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Archive mensuelle de décembre 2008

Grèce : le vent de la rébellion et du soulèvement populaire

Entretien avec Yannis Androulidakis, secrétaire de l’Union internationale grecque, ESE (Anarcho-syndicaliste)

Est-ce que des manifestations de protestation ont eu lieu en dehors d’Athènes?
Les émeutes ont éclaté partout en Grèce. Même dans les petites villes, dans tous les départements du pays, il ya eu des manifestations, mais il suffit de voir les émeutes contre la police. Je cite Thessalonique, les 3 grandes villes de Crète (Héraklion, La Canée, Rézymno), Yannena, Agrinio, Patras et de Komotini (deux villes où ont eu lieu des opérations conjointes entre la police et les groupes néo-nazis), Larissa (où un garçon de 14 ans fut inculpé en vertu de la loi antiterroriste), Trikala, Kerkyra, Lesbos, et ainsi de suite.

Où eurent lieu les plus grandes mobilisations ?
À Athènes, il y eut de nombreuses manifs appelées tous les jours par divers groupes, ou même par Internet ou par SMS. Les élèves du secondaire se rassemblent tous les jours dans toute la ville autour des postes de police. Au coeur de la ville trois universités (Ecole Polytechnique École d’économie et de l’École de droit) sont occupées par des militants et on peut dire que ces trois lieux forment la réelle coordination du mouvement à laquelle se réfèrent les adultes. En ce qui concerne les étudiants en milieu scolaire, on constate des formes inédites d’organisation, horizontales et de grande ampleur. Actuellement, il ya environ 800 instituts occupées en Grèce.

Peut-on parler de soulèvement populaire ou est-ce exagéré ?
Non seulement on peut parler d’un soulèvement populaire, mais il s’agit de la plus grande rébellion en Grèce depuis au moins fin 1965, probablement l’une des plus grandes révoltes dans le monde occidental depuis Mai 68 à Paris. Il convient de noter que ce n’est pas une rébellion de « militants », bien que le mouvement de la gauche, extrême gauche et en particulier les anarchistes sont très forts dans le pays. Ce n’est même pas un mouvement de marginalisés (comme à Los Angeles en 1992 et Paris en 2005), ni une révolte de la « jeunesse ». Des Personnes de tous âges et de différentes couches sociales sont sortis dans la rue, face à la police. Au point que le « black bloc » (très fort en Grèce), semble être une force modérée dans la rue. Il s’agit de la colère sociale accumulée depuis de nombreuses années, malgré 34 ans de République en Grèce, qui s’est exprimée dans la rue.

Quel est le rôle joué par les étudiants à l’origine de la protestation ?
Il est difficile de distinguer les différents groupes sociaux. Les lycéens de 14-16 ans sont peut-être les plus visibles. Ils sont chaque jour sur la rue, font 2 ou 3 manifestations et attaquent tous les jours plusieurs postes de police. Parfois, nous allons les accompagner par peur de laisser des enfants en face d’hommes armés. C’est une nouvelle politisation qui parfois ne partage pas les mêmes craintes que nous au sujet de la violence populaire. Ce que nous appelons en Grèce « l’ignorance du danger. » Les étudiants, quant à eux, entendent rejoindre cette rebellion avec leurs spécificités et seront peut être le prochain « phare » du mouvement.

Les jeunes sont au cœur de la contestation ? Quel est le poids des diverses composantes de la lutte (anarchistes, communistes, etc) ?
Toute personne qui affirme que ce mouvement est « dirigé » est un menteur. Même si elle a été allumée par des anarchistes à Athènes, cette rébellion a été suivie spontanément par toutes les identités politiques. Les idées et les collectifs anticapitalistes ont été renforcés ces jours-ci. Nous pourrions distinguer les trois universités occupées d’Athènes, en disant que la Polytechnique est dans les mains des anarchistes « puristes » (ce qui ne signifie plus grand chose maintenant), l’École d’économie est un lieu où l’anarchisme-lutte des classes est très présent (les comités de travailleurs y ont été très présents pour aller dans les lieux de travail et discuter avec les travailleurs) et la Faculté de droit réunit la plus grande partie de l’extrême gauche. Reste à ajouter que pour ce qui est de la gauche parlementaire, le Parti communiste (stalinien toujours) dénonce la rebellion des « provocateurs », tandis que la partie « Synaspismos » (Gauche européenne), participe à la manifestation, sans être partie prenante d’aucune structure dans le mouvement.

