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Le jour où les oiseaux ont attaqué les banques / Dimitris Alexakis

1. Un premier enseignement à tirer des élections grecques et des deux mois de «négociations» qui viennent de s’écouler est qu’il est devenu impossible de contester les politiques d’austérité et, à travers elles, l’hégémonie des marchés financiers ; un deuxième enseignement est qu’il est devenu impossible de ne pas les contester.
Impossible de les contester, non seulement parce que partis socialistes et chrétiens-démocrates ont fait front commun contre les revendications du gouvernement grec, mais surtout parce que la dette apparaît comme la substance même de l’économie contemporaine : l’accès aux marchés conditionne de fait le financement des besoins les plus essentiels par l’État et la riposte des autorités de Bruxelles n’a consisté en un sens qu’à rappeler ce fait, ce réel qui détermine « les règles du jeu ».
Impossible de ne pas les contester, parce qu’en sapant depuis 5 ans toute perspective de développement sur le territoire grec, l’Union européenne a mis en péril la vie et offensé la dignité de milliers de ses membres.
C’est donc à ce point que nous nous trouvons aujourd’hui en Grèce et par extension partout en Europe : entre un impossible et une nécessité.
C’est bien parce que la dette touche à tous les aspects de nos vies que des revendications qui auraient eu leur place dans un programme social-démocrate classique apparaissent aujourd’hui comme des revendications radicales (ou « unilatérales », pour reprendre les termes de l’accord du 20 février) : le maintien d’un régime de retraites et d’une forme ou une autre de droit du travail est devenu une « revendication radicale » (une revendication susceptible de faire voler le système en éclats), l’accès aux soins est devenu une « revendication radicale », produire, se nourrir, avoir un toit, cultiver un sol qui ne soit pas contaminé par des rejets toxiques ou étudier sont devenus des « revendications radicales » — « radicales », puisque nul ne saurait ignorer la dette et que les décisions sont soumises sans appel aux revirements des marchés et au verdict des agences de notation.
On peut ainsi interpréter la violence des mémorandums et le blocus financier auquel le pays est soumis depuis les élections comme une démonstration, une leçon cruelle d’économie par l’exemple : sans dette, pas de médicaments, pas de soins, pas de système éducatif, pas de chauffage, pas de manuels scolaires ; pas de droits sociaux, de société ni d’État sans accès aux marchés financiers ; «sans dette, vous n’êtes rien».
Ce message est aujourd’hui relayé par les éditorialistes parisiens qui décrivent les souffrances auxquelles le peuple grec doit s’attendre en cas de sortie précipitée de l’euro à la façon dont les théologiens détaillaient les tourments des pêcheurs aux Enfers.
La démonstration est celle de la dépendance absolue des finances publiques aux intérêts privés.
Le seul discours qui soit désormais reçu par les politiques et les « faiseurs d’opinion » est celui de la servitude volontaire à cette loi.
Sauf qu’il s’agit d’une servitude volontaire pour les autres ; le discours de soumission aux marchés « assumé » par les dirigeants européens ne s’applique jamais à ceux mêmes qui les tiennent. À partir de 2008, ce discours, repris sur tous les tons par Giorgos Papandréou, Lukas Papademos, Antonis Samaras et Evangelos Venizélos, est apparu progressivement pour ce qu’il est : l’instrument par lequel une classe sociale impose son empire au reste de la population.
Il va désormais de soi pour nombre de citoyens grecs que les politiques austéritaires poursuivaient un but inverse à l’impératif de remboursement proclamé, que l’horizon aveugle de ces mesures n’était pas le remboursement de la dette mais sa perpétuation ad vitam æternam, perpétuation créant les conditions d’un régime fondé sur l’imposition des plus pauvres et la répression des soulèvements populaires ; il va désormais de soi pour nombre de citoyens espagnols que ceux qui, banques ou partis politiques, incitaient les classes moyennes et populaires à contracter des prêts immobiliers sont aussi ceux qui ont requis leur expulsion locative lorsqu’il ne leur a plus été possible de payer les taux d’intérêts, avec des conséquences semblables à celles de la crise des subprimes dont les victimes ont d’abord été les habitants les plus démunis des États-Unis d’Amérique.
Mais les pauvres ne sont pas forcément des pigeons et quelquefois aussi, dans le monde du capitalisme à visage inhumain, les oiseaux, petits ou gros, pigeons ou grives, se révoltent, montrent les dents, jettent des pierres, mettent le feu aux voitures et attaquent les banques… ou s’envolent.

