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Archive mensuelle de février 2011

A la recherche du politique… un outil qui mesurerait l’état de consistance des énoncés

Tout un réseau d’énoncés institués comme légitimes (être citoyen, voter, etc.) et qui instituent des sujets, c’est-à-dire leur donnent consistance et donnent consistance à un échange de parole qui permettrait de faire évoluer une action commune dans des rapports de force en assurant un lien social : ça serait ça, la politique !

L’état d’envoûtement d’une société
Quand ce réseau d’énoncés se transforme en axiomatique : il s’agit alors de jouer de ces discours afin de donner l’illusion de la politique, alors que les pouvoirs sont en réalité dissimulés dans d’autres lieux.
Mesurer le décalage entre ce réseau d’énoncés et son état de consistance révèle la puissance de dissimulation ou l’état d’envoûtement d’une société.
Par exemple : « être citoyen » devrait donner consistance à des pratiques comme « voter » : or taux d’abstention record en raison d’une incapacité à croire à l’action du vote, etc.
En parallèle, quels énoncés peuvent provoquer le désir ?
Où est-ce qu’un sujet trouve consistance pour assurer le dialogue et le lien social ?
Le premier pas de l’enquête consisterait à mettre en parallèle des réseaux d’énoncés en construisant un outil qui mesurerait leur état de consistance, c’est-à-dire leur capacité à assurer le politique :
- les énoncés institués comme légitimes pour faire de la politique mais dont l’état de consistance est déliquescent
- les énoncés dissimulés ou non qui sont les véritables lieux des pouvoirs qui donnent consistance aux sujets.
- les énoncés nouveaux qui apparaissent hors de ces lieux
Quand les énoncés politiques légitimes sont en déliquescence, surgissent les morts-vivants.

Le cynisme
Il est proportionnel au décalage entre l’investissement libidinal de valeurs dont nous sommes les héritiers et le fait que les énoncés qui les soutiennent ont été détournés ou effacés pour être rendus inopérants.
- la mauvaise conscience
- la question de la parodie

Les lieux de vie qui se segmentarisent et se transforment en lieux de rabattement
Faute d’assurer le lien social et politique, les énoncés déliquescents entraînent des phénomènes de repli.
La famille et le couple avec ses logiques névrotiques qui redoublent de violence.
L’amitié des entre-soi, tout en jouant sur le terrain du désir mimétique et donc lieu du narcissisme exacerbé.
Des communautés dites religieuses, sont en général convoquées et présentées comme permettant de retrouver d’ultimes catégories d’énonciation du sens et des valeurs.
Mais ces énoncés semblent incapables de redonner consistance aux sujets déconstruits d’aujourd’hui.
Faute de prendre consistance dans ces derniers espaces, amitiés, famille, communautés religieuses, des tributs apparaissent autour de mondes nouveaux ou archaïques plus ou moins contaminés et contenus par le capitalisme : mouvements nationalistes, sectes, etc.

En parallèle, les morts-vivants peuplent le monde
1) Alors faites du sport. Le sport qui répond au désir eugénique de la performance et permet de reconstituer du lien social autour d’enjeux de classement (W ou le souvenir d’enfance / Georges Perrec).
2) La psychanalyse pour apprendre à jouer de l’énonciation et des énoncés (jeu de lego à construire et déconstruire) dans un scepticisme indolent en assurant une position narcissique douce.

Le désir emprisonné dans les machines capitalistes, le discours de la cybernétique
Le discours de la cybernétique constitue un nouveau lieu de rabattement du désir. Dans un monde où le politique est décomposé et où les identités se cherchent, il propose de nouvelles croyances qui justifient la libération des flux du capital et associent scientisme et libération personnelle.
Les coachs et les sectes prolifèrent : PNL, Rael, scientologie…
S’interroger sur l’étrange parallélisme entre les pratiques de libération sociale des années 60, 70 et les pratiques libérales, comme si chaque question politique de refonte du lien social se transformait à chaque fois en sa parodie narcissique et cauchemardesque (Vivre et penser comme des porcs / Gilles Châtelet) .
Or :
« C’est en quoi les deux critiques du sujet proposées respectivement par les cybernéticiens et les philosophes « de la différence » sont diamétralement opposées : pour ceux-là, il s’agit de déplacer la maîtrise rationnelle de l’entropie depuis la volonté individuelle où l’avait logée le libéralisme kantien vers une instance panoptique et acentrée (qu’on l’appelle réseau ou néguentropie), de ne plus tenir compte de ce mythe de l’intériorité qui aurait trop longtemps ralenti les sociétés développées, tandis que selon ceux-ci, l’idéologie historique de la « conscience individuelle » et les sciences de la Psyché qu’elle a fait naître nous empêchent d’accéder aux flux collectifs qui nous composent, aux sujets multiples que nous abritons, aux identités nomades ou toujours-déjà décalées dont nous sommes faits. » (Cybernétique et « théorie française » : faux alliés, vrais ennemis / François Cusset).
Si le désir circule sur cette ligne frontière, bien qu’elle oppose deux univers si différents, quelles tactiques pour le refaire passer du côté de la politique ?

