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Collectif IDF de soutien à la lutte de Notre Dame des Landes contre l’aéroport et son monde / communiqué de presse 26 février 2014

Les opposants au projet d’aéroport de NDDL et de son monde ne sont pas dupes du changement de tactique de la part des défenseurs du projet: leur volonté de l’imposer en force est passée d’une logique frontale d’expulsions et d’occupation policière de la zone à défendre, à une logique moins spectaculaire mais tout aussi obstinée, aussi bien par le biais d’arguments pseudo-écologiques (déplacements des espèces, mesures dites « de compensation » etc) qu’à l’aide d’arsenal juridique et politique (arrêtés préfectoraux, arbitrage européen en faveur du Partenariat Public Privé etc). 

La manifestation du 22 février 2014 avait pour but de signifier au gouvernement, à Vinci et aux pro-aéroports que le projet ne saurait passer en force sans rencontrer une fois de plus une résistance déterminée des opposants; l’importance de la mobilisation de samedi l’a démontré : les différentes formes qu’a pu prendre cette manifestation, malgré les tentatives de division relayées par les médias, ont participé de sa force. 

Des tritons crêtés, des salamandres de feu et des masques à gaz, des clowns, des lunettes de ski, des enfants-arbres, des encapuché.es, des maquillages aux couleurs partisanes: différents masques marchaient côte à côte contre la même mascarade du Capital et de l’Etat.

Après deux mois de préparatifs, la manifestation n’a pu emprunter le parcours initialement prévu et a été accueillie par un vaste dispositif policier verrouillant tous les abords du centre-ville et donnant à celle-ci les apparences d’un « état de siège », tout en feignant de préserver la normalité d’un samedi après-midi commerçant à Nantes.  

Au niveau du Cours des 50 Otages, passage incontournable des manifestations nantaises, une large barrière anti-émeute était dressée face aux manifestants, avec des camions lances à eau et de nombreuses unités de gardes mobiles disposées derrière ainsi que sur les rues latérales. La préfecture aurait voulu aménager le lieu de l’affrontement qu’elle n’aurait pas agi autrement. Personne ne s’y est trompé : les tracteurs disposés en tampon au long de la barrière ont fini par la quitter sous les tirs de lacrymo et les jets délibérés de lances à eau à leur encontre. Des affrontements ont continué sur le cours Roosevelt et près du CHU, les manifestant.es essuyant des pluies de lacrymo et de grenades assourdissantes, pour certaines en tirs tendus. L’ »État de droit » doit-il s’affirmer au travers d’un usage disproportionné de la violence, dont il prétend avoir le monopole? 

Les images des violences et surtout leur instrumentalisation politique et médiatique cherchent à impressionner et à noyer dans le sensationnalisme les enjeux réels de la lutte contre le projet d’aéroport de NDDL. Les tentatives de décrédibilisation du mouvement par la stigmatisation des actes de violence évacuent leur contenu politique. Elles masquent également la question des pratiques de lutte et de leur répression dès lors que celles-ci sortent du cadre de la contestation autorisée.

Quand on récolte la tempête, interrogeons-nous sur qui sème le vent.

Nous ne nous laisserons pas classer ni enfermer dans des catégories dans lesquelles nous refusons de nous reconnaître. Nous sommes tou.te.s des casseur.es- d’œuf, de pieds, de pipes, de briques, de dialectique, et de boutiques. Nous ne nous laisserons pas diviser par les polémiques qui tentent d’éclipser les raisons qui nous rassemblent : nous nous battons contre l’aéroport et son monde, contre la parodie de concertation et ses flics, contre l’enfumage politicien et médiatique, contre la violence capitaliste – pour le choix de nos formes de vie et le respect de l’environnement dans lequel elles s’inscrivent.

Collectif IDF de soutien à la lutte de Nddl contre l’aéroport et son monde

Communiqué de presse / 26 février 2014

http://www.nddl-idf.org

collectifnddlidf@riseup.net

contact presse : presse.nddl-paris@riseup.net

Télécharger :  fichier pdf CP Nddl IDF _ Manif du 22-02

À lire : http://paris-luttes.info/retours-sur-la-manifestation

cattelan

Compte-rendu très personnel de la manifestation du 22 février à Nantes et témoignage de Quentin qui a perdu un oeil‏