Comment tu évalues la suite de la récente grève générale ?
La seule centrale du pays, la GSEE (Confédération générale des travailleurs de Grèce), est historiquement coupable pour son absence dans ce mouvement. Cette absence de la plus grande rébellion de ces 50 dernières années indique la débâcle et l’échec du syndicalisme et de l’État bureaucratique. La grève du 10 Décembre a été proclamée avant l’assassinat du camarade Alexandros, pour réclamer des mesures contre la crise. Ensuite, la GSEE a dû décider (après une demande du Premier ministre) d’annuler la manifestation et de ne pas participer au meeting ! Ce comportement va à l’encontre des intérêts populaires et ouvriers, c’est un pas en avant sur la voie de la collaboration de classe, contre la lutte des classes. Nous dénonçons cette politique de trahison de la GSEE et réitérons le besoin urgent d’une nouvelle confédération syndicale en Grèce. Je voudrais ajouter que, malgré la GSEE, des dizaines de milliers de personnes ont marché à Athènes et ailleurs, grâce aux liens entre collectifs ouvriers, entre syndicats de certaines professions. La participation à la grève a également été très grande, étant donné qu’une grande partie du processus de production avait déjà été réduite dans le pays.

Quel est le rôle joué par les médias grecs ? Au niveau international, les médias parlent de « hooliganisme ».
Les médias ont une fonction de « voile noir ». De nombreuses publications ont mentis sur le « vandalisme » qui n’a jamais existé (bibliothèque nationale « brûlée » académie détruite, pourquoi pas demain la « démolition » du Parthénon) ou la propagation « des rumeurs qu’il y ait un passager tué par une pierre ». Le lendemain, ils disent « Hum, oui, ce n’est jamais arrivé … Il arrive que… vous voyez… dans le désarroi de la nuit dernière… nous avons eu de telles informations. » La réalité est (personnellement je peux vous l’assurer étant journaliste professionnel), que ces « informations » viennent de la police tous les jours sans que les medias se livrent à la moindre vérification… D’autres fois, les médias parlent d’une « arrivée secrete d’anarchistes de France, d’Espagne et d’Italie déjà en route pour aider les anarchistes grecs (sic) ». Mais qu’attendre d’autre de médias officiels dont les propriétaires sont les tenants de cette politique économique capitaliste qui a motivé cette rébellion ? Ajouter que les attaques de la police au cours de ces journées (tir en l’air, la torture, etc.) ne sont pas évoquées.

Est-ce un comportement habituel de la police grecque ? (Il est dit en Espagne qu’elle est très permissive)
Permissive ? Le commissaire du Conseil de l’Europe T. Hamarberg (je suppose que ce n’est pas un anarchiste…) a dénoncé la violence excessive et permanente de la police grecque, dans la mesure où elle jouit de l’impunité devant les tribunaux. Enfin, il a été proposé le désarmement de la police grecque pour des raisons de sécurité. Depuis l’assassinat du camarade Alexandros (6 décembre au soir), il y a eu 400 tirs « en aveugle » qui ont fait chaque jour des dizaines de manifestants blessés par la police. Je ne peux pas imaginer ce qu’ils auraient fait si elle n’était pas « permissive » …

Que peut-on penser de l’assassinat de ce jeune homme de 15 ans ? Est-ce le début d’une augmentation de la répression ?
Le compagnon Alexandros n’est pas la première victime de violence policière en Grèce. Depuis la transition politique (1974), nous avons environ 100 tués par la police. Des militants, des immigrants, des Tziganes, des jeunes, des handicapés, y compris un enfant ! Il y a trois ans, la police a pris d’assaut le quartier Exarheia qui a une longue histoire militante. Mais nous ne devons pas oublier que la répression étatique est de plus en plus liée à répression économique, à la pauvreté, aux licenciements. Dans une Europe qui exige 70 heures de travail par semaine pour les travailleurs, la répression est le seul « argument » des employeurs et des états. Par conséquent, nous sommes dans une période de grande répression dans le monde entier.

