• Accueil
  • > Recherche : the servant joseph losey

Résultat pour la recherche 'the servant joseph losey'

Le plébéien enragé – une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey / Alain Brossat

Epilogue : retour à Figaro (Figaro sur le retour)
Un motif en cachant souvent un autre, il se pourrait que le sujet effectif de cette enquête soit la fatigue. Ce qui fait de la fatigue un objet philosophique captivant, ce qui la singularise, c’est son trait de perpétuelle indétermination : les médecins savent que lorsqu’un sujet se déclare « fatigué », cet énoncé peut recouvrir les états ou les pathologies les plus divers. Mais surtout, la vraie fatigue n’est pas celle sur laquelle un sujet s’assure une prise (fût-elle illusoire) en se sachant et se déclarant fatigué, elle est ce relâchement, cette altération, cette usure qui, subrepticement l’irriguent et infléchissent ses dispositions, ses pensées, et ses conduites – c’est alors toujours dans l’après-coup que, n’ayant pas su répondre à une sollicitation, réagir à temps, franchir une épreuve, il se dit : j’étais, je devais être, je n’ai pas su freiner à temps et l’accident est devenu inévitable, je n’aurais pas du conduire si longtemps sans faire une halte, etc.). La vraie fatigue est donc celle qui prend le sujet à revers, l’investit à son corps défendant et devient son maître. C’est alors toujours trop tard qu’il constate : j’étais fatigué, je ne le savais pas, du coup, mes nerfs ont lâché, je n’ai pas été à la hauteur, mon corps n’a pas suivi, etc. On le voit, il ne s’agit pas du tout d’opposer ici fatigue physique à fatigue morale, cette vraie fatigue est, plus qu’un état, une disposition globale qui s’installe sournoisement en deçà de toute conscience de… ou de toute décision, et incline le sujet dans une direction spécifique – envers et contre lui-même, si l’on peut dire. La mélancolie de naguère, la dépression d’aujourd’hui comptent parmi ses pseudonymes les plus courants.
Dans les sociétés modernes (et tout particulièrement contemporaines), le développement d’un syndrome général de fatigue est lié à la difficulté croissante qu’éprouvent les sujets à se tenir à la hauteur des épreuves multiples et disparates auxquelles ils sont soumis. Cette condition affecte tout particulièrement le plébéien dont l’énergie semble souvent et très tôt s’épuiser dans des combats perdus d’avance : on l’a vu, Julien, le petit Julien de Stendhal est un Figaro dont le panache a trop vite fané et dont l’allant a cédé la place au calcul. Un Figaro fatigué qui, peu à peu perd le fil de son combat en même temps qu’il perd ses prises sur le monde qu’il affronte. Sur les épaules de Mellors, semblablement, pèse le fardeau de tant de combats perdus par les gens d’en bas, le peuple ouvrier dont il émane. Il n’a pas déposé sa colère, il n’a pas fait sienne la règle du jeu – mais la forêt est l’espace de son retrait sans conciliation, de sa défection. Tout se passe comme si, au fil de cette longue marche qu’inaugure la grosse fatigue de Figaro dans la dernière pièce de Beaumarchais, La Mère coupable,  le plébéien, voyant l’horizon de son combat se brouiller, le sens même de son combat devenant indistinct, était désormais le captif d’intensités affectives n’enchaînant plus sur aucune stratégie ; tout se passe comme s’il avait perdu toute prise sur le cours d’une Histoire ouverte – celle dans laquelle le plébéien  interprète en virtuose sa partition, héraut de l’égalité-envers-et-contre-l’ordre-des-choses, objecteur perpétuel aux répartitions « naturelles » dans le monde social.
L’amertume et la désillusion sont, ici aussi, d’autres noms de la fatigue. Or, la fatigue est érosion des subjectivités. Le Figaro du Barbier et du Mariage est un bloc de vitalité combattante, il est une subjectivité entière, un sujet concentré qui se jette dans la mêlée, il donne un corps incandescent à une cause en quête de public. Jacques se présente aussi à nos yeux comme une subjectivité endurante, indestructible, tant elle est trempée dans une infinie variété d’expériences et consolidée par cette sagesse à toute épreuve que le valet a élaborée au fil du temps pour son propre compte. Les subjectivités plébéiennes saisies par la fatigue insinuante, taraudante qui mine leurs dispositions et leurs entreprises dans les temps ultérieurs sont ébranlées, fissurées, malmenées. Elles sont déchirées entre des moments d’intense exaltation et de dépression, au fil des parcours accidentés de leurs existences. Julien passe à l’acte dans un moment de violente désubjectivation, Heathcliff est un demi-dément, Mellors se tient au bord de la dépression dont seule le sauve sa fuite au cœur du monde animal et végétal, sa désertion proto-écologique. Dans  le contexte de la seconde modernité dont la singularité est de maltraiter les subjectivités comme jamais tout en promouvant constamment les paradigmes immunitaires, le plébéien semble perdre davantage encore de ses assises. Il perd l’essentiel de ses capacités d’interposition, d’interruption du cours « naturel » des choses pour basculer du côté du témoignage, son combat se diffracte et se réduit à la dimension de gestes épars et bien souvent désespérés  – il bascule littéralement du côté de l’instinct de mort, de l’attrait des moments apocalyptiques, ce qui pourrait se nommer le paradigme de Pierre Rivière. Le fait divers (Human Bomb, la tuerie de la mairie de Nanterre, Merah…) et, tout autant, le cinéma documentent cette fatale inflexion. Ou bien alors, il tend à devenir le bouffon de la comédie humaine, de la comédie politique contemporaine – un rôle de plus dans le grand spectacle des jeux du pouvoir et du gouvernement des vivants – Chavez, son émule light Mélenchon, etc.