La manifestation était une des plus belles que j’ai faites. Des vrais gens  vivants, avec beaucoup d’énergie et de joie d’être là. De la musique, des banderoles et pancartes très « personnelles », des danses, chansons, déguisements (les masques de tritons étaient superbes) et même une cabane dans les arbres !
Nous sommes arrivés fatigués après un voyage dans un autocar pas vraiment ordinaire depuis Toulouse. Après avoir pris un petit déjeuner on est allé visiter le marché du centre-ville, avec nos pancartes qui indiquaient d’où nous venions. Un accueil très sympathique de beaucoup de gens, ce qui nous a tout de suite confirmés dans notre conviction que ce voyage en valait la peine.
Puis dans la rue on tombe sur l’arrivée de plusieurs dizaines de tracteurs, remplis d’individus souriants et plus ou moins déguisés. On s’est mis sur le trottoir en brandissant nos pancartes et là-aussi, nous avons senti que c’était important d’être-là. D’ailleurs, cela n’a pas cessé tout au long de notre périple : des « mercis » chaleureux de dizaines de personnes touchées que nous soyons venus de si loin. Beaucoup nous ont dit qu’ils nous rendraient la pareille, au cas où… Et nous en avons profité bien sûr pour leur parler de ce qui nous inquiète le plus : la menace toujours présente de l’exploitation des gaz de schiste  l’hallucinant projet du « Las Vegas » gardois, les « Golfs » de Saint Hilaire…
Nous avons fait une grande partie de la manif derrière la banderole des Montpelliérains « Gardarem la Terra ».  Tout au long du cortège, nous avons eu des contacts avec des gens qui ont eux-mêmes des problèmes dans leur région, on en reparlera.

Concernant les « incidents » , ils étaient déjà prévisibles  vue la gigantesque ampleur du déploiement policier, la disproportion des moyens utilisés par les forces dites de « l’ordre » et l’interdiction arbitraire d’emprunter un lieu qui avait été jusque-là un passage habituel des manifestations à Nantes.
Le plus impressionnant fut sans doute l’incendie d’appareils de forage situés sur une place.  Mais il faut noter surtout la tentative de plomber l’ambiance par le déploiement de gendarmes mobiles, puissamment harnachés, et qui interdisaient l’accès au centre. Dans le ciel, un hélicoptère de la police qui survolait le cortège en permanence, tel une menace latente, ajoutait à un sentiment d’insécurité. A la fin, le bruit de ce bourdon métallique se fit encore plus gênant, au point de rendre très difficile l’audition des « prises de parole », là où stationnaient les 500 tracteurs, au terme du trajet.
Au cours de celui-ci nous avons pu voir la devanture d’un siège de Vinci totalement dévastée, ce qui,  je crains de devoir le reconnaître, m’a plutôt mis en joie.
Mais nous n’avons pas assisté aux incidents ultérieurs. Il faut dire que la fatigue de la nuit sans sommeil et de la marche commençaient à devenir pesante. A la fin de la manifestation, on s’est réfugiés dans un café, histoire de récupérer. Et c’est en sortant que l’on a vu l’ampleur des dégâts, si l’on peut dire. Car loin d’être « dévasté », comme on l’a entendu dire ensuite sur France Inter, une partie du centre avait en effet subi quelques modifications dont on ne peut pas vraiment dire, à mon sens, qu’elles le desservaient. Ces modifications apportées au décor urbain étaient d’ailleurs très ciblées. Ainsi d’affreuses baraques de métal avaient été transformées en braseros et laissaient échapper flammes et fumée, évoquant irrésistiblement les tableaux de Turner. Quelques façades de banques et d’agence de voyages étaient détruites, ce qui, nonobstant les analyses politiques que l’on pourra faire des conséquences plus ou moins fâcheuses de ce genre d’action, n’est pas non plus un spectacle spécialement désagréable à regarder.
Parfois un trait d’humour taggé sur ce qui restait de vitrine venait souligner que cette réponse sinon véritablement citoyenne, du moins raisonnablement humaine, à l’agression à la fois morale et esthétique que nous subissons sans broncher de façon quotidienne dans les centres de nos villes n’était qu’une manière de prendre au mot l’incitation à venir fréquenter ce genre d’endroit. Ainsi, sur la vitrine d’une agence de voyage se côtoyaient ces deux inscriptions :  l’officielle prétendant de façon faussement amicale et pompeuse :  « Bienvenue chez nous ! », et celle, sobre et plus sincère, des visiteurs d’un soir, se contentant d’un laconique « Nous sommes passés ». Mais enfin, lorsque tant de façades affichent avec autant de vulgarité une passion si violente pour l’argent et la frime, leurs propriétaires ne prennent-ils pas le risque que l’on vienne en effet, un beau jour, ayant perdu toute patience, leur dire notre irritation ?
Bref, nous avons déduit de toutes ces observations qu’il y avait eu des « casseurs ». Mais que celles et ceux qui n’ont jamais eu envie de lancer dans ces fallacieuses façades vitrées le moindre pavé leur jettent la première grenade assourdissante…
Enfin, parcourant les rues de la ville pour regagner notre surprenant moyen de locomotion, nous avons dû respirer, avec les habitants de cette cité livrée aux caprices des escadrons de gendarmes, un air totalement pollué par les gaz lacrymogènes, lesquels furent répandus avec une absence irresponsable de sens de la mesure.
Manifestement, tout avait été fait pour créer des conditions propres à exciter la juste colère des manifestants et, en soumettant tout le centre à une occupation policière digne de Kiev,  à susciter dans la population des sentiments d’exaspération vis-à-vis de ceux-ci.
Mais de ce que j’ai vu et ressenti, je ne crois pas que cette dernière stratégie ait eu les résultats escomptés. Certes, les médias aux ordres ont mis en avant les « dégâts » provoqués par les « casseurs », et de ce point de vue, ces actions que l’on pourrait tout aussi bien considérer comme relevant de la salubrité publique pourraient nuire à la popularité du mouvement. Mais il y avait tant d’énergie et de conviction qui rayonnaient de ce défilé que ce qui restera sera la joie d’avoir été réunis pour une si belle cause, et cette joie est communicative…