Le potentiel des morts-vivants
Etant donné la quantité de désir capturé ou évidé, il y a une puissance extraordinaire en réserve à faire partir des lignes de fuite dés qu’une machine de guerre arrivera à se brancher sur ce « peuple qui manque ».
Risque fasciste ?

Les nouveaux lieux d’une énonciation résistante et de la politique
La différence entre groupe sujet et groupe assujetti, la transversalité :
« (…) Toute cette analyse prend son sens en fonction de la distinction que Guattari propose entre groupes assujettis et groupes sujets.
Les groupes assujettis ne le sont pas moins dans les maîtres qu’ils se donnent ou qu’ils acceptent, que dans leurs masses ; la hiérarchie, l’organisation verticale ou pyramidale qui les caractérise est faite pour conjurer toute inscription possible de non-sens, de mort ou d’éclatement, pour empêcher le développement des coupures créatrices, pour assurer les mécanismes d’autoconservation fondés sur l’exclusion des autres groupes ; leur centralisme opère par structuration, totalisation, unification, substituant aux conditions d’une véritable « énonciation » collective un agencement d’énoncés stéréotypés coupés à la fois du réel et de la subjectivité (c’est là que se produisent les phénomènes imaginaires d’œdipianisation, de surmoïsation et de castration de groupe). Les groupes-sujets au contraire se définissent par des coefficients de transversalité, qui conjurent les totalités et hiérarchies ; ils sont agents d’énonciation, supports de désir, éléments de création institutionnelle ; à travers leur pratique, ils ne cessent de se confronter à la limite de leur propre non-sens, de leur propre mort ou rupture. Encore s’agit-il moins de deux sortes de groupes que de deux versants de l’institution, puisqu’un groupe-sujet risque toujours de se laisser assujettir, dans une crispation paranoïaque où il veut à tout prix se maintenir et s’éterniser comme sujet ; inversement,
« un parti, autrefois révolutionnaire et maintenant plus ou moins assujetti à l’ordre dominant, peut encore occuper aux yeux des masses la place laissée vide du sujet de l’histoire, devenir comme malgré lui le porte-parole d’un discours qui n’est pas le sien, quitte à le trahir lorsque l’évolution du rapport de forces entraîne un retour à la normale : il n’en conserve pas moins comme involontairement une potentialité de coupure subjective qu’une transformation du contexte pourra révéler ». (Exemple extrême : comment les pires archaïsmes peuvent devenir révolutionnaires, les Basques, les catholiques irlandais, etc.) Il est vrai que si le problème des fonctions de groupe n’est pas posé dès le début, il sera trop tard ensuite. Combien de groupuscules qui n’animent encore que des masses fantômes ont déjà une structure d’assujettissement, avec direction, courroie de transmission, base, qui reproduisent dans le vide les erreurs et perversions qu’ils combattent. L’expérience de Guattari passe par le trotskisme, l’entrisme, l’opposition de gauche (la Voie communiste), le mouvement du 22 mars. Le long de ce chemin, le problème reste celui du désir ou de la subjectivité inconsciente : comment un groupe peut-il porter son propre désir, le mettre en connexion avec les désirs d’autres groupes et les désirs de masse, produire les énoncés créateurs correspondants et constituer les conditions, non pas de leur unification, mais d’une multiplication propice à des énoncés en rupture ? La méconnaissance et la répression des phénomènes de désir inspirent les structures d’assujettissement et de bureaucratisation, le style militant fait d’amour haineux qui décide d’un certain nombre d’énoncés dominants exclusifs. » (Trois problèmes de groupe / Gilles Deleuze). Alors ? Faire des groupes à partir des lieux où nous sommes déjà ? Et se multiplier ?
Publié dans l’Anti-OEdipe en question / novembre 2009
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Rhizome et créolisation, une poétique / Rencontre de l’Unebévue avec Edouard Glissant / Mayette Viltard / Marie-France Basquin

