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Nous assistons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaînées / Frédéric Lordon, entretien avec la Revue des livres

RdL Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui est en train d’arriver sous nos yeux, depuis au moins une trentaine d’années, depuis 2008, depuis quelques mois, ces dernières semaines ?

Frédéric Lordon C’est une leçon de choses historique. Ouvrons bien les yeux, on n’a pas souvent l’occasion d’en voir de pareilles. Nous assistons à l’écroulement d’un monde et ça va faire du gravât. L’histoire économique, en tout cas celle qui a fait le choix de ne pas être totalement bornée – je veux parler d’auteurs comme Kindleberger, Minsky ou Galbraith – a depuis longtemps médité l’effrayant pouvoir de destruction de la finance libéralisée. Il fallait de puissants intérêts – très évidemment constitués – à la cécité historique pour remettre sur les rails ce train de la finance qui a déjà causé tant de désastres ; en France, comme on sait, c’est la gauche de gouvernement qui s’en est chargée. De sorte que, à la lumière de ces leçons de l’histoire, on pouvait dès le premier moment de la dérégulation financière annoncer la perspective d’une immense catastrophe, et ce sans pourtant savoir ni où, ni quand, ni comment exactement elle allait se produire. La catastrophe en question aura pris vingt ans pour survenir, mais voilà, nous y sommes. Notons tout de même qu’un scénario que certains avaient envisagé d’assez longue date considérait l’hypothèse de la succession de crises financières sérieuses, rattrapées mais, aucune des contradictions fondamentales de la finance de marché n’étant résolues, enchaînées selon un ordre de gravité croissante, jusqu’à la big one. Sous ce rapport, la première crise de la série n’aura pas pris un an pour se manifester puisque le grand krach boursier se produit en 1987… après le big bang de 1986. Puis elles se sont succédé à intervalle moyen de trois ans. Et nous voilà en 2007. 2007, n’est-ce pas, et pas 2010. Car le discours libéral n’a rien de plus pressé que de nous faire avaler l’idée d’une crise des dettes publiques tout à fait autonome, européenne dans son principe, et imputable à une fatalité d’essence de l’État impécunieux. Or le fait générateur est bien la crise de la finance privée, déclenchée aux États-Unis, expression d’ailleurs typique des contradictions de ce qu’on pourrait appeler, pour faire simple, le capitalisme de basse pression salariale, dans lequel la double contrainte de la rentabilité actionnariale et de la concurrence libre-échangiste voue la rémunération du travail à une compression continue et ne laisse d’autre solution à la solvabilisation de la demande finale que le surendettement des ménages. C’est cette configuration qui explose dans le segment particulier des crédits hypothécaires [plus connus sous le nom de subprimes] et qui va, en un an, déstabiliser tout le système financier étasunien, puis, interconnexions bancaires obligent, européen, jusqu’au moment Lehman. Là, on est au bord de l’effondrement total et il faut sauver les banques. Je dis « il faut sauver les banques », car la ruine complète du système bancaire nous ramène en cinq jours à l’équivalent économique de l’état de nature. Mais il ne s’agit pas de le sauver et puis rien ! Or c’est ce que font tous les gouvernements, en se contentant à partir de 2009 d’annoncer des projets de re-régulation où le ton martial le dispute à l’innocuité. Trois ans plus tard, la re-régulation financière n’a pas quitté le stade velléitaire – ce qui est tout à fait regrettable car le système bancaire est encore plus vulnérable qu’en 2007, alors que point une crise d’un format très supérieur… Entre-temps, les banquiers remis à flot jurent ne plus rien devoir à la société sous prétexte que la plupart d’entre eux ont remboursé les aides d’urgence reçues à l’automne 2008. Évidemment, pour rétablir leur bonne conscience en même temps que leurs bilans financiers, il leur faut feindre d’ignorer l’ampleur de la récession que le choc financier a laissée derrière lui. C’est de ce choc même que viennent dans un premier temps l’effondrement des recettes fiscales, l’envol mécanique des dépenses sociales, le creusement des déficits, l’explosion des dettes puis, dans un deuxième temps, les plans d’austérité… réclamés par la même finance qui vient d’être sauvée aux frais de l’État ! Donc, depuis 2010 et l’éclatement de la crise grecque, la finance rescapée massacre les titres souverains sur les marchés obligataires alors qu’elle aurait trépassé si les États ne s’étaient pas saignés pour la rattraper du néant. C’est tellement énorme que c’en est presque beau… Pour couronner le tout, les marchés exigent – et bien sûr obtiennent – des États des politiques de restriction coordonnées qui ont le bon goût de conduire au résultat exactement inverse de celui supposément recherché : la restriction généralisée est telle que les recettes fiscales s’effondrent aussi vite que les dépenses sont coupées, si bien qu’in fine les dettes croissent. Mais l’austérité n’est pas perdue pour tout le monde : son parfait prétexte, « le problème des dettes publiques », aura permis à l’agenda néolibéral d’engranger de spectaculaires progrès, inenvisageables en toute autre circonstance.