2. Dans le réel de la crise, cette phase du développement capitaliste synonyme d’oppression oligarchique et de destruction systématique des ressources, des paysages, des hommes, tout l’édifice idéologique, social et politique de la social-démocratie européenne semble avoir vacillé. Le PASOK ne compterait sans doute pas un seul représentant au Parlement si des élections législatives avaient lieu aujourd’hui en Grèce. Après les tueries de Charlie-Hebdo et le recul démocratique massif qui s’en est suivi (recul qui a eu un impact direct sur les négociations avec le gouvernement grec nouvellement élu), il vaut la peine de se demander si ce sort est celui qui attend aussi le parti socialiste français (ou si, avec les lois sur les libertés et la déréglementation du travail, une forme de social-démocratie « post-sociale » et « post-démocratique » est en train d’émerger en France…)
Si la social-démocratie s’avère dans tous les cas incapable de mobiliser face à la crise aucune des ressources de l’histoire du mouvement ouvrier, la droite, elle, tient bon. Elle tient bon en assimilant grossièrement l’économie financière de la dette à un emprunt contracté entre deux personnes. Elle tient bon — c’est la réponse de la droite allemande — en infusant des signifiants moraux dans le fait brut de l’hégémonie des marchés, en liant le paiement de la dette à la dignité morale et son non-paiement au pêché : la dette (schuld) n’est évidemment pas une faute (schuld) en soi ; elle n’est faute que lorsqu’elle n’est pas acquittée ; c’est par ce tour de passe-passe que la morale rigoriste de l’accumulation vient appuyer un capitalisme sans foi ni loi.
Le terme de faute occupe là une place centrale qui n’est évidemment pas réservée au monde protestant : en Allemagne comme en France, en Espagne, en Grèce, il s’agit toujours de commencer par culpabiliser les foyers ayant contracté des emprunts, les précaires « assistés », les étudiants auxquels un prêt est « consenti », les peuples qui « ne tiennent pas leurs obligations ».
Ce qui se passe avec la crise qui a débuté en 2008 et est marquée par l’accroissement de l’écart des taux obligataires entre les pays de la zone euro et la réapparition parallèle de l’idée de nation (tournant nationaliste et / ou franchement raciste qu’expriment aussi bien la montée des partis d’extrême-droite que les propos de W. Schäuble ou plusieurs articles du Monde), c’est que la faute ne pèse désormais plus seulement sur des catégories soigneusement épinglées de la population mais sur des peuples entiers.
Dans ce tour de bonneteau et de manipulation de l’opinion publique, c’est toujours la question des classes sociales qui est évacuée — cette question qui devrait heureusement resurgir des conclusions de l’audit de la dette grecque. « Qui est responsable des politiques d’austérité et à qui profite la dette? » est peut-être la question centrale posée au monde par le gouvernement issu des élections de janvier.
Pour reprendre les mots d’un manifestant espagnol : « Cette dette est illégitime parce qu’elle n’a pas été créée pour le bénéfice du peuple. La dette n’est pas une défaillance du système mais le produit du système lui-même. Son annulation aboutirait à une transformation politique, économique, sociale et culturelle. » (1)

3. La stratégie du « comme si » adoptée par Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis durant ce premier round de négociations (« faisons comme si l’Europe était ce qu’elle se dit être ») était à la hauteur de l’enjeu ; malgré le refus essuyé par la partie grecque (ce que certains ont appelé très tôt sa « défaite »), on était en droit de penser, on est toujours peut-être en droit de continuer à penser que l’espace politique et symbolique de l’Union européenne était le seul permettant d’impulser un mouvement politique d’ampleur et d’avancer face au capitalisme mondialisé des initiatives précises en faveur de la régulation et de la taxation des échanges, d’une politique de redistribution des richesses, de décroissance, de transition écologique, d’autres façons de produire, d’autres formes de revenu et d’autres formes de vie, non fondées sur l’atomisation à outrance et la consommation — que cet espace pouvait au moins être l’un des théâtres majeurs de cette lutte. Si défaite il y a, il s’agit d’abord de la défaite d’une certaine interprétation de l’Europe comme espace politique à même de tenir tête par les armes de la politique et de la législation à l’hydre de Lerne des marchés — et il s’agit donc du même coup d’une victoire de ces marchés qui, représentant des intérêts privés, ne sont pas aussi anonymes et invisibles qu’on voudrait nous le faire croire (les armateurs grecs ont des noms, qui incarnent à merveille ce capitalisme libéré de l’impôt et migrant au gré de ses intérêts).
Une des questions qui se posent à présent à nous est de savoir si se réapproprier la maîtrise de l’outil monétaire nous permettra de redevenir au moins en partie maîtres des « règles du jeu » évoquées.
La réponse est loin d’être assurée ; elle ne dépendra pas seulement de la capacité économique et technique du gouvernement à reconstituer une économie exsangue, désespérément dépendante des importations, mais aussi de l’implication du peuple grec et de sa jeunesse dans un processus de recomposition productive, sociale et politique — un processus qui sera tout autant un processus d’invention et de luttes sociales qu’au cours de la période précédente.

4. En Grèce, la résistance aux politiques d’austérité ne s’est pas exprimée uniquement dans les rues (émeutes de 2008, mouvement de la place Syntagma, lutte des employées du nettoyage du ministère des Finances, occupation de la radio-télédiffusion publique…) et à l’Assemblée (opposition parlementaire) mais aussi dans des ateliers, des théâtres, des industries occupées, des terrains militaires réquisitionnés et transformés en parcelles de culture, des appartements vides convertis en dispensaires gratuits, en cantines sociales ou en crèches, dans les domaines les plus touchés par les coupes budgétaires : l’éducation, la culture, la santé, l’agriculture et l’alimentation, l’industrie, l’entraide et la préservation des territoires.
Ces initiatives se sont développées dans les ruines de l’État social, à mi-chemin de l’autogestion, de l’humanitaire, de la microentreprise et des luttes sociales et politiques ; elles sont très souvent apparues pour répondre à une nécessité de survie mais expriment aussi fréquemment une nécessité d’un autre ordre — continuer à exercer son art, par exemple, dans un environnement professionnel sinistré, comme c’est le cas d’un très grand nombre de troupes théâtrales : continuer à exister socialement, maintenir sa vie.
Ce sont des formes de recomposition de la société sur laquelle la rupture, si rupture il y a, devra nécessairement s’appuyer.
Dans le domaine de l’industrie : l’entreprise autogérée Vio.me, productrice de produits de nettoyage écologiques, réquisitionnée par ses employés ; dans le domaine de l’agriculture : les marchés agricoles sans intermédiaires, la création à Thessalonique de parcelles agricoles sur l’emplacement de terrains militaires occupés ; dans le domaine de la culture : l’activité du théâtre non-commercial Embros, qui accueille à Athènes les troupes théâtrales sans budget, la création de maisons d’édition et de librairies gérées en collectivité, l’explosion des lieux de culture alternatifs, la création des stations de radio en ligne ERT Open et MetaDeutèro après la fermeture de la radio-télédiffusion grecque, l’apparition du site d’informations Thepressproject et du mensuel Unfollow, la multiplication de projets artistiques s’appuyant sur un « financement par la base » (crowdfunding) ; dans le domaine de la santé : les dispensaires sociaux où des généralistes, des dentistes, des psychiatres proposent leurs services sur le mode du volontariat ; dans le domaine de l’éducation : les collectifs de parents et d’enseignants gérant des crèches, des maternelles et des écoles de quartier ; dans le domaine de l’entraide sociale : les réseaux d’aide aux migrants, les réseaux de solidarité, de collecte de denrées ou de vêtements, travaillant parfois en lien avec des lieux de création, les collectifs contre les coupures de courant ; dans le domaine enfin de la préservation des territoires (en Espagne aussi, où des centaines de kilomètres de côtes ont été bétonnées, la politique austéritaire est synonyme de destruction écologique) : la lutte emblématique des habitants de la région de Skouries, en Chalcidique, contre l’entreprise canadienne d’extraction aurifère Eldorado Gold ou celle, tout aussi cruciale, des habitants de Kératèa contre le projet de déchetterie qui leur avait été imposé.
Tentatives parcellaires de production sans État, sans budgets, sans subventions publiques et sans intermédiaires privés (grandes surfaces), qui font désormais bel et bien partie de notre paysage quotidien et constituent des débuts de réponse à ce que pourrait être la Grèce d’après la crise, d’après la rupture, d’après l’euro.
Un des enjeux majeurs posé par ces initiatives est leur mise en réseau, leur coordination (organisation dans les villes de marchés agricoles sans intermédiaires, soutien apporté par les jeunes travailleurs précaires d’Athènes et de Thessalonique aux communautés locales de Skouries et de Kératèa). L’autre enjeu est précisément politique : ces initiatives sur le tas, souvent à la limite de la légalité, ont besoin d’un relais politique et légal pour pouvoir s’inscrire dans la durée. Non pas créer des « zones d’autonomie temporaires » dans le cadre d’un système néo-libéral asphyxiant, donc, mais articuler luttes sociales, associations de producteurs, zones à défendre et projet politique.