Le 7 février 2009, à l’occasion de la parution du livre qu’il venait de publier, avec Patrick Chamoiseau, l’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, aux éditions Galaade, Edouard Glissant a accepté de venir à Place Publique, une activité de l’école lacanienne de psychanalyse, organisée ce jour-là par Ninette Succab, Marie-France Basquin, et Mayette Viltard. Sont publiées ici la présentation de la rencontre, la première question adressée à Edouard Glissant, et sa réponse. L’intégralité de cette rencontre est en vidéo sur le site :
http://www.unebevue.org/unebeweb/unebeweb26/rencontre-avec-edouard-glissant/

Présentation de la rencontre, par Mayette Viltard
Puisqu’aujourd’hui, la Place publique rassemble des participants plus divers qu’à l’habitude, je vais vous dire que la Place publique était le nom d’une réunion qui se tenait le soir après la journée de travail dans un lieu qui s’appelait Saumery, et dont sont partis en errance quelques fous, débiles, et rêveurs, jusqu’à trouver un château en ruines qui s’appelait le Château de La Borde.
C’était le début des années cinquante, et à la sortie de la Deuxième guerre mondiale, cette poignée de personnes ne craignait pas l’utopie, bien au contraire. Leur propos était que vivent ensemble les groupes bigarrés des fous, exclus, errants, et autres anormaux avec d’autres éventuellement moins fous, et que de cette pratique naisse un changement de société.
Ils avaient une méthode. Certes, quelques-uns connaissaient Freud, de plus ou moins loin, car peu traduit, Lacan, pour avoir, pour certains, imprimé sa thèse sur une presse prêtée par Freinet à l’hôpital de Saint Alban, mais là n’était pas leur méthode. Leur repère était une méthode qu’ils appelaient la menthe à l’eau. Une pratique poétique. Ne rien prendre des systèmes, pas de savoir établi qu’on applique, prendre en compte le fétu, le débris, la brindille, le bout de rêve miteux, le caillou, la boîte de conserve, l’assemblage hétérogène et imprévu, car de ce point pouvait naître une modification, une métamorphose, sociale et de chacun. Leur poète était Francis Ponge. Cette utopie était de faire fonctionner ce que la société appelle un hôpital psychiatrique par une pratique poétique qui changerait, dissoudrait peut-être, les rapports d’aliénation, mentale et sociale.
C’était une époque où Lacan, pour parler de ses références à Freud, disait « La poétique de Freud », on en trouve des preuves dans ses Ecrits publiés en 1966. A la fin de sa vie, dans son séminaire l’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, Lacan a pu soupirer que le poète, tout comme Freud, tout comme lui-même, était un débile mental. La faiblesse du mental, même entretenue de petites menthes à l’eau, n’empêchait pas à coup sûr que l’ordre destructeur du Un règne en despote. Cependant… Pourquoi, disait Lacan ce même jour, pourquoi ne pourrait-on pas être apparenté à un poète plutôt qu’à un papa et une maman, sans doute la psychanalyse y gagnerait la chance de peut-être voir naître un signifiant nouveau. Mais concluait-il, il est difficile que les mots fassent les choses, que le symptôme s’évapore, difficile que sa propre pratique analytique tienne. Sans doute ajoutait-il, ne suis-pas assez poète ne suis-je pas poâte assez, citant là Pierre Jean Jouve.
Peut-être était-il arrivé à Lacan un grave accident, Lacan est devenu autiste disait Jean Oury. Félix Guattari et Lacan n’avaient pas pu maintenir leurs liens étroits lors de la parution de l’Anti-OEdipe, or quiconque a rencontré Guattari une seule seconde a pu ressentir combien il maintenait incandescents les rapports de la psychose et de la société. Le schizo comme analyseur social du capitalisme, le fou subissant une ségrégation analogue à la ségrégation raciale, développaient envers et contre tout une transversalité imprévisible d’où naissaient les orages. En tombant dès 1964, dans les rets de l’althussero-maoïsme, tandis que Laborde naviguait au loin dans les eaux bizarres de Socialisme ou barbarie, Lacan a peut-être perdu le schizo du XX° siècle, il est resté en compagnie du président Schréber. Du psychanalyste, socialement, surnage aujourd’hui principalement le psy, réclamé à tous les carrefours des prévisions de l’ordre du UN.
Pourtant, la rencontre de Guattari et de Deleuze avait fait surgir, en 1976, un texte, Rhizome.
En écoutant aujourd’hui un poète, peut-être pourrons-nous nous rencontrer, j’allais dire à la croisée de quelque chemin, – ma terre d’Aquitaine m’enferme -, nous allons à la rencontre d’un poète d’archipel, dont les chemins sont de ciel, de terre, et de mer, et qui debout sur une île, rencontre non pas une autre île, mais la Caraïbe tout entière. Là où je distingue quelques questions comme d’éventuels cailloux ramassés au bord du ruisseau traversant le pré, Edouard Glissant, dans l’inextricable de la brousse, trouve des coquillages.

