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	<title>Le silence qui parle &#187; expo lynch mep paris</title>
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		<title>David Lynch aux confins du sens / Ange-Henri Pieraggi / Jean-Claude Polack et Marco Candore :  David Lynch, Inland Empire, un cinéma de la folie et de la déterritorialisation / Inland Empire / Rabbits / David Lynch</title>
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		<pubDate>Mon, 22 Sep 2014 01:30:50 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p>Pour éclairer <em>INLAND EMPIRE</em>, peut-être est-il nécessaire d&rsquo;en passer par Lewis carrol, auquel les silhouettes des lapins rendent hommage. En effet, si les aventures d&rsquo;Alice commencent dans le terrier du lapin, elles se poursuivent à travers le miroir. Et c&rsquo;est dans une traversée du miroir, dans l&rsquo;envers du cinéma que ce film nous emmène.<br />
Il y a d&rsquo;habitude au cinéma, d&rsquo;un côté, les corps (celui des acteurs, dans leur vie quotidienne), et de l&rsquo;autre côté du miroir les événements qu&rsquo;on attribue à ces corps (les rôles à endosser, dans la fiction). Classiquement, le rôle fait oublier l&rsquo;acteur qui lui prête corps, et on demande au spectateur de croire à la fiction.<br />
Ici, l&rsquo;écran est en permanence traversé. Autant les rôles dans le film reflètent la vie quotidienne des acteurs (ils sont amants fictifs à l&rsquo;écran, et il veut la séduire vraiment dans la vie), autant la vie quotidienne perturbe la composition des rôles (le mari jaloux dans la vie se manifeste aussi dans la fiction).</p>
<p><em><strong>Un point de vue singulier</strong></em><br />
Un meurtre est là, dès le début. Qui <em>peut</em> être la victime ? Voilà, résumé en une phrase, le problème posé par le film. La question n&rsquo;est pas, comme dans les <em>whodunit</em> &laquo;&nbsp;qui est le coupable ?&nbsp;&raquo; pour remonter de l&rsquo;accident à sa cause. Il s&rsquo;agit ici d&rsquo;une logique différente. L&rsquo;événement (le meurtre) peut être attribué à plusieurs victimes. Déclinons les occurrences proposées par le film.<br />
- Carolina (l&rsquo;épouse de Devon) qui, soulevant son chemisier, montre l&rsquo;arme plantée dans son flanc.<br />
- Mais aussi le mari jaloux de Nikky, qui a renversé du ketchup, dessinant une tache sanglante sur son T-shirt.<br />
- Ou encore la jeune femme brune qui, depuis le début, regarde l&rsquo;écran de télévision, trouvée éventrée dans la rue.<br />
- Et puis Laura Dern, qui meurt à la fin d&rsquo;une même blessure au ventre : elle perd son sang sur les étoiles dédiées aux acteurs du &laquo;&nbsp;Hollywood Walk of Fame&nbsp;&raquo; (&laquo;&nbsp;C&rsquo;est un film de stars&nbsp;&raquo;, avait dit le réalisateur Jeremy Irons au début du film. Et de fait, de nombreuses stars ont prêté leur corps à une même blessure).<br />
- Il y a enfin une toute dernière occurrence : la blessure qui apparaît comme un rictus sanglant, dont l&rsquo;image est projetée sur le visage de l&rsquo;homme que Laura Dern abat (l&rsquo;incarnation au cinéma reste une image) (1).<br />
Derrière la question de l&rsquo;attribution des rôles, il y a le <em>nonsense</em> cher à ce dernier auteur, qui met au jour les paradoxes du sens. C&rsquo;est à l&rsquo;examen d&rsquo;une <em>logique du sens</em> au cinéma que nous convie David Lynch. Ce qui nous renvoie à une même question posée par Gilles Deleuze à propos de l&rsquo;écriture, dans son étude sur Lewis Carrol et sur les stoïciens. (2)</p>
<p><em><strong>La question du sens</strong></em><br />
La question ici posée, c&rsquo;est la question de <em>l&rsquo;attribution de l&rsquo;événement à un corps</em> (3).<br />