5 Maintenant. Nous sommes maintenant au pied du mur, et nous devons sans doute veiller à ne pas céder à l’effet de sidération que la confrontation entre le gouvernement grec et les instances européennes produit inévitablement ; ne nous en remettre à personne, car aucune délégation ne peut répondre aux questions qui se posent aujourd’hui à chacun d’entre nous — mais continuer à faire usage de notre sens critique, continuer à produire, continuer à lutter et ne pas laisser la politique seule avec elle-même ; tout en veillant à tisser des liens et des alliances avec d’autres pays et d’autres peuples, lointains et proches, assumer la singularité qui est aujourd’hui la nôtre sans verser dans l’écueil du nationalisme — ce nationalisme qui est parvenu d’emblée à poser ses jalons au sein du gouvernement et qui nous attend littéralement au coin du bois ; absolument éviter de faire ce que les Grecs ont fait peu ou prou tout au long de leur histoire moderne, depuis la guerre d’Indépendance de 1821 et la tragédie de la Guerre civile jusqu’à nos jours : attendre un sauveur providentiel, qui viendrait in extremis nous sauver du gouffre.
Nous devons enfin une bonne fois pour toutes rompre avec la peur et reconnaître que c’est notre désir de vie, et non le chantage de l’administration bruxelloise, qui nous a conduits aujourd’hui aux portes de l’inconnu ; et avancer.
Dimitris Alexakis
Le jour où les oiseaux ont attaqué les banques
Athènes, lundi 6 avril 2015

Publié sur Ou la vie sauvage

(projet d’intervention à la Coordination des intermittents et précaires d’Île-de-France)

À lire (télécharger) : fichier pdf Entretien Mediapart

À voir et écouter : http://www.dailymotion.com/video/x2k73qz_alain-badiou-stathis-kouvelakis-syriza-l-heure-des-perils_news#from=embediframe

billard

1 La dette, une croissance infernale, documentaire de Laure Delesalle (Yuzu Productions, Arte France), 2014 (45:45).

Nous, citoyens d’Europe et d’ailleurs, appelons tous nos concitoyens à soutenir la grève générale des travailleurs et des journalistes grecs / Pétition

Au moment où le FMI reconnaît à demi-mots que les privatisations et restructurations imposées par la Troïka en échange des prêts supposés réduire la dette souveraine grecque conduisaient en fait le pays à la ruine, la même Troïka – dont font également partie la Commission Européenne et la BCE – est venue à Athènes renouveler ses exigences.

Elle l’a fait en des termes tels que le gouvernement grec a décidé de précipiter l’asservissement de la Grèce à la dictature néo-libérale de l’intérieur et de l’extérieur. La fermeture brutale de la Télévision publique (ERT), par des méthodes qui relèvent du coup de force, constitue à la fois une atteinte gravissime à la liberté d’expression et d’information, contraire aux traités fondateurs de l’Union Européenne, et un nouvel exemple de la façon dont celle-ci est en train d’évoluer vers l’autoritarisme au mépris de l’intérêt de ses peuples.

Nous, citoyens européens, ne pouvons et ne devons pas l’accepter

Nous appelons tous nos concitoyens à clamer leur indignation et à soutenir la grève générale des travailleurs et des journalistes grecs.

Nous exigeons de nos représentants à Strasbourg et à Bruxelles qu’ils imposent immédiatement la réouverture de l’ERT et la reprise de ses émissions.

http://stopdictatorshipineurope.wesign.it/fr

Le moment est venu de mettre un coup d’arrêt à la destruction de la nation grecque, ainsi qu’à la dénaturation de l’Europe par ses propres gouvernements soumis au diktat de l’oligarchie financière.

