Archive pour le Tag 'l’herbe'

Une petite fleur jaune dans l’herbe verte / Mayette Viltard / Chimères n°82 / L’Herbe

Curieusement, Freud s’est appliqué à faire savoir qu’il n’aimait pas la botanique, qu’il avait négligé cette partie obligatoire de ses études, qu’il confondait les plantes, les fleurs. À l’en croire, ce promeneur invétéré arpentait les alpages en ne regardant que les champignons, bien qu’il ait espéré le congrès le plus important avec son ami Fliess dans une magnifique forêt pleine de fougères… et de champignons, certes. D’oubli en oubli, de souvenir en souvenir, de rêve en rêve, le futur professeur mélange, déplace les mots, souvent à travers langues, associe, déchiffre. Les jeunes filles freudiennes sont florissantes, et fort œdipiennement, le rêveur n’aspire qu’à les déflorer, et même, à leur arracher une par une leurs feuilles et leurs pétales, car elles sont, à l’occasion, des fleurs d’artichaut. Il refait en rêve une monographie botanique, conjurant l’autre, la monographie malheureuse sur la coca et ses bienfaits. Livre érotique s’il en est, la Traumdeutung est un catalogue de tous les fantasmes sexuels de la turbulente Vienne de 1900.
Les souvenirs d’enfance sont incurablement œdipiens, nous disent Deleuze et Guattari dans leur Kafka, et si l’on en croit Lacan, fabriqués dans la langue où ils sont parlés, production made in France pour un souvenir africain… En quelle langue la machine Freud produit- elle ses souvenirs et ses rêves ?… La Traumdeutung témoigne d’un mélange permanent, bouillonnant, translangue, anglais-français-allemand-yiddish-grec-latin. Aux prises avec une efflorescence des signes, qui se mettent à pulluler sans qu’il réussisse à trouver comment les discipliner, Freud, cependant, n’est pas comme Attila. Dans l’herbe verte des prairies alpestres, une petite fleur relève la tête, elle est jaune, elle a le privilège d’avoir des tas de noms, du moins pour Freud qui aime à confondre. Le nom qu’il préfère, c’est le pissenlit.
« Je vois une prairie carrée, un peu en pente, verte et herbue; dans ce vert, beaucoup de fleurs jaunes, de toute évidence du pissenlit commun. En haut de la prairie, une maison paysanne ; debout devant la porte, deux femmes bavardent avec animation : la paysanne coiffée d’un foulard et une nourrice. Sur la prairie jouent trois enfants ; je suis l’un d’eux (âgé de deux à trois ans), les deux autres sont mon cousin, qui a un an de plus que moi et sa sœur, ma cousine, qui a presque exactement mon âge. Nous cueillons les fleurs jaunes et tenons chacun à la main un certain nombre de fleurs déjà cueillies. C’est la petite fille qui a le plus joli bouquet ; mais nous, les garçons, nous lui tombons dessus comme d’un commun accord et lui arrachons ses fleurs. Toute en pleurs, elle remonte la prairie en courant et, pour la consoler, la paysanne lui donne un gros morceau de pain noir. A peine avons-nous vu cela que nous jetons nos fleurs et, nous précipitant nous aussi vers la maison, nous réclamons du pain à notre tour. Nous en obtenons également ; la paysanne coupe la miche avec un grand couteau. Le goût de ce pain, dans mon souvenir, est absolument délicieux, et là-dessus la scène prend fin.[Les souvenirs-écrans] »
Avec le pissenlit, Freud a fait une grande découverte. Il n’y a pas de souvenirs d’enfance à faire émerger, à tirer de l’oubli, on les produit, à la manière des haikus de Marie Jardin. Mais peut-être me direz- vous que dans le cas du poème de Marie Jardin, il y a bien un poème d’origine. Croyez-vous ? C’est un petit trucage qu’elle nous propose, le poème « entier » et chacun des haikus sont complètement hétérogènes, il n’y a pas plus de nécessité à ce que le poème soit source des haikus que de croire que les haikus permettraient de recomposer le poème, il n’y a pas de lien entre eux, le grand manitou est la machinerie à glissières et à poulies qu’elle manipule sous notre nez, pour nous tromper ! C’est elle qui cannibalise un texte et nous exhibe quelques chiffons attrapés par sa pique.
Les blocs d’enfance ne sont pas des morceaux d’enfance, on les rencontre, on s’y heurte dans telle ou telle galaxie de signes à la dérive, qui tout d’un coup nous enveloppent, nous plongent dans le doute, l’incertitude, serait-ce mon enfance, cette nébuleuse de sens d’où l’étincelle du non-sens crée un souvenir-événement… Freud se débat, ça foisonne, Löwenzahn, ah, du Pisse-en-lit, oui, mais le jaune de la robe de la riche jeune fille est plus foncé, couleur giroflée, Goldlack, ah, couleur Manque d’or pour le jeune et pauvre Freud…
Mayette Viltard
Une petite fleur jaune dans l’herbe verte / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°82 / L’Herbe

Poème Nuvole de Marie Jardin à télécharger fichier pdf nuvole

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Plantes colonisatrices, plantes colonisées / Karine Bonneval / Chimères 82 / L’Herbe

