Archive pour le Tag 'bêtise'

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Des voix en faveur des animaux – Une fantaisie sur la représentation des animaux / Peter Sloterdijk (texte inédit) / Chimères n°81 / Bêt(is)es

Le pré-monde dans le monde
Il est une séparation des pouvoirs (Gewalten) dont la philosophie politique ne sait rien. Nous devons à la mythologie grecque d’inoubliables intuitions (Intuitonen) quant aux drames primitifs qui se jouent dans les profondeurs entièrement voilées de l’Être bien avant qu’un quelconque monde ordonné puisse émerger. Si les êtres et les choses qui adviennent au monde (Welt-Geschehen) ne se laissent pas encore d’eux-mêmes représenter (darstellt) – comme voudra nous le faire croire par la suite une philosophie plus édifiante – au sein des cercles paisibles de l’ordonnancement de l’Être, mais déterminent bien plutôt une position (Stellung) dans l’affrontement des puissances (Mächte) cosmogoniques, alors chaque état du monde (Welt-Zustand), dans son actualité, ne peut être compris que comme une « posture » (Lage), au sens stratégique que ce mot revêt. Les âges du monde (Weltalter) et le canon des divinités portent l’empreinte de cet affrontement initial. Mêmes les formes politiques selon lesquelles s’organise la vie des hommes, leur existence au sein d’empires et de cités, reposent sur les fondements éphémères d’un ordonnancement de l’Être, lequel n’est que le résultat provisoire de l’affrontement formidable qui se joue dans les profondeurs entre les puissances (Mächte). Il est dans la nature des choses que les puissances colossales – celles-là mêmes que les Grecs attribuaient aux Titans – préparent leur percée, telle une source trop longtemps comprimée dans le sous-sol dont la puissance s’accumule pour jaillir brutalement. Les conteurs de mythes de la période classique étaient bien conscients que le règne des dieux olympiens sous le commandement de Zeus ne constituait rien d’autre qu’un compromis historique. Le monde antérieur au règne des dieux de l’Olympe, situé dans les profondeurs, où bouillonnent les éléments premiers et le titanesque, le surpuissant et le monstrueux, a été momentanément mis en sommeil, mais il peut à tout instant se réveiller ; il est recouvert par le vernis des images (Bilder) de la représentation du monde (Welt-Anschauung) qui a pris forme au-dessus de lui ; les abstractions (Abstraktionen) olympiennes le rendent difficilement perceptible.
Mais dans la mesure où les inventions techniques des dieux de l’Olympe sont utilisées par les hommes pour la commodité de la vie civilisée, en leur apportant stabilité et sécurité, la victoire des nouveaux dieux sur les anciens trouve dans l’établissement du monde des hommes une sorte de prolongement. Les hommes jouissent du statu quo en recueillant les fruits de la domestication du monstrueux. Ils mettent dans leurs fourneaux l’élément volcanique – le feu ; ils transportent la mer dans leurs cruches ; ils laissent la tempête se déchaîner dans leurs voiles ; ils offrent l’occasion à la Terre mère d’exercer ses pouvoirs de croissance dans leurs champs ; ils domestiquent les forces élémentaires de la reproduction pour mieux sélectionner les espèces animales.
Les conteurs de mythes n’ignoraient pas que l’ordre paisible du règne olympien n’était qu’un simple cessez-le-feu, conquis de haute lutte aux temps préhistoriques de la guerre des dieux, qu’un nouveau soulèvement des puissances (Mächte) pré-olympiennes pouvait rompre à tout instant. La séparation des pouvoirs (Gewalten) n’est jamais achevée une bonne fois pour toutes, parce qu’elle est elle-même la bataille de formation du monde (weltbidende Streit). Il en va dans cette guerre mondiale de l’indemnisation des sans-part, de ceux dont l’existence est toujours ramenée au simple paraître (Schein) – il en va de la représentation (Repräsentation) du pré-monde dans le monde. Ce que l’on appelle la civilisation n’est jamais rien d’autre qu’une pause dans la bataille interminable qui oppose la puissance (Gewalt) des éléments au pouvoir (Macht) configuré.
La civilisation ne s’est-elle pas vue par là prescrire une tâche qu’il ne lui est pas possible d’accomplir ? Car si les éléments, comme forces pures et irréfléchies de la nature, précèdent toute représentation (Repräsentation), alors comment l’irreprésentable (Unrepräsentierbaren) peut-il se voir attribuer un lieu, une place, une voix, dans l’ordre représentatif (repräsentativen Ordnung) ? L’archaïque peut-il trouver une représentation (Vertretung) dans le monde contemporain, qui ne soit pas une manière de reconduire par d’autres moyens la mise sous tutelle initiale dont il a fait l’objet ?
Peter Sloterdijk
Des voix en faveur des animaux
Une fantaisie sur la représentation des animaux
/ 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°81 / Bêt(is)es