Catherine Achin, Michel Agier, Zineb Ali-Benali, Athena Athanassiou, Chryssanthi Avlami, Paola Bacchetta, Étienne Balibar, Driss Belhacenne, Anne Emmanuelle Berger, Antonia Birnbaum, Félix Blanc, Wendy Brown, Judith Butler, Marie-Claire Caloz-Tschopp, Dimitris Christopoulos, Catherine Colliot-Thélène, Marie Cuillerai, Sonia Dayan-Herzbrun, Alexandra Delcam, Christine Delphy, Elsa Dorlin, Stéphane Douailler,  Olivier Drot  Sara R. Farris, Éric Fassin, François Gèze, Marie-Elisabeth Handman, Engin Isin, Maria Kakogianni, Danièle Kergoat, Maria Koundoura,  Rose-Marie Lagrave, Camille Louis, Michael Löwy, Giacomo Marramao, Sidonie Mazoyer, Sandro Mezzadra, Niccolò Milanese, Jean-Luc Nancy, Matthieu de Nanteuil, Georges Navet, Toni Negri, Bertrand Ogilvie, Mathieu Potte-Bonneville, Beatriz Preciado, Josep Ramoneda, Jacques Rancière, Judith Revel, Joan W. Scott, Yves Sintomer, Michel Surya, Alberto Toscano, Eleni Varikas, Patrick Vauday, Patrice Vermeren, Sophie Wahnich, Frieder Otto Wolf, Pierre Zaoui, Slavoj Žižek
Nous, citoyens d'Europe et d'ailleurs, appelons tous nos concitoyens à soutenir la grève générale des travailleurs et des journalistes grecs / Pétition dans Action rise-up

Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / Dimitris Vergetis

Depuis 2007 la crise sévit. Voici, d’emblée précisé, le noyau de notre thèse : ce qu’on peut lire en filigrane dans les descriptions et analyses savantes de la crise économique, c’est la mise en place discrète mais décisive, par le néolibéralisme déchaîné, des prémisses d’une nouvelle biopolitique de l’espèce humaine.
La Grèce : un cas ou un paradigme ?
Commençons par la Grèce. Depuis près de trois ans la société grecque, lentement mais inéluctablement, se délite. Elle se délite sous l’onde de choc de politiques d’austérité d’une brutalité inédite dans l’histoire économique de l’Occident en période de paix. La grande crise de 1929 fait d’ores et déjà pâle figure devant les effets cumulés de la récession qui frappe la Grèce. La causalité sous-jacente à ce désastre, telle qu’elle est mise en récit par les experts et la presse internationale est régulièrement identifiée à l’explosion de la dette souveraine et au tarissement des ressources budgétaires, suite à une gestion calamiteuse, irresponsablement menée par une classe dirigeante incompétente et compulsivement illustrée par de hauts faits de corruption.
Ce diagnostic se complète par la stigmatisation de la rentabilité du travailleur grec, éternel paresseux sous le soleil méditerranéen, l’incrimination du niveau des salaires qui, défiant toute rationalité économique, condamnerait la Grèce à un défaut de compétitivité structurel.
Ce récit dont la plausibilité est étayée par des statistiques, diagrammes comparatifs et avis d’experts, semble inattaquable, tellement il adhère au tissu des données objectives. Relayé sans répit par l’ensemble des mass media, même à l’intérieur du pays, il fournit non seulement la matrice herméneutique de la crise mais aussi les vecteurs d’une politique néolibérale radicalisée à outrance, supposée y remédier. Doté d’une cohérence et d’une dignité de dogme, il contamine les esprits et se propage même sur des segments de populations durement touchées.
Il est politiquement urgent d’abattre cette fiction. Il importe de produire la vérité de la crise grecque et de la faire valoir au-delà de ses coordonnées locales. Car dans ce qui se passe actuellement en Grèce se dessine avec une clarté féroce une stratégie globale dont l’adoption par l’ultralibéralisme ébranlé tient lieu de réponse aux impasses de la crise de 2007. Il se confirme de plus en plus que l’effondrement généralisé de la société grecque, loin de s’accomplir sous l’effet d’une dynamique interne d’implosion, s’avère parfaitement orientée de l’extérieur comme le prouve le fait qu’il se solde par le sinistre spectacle d’une braderie des biens publics, frénétiquement orchestrée par le nouveau gouvernement sous le diktat de ses créanciers.
En Grèce se révèle et s’affirme, avec une radicalité dévastatrice et débarrassée de ses inhibitions parlementaires, l’inspiration qui anime le projet du capitalisme ultralibéral : la destruction méthodique des sociétés historiques comme préalable et comme moteur même de la privatisation du monde. A cet égard, absolument révélateur est l’axiome cynique formulé par M. Schaüble, selon lequel un Etat surendetté insolvable doit être traité comme une entreprise en faillite, c’est-à-dire laissé à la merci de ses créanciers. Dans ces propos, aucune différence n’est faite entre une entreprise et une société.
Actuellement, on voit la société grecque violemment transformée en un immense supermarché où ses créanciers sont conviés à se servir librement : les compagnies d’électricité et d’eau, les bâtiments publics, les banques contrôlées par l’Etat, les réseaux routiers, des ports et des aéroports, des segments entiers de régions côtières, les richesses du sous-sol, etc. – et même des sites archéologique (!) – sont bradés et remis à vil prix aux mains d’investisseurs privés. Mise en coupe réglée par ses créanciers, la Grèce fait l’objet d’un dépeçage qui, loin de s’accomplir sou forme de pillage désordonné, s’organise comme une privatisation des biens publics et des richesses nationales, minutieusement arrangée parmi ses créanciers. Tout indique qu’ils se sont mis d’accord sur la part du gâteau qui échoit à chacun (1).
Au fil des jours on voit s’accumuler les preuves d’un usage calculé et tordu de la crise de la dette. Celle-ci a servi à la fois de prétexte, d’amorce et d’instance de légitimation d’un processus inédit, savamment planifié par les institutions financières internationales et les « fondés de pouvoir du Capital » (2) qui ambitionnent de faire d’une société entière un objet d’expérimentation des principes ultralibéraux. A cet égard, les perfides aveux du représentant grec (3) au FMI sont hautement révélateurs. Lors des discussions à huis-clos qui ont abouti à la mise au point du premier Mémorandum, les experts engagés dans sa rédaction avaient rendu un verdict sans appel : demander à un pays de procéder en même temps à la réduction de sa dette, à la résorption des déficits publics, à la réforme de l’Etat, à la réorganisation du marché du travail et à la restructuration de l’appareil productif constituait une équation insoluble. Et pour verrouiller l’affaire, on a pris soin d’y rajouter deux contraintes : un temps trop serré pour réaliser les objectifs chiffrés du Mémorandum et un taux d’intérêt inspiré des pires pratiques usurières. Ce qui avait amené même Dominique Strauss-Khan à expliquer à M. Papandréou qu’il ne devait pas accepter ce plan de sauvetage suicidaire. Mais la classe dirigeante grecque, gangrenée par sa servitude et sa complicité résignée s’est empressée d’y souscrire. Bref, tous les intéressés connaissaient parfaitement que le Mémorandum était voué à l’échec. Mais son implacable mise en oeuvre répondait à une autre finalité inavouable, cyniquement fixée d’emblée. Il importe de l’identifier. A cet égard, la réponse qui nous semble s’imposer est la suivante : les politiques appliquées à la Grèce sous prétexte de redressement économique visent à mettre en place un nouveau paradigme de société entièrement transitif aux automatismes du capital et aux lois du marché. la technicité de leur langage d’exposition ne fait qu’écran à leur objectif qui consiste à reterritorialiser l’ensemble du lien social sur la forme-marchandise. Le projet expérimenté en Grèce aspire à neutraliser, et à la limite à éradiquer, la politique comme instance de médiation entre l’économique et le social, à démanteler tendanciellement tous les dispositifs de protection sociale, à privatiser la prise en charge de tout risque de la vie et à abolir le droit du travail, pour créer des zones spéciales d’exploitation – formes dérivées des « camps » mais hautement rentabilisées, et charitablement humanisées. Ces zones de développement spéciales constituent une illustration paradigmatique de ce que Badiou a isolé sous le terme de « zonage ».
Les dirigeants européens répètent en choeur et à satiété que la Grèce est un cas particulier. En fait, loin d’être traité comme un cas particulier qui fait exception à la norme européenne qu’elle devrait impérativement intérioriser, la Grèce est forcée de fournir le portrait anticipé de ce à quoi vont devoir ressembler les sociétés occidentales, remaniées sous la férule du néolibéralisme déchaîné. Tout en restant dans le cadre du mode de production capitaliste, nous sommes donc au seuil d’un changement d’époque. Or celui-ci s’annonce sous des auspices littéralement macabres en tant qu’il couve une nouvelle biopolitique de l’espèce. Il importe d’en restituer la pente et les mécanismes d’accomplissement.