C’est tout particulièrement le cinéma qui, en allongeant les circuits d’intégration et, du coup, en nous rapprochant de ceux qui nous sont les plus lointains, nous y rend sensibles : le plébéien est aujourd’hui une figure diffractée de partout (évitons ici de prononcer le terme « universel », trop souvent galvaudé). Moins que jamais, il n’est réductible à une condition sociale spécifique ou à des configurations politiques déterminées. Qu’il soit valet, ouvrier, transporteur de fonds, garde du corps, livreur de pizzas (ses déclinaisons sont très majoritairement masculines), il est celui qui statue sur l’intolérable d’une certaine condition, de certaines formes du mépris social, de l’humiliation. Il demeure celui dont des gestes déterminés prononcent un non décidé et définitif à sa position de subalternité.
Ce non est rarement énoncé comme tel. Mais il agit comme un déclic, produisant une bifurcation, parfois insensible mais irréversible, souvent brutale et apocalyptique dans l’existence du plébéien. Le cinéma contemporain est la plaque sensible de la colère sourde du plébéien qui, parfois se rumine en interminable vindicte, en revanche prise sur le patricien, et, dans d’autres occurrences, plus fréquentes, se mue en fureur et rage explosives, dévastatrices, autodestructrices. Les plus récents parmi ces films s’interrogent sur les effets des nouvelles conditions de l’emploi, l’éclatement et la pulvérisation de la condition salariée. Ils montrent comment se durcissent les relations entre employeurs et employés, gens d’en-haut et gens d’en-bas, comment fait retour la relation immémoriale entre maîtres et serviteurs dans les conditions de la dérégulation généralisée qu’imposent le règne du capitalisme liquide et les modèles néo-libéraux.
Dans  cette configuration, l’employé précaire, jetable, celui que son employeur accable de son mépris ou d’un paternalisme pesant, ce serviteur qui doit assister en spectateur muet et docile à la comédie du pouvoir ou aux petits et grands arrangements du monde des affaires sent monter en lui une fureur, un appétit de destruction et une soif de vengeance qui vont constituer le matériau de son devenir plébéien. Un devenir solitaire où rien ne vient endiguer ou canaliser l’affect vindicatif. Jacques Rancière disait un jour que l’immigré, c’est un travailleur ou un ouvrier qui a perdu son nom. On pourrait dire, dans le même sens, que le plébéien contemporain est souvent un travailleur qui s’est désaffilié (Robert Castel), que les métamorphoses du salariat, la fin du plein emploi et l’effondrement des solidarités de classe ont  abandonné sur le sable d’un improbable gagne-pain où il fait face, esseulé, au retour d’une nouvelle forme de soumission et de mainmise.
Le voici soumis sans recours aux décrets, caprices, humeurs et revirements de ses nouveaux maîtres, comme l’était déjà Matti dans la pièce visionnaire de Brecht ; le voici sans cesse remis à sa place, celle du subalterne qui n’a pas le choix : s’il ne plie pas, c’est le chômage, sans espoir de réemploi, la galère, la rue. Le contrat salarial s’est transformé en dette perpétuelle du salarié précaire à l’endroit de celui qui lui fait la faveur de l’employer – et le lui fait bien sentir en chaque circonstance. Le voici devenu  intégralement substituable, et au premier mouvement de rétivité ou d’insoumission, rejeté du côté de l’en-trop.
Plus les jours passent, dans cette condition, plus les petites vexations s’accumulent, plus l’heure de la rupture des digues approche inexorablement…
Le plébéien enragé - une contre-histoire de la modernité de Rousseau à Losey / Alain Brossat dans Brossat 1
Dans la configuration exemplaire dessinée par The Servant, le maître est tombé de son socle, il n’est plus que l’ombre de lui-même, comme évidé (1). Mais le serviteur, lui, semble  avoir tout à fait perdu le fil de l’émancipation. Il est devenu ce que Nietzsche appelle une tarentule (2). Son énergie se déploie sur la mauvaise pente, elle a pris le mauvais pli. Le maître est à bout de souffle, diaphane, mais le serviteur, lui, est devenu résolument patibulaire.
Tony, riche héritier de retour d’un long séjour dans une contrée lointaine, vient de prendre possession d’un hôtel particulier, dans un quartier cossu de Londres. Barrett, revêtu d’un pardessus sombre, froid et plein d’assurance, se présente pour un entretien d’embauche – servir est son métier. La scène d’ouverture donne le ton : le valet, s’étant introduit dans la maison, découvre le maître endormi, avachi dans un fauteuil. Il l’évalue d’un coup d’œil expérimenté, et le réveille d’un toussotement. Tony s’excuse – un léger excès de bière… Il invite Barrett à s’asseoir, abolissant étourdiment  la règle immémoriale (le serviteur ne s’assied jamais en présence du maître). Le ton de simplicité qu’il adopte en s’enquérant des qualifications de son futur employé laisse néanmoins transparaître le patricien soucieux de son confort et habitué à être servi -  sa position, avec le temps et l’éloignement, est devenue flottante, mais il n’est pas prêt pour autant à renoncer à ses privilèges et ses prérogatives.
