Archive pour la Catégorie 'Théâtre'

Page 9 sur 11

En attendant Godot / Samuel Beckett / May B / Maguy Marin

Etant donné l’existence telle qu’elle jaillit des récents travaux publics de Poinçon et Wattmann d’un Dieu personnel quaquaquaqua à barbe blanche quaqua hors du temps de l’étendue qui du haut de sa divine apathie sa divine athambie sa divine aphasie nous aime bien à quelques exceptions près on ne sait pourquoi mais ça viendra et souffre à l’instar de la divine Miranda avec ceux qui sont on ne sait pourquoi mais on a le temps dans le tourment dans les feux dont les feux les flammes pour peu que ça dure encore un peu et qui peut en douter mettront à la fin le feu aux poutres assavoir porteront l’enfer aux nues si bleues par moment encore aujourd’hui et calmes si calmes d’un calme qui pour être intermittent n’en est pas moins le bienvenu mais n’anticipons pas et attendu d’autre part qu’à la suite des recherches inachevées n’anticipons pas des recherches inachevées mais néanmoins couronnées par l’Acacacacadémie d’Anthropopopométrie de Berne-en-Bresse de Testu et Conard il est établi sans autre possibilité d’erreur que celle afférente aux calculs humains qu’à la suite des recherches inachevées inachevées de Testu et Conard il est établi tabli tabli ce qui suit qui suit qui suit assavoir mais n’anticipons pas on ne sait pourquoi à la suite des travaux de Poinçon et Wattmann il apparaît aussi clairement si clairement qu’en vue des labeurs de Fartov et Belcher inachevés inachevés on ne sait pourquoi de Testu et Conard inachevés inachevés il apparaît que l’homme contrairement à l’opinion contraire que l’homme en Bresse de Testu et Conard que l’homme enfin bref que l’homme en bref enfin malgré les progrès de l’alimentation et de l’élimination des déchets est en train de maigrir et en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré l’essor de la culture physique de la pratique des sports tels tels tels le tennis le football la course et à pieds et à bicyclette la natation l’équitation l’aviation la conation le tennis le camogie le patinage et sur glace et sur asphalte le tennis l’aviation les sports les sports d’hiver d’été d’automne d’automne le tennis sur gazon sur sapin et sur terre battue l’aviation le tennis le hockey sur terre sur mer et dans les airs la penicilline et succédanés bref je reprends en même temps parallèlement de rapetisser on ne sait pourquoi malgré le tennis je reprends l’aviation le golf tant à neuf qu’à dix-huit trous le tennis sur glace bref on ne sait pourquoi en Seine Seine-et-Oise Seine-et-Marne Marne-et-Oise assavoir en même temps parallèlement on ne sait pourquoi de maigrir rétrécir je reprends Oise Marne bref la perte sèche par tête de pipe depuis la mort de Voltaire étant de l’ordre de deux doigts cent grammes par tête de pipe environ en moyenne à peu près chiffres ronds bon poids déshabillé en Normandie on ne sait pourquoi bref enfin peu importe les faits sont là et considérant d’autre part ce qui est encore plus grave qu’à la lumière la lumière des expériences en cours de Steinweg et Petermann il ressort ce qui est encore plus grave qu’il ressort ce qui encore plus grave à la lumière la lumière des expériences abandonnées de Steinweg et Petermann qu’à la campagne à la montagne et au bord de la mer et des cours et d’eau et de feu l’air est le même et la terre assavoir l’air et la terre par les grands froids l’air et la terre faits pour les pierres par les grands fonds les grands froids sur mer sur terre et dans les airs peuchère je reprends au suivant bref enfin hélas au suivant pour les pierres qui peut en douter je reprends mais n’anticipons pas je reprends la tête en même temps parallèlement on ne sait pourquoi malgré le tennis au suivant la barbe les flammes les pleurs les pierres si bleues si calmes hélas la tête la tête la tête en Normandie malgré le tennis les labeurs abandonnés inachevés plus grave les pierres bref je reprends hélas hélas abandonnés inachevés la tête la tête en Normandie malgré le tennis la tête hélas les pierres Conard Conard… Tennis !… Les pierres !… Si calmes !… Conard !… Inachevés !…
Samuel Beckett
En attendant Godot / 1949