Le film est envisagé depuis l’événement (le meurtre) qui survole les corps auxquels il n’est pas encore attribué : le meurtre cherche un corps pour s’incarner. On est dans le domaine du possible. Il n’y a donc pas d’affirmation ferme de l’identité de la victime (nous avons vu plusieurs occurrences). En conséquence, le mobile du crime s’ouvre à de multiples hypothèses, telles les cartes d’un jeu, dans une cascade de mises à jour. Nous croisons à nouveau Lewis Carroll dont les personnages dans <em>A travers le miroir</em>, perdent leur épaisseur pour apparaître, comme le Roi et la Reine, sous la forme de cartes présentant deux faces. C’est le phénomène du double, illustré à maintes reprises (comme lorsque la blonde Laura Dern rencontre son double, la brune qui n’avait pas cessé d’observer l’écran de télévision). Mais le dédoublement intéresse aussi des séquences entières : deux versions sont présentées pour une même scène (4.) Prenons l’exemple de la scène de séduction qu’engage Devon auprès de Kitty sur la pergola (elle est censée se dérouler dans la vie). Elle est répétée, telle l’autre face d’un même plan, au coin du feu (cette fois dans leurs rôles au cinéma). Mais, mise en abyme supplémentaire, les deux séquences apparaissent comme filmées par une caméra. Un des plans, telle la carte d’un jeu, peut être avancé pour telle hypothèse, ou bien peut s’effacer pour laisser à l’autre plan la possibilité de jouer son rôle d’atout. Cascades des plans, trouvant au fil de leur dévoilement des connexions nouvelles, perturbant l’ordre des actions et la chronologie des événements.</p>
<p><em><strong>Le dérèglement du temps</strong></em><br />
Le temps apparaît comme l’élément le plus perturbé du film. Comme le disent plusieurs protagonistes, « on ne sait plus ce qui est avant ou après » (5.) A l’instar de Lewis Carroll dont le lapin consulte en permanence la montre à gousset qu’il extrait de sa poche, David Lynch multiplie les pendules et les horloges pour illustrer ses plans.<br />
Le point de vue adopté étant celui de l’événement (le meurtre), le temps à l’œuvre présente un double aspect. Il est encore à venir (le crime cherche sa proie) et pourtant il a déjà passé (J. Irons précise aux acteurs dès le début du film qu’un meurtre a déjà eu lieu lors d’un tournage précédent du même script). Suspendu dans un inaccompli (impassible) et pourtant déjà prescrit (destin). A la fois passé et futur, le temps de l’événement s’étire dans un <em>infinitif</em>, un <em>mourir</em> qui survole éternellement les corps : Aiôn (6.)<br />
Arrêtons nous sur une scène cardinale. Celle où Laura Dern fait un trou de cigarette dans la soie d’une culotte (celle-ci figurant l’écran cachant un lieu matriciel). Le point de vue, passant par ce trou débouche sur une montre saisie en gros plan, dont les aiguilles affolées tournent en tous sens. La scène condense à la fois la traversée du miroir, la perturbation du temps, la symbolisation d’une incarnation (le ventre derrière une culotte, peut donner corps à un ‘‘heureux événement’’), et enfin l’image en gros plan.</p>
<p><em><strong></strong></em><em><strong>L&rsquo;image en gros plan</strong></em><br />
Si David Lynch use abondamment des gros plans, c’est d’abord en raison du point de vue adopté, qui est celui de la blessure. Cherchant à s’incarner, elle frôle les étoffes et glisse sur les corps. Les gros plans étant d’ailleurs plutôt des inserts que des close-up. En effet, chaque fois que les visages sont approchés, c’est en les déformant comme pour les fragmenter.<br />
Dans <em>L’Image-Mouvement</em>, Gilles Deleuze classe les visages saisis en gros plan en deux types principaux. -Le visage réflexif (Griffith) dont les traits restent groupés sous la domination d’une sorte d’unité immobile qu’imposerait la stupéfaction.<br />
- Et le visage intensif (Eisenstein), dont les traits semblent vouloir se libérer, sous l’effet d’une tension qui monte. Il nous précise par ailleurs que les visages saisis en gros plan perdent leurs connexions à l’espace et au temps de la narration, et ne sont plus à même de s’inscrire dans le développement de l’action. Ils s’autonomisent en une sorte d’entité qui n’exprime alors plus que l’affect, qui est de l’ordre du possible et non de l’actuel. (7)<br />
Les visages ici, n’entrent pas exactement dans cette typologie. L’affect qu’ils expriment est essentiellement la peur. « J’ai peur ! Peur de devoir tuer quelqu’un », dit la femme de Devon dès le début du film. Son visage, détaillé en gros plans, ne cherche que la fuite. Ce type de gros plan appartient à une autre catégorie que celles décrites plus haut. Il est déjà engagé dans l’amorce d’une action (la fuite), sans pouvoir encore l’organiser. Il appartient à un type d’images que Gilles Deleuze appelle «l’image pulsion » (8).</p>
