Archive pour le Tag 'installation'

Présentation de Théories et pratiques écologiques – de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale / Ouvrage collectif sous la direction de Manola Antonioli / Installation Francine Garnier / Performance Alain Engelaere – Aude Antanse – Marco Candore / Galerie Dufay/Bonnet / Jeudi 3 avril, Paris

La plupart des textes réunis dans cet ouvrage s’inscrivent dans les traces de l’écosophie guattarienne, pour la prolonger, la critiquer ou la remettre en question. En 1989, dans Les Trois écologies, Félix Guattari affirmait qu’il est impossible de séparer les phénomènes de déséquilibre écologique qui menacent aujourd’hui la planète de la détérioration qui affecte en même temps nos intelligences, nos sensibilités, nos modes de vie : il s’agit désormais de penser « ensemble » la sauvegarde et la réinvention de notre environnement naturel, psychique et social. L’écosophie est présentée donc comme le projet (philosophique, politique et esthétique) d’une nouvelle articulation complexe et désormais indispensable « entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine ». L’objet écosophique ne se ramène donc pas à un objectif défini de façon univoque ou à un projet politique traditionnel, mais constitue plutôt une passerelle transversaliste entre des domaines hétérogènes, dans une perspective fondamentalement hétérogénétique et re-singularisante. Il implique une remise en question permanente des institutions existantes, mais également une ouverture attentive aux mutations subjectives de notre époque, une vision radicalement transformée de la société, de la nature et de la technique, la nécessité de repenser et de réinventer sans cesse nos environnements.
(…) L’intention première de cet ouvrage est celle de donner un aperçu global des champs théoriques et pratiques où une nouvelle pensée des environnements et des natures/cultures est en train aujourd’hui de prendre forme, dans l’espoir qu’il puisse contribuer à l’ouverture des possibles que le philosophe Hicham-Stéphane Afeissa appelle de ses vœux dans sa contribution, ouverture nécessaire pour que nous puissions espérer nous soustraire aux menaces d’étouffement, d’ordre théorique, politique, esthétique et existentiel qui pèsent sur nous de toutes parts.
Manola Antonioli
Théories et pratiques écologiques :
de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale
/ 2014
Présentation du livre / Installation et performance JEUDI 3 AVRIL 2014