Image de prévisualisation YouTube

Maguy Marin / May B / 1981

Carnet d’enfance / Jacques Courtès

et l’on court et l’on rit et l’on chute
sensation
perte d’équilibre
inéluctable
aucun réflexe ne peut
éviter le bitume
les gravillons saillants semblent
se réjouir dans l’attente
la chair fraîche
vient à leur rencontre
au sol on est surpris
de n’avoir senti
que la brutalité du choc
étirement de la peau
précède la brûlure
la déchirure des chairs
soulagement de ces écoulements
larmes sur les joues
plus lente
chaude progression du sang
sur le tibia
Regarder la croûte se faire
savourer par avance
plaisir de décoller
du bout de l’ongle
dès les démangeaisons
cicatrisation
tirer
tenter de détacher le morceau
apparition de la peau rose
bordée de filaments blancs
ou nouveau jaillissement
perle d’un rouge profond
stigmate de notre impatience
la fragile peau rose apparaît
détacher le morceau
la croûte à la bouche
sentir son goût doucereux
derrière le croquant collant
le débris reste collé aux dents
la langue doit fouiller
renvoyer vers une ultime morsure
Il y a peu de si grands plaisirs
si !
le pus
le long de la joue
s’écoule
fin de l’otite
retour aux bains de mer

bains de mer
société des bains de mer
Monaco ville factice
qu’un rêve trivial
d’argent et de pouvoir
empli de maisons coloniales
terrasses à balustres
lions chinois de faïence bleue
le temps des villas cossues
blanc des murs
couleur des mosaïques
en de si petites surfaces
leur fait la cour
chatoyants jardins
soignés
exotiques
le monde lointain
à portée de main
par les odeurs
les couleurs
plantes venues de nulle part
à fond de cale
esclaves de la représentation
déjà les bulldozers
chars d’assaut d’une autre guerre
économique
vous écrasent
vous renversent
le nouvel ordre
sera vertical
minéral
le verre et le métal
ont perforé la douceur et le charme
monde de vice
où l’argent ose
affirme
sa vulgarité
son absence d’âme
épargnés
plus longtemps
les quartiers populaires
étrangement
loger les employés
les serviteurs d’un autre âge
une ultime grimace
à la statue de Churchill
le bronze impose le respect
provocation de l’enfant
par peur
Jacques Courtès
Carnet d’enfance / 2008
Editions les Mandarines
avec Jacques Courtès et Christine Kotschi – mise en scène Stanislas Grassian
Collectif Hic et Nunc

du 20 octobre au 1er novembre à la Cartoucherie, Théâtre de l’Epée de bois
dans le cadre du Festival un Automne à tisser
sous le parrainage de Jean-Claude Penchenat

« (…) ce carnet d’enfance sonne juste, la sobriété, l’économie de la langue donnent à sentir et à voir mieux et plus sans doute que ces épaisses « auto-fictions » qui encombrent les librairies. Nul doute que cela prend toute sa force dans l’énergie du plateau » / Jean-Pierre Siméon
carnetdenfancecartepostalrecto.jpg

Oncle Vania / Anton Tchekhov

VOÏNITSKI se couvrant la figure de ses mains. – C’est honteux ! J’ai quarante-sept ans. Si, admettons, je vis jusqu’à soixante ans, il me reste treize années à vivre… C’est long ! Comment vivrai-je ces treize années ? Que faire ? Avec quoi les remplir ? Oh ! comprends… (Il serre convulsivement la main d’Astrov.) Comprends ! Si l’on pouvait vivre le reste de ses jours autrement. Se réveiller par un clair et calme matin, et sentir que l’on recommence à vivre, que tout le passé est oublié, dissipé, comme de la fumée. (Il pleure.) Commencer une vie nouvelle… Dis-moi comment il faut commencer… par quoi ?

ASTROV avec dépit – Que vas-tu chercher ! De quelle vie nouvelle parles-tu ? Notre position, à toi et à moi, est désespérée.

VOÏNITSKI – Oui ?

ASTROV – J’en suis convaincu.