D’emblée, le contraste est entier entre les deux personnages : Tony est un monument d’indécision, de futilité, de paresse et de présomption patricienne – autant de traits qui vont immédiatement le placer sous l’entière dépendance de son serviteur. Ses relations avec sa fiancée Susan, une jeune femme de son monde, toute imbue de ses préjugés patriciens, sont superficielles et maniérées, une impression tenace d’ennui et de froideur se dégage de sa personne. De conformisme aussi – de Tony, le fils de famille fortuné, elle attend avant tout qu’il l’épouse et lui assure un avenir éloigné de tout souci matériel.
Les projets professionnels de celui-ci sont aussi fumeux qu’inconsistants – construire trois villes nouvelles en Amazonie ! Son inaptitude à affronter les questions pratiques est flagrante : il s’en remet à son serviteur pour tout – choisir les couleurs des murs de l’appartement, surveiller les ouvriers qui l’aménagent, veiller à la fermeture des portes et fenêtres, choisir le vin qui accompagnera le dîner… Il va donc, dans cet état d’incapacité à diriger sa propre existence, subir d’emblée l’ascendant de celui-ci – mais tout en étant incapable de s’affranchir  la morgue ancestrale des maîtres habitués à voir dans leurs serviteurs des automates destinés à les servir dans toutes les circonstances de leur vie quotidienne. Il est pris dans cet entre-deux, incapable d’incarner encore la figure du maître traditionnel sûr de son droit et fort de son autorité, mais bien loin encore de pouvoir en abandonner le rôle : sans le savoir vraiment, il éprouve qu’en ce monde « démocratique », il y a honte à être maître mais de là à pouvoir se passer de serviteur et à entrer dans le monde de l’égalité… Il va donc osciller en permanence entre crises d’autorité, dérisoires tentatives de restaurer l’ordre immémorial, et moments d’abandon à l’autorité nouvelle du serviteur. A l’instar  de Puntila, dans la pièce de Brecht, il ne cesse de balancer entre les deux pôles–  accès de familiarité et de souveraineté. Personnage descellé, désorienté, arraché à sa position sans pouvoir en trouver une autre – et tendant vers l’inconsistance de ce fait, devenant toujours plus spectral.
Barrett, par contraste, est solidement enraciné dans le réel, il est un redoutable stratège. Dès le premier instant qui suit son engagement, il pousse ses pions pour établir ses positions, prendre possession des lieux – la maison de Tony. Le principal obstacle qu’il rencontre en  chemin n’est pas Tony qu’il va vampiriser, parasiter et littéralement vider de sa substance comme le fait la reine des abeilles du frelon, mais Susan qui, avec son infaillible instinct patricien, a immédiatement identifié en lui l’ennemi héréditaire, le représentant naturel de l’espèce ennemie – le plébéien. Une lutte à mort va donc faire rage entre l’un et l’autre, affrontement dont le plébéien sortira vainqueur la main haute. A peine est-il installé dans la place qu’il se livre à la première escarmouche : il entre sans frapper dans le salon où Tony et Susan sont en train de s’enlacer devant la cheminée, signifiant ainsi à Susan qu’il est, lui, chez lui, et qu’elle est l’intruse. Les reproches que lui adressent les maîtres glissent sur lui, tant il est assuré de sa position et a pris la mesure de ces maîtres évanescents. Il introduit sa jeune et sensuelle maîtresse Vera dans le ménage de Tom et la jette dans les bras de celui-ci, tout disposé à préférer ce tempérament impétueux et lascif à celui de sa réfrigérante fiancée. De crise en incident, Susan est proprement expulsée de la maison, éloignée de Tony. Son ultime tentative pour remettre Barrett à sa place est pathétique : exécutant à la lettre chacun des ordres destinés à l’humilier, le serviteur blasé, cynique, imperturbable, plie et ne rompt pas,  pour finir par exténuer l’adversaire : lorsqu’il reconduit la fiancée déconfite et claque la porte sur elle, la défaite de celle-ci est définitivement consommée. Dans l’ultime séquence du film, où s’affiche la déchéance de Tony, Susan reconnaît sa défaite et s’incline devant la force supérieure de Barrett en l’embrassant sur la bouche – un geste par lequel elle se s’établit dans la même position que les prostituées ironiquement invitées par Barrett à célébrer en sa compagnie (et celle du maître déchu) sa prise de possession du logis patricien.
Mais avec tout cela, la question demeure entière : que veut au juste Barrett, quel but poursuit-il avec tant d’obstination, à quelle cause voue-t- il son énergie inlassable ? Tout laisse à penser, au premier abord, que son désir le plus constant est l’assouvissement d’une obscure vengeance, venue du plus loin de sa condition subalterne, nourrie de toutes les humiliations subies antérieurement, au fil de ses différents emplois au service des bien dotés et des importants. Son appétit de destruction, voire de dévoration cannibale, du maître apparaît insatiable ; d’ailleurs, le film se construit autour des différentes étapes de la décadence de l’insouciant Tony, toute entière organisée par son serviteur : son éloignement de Susan tramée par le serviteur, la fatale attraction qu’il subit pour Vera, la dépossession de sa propre maison, la dépression, la chute dans l’ivrognerie… A tous égards, Barnett, en imposant son empire sur son maître, se conduit non seulement en profiteur pratiquant l’ « abus de faiblesse », mais en vampire. C’est le scénario de Jacques le fataliste, revisité par le diable.