Le syndicat que tu représentes demande la démission du gouvernement grec ?
Tout d’abord, il faut dire que le syndicat ESE Athènes ne dispose pas de structures d’initiatives en dehors de ce qui se passe sur le terrain. Nous avons suspendu toute la « vie organique » de l’organisation. Nous ne sommes pas un parti qui va s’organiser séparément de la révolte. Nous sommes un morceau de la révolte, notre vie est l’activisme dans les professions et les collectifs. Nos revendications sont celles des assemblées. Quant à votre question, ESE ne croit pas en général qu’un changement de gouvernement peut changer notre vie. Nous avons besoin d’un changement de système économique. L’assemblée de l’école économique occupée a demandé le désarmement de la police et la suppression des forces spéciales. Après tout, si le gouvernement tombe, ce sera parce que la révolte aura montrer que les gens ont la possibilité de pouvoir gagner.

Comment le mouvement anarchiste agit-il dans les divers lieux et dans les luttes et les protestations ?
Les anarchistes étaient les premiers qui ont déclenché la révolte, la nuit du meurtre d’Alexandre. Ils ont participé à toutes les actions dans la rue et appuyés la colère et la violence des gens envers les banques, les multinationales et de la police et non pas contre de petits magasins ou des voitures. Nous ne devons pas oublier que la police secrète a fait des efforts pour transformer les troubles en une « violence aveugle ». Mais ils n’ont pas été couronnés de succès. D’autre part, il y a des anarchistes actifs dans toutes les professions. Personnellement, je fais partie d’un noyau qui pousse les travailleurs à s’engager ouvertement dans les occupations comme c’est le cas, visible, dans l’occupation de la Escuelade Economics.

Comment la Grèce est-elle affectée par la crise économique ?
Avant même la crise, la situation en Grèce a été très difficile même si, à partir de 1996, les politiciens parlaient de « puissance grecque », se référant au centre des affaires dans les Balkans, aux Jeux Olympiques. Le salaire minimum ne dépasse pas 650 euros, alors qu’il y a une grande insécurité, en particulier parmi les jeunes. La plupart des gens et les familles ont des dettes importantes en raison de l’effondrement des banques dans l’économie grecque. Après le krach, les patrons ont commencé « à réduire les coûts », ce qui a accru l’incertitude, mais aussi la colère de la population.

Pensez-vous que ces faits sont aussi liés à la crise capitaliste ?
Comme je l’ai dit, oui. La crise a accru l’angoisse et la colère de la population. Elle renforce également le sentiment que nous ne pouvons pas compter sur les maîtres de ce monde et que notre émancipation doit venir de nous-mêmes.

Qu’est-ce que vous attendez de ces manifestations ?
Les mobilisations donnent toujours des résultats inattendus. La réalité a déjà dépassé les prévisions et les projets des organisations et de militants. Mais d’autre part, le mouvement ne parvient pas, à ce jour, à des revendications spécifiques. Personnellement, ce que j’espère c’est qu’il sortira de cela un nouveau mouvement avec des structures de travailleurs, syndicales, sociales et populaires plus organisées et plus axées sur la lutte. Mais, compte tenu de ce qui se passe en Grèce, j’espère aussi que la réalité continuera à dépasser nos attentes. Nous avons vécu ici et nous pouvons le faire de nouveau. Ne pas oublier qu’il y a une intelligence qui est au-delà de l’intelligence de tous les génies. C’est l’intelligence collective du monde, c’est l’intelligence des personnes qui sortent dans la rue pour restaurer la vie.