On l’a déjà compris, la leçon de choses est bien moins économique que politique. Elle est d’ailleurs tellement riche qu’on ne sait plus par quel bout l’attraper. Il y a, d’un côté, l’extraordinaire position de pouvoir conquise par l’industrie financière qui peut forcer les puissances publiques à son secours, puis aussitôt se retourner contre elles dans la spéculation sur les dettes souveraines, et pour finir refuser toute re-régulation sérieuse. Il y a, d’un autre, la force de l’agenda néolibéral qui, inflexible, poursuit sa route au milieu des ruines qu’il a luimême créées : jamais le néolibéralisme n’a connu si prodigieuse avancée qu’à la faveur de… sa crise historique, l’explosion des endettements publics ayant créé une formidable opportunité pour une entreprise de démantèlement de l’État social sans précédent, par plans d’austérité et « pacte pour l’euro » interposés. Où que le regard se tourne, il ne trouve que régressions phénoménales. Il y a enfin, et peut-être surtout, la crise historique de l’idée de souveraineté, attaquée de deux côtés. Du côté des marchés financiers, puisqu’il est maintenant évident que les politiques publiques ne sont pas conduites d’après les intérêts (seuls) légitimes du corps social, mais selon les injonctions des créanciers internationaux, devenus « corps social concurrent », tiers intrus au contrat social, ayant spectaculairement évincé l’une de ses parties. Et du côté de la construction européenne, puisque, en « bonne logique », il faut reconduire et approfondir ce qui s’est déjà montré toxique à souhait : en l’occurrence le modèle européen tel qu’il soumet les politiques économiques nationales, d’une part à la tutelle des marchés de capitaux, d’autre part à un appareil de règles dont le durcissement est en train de conduire à la dépossession complète des souverainetés au profit d’un corps de contrôleurs (la Commission) ou de contraintes constitutionnelles (« règles d’or »), et dont il faut simplement imaginer la dépression où elles nous auraient plongés, eussent-elles été appliquées dès 2008 – cellelà même en fait vers laquelle nous nous dirigeons gaillardement…
Mais peut-être la vraie leçon de choses commence- t-elle maintenant seulement car des forces énormes sont sur le point d’être déchaînées. Si, comme on pouvait le pressentir en fait dès 2010 au moment du lancement des plans d’austérité coordonnés, l’échec macroéconomique annoncé conduit à une vague de défauts souverains, l’effondrement bancaire qui s’ensuivra immédiatement (ou qui le précédera par un effet d’anticipation des investisseurs) sera, à l’inverse de celui de 2008, irrattrapable, en tout cas par les États puisque les voilà financièrement sur le flanc ; il ne restera plus que l’alternative de l’émission monétaire massive, ou de l’éclatement de la zone euro si la Banque centrale européenne (et l’Allemagne) se refuse à cette première solution. En un week-end, nous changerons littéralement de monde et des choses inouïes pourraient se produire : réinstauration de contrôles des capitaux, nationalisations flash, voire réquisition des banques, réarmement des banques centrales nationales – cette dernière mesure signant d’elle-même la disparition de la monnaie unique, le départ de l’Allemagne (suivie de quelques satellites), la constitution d’un éventuel bloc euro-sud, ou bien le retour à des monnaies nationales. Quand cette conflagration surviendra-t-elle ? Nul ne peut le dire avec certitude. On ne peut exclure qu’un sommet européen parvienne enfin à taper suffisamment fort pour calmer un moment la spéculation. Mais ce temps gagné n’empêchera pas la macroéconomie de faire son oeuvre : lorsque s’imposera, d’ici six à douze mois, le constat de la récession généralisée, ellemême résultat de l’austérité généralisée, et que les investisseurs verront monter irrésistiblement le flot des dettes publiques supposées devoir être arrêtées par les politiques restrictives, la conscience de l’impasse totale qui se fera à ce moment entraînera les opérateurs à nommer eux-mêmes une « capitulation », c’est-à-dire une ruée massive hors des compartiments obligataires et, par le jeu des mécanismes de propagation dont la finance libéralisée a le secret, une dislocation totale des marchés de capitaux tous segments confondus.
Et pendant ce temps les tensions politiques s’accumulent – jusqu’au point de rupture ? Comme tous les seuils critiques du monde social-historique, on ne sait pas ex ante où il se trouve ni ce qui détermine son franchissement. La seule chose qui soit certaine est que la dépossession généralisée de la souveraineté (par la finance, par l’Europe néolibérale) travaille en profondeur les corps sociaux et qu’il s’en suivra nécessairement quelque chose – et là encore on ne sait pas quoi. Le meilleur ou le pire. On sent bien qu’il y aurait matière à réécrire une version actualisée de La Grande Transformation de Polanyi, en reprenant cette idée que les corps sociaux agressés par les libéralismes finissent toujours par réagir, et parfois brutalement – à proportion, en fait, de ce qu’ils ont préalablement enduré et « accumulé ». Dans le cas présent, ce n’est pas tant la décomposition individualiste corrélative de la marchandisation de la terre, du travail et de la monnaie qui pourrait susciter cette violence réactionnelle, mais l’insulte répétée faite au principe de souveraineté comme élément fondamental de la grammaire politique moderne. On ne peut pas laisser les peuples durablement sans solution de souveraineté, nationale ou autre, peu importe, faute de quoi ils la récupéreront à toute force et sous une forme qui éventuellement ne sera pas belle à voir.

RdL La « crise de la dette » est d’abord une crise de la zone euro, où les déséquilibres s’accumulaient et que la crise financière a déstabilisée. Il s’agit donc d’une crise monétaire, de façon encore latente (car l’euro n’a pas encore dévissé ni explosé) mais évidente. Le probable effondrement de l’euro pourrait prendre plusieurs formes : une forme atténuée, avec la création de deux zones monétaires – selon un partage entre le Nord et le Sud (dont la France) ou entre le centre (dont la France) et la périphérie –, ou une forme plus dramatique, avec la pulvérisation générale de l’euro et le retour à dixsept monnaies nationales. La monnaie étant une construction politique, la question qui se pose est d’ordre politique : à quelles conditions (politiques) cet effondrement pourrait ne pas provoquer le triomphe des affects nationalistes et xénophobes, mais au contraire favoriser un rapprochement de(s) (certains) peuples pour de nouvelles constructions (monétaires, financières, budgétaires, politiques…) solidaires ? Si la sortie de l’euro est aujourd’hui probable, comment (bien) en sortir ?