Marie-France Basquin La première question que je vais vous poser, Edouard Glissant, sera une demande : repartir de l’évocation de Félix Guattari.
Dans un entretien que vous avez eu avec François Noudelman, en 2007, alors qu’il préparait une émission de France Culture pour présenter la Biographie croisée de GDeleuzeFGuattari de François Dosse, vous avez fait référence à la venue de Félix Guattari ) Bâton-Rouge, en 1988, où vous l’aviez invité, et vous avez évoqué son mode de présence aux autres, dans « une profusion charnelle d’une réalité qu’on palpe ensemble », disiez-vous, ce qui nous le rendait extrêmement vivant.
En 2005, une deuxième édition de son dernier ouvrage, Chaosmose, écrit en 1992, nous est parvenu. Ce texte propose, pour notre actualité, d’importantes lignes de devenir de sa pensée. Et pour amorcer notre débat, j’aimerais en citer quelques passages, à propos de la « production de la subjectivité » – titre du premier chapitre.
Comme vous le faites vous-même, Félix Guattari donne assez souvent une forme active, processuelle, aux substantifs, par exemple, subjectivation, et non subjectivité. Dans ce même mouvement, il me semble, vous proposez la créolisaion à partir de la créolité. La conception de Félix Guattari est ancrée pour une part dans la multiplicité de ses pratiques dans le social. Il parle d’une subjectivité plurielle, polyphonique : l’enfant, par exemple, ne dissocie pas le sentiment de soi du sentiment de l’autre. Son expérience relationnelle est d’emblée trans-subjective. Par ailleurs, cette subjectivité à l’état naissant, on ne cesse de la retrouver dans le rêve, le délire, l’exaltation créatrice ou le sentiment amoureux. Et se référant à son expérience de la clinique de La Borde, il parle de la création de foyers locaux de subjectivation collective. En effet, pour Guattari, les mouvements de subjectivation ne sont pas réductibles à un psychisme qui serait séparé des mouvements sociaux. Ils sont « traversants » ! Comme on le dit d’un appartement traversé de part en part par la lumière du dehors. C’est cela qu’il nomme des « singularités pré-personnelles » ou non-humaines.
il évoque alors, dans ce même texte, un certain nombre de bouleversements sociaux des années 1970 et 80 : Tien An Men, la Pologne, l’Iran… précisant que ces mouvements peuvent aussi bien mêler des aspirations émancipatrices, des pulsions rétrogrades, conservatrices, voire fascistes, d’ordre nationaliste, ethnique et religieux.
Alors, pour revenir à nos échanges ce matin, j’évoquerai rapidement quelques éléments de notre actualité. Oui, des murs se dressent toujours, comme autant de balises pour nos identités, comme des barrages aux déplacements, aux passages. Dans le social, je n’en parlerai pas davantage. Vous aviez vous-même écrit ce texte en 2007 : « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ». Dans les pratiques psychiatriques, des murs sont désormais construits pour isoler les malades jugés trop dangereux pour autrui. Cette ségrégation et enfermement de type policier sont en cours de mise en place. Dans la pratique de la psychanalyse, on a assisté à un « figement » des discours et des concepts, qui paralyse l’expression de toute singularité. Un comble ! Dans ce même mouvement, les thérapies se voient assignées à un rôle de normalisation des comportements.
Pour toutes ces raisons, pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Félix Guattari, du moins de quelques moments de votre relation, moments de croisements de vos trajectoires de pensée. Et je reviens à cet entretien que vous avez eu avec François Noudelman en 2007. Vous présentiez Guattari comme un penseur des villes, un homme qui se déplace, et vous-même comme un penseur archipélique, un penseur des îles. Puis vous le nommiez un « parlant », avec lui vous étiez emporté dans ce mouvement de la parole, dans la même excitation de l’imprévisible.