La crise et le réveil de l’histoire
Si le déchaînement néolibéral du capitalisme inaugure un changement d’époque, il introduit de nouveaux foyers de conflit et suscite par voie de conséquence de nouvelles luttes de résistance. En fait, on assiste, depuis la crise de 2007, à un profond remaniement du champ des luttes sociales. Foucault proposait une typologie générale des luttes et en distinguait trois catégories fondamentales : celles qui constituent une résistance aux formes de domination – ethnique, sociale ou religieuse -, celles qui s’affrontent aux divers mécanismes d’exploitation destinés à soustraire aux producteurs immédiats le fruit de leur travail, et celles qui s’opposent aux schèmes d’assujettissement de l’individu à des normes contraignantes et intériorisées (4). Il pensait que notre époque est celle où s’affirme la prévalence indiscutable des luttes contre la soumission de la subjectivité. Elles sont centrées sur les effets de pouvoirs locaux et sur l’ennemi immédiat – pas sur l’ennemi numéro un. Or, le champ des luttes est en plein remaniement. Les luttes sont de plus en plus recentrées et concentrées dans des choix de résistances aux formes renouvelées d’exploitation, propagées par le déchaînement néolibéral du capitalisme. Celui-ci s’impose comme l’ennemi numéro un, parfaitement identifiable comme tel, à une échelle qui transcende les singularités locales. En somme, on assiste à un « réveil de l’histoire », pour reprendre l’expression percutante de Badiou.*
Le retour en force de ce type de luttes est concomitant aux choix opérés par le capitalisme néolibéral afin de résorber l’onde de choc déclenchée par la crise de 2007. Ebranlé par celle-ci, il tente de se redresser par un passage à la limite. Nous entendons par là que ses serviteurs, décidés à dépasser la crise par les moyens mêmes qui l’ont créée, optent pour une radicalisation des formes d’exploitation et leur extension à l’ensemble de la société, y compris aux couches relativement privilégiés. On en a la démonstration éclatante en Grèce où le rouleau compresseur des mesures d’austérité écrase l’ensemble de la société avec un zèle égalitaire qui n’épargne que les riches. L’objectif visé est de rayer de la carte les couches sociales moyennes, détentrices de précieuses réserves de richesse convoitées et d’entraîner l’ensemble de la société dans la spirale de la paupérisation. En termes techniques, il s’agit d’induire une dévaluation interne, à défaut de pouvoir mener une dévaluation monétaire, la Grèce n’ayant plus sa propre monnaie. Mais ce langage technique, abondamment repris par la presse, vise à voiler un enjeu autrement plus radical. Au fond il s’agit d’organiser une régression à des formes de surexploitation affines à celles qui ont nourri l’expansion de capital au XIX° siècle (5), mais surtout tendanciellement affines à celles qui prolifèrent actuellement dans l’espace asiatique et lancent un défi de compétitivité à l’Occident. A cet égard, la décision résolue du capitalisme européen, dopé par la Wille ultralibérale allemande, consiste à fabriquer une nouvelle espèce : le Chinois blanc – grec, espagnol, letton, etc. Cet avatar frankensteinien rompu aux services de la flexibilité, dernière invention des marchés mondialisés, constituerait la relève néolibérale du travailleur. Or, aux dires même des stratèges de l’Occident, on ne saurait relever le défi de compétitivité lancé par l’espace asiatique sans venir à bout de deux obstacles majeurs.
1 Premièrement il faudra soustraire les décisions politiques cruciales au jeu relativement aléatoire des procédures supposées démocratiques, propres à la représentation parlementaire. Il s’agit d’obtenir ce que Balibar a qualifié de « neutralisation » de la démocratie parlementaire. Dépossédés de leur souveraineté, les peuples voient les instances décisionnelles nationales s’externaliser au profit d’institutions supranationales. La prolifération des mémorandums, des pactes de stabilité budgétaire et autres « règles d’or » s’avère être de redoutables instruments d’amplification de ce processus. En même temps, on voit la classe politique abdiquer avec bonheur ou résignation son pouvoir décisionnel pour se vouer à la ratification et à la gestion des paquets de réformes dictées par les marchés et leurs serviteurs institutionnels. Un pas significatif de plus a été franchi avec le licenciement pur et simple des politiciens inhibés ou discrédités aux yeux de l’opinion publique, et la mise en place de régimes de gouvernance confiés aux technocrates – de préférence à ceux qui y étaient prédestinés par leur passé de loyal serviteur des grands banquiers. Le cobaye grec fournit une illustration exemplaire de tous les aspects de ce processus.
2 Tâche plus urgente que la dégénérescence organisée de la médiation politique est celle qui doit aboutir à la mise en place de politiques sociales orientées vers le démantèlement sélectif et chiffré de l’Etat-providence. Il est urgent de tailler dans le vif des dépenses de santé et de donner le coup de grâce à plusieurs institutions de protection sociale. Certes, la tentation néolibérale de réduire le poids des comptes sociaux n’est pas récente. Mais actuellement tout indique que nous sommes au seuil d’une mutation des politiques sociales. A cet égard, une récente étude de Standard an Poor’s met cyniquement les points sur les i. Ce porte-parole de l’ultralibéralisme lance à tous les pays du G20 un avertissement comminatoire où il annonce son intention de dégrader leur note élevé s’ils ne procèdent pas, dans un court délai, au démantèlement sélectif de leurs système de santé. La projection des tendances actuelles ne laisse à aucun pays occidental le moindre espoir de pouvoir exciper du trilple A, garantie d’accès privilégié aux marchés, dans le proche avenir. « La hausse progressive des dépenses de santé pèsera lourdement sur les cordons de la bourse publique dans les décennies à venir », avertit sur un ton menaçant Marko Mrsnik, analyste vedette de l’agence de notation. « Nos simulations montrent que les abaissements de note commenceraient en 2015″, prédit l’étude de S & P (6).
L’allongement de la durée de vie, qui se traduit par l’inexorable « vieillissement » des populations, et l’irrésistible introduction de nouvelles technologies médicales, souvent onéreuses et d’application coûteuse, dans les traitements et les politiques de santé préventives se solde fatalement par la fâcheuse aggravation des déficits des comptes sociaux. Voilà ce qui menace de plomber irrémédiablement les finances des Etats occidentaux. Par contre, souligne le verdict de S & P, « le fait que la plupart des pays asiatiques n’ont pas un système de droit à la couverture sociale comme celui mis en place en Occident signifie que la bombe à retardement démographique n’aura pas d’effet significatif. » Bref, dans les sociétés ultralibérales en éclosion, seule la mort est à même de se porter garante de la bonne santé de l’économie capitaliste !
Il faut donc s’en remettre à la mort pour assainir la pyramide des âges par des politiques d’élimination subtile des populations vieillies. Sauf que ces politiques, à prendre dans leur collimateur uniquement les vieillards ne sauraient satisfaire à la volonté qui les guide. Il leur faut ratisser plus large et expurger la pyramide des âges, à tous ses degrés, de sous-ensembles d’hommes superflus. Leur existence menace l’équilibre des finances publiques et entrave la compétitivité. L’impératif d’épuration, afin d’enrayer la tendance à la chute du profit capitaliste, fixe le cap d’une nouvelle biopolitique. Une version brutale de celle-ci est mise en oeuvre en Grèce et on constate déjà une déstructuration apocalyptique du système de santé. Il serait instructif mais fastidieux d’établir l’inventaire des mesures prises et, en tout cas, impossible d’en faire l’exhaustion, vu les nouvelles coupes annoncées au fil des jours. Notons qu’on assiste à l’interminable redéfinition restrictive des catégories des ayants-droit et à leur éjection des dispositifs de protection sociale. Tout cela pour la bonne cause : assainir les comptes sociaux ! Dans le même but et sous le diktat de la troïka, les diverses caisses d’assurance-maladie ont été démantelées pour former un nouvel organisme de santé unitaire, doté d’un fonctionnement rationalisé et financièrement équilibré. Les résultats de cette réforme tant vantée ne se sont pas fait attendre. Présenté comme le fleuron des réformes menées, le nouvel organisme est d’ores et déjà en faillite, alors que la plupart des caisses d’assurance-maladie étaient excédentaires ! Les assurés, et notamment les malades, en font déjà les frais. Mais cet échec n’en est pas un pour tout le monde. Il constitue l’étape préalable réussie d’une privatisation des soins de santé, préconisée par les serviteurs du néolibéralisme afin de dégrever l’Etat de dépenses inutiles – mais précieuses pour les assurances privées. La même inspiration sévit dans la réforme des caisses de retraites.
Il va de soi que toutes ces réformes constituent autant de foyers de résistances convergentes sur l’ennemi numéro un. Mais la traduction politique de celle-ci reste une question ouverte.