FL Je serais d’abord assez tenté de reprendre les termes mêmes de la question pour souligner ce paradoxe que ce qu’on nomme la « crise de l’euro », précisément, n’est pas en première instance une crise monétaire. L’une des particularités des événements actuels tient au fait que la monnaie européenne ne fait l’objet d’aucun rejet, ni de la part des résidents de la zone ni des investisseurs internationaux, comme en témoigne le fait que la parité euro-dollar se maintient à quelques fluctuations près. En tout cas voilà le fait : il n’y a pas (pour l’heure…) de fuite devant l’euro, ni interne ni externe. Y en aurait-il une qu’elle ne serait que le développement terminal d’une crise dont la nature en fait est autre. Mais alors que peut-elle être si elle n’est pas stricto sensu monétaire ? La réponse est qu’il s’agit d’une crise institutionnelle. C’est le cadre institutionnel de la monnaie unique, comme communauté de politiques économiques, qui est menacé de voler en éclats consécutivement à des crises financières ayant pour épicentres les dettes publiques et les banques. Si l’euro explose, ce sera à la suite de défauts souverains tels qu’ils entraîneront immédiatement un effondrement bancaire – à moins que celui-ci ne se produise tout seul, par pure et simple anticipation des premiers. Dans tous les cas, le coeur de l’affaire sera une fois de plus le système bancaire et l’impossibilité de le laisser aller à la ruine sans autre forme de procès – proposition dont il faut sans cesse redire qu’elle n’est pas équivalente à « le remettre sur les rails et le faire repartir pour un tour » ; j’en profite donc pour ajouter qu’après m’avoir fait longtemps très peur, la perspective de cet effondrement m’est presque devenue agréable, car l’occasion serait enfin créée d’abord de nationaliser intégralement le secteur bancaire par saisie pure et simple, puis de le faire muter sous l’espèce d’un « système socialisé du crédit 1 ». Si donc nous nous plaçons dans l’hypothèse de l’effondrement bancaire, la question est de savoir quelle est, en l’absence des États, euxmêmes ruinés, l’institution capable d’organiser le redressement financier des banques pour leur faire reprendre leur activité de fourniture de crédit. Dans cette configuration, il n’en reste plus qu’une : la banque centrale européenne. Elle ne devrait pas seulement leur assurer un soutien de liquidité (ce qui est déjà le cas) mais les débarrasser de leurs actifs dévalorisés et les recapitaliser, et enfin garantir les dépôts et les épargnes. Inutile de dire qu’à l’échelle du secteur bancaire entier, c’est une opération de création monétaire massive à laquelle il faudra consentir. La BCE y est-elle prête ? Sous influence allemande, il est à craindre que non. Or l’urgence extrême de restaurer dans leur intégrité les encaisses monétaires du public et de rétablir le fonctionnement du système des paiements appellera une action dans la journée ! C’est dire que les longues tergiversations pour « parler à nos amis allemands » ou renégocier un traité auront depuis belle lurette disparu de la liste des solutions pertinentes. Face à ce qu’il faut bien identifier comme des enjeux vitaux pour le corps social, un État, confronté au non-vouloir de la BCE, prendrait immédiatement la décision de réarmer sa propre banque centrale nationale pour lui faire émettre de la monnaie en quantité suffisante et reconstituer au plus vite un bout de système bancaire en situation d’opérer. Observant alors au coeur de la zone une ou des source(s) de création monétaire hors de contrôle, c’est-à-dire une génération d’euros impurs, susceptible de corrompre les euros purs dont la BCE a seule le privilège d’émission, l’Allemagne, cour constitutionnelle de Karlsruhe en tête, décréterait immédiatement l’impossibilité de rester dans une telle « union » monétaire devenue anarchique et la quitterait sur le champ, probablement pour refaire un bloc avec quelques suiveurs triés sur le volet (Autriche, Pays- Bas, Finlande, Luxembourg). Quant aux autres nations, elles auront alors à choisir entre reconstituer un bloc alternatif ou bien retourner chacune à son propre destin monétaire, la France quant à elle tâchant de faire des pieds et des mains pour embarquer avec l’Allemagne… sans être le moins du monde assurée d’être acceptée à bord.