Jacques et Figaro sont des pèlerins de l’égalité. Leur but n’est pas de destituer ou de détruire le maître mais d’entrer dans un jeu de reconnaissance destiné à faire valoir leur condition d’égaux. L’échange verbal est le milieu par excellence dans lequel se déroulent ces démonstrations. Dans The Servant, le maître et le serviteur se font de nouveau face, mais leurs disputes ont tourné à l’aigre. Les tentatives faites par le maître pour restaurer son autorité sont dérisoires et puériles, les réparties du serviteur sont inspirées par le ressentiment, voire la haine. Comme chez Beaumarchais et Diderot, leur relation est devenue incertaine, ouverte, mouvante, mais elles ne sont plus placées sous le signe de la bataille pour l’égalité – un homme est un homme et à ce titre, un homme en vaut bien un autre et un serviteur son maître.
Les affrontements verbaux entre le maître et le serviteur ont perdu leur éclat, chacun est engoncé dans sa plainte, la discussion tourne au règlement de comptes. Barrett apparaît comme un Heathcliff au petit pied (l’éclat du romantisme noir en moins), un ange déchu, lui aussi, de la cause immémoriale des serviteurs. Le soleil des Lumières n’éclaire plus la scène de sa rébellion, celle-ci a perdu tout caractère exemplaire, toute faculté d’entraînement. Plus rien ne vient s’y mutualiser avec d’autres dispositions, mouvements ou gestes soutenus par d’autres sujets – même la nature du pacte qui unit Barrett à Vera n’est pas claire. La cérémonie de destitution du maître se présente comme une vengeance privée qui s’exécute à huis-clos, dans les murs de l’hôtel particulier. Mais une vengeance dont l’objet lui-même demeure flou, tant Tony serait à contre-emploi dans le rôle du maître abusif et violent. Barrett, à ce titre, se présente à nous porteur de tous les signes de l’involution, de l’égarement du combat du plébéien – de la perte du fil de la querelle salutaire qui met aux prises le serviteur  et le maître.
1ser Alain Brossat dans Dehors
Avec Jacques et Figaro, la querelle se transforme aussitôt en cause qu’adopte le public populaire, elle suscite un enthousiasme auprès de ces lecteurs ou spectateurs que les joutes conduites par ces serviteurs superbes semblent conduire en leur nom. Impossible, par contraste, de se rapprocher de Barrett, l’infatigable araignée, le sujet nocturne dont la vengeance s’exécute sans joie, comme si le saccage était son seul horizon…
La fable politique du film, s’il en est une, est des plus noires : les maîtres sont devenus tout à fait débiles, ignares et prétentieux ( à l’image de cet oncle et cette tante de Tony qui, du fond de leur manoir, confondent allègrement gauchos argentins et ponchos indiens). Mais pour autant, aucune espèce de relève dialectique ne survient du côté des serviteurs. Tout se passe, en effet, comme si, brutalement, la fameuse dialectique hégélienne (du maître et du valet – Knecht – plutôt qu’esclave) s’était trouvée brutalement enrayée : ce qui fait la supériorité de Barrett sur Tony, chez Losey/Pinter comme chez Hegel, c’est bien l’épreuve du négatif, la maîtrise du réel acquise grâce au travail. Tony a perdu toute prise sur le réel du fait de son mode de vie oisif, futile, velléitaire. Ses assurances, Barrett les tire, lui, de l’épreuve du monde réel, de l’expérience de l’hétéronomie, du service du maître. Mais le renversement dialectique qui lui permettrait de s’émanciper de cette tutelle et de devenir un homme libre au prix de l’affrontement avec le maître n’aura pas lieu. Il ne tuera pas le maître, il ne le quittera pas. Il en deviendra le parasite, dans le plus ambigu des renversements de rôle : jusqu’alors, c’est Tony qui conduisait une existence parasitaire, grâce à sa fortune – ses parentés avec l’Oblomov de Gontcharov sont ici évidentes. Tout se passe comme si l’horizon de la « lutte » de Barrett était non pas la liberté ou l’égalité mais le renversement du bénéfice de la condition parasitaire (4). Tout semble bien se passer à la fin du film comme si le couple équivoque qu’il forme avec Vera était désormais destiné à se la couler douce indéfiniment dans le cocon de logis de Tony, aux crochets de celui-ci…
C’est à ce titre, précisément, que l’on peut s’interroger à nouveau sur ce qui constitue le but ultime de l’opération de conquête conduite par le domestique. Ceci pour toutes sortes de raisons. A l’examen, le personnage apparaît beaucoup plus fragile que ne l’indique son apparente détermination. Impossible de savoir, par exemple, jusqu’à quel point il est le « maître » de la sulfureuse Vera ; ne serait-ce pas lui qui, au contraire, subirait l’ascendant de cette plébéienne plus déterminée encore, voire plus vindicative ? Jusqu’à quel point est-il sincère lorsque, après avoir été congédié , il se pose en victime des manœuvres de cette intrigante machiavélique et supplie Tony de le reprendre à son service ? Est-il bien l’instigateur du retour de Vera chez Tony, ou bien est-ce celle-ci qui dicte ses conditions ?
