Archive pour le Tag 'roman noir'

Real Star / Marco Candore

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« La nuit dernière, vers 22 heures, la caserne des pompiers du centre-ville a été ravagée par un violent incendie d’origine criminelle. Surpris dans leur sommeil, aucun des 934 soldats du feu n’a eu la vie sauve : tous ont péri carbonisés rapidement, en moins de cinq minutes, mais dans d’atroces souffrances. Rapidement sur les lieux, le voisinage, en pyjama, muni de seaux d’eau, s’est inutilement agité pour maîtriser les flammes avant d’abandonner la tâche en haussant les épaules. L’attentat a immédiatement été revendiqué par téléphone auprès de notre salle de rédaction, qui partait déjà se coucher tranquillement, par le Mouvement France Fasciste et Pourtant Cool. Nous avons joint aussitôt son président, Boris Hightek, qui a confirmé la chose devant nos caméras, exprimant avec beaucoup de méchanceté envers les familles et les proches des victimes les raisons de cet acte politique patriote. Afin, sans doute, de ne pas être en reste, le chef de l’État et son parti Les Fils de la Vierge et du Chef, ont immédiatement appelé à une manifestation anti-pompière : « Que la Force de l’Ordre soit masse-populaire et cruelle et avec nous » a martelé Brice « Captain » Martel, Ministre des Intérieurs, amant officiel du Président et de son épouse Brûlante-Diva. En pleine nuit et moins d’une heure après le sinistre, pas moins de quatre millions de fonctionnaires, tous réquisitionnés, défilaient joyeusement en famille, brandissant pancartes et banderoles très hostiles envers les victimes, et massacrant avec méthode tous ceux qui, à tort ou à raison, pouvaient sembler éprouver de la compassion envers les allumés aux allumettes. Les partis de gauche, tout en dénonçant ce qu’ils estiment être une « opération politicienne » ont néanmoins solennellement appelé à l’Union nationale au-delà des clivages, face à « la terrible épreuve qui a bouleversé tous les Français », et appelé, pour ne pas paraître à la traîne de ce formidable mouvement bon-enfant masse-populaire, à dénoncer, je cite, « jusque dans les chiottes, publiques-privées réunies », les sympathisants de la caserne. Environ 100 000 morts ne sont donc pas à déplorer du côté des ratonnés, tandis qu’un jeune enseignant a été légèrement blessé au genou au cours de la manifestation et aussitôt soigné et décoré par le Président de la République en personne, présent sur les lieux du drame, où a été immédiatement apposée une plaque de marbre gravée de la terrible mention : N’oublions jamais – Ici a saigné injustement et un petit peu un genou de Hussard. »

(…)

Quelques rues désertes plus loin, Dick aperçoit un regroupement qui lui barre le chemin. C’est une des nombreuses Chorales Humanitaires des partisans de Boris Hightek, une douzaine de jeunes filles et gars, habillés aux joyeuses couleurs du MFFPC, le sourire béat, la moyenne d’âge aussi basse que leur plafond, chantant haut et fort Claretta For Ever et quêtant pour l’établissement d’une nouvelle colonie martienne Fasciste-Cool. Voyant arriver Dick, l’un des jeunes gens le hèle : Camarade ! Ce qui fige doublement le détective : et l’interpellation, et le terme.
Viens chanter ta joie et partager ton amour avec nous ! dit une fille de l’âge de Lauren ou Eva, mais c’est bien tout ce qui peut les rapprocher – et encore.
Je chante faux ! répond le Pussy dans un sourire crispé.
Pas grave ! Nous aussi ! enchaîne un autre en riant. Et tout le monde s’esclaffe, c’est la fête. Dick ricane avec eux tandis que le groupe se resserre autour de lui, l’empêchant de passer.
Tout sourire, tous se mettent à scander Une chanson ! Une chanson !
Alors ça lui sort tout seul.
Il se met à siffler 24 000 Baci.
Et réalise l’erreur fatale. Mais c’est trop tard, et Dick se dit que son nom va bientôt délicatement orner la liste déjà longue des nombreuses victimes des lynchages humanistes.
Plus personne ne rit, tous le regardent, entre perplexité et tristesse, avec cependant une lueur qui monte dans les yeux exorbités : celle de la rage. Celle de la haine.
C’était la fête mais plus maintenant, maintenant ça va être sa fête. À lui.
Après un silence aussi glacé que la banquise ou ce qu’il en reste, une fille hurle Tu n’es pas biodémocrate ! et une autre Ce type n’est pas hygiénique ! un garçon surenchérit Il pourrait être notre père ! Le chœur ponctue par un Ooooohhh navré et désapprobateur. Pédophile ! vocifère une autre fille et elle enchaîne dans un cri, comme le signal sinistre de l’hallali : J’ai mal à ma France ! Et tous scandent Elle a mal dans sa France ! aussitôt enchaîné par le vrai signal :
C’est un rouge !
C’est à ce moment qu’il se passe la chose la plus extraordinaire qui soit. Le groupe qui entoure le détective est à son tour cerné par une vingtaine de femmes surgies de nulle part. Elles sont en combinaisons noires très fines et par endroits presque transparentes, moulantes à en crever, silhouettes évoquant l’Irma Vep des épisodes muets de Louis Feuillade, le visage dissimulé par un loup agrandissant des yeux joliment maquillés et déjà très en amandes semble-t-il.
En moins de temps que rien du tout elles ont commencé à chanter et danser I’m singing in The Rain, très pro, comédie musicale de baston à la West Side Story, très classe, précises, impeccables, ponctuant chaque phrase de coups de poings et de pieds bien placés à l’intention des scouts de l’espace. La déroute de la Chorale est immédiate et l’instant d’après qui est déjà le présent tout ce beau monde a disparu. Évaporées les Irma Vep, dissous les fascistes cool.
Le Pussy a l’impression d’avoir rêvé.
Marco Candore
Real Star / 2013
Publié en décembre 2013 chez KMA éditions
À voir également sur Mécanoscope
Trailer audio :

Commander Real Star ICI

1

Quand ça refroidit et surchauffe tout à la fois autour de Dick Pussy, ça énerve le détective. Surtout quand son pote et associé Didi-Eddy passe à la poële, haché menu au laser en pleine nuit pour une combine certes bien payée mais pas très nette.
Alors ça tombe et lui tombe dessus de partout : les flics, les pompiers, les factures, les stars de cinoche, les Vénusiens, les vigiles, les fascistes, les Chinois, les androïdes, les sociétés secrètes, les cauchemars. Et les femmes. Pas besoin de faire le Privé à Babylone pour avoir une vie intense, rêvée ou pas : ici c’est Aubervilliers, Shangaï-Mon-Amour à la Nouvelle-Défense et autres nouvelles défonces servies accompagnées de café atomique, de dinde aux marrons, de poulpes marinés ou en friture, c’est selon.

« Un excellent produit. »
Catalogue des Addictions Reconnues d’Utilité Publique, C. A. R. U. P.

« C’est terrifiant, de quel cerveau embrumé a donc pu surgir cet écrit de démoralisation publique ? Je souhaite vivement que le texte soit saisi dès sa publication et que les éditeurs qui l’auront publié soient conduits en prison. J’userai d’ailleurs de mon influence en ce sens. »
A. B.
Commissaire aux bonnes mœurs en Seine-St-Denis, philosophe à seize heures.

« Ce type est épatatant. »
A. A.
Étoile qui monte et qui danse, aussi, à seize heures elle aussi.

« Je soutiens entièrement la position dA. B. sur lœuvre de M. C., et jécris de ce pas au ministère de lIntérieur à propos des éditions KMA. »
Kirsten Vogler, philosophe à minuit dans le siècle.

« Enfin un roman noir à l’eau de rose. »
le Silence qui parle, enfin.

« Un grand auteur est natif. »
M. C.

« Une merde. Mais on publie, ça va cartonner. »
K. M. A. éditions
Real Star / Marco Candore dans Mécanoscope 4

Harlem Nocturne / Mel Tormé / Earle Hagen / Dick Rogers

A nocturne for the blues
Played on a broken heart string
It’s wailing out the news
My baby is gone from me
Dark shadows in the rain
A telephone that won’t ring
Just memories remain
Of lovers that used to be

I miss the laughs and the fun
My spot in the sun
When I was the one one and only
The music and lights
Those wonderful nights
The morning is the time we’d kiss

The laughs and the fun
My days in the sun
They’re over and done and I’m lonely
Don’t ask me to hide
The heartbreak inside
The gleaming spark is gone the light went dark

This nocturne for the blues
Took all and left me nothing
Nothing but the blues
‘Til baby comes back to me

Earle Hagen, Dick Rogers
Harlem Nocturne
Interprété par Mel Tormé

Photo : The Big Combo / Joseph H. Lewis / 1955
Chef op. John Alton / Musique David Raksin / Générique : cliquer ICI

Harlem Nocturne / Mel Tormé / Earle Hagen / Dick Rogers dans Pitres the-big-combo-1955

Un privé à Babylone (4) : Aimer la bière quand on peut s’offrir du champagne / Richard Brautigan