Extrait de l’entretien publié dans Rdl n°3 / Janvier-Février 2012
Site de Frédéric Lordon
Site des Economistes atterrés
Nous assistons à l'écroulement d'un monde, des forces immenses sont sur le point d'être déchaînées / Frédéric Lordon, entretien avec la Revue des livres dans Agora rdl003

Le moralisme antiviolence / Alain Brossat

La dépolitisation de la question de la violence, la surexposition de certaines manifestations violentes et la sous-exposition de pans entiers de violences structurelles, institutionnelles, économiques, policières (etc.) alimentent constamment le consensus formé autour de la notion de l’Etat tutélaire, protecteur de la société exposée à toutes sortes de risques et de dangers. Les marxistes de chair, les révolutionnaires en pré-retraite sont, dans nos sociétés, les premiers à en appeler à cette fonction pastorale de l’Etat, sous prétexte de contrer les projets de démantèlement de la Fonction publique, de généralisation des paradigmes concurrentiels, de liquidation des « acquis sociaux ». Engagés sur cette pente, ils sont en cours de conversion accélérée à la doctrine réformiste traditionnelle (dont Kautsky et les austro-marxistes furent de très éminents théoriciens) selon laquelle la question de la violence de l’Etat ne doit pas être traitée sur un mode unilatéral et simplificateur : il convient d’être « étatiste » lorsque sont en question les protections que seul l’Etat peut assurer au plus grand nombre et aux plus fragiles contre, notamment, la férocité du marché ; il convient d’être sur ses gardes vis-à-vis de l’Etat (sans succomber à l’anti-étatisme de principe) lorsque celui-ci réprime les mouvements populaires, agit contre les intérêts de la nation, dilapide les finances publiques (etc.). C’est, ici, pourrait-on dire, le paradigme de l’Etat-hôpital qui fonctionne à plein : fondamentalement, dit le sens commun, l’hôpital est une institution nécessaire et salutaire, même si l’on risque, en s’y faisant soigner, de contracter des maladies nosocomiales. Appliquer ce bon sens biopolitique à la question de l’Etat, c’est annuler toute approche critique radicale de cette question – qu’elle soit d’inspiration marxiste ou anarchiste. Or, un « anticaptitalisme », un « antilibéralisme » coupés d’un tel horizon critique, c’est Achille revêtu d’une peau de lapin. pas de « sortie » du capitalisme sans processus de désétatisation, pas seulement de la société, mais des subjectivités aussi – l’Etat, le capitalisme sont dans les têtes, non moins que dans les conseils d’administration et les commissariats de police.
Le trait décisif du numéro d’équilibrisme tenant lieu aujourd’hui, à la gauche de la gauche, comme ils disent, de doctrine de l’Etat (« d’un côté… de l’autre côté… ») est distinct : il est l’arbre qui cache la forêt – une conversion massive aux conditions générales de l’étatisme et l’abandon subséquent de toute approche synthétique de la question de l’Etat en tant que verrou de la domination, point de nouage de toutes les violences instituées.
De ce point de vue, il est bien clair qu’aujourd’hui, un regroupement politique, un parti, qui renonce à se définir comme « révolutionnaire », comme « communiste » et recourt, pour faire, dit-on, peau neuve, à des mots accordéons comme « antilibéral », « anticapitaliste », signifie à son propre public, au public en général, aux médias et, last but not least, aux gouvernants, aux gens de l’Etat, ceci : désormais, il s’agira pour nous de tenter de faire du côté de l’Etat, avec l’Etat, dans l’Etat ce que jusque jadis et naguère nous entreprenions à distance de l’Etat et contre lui. Il s’agit de passer à l’Etat sans crier gare, mais avec armes et bagages, et surtout en faisant l’économie de ces rites d’abjuration déplaisants auxquels, naguère, se livraient les partis réformistes. Mais la promesse cachée est bien là : désormais, notre choix est fait : non plus avec la société contre l’Etat, fabrique de toutes les violences dans sa conjugaison avec l’industrie capitaliste (comme disait Pierre Clastres), mais constamment aux conditions de l’Etat – du jeu de composition des majorités électorales, des institutions, des mobilisations responsables, des manifestations autorisées, etc. Plus jamais nous ne dépaverons du côté de la rue Gay-Lussac, c’est promis.
Le problème d’un parti cherchant à s’établir solidement dans la position tribunitienne de défenseur des « sans voix » méprisés par les gouvernants et maltraités par les tenants de l’économie de casino, au temps de la démocratie du public, est que ses espaces se trouvent drastiquement réduits : dès l’instant où il a renoncé à se tenir rigoureusement sur le bord extérieur du système, a donné des gages de sa « responsabilité », bref, a récusé tout pacte avec les actions violentes et adopté une attitude positive face à l’étatisation de l’action politique, il a perdu l’essentiel de ce qui pouvait constituer sa réserve d’énergie, de puissance et, éventuellement, de légitimité aux yeux de ce qui persiste d’un peuple rétif aux conditions de l’Etat. Désormais, les efftes de manche et les déplacements « sur le terrain des luttes » du plus flamboyant de ses leaders ne trompent plus grand monde : il ne sera jamais, aux conditions de la pacification du domaine politique auxquelles il a fait allégeance, qu’un « super-délégué syndical » – comme le répète à l’envi la presse, pour s’en féliciter.
La question vient alors tout naturellement à la bouche de l’observateur déniaisé : Mais que vous ont-ils promis, camarades, pour que vous rendiez, de si bon coeur, « les armes » !?
Plus les ex-lanceurs de pavés et leurs héritiers se rallient aux conditions de l’institution et abjurent de facto toute action politique violente, plus leur vision de la politique s’étatise, et plus le simple geste de jeter une pierre, une bouteille enflammée en direction d’un groupe de policiers, geste immémorial de la colère et de l’insoumission, geste des sans pouvoir face à l’insupportable, plus ce geste se retire sur les bords litigieux de la société – les cités, les quartiers de relégation, les squats politiques où s’élaborent les stratégies de rupture que cultive cette fameuse « mouvance anarcho-autonome » qui hante les nuits de Mme Alliot-Marie. Cette marginalisation de la violence politique est le pendant et la rançon de la normalisation de ces « extrémismes » de naguère sur lesquels s’est abattue la lourde fatigue d’un nouveau « réalisme » ; elle est aussi le pendant de la captation par l’Etat et les institutions des énergies « minoritaires » : la montée des normes différentialistes, le culte de la « diversité » offrent désormais un débouché et un exutoire à ces minorités qui, naguère, pouvaient être portées aux moyens extrêmes par les discriminations qu’elles subissaient. Act Up ne défraie plus guère la chronique par ses actions « vives », le président du CRAN est affilié au Modem et Beur FM ne roule pas particulièrement pour la gauche extrême ; plus généralement, le différentialisme est devenu, dans nos pays, un facteur terriblement efficace de neutralisation de la radicalité politique ; dit autrement : ce n’est pas en dépit du fait qu’il est noir (ou métis) que B. Obama est devenu président des Etats-Unis, mais au contraire parce qu’il présente cette intéressante « différence » ; de même, et toutes choses égales par ailleurs, ce n’est pas en dépit du fait que Bertrand Delanoë, etc.