VOÏNITSKI – Donne-moi quelque chose… (Il indique son cœur.) Ça me brûle, ici.

ASTROV en colère, criant. – Finis ! (Se radoucissant.) Ceux qui vivront dans cent, deux cents ans d’ici, et qui nous mépriseront pour avoir si bêtement et si laidement vécu, ceux-là trouveront peut-être le moyen d’être heureux. Mais nous… Nous n’avons, toi et moi, qu’une espérance. L’espérance que quand nous dormirons dans nos cercueils, des visions agréables nous visiteront, peut-être… (Soupirant.) Oui, frère. Il n’y avait dans ce district que deux hommes honnêtes, intelligents, toi et moi. Mais en quelque dix ans, la vie bourgeoise, la vie méprisable, nous a enlisés. De ses émanations putrides elle a empoisonné notre sang, et nous sommes devenus de plats personnages, comme tous les autres. (Vivement.) Mais ne me conte pas de balivernes tout de même. Rends-moi ce que tu m’as pris.

VOÏNITSKI – Je ne t’ai rien pris.

ASTROV – Tu as pris dans ma trousse de voyage un flacon de morphine. (Une pause.) Écoute, si tu veux coûte que coûte en finir avec la vie, va dans la forêt et tue-toi. Mais rends-moi la morphine. Il y aurait sans cela des potins, des conjectures. On pensera que c’est moi qui te l’ai donnée. J’aurai assez d’histoires sans cela. Si j’ai à faire ton autopsie… crois-tu que ce sera intéressant ?

Entre Sonia.

VOÏNITSKI – Laisse-moi.

ASTROV à Sonia – Sofia Aleksandrovna, votre oncle a pris dans ma trousse un flacon de morphine et ne veut pas me le rendre. Dites-lui que ce n’est pas… intelligent, à la fin. Je suis pressé ; il est temps que je parte.

SONIA – Oncle Vania, tu as pris la morphine ?

Une pause.

ASTROV – Il l’a prise. J’en suis sûr.

SONIA – Rends le flacon. Pourquoi nous faire peur ? (Tendrement.) Rends-le, oncle Vania ! Je ne suis peut-être pas moins malheureuse que toi, mais je ne tombe pas dans le désespoir ; j’endure et endurerai tout, jusqu’à ce que ma vie finisse d’elle-même. Endure, toi aussi ! (Une pause.) Rends le flacon. (Elle lui baise les mains.) Cher oncle, bon oncle, mon gentil oncle, rends-le ! (Elle pleure.) Tu es bon ; tu nous plaindras et tu le rendras ; endure, oncle !

VOÏNITSKI il prend dans le tiroir le flacon et le rend à Astrov. – Tiens ! (À Sonia.) Mais il faut au plus vite travailler, faire quelque chose ! Sans cela je ne peux pas… ne puis pas…

SONIA – Oui, oui, travailler ! Dès que nous aurons raccompagné les nôtres, nous nous mettrons à travailler. (Elle déplace nerveusement les papiers sur la table.) Nous avons tout négligé.

ASTROV il remet le flacon dans sa trousse et boucle la courroie – Maintenant, on peut se mettre en route.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA entrant. – Ivan Pétrovitch, êtes-vous ici ? Nous partons tout de suite. Allez chez Aleksandr, qui veut vous dire quelque chose.

SONIA – Vas-y, oncle Vania. (Elle prend Voïnitski par le bras.) Allons. Il faut que vous vous réconciliiez, papa et toi, c’est indispensable.

Sonia et Voïnitski sortent.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Je pars. (Elle tend la main à Astrov.) Adieu.

ASTROV – Déjà ?

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Les chevaux sont attelés.

ASTROV – Adieu.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Vous m’avez promis que vous partiriez aujourd’hui.

ASTROV – Je me le rappelle. Je vais partir tout de suite. (Une pause.) Vous avez eu peur ? (Il lui prend la main.) Est-ce si terrible ?

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Oui.

ASTROV – Si vous restiez ? hein ? Demain, au chalet forestier…

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Non… C’est décidé !… Et c’est pour cela que je vous regarde si bravement, parce que notre départ est décidé… Je vous demande une seule chose : ayez une meilleure opinion de moi ; je veux que vous me respectiez.

