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La Zone du Dehors / Alain Damasio

Tout le Cube autour du puits bouge. Une houle solide dont j’entends de proche en proche les brisées sourdes résonner à des profondeurs qui disloquent la mesure. Tout près de moi, de bruit ne subsiste que le crissement des copeaux sous mes pieds. Mais plus loin, à dix mètres, cent mètres peut-être au-dessus, au-dessous, quelque chose chose, indistinctement, gronde par vagues… Des détonations sourdes se propagent comme à travers des épaisseurs d’eau… Des grincements se forment et m’atteignent lentement, par échos gourds, me parviennent étouffés et enveloppés sous l’ampleur fluide d’une onde sous-marine. Je le sens avec une évidence qui défie la raison : je suis au fond d’un océan de métal lourd qui se parle. La puissance des courants brasse et malaxe l’acier comme de l’eau. Les déchets se laissent porter, mugissent, s’appellent et se regroupent par bandes évanescentes, selon des affinités de textures, de poids, de grain qui échappent, pneu et moquette, meuble requin, tiroirs qui se faufilent, rouleaux d’aluminium se dévidant à travers des strates qui ne communiquent plus, et s’enfoncent, divergent…
J’allume mon briquet et promène la minuscule flamme dans la cavité que le creuseur m’a laissée. Je respire bien. Je me sens étrangement calme, fataliste, parce que maintenant j’y suis, c’est le réel : ces parois briquetées de rebuts et cette dalle exterminent d’un coup la prolifération microbienne des anticipations que j’avais formées. Le réel est là, nu. Il est unique. Je n’ai plus qu’à monter, monter si je peux, ou mourir. J’avais fantasmé l’urgence mais il n’y a pas d’urgence : le plafond est bouché et les parois immobiles. J’ai le temps. Par priorité, il faut que je m’éclaire. Dans le halo du briquet, je discerne les tranches blanchies de livres. Sertie dans la paroi, une caisse forme une manière de rayonnage de bibliothèque. J’arrache un livre comprimé et lui met immédiatement le feu : il brûle bien, me servant de torche. Un peu partout autour de la dalle, je découvre, encastrées dans le sol, dans ou devant les parois, des caisses similaires. J’ouvre toutes celles que je peux et je jette en tas les livres sur la dalle de plomb en déchirant les couvertures. Mon bûcher est déjà important. J’approche mon livre. Il met le feu à la pile et s’y propage étrangement vite. Sur sa tranche, il y a inscrit : …zsche – Considérations intempestives. J’y vois de mieux en mieux. A sept mètres de haut, à l’appel d’air qui avale la fumée, se devine un boyau. Il semble déboucher plus haut. C’est la seule ouverture… J’entame immédiatement l’escalade.
Alain Damasio
la Zone du Dehors / 2007
A voir : Alain Damasio
La Zone du Dehors / Alain Damasio dans Anarchies beyondtheblackrainbow

Feu pâle / Vladimir Nabokov

Chant quatre
Il me faut maintenant épier la beauté comme jusqu’alors
Personne ne l’a épiée. Il me faut maintenant crier
Comme personne n’a crié. Il me faut maintenant tenter ce que personne
N’a tenté. Il me faut maintenant faire ce que personne n’a fait.
Et, pour parler de cette merveilleuse machine :
Je suis intrigué par la différence entre
Deux modes de composition : A, le mode
Qui ne se passe que dans le cerveau poète,
Un essai des tours que peuvent exécuter les mots tandis
Qu’il se savonne pour la troisième fois une jambe, et B,
L’autre mode, bien plus digne, quand
Il se trouve dans son bureau, écrivant avec une plume.