On a trop tendance à imaginer que la réduction à l’infime des marges de manoeuvre qui étaient ouvertes aux stratégies réformistes classiques est égale à la disparition de toute espèce de « réserve » pour les gouvernants, pour l’institution politique. Mais non, ce sont constamment de nouvelles marges qui se découvrent – précisément là où l’on n’en soupçonnait pas l’existence. De nouvelles ressources apparaissent, là où précisément se montraient jusqu’alors des failles, des points de faiblesse, des menaces pour le système. La plasticité, la faculté d’improvisation et d’expérimentation permanente irriguent la résistance infinie du système à son entropie. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de « nouvelles frontières » qu’il n’y a plus de marges – pour la domination. Celles-ci ne constituent pas un extérieur, un en dehors, mais plutôt un bord flexible à partir duquel peut être recomposée l’opérativité du système mise à mal par l’accumulation des « crises » et des dysfonctionnements. L’efficace, envers et contre tout, de ces mécanismes de régulation à partir des bords, à partir des marges les plus improbables est ce qui empêche la violence d’éclater, massivement, au coeur des édifices fatigués de la domination. Le paradigme états-unien est, de ce point de vue, éclairant, illuminating, comme ils disent : ce sont, d’une manière croissante, des allogènes, des pièces rapportées ou bien, en vieux grec, des « métèques » qui font tourner la baraque, du haut de l’édifice au corps expéditionnaire en Irak. Et ça marche ! De ce point de vue, il faut le dire sans ambages : tous les prêcheurs de « diversité » qui pensent que « les choses vont mieux » avec quelques préfets d’origine maghrébine, une poignée de ministres descendants d’anciens colonisés et demain, qui sait, une femme présidente de la République ou un gay Premier ministre (on a déjà tâté de l’ex-trotskiste, dans le rôle) sont des simples d’esprit. Tout au contraire, en chacune de ces occurrences, susceptibles de se multiplier à l’infini, c’est, pour le système et ses « parleurs » l’occasion de se donner du mou en entonnant un péan à la tolérance. C’est, sous ce régime de tolérance généralisée, le bloc des violences instituées et cachées qui s trouve renforcé et remis en selle. On pourrait appeler cela le double paradigme Condoleeza Rice / Rachida Dati.
Tout se passe comme si un mécanisme de sécurité global destiné à empêcher toute irruption de politique vive au nom de la prohibition de « la violence » exerçait dorénavant son empire sur nos vies, inhibant à la source, prévenant tout projet de s’engager dans une action, individuelle ou collective, dont le propre serait de se déployer hors des prises de l’institution politique et d’en contester les conditions mêmes. Un mécanisme de sécurité qui est aussi un dispositif d’anesthésie, dont le propre est, en fin de compte, de tuer dans l’oeuf toute action politique de facture traditionnelle, c’est-à-dire fondée sur la présence des corps, sur leur mise en mouvement, leur agrégation, leur capacité à faire masse, etc. Il s’agirait bien, en ce sens, d’en finir une bonne fois pour toutes avec ce qui pourrait encore persister, fût-ce à l’état de trace, d’une politique fidèle à la conception rousseauiste selon laquelle le peuple ne saurait être politique qu’à la condition de son être-là, que la souveraineté populaire ne saurait se manifester qu’aux conditions du rassemblement effectif d’où se dégage la volonté générale. Que ce soit le peuple téléspectateur ou le peuple des sondages ou le peuple internaute ou le peuple consommateur qui se substitue au peuple électeur (de plus en plus étiolé), persiste et s’approfondit ce mouvement de désincarnation et d’absentement du peuple sensible qui est établi au principe de la démocratie représentative.
Dans cette sorte de stade terminal de la démocratie moderne, il apparaît que la façon la plus radicale d’exorciser la figure du peuple violent, susceptible de mobiliser ses réserves de violence contre les gouvernants, l’Etat et le système, c’est de la réduire à la condition d’une pure fiction du gouvernement des vivants. Pour autant que la notion même de peuple, aussi maltraitée, détournée, falsifiée soit-elle, conserve en elle-même la trace de la figure du peuple politique, peuple des révolutions, donc, et peuple de la souveraineté populaire, il importe que ce « reste » même se trouve constamment réduit ; c’est ce que fait la police discursive qui, en travaillant inlassablement à discréditer toute forme de « violence » politique, vise à défaire la notion même de peuple (politique) – pour autant que tout mouvement d’agrégation d’un peuple, toute mise en marche d’un peuple, toute surrection populaire est susceptible, en effet, de faire violence à l’ordre des choses.