Edouard Glissant (transcription non-revue par l’auteur) D’abord je vous remercie de m’avoir invité à discuter avec vous. Je souhaite que la discussion soit la moins ordonnée, la moins systématique possible et que nous prendrons plaisir à errer à notre tour.
En ce qui concerne Félix Guattari, je crois que les gens qui l’ont fréquenté ont fait l’expérience d’une sensation ou d’un sentiment très rare, c’est-à-dire, en ce qui me concerne, d’un rapport tellement multiple, au fond tellement diversifié, à un autre, qu’il est pratiquement impossible de sérier ou de raisonner la nature de ce rapport. C’est vrai que la fréquentation de Félix avait quelque chose d’animal. C’est vrai que l’intellectualité des échanges qu’on pouvait avoir avec lui était une intellectualité brûlante et peu convertible en propos sages et convenables. Il me semble – je vais peut-être dire quelque chose qui vous étonnera – il me semble que l’Anti-OEdipe et Mille Plateaux sont beaucoup plus sages que ne l’étaient Guattari et Deleuze, dans leur nature et dans ce que nous pouvons appeler leur être. Ça, c’est la première remarque que je pourrai faire.
La seconde, c’est que la notion de rhizome est, peut-être, celle qui nous a le plus rapprochés. Chez Deleuze et Guattari, la notion de rhizome, l’image du rhizome, servait à approcher – non pas à définir, mais à approcher – des modes de fonctionnement de la pensée, des modes de fonctionnement possibles de la pensée, vous le savez, ce n’est pas la peine que je développe ce point. Ce qui m’a tout de suite intéressé dans ce rhizome c’est qu’il pouvait servir à approcher des modes, non pas de fonctionnement de la pensée, mais des modes de l’identité. C’est pourquoi j’ai, à partir de cette notion… il y a eu un petit livre, Rhizome, qui a précédé Mille Plateaux, et qui ensuite s’est intégré dans Mille Plateaux. Donc, cette notion de rhizome avait eu une particularité, une singularité à l’intérieur même du développement et des errances de Guattari.
Pour moi c’était une notion, ou une image, ou… une machine, qui illustrait bien les drames et les ouvertures des identités. J’ai été tout de suite sensible à la notion que l’identité-racine-unique est une identité qui tue autour d’elle. Bon, c’était la carotte de ma pensée sur ce plan… et que le rhizome, au contraire, était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence des racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante.
Ça a été extrêmement important pour une grande partie des habitants de cette planète, parce que si des régions du monde, comme par exemple les régions occidentales, enfin… qu’on appelle l’Occident, se sont, disons, organisées autour de conditions humaines fondamentales pour ces régions, la personnalité et la permanence de l’unité sociale, qu’on a appelé la nation, ou… etc., et qu’on ne s’est pas aperçu… mais on en a souffert, que les conditions mêmes d’existence, ou de définition, ou d’aspiration à cette unité de la personne et de cette unité de la communauté, qu’on pouvait arriver à une « acceptation de l’autre », parce que la définition même de la personnalité et la définition même de la communauté supposaient l’exclusion de l’autre.