GALERIE DUFAY/BONNET
Cité artisanale – 63 rue Daguerre – Paris 14ème

francinegarnier.com
mecanoscope.com

visuel 3 avril
Fly 3 avril

Point Omega / Don DeLillo

Anonymat - 3 septembre

Il y avait un homme debout contre le mur nord, à peine visible. Les gens entraient par deux ou trois, s’immobilisaient dans l’obscurité pour regarder l’écran, et puis s’en allaient. Parfois c’est à peine s’ils franchissaient le seuil, des groupes plus nombreux entrés au hasard, des touristes déconcertés. Ils regardaient en se dandinant d’un pied sur l’autre, et puis ils s’en allaient.
Il n’y avait pas de sièges dans la salle. L’écran était dressé au milieu, à hauteur d’homme. C’était un écran translucide, de trois mètres sur cinq, et quelques visiteurs, peu nombreux, prenaient le temps de passer de l’autre côté. Il s’attardaient encore un moment et puis ils s’en allaient.
La salle était froide, et seule la lueur grise de l’écran l’éclairait. Près du mur nord, l’obscurité était presque complète, et l’homme leva une main vers son visage, répétant, avec une extrême lenteur, le geste d’un personnage sur l’écran. Quand la porte coulissait pour laisser passer des gens, entrait un furtif éclat de lumière, provenant de l’autre salle, où, un peu plus loin, d’autres groupes se penchaient sur les livres d’art et les cartes postales.
Le film passait sans dialogue ni musique, sans aucune bande-son. Le gardien de musée se tenait tout près de la porte, et il arrivait qu’en sortant les gens le regardent, cherchant à croiser son regard, comme en quête d’un contact visuel qui validerait leur effarement. Il y avait d’autre salles, des étages entiers, nul besoin de s’éterniser dans une pièce hermétique où ce qui se passait prenait, à se passer un temps infini.
L’homme près du mur regardait l’écran, et puis il commença à longer le mur adjacent jusqu’à se trouver de l’autre côté de l’écran, de manière à voir la même action en image inversée. Il regarda la main d’Anthony Perkins se tendre vers la portière d’une voiture, la main droite. Il savait qu’Anthony Perkins utiliserait sa main droite de ce côté-ci et sa main gauche de l’autre côté. Il le savait mais il avait besoin de le voir, et il longea le mur dans la pénombre puis s’en écarta de quelques mètres pour regarder Anthony Perkins de ce côté-là de l’écran, au verso, Anthony Perkins qui utilisait sa main gauche, la mauvaise main, pour ouvrir la portière de la voiture.
Mais pourrait-il qualifier de mauvaise la main gauche ? Car en quoi ce côté-ci de l’écran eût-il été moins véridique que l’autre côté ?
Le gardien fut rejoint par un autre gardien et ils parlèrent à voix basse, tandis que la porte automatique coulissait et que des gens entraient, avec ou sans enfants, et l’homme retourna à sa place près du mur, où il se tint désormais immobile, les yeux fixés sur Anthony Perkins qui tournait la tête.
Le moindre mouvement de caméra provoquait un basculement profond de l’espace et du temps mais la caméra ne bougeait pas à cet instant-là. Anthony Perkins tourne la tête. C’était comme les nombres entiers. L’homme pouvait compter les gradations du mouvement de la tête d’Anthony Perkins. Anthony Perkins tourne la tête en cinq phases croissantes plutôt que dans un mouvement continu. C’était comme les briques d’un mur, qu’on peut dénombrer distinctement, pas comme le vol d’une flèche ou d’un oiseau. Là encore, ce n’était ni semblable à autre chose ni différent. La tête d’Anthony Perkins pivotant, interminablement, sur son long cou maigre.