Publié dans Courant Alternatif / 16 décembre 2008
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Batman / Christophe Siébert / Chimères 68

Je vis à la station Bonne-Nouvelle depuis deux ans. J’y passe tout mon temps et je n’en sors que pour aller m’acheter à manger et à boire. Les vigiles me connaissent et me laissent dormir là, certains usagers du métro me connaissent aussi et moi je connais leurs visages et leurs pensées. Même s’ils l’ignorent, je les protège. J’ai trente-cinq ans. Ma femme est décédée il y a trois ans, ce qui a fait écho a des années de distance avec la mort de ma mère qui pourtant n’avait rien à voir. Quand j’avais onze ans, mère avait été tabassée à mort par son mec de l’époque et j’y avais assisté caché sous la table. J’ai terminé en foyer et la police n’a jamais retrouvé ce type. Ma femme est morte du cancer, elle fumait et buvait trop et moi je fumais et buvais davantage, mais c’est elle qui est tombée malade. A cause de la douleur, elle a passé un mois sans parler et presque sans manger, ça ne me dérangeait pas puisque j’étais bourré tout le temps. Un jour, elle a eu un malaise. Le temps que le SAMU arrive, elle était inconsciente. Ils lui ont filé de l’oxygène, elle s’est réveillée dans l’ambulance, elle est morte à l’hôpital d’une insuffisance cardiaque. Ils ont retiré de sa gorge une tumeur toute noire et grosse comme le poing. J’ai picolé de plus en plus, j’ai perdu la maison, j’ai fini dans le métro et je n’ai plus parlé à personne. J’ai commencé à fouiller les poubelles pour récupérer les journaux que les gens abandonnaient. Je n’étais pas revenu à Bonne-Nouvelle par hasard, c’est là qu’on habitait avec ma mère et j’avais la conviction que le salopard qui l’avait assassinée n’avait pas déménagé. Je le sentais. Je savais que je le reconnaîtrais aussitôt que je le verrais. Il n’en était pas à son premier crime. En épluchant les journaux et aussi d’autres sources d’informations bien plus confidentielles, j’avais appris qu’il tuait des femmes depuis des années. Il n’avait jamais quitté ce quartier devenu son territoire. Il échappait à la police pour la simple raison que cette affaire était médiocre. Un meurtrier à la petite semaine, qui vivait avec des femmes pauvres et les tuait à coups de poings une ou deux fois par an, pas de quoi exciter un inspecteur, mais moi je ne pensais qu’à ça. Je recoupais, je guettais, je scrutais, je l’attendais et le jour où il serait enfin là je serais prêt à me venger. Je picolais pour tenir le coup. J’étais en contact avec à ma mère. Depuis que je m’étais investi corps et âme dans cette mission, je m’étais découvert des pouvoirs. Je détectais des signes dans les journaux et dans les affiches. Je sentais des odeurs. Je reconnaissais les victimes et les agresseurs. Certains morts me parlaient, pas uniquement ma mère, mais avec elle je discutais tout le temps. J’ai pu mieux la connaître. Je veillais sur cette portion du monde. Cette station de métro était devenue mon territoire, j’en connaissais les rythmes, je connaissais ceux qui la fréquentaient quotidiennement. Je repérais les indésirables et je les surveillais, je punissais ceux qui commettaient une mauvaise action. J’étais devenu un justicier. Il arrivait