C’est un point de vue qui est intéressant parce qu’il y a une grande partie des humanités qui ne s’est pas constituée à partir de ces exclusions de l’autre, mais de l’intégration, plus ou moins difficile, et souvent, souvent dramatique de l’autre. C’est le cas des sociétés qui ont été déportées dans d’autres pays, comme les sociétés de l’Afrique Sub-saharienne vers les Amériques – non seulement les Amériques du Nord, comme les Etats-Unis, mais la Caraïbe et les Amériques su Sud, comme le Brésil – et la question se posait à ce moment, étant donné cette errance fondamentale : comment concevoir l’agrégation de l’être au plan d’une « individualité » et l’agrégation de l’être au plan d’une « communauté » ? Il est certain que, dans ces cas-là, il ne pouvait être question du même processus que ce qui s’était passé en Occident, c’est-à-dire la constitution de nations et, à l’intérieur de la nation, la constitution, le progrès d’une humanité descellée en individualités, le remplacement par exemple du clan par le phénomène social de la famille, la famille qui est une tentative d’agrégation, à la fois de l’unité communautaire et de l’unité individuelle, etc… tout ça n’était pas possible dans le cas de, par exemple, de la formation des sociétés dans les Amériques. Je ne parle pas des Amériques blanches, moi je fais la différence entre trois sortes d’Amériques – je ne suis pas le seul à faire cette différence – il y a l’euro-américain, c’est l’Amérique du Nord, le Canada, les Etats-Unis, et il y a la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique des origines, ceux qu’on appelle les Indiens, les Mayas, les Aztèques, etc., et puis il y a la néo-américa, c’est l’Amérique créole, c’est-à-dire l’Amérique de la contagion, de la contamination, de la créolisation, c’est-à-dire la Caraïbe, le Brésil, etc. Il est certain que ces trois Amériques interfèrent et s’interpénètrent, se combattent, se dominent, etc. Aux Etats-Unis c’est l’euro-américain qui domine la méso-américa et qui domine aussi la néo-américa et par exemple au Mexique c’est l’Amérique de la néo-américa, c’est-à-dire l’Amérique créole de l’établissement mexicain qui domine et qui combat la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique du Chiapas, etc.
Donc, il y a un mouvement. Mais l’essentiel – pour ce qui concerne ma réponse, qui ne pouvait être courte, à votre question -, l’essentiel c’est que peu à peu s’est accréditée l’idée qu’on ne peut pas considérer la personnalité et on ne peut pas considérer la communauté de la même manière selon les histoires que l’on a subies. C’est-à-dire que cela pose deux questions redoutables : est-ce qu’il y a une thérapeutique valable pour tous ? Est-ce qu’il y a une vérité universelle ? Ces deux questions, vous savez que moi j’y ai répondu par la négative, mais je ne prétends pas que cette réponse soit la seule valable.
Le rhizome est l’élément qui relie toutes ces questions et toutes ces tentatives de réponse. Et par conséquent, je pense que… pas la conclusion… mais le développement le plus…, le moi… radical, ou le moins… totalitaire que l’on puisse faire à ce genre de questions et de situations, identité-racine-unique et identité-rhizome, c’est de dire que nous pensons et nous ressentons, en ce moment, en fonction d’une totalité. C’est-à-dire que l’anti-totalitaire, c’est une totalité. C’est la totalité de Tout-Monde, parce qu’elle est faite de diversités et de constitutions rhizomiques, et, du coup, du même coup, je pense que tout ce qui intéresse la vie et les soubresauts de l’esprit et de la sensibilité ne peut être aujourd’hui envisagé que dans le cadre d’une poétique du Monde, d’une poétique de Tout-Monde. Voilà ce que je voulais répondre.
Publié dans l’Unebévue n°26 / automne 2009
voir également sur le Silence qui parle : la Lézarde
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Fragment(s) subjectif(s), un voyage dans les Iles enchantées nietzschéennes / Stéphane Nadaud