Dans le mode B, la main soutient la pensée,
La bataille abstraite se livre concrètement.
La plume s’arrête en l’air, puis s’abat pour rayer
Un coucher de soleil, ou bien restaurer une étoile,
Et elle guide ainsi physiquement la phrase
Vers une pâle lueur diurne à travers un labyrinthe d’encre.
Mais le mode A est une torture ! Le cerveau
est bientôt serré dans un casque de douleur.
Une nurse en bleu de travail dirige le vilebrequin
Qui taraude et que nul effort de volonté
Ne peut interrompre, tandis que l’automate
Enlève ce qu’il vient à peine de mettre
Ou va, d’un pas alerte, jusqu’à la boutique du coin
Acheter le journal qu’il a déjà lu.

Pourquoi en est-il ainsi ? Peut-être est-ce parce que,
Dans le travail sans plume, il n’y a pas de pause de plume
Et il faut se servir de trois mains à la fois.
Ayant à choisir la rime nécessaire,
Tenir sous les yeux le vers complété
Et garder à l’esprit les essais précédents ?
Ou bien l’opération et-elle plus profonde sans un bureau
Pour appuyer le faux, hisser le poétique ?
Car il y a ces mystérieux moments où
Trop las pour effacer, je laisse tomber ma plume ;
Je déambule – et, à quelque ordre muet,
Le mot juste gazouille et vient se percher sur ma main.

Mon meilleur moment est le matin ; ma saison
Préférée, le milieu de l’été. Une fois, je m’entendis
Me réveiller, tandis qu’une moitié de moi-même
Dormait encore au lit. Je libérai violemment mon esprit
Et me rattrapait – sur la pelouse
Où les feuilles de trèfle recueillaient dans leur coupe les topazes de l’aube
Et où se tenait Shade, debout, en chemise de nuit et chaussé d’un soulier.
Puis je compris que cette moitié-là aussi
Dormait profondément ; elles rirent toutes deux et me réveillai
En sécurité dans mon lit au moment où le jour brisait sa coquille,
Et les merles migrateurs marchaient, s’arrêtaient et, sur l’humide
Gazon emperlé, un soulier brun reposait. Mon timbre secret,
L’empreinte de Shade, le mystère inné.
Mirages, miracles, matin de mi-été.

Comme mon biographe est peut-être trop grave
Ou n’en sait pas assez pour pouvoir affirmer que Shade
Se rasait dans son bain, voici : « Il avait arrangé une sorte
De système avec charnière et vis, un support d’acier
Traversant la baignoire pour maintenir en place
Le miroir à raser droit en face de son visage
Et, de son orteil, renouvelant la fraîcheur du robinet,
Il trônait comme un roi et saignait comme Marat. »

Plus je pèse, plus fragile est ma peau ;
Elle est par endroits ridiculement mince ;
Ainsi, près de la bouche, : la place entre le coin des lèvres
Et ma grimace invite la coupure méchante,
Ou cette bajoue : il me faudra un jour laisser pousser
Une barbe en collier invétérée en moi.
Ma pomme d’Adam est une figue de nopal :
Il me faut maintenant parler du mal, du désespoir,
Comme personne n’en a parlé. Cinq, six, sept, huit,
Neuf coups ne suffisent pas. Dix. Je palpe
A travers la fraise écrasée, la sanglante bouillie
Et ne trouve nul changement dans ce carré d’épines.

J’ai mes doutes sur ce type manchot
Qui, sur les réclames, d’un seul coup glissant
Défriche un sentier étroit de l’oreille au menton
Puis se lave la face et palpe avec amour sa peau.
Moi je suis dans la classe des bimanes maniaques.
Ainsi que, discrètement, un éphèbe en maillot assiste
Une femme dans une danse acrobatique,
Ma main gauche aide, et tient, et change sa position.

Il me faut maintenant parler… Meilleure que le savon
Est la sensation espérée du poète
Quand l’inspiration à la flamme de glace,
L’image soudaine et la phrase immédiate
Font courir sur la peau une triple risée
Qui fait se hérisser tous les petits poils
Comme dans l’agrandissement du dessin animé
De poils tondus quand Notre crème les dresse.