ASTROV – Hé ! (Un geste d’impatience.) Restez, je vous en prie. Avouez que vous n’avez rien à faire dans le monde. Vous n’avez aucun but. Vous ne pouvez fixer votre attention sur rien ; et, tôt ou tard, vous céderez au sentiment. C’est inévitable ; alors mieux vaut ne pas le faire à Kharkov, à Koursk, ou ailleurs, mais ici, au sein de la nature… C’est du moins poétique. L’automne est beau… Il y a ici des bois, des maisons de campagne à moitié écroulées, dans le goût de Tourguéniev.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Comme vous êtes drôle… Je suis fâchée contre vous, mais, tout de même, je me souviendrai de vous avec plaisir. Vous êtes un homme intéressant, original. Nous ne nous reverrons plus jamais ; aussi pourquoi le cacher ? Je ressentais même un peu de sentiment pour vous. Allons, serrons-nous la main et séparons-nous en amis. Ne me gardez pas mauvais souvenir !

ASTROV après lui avoir serré la main. – Oui, partez… (Songeur.) Vous semblez une personne de cœur, et, pourtant, il y a quelque chose d’étrange dans tout votre être. Vous êtes arrivée ici avec votre mari, et tous ceux qui travaillaient, se démenaient, qui créaient quelque chose, ont dû laisser leurs affaires et ne s’occuper, tout l’été, que de la goutte de votre mari, et de vous. Lui et vous, tous les deux, vous nous avez contagionnés par votre oisiveté. J’ai été entraîné. Je n’ai rien fait de tout un mois. Et, pendant ce temps-là, les gens étaient malades, et dans les jeunes pousses des bois, les paysans faisaient paître leur bétail… Ainsi, où vous arrivez, votre mari et vous, vous apportez la destruction… Je plaisante, évidemment, mais tout de même c’est étrange. Et je suis persuadé que si vous étiez restés, le dégât eût été énorme. Moi aussi, j’aurais été perdu… et pour vous cela n’aurait pas été mieux. Allons, partez ! Finita la commedia !

ELÈNA ANDRÉÏEVNA elle prend un crayon sur la table. – Je prends ce crayon comme souvenir.

ASTROV – C’est un peu étrange… On se connaît, et puis tout à coup, on ne sait pourquoi… nous ne nous reverrons plus jamais. Tout est ainsi dans la vie… Tant qu’il n’y a personne, que l’oncle Vania n’entre pas avec un bouquet, permettez-moi… de vous embrasser… en manière d’adieu… Oui ? (Il l’embrasse sur la joue.) Allons, c’est à merveille.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – Je vous souhaite bonne chance. (Regardant autour d’elle.) Arrive que pourra, une fois dans la vie !… (Elle l’embrasse avec élan et tous deux s’éloignent aussitôt l’un de l’autre.) Il faut partir.

ASTROV – Partez vite. Si les chevaux sont avancés, partez !

ELÈNA ANDRÉÏEVNA – On vient, il me semble.

Tous deux prêtent l’oreille.

ASTROV – Finita !

Entrent Sérébriakov, Voïnitski, Maria Vassilievna avec un livre, Téléguine et Sonia.

SÉRÉBRIAKOV à Voïnitski. – Qui garde rancune ait l’œil crevé ! Après tout ce qui est arrivé en ces quelques heures, j’ai tant vécu et tant pensé, que je pourrais, il me semble, écrire, pour l’édification de la postérité, tout un traité sur la façon dont il faut vivre… J’accepte volontiers tes excuses et te demande, toi aussi, de m’excuser. Adieu.

Ils s’embrassent trois fois.

VOÏNITSKI – Tu recevras régulièrement ce que tu recevais avant ; tout sera comme par le passé.

Elèna Andréïevna embrasse Sonia. Sérébriakov baise la main de Maria Vassilievna.

SÉRÉBRIAKOV – Maman…

MARIA VASSILIEVNA l’embrassant. – Aleksandr, faites-vous photographier et envoyez-moi une épreuve ; vous savez comme vous m’êtes cher !

TÉLÉGUINE – Adieu, Excellence ! Ne nous oubliez pas !