Liliana Motta a conçu un jardin pour le palais de la Porte Dorée de Paris, dans lequel elle a privilégié ces espèces végétales dites invasives dont la dissémination est avant tout le fruit d’échanges commerciaux ou de migrations humaines, traçant ainsi une géographie parallèle.
En revenant sur l’histoire de plantes voyageuses, il est intéressant de constater que le mot « exotique » a d’abord été employé pour les végétaux venant d’un pays lointain (XVIIIe siècle).
Les végétaux exotiques viennent principalement de toutes les nouvelles colonies d’Europe, grâce aux progrès des architectures de verre et d’acier : serre portative pour les voyages aux longs cours de Nathaniel Ward (1830), puis serres de plus grande taille (Kew Gardens, 1841).
Des plantes indigènes sont ainsi extraites de leur milieu naturel et déplacées vers un site complètement artificiel. La serre permet de recréer des espaces propices à respecter les taux d’humidité et de chaleur nécessaires à tout végétal tropical. Un engouement bourgeois se développe autour de ces microcosmes vitrés. Ce sont des plantes rares, devenues des objets de curiosités que l’on acclimate ici. La bonne sauvage que l’on domestique. La plante colonisée.
De curiosité, d’objet d’art au XIXe siècle, beaucoup de ces végétaux « exotiques » (dans l’acceptation plus contemporaine de « bizarre ») ont changé de statut et sont devenus aujourd’hui banals : des plantes de salle d’attente, des objets bon marché de décoration qui prennent la poussière. Il en va de même pour tous les fruits et légumes importés hier du monde entier comme des trésors vivants. Qui se rappelle encore des origines lointaines de la tomate, du maïs ou de la pomme de terre ? Il est intéressant de pointer cette manière très humaine de ramener le « sauvage » à soi, de le dénaturer. Privées de leur aura tropicale et reproduites à l’infini, les plantes incroyables hier deviennent ordinaires.
Pour retrouver leur exotisme, les plantes colonisées ont à nouveau besoin de l’intervention humaine : j’ai imaginé un nouveau genre végétal, la phylloplastie. Mot inventé à partir du Grec ancien phyllo, feuille et de plastie, invoquant ici l’univers de la chirurgie esthétique. Construction née d’une supposition : si l’homme a besoin d’être amélioré avec du silicone, il faudrait également tourner cette pratique vers ses autres compagnons vivants domestiqués. On crée alors une nouvelle nécessité : embellir les plantes dites d’intérieur avec du synthétique, les augmenter avec les codes esthétiques actuels, dictés par un quotidien qui se doit d’être spectaculaire. Les plantes exotiques, devenues plantes d’appartement banales, sont ainsi à nouveau étranges et dignes d’intérêt.
À partir de ce nouveau genre, je suis intervenue sur des végétaux en pots avec des ajouts, des implants artificiels, dont l’aspect visuel joue avec la confusion formelle d’une extravagance « naturelle », car la chirurgie esthétique se doit de faire vrai.
La réussite du projet des phylloplasties tient dans la manière dont les plantes augmentées s’adaptent une nouvelle fois, c’est-à-dire qu’elles ne font pas de rejet (mot chirurgical et botanique) des implants. J’utilise ici une faculté naturelle : ces plantes tropicales sont génétiquement constituées de manière à ne pas trop souffrir d’attaques extérieures en milieu naturel et ces implants collés, cousus, ces perforations n’empêchent pas la plante de suivre sa croissance normale, et n’affectent pas l’aspect de son feuillage.
Les jardins et les champs sont déjà en réalité bien remplis de phylloplasties aux aspects plus discrets : espèces botaniques sélectionnées, améliorées, graines génétiquement modifiées.
Le végétal est un être vivant qui doit se soumettre au bon vouloir des hommes. Domestiquée, modifiée, la plante colonisée doit rester à sa place utilitaire ou décorative, et la plante colonisatrice se doit d’être éradiquée. Heureusement des jardiniers de génie comme Gilles Clément se font depuis de nombreuses années les apôtres des « mauvaises herbes ». Ainsi il plaide pour un jardin à l’échelle de la planète : « Le jardin planétaire ne saurait se soumettre à une cartographie classique, il est partout, il occupe la biosphère, son territoire est l’épaisseur du vivant ».
Karine Bonneval
Plantes colonisatrices, plantes colonisées / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères 82 / L’Herbe

anthupilus

Eloge du dehors / Liliana Motta / Chimères 82 : l’Herbe

Je suis dehors, cette idée me réconforte. Seule dehors, toute rencontre est possible. Je n’arrive pas à comprendre une nature qui ne serait pas en lien avec nous. Je m’intéresse à elle dans le quotidien, dans le plus proche. Je n’aime pas les vues d’ensemble, ni les vues d’en haut, les photos aériennes. C’est l’autre extrême du regard, celui d’aimer regarder toujours d’en haut, d’avoir une vue dominante, une vue qui organise et planifie. J’aime bien baisser le regard, regarder ce que j’ai sous les pieds. Je n’arrive pas à voir autrement qu’en détaillant les choses, en regardant ce qui est le plus près de nous. Depuis là-haut, toi et moi, on ne nous voit pas. Dans la nature, c’est toi et moi qui m’intéressent. Mais toi et moi, ça ne marche jamais tout seul, il nous faut toujours quelqu’un d’autre. Les autres, ce sont les gens, les amis, la nuit, les plantes, les animaux. Sans toi et moi, les autres n’existent pas. Je me suis attachée à ce qui m’entoure au quotidien, à ce qui peut sembler ordinaire. Ce regard est celui d’une étrangère. Notre regard est culturel et nous ne regardons pas tout seul. C’est d’un mouvement incessant entre le dehors et le dedans que notre regard se forme. Le regard est en nous, il observe, il distingue, il juge et fait la différence. Mon regard est lié à des odeurs d’enfance. Ici, je ne peux avoir de connaissance intime, première, de ce qui m’entoure. Le fait de ne pas avoir mes racines ici me permet d’aborder avec un regard différent ce qui peut sembler banal pour les autres.
Liliana Motta
Éloge du dehors / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°82 l’Herbe

Sans titre

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