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Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. Il profita de quelques minutes où il  n’était plus distrait par les allées et venues du public pour regarder le film avec le degré d’intensité requis. La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. Il se tenait là et regardait. Pendant tout le temps qu’il fallut à Anthony Perkins pour tourner la tête, on eût dit que se déployait tout un éventail d’idées de l’ordre des sciences et de la philosophie et de bien d’autres choses sans définition précise, à moins qu’il n’en vît trop. Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement.
Tout le monde se rappelle du nom du tueur, Norman Bates, mais personne ne se souvient du nom de la victime. Anthony Perkins est Norman Bates, Janet Leigh est Janet Leigh. La victime est tenue de partager le nom de l’actrice qui l’incarne. C’est Janet Leigh qui entre dans le motel isolé dont Norman Bates est le propriétaire.
Plus de trois heures qu’il était là, debout, à regarder. C’était le cinquième jour d’affilée qu’il venait et l’avant-dernier jour avant que l’installation ne ferme pour aller dans une autre ville ou être entreposée en quelque lieu obscur.
Nul ne semblait savoir à quoi s’attendre en entrant ici, et nul, assurément, ne s’attendait à cela.
Le film original avait été ralenti de manière à étirer sa projection sur vingt-quatre heures. Ce qu’il regardait c’était comme du film pur, du temps pur. L’horreur du vieux film d’épouvante était absorbée dans le temps. Combien de temps allait-il devoir rester là, combien de semaines ou de mois, avant que le temps du film n’absorbe le sien, ou bien était-ce déjà en train de se produire ?
Il s’approcha de l’écran et se posta à une trentaine de centimètres : bribes et fragments parasités, ébauches de lumière tremblante. Il fit plusieurs fois le tour de l’écran. La salle était vide à présent, et il pouvait se placer sous des angles et à des points de rupture divers. Il recula, sans quitter un instant l’écran des yeux. Il comprenait totalement pourquoi le film était projeté sans le son. Il fallait le silence. Il fallait engager l’individu à une profondeur bien au-delà des suppositions habituelles, des choses qu’il présume et considère comme acquises.
Il revint au mur nord, en passant devant le gardien posté à la porte. Le gardien était là mais il ne comptait pas en tant que présence dans la salle. Le gardien était là pour ne pas être vu. C’était son travail. Le gardien faisait face au bord de l’écran mais ne regardait nulle part, il regardait ce que regardent les gardiens de musée quand une salle est vide. L’homme près du mur était là mais le gardien ne le comptait peut-être pas plus pour une présence que l’homme ne comptait le gardien. L’homme venait là depuis plusieurs jours et restait chaque jour pendant de longues heures, et, de toute façon, il était retourné près du mur, dans le noir, immobile.
Il regardait le mouvement ralenti des yeux de l’acteur dans leurs orbites osseuses. S’imaginait-il lui-même en train de voir avec les yeux de l’acteur ? Ou alors avait-il l’impression que les yeux de l’acteur le traquaient ?
Il savait qu’il allait rester jusqu’à la fermeture du musée, dans deux heures et demie, et qu’il reviendrait le lendemain matin. Il regarda entrer deux hommes, le plus âgé s’aidant d’une canne et vêtu d’un costume dans lequel il semblait avoir voyagé, ses longs cheveux blancs nattés sur la nuque, quelque professeur émérite peut-être, quelque expert en cinématographie, et le plus jeune en jean et chemise décontractée, tennis aux pieds, le chargé de cours, mince, un peu nerveux. S’éloignant de la porte, ils s’enfonçaient dans la pénombre, le long du mur adjacent. Il les regarda encore un moment, les universitaires, les cinéphiles, les praticiens de la théorie filmique, cependant que Janet Leigh commençait à se déshabiller en prévision de la douche de sang à venir.
Qu’un acteur remue un muscle, que des yeux cillent, et c’était une révélation. Chaque geste était divisé en composantes si distinctes  du tout que le spectateur se trouvait coupé de tout recours à l’anticipation.
Tout le monde regardait quelque chose. Lui regardait les deux hommes, eux regardaient l’écran, Anthony Perkins regardait par le judas Janet Leigh se déshabiller.
Personne ne le regardait. C’était là le monde idéal tel qu’il aurait pu le concevoir en esprit. Il n’avait aucune idée de l’aspect qu’il avait aux yeux des autres. Il n’était pas sûr de l’aspect qu’il avait à ses propres yeux. il avait l’aspect de ce que voyait sa mère lorsqu’elle le regardait. Mais sa mère était morte. Voilà qui posait un problème pour étudiants déjà avancés. Que restait-il de lui à voir, pour les autres ?
Pour la première fois, il n’était pas contrarié de ne pas être seul ici. Ces deux hommes avaient de sérieuses raisons de se trouver là et il se demandait s’ils voyaient ce que lui-même voyait. Même si c’était le cas, ils en tireraient des conclusions différentes, ils dénicheraient des références dans un vaste éventail de filmographies et de disciplines. Filmographie. Un mot qui lui inspirait naguère un mouvement de recul, comme destiné à mettre entre lui et le mot une distance antiseptique.