Il me faut maintenant parler du mal comme
Personne jusqu’alors n’en a jamais parlé. Je hais les choses comme le jazz,
Le crétin en bas blanc torturant un taureau
Noir et strié de rouge ; le bric-à-brac des abstraits,
Les masques rituels primitifs, les écoles progressives ;
La musique dans les supermarchés, les piscines ;
Les brutes, les fâcheux, les philistins à préjugés de classe, Freud, Marx,
Faux penseurs, poètes surfaits, imposteurs et requins.

Et tandis que la lame de sûreté racle et grince
Dans son voyage à travers le pays de ma joue,
Les autos passent sur la grand-route et, gravissant la pente escarpée,
De gros camions contournent mes maxillaires.
Et voici maintenant qu’un paquebot silencieux accoste, et maintenant
Des touristes à lunettes noires visitent Beyrouth, et maintenant, je laboure
Les champs de la vieille Zembla où croît ma barbe grise
Et où des esclaves font les foins entre ma bouche et mon nez.
La vie de l’homme comme commentaire à un poème
Hermétque et inachevé.
Note pour un usage ultérieur.

M’habillant dans toutes les chambres, je rime et erre
A travers la maison, tenant un peigne
Ou un chausse-pied qui se mue en cuillère
Avec laquelle je mange mon oeuf. L’après-midi,
Nous allons en auto à la bibliothèque. Nous dînons
A six heures et demie. Et mon étrange muse, protéiforme
Qui me dicte mes vers est partout avec moi,
Dans la poussière des livres, dans ma voiture, dans mon fauteuil.

Et tout le temps, tout le temps, mon amour,
Tu es avec moi, toi aussi sous le mot, dessus
La syllabe, pour souligner, pour intensifier
Le rythme vital. On entendait froufrouter
Une robe de femme dans les jours d’antan. J’ai très souvent perçu
Le soin et le sens de l’approche de ta pensée.
Tout en toi est jeunesse et, en les mentionnant,
Tu rends neuves de vieilles choses que j’ai faites pour toi.

Golfe d’Ombres fut mon premier livre (vers libres), Ressac nocturne
Vint ensuite ; puis La Coupe d’Hébé, dernier char
De ce carnaval mouillé, car maintenant je nomme
Tout « Poèmes », et cesse de m’exaspérer.
(Mais cette élucubration transparente exige
Un titre lunaire. Viens à mon aide, Will ! « Feu pâle ».)

Doucement, le jour a passé dans un murmure léger
d’harmonie soutenue. Le cerveau est vide, et un chaton brun d’arbre
Et le substantif dont j’eusse aimé user,
Mais que j’ai rejeté, gisent secs sur le ciment.
Peut-être mon amour sensuel de la consonne
D’appui, enfant défunt d’Echo, repose-t-il
Sur le sentiment d’une vie fantastiquement préparée
Et richement rimée. Je crois comprendre
L’existence, ou du moins une très faible part
De ma propre existence uniquement à travers mon art,
En termes de combinaisons délectables,
Et si mon univers privé se scande comme il faut,
Ainsi fera le vers de galaxies divines
Que je soupçonne fort d’être un vers ïambique.
Je suis raisonnablement sûr que nous survivons
Et que ma chérie vit encore quelque part.
Je suis de même raisonnablement sûr que
Je me réveillerai à six heures demain, le vingt-deux juillet
Dix-neuf cent cinquante-neuf
Et que, sans aucun doute, la journée sera belle ;
Aussi que l’on me laisse régler ce réveille-matin,
Bâiller, ranger sur l’étagère les « poèmes » de Shade.