P.S : Je viens de recevoir ce message :
Bonjour, on vient d’apprendre qu’un jeune homme de 28 ans a perdu un oeil suite à l’éclatement d’une des nombreuses grenades assourdissantes. Il n’avait rien à voir avec les violences générées en marge de la manifestation. C’est terrible ! Christian Grisollet / ACIPA
Il me semble que les vrais « casseurs », ce sont qui ordonnent l’usage de ces armes de guerre contre des individus qui soit sont loin d’avoir des armes équivalentes, soit sont totalement désarmés. Jusqu’à quand allons-nous accepter que leurs  grenades dites « assourdissantes » soient utilisées contre des manifestants ou même de simples passants ? Si manifester implique le risque de perdre un œil, que devient le prétendu droit de manifester ?

P.S n°2 : Je viens de recevoir le témoignage de Quentin, le jeune homme qui a perdu l’oeil gauche :
Retranscription du témoignage de Quentin, gravement blessé le 22 février à Nantes23 février 2014, 15:33
Ça a démarré vraiment quand on s’est retrouvés vers Commerce, au moment où on devait remonter normalement le cours des 50 otages, ce qui était censé être le parcours de la manif. Là, il y avait des cars de CRS et des barrières qui bloquaient tout. Nous quand on est arrivés, direct on s’est fait gazer. Il y a eu tout de suite des gaz lacrymo qui ont été jetés sur les gamins, sur tous les gens qui étaient là.
c’était la manifestation paisible, normale ?