Mais aussi bien : un certain nombre de conduites excentriques de Barrett font apparaître l’existence d’un lien équivoque à Tony, sous les formes manifestes du rejet et de l’exécration. De quel fond obscur provient ce désir puéril de faire l’amour avec Vera dans le lit du maître, d’utiliser son eau de Cologne – de partager même sa maîtresse avec lui ? De quelle sourde et tenace dépendance, maintenue envers et contre tout, ces gestes sont-ils la manifestation ? De la même façon, l’insolence euphorique et arrogante affichée par le valet lorsque Tony le congédie (ne pouvant moins faire, en présence de Susan, lorsqu’il le découvre lutinant Vera, qu’il croit encore être la sœur de Bennett, dans sa propre chambre), est à ce point surjouée qu’elle n’est pas loin d’exposer, surtout, son désarroi… Une hypothèse qui se confirme lors de la rencontre (probablement pas fortuite)  des deux hommes  au pub : comédien toujours, lorsqu’il accuse sa maîtresse de tous les maux, mais assurément aux abois – pas si facile, apparemment, pour Barrett, de congédier le maître ou, plus exactement, son destin de serviteur. Le voici donc qui, de façon pressante, demande à reprendre du service, d’un ton presque humble et suppliant.
L’ambivalence de la relation qui unit autant qu’elle sépare les deux hommes devient tout à fait manifeste dans les séquences suivantes où ils en viennent, l’appartement étant (enfin, serait-on tenté de dire) déserté par les femmes, à se livrer à d’étranges jeux de garçons : base-ball dans les escaliers, parties de cachette à l’occasion de laquelle la composante homosexuelle de la relation est distinctement affichée, sans oublier ce repas en tête-à-tête où se donne libre cours, la nostalgie de la communauté égalitaire des hommes (le Männerbund ancestral), pimentée de souvenirs du service militaire – ah, comme tout serait facile si nous pouvions être des pals, de simples copains – utopie grotesque autant que fade de l’impossible réconciliation in fine du maître et du serviteur…
Dans toutes ces scènes, tout se passe comme si un fragile équilibre s’était établi entre le maître et le serviteur, le premier ayant renoncé à son ton d’autorité et le second affectant une familiarité vaguement canaille. Fausse et fugace « amitié » rapprochant brièvement le patricien et le plébéien, sur le fond d’une inavouable attirance émergeant sur le sol même de la guerre des espèces. Sous cette ultime version de la guerre des deux races (patriciens blonds contre plébéiens bruns)  perce la pousse érotique qui vient bousculer les logiques de cette lutte à mort : en plus d’une circonstance, le double jeu du maître et du serviteur expose cette dimension - lorsque Barrett propose avec un zèle empressé un bain de pieds  au maître enrhumé, lorsque celui-ci, inversement, mime le seigneur courroucé et capricieux, ou, inversement, fait mine d’obéir au serviteur révolté – bref toute une ritualité vient pimenter la relation  de l’un à l’autre, la transformer en jeu, en cérémonial aux connotations distinctement érotiques (5).
Tout se présente donc comme si, le mystère de l’intrigue s’épaississant, l’intention première supposée de Barrett (prendre le pouvoir, réduire le maître à ses conditions) tendait à se liquéfier, tant apparaissent solides les liens de dépendance qui continuent de l’unir au maître dont il ne parvient pas à prendre congé. Plus les places respectives de l’un et de l’autre deviennent litigieuses, plus ils apparaissent condamnés l’un à l’autre, l’hôtel particulier, avec ses miroirs, ses recoins, son escalier étroit étant l’espace où s’établissent leur confinement et leur promiscuité. A la fin, quel que soit le destin qui se profile pour ce  ménage à trois baroque, une chose est sûre : ni le maître, ni le serviteur n’est parvenu à s’émanciper de l’autre, chacun vivant dans l’assujettissement à l’autre, son mauvais génie. Le film est tout entier placé sous le signe de la crise de la reconnaissance, de son dérèglement : Barrett, avec son fond d’anarchisme inconséquent, aspire aussi bien à être reconnu comme un serviteur modèle que distinguent ses talents culinaires et son art de tenir un intérieur ; Susan aspire à être reconnue par Tony comme la femme de sa vie et n’y parvient guère ; Vera veut être reconnue comme l’ensorceleuse par qui le désir s’enflamme, tout en n’étant, peut-être, qu’un pion dans le jeu de Barrett ; quant à Tony lui-même, il est tout à fait perdu dans les jeux de miroir de la reconnaissance : l’amour/haine que lui voue son valet lui importe en définitive bien davantage que l’attachement sincère mais convenu que lui voue sa maîtresse.
Barrett, assumant son côté canaille, arsouille,  et jetant le masque de la politesse glacée du serviteur, organise donc chez Tony une « party » à laquelle sont conviées quelques prostituées. Il s’agit alors peut-être moins pour lui de faire valoir ses « droits » de nouveau maître du logis que de parachever son entreprise : soumettre la maîtrise même à l’épreuve d’une sorte d’immense chahut, de charivari vraiment sauvage : la patricienne Susan  sera  traitée dégradée, la chute et la destitution de Tony seront complaisamment exposées ; mais ce rite d’inversion et de ridiculisation n’aura qu’un temps : lorsque Tony ivre exige que Barrett chasse tout ce beau monde, ce dernier s’exécute. Il ne s’agit donc pas d’aller jusqu’au bout d’une révolte d’esclave (meurtre, saccage, incendie…) – plutôt de jouir du spectacle de la maîtrise décomposée – mais formellement maintenue dans sa condition et ses prérogatives…
C’est donc en maîtres de l’équivoque que Pinter et Losey « arbitrent » le conflit mettant aux prises le plébéien et le patricien , le premier tombé dans l’insignifiance, le second en quête de la plus obscure des réparations. La relation de l’un à l’autre se trouve désormais établie dans un espace tout à fait indécis, une zone grise dans laquelle est appelé à prévaloir le pire plutôt que le meilleur. L’emportant apparemment sur toute la ligne, Barrett s’exclame, belliqueux et triomphant : « I’m nobody’s servant ! » – mais c’est pour demeurer captif du lieu même où s’enregistre sa victoire. La vie continue, envers et contre tout et ce sont simplement de nouveaux agencements, tout aussi équivoques, grotesques et sordides qui s’établissent.