A l’usage, il s’avère que le mouvement continu de « déviolentisation » de la politique qui n’a cessé de s’accélérer depuis le début des années 80, a eu pour effet, en vérité, d’annihiler toute énergie politique qui ne se plie pas aux conditions générales fixées par les gouvernants. La force du mécanisme de sécurité global « antiviolence » est de ne pas s’exercer de l’extérieur, principalement sous la forme d’interdictions et d’injonctions, sur les vivants ; elle est au contraire tributaire de sa force d’infiltration, de colonisation des subjectivités – et tel est le premier des ressorts de l’actuelle impuissance politique de la masse, des « gens », de la grande majorité, face à un Etat-Sarkozy qui, pourtant, a rapidement dilapidé ses maigres réserves et qui n’est, substantiellement, qu’une bouffonnerie : l’horreur confusionniste et désarmante de toute violence est désormais solidement enracinée dans toutes les têtes – spécialement celles de ceux qui ont le plus à souffrir de la violence du système.
Il est temps de le dire : le moralisme antiviolence qui prospère dans nos sociétés, entretenu notamment par les élites de tout bord, promptes à faire porter à tout acte politique violent la marque du barbare, est, entre autres choses, un moyen de domestication des espèces rebelles, celles qui, par position, sont les plus sensibles à la dimension de l’intolérable dans ces configurations contemporaines. Le moralisme antiviolence est un dispositif idéologique destiné à faire en sorte que l’insupportable soit supporté quand même – au nom des normes civilisées, de la tolérance, de l’horreur du fanatisme, de la promotion des droits de l’homme, etc. Le moralisme antiviolence est ce discours anesthésiant qui vise à convaincre les offensés, les spoliés, les méprisés que le seul courage dont ils puissent faire preuve est celui qui consiste à endurer, à rester à leur place et à tirer les partis qu’ils peuvent de leur condition de « victimes ».
Une politique radicale ne peut se refonder qu’à la condition de rejeter ces prémisses, en rejetant ce chantage à la morale. S’il existe encore aujourd’hui un peuple palestinien, c’est bien parce que les Palestiniens n’ont jamais renoncé jusqu’ici à se battre, jamais renoncé inconditionnellement à leurs réserves de violence, aussi modiques soient-elles dans les conditions qu’ils subissent. Ceux qui ont tenté de les convaincre de le faire sont devenus, quoi qu’ils en aient, des supplétifs de la puissance qui tente de les réduire à une condition de pure survie, vaincus, démoralisés, éparpillés.
Au train où vont les choses, en matière d’allergie à la violence, toute violence, le lancer de chaussures à la tête de représentants éminents de la méchanceté ontologique de l’Etat, inauguré il y a peu en Irak, sera perçu par le public comme un acte d’une violence exorbitante, d’une violence « symbolique » insupportable – sans compter qu’un talon trop aigu est toujours susceptible de fendre une arcade sourcilière. On remplacera donc, pour manifester que l’on entre en résistance, ce geste inconsidéré par un autre, plus conforme aux normes de la pacification en cours : lorsque les chiffres du chômage auront atteint en France la cote des cinq millions, on jettera sur Sarkozy, lors de sa visite éclair du Salon du livre, des chaussettes – et encore, propres et parfumées. Le service d’ordre tabassera pour le principe ceux qui auront osé ce geste d’une vaillance inouïe, les images passeront en boucle sur les chaînes de télé et les lanceurs seront promus au rang de héros de la nouvelle résistance populaire au régime autoritaire. Tout le monde sera content, à commencer par la grande marque (une multinationale à capitaux chinois et turcs) qui aura discrètement sponsorisé l’opération.
Alain Brossat
Tous Coupat, tous coupables, le moralisme antiviolence / 2009
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De Camus à Onfray, une permanence libérale en milieu libertaire / Jean-Pierre Duteuil

Il a toujours existé dans le mouvement anarchiste un courant essentiellement culturel qui a revêtu, au cours de l’Histoire des formes allant d’un anti marxisme primaire à un individualisme forcené, d’un culte du moi à une méfiance viscérale des grands mouvements sociaux que nous prisons tant ! Actuellement ce courant prend des formes multiples et souvent contradictoires mais qui ont un point en commun, le rejet de l’idée de révolution sociale. C’est ainsi qu’on peut lire la montée d’Onfray au firmament de la pensée libertaire, puis sa chute brutale. Dans Siné hebdo du 19 novembre 2008 Michel Onfray abordait en ces termes les arrestations qui avaient eu lieu à Tarnac le 11 : “Anarchistes, les saboteurs de TGV à la petite semaine ? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent surtout le dogme sécuritaire.” Un peu plus loin : “la poignée de crétins qui, semble-t-il, jouissaient d’immobiliser les TGV en sabotant les caténaires…” ; enfin, il réutilisait de nouveau le terme “rigolo” mais en laissait tomber le “semble-t-il” : “la bande de rigolos qui croit contribuer à l’avènement du grand soir en stoppant cent soixante TGV…”. Il recommandait à ces “demeurés” de relire Pouget et de s’en inspirer pour faire un “bon usage du sabotage” (le titre de son article). L’affaire est à présent connue et, comme l’a écrit, je ne sais où, un blogueur, nous avons été des milliers à croire que Philippe Val (voir Courant alternatif, décembre 2007, “Charlie hebdo, De Val en pis”) avait été embauché à Siné Hebdo ! Non seulement Onfray se moquait de la présomption d’innocence mais encore il le faisait dans des termes et sur un ton professoral et stalinien où le mépris le disputait à la haine. Et qui plus est, au nom de l’Anarchisme, le vrai !, celui dont il se targue d’être adepte, tandis que les inculpés de Tarnac, qui par ailleurs n’ont jamais prétendu s’y référer, ne seraient que d’innocents adolescents attardés et, sans doute, incultes. Mais n’insistons pas davantage, Claude Guillon a réglé son compte au philosophe libertaire de la plus belle manière qui