SÉRÉBRIAKOV embrassant sa fille. – Adieu, adieu tous. (Tendant la main à Astrov.) Je vous remercie de votre agréable compagnie… J’estime votre façon de penser, vos enthousiasmes, vos transports ; mais, permettez à un vieillard d’émettre, dans son compliment d’adieu, une remarque. Il faut, messieurs, travailler ! Il faut travailler. (Il resalue tout le monde.) Que tout soit pour le mieux !

Il sort. Maria Vassilievna et Sonia le suivent.

VOÏNITSKI il baise fortement la main d’Elèna Andréïevna. – Adieu !… Pardonnez-moi… Nous ne nous reverrons plus.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA touchée. – Adieu, mon cher.

Elle s’incline, effleure ses cheveux de ses lèvres et sort .

ASTROV – Dis, Grêlé, qu’on fasse avancer mes chevaux.

TÉLÉGUINE – Bien, ami.

Il sort. Astrov et Voïnitski restent seuls.

ASTROV prenant sur la table ses couleurs et les mettant dans une valise. – Pourquoi ne vas-tu pas les reconduire ?

VOÏNITSKI – Qu’ils partent ; moi… je ne peux plus… Cela m’est pénible ! Il faut au plus vite m’occuper de quelque chose. Travailler, travailler !

Il remue les papiers sur la table. Une pause. On entend les grelots.

ASTROV – Ils sont partis. Le professeur est content. N’aie pas peur, pour rien au monde on ne le fera revenir ici.

MARINA entrant. – Ils sont partis.

Elle s’assied dans un fauteuil et se met à tricoter.

SONIA entrant. – Ils sont partis. (Elle essuie ses yeux.) Dieu veuille que tout aille bien. (À son oncle.) Allons, oncle Vania, faisons quelque chose.

VOÏNITSKI – Travailler, travailler.

SONIA – Il y a longtemps que nous ne nous étions pas assis à cette table. (Elle allume la lampe.) Il n’y a pas d’encre, il me semble… (Elle prend l’encrier, va vers l’armoire et met de l’encre.) Et je suis triste qu’ils soient partis.

MARIA VASSILIEVNA elle entre lentement. – Ils sont partis.

Elle s’assied et se plonge dans la lecture.

SONIA elle s’assied à la table, feuillette un livre de comptes. – Écrivons tout d’abord les factures, oncle Vania… Tout est en retard. Aujourd’hui encore, on a envoyé pour une facture. Écris. Tu en écriras une et moi une autre.

VOÏNITSKI écrivant. – Facture… à monsieur…

Tous deux écrivent en silence.

MARINA bâillant. – Je veux faire dodo.

ASTROV – Le calme ! Les plumes grincent, le grillon crie, il fait chaud, on est bien ; on voudrait ne pas partir… (On entend les grelots.) Voilà qu’on amène ma voiture. Il me reste donc à vous dire adieu, mes amis, à dire adieu à ma table… Et en route.

Il met ses cartes dans leur carton.

MARINA – Pourquoi te presses-tu ? Assieds-toi.

ASTROV – Cela ne se peut pas.

VOÏNITSKI écrivant. – « Il est resté dû deux roubles soixante-quinze. »

Entre un ouvrier.

L’OUVRIER – Mikhaïl Lvovitch, vos chevaux sont à la porte.

ASTROV – J’ai entendu. (Il lui donne sa valise, sa trousse et le carton.) Tiens, prends ça. Fais attention de ne pas abîmer le carton.

L’OUVRIER – Entendu.

Il sort.

ASTROV – Allons…

Il fait ses adieux.

SONIA – Quand nous reverrons-nous ?

ASTROV – Pas avant l’été, probablement. En tout cas pas en hiver. Il va de soi que, s’il arrivait quelque chose, vous m’en informeriez, et je viendrais. (Poignées de main.) Merci pour votre hospitalité, votre amabilité, en un mot pour tout. (Il va vers Marina et l’embrasse à la tête.) Adieu, vieille.

MARINA – Tu pars sans boire du thé ?

ASTROV – Je n’en veux pas, ma bonne.

MARINA – Peut-être, boirais-tu une petite eau-de-vie ?