<p><em><strong>Un monde pulsionnel</strong></em><br />
En effet, tout se présente comme si une pulsion délétère (la pulsion meurtrière) venait cerner les corps et les visages, qui n’ont qu’une seule tentation, celle de fuir. Le monde ainsi caractérisé est un univers chaotique où les gros plans arrachent des fragments aux sujets, et auxquels la pulsion refuse toute composition pacifiée. Et en tous cas s’emploie à la désorganiser. C’est le monde d’Empédocle avec ses éléments irréductibles, et une tension qui anime l’ensemble. Cette tension ne serait pas chez Lynch l’opposition <em>amour-haine</em>, qui chez Empédocle régit un monde fait de morceaux, mais l’opposition <em>pulsion de mort-pulsion de vie</em>. Une vie dans sa simple expression de sauvegarde face au danger : la fuite. Cette fuite étant un mouvement non raisonné, qui ne se déploie pas dans une action concertée puisqu’on ne connaît pas les motifs du crime.<br />
<em>INLAND EMPIRE</em> commence dans un monde apaisé : la demeure cossue de Laura Dern, filmée en plans larges. Elle reçoit la visite de sa voisine, et très vite s’installe une inquiétude manifestée par des gros plans sur ses mains qui saisissent la tasse de thé, et sur son visage que la focale déforme en le cadrant de très près. Au fil de la projection, nous verrons les plans d’ensemble perdre l’avantage au profit des gros plans. Au terme du film, alors que Laura Dern meurt de la blessure, le monde est désarticulé. Le salon protecteur du début a laissé place à l’insécurité du trottoir où sont échoués les miséreux. Une jeune asiatique évoque les mésaventures d’une amie dont le vagin (la matrice) est ouverte sur ses intestins (les déchets) : le chaos s’est installé, la pulsion délétère a gagné.</p>
<p><em><strong>Une circulation centrée et un éternel retour</strong></em><br />
Le film obéit à une circulation des images apparemment chaotique. Mais la nébuleuse est néanmoins régie depuis un centre névralgique. Toutes les occurrences proposées à la narration semblent en effet opérer depuis la pièce occupée par les lapins (9). Chez Lewis Carroll, le terrier du lapin est le monde des paradoxes du sens. David Lynch lui rend hommage tout en payant sa dette au théâtre, dont le cinéma procède (« il y a une dette à payer » est-il rappelé tout au long du film). Il installe donc les lapins dans un espace cubique (la scène théâtrale vers laquelle les clameurs et les rires du public remontent). Et c’est depuis cet espace conventionnel de la représentation théâtrale que Lynch fait dériver la représentation au cinéma. L’espace qui se déploie dans le film n’est plus astreint à une unité topographique. C’est par l’esprit que la cohérence peut être recomposée. Il s’agit d’un voyage paradoxal, mais obéissant néanmoins à une logique, celle du sens, opérée depuis l’intérieur (<em>inland</em>) de l’esprit (Axxone lit-on au seuil de plusieurs séquences (10). Le cinéma est une circulation d’images, mais c’est aussi une <em>cosa mentale</em>.<br />
Au terme du film, la frénésie des images s’est calmée. La caméra recule : la scène où Laura Dern meurt sur le trottoir n’était qu’un artifice. Elle n’est pas blessée et se relève. Mais néanmoins choquée, comme habitée encore par la peur, elle quitte le plateau et les caméras, les décors, les techniciens, les acteurs : tout le substrat (le chaos initial) sur lequel s’est construit le film et auquel on est revenu. Le voyage de l’autre côté du sens (« to the other side » comme on l’entend dans une des chansons finales) peut s’arrêter&#8230;<br />
ou recommencer : apparaissent des acteurs dont le film n’a enregistré que la parole (Laura Harring a prêté sa voix à une des silhouettes de lapin) ; ou des personnages dont le film n’a enregistré ni l’image ni la voix, et qui ont simplement été évoqués (la blonde au vagin perforé avec son singe) ; ou des personnages qui ont été acteurs dans un film précédent du même réalisateur, comme une réminiscence (11) ; ou qui ont été acteurs dans les films d’un autre réalisateur (12) ; ou qui n’ont qu’un lien anecdotique avec un personnage du film (13)&#8230; égrenant d’autres possibilités de l’attribution des événements à des corps.<br />
<strong>Ange-Henri Pieraggi</strong><br />
<em>David Lynch aux confins du sens</em> / 2007<br />
<em><strong>Publié dans la revue <a href="http://www.revue-positif.net/" target="_blank">Positif</a></strong></em></p>
<p>Télécharger le texte : <a style="border: 0pt none" href="http://lesilencequiparle.e.l.f.unblog.fr/files/2014/02/david-lynch-aux-confins-du-sens.pdf"><img style="vertical-align: middle;border: 0pt none" alt="fichier pdf" src="/wp-includes/images/pdf.png" /> David Lynch aux confins du sens</a></p>
<p><a href="http://pieraggi.com/" target="_blank"><em><strong>http://pieraggi.com/</strong></em></a></p>
<p><p><a href="http://lesilencequiparle.unblog.fr/2014/09/22/david-lynch-aux-confins-du-sens-ange-henri-pieraggi-jean-claude-polack-et-marco-candore-david-lynch-inland-empire-un-cinema-de-la-folie-et-de-la-deterritorialisation-inland-empi/"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p><br />
<strong>David Lynch</strong><br />
<em>Inland Empire</em> / 2006</p>
<p><a href="http://www.mep-fr.org/evenement/david-lynch/" target="_blank"><em><strong>Expo Lynch à la MEP</strong></em></a></p>
<p><em><strong><a href="http://lesilencequiparle.unblog.fr/2013/10/29/rabbits-david-lynch/" target="_blank">Rabbits </a>sur le Silence qui parle</strong></em></p>
<p><em><strong>David Lynch, Inland Empire, un cinéma de la folie et de la déterritorialisation, dialogue entre Jean-Claude Polack et Marco Candore / Revue Chimères n°80</strong></em></p>
<p>Document à télécharger <a style="border: 0pt none" href="http://lesilencequiparle.e.l.f.unblog.fr/files/2014/02/c80_4polack-candore.pdf"><img style="vertical-align: middle;border: 0pt none" alt="fichier pdf" src="/wp-includes/images/pdf.png" /> C80_4polack-candore</a></p>
<p><strong>1</strong> Le rictus sanglant, plaqué mais néanmoins disjoint du visage, renvoie au sourire sans chat chez Lewis Carroll.<br />
<strong>2</strong> Gilles Deleuze, <em>Logique du sens</em>, Minuit 1969<br />
<strong>3</strong> « Le sens c’est l’exprimé de la proposition, événement pur qui subsiste ou insiste dans la proposition » « Le sens s’attribue, mais il n’est pas du tout attribut de la proposition, il est attribut de la chose ou de l’état de chose » « L’événement c’est le sens lui-même, en tant qu’il se dégage ou se distingue des états de chose qui le produisent et où il s’effectue » (G. Deleuze, <em>op. cit</em>. p30, p33, p246)<br />
<strong>4</strong> « La puissance du paradoxe est de montrer que le sens prend toujours deux sens à la fois » (G. Deleuze, <em>op. cit</em>. p94)<br />
<strong>5</strong> La tirade du film la plus emblématique à ce propos est tenue par la nouvelle voisine qui rend visite à l’actrice (Laura Dern) au début du film : « Si aujourd’hui était demain, vous souviendriez-vous encore que vous avez une dette à payer ? », mêlant présent, passé et futur pour une proposition hypothétique.<br />
<strong>6</strong> « L’Aiôn, forme vide du temps, recueille l’événement dans son impassibilité, perpétuel objet d’une double question : qu’est ce qui va se passer, qu’est ce qui vient de se passer ? » (G. Deleuze, <em>op. cit</em>. p79)<br />
<strong>7</strong> G. Deleuze, <em>L’Image-Mouvement</em>, Minuit 1983, p125-144 ; et <em>L’Image-Temps</em>, Minuit 1985, p45-50<br />
<strong>8</strong> « L’image-pulsion est le seul cas où le gros plan devient effectivement objet partiel. » (G. Deleuze, <em>L’Image- Mouvement</em>, Minuit 1983, p180)<br />
<strong>9</strong> Les coups de fils (<em>wire</em>) y convergent. La pièce porte le n°47, et 47 est le titre du script original. Enfin, 47 est un nombre dont les chiffres peuvent être dessinés en miroir.<br />
<strong>10</strong> L’axone est le filament qui prolonge la cellule nerveuse.<br />
<strong>11</strong> Laura Harring, dans <em>Mulholland Drive</em>.<br />
<strong>12</strong> Nastassja Kinski.<br />
<strong>13</strong> Ben Harper, mari de Laura Dern dans la vie, jouant du piano.</p>
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