mg

C’était la manifestation paisible mais il y avait quand même déjà des gens un peu excités déjà avant, depuis le début de la manif. Donc nous on est restés un petit peu dans la zone, voir un peu ce qui se passait, et puis après, sur les conseils des organisateurs et tout, on a continué à marcher, à aller vers le point de ralliement, l’endroit où c’était fini, pour qu’il y ait un mouvement et que ça s’essoufle un peu.
Après, il y a eu plusieurs salves d’affrontement, des lacrymos qui perpétuellement revenaient, lancés par les flics. Et moi, ce qui m’est arrivé, c’est à la fin, on était vers la place Gloriette, entre Gloriette et l’autre là, là où il y a le café plage, ce rond-point là en fait, près du CHU justement. Et nous on allait pour se replier, on rentrait, les CRS avançaient eux, avec les camions et tout le truc, et moi je reculais avec tout un tas d’autres gens. Je reculais en les regardant pour pas être pris à revers et pouvoir voir les projectiles qui arrivaient. Et là, à un moment, j’ai senti un choc, une grosse explosion et là je me suis retrouvé à terre et, comme ils continuaient à nous gazer, ils continuaient à envoyer des bombes assourdissantes alors que j’étais au sol, des gens ont essayé de me sortir le plus vite possible, de m’emmener plus loin aussi. Et puis après  je sais pas trop, on m’a mis dans une… les pompiers m’ont emmené quoi.
Et donc, on dit que tu as reçu une grenade assourdissante qui, au lieu d’être tirée en l’air, a été tirée de façon horizontale, dans ton œil ?
Je l’ai prise directement dans le visage. Elle a explosé dans mon visage. Vu ce que ça a fait… Elle a explosé là et c’est comme ça que moi je l’ai ressenti, quoi. Le choc, ça a été un bruit et une douleur extrêmement vive sur le coup, puis bon moi je me suis écroulé. C’est vrai que c’était assez violent j’ai trouvé. Il y avait, de la part des manifestants, des gens qui voulaient absolument lancer des trucs sur les CRS mais les CRS, eux, gazaient n’importe qui. Et ils visaient, au flash ball, ils étaient cachés, on les voyait viser, suivre des gens qui marchaient ou qui couraient en face pour aller se mettre à l’abri. Ils les visaient, les suivaient et shootaient, quoi. et ils visaient pas les pieds. On a vu la façon dont ils tiraient, c’était très… c’était ciblé.
Et toi tu étais là, en manifestant paisible, tu n’étais pas armé, tu n’avais rien dans les mains ?
J’étais pas armé, j’avais pas de masque à gaz, j’avais pas de lunettes de protection. On était là pour une manifestation familiale, festive, on était là pour faire masse, pour faire du nombre. Et après, c’est vrai que je suis resté même s’il y avait les lacrymos, parce que je trouvais ça injuste et qu’il fallait rester. Y’avait des gens, y’avait des pères de famille, y’avait des anciens, y’avait un petit peu de tout et voilà, moi je voulais rester aussi avec les gens pour montrer qu’on était là mais sans…
(Quentin n’a plus d’œil gauche)
Jyhel, du Collectif NDDL de Nîmes

nouvelles du front et des blessés : http://27novembre2007.blogspot.fr/

http://dormirajamais.org/nddl

http://nantes.indymedia.org/articles/28990

http://www.rennestv.fr/catalogue/info/un-journaliste-de-rennestv-blesse-par-des-eclats-de-grenade-assourdissante-a-nantes.html

622550-manifestation-des-opposants-a-l-aeroport-de-notre-dame-des-landes-le-22-fevrier-2014-a-nantes

Insect[au]logis : un projet pour la biodiversité en milieu urbain / Manola Antonioli et Céline Duhamel