Mais il n’est pas encore l’heure de me mettre au lit. Le soleil
A touché les deux dernières fenêtres du vieux Docteur Sutton.
Cet homme doit avoir – quoi ? – Quatre-vingts ? Quatre-vingt-deux ans ?
Il avait le double de mon âge l’année que je t’ai épousée.
Où es-tu ? Dans le jardin. Je puis voir
Une partie de ton ombre auprès du hickory.
Quelque part on lance des fers à cheval. Bing, Bang.
(Le fer s’appuie contre son réverbère, comme un ivrogne.)
Une sombre vanesse à la raie cramoisie
Tournoie dans le soleil bas, se pose sur le sable.
Montrant ses ailes aux bouts bleu-noir tachetés de blanc.
Et, à travers les ombres qui se meuvent et la lumière qui décroît,
Un homme, indifférent au papillon,
Jardinier d’un voisin sans doute, passe,
Remonte l’allée, poussant une brouette vide.
Vladimir Nabokov
Feu pâle / 1962
Sur le Silence qui parle : Lolita / Ada ou l’ardeur
Feu pâle / Vladimir Nabokov dans Pitres clairdelune

Belle et Bête / Marcela Iacub

Tu étais vieux, tu étais gros, tu étais petit et tu étais moche. Tu étais machiste, tu étais vulgaire, tu étais insensible et tu étais mesquin. Tu étais égoïste, tu étais brutal et tu n’avais aucune culture. Et j’ai été folle de toi. Non pas qu’il y ait un rapport de cause à effet entre tes défauts et les sentiments océaniques que j’ai éprouvés. C’est une curieuse coïncidence.
Même au temps où ma passion était si fastueuse que j’aurais échangé mon avenir contre une heure dans tes bras je n’ai jamais cessé de te voir tel que tu étais : un porc.
C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi. Tu étais le grand persécuté, le bouc émissaire. Je me suis sentie obligée de prendre ta défense pour dire « Les porcs ont le droit d’être des porcs. Une société qui met ces créatures en prison aux seuls motifs qu’ils ont des goûts propres à leur espèce n’est pas une société libre et juste. »
La protection des porcs est chez moi une sorte de vocation. C’est la raison pour laquelle je me suis d’abord battue pour la liberté sexuelle, et puis je suis devenue végétarienne. C’est en lisant des comptes rendus de la mise à mort des cochons dans les abattoirs que j’ai décidé de ne plus manger aucune viande. Mais parfois j’aurais pu te mettre au four, te griller et te manger en savourant tes morceaux les plus succulents. Tu te comportais comme un méchant porc. Tu n’étais plus la victime de la société mais mon agresseur, mon bourreau.
Je me disais « A quoi bon continuer de le traîner de tribunal en tribunal, de viol en viol ? Il serait plus utile transformé en jambon. Il pourrait nourrir les contribuables au lieu de leur coûter tant d’argent. »
C’est parce que tu étais un porc que je suis tombée amoureuse de toi. Cela a été l’expérience la plus poétique, la plus dense, la plus cruelle, la plus belle, la plus puissante de ma vie. Le porc a un rapport au présent que les humains n’ont guère. il ne cesse de se réjouir de la chance inouïe qu’il a d’être vivant, de manger, de courir, de salir, de blesser, de ressentir.Cela explique que le cochon souffre tant du sort qui lui est réservé dans les abattoirs. mais pendant un temps, j’aurais aimé te saigner les pattes en l’air comme on fait avec tes congénères. J’aurais même fait l’apologie des coutumes carnivores et critiqué les musulmans et les juifs qui s’abstiennent de goûter au cochon.
Certes, tu n’étais pas un porc tout le temps. Tu étais aussi un homme. Il t’est même arrivé d’avoir des responsabilités nationales et internationales importantes. Et tu t’apprêtais à en avoir davantage. Tu avais une femme richissime et célèbre, plusieurs enfants, une vraie famille. Tu avais des fans, des amis politiques. Tu avais une vie qui n’avait rien à voir avec celle, terrible, fragile, dégoûtante et sublime des cochons. Et entre les deux vies il y avait un mur, un abîme.