P. Sloterdijk / « Stimmen für Tiere. Phantasie über animalische Repräsentation ». Cet article a été initialement écrit pour accompagner le catalogue de l’exposition Herausforderung Tier : Von Beuys bis Kabakov qui s’est tenue entre le 15 avril et le 30 juillet 2000 à la Städtische Galerie de Karlsruhe. Il a été publié dans le volume éponyme dirigé par Regina Haslinger aux éditions Prestel (Munich-Londres- New York, 2000, p. 128-133).
Nous remercions Peter Sloterdijk de nous avoir gracieusement autorisés à en publier une traduction. / Comité de rédaction de la revue Chimères

maurizio-cattelan-otruch

Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs – Une tentative de compliquer le jeu des oppositions politiques / Elias Jabre / Chimères n°81 / Bêt(is)es

Politique crépusculaire. Les hommes se sont dissous dans la consommation. Divisés par le règne des micro-différences, ils sont tous interchangeables dans un monde dédié au commerce, individus fantômes soumis au règne de l’argent roi.
Les salauds sont des salauds. Indignation générale. Nous ne cèderons pas. Nous prendrons les armes, s’il le faut. De nouveau être ensemble ! Mes amis, retrouvons forme humaine, tous ensemble, rassemblons-nous !
Deux types d’énoncés qui parlent respectivement de décomposition et de résistance. Derrida, que certains militants prennent souvent de haut  – théorie aussi sibylline qu’éloignée de toute pratique politique, disent-ils –, Derrida serait peut-être l’un de ceux qui a frayé une des plus fortes pensées politiques en lien étroit avec la psychanalyse et notre temps fragmentaire.