Insect[au]logis est un projet développé au sein de l’Atelier des friches, association d’artistes et paysagistes de Lyon, qui vise à maintenir et augmenter la diversité et l’abondance des abeilles sauvages en milieu urbain et périurbain par la mise en place de lieux propices à leur nidification. Le projet s’inscrit dans une démarche globale (à la fois artistique, de design urbain et d’engagement citoyen) développée par l’Atelier depuis 2009.
On recense dans la planète plus de 20 000 espèces d’abeilles, dont environ 2500 en Europe et 1000 en France. Si l’abeille la plus connue est l’Apis mellifera ou « abeille domestique », la plupart des abeilles ne produisent pas de miel et ne vivent pas dans des ruches, mais dans des agrégations de terriers individuels. Mais toutes les abeilles ont un rôle écosystémique et économique essentiel, puisqu’elles assurent le transport du pollen qui permet la reproduction des plantes et en particulier celle de nombreuses plantes cultivées par l’homme. Dans l’hémisphère nord on constate une baisse de la population des insectes pollinisateurs en général et des abeilles en particulier, due à de nombreuses causes : monoculture intensive, réchauffement climatique, rôle dévastateur des insecticides et des produits phytosanitaires agricoles. Cette situation inquiète fortement non seulement les apiculteurs mais aussi les écologues et les économistes, et de nombreux programmes ont été mis en place (notamment au niveau européen) pour surveiller l’évolution du comportement des colonies d’abeilles et pour alerter les institutions et les populations sur le danger que représenterait leur disparition.
La destruction des habitats dans les espaces agricoles et semi-naturels ainsi que les phénomènes de pollution de ces milieux sont parmi les principales causes de perte de la biodiversité. Ainsi de nouveaux espaces sont colonisés, notamment les zones urbanisées et résidentielles, qui servent de refuges à de nombreuses espèces animales et végétales, dont les abeilles. Ce phénomène s’explique par un contexte chimique qui est paradoxalement moins agressif dans les zones urbaines et périurbaines, où l’on trouve moins de pesticides que dans les zones d’agriculture conventionnelle (notamment les grandes plaines de monoculture intensive). Les villes sont de 2 à 3 degrés plus chaudes que les campagnes environnantes, ce que les abeilles (étant des insectes globalement thermophiles) apprécient particulièrement. Enfin les municipalités, proposant une floraison étalée sur la majeure partie de l’année, fournissent une ressource alimentaire intéressante pour les insectes.
Insect[au]logis s’insère ainsi dans une réflexion plus vaste sur la place faite à la nature dans la ville, qu’il s’agisse de sa dimension végétale ou animale. La place réservée à la végétation spontanée (celle qui n’est pas plantée, pas tondue, pas enclose dans les parcs ou les squares) est encore très limitée, malgré une progressive prise de conscience collective et une demande croissante de la part des habitants.  Le paysagiste et chercheur (1) Gilles Clément a contribué de façon déterminante à cette réflexion, en définissant le Tiers-Paysage comme la somme des espaces où l’homme abandonne l’évolution du paysage à la seule nature. Cette définition recouvre les délaissés urbains ou ruraux, les espaces de transition, les friches, marais, landes, tourbières, mais aussi les bords de route, rives, talus de voies ferrées, etc. : des espaces intermédiaires entre nature et culture, ville et nature. Comparé à l’ensemble des territoires soumis à la maîtrise et à l’exploitation de l’homme, le Tiers-Paysage constitue l’espace privilégié d’accueil de la diversité biologique. Les villes, les exploitations agricoles et forestières, les sites voués à l’industrie, au tourisme, à l’activité humaine, l’espace de maîtrise et de décision sélectionnent la diversité et parfois l’excluent totalement. Le nombre d’espèces recensées dans un champ, une culture ou une forêt gérées est faible en comparaison du nombre recensé dans un délaissé qui leur est attenant. Considéré sous cet angle le Tiers-paysage apparaît comme le réservoir génétique de la planète, l’espace du futur. La prise en considération du Tiers-Paysage en tant que nécessité biologique conditionnant l’avenir des êtres vivants modifie la lecture du territoire et valorise des lieux habituellement considérés comme négligeables. Il revient au politique d’organiser la partition des sols de façon à ménager dans son aire d’influence des espaces d’indécision, mais le « Tiers-Paysage » intéresse également l’artiste, le designer, l’architecte, qui interviennent dans le milieu urbain et qui peuvent inclure dans leurs projets une part d’espace non aménagée, ou encore désigner par leur intervention comme espace d’utilité publique les délaissés que génère (quoi qu’on fasse) tout aménagement.
L’exemple de la faune est tout aussi parlant que celui de la flore : si la présence de quelques animaux domestiques est intégrée dans l’espace urbain, la diversité de l’animal reste très peu reconnue et acceptée (2) Aujourd’hui, face à l’urgence écologique, il devient nécessaire de dépasser le clivage ville/nature pour inventer d’autres façons de vivre et de gérer la ville, et ainsi d’y permettre le développement et le maintien d’une certaine biodiversité. Les naturalistes et les scientifiques étudient ainsi la biodiversité citadine et en découvrent la richesse : « La ville est donc bien un écosystème habité par de nombreuses espèces, dont la qualité se structure dans les échanges avec les écosystèmes ruraux ou naturels qui l’entourent » (3).