Qui sait si, au bout du compte, la sensuelle Vera, le seul personnage du film qui semble porter en elle une sorte d’entrain, si ce n’est de joie, poussée de l’avant par une vitalité, une verve toute populaire n’est pas la figure cachée (la plébéienne masquée par le plébéien) qui s’apprête à rafler la mise… ?
losey devenirs-révolutionnaires dans Désir
Barrett, à défaut que sa cause soit tout à fait distincte, conserve quelque chose du tempérament d’un combattant. Mais il faudrait imaginer une condition dans laquelle le serviteur, tout en suivant le maître comme son ombre, partageant avec lui la plus étroite des intimités forcées, assistant au plus près à ses faits et gestes publics et privés, se trouvant à son corps défendant le témoin de sa banale double vie, il faudrait imaginer cette situation dans laquelle le serviteur serait privé de tout moyen d’interpeller le maître, de faire part de ses griefs, de témoigner de sa condition, de conduire une dispute à ce propos. Exposé à toutes sortes d’humiliations, petites et grandes, de la part de cet important (ministre de la planification au temps où l’Argentine est plongée dans la tourmente suscitée par l’effondrement de sa monnaie), il se trouve réduit à une pure fonction  d’accessoire, au service de la protection de ce représentant des élites gouvernantes dont il est le garde du corps, El Custodio (6).
Le gilet pare-balles qui lui comprime le torse comme un corset de fer lorsqu’il est en service est le symbole de sa condition asservie. Son service est fait d’interminables attentes sur les trottoirs, dans les couloirs des ministères ou des studios de télé, devant des portes qui se referment sur son nez, avec pour seule compagnie un talkie-walkie crachotant de temps à autre une brève directive. Une vie sans paroles, peuplée de gestes mécaniques, infiniment répétés, inutiles, vides. Le visage blême et tendu du garde du corps porte la marque distincte de l’épuisement moral et de la désolation – solitude, fatigue autant nerveuse que physique, détestation de cet emploi sans destination (il ne se passe résolument rien, d’un bout à l’autre du film) et, surtout, de ces patriciens dont il est le chien de garde, violence contenue – de plus en plus difficilement contenue.
Le trait distinct de cette condition dans laquelle une distance sociale abyssale sépare ceux-là même qui ne se séparent jamais (le ministre et son custodio) est l’exclusion de toute situation dans laquelle des paroles pourraient être échangées, un champ/contrechamp amical ou conflictuel avoir lieu. La position respective des corps de l’un et l’autre exclut, en toutes circonstances, un tel face à face – même lorsque le garde du corps accompagne le ministre et son équipe en avion, à l’occasion d’une mission officielle, il est installé sur un siège opposé – il leur tourne le dos. Les rares occasions où Ruben ne suit pas le ministre à distance réglementaire ou bien ne surveille pas la rue tandis que celui-ci s’engouffre dans sa voiture rendent palpable la violence contenue de leur relation  à peu près muette : le ministre dort (trois occurrences) et Ruben « veille » sur son sommeil – comme un ange exterminateur : durant ces brefs intermèdes, le pouvoir du maître s’effondre, le serviteur le tient à sa merci, la tentation d’en finir avec cet esclavage et de lâcher les chiens est visible, notamment dans la scène où on le voit nettoyer longuement son pistolet – la troisième fois, d’ailleurs, sera la bonne.
L’autre occasion d’un bref face à face sans paroles ou presque ni échange est tout aussi éloquente, si l’on peut dire : lors d’un week-end où le ministre reçoit un couple de diplomates français dans sa somptueuse propriété à la campagne, Ruben  somnole dans la voiture de service tandis que les convives déjeunent joyeusement sur la pelouse ; l’ambiance et détendue et, histoire de divertir ses hôtes, le ministre invite Ruben à croquer le portrait du diplomate – le dessin est son jardin secret, incidemment éventé par son patron. Moment  d’humiliation extrême, Ruben devant s’exécuter sans discussion, les mâchoires serrées, subir les compliments ironiques de ses ennemis naturels, avant de récupérer un peu plus tard le dessin abandonné sur la table.
Nous sommes donc ici dans une configuration où le tort subi par le serviteur est proprement inarticulable. Aucune occasion ne lui est donnée de dire son fait au maître qui le considère comme un simple rouage au service de son activité gouvernementale et de ses petits à-côtés. Il ne peut pas davantage faire entendre sa plainte auprès de collègues ou amis – les gardes du corps ne forment pas une corporation solidaire, c’est le moins qu’on puisse dire. La famille, pour le reste, n’est pas davantage un lieu où faire entendre ses griefs, plutôt une circonstance aggravante de cette vie dépossédée d’elle-même. Dans ces conditions, l’affect plébéien qui, en l’absence de tout espace d’interlocution entre le maître et le serviteur, en l’absence de toute possibilité de mutualisation de la plainte est, distinctement, la haine. Une relation directe s’établit entre le vide sidéral (l’ennui sans limites) de ces journées vides mais exténuantes, dans l’attente du coup dur, dans la hantise du moment d’inattention fatal, et la montée de la fureur. C’est une tension qui, de séquence en séquence, s’accroît, rapprochant Ruben de l’inexorable explosion.