La déliaison sociale et la nostalgie du collectif dans un temps disjoint
Sa proposition ? Prendre le contrepied des formules consacrées, et insister sur la déliaison sociale qui conditionne toute forme de collectif, les religions elles-mêmes et les communautés.
« […] Il n’y a pas opposition – fondamentale – entre “lien social” et  “déliaison sociale”. Une certaine déliaison interruptive est la condition du “lien social”, la respiration même de toute « communauté ». Il  n‘y a même pas là le nœud d’une condition réciproque, plutôt la possibilité ouverte au dénouement de tout nœud, à la coupure ou à l’interruption. Là s’ouvrirait le socius ou le rapport à l’autre comme secret de l’expérience testimoniale – donc d’une certaine foi. Si la croyance est l’éther de l’adresse et du rapport au tout autre, c’est dans l’expérience même du non-rapport ou de l’interruption absolue. […]
Cette dis-jonction interruptive enjoint une sorte d’égalité incommensurable dans la dissymétrie absolue. […] Rien ne paraît donc plus risqué, plus difficile à tenir, rien ne paraît ici ou là plus imprudent qu’un discours assuré sur l’époque du désenchantement, l’ère de la sécularisation, le temps de la laïcité, etc. » (1)
Rassemblement… Ce cri nostalgique d’un monde désenchanté, il suffit d’aller voir un blockbuster pour l’entendre repris dans un produit de masse. Par exemple, Pacific Rim. (Qu’est-ce qui m’a pris d’aller voir un film aussi stupide ? Peut-être bien Télérama : « Qui, à part Guillermo del Toro, pouvait ainsi fusionner blockbuster et film d’auteur et célébrer les noces monstrueuses de Freud et Godzilla ? ») (2).
Des super dinosaures jaillissent périodiquement d’une faille dans le Pacifique pour se la jouer Godzilla entre les gratte-ciels jusqu’à ce qu’on invente des robots géants pour les combattre. Des robots à forme humaine dirigés par des duos d’humains connectés psychiquement entre eux, ce qui crée un lien fusionnel entre les protagonistes qui partagent leurs souvenirs-écrans, réalisant le phantasme d’une compréhension parfaite et d’une communication transparente entre individus (enfin ne plus être seul et incompris sur Terre…). Les deux pilotes calent leurs gestes l’un sur l’autre à l’intérieur du crâne-cockpit, et ces mêmes gestes sont reproduits par la prothèse géante à l’extérieur : elle se déplace, réagit, combat en lien direct avec leurs corps. On pourrait se demander si ces robots encombrants et anthropocentriques sont des armes très adaptées, et si le film ne procède pas par une logique assez sommaire : les dinosaures sont très gros, il faut donc des très grosses armes, et qui permettent le combat au corps à corps, histoire de retrouver quelques sensations perdues chez les humains (alors qu’on aurait pu très bien inoculer à ces dinosaures un poison mortel et fulgurant avec une petite seringue, se débarrasser discrètement des corps au fond de l’océan, et éviter de dépenser des millions dans un film).  Nostalgie donc, pour nos corps dépossédés par la technologie (de même, conduire un drone et pulvériser des bédouins à la manette, c’est ludique, mais on y perd en adrénaline, et le jour où le pilotage sera entièrement automatique, que nous restera-t-il ?), et où le remède consiste à incarner la technologie par la reproduction de la forme du corps humain et le branchement homme/machine.
La rengaine nostalgique sur le collectif apparaît au moment du discours vibrant du colonel à l’adresse des membres de la base juste avant l’attaque finale : « Alors que la fin du monde approche, aujourd’hui, nous avons choisi de croire en nous-mêmes… et en nous tous ! » Si cet énoncé court dans plus de films qu’il n’y a de sable dans le désert, je ne l’avais jamais entendu formuler de façon aussi directe et plate.
Dans notre solitude postmoderne, nous rêverions d’unité et d’héroïsme dans un combat commun. Heureusement, loin de notre Occident décadent, dépolitisé et vérolé par le capitalisme, il existe encore sur Terre des groupes qui vivent passionnément cette fièvre de l’héroïsme collectif et viril qui peut autant nourrir la résistance que faire le jeu d’une crispation identitaire (par exemple, les combattants du Hezbollah vivent ces sensations tous les jours, alors que nous devons aller au cinéma. Ne pas donner tort à ces derniers de résister à Israël qui a déclenché les hostilités, sauf que désormais cette opposition alimente une machine communautaire et théologique de part et d’autre).
La fascination ou la nostalgie pour ces luttes viennent de l’intensité que procurent ces déchaînements machiniques au niveau collectif. Etre attaqué en raison d’une différence essentialise cette dernière. Les membres visés se durcissent autour de cette « propriété commune » avec une intensité qui les lie entre eux jusqu’à la mort (même automatisme que l’érection phallique ?). L’agression permet de mettre toutes ses forces en branle automatiquement dans un temps unifié. Lorsqu’un collectif se forme de cette façon, comment  défaire les oppositions qui lui donnent consistance ? On peut se demander pourquoi donc rechercher un collectif qui vous rabote en tant qu’être singulier en dehors d’un cas aussi extrême qu’un réflexe de survie ? Peut-être pour retrouver l’intensité machinique que le collectif procure, et qui s’ajoute au lien social entre les membres de la communauté qu’il renforce…
En Europe, nos corps ne seraient plus traversés par ces intensités passionnelles en lien avec des formes collectives du passé pour lesquelles nous nous étions battus, ce qui pourrait nous faire regretter une bonne vieille guerre bien bandante à l’heure de la low life, où la vie capitaliste post-moderne a défait les identités, les traditions, et les particules élémentaires un peu perdues que nous serions, s’agiteraient sans direction ni désir très affirmé, en mal de retrouver une forme connue. Mais si cette nostalgie persiste, notre temps est disjoint. La chronologie est une supercherie révélée par tous ces dispositifs techniques qui brisent le rythme unitaire. Y revenir ? Ces luttes sont sans avenir, comme l’affirme Derrida dans Spectres de Marx :
« Dans l’espace virtuel de toutes les télé-technosciences, dans la dis-location générale à laquelle notre temps est voué, comme le sont désormais les lieux des amants, des familles, des nations, le messianique tremble au bord de cet événement même. Il est cette hésitation […]  comment donner lieu, encore, le rendre, ce lieu, le rendre habitable, mais sans tuer l’avenir au nom de vieilles frontières ? Comme ceux du sang, les nationalismes du sol ne sèment pas seulement la haine, ils ne commettent pas seulement le crime, ils n’ont aucun avenir, ils ne promettent rien, même s’ils gardent, comme la bêtise ou l’inconscient, la vie dure. » (3)
Elias Jabre
Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs – Une tentative de compliquer le jeu des oppositions politiques / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°81 / Bêt(is)es

À lire sur le Silence qui parle :
entretien de Jacques Derrida avec les Inrocks / avril 2004 / Spectres de Marx

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1 Jacques Derrida, Foi et Savoir, Points, essais, Editions du Seuil / Editions Laterza 1996, p. 98, 99.
2 Guillermo del Toro, Pacific Rim, Warner Brothers, 2013. A son crédit, Del Toro a également réalisé le conte magnifique « Le labyrinthe de Pan ». Le blockbuster pourrait-il aller à l’encontre du talent et le brider ?
3 Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993,  p. 268, 269.