Ta vie d’homme ne m’avait jamais intéressée. Quand je te voyais à la télévision je te trouvais antipathique et pédant, ce que tu es en vérité. Tu n’as suscité ma curiosité que quand la terre entière a compris que tu avais une vie secrète. Que, outre être un homme respectable et sans aucun intérêt, tu étais un vrai, un authentique cochon. J’avais trouvé émouvant que quelqu’un qui avait tant d’ambition, tant de choses à perdre, tant de désir de puissance se fasse rattraper par son autre vie.
Je me disais : « Il tient tant à respecter le cochon qu’il y a en lui qu’il est même prêt à sacrifier sa vie d’homme. Il est prêt à tout mettre en danger, à tout perdre, à être banni par ceux qui lui rendaient hommage. Et s’il avait eu vingt, trente, quarante ans on comprendrait mieux. Mais à son âge. A son âge les gens oublient leurs pulsions, les mettent un peu de côté, deviennent sages. »
La liste de tes maîtresses, de tes conquêtes d’un jour, de tes victimes, de tes putes successives et concomitantes dont la presse ne cessait de s’horrifier et de se régaler montrait un autre aspect émouvant de ta vie de cochon. Ces femmes étaient laides et vulgaires. Comme si en chercher des jolies était déjà une manière d’être plus homme que cochon. On sait que la plupart des humains n’aiment le sexe que dans certaines conditions. Qu’il cherchent que l’objet de leurs désirs aient des beautés qui rachètent un acte qui peut être dégoûtant autrement. Il n’y a que les bêtes qui ne font pas attention à cet aspect des choses. Alors que toi tu me faisais penser aux chiens que j’ai eus et dont j’avais remarqué avec un certain étonnement qu’ils aimaient toutes les chiennes en chaleur sans distinction.
Voilà un authentique et merveilleux trait du cochon, une sorte de forme de générosité que tu peux montrer envers toute femme pour autant qu’elle ait les organes adéquats pour t’accueillir.
Je pensais, ébahie : « Plus elles sont moches et vulgaires, plus elles doivent lui plaire. » Certains prétendaient que tu n’avais pas le physique pour trouver mieux. Mais je ne me suis jamais ralliée à cette hypothèse mesquine. J’étais sûre que si l’on te faisait choisir entre Angelina Jolie et un laideron tu aurais choisi le laideron. Ton désir de laideur était pour moi un signe de ton appartenance à cette race férocement antiaristocratique, tragiquement démocratique des cochons.
Je ne pouvais cesser de trouver ton acharnement admirable, moi qui vivais comme une nonne recluse dans mon appartement à écrire jour et nuit, à sublimer mes pulsions. Certes, ma Manière de voir n’était pas trop partagée. Les gens qui vivent et qui baisent sagement sont souvent agacés par ces excentricités, par ces monstruosités. Ceux qui s’abstiennent n’aiment pas que d’autres perdent leur contrôle. il y va presque de l’idée qu’ils se font de l’humanité. De la différence abyssale qui sépare les hommes des cochons. Surtout s’il s’agit de quelqu’un appelé à remplir d’énormes responsabilités. On imagine qu’on va lui faire des chantages, qu’il ne pourra même pas se contrôler aux grands sommets mondiaux. Qu’il sautera sur les reines comme sur leurs servantes, qu’il n’hésitera pas à coincer dans un couloir les épouses des présidents, des ambassadeurs et de leurs chauffeurs. On imagine qu’il infestera les palais gouvernementaux de son foutre festif et inutile.
