux pays, et le 20 janvier 2009, jour de son investiture, le président Jeb Bush déclara purement et simplement la guerre à ces salopards de frenchies. Trois semaines plus tard, après de violents bombardements sur les grandes villes de France, les Marines débarquaient en Normandie. L’armée française n’offrit que peu de résistance, et beaucoup d’hommes se rendirent sans combattre. Le 5 février 2009, le gouvernement français se montra compréhensif et collabora avec beaucoup d’obligeance.
Par le jeu des alliances, les autres pays de l’Union Européenne déclarèrent la guerre aux Etats-Unis. La Chine, l’Inde, la Corée du Nord, l’Iran, les pays d’Amérique du Sud, la Russie et les états d’Afrique de l’Ouest leur emboîtèrent le pas. Mais on n’allait pas se laisser intimider et le 10 février 2009, Jeb Bush déclencha l’opération “democratic typhoon”. Depuis les bases que l’Amérique avait patiemment installées partout dans le monde, de petits commandos agirent secrètement et liquidèrent la quasi-totalité des gouvernements du globe. Le 4 juillet 2009 fut proclamé “Annexion Day”. dans son combat pour la démocratie, Jeb Bush déclara qu’il avait toujours été inspiré par l’esprit du Texas, par David Crockett, Sam Houston et William Travis. En leur mémoire et pour unifier les peuples de la Terre en une seule et grande nation, il annonça que le Monde porterait désormais le nom de “République du Texas”.
Il avait fallu 164 années pour que les fiers texans réalisent leur rêve, un rêve de liberté, d’égalité, de fraternité. La planète Terre était à jamais pacifiée, et il n’y avait plus de négros, de face de terre cuite ni de bicots. Il n’y avait plus que des Texans, pour le plus grand bonheur des enfants.
Aujourd’hui, nous sommes le 11 septembre 2035 et Kevin Bush est notre président. Pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, l’Homme a rencontré des extra-terrestres. Ils ressemblent en tous points à des êtres humains, sont doués d’intelligence, de sentiments et ils ont bâti une grande civilisation. Mais on a sacré problème sur les bras : il sont des gueules de cafard.
Grégory Jarry (texte) et Otto T. (dessin)
Petite histoire du grand Texas / 2005
Editions FLBLB
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