Tentative de détricotage de l’affaire Dieudonné / Elias Jabre

Amalgame, confusion, antisémitisme, antisionisme, fascisme, et bêtise.
On aura beau démontrer à ces « idiots » qu’ils ont tort, leur crier d’arrêter de supporter cet humoriste, il en ressort toujours plus renforcé et vindicatif ainsi que ceux qui le soutiennent.
Un français dont le père est originaire du Cameroun, ex-pays colonisé par la France, appuie ses spectacles sur la haine des « Juifs » dont les associations représentatives se liguent contre lui avec les institutions françaises pour l’interdire, et les journaux font chorus.
Mettre les Juifs, les Israéliens et les sionistes dans le même panier est une bêtise réductrice. Mais ne pourrait-il pas y avoir un amalgame encore plus grossier qui viendrait renforcer celui-ci en le rendant d’autant plus infernal par un étrange processus de superposition ?
Revenons à ce ressentiment parodique et « nauséabond » qui traverserait cette foule de fans « déraisonnables ». De quel affect s‘agirait-il ? D’une révolte qui se trompe d’adversaire ?
Et si l’amplification de l’affaire Dieudonné et la virulence du débat, derrière le nom de « Juif », visait plus largement le mètre étalon qui dicte la loi de nos démocraties libérales, un discours d’homme-blanc-occidental avec ses effets de domination ? Ne s’agit-il pas d’une condensation où le nom de Juif va servir d’amalgame à plusieurs représentations plus ou moins voilées ?
Bizarrement (ou au contraire, on pouvait s’y attendre), l’argumentation qui consiste à expliquer à l’autre ce qu’il peut dire ou ne peut pas dire ne semble pas contenir le phénomène. La bêtise résiste, comme si le discours n’avait pas d’effet sur l’affect.Posons l’équation affective à travers une autre forme de logique qui travaillerait à partir des notions de déplacement, de métonymie et de condensation qu’on retrouve en psychanalyse.
Qu’est-ce qu’une condensation ? Un ensemble d’ »associations affectives », ou amalgames d’images qui se groupent et se fusionnent uniquement parce que leurs objets sont marqués d’un « ton affectif commun » de joie, tristesse, amour, haine, etc. (Th. Ribot).
Essayons de comprendre comment les mots définissent des appartenances  auxquelles on s’identifie et fonctionnent en réseau, où les ensembles parfois se chevauchent, ce qui ferait dire qu’il y a confusion chez certains qui ont la tête dure, mais cette confusion est peut-être nourrie par des télescopages qui se forment de façon mécanique, des redondances qui donnent consistance à des positions affectives de façon automatique, et le moyen de lutter contre elles ne se réduirait pas seulement à mettre en accusation ou à faire des distinctions raisonnables.
Une quadruple superposition entretiendrait peut-être les amalgames entre Juif, Israélien et sioniste : l’histoire de l’Occident et des peuples colonisés / la Shoah où la valeur des victimes serait à l’avantage des « blancs » / l’ « apartheid » en Israël qui divise les Israéliens « occidentalisés » et les Palestiniens relégués en citoyens de seconde zone / les banlieues métissées et leur exclusion de fait dans une France divisée.
D’après cette perspective, ce ne serait donc plus tant le nom de « Juif » qui serait visé, bien que, par déplacement, il concentrerait les haines de certaines voix révoltées, mais plutôt le discours de domination occidental  et les conséquences qu’il continue à porter en Israël, mais aussi en France, et qui s’est compliqué depuis la période coloniale.
La partition entre colons et « métèques » était acquise de plein droit par le racisme qui imprégnait les discours. Aujourd’hui ces discours sont déconstruits en droit, mais les mêmes coordonnées tiennent toujours la place sous des rapports qui se sont compliqués du fait qu’ils reposent sur des situations qui persistent sous d’autres formes et qui sont désormais en violent décalage avec des principes conquis comme ceux d’égalité des droits, et où lorsque l’inégalité était entendue, elle se vivait avec une conscience plus tranquille, tandis que désormais elle fait gonfler la haine et le cynisme de façon inévitable.
Quel est public de D. sur lequel s’appliquerait cette équation ? Une large palette de français issus de l’immigration, ou alors, solidarité étrange, des partisans de l’extrême droite et d’extrême-gauche, liés ensemble par un antisionisme et un antisémitisme qui ne prend pas la même forme pour les uns et les autres, mais tous nourrissant une haine violente contre Israël et les juifs.
Parmi la multitude de ces groupes, en se contentant de dessiner une simple partition, on pourrait déjà distinguer les supporters issus de la France métissée qui se sentent solidaires des Palestiniens au nom d’un sentiment d’injustice et dont l’antisémitisme a pour composante essentielle l’effet de la politique israélienne, et leur sentiment d’être eux-mêmes exclus en France, disposant de peu de représentativité dans la politique ou dans les médias, sauf sous forme de prototypes assimilés. Du côté de l’extrême droite, des antisémites « vieille France » qui haïssent Israël qui pratique une politique dont ils rêveraient pour la France, et qui s’en prennent aux « Juifs français » qui saperaient les valeurs de l’ « identité française », tandis que, dans le même temps, ils soutiendraient la politique nationale en Israël pour renforcer leur identité « juive »… Egalement des défenseurs de l’ « identité noire » qui s’entendent avec les autres extrémistes au nom de l’idéal du chacun chez soi. Enfin, et le plus surprenant, les partisans d’une nouvelle forme d’identité nationale métissée, nouveau pli étonnant car il semble contradictoire, et qui fonctionne sur une revendication d’égalité qui arriverait à faire coexister extrême droite et métissage…
On pourrait ajouter un pli supplémentaire, et considérer que métissage à la française et capitalisme peuvent également faire bon ménage dans une nouvelle orientation postcoloniale, et que la couleur de la peau ne serait plus même un critère, comme dans le film Grigris de Mahamat Saleh Haroun, où on voit comment un français métropolitain d’origine tchadienne gère une affaire mafieuse en employant des tchadiens « locaux », film qui tout en soulevant cette problématique est lui-même embarrassant, la langue choisie pour faire parler les personnages étant le français.