ASTROV indécis. – Oui, ça c’est une idée !

Marina sort.

ASTROV après une pause. – Mon bricolier boite un peu. Je l’ai remarqué hier quand Pétrouchka menait boire les chevaux.

VOÏNITSKI – Il faut le faire ferrer.

ASTROV – Il faudra s’arrêter à Rojdestvenskoïe, chez le maréchal. (Il s’approche de la carte d’Afrique et la regarde.) Vraisemblablement dans cette Afrique, il fait maintenant une chaleur terrible.

VOÏNITSKI – Probablement.

MARINA elle revient avec un plateau sur lequel est posé un verre de vodka et un bout de pain. – Bois.

Astrov boit la vodka.

MARINA – À ta santé, petit père. (Elle s’incline très bas.) Et le pain, tu ne le manges pas ?

ASTROV – Non, je bois comme ça. Et maintenant, tous mes meilleurs souhaits. (À Marina.) Ne me reconduis pas, la vieille. Inutile.

Il s’en va. Sonia prend une bougie pour le reconduire.

VOÏNITSKI écrivant. – « Le 2 février, vingt livres de beurre… Le 16 février, même chose, vingt livres… Gruau de sarrasin… »

Un silence. On entend les grelots.

MARINA – Parti.

SONIA elle rentre, pose la bougie sur la table. – Il est parti…

VOÏNITSKI après avoir compté au boulier, il inscrit – Total… quinze, vingt-cinq…

Sonia s’assied et écrit.

MARINA bâillant. – Oh ! nos péchés… Miséricorde !

Téléguine entre sur la pointe des pieds ; il s’assied près de la porte et accorde sa guitare sans faire de bruit.

VOINITSKI à Sonia, lui caressant les cheveux. – Mon enfant, si tu savais comme je suis triste. Oh ! si tu savais comme cela m’est pénible !…

SONIA – Que faire ? il faut vivre ! (Une pause.) Nous vivrons, oncle Vania ! Nous vivrons une longue série de jours, de longues soirées. Nous supporterons patiemment les épreuves que nous enverra le destin. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et dans notre vieillesse, sans connaître le repos. Et quand notre heure viendra, nous mourrons soumis. Et là-bas, au-delà du tombeau, nous dirons combien nous avons souffert, pleuré, combien nous étions tristes. Et Dieu aura pitié de nous. Et tous deux, nous verrons, cher oncle, une vie lumineuse, belle, splendide. Nous nous en réjouirons, et nous rappellerons avec une humilité souriante nos malheurs d’à présent. Et nous nous reposerons. Je crois à cela, mon oncle ; je le crois, ardemment, passionnément… (Elle se met à genoux devant lui, pose la tête sur ses mains, et d’une voix lasse.) Nous nous reposerons !

Téléguine joue doucement de la guitare.

SONIA – Nous nous reposerons ! Nous entendrons les anges. Nous verrons tout le ciel en diamants ; nous verrons tout le mal terrestre, toutes nos souffrances, noyés dans la miséricorde qui emplira tout l’univers ; et notre vie deviendra calme, tendre, douce, comme une caresse. Je crois cela, oncle ; je crois… (Essuyant les yeux de son oncle avec son mouchoir.) Pauvre, pauvre oncle Vania, tu pleures… (Les larmes aux yeux.) Tu n’as pas connu de joies dans ta vie, mais patiente, oncle Vania, patiente… Nous nous reposerons… (Elle l’embrasse.) Nous nous reposerons !

Le veilleur frappe ses planchettes. Téléguine joue doucement. Maria Vassilievna écrit sur les marges de la brochure. Marina tricote son bas.

SONIA – Nous nous reposerons !
Anton Tchekhov
Oncle Vania / 1900

A voir actuellement :
le Songe de l’oncle / d’après Dostoïevski
Par le Collectif Hic et Nunc
A la Cartoucherie, Théâtre de l’Epée de Bois du 23 septembre au 18 octobre 2009
dans le cadre du festival Un Automne à tisser
sous le parrainage de Jean-Claude Penchenat
Adaptation et mise en scène Stanislas Grassian
claudemonetlescoquelicots.jpg

1...7891011



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle