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Abolition, pénalisation et prostitution — De quelle émancipation parle-t-on ? / Yves Pagès

Alors que, sous la pression des abolitionnistes de tous bords, une nouvelle proposition de loi entend «responsabiliser» les clients des prostituéEs et «renforcer la protection des victimes de la traite des êtres humains et du proxénétisme», on a juste envie de rappeler quelques évidences élémentaires. D’abord ce projet de loi supprime le délit de « racolage passif » instauré par le ministre de l’Intérieur Nicolas S. en 2003… et c’est tant mieux. Mais n’oublions pas que ce pseudo-délit n’était que l’arme ultime d’une large panoplie répressive qui n’a cessé d’accentuer la pression sur la prostitution de rue depuis plusieurs décennies.
Une victoire très limitée, et au goût amer, puisqu’elle est accompagnée d’autres mesures en trompe l’œil : l’octroi d’une autorisation de séjour de six mois (renouvelable ou non, rien n’est encore tranché sur ce point qui fera l’objet d’une bataille d’amendements) pour les personnes s’engageant à cesser leurs activités sexuelles tarifées ou de six à dix-huit mois (bref, jusqu’à la fin de la procédure judiciaire) pour les personnes consentant à dénoncer leur proxénète ou le réseau maffieux les soumettant à ce racket. En l’occurrence, il ne s’agit que d’un léger élargissement/assouplissement des mesures en vigueur touchant à l’obtention du «droit au séjour» des prostituéEs étrangères. Certaines dispositions de 2003 avaient déjà ouvert cette porte étroite, on ne fait qu’y ajouter un «parcours de réinsertion» et augmenter le délai de maintien légal sur le territoire en cas de dénonciation de leur employeur illicite. Reste que ces bonnes intentions humanitaires ne font pas le poids, comme l’a rappelé récemment Eric Fassin dans Libération, face aux impératifs comptables de la traque aux immigréEs clandestinEs. De fait, l’année dernière, moins d’une cinquantaine de filles ayant accepté de témoigner contre leurs protecteurs & bourreaux ont bénéficié d’une régularisation provisoire. Gouttes d’eau dans un océan de clandestinité soumis au grand siphon sécuritaire.
Reste le dernier aspect de cette loi – objet de toutes les fascinations/répulsions médiatiques puisque ça fait vendre du papier –, la pénalisation des clients censée les «responsabiliser» sous peine d’amende (1500 euros, doublée en cas récidive) et/ou d’une sanction complémentaire (un «stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels»). Ce serait, là encore dans un souci dissuasif et pédagogique qu’on tenterait de tarir à la source la «marchandisation des corps». Soit. Mais outre le fait que la police a bien d’autres chats à fouetter ( et en priorité son quota de sans papiers à contrôler au faciès, à enfermer en Centre Administratif de Rétention et reconduire à la frontière), les prostituéEs évoquent à juste titre le risque que cette menace permanente du flagrant délit déplacé sure les clients oblige les prostituéEs à plus de discrétion, c’est-à-dire les refoule dans des zones d’invisibilité (ces sous-bois très au-delà des périphériques ou ces salons de massage sous la coupe encore plus réglée de leurs souteneurs), bref que cette mesure aggrave et leur situation sanitaire et leur dépendance. Il n’est pourtant pas question, ici, d’adhérer aux pétitions des beaufs ultralibéraux du magazine Causeur qui, eux, proclament, en cette matière charnelle comme en tant d’autres, que le client est roi («Touche pas à ma pute !», intiment-ils en accolant un pronom possessif à leur complément d’objet libidinal…). Pour contester cet article de la loi, il suffit d’y confronter les motifs officiels invoqués aux effets pervers induits par son application. Distinguo qui sépare des préjugés moraux désincarnés d’une critique des conditions d’existence réelles.  Et ce ne serait pas la première fois qu’on assisterait, sous un pouvoir de gauche comme de droite, à ce travers rhétorique : un motif de compassion qui accentue la stigmatisation. C’est même, semble-t-il, une tarte à la crème de la dépolitisation contemporaine, ce discours victimaire qui, faute de donner jamais la paroles aux réprouvéEs, aux sous-payéEs, aux déboutéEs et aux radiéEs de toutes sortes, les transforment en moyenne statistique, en cas de figure abstrait, en Altérité théologique, en objet moral réifié, dont l’exemple spectral devra, au gré de tel ou tel fait divers, faire soit peur soit pitié.
Rappelons, en outre, que ces textes législatifs qui, sous prétexte de prohiber, abolir, éradiquer des pratiques massives, tendent à criminaliser des pans entiers de la population (en l’occurrence, un homme sur quatre de plus 50 ans a déjà eu recours à unE prostituéE), consistent, comme dans le cas de la pénalisation de Cannabis ou de la libre circulation des fichiers numériques, à rendre n’importe qui délictueux en sursis, et donc à renforcer la plus arbitraire des répressions sélectives.
Quant aux belles âmes Anne Hidalgo, Dominique Voynet ou Najat Vallaud-Belkacem, infatigables défenderesses d’une position abolitionniste, inutile de leur rappeler que nombre de prostituéEs se battent et manifestent contre leur projet de loi. À leurs yeux, il ne s’agit là que d’une minorité de «traditionnelles» (15% d’après on ne sait quel rapport officiel) et donc si peu représentatives d’un «système de traite» à grande échelle dont sont victimes leurs consœurs (puisqu’il n’est jamais question dans leur bouches des étudiants & précaires vendant leur charme de façon occasionnelle ou contre de menus avantages festifs ou alimentaires).
Ironie du sort, cet argument prouve a contrario combien ces bonnes consciences de gauche, à force de leçon de tolérance et de chantages émotifs, ne savent plus poser les questions de société en terme politique. Pour s’interroger à meilleur escient, il leur faudrait d’abord chercher du côté de la mémoire collective des luttes de prostituéEs qui en 1975 surent sortir de l’ombre, occuper des églises, à Paris, Lyon ou Grenoble, et organiser des Etats-Généraux de la prostitution et qui, par la force même de leur mouvement, ont conquis par centaines leur autonomie existentielle, parvenant ainsi à débarrasser leur tapin de l’emprise du Milieu. Alors, bien sûr, cette génération-là arrive aujourd’hui aux confins de l’âge de la retraite (tout en bas du minimum vieillesse) ou de la mort naturelle. Mais s’il est une leçon libératrice à en tirer c’est que… l’émancipation des putains ne sera jamais que l’œuvre des putains elles-mêmes. Quelle que soit la forme (provisoire, intermittente ou définitive) de cette émancipation, hors le commerce charnel ou pas. D’autant que cette brèche politique renvoie en miroir à la société tout entière l’image de ses propres fêlures, comme le rappelait ce matin à la radio, Chloé, une dame du bois de Vincennes, préférant son propre labeur à celui des cohortes d’agents du nettoyage qui prennent le métro aux aurores pour un salaire de misère. Exploitation éhontée et «dissociation» intime de l’âme et du corps ne sont pas l’apanage des seules catins… Le reste n’est que préchi-précha dans le désert et credo maternaliste.
Yves Pagès
Abolition, pénalisation et prostitution — De quelle émancipation parle-t-on ? / 2013
Publié sur Pense-bête / 27 novembre 2013
À lire également : « Femmes en flagrant délit d’indépendance, des textes sur la prostitution sur Paris-Luttes infos
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Harcèlements policiers, stigmatisation, agressions, viols : stop aux violences ! / Strass

Ces dernières semaines, dans le « débat » actuel autour de la prostitution, les travailleurSEs du sexe ont subi encore davantage de violences.
Des violences symboliques d’abord : de Causette, qui estimait faire de l’humour en les comparant à des pastèques trouées et en les désignant comme des mauvaises mères, aux 343 salauds qui se les réappropriaient en les désignant comme « leur pute », en passant par quelques médecins qui évoquaient, dans une tribune, des « vulves déformées » et des « vagins cicatriciels » et tous les autres tribunes, articles et débats parlementaires les désignant encore et toujours comme des incapables, des inadaptéEs socialEs, des victimes.
Des violences étatiques tout à fait concrètes ensuite, directes quand il s’agit de la police qui continue à les arrêter abusivement, à les harceler quotidiennement, ou indirectes quand restent impunis des agresseurSEs de tous ordres qui s’estiment dans leur bon droit en s’en prenant à des personnes toujours plus discriminées, stigmatisées, marginalisées.
Le 4 décembre dernier, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi renforçant la lutte contre le « système prostitutionnel ». Ce texte expose les travailleurSEs du sexe et prostituéEs à de plus grands dangers. Non seulement parce qu’elles et ils seront repousséEs dans la clandestinité, mais également parce que ce texte est discriminatoire et accroît la stigmatisation pesant sur les travailleurSEs du sexe et prostituéEs. Parce que les violences concrètes dont sont victimes les travailleurSEs du sexe se nourrissent de et sont favorisées et légitimées par l’exclusion, des lois répressives et des violences symboliques à leur encontre.
Nous ne voulons ni répression, ni protection contre la prostitution, nous voulons des putains de droits !
Tous les jours, des putes continuent d’être arrêtées, harcelées par les forces de l’ordre. Elles continuent d’être agressées, violées et parfois tuées, dans une indifférence généralisée. Parce que des idéologies paternalistes, moralistes, et hygiénistes, continuent de primer sur la santé, la sécurité, et la dignité des travailleurSEs du sexe, celles-ci continuent d’être sacrifiéEs.
La putophobie tue !
STRASS
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Flasball, peur et mutilation / Clément Alexandre, Florent Castineira, Joan Celsis, John David, Pierre Douillard, Joachim Gatti, Salim, blessés et mutilés par la police française

Nous avons en commun le fait d’avoir été blessés et mutilés par la police française après avoir reçu un tir de flashball en pleine tête. Etre touché par une de ces armes, c’est s’effondrer, être évacué, hospitalisé et subir par la suite un nombre considérable d’interventions chirurgicales lourdes qui s’étendent sur plusieurs mois. Les lésions sont nombreuses et irréversibles : œil crevé, décollement de la rétine, enfoncement du plancher orbital, multiples fractures, dents cassées, joue arrachée, etc. Pour plusieurs d’entre nous, l’implant d’une prothèse a été nécessaire. Sans parler des migraines, des cauchemars et de la peur chevillée au corps. A Marseille, un homme, Mostefa Ziani, est mort d’un arrêt cardiaque après avoir été touché en plein thorax. Le flashball peut donc tuer à bout portant et il produit des dommages qui ne sont en rien des accidents. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, équiper la police avec ces armes, c’est lui reconnaître le droit de mutiler. Ce qu’elle a bien compris.
S’il n’existe aucune réparation possible, il est difficile de laisser le terrain libre à la violence policière. Plusieurs d’entre nous ont porté plainte contre l’auteur du tir. Sans succès. A Nantes, le policier qui a tiré sur Pierre Douillard en 2007 et dont l’identité est clairement établie bénéficie d’une relaxe : sa responsabilité ne peut être engagée puisqu’il a obéi à un ordre. A Toulouse par contre, pour Joan Celsis, blessé en 2009, le juge ordonne un non-lieu au motif cette fois que l’identité du tireur n’est pas établie. A Montreuil, pour Joachim Gatti, le procureur bloque le dossier depuis maintenant deux ans. Sans surprise, la justice couvre la police. Il y a belle lurette en effet que l’action de la police s’est affranchie du droit. Pour le flashball, les distances de sécurité et les zones autorisées ne sont jamais respectées, pas plus que le tir ne correspond à un état de légitime défense comme le prescrit pourtant la réglementation officielle.
Face aux limites du pénal, nous nous sommes lancés dans une nouvelle procédure. Clément Alexandre, le collectif Face aux armes de la police et leur avocat, Étienne Noël, ont déposé en octobre 2012 une requête au Tribunal administratif qui consiste à attaquer directement la responsabilité du préfet de police et plus seulement le policier qui tire en pleine tête, même si celui-ci mérite tout notre mépris. Pour la première fois, l’État a été condamné mercredi, le 18 décembre, à verser une indemnité et sa responsabilité est reconnue, tout comme le lien entre la blessure et le flashball. D’autres jugements sont attendus. Nous pensons que sur le terrain juridique, il est capital de multiplier ce type de riposte.