Lorsque le plébéien a littéralement perdu sa langue, ne demeure à sa colère et à sa frustration que le seul horizon de la mort. Comme toujours, dans une configuration de ce type, le passage à l’acte, la destruction sont des formes de suicide différé. Lorsque le serviteur a perdu toute capacité de témoigner de sa condition, ne demeure que cette fureur qui le transforme en bombe humaine, en machine de mort, ceci de Pierre Rivière à Ruben. A force de mariner dans son gilet pare-balles, dans un espace politique où fait l’objet du déni le plus implacable le différend qui oppose les uns aux autres (les patriciens qui statuent sur le cours des choses et les gardiens/serviteurs qui veillent à leur intégrité), Ruben se transforme en machine infernale. Malheur à celui qui, dans cet espace de disparition de la politique et d’escamotage du conflit, a perdu la parole !  Malheur à ceux qui se vu assigner, dans la nouvelle division du travail (Ruben est au fond plus proche de l’esclave grec ou romain que du prolétaire moderne – un pur accessoire de l’ « homme libre », du citoyen-ministre).
Le film de Rodrigo Moreno oppose constamment les deux univers : celui, bruyant, clinquant, agité et à l’évidence terriblement vain des patriciens qui courent de séminaires en missions, de repas entre amis en rencontres adultères, qui occupent constamment le devant de la scène ; celui des serviteurs dont les silhouettes passent dans l’ombre des premiers, chauffeurs, serveurs, femmes de ménage, secrétaires, gardes du corps… Les premiers ne se contentent pas de jouir du pouvoir, de leur pouvoir et des avantages qui s’y attachent (voitures, argent, résidences, maîtresses…), ils sont à l’évidence animés par la certitude que le monde leur appartient. Le regard qu’ils jettent sur les subalternes qui les servent est absent ou plutôt, ils ne les remarquent que lorsque ceux-ci leur font défaut (Ruben, dont le tort a été d’aller fumer une cigarette lorsque le ministre fait un malaise…).
Dans cet état en quelque sorte terminal de la lutte des classes, le conflit se manifeste sous la forme de l’absence des uns aux autres et se matérialise sous celle du gouffre qui les sépare. Les serviteurs vivent séparés les uns des autres, tout lien de solidarité rompu, chacun pour soi, ravalant ses frustrations, le dos courbé (nul d’entre eux ne peut se permettre de perdre son emploi en ces temps sinistrés), voué aux plaisirs les plus misérables (la scène de la visite de Ruben à une prostituée est ici exemplaire), irascible et avide de vengeance mais condamné au plus inflexible des auto-contrôles, sous peine de fatal dérapage. Toute incartade, toute révolte de conduite libératrice, toute prise de parole visant à s’extraire de sa condition d’automate sécuritaire est exclue. Les rapports de classes sont figés dans cette position d’après la bataille : le combat ne fait plus rage, le peuple s’est comme absenté, évaporé et les gouvernants  tentent, au bord du gouffre, d’entretenir l’illusion d’un ordre des choses qui, malgré tout se maintient, et d’un pouvoir qui en assure la continuité.
Ruben est le témoin rapproché de cette farce, mais il ne peut pas témoigner, sa langue est comme coupée, il est la réincarnation moderne de Philomèle (7). Ne demeurent que les regards chargés de haine, les postures figées et contraintes, les mouvements saccadés pour donner à entendre que le garde du corps n ’a rien accepté de sa condition de gorille ou de chien (de garde). Il suffit qu’il soit mis en présence du corps du maître endormi, placé à sa merci, pour que la montée du désir de mort soit palpable. Il tourne autour de son ennemi comme Philomèle tissait sa tapisserie. Le soulèvement joyeux, facétieux, éclatant et sans violence du plébéien a cédé la place à une dramaturgie de la mise à mort de l’ennemi inexpiable auquel ne l’a même jamais opposé une querelle distincte.
La clé de la montée de la violence est l’humiliation encaissée, la colère ravalée – par exemple dans la scène où la fille du ministre – « chaque jour un peu plus pute » –   exige que son petit ami monte dans la voiture de fonction, en dépit du règlement). Contrairement au brave soldat Chveik, Ruben ne dispose même pas de l’infime marge de manœuvre qui permettrait de tuer  l »obéissance de cadavre exigée sous le ridicule (8).  Il ne peut qu’articuler un bref « Oui, parfaitement, excusez-moi », toute fureur rentrée, lorsque le ministre le désavoue froidement et lui fait perdre la face devant la petite patricienne gâtée. L’imperceptible ironie de Chveik suffisait, elle, à pulvériser le  règlement militaire lorsqu’il déclamait au garde-à-vous: « Je déclare, avec la plus humble obéissance, etc. ».
Tout au long du film, la réalité est « filmée strictement du point de vue » de Ruben, relevait un critique lors de la sortie du film. C’est ce qui permet à celui-ci d’exposer exemplairement ce qu’il en est de  la violence silencieuse de l’exploitation, au delà de l’exploitation classique du prolétaire. La petite apocalypse est au bout de cette sorte de glaciation des rapports de classes. Elle est le retour de balancier logique de la violence déniée de ces rapports. L’assassinat  sans bruit (le garde du corps ayant équipé son automatique d’un silencieux) du ministre est le petit 11/09 personnel de Ruben.