que je me trompe parce que je buvais trop. Il m’arrivait de croire à une agression alors qu’il ne s’agissait que d’une affiche publicitaire. Il m’arrivait de mal interpréter les signes distillés par le journal parce que j’étais trop torché, mais dans l’ensemble j’étais un bon justicier. Je veux vous raconter l’apogée de ma carrière. J’ai enfin trouvé l’assassin de ma mère. Il va enfin payer. Un indice majeur m’est apparu dans un exemplaire froissé de Vingt minutes. Une femme avait été battue à mort, ici même mais à la surface, dans un immeuble. Je savais lire entre les lignes et ma mère me le confirma : il s’agissait bien du même assassin, de cette ordure que je traquais sans relâche depuis deux ans. Ma quête arrivait enfin à  son couronnement. J’étais fébrile en recueillant les indices, les odeurs, les informations. J’appris qu’il serait à la station à dix-huit heures. Il sortirait du métro. Ce serait l’heure de pointe, tous mes sens devraient être en éveil. Je devrais être d’une vigilance sans faille.
J’étais tellement concentré sur mon affaire que je ne faisais presque plus la manche. Seuls les habitués me donnaient de l’argent, ceux qui connaissaient mon rôle et me remerciaient de la protection que je leur apportais. Je n’avais pas de quoi manger, seulement de quoi boire, mais cela me suffisait. Le matin les affiches publicitaires avaient été changées. Les nouvelles représentaient des hommes et des femmes beaux et bien habillés. Ils m’aideraient. Ils vantaient un parfum et des ordinateurs portables. L’odeur et l’information, mes deux sources de vérité. Ma mère aussi était là. Nous avons passé la journée à discuter. Nous savions qu’une fois ma mission accomplie, elle quitterait définitivement ce monde tandis que moi je pourrais au contraire y retourner. Je voulais quitter cette station et mettre mes pouvoirs au service de la justice.
A dix-huit heures, j’étais posté sur le quai qui allait vers la station Grand Boulevard, juste à côté du plan de Paris. J’attendais. Les signes indiquaient qu’il sortirait de la prochaine rame. J’avais dans la poche une bouteille de vin et un couteau avec lequel je lui percerais le cœur. Je ne voulais pas le faire souffrir, je n’étais pas un assassin. Ma mère se tenait à mes côtés, et mes autres alliés invisibles patrouillaient. Le quai grouillait de voyageurs bien habillés qui sentaient bons. La tension était palpable par tout le monde. Les animaux frémissaient. Une atmosphère de traque et de sauvagerie électrisait l’air.
Le métro arriva, stoppa, un flot de voyageurs en descendit et croisa le flot de ceux qui montaient. Il était quelque part. Il était là. J’observais la foule à la recherche d’un signe. La plupart des gens me lançaient des regards dégoûtés. Ils étaient confondus par mon apparence physique lamentable, par mon odeur, par ma posture, par ma bouteille. Ils étaient aveuglés par mon costume, ils ne comprenaient pas que j’étais l’instrument de la justice et du bien, mais quelques-uns savaient et l’admiration que je lisais dans leurs yeux me donnait du courage.