« La ville n’est-elle pas le siège d’une prise de conscience croissante et grandissante de la fragilité de notre planète et du prix à payer pour la disparition de son atmosphère respirable ainsi que des très nombreuses espèces qui peuplent l’environnement ? » (4)
Cette diversité peine cependant à être reconnue par le grand public qui voit toujours la nature en ville sous forme de clichés : parcs et jardins bien entretenus, insectes qui ne piquent pas, arbres bien taillés et sans « mauvaises herbes » à leurs pieds. Pourtant, ce n’est pas cette nature-là qui se révèle être intéressante pour la biodiversité. La chercheuse Nathalie Blanc, spécialisée dans les questions d’esthétique environnementale, a ainsi a plusieurs reprises montré l’ambivalence généralisée à l’égard de la présence de l’animal en ville. Si la présence du végétal, au-delà des parcs et des jardins, commence à entrer dans l’imaginaire urbain, l’animal peine davantage à y être inclus. « La ville, d’entièrement artificielle devient progressivement un milieu composite voire une mosaïque de milieux intérieurs et extérieurs qui abritent de nombreuses espèces » (5), mais la présence de l’animal domestique et domestiqué est bien plus aisée à accepter et intégrer que celle « d’espèces exotiques, non natives, non indigènes, allochtones, néophytes, xénophytes, envahissantes, invasives, proliférantes, transformatrices…et d’une ville devenue hospitalière au monde vivant » (6). Dans le cas des abeilles, il est plus facile d’introduire des ruches d’abeilles domestiques produisant du miel, que de confronter la population à la présence d’insectes « sauvages » et aux risques de piqûres (7).
Se situant à la croisée de l’art et de l’écologie, le design urbain pourrai contribuer à replacer la nature et les êtres vivants au cœur de la ville, en prenant position pour la biodiversité et en interrogeant les relations entre le citadin et son environnement naturel immédiat. Dans cette perspective, le projet Insect[au]logis a consisté à mettre en place des ateliers culturels autour de la présence des abeilles dans les villes de Grenoble  et de Lyon, en introduisant un réseau de signes visuels qui laissent au passant une liberté de lecture et d’interprétation, qui suscitent la curiosité et incitent à l’effort du déchiffrage, un réseau sensible qui signale trous et fissures susceptibles de servir de nichoirs ou d’ « hôtels » pour les abeilles sauvages qui cherchent un refuge en ville. A Grenoble, le projet a donné lieu à la création de sculptures urbaines, les « Urban Totems » [fig. 1] : des poutres de bois, peintes comme des « totems » en milieu urbain, ont été percées pour accueillir la nidification des abeilles solitaires, dans des tiges végétales creuses ou a moelle tendre ou de petits percements de diamètres variés. A Lyon, la poursuite du projet a fait suite à une commande de la ville avec l’association Programme life + Biodiversité Urbanbees et vise à générer une « artothèque » autour du nichoir à abeilles. La volonté première est de créer des nichoirs fonctionnels en perçant des trous d’un diamètre inférieur à 12 mm dans du bois plein, avec une légère inclinaison des ouvertures vers le bas ou un retour formant abri au-dessus de celles-ci [fig. 2 et 3]. Ces installations prennent place au cœur de l’espace urbain (murs, friches, poteaux, grillages, etc.) et sont destinées à générer un échange permanent avec les habitants de la ville de façon à susciter une reproduction de ces nichoirs et à donner lieu à des moments de discussion autour du problème écologique que représente la survie des abeille et, plus généralement, la place des insectes dans la ville.
Le projet consiste donc à penser une signalétique urbaine basée sur le sensitif, sans se contenter d’une identité visuelle « spectaculaire ».
Le travail du designer urbain migre ainsi dans les interstices, les fissures, les trous pour produire des propositions destinées à se laisser apercevoir, découvrir, observer, au fil d’une déambulation urbaine. L’ambition est celle de contribuer à produire une nouvelle manière de pratiquer la ville,
à la recherche de ces discrètes installations : aller, revenir, entrer, y aller plusieurs fois, par plusieurs chemins, chercher à l’intérieur, plus loin, tout à côté, faire des
tours, et des détours, être proche, très proche, errer, revenir, voir ce qui a changé. En somme naviguer à l’œil nu, sans prévoir, à la recherche de ces nichoirs qui nous signalent
la présence d’un « autre » animal, non domestiqué, parfois gênant, à qui notre société peine à laisser place. Et qui est pourtant, sans doute, un maillon essentiel à notre existence collective.
Manola Antonioli et Céline Duhamel
Insect[au]logis : un projet pour la biodiversité en milieu urbain / 2013

urban totems

1 Gilles Clément, Manifeste pour le Tiers paysage, Paris, Editions Sujet/Objet, 2004.
Ce texte essentiel est désormais disponible en version copyleft à l’adresse suivante : http://www.gillesclement.com/fichiers/_tierspaypublications_92045_manifeste_du_tiers_paysage.pdf
2 Un des premiers ouvrages qui a attiré l’attention, dans le domaine scientifique français, sur cette présence d’une faune « clandestine » dans les espaces urbains est le livre de Nathalie Blanc, La Ville et les animaux, Paris, Odile Jacob, 2000.
3 Karim Lapp, « La ville, un avenir pour la biodiversité ? », Ecologie & politique, n°30, 2005, p. 46.
4 Nathalie Blanc, Les nouvelles esthétiques urbaines, Paris, Armand Colin, 2012, p. 7.
5 Ibid., p. 114.
6 Ibid., p. 117.
7 Au sujet des abeilles, Nathalie Blanc cite (Les nouvelles esthétiques urbaines, op. cit., p. 9) le travail de sensibilisation du plasticien et apiculteur parisien Olivier Darné du « Parti poétique » autour de la « pollinisation de la ville » (http://www.parti-poetique.org).

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