Toute saisie de l’oeuvre de Nietzsche – ou de n’importe qui d’autre mais c’est celui à la hauteur duquel je me situe – oblige ainsi à repenser une théorie du (des) sujet(s). Ce point de méthode doit nous pousser à démonter la distinction que l’on a coutume de faire, lorsque l’on parle d’oeuvre et d’auteur (notamment pour une oeuvre qui see donne de façon aussi disparate que celle de Nietzsche), entre le tout et la partie, et donc à repenser ce qu’on appelle classiquement le fragment. Jaspers donne une image parlante : « Servons-nous d’une comparaison. L’oeuvre de Nietzsche se présente à nous comme un chantier. On a fait sauter le flanc d’une montagne ; les pierres, déjà plus ou moins taillées, donnent à penser que nous sommes en présence d’un tout. Mais l’oeuvre pour laquelle cette explosion a eu lieu n’a pas encore été élevée. Que l’oeuvre soit restée un amas de décombres, ne semble cependant pas avoir empêché Nietzsche d’entrevoir les possibilités d’arrangement ; de nombreux fragments se répètent sous des formes innombrables, qui n’offrent que peu de changements entre eux, d’autres apparaissent comme des formes précieuses, uniques, comme s’ils eussent dû constituer quelque part une pierre d’angle ou une clef de voûte. On ne reconnaît les divers fragments qu’en les comparant minutieusement entre eux à partir de l’idée de l’ensemble de l’édifice. On ne saurait dire avec certitude que celui-ci soit unique. Il y a, semble-t-il, plusieurs possibilités de construction à s’entrecroiser ; on se demande parfois s’il manque quelque chose à un fragment ou s’il répond à une autre idée de l’édifice ». (1) La question posée est celle de la bonne méthode permettant de faire quelque chose de cet amas – ce que l’on appelle l’oeuvre de Nietzsche. Faut-il s’intéresser à chaque fragment individuellement ? Mais c’est alors prendre le risque de perdre de vue l’ensemble, l’édifice que l’on suppose qu’il composait (ou pourrait composer) avec les autres. faut-il s’obnubiler à reconstruire l’édifice à partir des fragments à notre disposition ? Mais c’est alors prendre le risque d’en construire un qui serait uniquement le nôtre et de tenir celui de Nietzsche pour un idéal. Dès lors, pour ne pas se perdre dans ce type d’errances et de ratiocinations, la piste que je propose, fortement inspiré par Foucault que je suis, sera la méthode généalogique : elle consiste à considérer que l’édifice en question n’a même pas été construit par Nietzsche lui-même, même si le lecteur se doit de le supposer, un temps seulement, comme tel. Il ne s’agit pas d’un paradoxe,, mais d’une saisie méthodique. Le lecteur de Nietzsche doit se considérer (car il l’est) comme se retrouvant exactement dans la même position que Nietzsche lui-même lorsqu’il écrivait – pensait – ce qu’il écrivait – pensait. Le lecteur (le généalogiste) se retrouve, face à tous ces fragments, dans la position du compositeur : compositeur au sens de l’imprimerie, la composition consistant à mettre côte à côte, à agencer des pièces de métal pour préparer la plaque d’impression ; mais aussi, compositeur au sens musical du terme, le compositeur qui crée – qui invente si l’on veut – un agencement, un montage de notes inédit et nouveau composant le morceau achevé. Composition, donc, et pas recomposition : car aucun tout ne préexiste à celui que le lecteur compose avec le matériel que lui a laissé Nietzsche. Autrement dit, le jeu consiste à ne pas croire qu’il s’agit de recomposer un tout qui aurait préexisté, même si l’on considère un instant, juste un instant, que ces fragments dussent composer un tout. Il s’agira donc, dans un premier temps et dans un premier temps uniquement, de croire à l’unité de Nietzsche, comme étant le tout sous lequel sont rassemblés les fragments qui lui sont attribués – et, de fait il s’agit d’une position facile (trop facile) à tenir, car ces fragments ont effectivement été écrits par un individu dont le nom de baptême était Nietzsche. Et s’il existe un risque, quand on se saisit des fragments qu’il a laissés, de perdre l’Auteur Nietzsche, le plus grand risque est au contraire de ne pas réussir, lorsqu’il le faut, à lâcher l’Auteur – à lâcher le sujet.
Car cette croyance en l’unité de Nietzsche devra être dans un second temps oubliée – totalement oubliée - au profit de l’édifice que l’on compose non pas à la place de Nietzsche, mais avec Nietzsche. Cette seconde posture est autrement plus difficile à tenir, car il s’agit de se confronter à une sorte d’infidélité envers l’auteur, d’affirmer sa subjectivité au risque de faire totalement disparaître Nietzsche. Mais cette affirmation subjective est illusoire, car d’infidélité il n’y aurait qu’à croire que Nietzsche avait déjà construit un édifice que la seule tâche du compositeur serait de relever de ses ruines – de reconstruire -, d’illusion il n’y aurait qu’à présumer que l’affirmation de son individualité serait plus pérenne que l’affirmation, préalable, de celle de Nietzsche. Il faut donc se garder, après avoir commencé à monter cet édifice, de l’attribuer à Nietzsche, ou à soi-même. C’est le point essentiel : ce n’est pas parce qu’on ne prête pas cet édifice à Nietzsche qu’il faut se l’approprier ! Et c’est ici que le généalogiste se doit d’être à la hauteur de Nietzsche – qu’il doit être aussi fort. Car il ne doit pas prendre l’effacement de l’auteur pour un exhaussement de lui-même. Et si Nietzsche n’avait pas, lui-même, construit l’édifice en question, s’il était, lui aussi, un généalogiste face à tous les fragments qu’il écrivait – qu’il pensait -, je (le lecteur) suis dans la même position et l’édifice que je monte, à partir de ces fragments, ne m’appartient pas plus qu’il n’appartient à Nietzsche. Bien plutôt, le lecteur de Nietzsche (ou de quiconque qui a laissé une oeuvre, même finalisée, c’est-à-dire en fin de compte que des fragment(s) qui sont, on le comprend d’ores et déjà, nécessairement subjectif(s) doit accepter qu’au sein de la rencontre qu’on appelle habituellement l’oeuvre, ces deux pertes (ces oublis) subjectives (celle de Nietzsche et celle du lecteur que je suis) sont consubstantielles. C’est cet édifice, cette rencontre, que j’appelle fragment(s) subjecti(fs).