http://www.clapnoir.org/spip.php?article998

GG

Comme le dit Achille Mbembe à travers une autre perspective, « la condition nègre ne renvoie plus à une affaire de couleur », elle serait devenue post-raciale.

http://www.liberation.fr/livres/2013/11/01/achille-mbembe-la-condition-negre-ne-renvoie-plus-a-une-affaire-de-couleur_943932

Ensuite, si l’on s’attache à la politique étrangère suivie par la France, les gouvernements et leurs représentants, gardiens d’un héritage de valeurs généreuses conquises par les luttes pour les droits,  en usent pour protéger chacune des communautés vivant en France, notamment la communauté juive, et en appeler à la coexistence, tout en étant en porte-à-faux quant à leur politique vis-à-vis d’Israël, pays d’apartheid qui n’est jamais condamné et où les relations commerciales prospèrent malgré l’inégalité qui y sévit et qui est en contradiction avec les mêmes valeurs prônées par les politiciens au nom du vivre ensemble. On ne peut pas dessiner des frontières où des discours sont valables  d’un côté et non de l’autre, et c’est cette hypocrisie qui revient sous forme d’une maladie de façon de plus en plus purulente. Elle attise le cynisme et la haine, et conduit machinalement à  l’amalgame entre Juif, Israélien et sioniste par cette drôle de torsion où le métissage deviendrait la revendication d’une nouvelle forme d’identité nationale homogénéisante au nom de l’égalité. « Etre français » serait devenu une façon de s’opposer à l’identité nationale israélienne qui reste une vieille forme qui essentialise la judéité en créant la discrimination par une politique coloniale classique, cette dernière renvoyant à la France dans laquelle nous serions encore et où les « blancs domineraient toujours » un pays « métissé ».
Ajouté à cela, la compétition victimaire, et si nous ne remettons pas en cause le statut exceptionnel de la Shoah (comme de tout génocide), nous pouvons nous interroger sur l’insistance de ce discours. N’entretient-il pas une autre tension ? Derrière le nom de « Juif », il y aurait la haine du « blanc colon » qui porte un discours de domination et pour lequel, quand une victime est un blanc européen, il vaut toujours plus qu’un métèque, et l’effet traumatique de la violence serait plus fort pour les héritiers « nationaux » (quand ils ne sont pas issus de « fils  et filles de colonies »). Ne retrouvons-nous pas inconsciemment le même rapport dissymétrique entre la vie d’un « blanc » et celle d’un « arabe » ou d’un « noir » ?  Et la vie d’un Israélien n’est-elle pas comparée à celle de plusieurs Palestiniens, alors que la colonisation des territoires continue sans que la France ne sanctionne Israël ?
La relation entre judéité et sionisme trouverait sa logique affective dans cette superposition de conflits, où la condensation consisterait à faire l’amalgame entre les Juifs israéliens en tant que colons et les Juifs en France auxquels on associerait tout un système de domination dont ils deviendraient une des figures représentatives par effet retour de la politique israélienne. Les Israéliens reproduisent la vieille domination occidentale chez les « métèques », de même que les «  français métissés » se sentiraient traités en citoyens de seconde zone en France, amalgame inacceptable logiquement, mais qui prend consistance affectivement par un jeu d’identifications à ces différents rapports d’inégalités. Les discours sur la Shoah ou sur la barbarie coloniale ne sont pas de vieilles rengaines, des boursouflures de la mémoire, leurs spectres résonnent avec notre actualité.
L’avenir de l’humanité se joue sans doute en Israël et la volonté de minimiser ce conflit pour en faire un parmi tant d’autres ne fonctionnera pas, car il résonne avec les coordonnées mondiales. De la même façon que l’Afrique du sud et son système d’apartheid aurait été le centre du monde, et nous pouvons renvoyer à ce cours  de Geoffroy de Lagasnerie sur l’Apartheid à partir d’un texte de Derrida, et sur la façon de penser une démocratie révolutionnaire qui utiliserait le formalisme du droit pour lutter contre un système profondément inégalitaire…