C’était très beau de voir briller les lumières de San Francisco de l’autre côté de la baie, depuis le petit bar de Sausalito où nous étions attablés.
Ma cliente savourait une bière.
La boire lui procurait un plaisir infini. Elle ne buvait pas comme on aurait pu s’y attendre. Elle n’avait rien d’une dame dans sa façon de boire sa bière. Elle buvait de la bière comme un docker le jour de paye.
Elle avait enlevé son manteau de fourrure et portait en dessous une robe mettant en valeur ses formes renversantes. Toute cette histoire ressemblait exactement à une énigme policière dans un magazine bon marché. Je n’arrivais pas à y croire.
Le Cou était resté dans la voiture, à nous attendre, de sorte que je me sentais un peu plus détendu auprès de ma cliente. Si j’en avais envie, je pouvais utiliser le mot champagne sans avoir peur de me lancer dans l’inconnu. Pas de doute, le monde est un endroit étrange. Pas étonnant que je passe tellement de temps à rêver de Babylone. C’est plus sûr.
« Où se trouve le corps que vous voulez que je vole ? dis-je, en regardant cette nana riche à l’air délicat descendre une grande lampée de bière. Puis roter. Vous aimez bien la bière, hein ? dis-je.
- J’aime la bière alors que j’ai de quoi m’offrir du champagne », dit-elle.
Lorsqu’elle a dit « champagne », j’ai involontairement cherché Le Cou du regard. Dieu merci, il était dans la voiture.
« Bon, alors, ce cadavre, dis-je.
- Où trouve-t-on des cadavres, en général ? dit-elle, comme si je n’étais pas très vif.
- Des tas d’endroits, dis-je. Mais surtout dans la terre. Il va me falloir une pelle pour ce boulot ?
- Mais non, imbécile, dit-elle. Le corps est à la morgue. C’est un endroit assez logique pour un corps, non ?
- Ouais, dis-je. Ça peut aller. »
Elle a repris une énorme lampée de bière.
J’ai fait signe à la serveuse de nous apporter une autre bière. Pendant ce temps-là, ma cliente terminait celle qu’elle avait devant elle.
Je sirotais toujours l’Old Crow avec des glaçons que j’avais commandé en arrivant. Ça allait être mon seul verre. Je ne suis pas tellement du genre buveur : un verre de temps en temps, et je ne remets jamais ça.
Elle a attaqué sa seconde bière avec autant d’enthousiasme que la première. Elle avait raison de se dire buveuse de bière.
« Vous vous sentez capable de voler un cadavre à la morgue ? dit-elle.
- Ouais, tout à fait capable », dis-je.
A ce moment-là, quelque chose a fait surface dans ma tête comme un lapin de carton dans une galerie de tir. Pilon m’avait dit qu’elle avait regardé le corps de la prostituée morte de manière à pouvoir éventuellement identifier une parente, mais qu’elle avait fini par dire que ce n’était pas la bonne personne et qu’elle avait fait tout ça d’un air très froid, comme s’il lui arrivait tous les jours de regarder des cadavres.
J’ai pensé à ses larmes quand elle avait quitté la morgue.
Ça devenait intéressant.
L’air de rien, comme ça, j’ai fait : « Qui c’est le corps que vous voulez que je vole à la morgue ?
- Qui c’est n’a pas d’importance, dit-elle. C’est mon affaire. Tout ce que je veux, c’est que vous m’apportiez ce corps. C’est le corps d’une jeune femme. Elle se trouve en haut dans la salle d’autopsie. Il y a un placard de rangement à quatre compartiments aménagé dans le mur. Elle est en haut à gauche. Elle a une étiquette « Inconnue » attachée à l’orteil. Allez me la chercher.
- OK, dis-je. Où voulez-vous que j’emporte le corps quand je l’aurai récupéré ?
- Je veux que vous l’emportiez dans un cimetière, dit-elle.
- Ça, c’est pas trop dur, dis-je. C’est là que finissent les corps de toute façon. »
Je lui ai commandé une autre bière. Elle avait déjà terminé la deuxième. Je n’avais jamais de ma vie vu un verre de bière avoir si vite l’air si vide. La bière, on aurait dit qu’elle l’inhalait.
« Merci, dit-elle.
- Quand voulez-vous le cadavre ? dis-je.
- Ce soir, dit-elle. Au cimetière du Saint-Repos.
- C’est bientôt, ça, dites donc, dis-je. Je peux vous demander ce que vous avez l’intention d’en faire ?
- Allons, petit malin, dit-elle. Qu’est-ce qu’on fait d’un corps, en général, dans un cimetière ?
- OK, dis-je. Je vois. Vous voulez que j’apporte une pelle ?
- Non, dit-elle. Contentez-vous d’apporter le corps au cimetière et nous nous occuperons du reste. Tout ce que nous vous demandons, c’est le corps. »
Quand elle a dit « nous », je me suis dit que ce qu’il fallait pour faire un « nous », c’était Le Cou.
Je lui ai commandé une autre bière.
Richard Brautigan
Un privé à Babylone / 1977
« Nous avons tous une place dans l’histoire. La mienne, c’est les nuages. »
Un privé à Babylone (4) : Aimer la bière quand on peut s'offrir du champagne / Richard Brautigan dans Brautigan marlene

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