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L’affamée / Violette Leduc

Il pleut. Ce sont des colonnes de grosses gouttes. Je suis à l’aise avec la lampe qui est sur ma table. Nos laideurs s’entendent. Je ne changerai pas son abat-jour. Pas de chirurgie esthétique pour les objets. Je n’ai pas de cigarettes. Je n’ose pas sortir. La solitude qui se distrait sous un meuble pourrait me reprendre.
Elle me fera signe. J’ai abandonné la campagne, le village, la gare du village, la voie ferrée avec les fleurs étoilées, les tiges vieux rose qui sortent entre les rails, la lumière de sept heures du soir, enfin cette fraîcheur qui retape la joue. Je suis revenue dans sa ville. À la gare, la foule guettait sur la pointe des pieds. J’ai dû fendre la foule. Je n’ose pas me coucher. Je n’ose pas m’endormir. Je rêverais d’elle, je m’éveillerais, je serais un gros poids. J’aurais d’autres poids dans l’estomac. J’aurais un casque sur la tête qui est un casque de guerrier harassé. Elle me fera signe. Je n’ose pas téléphoner. Je n’ose pas lui écrire. Je prononce plusieurs fois son nom et son prénom, mais je ne les sors pas de moi. Quand je ferme les yeux, j’ai la générosité de sa bouche, ses petits pas affairés, son diadème de cheveux dociles, la dimension de son front, ce relèvement de la lèvre supérieure sur laquelle l’enfance se survit.

L’émotion a vadrouillé en moi. Mes oreilles bourdonnaient et m’isolaient. Elle me parlait au téléphone, j’étais sourde parce que j’étais émue. Je me suis laissée tomber au fond de l’événement. Au téléphone, entre sa voix et la mienne, entre sa bouche et la mienne, il y a la mer. Elle a dit : « Ne m’appelez plus, Madame… » J’écris cela dans mon lit de merisier : celui de la campagne. Je la reverrai, alors j’ai revu la campagne qui est mon plus grand espoir. Je dois ruser pour allonger mes jambes dans ce petit lit. Un papillon a fait une entrée remarquable. Il se détachait de la nuit. Un bouton de nacre sur une chemise noire. Il s’est cogné plusieurs fois à l’ampoule électrique, puis il s’est jeté dans la même nuit.
Violette Leduc
L’Affamée / 1948

deux

Thérèse et Isabelle / Violette Leduc

Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions durement non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbre en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par vagues.
Violette Leduc
Thérèse et Isabelle / 1954 / 2000

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