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Il songea qu’il aurait voulu chronométrer la scène de la douche. Puis que c’était bien la dernière chose qu’il voulait faire. Il savait que la scène était très brève dans le film original, moins d’une minute, c’était bien connu, et il avait regardé ici même la scène étirée quelques jours plus tôt, toute en mouvement morcelé, sans suspense, sans effroi, sans la chouette. Des anneaux de rideau, voilà ce qu’il se rappelait le plus clairement, les anneaux du rideau de douche qui tournent sur la tringle quand le rideau est arraché, moment perdu à vitesse normale, quatre anneaux qui tournent lentement au-dessus du corps affaissé de Janet Leigh, étrange poème au-dessus de la mort infernale, et puis le tourbillon de l’eau ensanglantée qui submerge la bonde, minute par minute, pour finalement s’y engouffrer.
Il mourait d’envie de revoir la scène. Il voulait compter les anneaux du rideau de douche, peut-être quatre, mais peut-être cinq, pu plus, ou moins. Il savait que les deux hommes près du mur adjacent regarderaient eux aussi, intensément. C’était le type de cmaraderie rare qu’engendrent des événements singuliers, même si les autres ne savaient pas qu’il était là.
Presque personne n’entrait dans la salle. Ils venaient en équipes, en escouades, ils entraient, s’attardaient un peu près de la porte et puis s’en allaient. Un ou deux faisaient demi-tour et sortaient, puis les autres, oubliant ce qu’ils avaient vu dans les secondes qu’il leur fallait pour faire demi-tour et se diriger vers la porte. Il les considérait comme les membres d’une troupe de théâtre. Le film, songeait-il, est solitaire.
Janet Leigh dans le long intervalle de son innocence. Il la regarda commencer laisser glisser son peignoir. Pour la première fois, il comprit que le noir et blanc était le seul médium véritable pour le film en tant qu’idée, le film dans l’esprit. Il savait presque pourquoi mais pas tout à fait. Les deux hommes qui se tenaient à proximité le savaient sûrement. Pour ce film, dans cet espace froid et sombre, c’était absolument nécessaire, le noir et blanc, un élément neutralisateur de plus, un moyen de rapprocher l’action de la vie primitive, une masse en repli dans ses recoins drogués. Janet Leigh, dans le processus détaillé de son ignorance de ce qui va lui arriver.
Et puis ils s’en allèrent, juste comme ça, se dirigeant vers la porte. Il ne sut pas comment prendre la chose. Il la prit pour lui. La haute porte coulissa pour laisser passer l’homme à la canne, puis l’assistant. Ils sortirent. Quoi, l’ennui ? Ils passèrent devant le gardien et ils étaient partis. Ils avaient besoin de penser en mots. C’était leur problème. L’action se déroulait trop lentement pour s’accommoder de leur vocabulaire filmique. Il ne savait pas si cela avait le moindre sens. Ils ne pouvaient pas percevoir la pulsation des images projetées à cette vitesse. Leur vocabulaire filmique, songea-t-il, ne pouvait pas s’adapter à des tringles à rideaux, à des anneaux de rideaux et à des œillets. Quoi, un avion à prendre ? ils se prenaient pour des gens sérieux mais n’en étaient pas. Et pas de place pour qui n’est pas sérieux.
Puis il songea : Sérieux, à quel propos ?
Quelqu’un s’avançait jusqu’à un certain point de la salle et projetait une ombre sur l’écran.
Il y avait dans cette expérience un élément d’oubli. Il voulait oublier le film original ou, tout au moins, en limite le souvenir à une référence lointaine, qui ne l’encombre pas. il y avait aussi le souvenir de la version présente, visionnée et revisionnée durant toute la semaine. Anthony Perkins en Norman Bates. Le cou d’échassier, le profil d’oiseau.
Le film lui conférait le sentiment d’être quelqu’un qui regarde un film. La signification de tout cela lui échappait. Il ressentait constamment des choses dont le souvenir lui échappait. Mais ce n’était pas vraiment un film, n’est-ce pas, au sens strict. C’était un enregistrement. Mais c’était aussi un film. Au sens large il regardait un film, une image animée, une pellicule plus ou moins en mouvement.
Son peignoir qui tombait finalement sur le couvercle fermé de la cuvette des toilettes.
Le plus jeune voulait rester, songea-t-il, en tennis usagées. Mais il devait suivre le théoricien traditionnel aux cheveux nattés sous peine de voir son avenir universitaire compromis.
Ou alors la chute dans l’escalier, dans longtemps encore, des heures peut-être, avant que le détective privé, Arbogast, ne descende l’escalier à reculons le visage tailladé, les yeux exorbités, en agitant les bras, une scène qu’il se rappelait d’un autre jour de la semaine, ou peut-être seulement d’hier, impossible de distinguer les jours et les visionnages. Arbogast. Le nom profondément enraciné dans un obscur recoin du cerveau gauche. Norman Bates et le détective Arbogast. C’étaient les noms dont le souvenir lui était resté, depuis tant d’années qu’il n’avait pas revu le film original. Arbogast dans l’escalier, tombant indéfiniment.
Vingt-quatre heures. Le musée fermait à cinq heures et demie presque tous les jours. Ce qu’il aurait voulu, c’était un contexte où le musée aurait fermé mais pas cette salle. Il voulait voir le fil projeté du début à la fin pendant vingt-quatre heures consécutives. Avec interdiction à quiconque d’entrer une fois la projection commencée.
C’était de l’histoire qu’il regardait, en un sens, un film connu de tous et de partout. Il jouait avec l’idée que la salle était une sorte de site préservé, la maison ou la tombe isolée de quelque poète défunt, une chapelle médiévale. C’est là, le motel Bates. Mais ce n’est pas ce que voient les gens. Ce qu’ils voient, c’est le mouvement fragmenté, des arrêts sur image en lisière d’une vie engourdie. Il comprend ce qu’ils voient. Ils voient une salle en état de mort cérébrale dans un bâtiment de six étages resplendissant d’art accumulé. Le film original est ce qui compte à leurs yeux, une expérience ordinaire qu’on peut revivre sur un écran de télé, chez soi, avec la vaisselle dans l’évier.