Toutes ces blessures rendent lisible la façon dont la police maintient l’ordre. Chaque fois derrière nos noms propres, il y a des complicités et des amitiés – souvent des luttes. A Nantes, des lycéens et des étudiants occupent un rectorat. A Toulouse, des dizaines d’étudiants sortent d’un Monoprix sans payer pour protester contre la précarité étudiante. A Montreuil, des habitants se rassemblent contre l’expulsion d’un squat. Et des lycéens bloquent leur établissement pour protester contre une énième réforme des retraites. A Notre-Dame-des-Landes, des milliers de personnes résistent à un projet d’aéroport : parmi les centaines de blessés, certains se retrouvent avec des bouts de métal sous la peau. A Strasbourg, des métallos manifestent contre ArcelorMittal. A Montpellier, c’est un groupe de supporteurs qui est visé. Dans les quartiers populaires, le flashball fait partie de la vie quotidienne et intervient systématiquement quand les habitants se révoltent contre la violence de la police. C’est le cas à Trappes pour Salim, qui cet été, a eu le malheur de se trouver à proximité du commissariat où des habitants protestent contre une arrestation musclée. Mais aussi à Montbéliard, Villemomble, etc.
Ce que la langue policière appelle littéralement «neutraliser une menace» désigne de toute évidence la nature réelle du flashball : écraser et faire taire ce qui échappe au pouvoir. C’est là le travail normal de la police. Mais ce qui est nouveau, c’est la méthode utilisée. Le flashball est le nom d’un nouveau dispositif politique qui repose sur la peur et la mutilation – en un mot la terreur. Il s’agit cette fois de frapper les corps mais aussi les cœurs et les esprits en nous marquant dans notre chair et dans celles de nos amis. Présenté comme défensif, le flashball est clairement une arme offensive qui donne à nouveau à la police le pouvoir de tirer sur la foule. Le déploiement de la violence policière, en l’état actuel du rapport de force, ne doit pas entraîner la mort. Mais la police doit être assurée de rester la plus forte pour que l’ordre soit maintenu.
Cette militarisation des opérations de police exprime la vérité d’une époque : le développement de ces armes depuis maintenant dix ans s’explique par le fait qu’elles ont manqué dans certaines émeutes. Qu’en Tunisie, une foule déterminée puisse faire tomber un gouvernement dont la longévité semblait assurée indique assez l’angoisse qui habite le pouvoir à tout moment. Le terrain d’intervention véritable du flashball, c’est la révolte.
En maintes occasions, la police se présente comme un obstacle – à nos mouvements, à nos désirs et à nos luttes. La question de savoir comment le défaire mériterait d’être prise au sérieux. Si les blessures se produisent toujours dans des moments de tension, se défendre et se protéger devient une question pratique dont la nécessité a pu être éprouvée en Grèce, comme à Notre-Dame-des-Landes où des boucliers sont apparus ; de la place Tahrir à la place Taksim, où des milliers de manifestants venaient casqués. Quand Michèle Alliot-Marie propose d’exporter le savoir-faire de la police française en Tunisie, nous pensons plutôt à importer la puissance des révolutions arabes.
C’est parce que nous demeurons attachés à nos luttes et à nos amitiés que nous ne nous laisserons pas terroriser par le flashball. Là où nous sommes attaqués, il y a à riposter collectivement pour être capable de penser et de contrer les pratiques policières. Et ça, on ne le fait pas dans l’enceinte d’un tribunal, mais on l’élabore avec tous ceux qui les subissent. Ici, comme ailleurs, ce qui relève du possible dépend d’un rapport de force. Nous lançons un appel à toutes les personnes blessées avec la certitude que nous avons plus à partager que nos blessures.
Pour Salim, ce sont ses proches qui signent la tribune.

Clément Alexandre, Florent Castineira, Joan Celsis, John David, Pierre Douillard, Joachim Gatti, Salim blessés et mutilés par la police française
Flasball, peur et mutilation / 22 décembre 2013
Tribune parue dans Libération
Contact : http://faceauxarmesdelapolice.wordpress.com

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