Je ne le vis pas, mais lui me vit. Il me parla. Ca n’était pas une voix mais mille voix, un brouhaha, toutes les conversations et toutes les pensées de tous les voyageurs qui, au lieu de s’entremêler en une cacophonie douteuse, convergeaient vers l’unique phrase, concentrée comme une flamme et dirigée vers le centre de mon crâne. Elle me brûlait, j’avais les larmes aux yeux, mon cerveau poussait de tous les côtés pour sortir.
« je suis là, je suis là, je suis là, je suis là… » Dans le brouillard de ma douleur, je compris que lui aussi avançait déguisé. Il aurait pu être n’importe qui. J’étais ballotté par les gens, ses pouvoirs me réduisaient à l’impuissance, je souffrais. J’étais consterné. Je reçus un coup par-derrière qui brisa le lien et dissipa la douleur. C’était deux jeunes habillés de survêtements informes et au visage de brute à demi dissimulé par une capuche. Ils me bousculèrent pour entrer dans le wagon. Ils étaient deux, mais c’était lui, c’était lui qui avait pris ce masque révoltant et dans leur sourire, je reconnus le sien, dans leurs yeux, je vis son regard. Tandis que la rame s’éloignait, dans ma tête, il disait : « je reviendrai, petit ; je reviendrai. » Je passais une heure en état de choc. Non seulement je me suis révélé incapable de le stopper, mais encore c’est lui qui m’avait nargué et défié. Je retournais à mon banc, des heures passèrent. Je réfléchissais. On me donnait du fric. Je ne sortais de la station que pour acheter à boire, je ne sais même plus s’il faisait jour ou nuit, je ne mangeais pas, je ne dormais pas, je ne faisais que boire et réfléchir. Trois jours, peut-être quatre, passèrent ainsi. Ma mère m’aidait. Nous cherchions une faille, un moyen de le repérer, nous guettions des signes. Je lisais tous les journaux, tous les prospectus, le moindre papier froissé et jeté dans la poubelle ; je reniflais les tâches d’urine et les restes de nourriture, je cherchais une piste mais il n’y avait rien. J’étais défait. Il était venu, il s’était montré, il m’avait défié et je n’avais rien pu faire… J’étais au désespoir. C’est au bout d’une semaine de cette attente pesante et déprimante que j’ai enfin obtenu l’information cruciale. Je l’ai obtenue au prix d’un crime. Une autre femme avait été battue à mort quelque part à la surface, mais le journal me révéla enfin la part de vérité qui me manquait et me donna enfin une piste que je pourrais suivre : une odeur, un fumet de sang, un remugle qui venait des profondeurs, une trace qui menait à sa tanière. C’est là que je m’apprête à me rendre pour vaincre ou périr et là-bas, j’y vais seul, ma mère a cessé de m’accompagner, ça y est, je suis face à mon destin, mais pour que mon combat ou mon sacrifice ne soit pas vain, j’ai décidé de vous écrire ceci. Le témoignage d’un héros, d’un champion du bien. Il y a un passage secret et je le trouverai. Dans les ténèbres qui relient les stations, il y a un passage qui mène à l’infra-monde et c’est là que le meurtrier se cache, c’est là que je me rends avec l’espoir de revenir victorieux.
Christophe Siébert
Extrait de Batman, publié dans la revue Chimères n°68 / 2008
Auteur de J’ai peur aux éditions La Musardine
Christophe Siébert est membre du collectif Konsstrukt.
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Tarnac : Christ ou caténaire ? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque / Luc Boltanski & Elisabeth Claverie