norman bates

La fatigue qu’il ressentait se concentrait dans ses jambes, des heures et des journées passées debout, le poids du corps debout. Vingt-quatre heures. Qui pourrait y survivre, ne fût-ce que physiquement ? Serait-il capable de sortir et de marcher dans la rue après une journée ininterrompue de vie dans ce segment de temps radicalement modifié ? Debout dans le noir, à regarder un écran. À regarder maintenant la façon dont l’eau dans devant son visage tandis qu’elle glisse le long du mur carrelé, la main tendue vers le rideau de douche pour se retenir et arrêter le mouvement de son corps vers son dernier soupir.
Une sorte de miroitement dans la façon dont l’eau tombe de la pomme de douche, une illusion d’eau ou de vacillement.
Sortirait-il dans la rue en ayant oublié qui il était et où il habitait, après vingt-quatre heures d’affilée ? Même en fonction des horaires en vigueur, si l’exposition était prolongée et qu’il continuait à venir, cinq, six, sept heures par jour, une semaine après l’autre, lui serait-il encore possible de vivre dans le monde ? Le voulait-il ? Où était-il, le monde ?
Il compta six anneaux. Les anneaux qui tournent sur la tringle quand elle tire le rideau et qu’il s’écroule avec elle. Le couteau, le silence, les anneaux qui tournent.
Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs de choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir.
Des gens, de temps en temps, qui projetaient une ombre sur l’écran.
Il commençait à penser la relation d’une chose avec une autre. Ce film avait la même relation avec le film original que le film original avec l’expérience vécue réelle.
Absurde, songea-t-il, mais peut-être pas.
La journée s’avançait, il entrait moins de gens, puis presque plus personne. Il n’avait envie d’être nulle part ailleurs, juste une ombre contre ce mur.
La façon dont une pièce semble glisser sur un rail derrière un personnage. C’est le personnage qui bouge mais c’est la pièce qui semble bouger. Il prenait un intérêt plus profond à une scène où il n’y avait qu’un seul personnage à regarder, ou, mieux peut-être, aucun.
L’escalier vide vu d’en haut. Le suspense essaie de se construire mais le silence et l’immobilité prennent le dessus.
Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur, en chuchotant, quelques mots seulement, bien sûr, ou plus tard, ailleurs, au fil d’un échange d’idées et d’impressions, sur ce qu’ils avaient vu et ce qu’ils avaient ressenti. N’était-ce pas cela ? Il pensait qu’une femme allait entrer, qui resterait un moment à regarder, trouvant son chemin jusqu’à un endroit près du mur, une heure, une demi-heure, c’était assez, une demi-heure, c’était suffisant, une personne sérieuse, à la voix douce, en pâle robe d’été.
Connard.
Tout donnait l’impression d’être réel, le rythme était réel, paradoxalement, des corps qui se mouvaient musicalement, des corps qui bougeaient à peine, cause et effet si radicalement séparés que tout lui paraissait réel, à la façon dont sont dites réelles toutes les choses du monde physique que nous ne comprenons pas.
La porte s’entrouvrit et un lointain bruit d’activité à l’autre bout de l’étage se fit entendre, des gens qui prenaient l’escalator, un caissier qui passait une carte de crédit, un employé qui enfouissait des achats dans d’élégants sacs de musée. Lumière et son, tonalité sans paroles, la suggestion d’une vie au-delà du film, l’étrange réalité criante qui respire et mange là-bas, cette chose qui n’est pas du cinéma.
Don DeLillo
Point Omega / 2010
Extrait de 24h Psycho de Douglas Gordon ICI
(à regarder sans le son de préférence – malgré Phil Glass)

24h psycho douglas gordon




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