http://geoffroydelagasnerie.com/2013/12/18/sur-nelson-mandela-et-la-democratie-revolutionnaire/

Autre amalgame, la collusion entre judéité et capitalisme. Cette figure est plus connue, plus banale, antisémitisme classique qui est décuplé par la haine du capitalisme et le sentiment d’exclusion qui renvoie au partage entre ceux qui ont et ceux qui sont en dehors. Cette représentation vient renforcer la première, se superpose au discours de domination, se recombine avec elle et emporte le déferlement haineux.
Lutter contre D. ne serait pas l’interdire, mais reconnaître les actions de la France dans la colonisation en revenant sur les horreurs sarkozystes, premier pas fait par Hollande http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-en-algerie-a-setif-la-france-a-manque-a-ses-valeurs-universelles_1201455.html qu’il faudrait poursuivre, ouvrir le champ médiatique à des penseurs autres que Finkielkraut (qui est en train de faire de l’antisémitisme son fonds de commerce en le faisant fructifier). Par exemple à Schlomo Sand, à Achille Mbembe, à Butler qui analyse comment judéité et sionisme ne font pas bon ménage, ce qui pourrait aggraver une faille auto-immunitaire en Israël, où l’humour consisterait à en appeler au Juif qui sommeille en chacun des Israéliens pour libérer leur pays de l’imposture d’une identité nationale peu compatible avec certaines dimensions de la judéité.

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2014/01/16/judith-butler-judeite-et-sionisme-jean-philippe-cazier/

Sans oublier la question d’un capitalisme ultralibéral en lien avec un modèle de domination occidentale qui trouve ses limites et où il faut d’urgence redéfinir les rapports et changer de civilisation (Nancy, Stiegler).
C’est-à-dire travailler la question du commun en dehors de la notion d’identité nationale qui, pour le moment, en proposant de résister aux flux du capital, sert de contrepoids. Les alternatives ? Une ou plusieurs internationales avec la création de partis politiques qui ne se limiteraient pas à un seul pays, ou uniquement à l’Europe, travaillant le développement nord-sud à partir de nouveaux concepts qu’on pourrait chercher chez Boaventura, Mbembé, etc., d’autres formes qui débordent les frontières et qui répondent aux coordonnées métissées dans lesquelles nous vivons désormais.
Elias Jabre
Tentative de détricotage de l’affaire Dieudonné / 2014
Remerciements à Jean-Philippe Cazier, Oumy, Sonko,
Marco Candore, Christiane Vollaire qui m’ont aidé à retravailler cet article

Sur la « bêtise » :
voir le dernier numéro de Chimères / Bêt(is)es / n°81

coordonné par Manola Antonioli et Elias Jabre : ICI et

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