Dans la nuit du 8 au 9 août 1765 des coups de couteau sont portés sur le crucifix du pont d’Abbeville. Le 10 au matin, averti par une rumeur, le procureur du roi se rend sur les lieux et dresse procès verbal. Une enquête est lancée, elle ne donne rien, personne n’a rien vu. Néanmoins les soupçons, toujours guidés par la rumeur, se portent sur un groupe de jeunes gens et particulièrement sur l’un d’entre eux, considéré comme leur chef, François-Jean Lefebvre Chevalier de La Barre, issu d’une bonne famille de la région et neveu de l’abbesse de Willancourt. Des délateurs se présentent affirmant qu’on l’a entendu chanter des chansons libertines et s’être vanté d’être passé devant une procession du Saint Sacrement sans se découvrir. Cinq jeunes gens sont interrogés. Trois parviennent à s’enfuir, mais deux sont arrêtés, Le Chevalier de la Barre et le sieur Moisnel, âgé de 15 ans. Les autorités de la ville font grand bruit autour de l’affaire et organisent, en grande pompe, une cérémonie dite de « l’amende honorable » avec évêque, corps constitués, tocsin, cierges, messe solennelle et procession suivie par une foule dévote. Une perquisition menée au domicile de La Barre amène à la découverte de livres interdits dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire.
L’affaire remonte jusqu’à la Cour et jusqu’au roi lui-même, bien décidé à faire un exemple, d’autant plus frappant que le principal prévenu est issu de la bonne société et qu’il est défendu par des philosophes des Lumières et par l’opinion éclairée, ce qui donne à l’affaire, locale à l’origine, une dimension nationale. Accusé de sacrilège, le Chevalier est condamné à mort malgré l’absence de preuve. Il est torturé, a le poing et la langue coupés, est décapité, puis est brûlé avec l’exemplaire du dictionnaire philosophique attaché à son corps. Il a 19 ans.
Cette affaire serait sans doute demeurée dans les archives judiciaires si Voltaire ne lui avait donné un grand retentissement en prenant publiquement fait et cause pour La Barre et ses coaccusés. Il rédige la Relation sur la mort du chevalier de La Barre et le Cri d’un sang innocent, pour lesquels il sera condamné, sans que la sentence puisse être exécutée du fait de sa présence en Suisse. C’est à cette occasion que Voltaire met en place de nouvelles stratégies de défense qui prennent appui sur l’opinion publique et sur les pouvoirs de la raison éclairée contre le pouvoir de la raison d’Etat. Ces moyens de défense de la liberté seront promis à une longue postérité, notamment, à la fin du XIXe siècle, lors de l’affaire Dreyfus. Ils ont constitué l’un des instruments principaux de la formation de ce que l’on appelle, depuis le grand livre de Jurgen Habermas, l’espace public et, avec lui, de la démocratie.
Et pourtant, deux siècles et demi plus tard, dans notre démocratie française, des événements similaires par leur forme, sinon – au moins peut-on l’espérer – par leurs conséquences, se renouvellent. Le Pouvoir d’Etat, qui ne se réclame plus du droit divin, est privé de la ressource du sacrilège religieux, qui ne fait plus peur à personne. Mais cela ne l’empêche pas de mettre en scène sa puissance et de chercher à susciter une indignation unanime, en invoquant ce que l’on pourrait appeler un sacrilège laïque : la dégradation, temporaire et sans conséquence sur le plan humain, de machines qui – comme chacun sait -, font « l’honneur de la France » et qui sont investies par là d’une haute valeur symbolique : les TGV. Suivent d’autres éléments, dont la similitude avec ceux de l’affaire du chevalier de La Barre sont frappantes. Des jeunes gens, dont le principal forfait est leur volonté de vivre autrement et qui, circonstance aggravante, sont des intellectuels ayant renoncé à leurs privilèges pour partager, dans un village, la condition précaire qui est aujourd’hui celle de millions de personnes, sont hâtivement incriminés et embastillés sans preuves, mais à grand bruit. Comme dans l’affaire du chevalier de La Barre, tout ce qui tient lieu de preuve se résume à la possession d’un livre considéré comme subversif. Non plus, cette fois, le Dictionnaire philosophique, pieusement commenté de nos jours dans les écoles de la République, mais L’insurrection qui vient. Il faut noter pourtant une différence. Tandis que le chevalier et ses compagnons sont accusés d’actes qu’ils sont supposés avoir commis, nos amis de Tarnac sont accusés d’actes qu’ils pourraient commettre, mais dans un avenir indéfini. L’univers totalitaire anticipé par Steven Spielberg dans Minority report, se met ainsi en place, à nos portes, sous nos yeux. Il fait pâlir d’envie les instruments, qui paraissent aujourd’hui bien rudimentaires, dont pouvait user le pouvoir absolutiste de l’Ancien Régime.
Le chevalier de La Barre est devenu une icône de la libre pensée. Des associations, des commémorations, des livres innombrables célèbrent sa mémoire. Son martyr annonce avec éclat l’explosion de la Révolution qui vient, celle de 1789. Les pouvoirs qui se réclament aujourd’hui de cette révolution seraient avisés de renoncer à la stratégie à courte vue consistant à chercher à éloigner l’Insurrection qui vient en faisant de nouveaux martyrs. Même ceux qui ne connaissent d’autres raisons que la raison d’Etat, doivent savoir aussi, parfois, faire marche arrière. Ne serait-ce que pour échapper au ridicule.
Il faut libérer immédiatement Julien et Yildune.
Luc Boltanski et Elisabeth Claverie
Tribune publiée sur Médiapart / 13 décembre 2008
Elisabeth Claverie est directrice de recherche au CNRS.
Luc Boltanski est directeur d’études à l’EHESS.
Ils ont publié en 2007 (avec Nicolas Offenstadt et Stephane Van Damme) un ouvrage collectif consacré à l’histoire de la forme affaire : Affaires, scandales et grandes causes (Paris, Stock).

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