Ce livre sera un voyage en bateau où je veux tenir la posture d’Ismaël et non celle d’Achab, une expédition qui poursuivra sur la route (maritime bien entendu) qui s’ouvre à partir de ce port d’attache. La mer (ou l’océan) sur laquelle se jette ce navire est celui que Deleuze-Guattari appelle(nt) plan de consistance, d’où apparaissent, vagues éphémères et éternelles, les fragment(s) subjectif(s) qui, lors des calmes alizés, lèchent sa proue et qui, lors des violentes tempêtes, inondent le pont et l’emportent, bateau ivre, dans les sombres abîmes. Quitter le territoire du Sujet pour se perdre dans l’océan des subjectivités, tel est le présent voyage. Peut-être le navire croisera-t-il, à l’instar de Melville, quelques-unes des îles enchantées (2). J’ai déjà une vague idée, guidé par la carte que fut ma thèse de philosophie d’où est tiré cet ouvrage, de la voie qu’il est possible de parcourir (3). Mais ce voyage sera, forcément, plein de surprises et de découvertes que je n’imagine pas encore. Et, après la rude traversée (ou même pendant, selon l’envie, la fatigue, ou la simple nécessité de ravitaillement), peut-être sera-t-il possible de faire halte dans telle ou telle île, plus ou moins grande, plus ou moins sauvage, peuplée, déserte, connue ou inédite… par-delà la douceur nodale des Borromées… la vigueur enchantée de l’Hyperborée…
Ce voyage est tout autant pratique que théorie. saisissant les vagues, ces fragment(s) subjectif(s) qui sont le nom que je donne au concept permettant de se saisir de l’instant de la rencontre qu’est l’expérience d’un processus de subjectivation désindividualisant au seuil de l’éternel retour, devenu le navire lui-même, je (l’écrivain, le lecteur) les embrasse, ces vagues, de tout mon corps, trempé jusqu’aux os par leur vigoureuse liquidité, moi le vaillant navigateur, le fort navigateur, car je sais que seuls les plus puissants peuvent ce type d’expérimentations, car seuls eux le veulent : seuls les plus forts peuvent, à la fois, être dans le fragment(s) et le tout, car ils sont, eux-mêmes, et fragment(s) et tout.
Stéphane Nadaud
Fragment(s) subjectif(s), un voyage dans les Iles enchantées nietzschéennes / 2010
voir également l’Unebévue
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1 Karl Jaspers, Nietzsche, introduction à sa philosophie, pp. 11-12, Paris, Gallimard (1950) coll. Tel, 2000.
2 « Prenez vingt-cinq amas de cendres disséminés ça et là sur un terrain vague de banlieue, prêtez à quelques uns d’entre eux des proportions de montagne et faites du terrain vague une mer, vous aurez alors une juste idée de l’aspect général des Encantandas ou Iles Enchantées », in Oeuvres tome IV, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 2010, p. 345. « En chanté », c’est aussi la façon dont Jacques Demy imagine que le ciné est fait.
ici irruption intempestive du Silence qui… chante :) :
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3 Stéphane Nadaud, Lecture(s) de Nietzsche, théorie et pratique du fragment(s), thèse pour le doctorat de philosophie sous la direction d’Alain Brossat, Université de Paris 8, soutenue le 11/06/2009. Je remercie Nicolas Berloquin de l’avoir mise à disposition sur internet où elle est téléchargeable à l’adresse suivante : http://www.lepoulsdumonde.com/lecture_s_de_nietzsche/
Elle est également visible sur le Silence qui parle :
1ère partie / 2ème partie / 3ème partie

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