Voilà ta véritable faute, ton unique faute impardonnable. Tu as prétendu que tu étais prêt à donner ton sang pour la patrie quand en vérité tu te serais servi de cette patrie pour verser ton sperme inépuisable. Tu aurais transformé l’Elysée en une géante boîte échangiste, tu te serais servi de tes assistants, de tes larbins, de tes collaborateurs et de tes employés comme de rabatteurs, d’organisateurs de partouzes, d’experts dans l’art de satisfaire tes pulsions les plus obscures. Tu aurais avalé des milliers de créatures consentantes, tu les aurais savourées sur des plateaux d’argent. Des créatures qui t’auraient supplié d’être dévorées par toi. D’avoir le plaisir, le privilège, l’honneur d’être tes proies.
Pour cette faute tu seras toujours honni, maudit, méprisé, mis au ban par la douce France qui avait mis tant d’espérances en toi. Rien ne sera en mesure de te relever, aucun non-lieu, aucun accord. La politique te sera à jamais fermée. Tu ne pourras que t’enrichir en vendant des conseils miraculeux.
Je me disais : « Tout cela n’est pas rationnel, c’est symbolique. Si cet homme avait fait une partouze à l’Elysée avec des putes et des ministres, pourquoi aurait-il été plus condamnable que s’il y avait fait un bébé, donné une soirée mondaine, une fête de charité ? Il n’aurait causé aucun dommage concret et réel au pays. Qui plus est, cela aurait pris moins de temps aux domestiques de nettoyer après. » Mais tu aurais offensé la République. Tout comme tu as offensé tant de femmes. Tout comme tu m’as offensée.
Je n’avais pas pris ta défense dans le débat public sur ces questions-là mais sur les accusations de violences sexuelles. Ce n’est pas la même chose, un crime ou une offense. Pas du tout la même chose. C’est le propre du cochon que d’offenser. Mais les cochons ne commettent pas de crimes sexuels. Autrement, je ne t’aurais jamais rangé dans cette race des cochons. J’aurais cru que tu étais un violeur, un pervers, un humain véritable, et jamais je ne me serais battue pour toi.
Le cochon profite des occasions mais ne force pas. Il peut se montrer insistant mais il va de son intérêt de cochon de trouver son bonheur d’une manière pacifique, ou tout au moins de le croire. Le cochon est innocent de ce point de vue-là. Il croit, il doit même être sûr que son partenaire consent. Plus encore. Que son partenaire tire aussi un certain plaisir même si, à vrai dire, cela ne l’inquiète pas outre mesure. La priorité du cochon est de jouir lui-même, autrement il ne serait pas un cochon. De jouir sans trop tenir compte de la psychologie, de la sensibilité, des blessures qu’il peut produire du fait de ne penser qu’à son plaisir.
Ce qui s’est passé dans cette chambre devenue légendaire ne peut se comprendre si l’on ne se met pas dans la tête d’un cochon authentique et véritable. D’un cochon qui prend une femme de ménage pour Catherine Deneuve dans Belle de Jour. Seul un cochon peut trouver normal qu’une misérable immigrée africaine lui taille une pipe sans aucune contrepartie, juste pour lui faire plaisir, juste pour rendre un humble hommage à sa puissance. Et la pauvre est revenue dans la chambre pour voir si tu lui avais laissé un quelconque pourboire mais il n’y avait rien. Même pas un mot, même pas une fleur. La femme de chambre a été horriblement offensée mais elle n’a pas été violée.
Voilà comment j’avais vu les choses depuis mon appartement où j’écris et je lis nuit et jour. Dans ce lieu perché au 14ème étage sans aucun vis-à-vis, je vois le ciel et les nuages mais pas le monde. Parfois je me dis que c’est seulement dans ces conditions que l’on peut le voir, ce pauvre monde. D’autres fois je crois, au contraire, que si haut perché on ne peut que le délirer et que, au fond, ce n’est pas grave. Que la notion de monde inclut aussi les délires sur le monde.
Marcela Iacub
Belle et Bête / 2013
sur le Silence qui parle :
Mais que fait « Polisse » ? / Le crime était presque sexuel
Alain Brossat : Maîtres et serviteurs – nouvelle donne ? 1 et 2

Belle et Bête / Marcela Iacub dans Eros

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