Badiou avec Foucault
Nous ne devons pas perdre de vue que l’obsession de l’approche comptable qui motive ces réformes à l’échelle de l’Occident laisse dans l’ombre la radicalité du virage amorcé sous l’impulsion ultralibérale. Au fond, qu’est-ce qui chemine à l’ombre de ces réformes ? A notre avis, il importe de saisir qu’une véritable mutation est en train d’affecter le fonctionnement du bio-pouvoir qui a joué un rôle stratégique dans la mise en forme de la domination du capital sur tous les aspects de la vie.
On sait grâce aux analyses de Foucault que le biopouvoir dans son développement historique s’est constitué autour de deux axes. Le premier est celui d’une anatomie politique du corps humain, dont la colonne vertébrale consiste en un ensemble de technologies disciplinaires plus ou moins empiriques. Leur mise en oeuvre a façonné des corps disciplinés, dociles aux procédures d’extraction de leur force productive, par soumission à des techniques de dressage et de majoration de leurs aptitudes. L’ultralibéralisme redessine cet axe avec une cruauté inhumaine. On apprend, par exemple, que les travailleurs chinois sont contraints de travailler dans les ateliers d’Apple 80 heures par semaine.
L’axe stratégique du dispositif du biopouvoir s’est formé à partir d’une nouvelle distribution topique de la vie, la reterritorialisation de celle-ci non plus dans la singularité du corps mais dans le multiple de la population. Au corps vivant comme cible de technologies disciplinaires se substitue un objet discursif inédit, « la population », forme d’organisme transindividuel.
C’est à partir de ce moment-là qu’un « biopolitique » de l’espèce humaine est possible. L’accomodation disciplinaire des mécanismes du biopouvoir se faisait sur le corps comme objet de surveillance et de dressage, saisi dans son inscription locale – l’école, l’atelier, la caserne, etc. L’accomodation biorégulatrice se fait sur un artefact discursif, « la population » au niveau duquel on isole des processus d’ensemble, réinscriptibles en langage statistique. La population est, en réalité, un artefact transbiologique, composé de variables dont l’existence est purement statistique et dont « la vie » constitue le référent fantomatique. Mais la teneur proprement discursive de l’objet-population ne doit pas faire écran à la matérialité de ses incidences dès lors qu’il devient support de projets biopolitiques et d’opérations qui s’en inspirent. D’abord parce que cet objet aimante sur lui des technologies de pouvoir dirrectement articulées sur le savoir. Pour la première fois dans l’histoire les effets du discours de la science commencent à embrayer, grâce à sa médiation, directement sur le support vivant du sujet parlant. En termes lacaniens, l’objet-population entre en jeu comme médiation désincarnée mais qui, par sa fonction, rend possible un transfert d’effets du symbolique au réel, S → R. C’est dans ce cadre que la vie des populations se constituent en objet de préoccupation politique par l’alliance stratégique des mécanismes de pouvoir, jadis inféodé au souverain, avec le discours de la science.
Mais à force d’intégrer dans es mécanismes tous les paramètres qui définissent la vie, le biopouvoir est en mesure non seulement de gérer la vie mais aussi de programmer l’holocauste, selon une expression de Foucault. Dans une phrase étonnante, celui-ci va jusqu’à suggérer que, bien plus qu’une possibilité indifférente, l’extermination de masse est une sorte de déisr réalisable qui hante le pouvoir, une sorte de redoutable tentation qui le fait rêver : « Si le génocide ets bien le rêve des pouvoirs modernes (…) c’est parce que le pouvoir se situe et s’exerce au niveau de la vie, de l’espèce, de la race et de phénomènes massifs de population. » (7) Les exactions de l’eugénisme, du racisme et bien évidemment du nazisme ont fait éclater au grand jour cette ambiguïté inhérente au biopouvoir.
A la lumière de ces remarques, l’orientation des réformes motivées par la « crise » se décante. Dans son passage à la limite, dans son passage à l’acte, dirais-je, le neolibéralisme s’avère animé d’une volonté de reconfigurer les sociétés occidentales et, dans cette perspective, il réordonne le dispositif du biopouvoir autour de ses potentialités mortifères. Assujetti aux finalités du néolibéralisme débridé, le biopouvoir se transforme en une matrice de biopolitiques au service de la mort. reprenant, un peu modifiée, une expression de Ph. Lacoue-Labathe et de JL Nancy, nous pourrions parler de « retrait du biopolitique » pour désigner la restructuration asymétrique du dispositif de biopouvoir autour de sa polarité thanatogène. Désormais, la phrase de Foucault « l’homme moderne est un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question » acquiert une résonance franchement inquiétante.
Là, les enjeux des réformes commencent à s’éclairer. Ce qui est à l’ordre du jour n’est pas assimilable à une simple rationalisation comptable des dépenses de santé ni au simple démantèlement des dispositifs de protection sociale. A travers une gestion comptable orientée du dispositif du biopouvoir, on procède à la redéfinition de ses fonctions et à la réassignation de ses missions. Mais il faut saisir que les gains obtenus se capitalisent sur deux tableaux : réduction des dépenses inutiles et éradication indirecte des populations indésirables. L’ultralibéralisme avance d’un pas décidé. dans son passage à l’acte criminel, il manifeste sa résolution de planifier l’élimination lente, discrète et politiquement correcte des populations superflues dont l’existence plombe les comptes sociaux et empêche les économies occidentales de booster leur compétitivité. Evalués à l’aune utilitaire de l’ultralibéralisme, les retraités, les chômeurs difficilement recyclables, les non-productifs, ceux qui sont stigmatisés comme « malades mentaux », les handicapés, les malades chroniques, les immigrés exténués par les persécutions, des segments de la jeunesse non qualifiée, etc., ne représentent plus des populations intégrables au jeu social mais des hétérogénéités parasitaires dont l’existence contrevient au cadre idéal de reproduction du capital et de maximisation du profit. Fatalement, un sort funeste est réservé à ces existences encombrantes auxquelles le capitalisme ultralibéral assigne un statut de populations superflues. Leur élimination s’impose. Il y va de la bonne santé du capitalisme.
Le biopouvoir se réglait sur le principe de faire vivre et laisser mourir, qui fixait le cap d’une biopolitique de l’espèce humaine. Restructuré autour de sa polarité mortifère et chargée d’assainir le corps social de toutes les existences parasitaires, le biopouvoir se mue inexorablement en une performante machine de mort politiquement correcte. Elle s’en acquitte par un enchaînement de réformes orientées mais aussi par la multiplication de ce que Badiou a appelé les « noms séparateurs » et l’amplification de leur fonction. Ce genre d’opérateur nomminal désigne, ou plutôt créé des catégories sociales « suspectes » (8). Il n’entre pas en jeu avec une portée descriptive mais avec des incidences politiques et policières. Il fixe un écart « suspect » au regard de la norme identitaire en vigueur et, par-là, il opère une identification stigmatisante et ségrégative.
La vie n’est plus l’unique signifiant maître du biopouvoir*. Le fonctionnement de celui-ci s’enrichit et se diversifie par l’intégration de nouveaux noms séparateurs. Il les met en fonction pour inventer et délimiter de nouveaux sous-ensembles de populations « anormales », inutiles et indésirables. Ils constituent des vecteurs d’expansion de biopolitiques thanatophores promus par les impératifs de l’ultralibéralisme. Il faut saisir que les populations superflues ne forment pas un ensemble fermé, composé de ceux dont le potentiel productif est peu rentable et l’existence « coûteuse ». Car, à la limite, c’est la société entière qui est une population superflue pour les flux de capitaux des marchés déterritorialisés. En tout cas, de très larges couches sociales sont susceptibles de basculer dans cette catégorie. Dans l’univers relativement clos de la nation, la puissance de celle-ci était indexée sur sa démographie et sur le niveau de santé de sa population. La reproduction de la force de travail était largement prise en charge par les prestations du biopouvoir. Celui-ci en spécifiait les conditions d’effectuation, même si maints droits sociaux n’ont pas été charitablement accordés mais concédés à l’issue d’âpres luttes. Avec la mondialisation et la mobilité forcée des travailleurs, les « ressources humaines » sont désormais renouvelables à vil prix. Il est facile et hautement profitable d’importer non seulement de la main-d’oeuvre mais aussi du personnel très qualifié formé dans des contrées lointaines. Le coût de la formation d’un informaticien aux Etats-Unis, depuis sa naissance jusqu’à l’acquisition de ses compétences, est cent fois supérieur à celui de la formation de quelqu’un né en Inde. il est aussi hautement profitable de délocaliser pour aller capter sur place une force de travail privée de droits et à prix dérisoire. Bref, la machine capitaliste peut se procurer de la marchandise humaine à prix très avantageux, sans avoir à se soucier de sa formation et de sa reproduction. Le cas de la Grèce, de l’Espagne, et du Portugal pour rester dans le contexte actuel, qui voient leur jeunesse hautement qualifiée aspirée par l’Allemagne, pays en dépérissement démographique, fournit une démonstration exemplaire de ce processus.
On constate de plus en plus que le remaniement ultralibéral du capitalisme est de manière inhérente antinomique à l’Etat social et plus généralement aux politiques centrées sur le souci de la vie. Cette discordance s’aggrave et s’affecte d’un tour supplémentaire dès lors que s’exacerbe l’incompatibilité structurelle entre le fonctionnement autonomisé des marchés mondiaux et l’onéreuse survivance locale des systèmes de protection sociale, chargés de veiller à améliorer le niveau de vie. Du coup, on se trouve confrontés à une stratégie globale des marchés pour redessiner dans son ensemble l’architecture des sociétés occidentales sur le modèle des entreprises et des multinationales, complété par des pratiques de « zonage ». Mais avant tout, cette stratégie inaugure un nouveau principe de biorégulation de l’espèce humaine où l’humanité elle-même devient pour l’ultralibéralisme une cible de zonage afin d’y éliminer des populations suspectes, inutiles, superflues.
Dimitris Vergetis
Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / 2012
Publié dans Lignes n°39 « Le devenir grec de l’Europe néolibérale »
(octobre 2012)

* Souligné par le Silence qui parle. Le lien vers l’Homme jetable, de Bertand Ogilvie, dont nous publierons prochainement un extrait, est également du SQP.
A lire : Droit à la vie ? / Alain Brossat
Les nouveaux noms séparateurs du biopouvoir et les populations superflues / Dimitris Vergetis dans Badiou dr-jerry-et-mr-love1
1 A commencer par la privatisation à prix symbolique et sans appel d’offre de la Banque agricole, possesseur de 40% des terres cultivables, par le biais de prêts accordés, et détentrice de 18 milliards de titres de créances.
2 Expression de Marx, réactualisée par Badiou.
3 En bisbille avec Papandréou, il a, après coup, vendu la mèche, lui reprochant d’avoir livré le pays en pâture aux rapaces de la haute finance en toute connaissance de cause.
4 M. Foucault, « Le sujet et le pouvoir » in Dits et écrits IV, Paris, Gallimard, 1994, p.222-243. (Dits et écrits II, 2001, p.1041 – note du Silence qui parle)
5 Ce trait « régressif » est souligné par Badiou.
6 http://www.daily-bourse.fr/sampp-pourrait-baisser-les-notes-de-certains-pays-Feed-REUnRTROPT201201131115604APAE80U0X5100.php
7 M. Foucault, Histoire de la sexualité, la Volonté de savoir I, Paris, Gallimard, coll. « Tel », p.186.
8 A. Badiou, le Réveil de l’histoire, Paris, Lignes, 2011, p.109-123.

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