soit dans le texte “Pourquoi Onfray-t-il mieux de se taire”. Après avoir passé en revue trois épisodes de l’offensive hivernale du chevalier Onfray, Claude Guillon nous prévient qu’il “n’écarte pas l’hypothèse d’un quatrième à venir”. Eh bien il est venu pas plus tard que le 17 décembre dans le numéro 15 de Siné hebdo, sous le titre “Passez Noël avec Camus” où il s’emploie à encenser l’auteur de l’Etranger par contrepoint à celui des Chemins de la liberté. Bien entendu les arguments contre Sartre ne manquent pas ! A commencer par la cécité et les égarements politiques d’un indécrottable compagnon de route qui, après avoir rompu avec le très stalinien PC français, ne trouve rien de mieux que, après 68, s’acoquiner avec des staliniens plus “tendance”, les maoïstes de la Gauche prolétarienne. Mais après tout, Camus aussi fut, lui aussi, membre du PC, même s’il en fut exclu. Ce qui nous laisse pantois ce sont certains arguments d’Onfray : à ses yeux Camus est sain (mens sana in corpore sano), il joue au football, il aime le grand air et le soleil, Sartre est un parisien qui aime sortir le soir jusqu’à pas d‘heure, qui se détruit – il fume, il boit ! -, il fait même de la boxe. Onfray nous dit : Camus veut s’engager en 39, Sartre découvre la résistance et l’engagement après la guerre. Or, en 1939, Camus écrit “Qu’est-ce que la guerre ? Rien. Il est profondément indifférent d’être civil ou militaire, de la faire ou de la combattre”. Comme personnage “engagé”, il y a mieux. Finalement, au prix d’un choix qu’on pourrait qualifier de “sartrien” il s’engage tout de même… dans l’armée, (pas mal pour un libertaire !), mais il est refusé car il est tubar. Sartre, lui aussi, s’engage ; mais il n’est pas tubar et est fait prisonnier. Libéré en 1941 il opte tout de même pour la résistance (très pantouflarde selon Jankélévitch, mais résistance quand même !). En 1943 Camus prend la tête du journal clandestin Combat, créé en 1941 et il y fait écrire… Sartre et Henri Jeanson. A la libération Camus et Sartre travaillent ensemble dans le même journal et si des questions philosophiques les opposent, ce n’est qu’en 1952, huit ans seulement avant la mort de Camus, qu’il y aura réelle rupture. Jusque-là Camus n’avait pas vu, à l’inverse d’Onfray, autant de motifs de séparation. Onfray, en psy de salon suggère la vilenie sartrienne par un compte mal réglé avec son beau père qui lui aurait volé sa mère ! Que dire alors des rapports de Camus avec sa mère !!! Enfin, il termine en disant que Sartre est devenu un philosophe pour classe terminale et Camus un philosophe intempestif. Mais c’est Camus qui accepte le prix Nobel en 1957 et Sartre qui le refuse en 1964 de manière quelque peu… intempestive, c’est vrai ! Les positions politiques de Camus. Ce sont celles d’un pied noir libéral qui renvoie dos à dos le colonisateur et le colonisé (1). Devinez donc quelle serait sa position aujourd’hui sur le massacre de Gaza ? Il refuse, en 1958, de signer une pétition contre la saisie du livre d’Alleg, la Question qui dénonce la torture pratiquée par l’armée française. En 1960, dans la même ligne, il refuse de signer le Manifeste des 121. Mais n’en rajoutons pas, Siné lui-même, dans le même numéro de Siné hebdo a dressé une liste des raisons que l’on peut avoir de ne pas apprécier Camus, malgré l’auréole de libertaire que lui accolent certains anars, comme ils le faisaient il y a peu encore, avec Onfray. Car si il y a un parallèle à faire dans ces histoires entre Camus et Onfray, ce n’est pas l’inclinaison du second pour le premier, mais que les deux ont construit leur légende de libertaires grâce à l’adoubement d’une partie du mouvement anarchiste. Onfray a écrit dans le Monde Libertaire et cela lui sert même de passeport de compétence, il y est abonné depuis l’âge de 17 ans et prétend n’avoir dit, dans cette histoire de Tarnac, que ce que la Fédération anarchiste avait proclamé dans son communiqué. Il est vrai, qu’à mes yeux en tout cas, le communiqué de la FA n’était pas “clean” : “désaccord sur ces actes de sabotage qui contribuent d’une part à développer l’incompréhension et la condamnation des opinions sur l’éventuel sens politique de ses actions, et d’autre part au renforcement des mesures répressives du Capital et de l’Etat”, on prend ses précautions, au cas où… ; “Les anarchistes reconnaissent le droit inaliénable, individuel et collectif, à l’insubordination, à la révolte et à l’insurrection”… mais à condition d’être dans la bonne ligne, “L’action directe doit trouver son apogée dans la grève générale expropriatrice et autogestionnaire, prélude à la société libertaire à laquelle nous aspirons.” Rien de bien extraordinaire dans ces déclarations, la dose d’idéologie et les généralités habituelles, mais justement, dites ce jour-là ça fait quand même “on ouvre le parapluie” au cas où. Imaginez ! S’ils étaient coupables, faudrait pas qu’on nous confonde avec eux ! Or précisément, ce jour-là, le 11 novembre, n’est pas le jour à faire dans la nuance jésuitique. Notre solidarité ne porte pas sur ce qu’il auraient fait ou non mais sur ce qu’ils sont et sur ce qu’on leur fait. La bonne ligne d’un militant anarchiste patentée, il y a d’autres occasions pour la défendre, s’il faut le faire. Mais, tout de même, la Fédération anarchiste réclamait la libération des personnes arrêtées, Onfray non ! Espérons que plus personne, dans le mouvement libertaire ne continuera à faire les yeux doux à ce futur Gluksmann.Les positions politiques d’Onfray. Elles sont nettement moins originales que ses redécouvertes philosophiques. On les trouve exprimées globalement dans le Nouvel observateur, en janvier 2007. Il est “anti-libéral et défenseur du capitalisme”. Il se dit gaullien, défend la Constitution de 1958 et l’élection d’un président au suffrage universel : il faut une rencontre entre un homme charismatique et le peuple et c’est ce que fut Mitterrand qui, de ce fait, a pu unifier la gauche. Unifier la gauche, le rêve d’Onfray, qui pense que le problème c’est le manque d’un fédérateur.
En fait, être antilibéral et défenseur du capitalisme en même temps, c’est dissocier le mode de production basée sur la propriété privée (incontestablement “capitaliste” !) du mode de répartition des richesses par le marché libre (le libéralisme). Evidemment, selon nous, le mode de répartition est indissociablement lié au mode de production, mais enfin il n’est pas le seul à raisonner de cette manière que nous estimons être une erreur : c’est le cas de la très grande majorité du mouvement altermondialiste, des taxeurs tobiniens (qui, d’ailleurs, ne défendent plus guère leur revendication), des réformistes keynésiens…
Cette opinion, pas plus qu’une autre, ne mérite ni insulte ni mépris vis-à-vis de ceux qui y croient vraiment (c’est une tout autre chose de la part de qui l’utilise à des fins démagogiques), mais ce qui est certain c’est que ce n’est, en aucun cas, une optique anarchiste ! Tour à tour défenseur d’une union d’extrême gauche à l’initiative du PC qui “concentre le meilleur du PS et de l’extrême gauche”, après avoir soutenu Besancenot puis se retournant vers Bové qu’il rejetait juste avant, de nouveau tenté par le NPA, rassurez-vous, braves gens, il finira par voter Royal… Bref, le personnage navigue à vue dès qu’il met le bout du doigt de pied dans la “concrétude”, il fait comme de nombreux intellectuels de gauche (pensez à Morin ou Lefort), qui s’emberlificotent dans des méandres qu’ils ne maîtrisent ni ne connaissent). Onfray manque de temps pour bien analyser, il le dit lui même. Le gaillard court à droite et à gauche de conférence en conférence, de radio en radio, il écrit à la vitesse d’un Bourseiller (2), c’est dire ! Bref c’est un philosophe TVG qui sillonne la France en des temps record, un croisé de l’athéisme (ce qui explique peut-être son besoin d’être rassuré quant à la fiabilité des caténaires).
Piqué au vif par les critiques émises suite à ses positions dans Siné hebdo, notre professeur s’énerve et continue à administrer des leçons aux anarchistes : abolition des classes, disparition du salariat, suppression du capitalisme, voilà ce qu’Onfray déclare anachronique et illusoire. Il faut refonder la République, expulser la violence révolutionnaire, remplacer les partis par le pouvoir individuel, voilà son programme.
Alors libertaire Onfray, comme Camus ? Oui sans doute, dans le sens libéral et humaniste du terme. Mais pas révolutionnaire. Anarchiste ? Pourquoi pas, il ne nous appartient pas de décider qui l’est ou ne l’est pas, il nous suffit de dire qu’il y a des courants qui s’en réclament et avec lesquels nous n’avons pas grand chose en commun. Depuis très longtemps existe un mouvement anarchiste “culturel” qui se place en dehors de tout possibilisme révolutionnaire et rupturiste et pour qui la lutte des classes est une maladie. Depuis quelques années cette tendance renaît sous différentes formes et souvent après un passage outre-atlantique : individualisme, antispécisme, primitivistes, pour le pire, citoyennistes ou municipalistes pour les plus “sociaux” mais toujours culturels et très souvent universitaires. On assiste à une remise au premier plan de l’“individu” — l’Unique ! — au détriment du social et du collectif, archéologie du savoir puisé à la fois chez Nietzsche, chez les individualistes et les post-anarchistes américains (Zerzan et Hakim Bey, p. e.), récupération et réduction du “changeons la vie ici et maintenant » à un “savoir vivre anarchiste dans nos niches” emprunt de moralisme et de politiquement correct et volontairement déconnecté de toute analyse de classe de la société et du capitalisme. Toute pensée est libre d’exister, mais libre à nous de ne pas la fréquenter même si nous portons la même étiquette. Quoique… N’ayant pas eu la possibilité de donner un coup de pied au cul de Camus, je serais volontiers volontaire pour botter celui d’Onfray, en tout cordialité bien sûr !
Jean-Pierre Duteuil
Article publié dans Courant Alternatif / 6 février 2009
1 Ce qui, rappelons-le, fut le cas d’une partie des anarchistes pendant la guerre d’Algérie, comme à présent dans le conflit sur les territoire palestinien.
2 L’ignoble fouille-merde, auteur d’une Histoire (falsifiée) de l’Ultra-gauche, auquel il faudra bien un jour tirer fermement les oreilles ou, même, pourquoi pas, entartrer avec dignité.
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Nanni Moretti
Palombella rossa / 1989

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