Ensuite, face au désastre, les gens d’en haut, stupéfaits, s’interrogeront : mais pourquoi diable faut-il donc  qu’ils nous haïssent tant ?!
3serlo le passager clandestin dans Devenirs-révolutionnaires
L’envahissante présence de personnages aussi forts que ceux qui ont retenu notre attention (Julien, Heathcliff, Mellors…) tend à accréditer la notion d’un enracinement exclusif de la figure du plébéien dans le genre masculin. Les affects qui soutiennent ses gestes et mouvements sont fortement connotés de ce côté : susceptibilité, colère, fureur, rancune, esprit de vindicte…. Le lien qui s’établit entre l’humiliation subie ou imaginée et le passage à l’acte, mouvement hyperviolent dans plus d’un  cas (Pierre Rivière trouve dans cette généalogie une place de choix…) est aussi nettement situé sur le bord masculin (9). L’imaginaire réparateur de la belle apocalypse destinée à remettre les choses à leur place et à rétablir les fondements de la Justice dans un temps où tout est cul par dessus tête (Pierre Rivière, encore) est une fantasmagorie typiquement masculine que présente de façon exemplaire Martin Scorsese dans  Taxi Driver (10). Le vétéran du Vietnam insomniaque qui ne retrouve pas sa place dans la société et s’installe progressivement dans le rôle du redresseur de torts  prêt à passer à l’acte est un plébéien enragé, un amok en devenir,  lâché dans les rues de New York. Le rapport aux armes, le devenir-guerrier, ange exterminateur – tout ceci se décline évidemment sur un mode résolument et même férocement masculin.
Mais sans aller jusqu’à ces paroxysmes du soulèvement plébéien, le régime de paroles qui fait écho à ces dispositions, le caractère ombrageux et l’insolence du plébéien, son penchant à parler un ton trop haut, son appétence pour la dispute, voire la rixe, tout ceci tend à accréditer la notion d’une telle asymétrie.
Faudrait-il pour autant en conclure que le plébéien est une figure qui ne se décline qu’au masculin ? On s’en défendra  bien ici, quand bien même il faudrait aussitôt concéder que son passage au féminin appelle un réexamen, un retraitement de la notion même. Assurément, Octave Mirbeau invente avec le personnage de Célestine, dans le Journal d’une femme de chambre,  une exemplaire figure plébéienne : le coup de force de l’écrivain consiste à faire de la subalterne par excellence (la domestique, la « bonniche ») la narratrice du roman (11). Ce faisant, il renverse les conditions même du récit, il bouscule les hiérarchies et transforme le tableau social du roman : dans celui, aussi varié soit-il, que présente le roman réaliste ou naturaliste (de Balzac à Zola), le domestique, la bonne sont  des figures furtives, à peine aperçues au passage, dans l’ombre de l’activité des maîtres. Dans le roman de Mirbeau, la domestique indocile et observatrice attentive des mœurs, des vices et des forfaitures des maîtres devient la conductrice d’un récit du monde vu non seulement d’en-bas, mais du point d’observation où les iniquités de la domination ou du partage social entre maîtres et serviteurs deviennent insoutenables. La verve vengeresse et joyeuse du témoin privilégié de la comédie souvent abjecte que constitue la vie des maîtres est celle d’une femme vivant dans la dépendance de ceux-ci, souvent congédiée, maltraitée, trompée – mais jamais soumise.
Ses qualités de répartie, lorsqu’elle entre en conflit avec ses exploiteurs, qui sont parfois aussi des prédateurs sexuels, sont égales à celles d’un Figaro ou d’un Jacques. Célestine est aussi, à sa manière, « philosophe » et sa philosophie plébéienne porte la marque de sa condition féminine – son sexe est à la fois un élément aggravant de son état de subalternité (l’abus sexuel est au bout de la condition de femme de chambre, les choses n’ont guère changé à l’époque DSK) et une arme qu’elle retourne à l’occasion contre les maîtres. Dans l’adaptation du roman de Mirbeau que réalise Luis Bunuel, Jeanne Moreau rend sensible la tension qui habite le personnage, partagé entre son aspiration à s’extraire de la condition de domestique (en réalisant un mariage avantageux) et sa fibre plébéienne qui la porte à poursuivre sans relâche l’affrontement avec les maîtres (12).
Le roman de Mirbeau représente un effort sans précédent pour renverser le privilège d’une narration conduite à partir d’une position qui, pour être implicite, n’en demeure pas moins constamment porteuse de l’indice du masculin et de l’appartenance à la bonne société. Les maîtres, dans leurs faits et gestes, n’y sont plus dépeints comme par un intime, un proche ou un familier mais d’un tout autre point de vue, celui de la servante vivant dans leur dépendance, soumise à leurs ordres et à leurs caprices, témoin de l’envers du décor de la vie bourgeoise. Le narrateur passe du salon à l’office. D’autre part, le passage du masculin implicite au féminin démasque tout un pan caché de la conduite des maîtres – l’exploitation sexuelle de la servante, la double morale des possédants, leurs vices secrets. L’auteur (un homme et un écrivain réputé, appartenant à ce titre au camp des maîtres plutôt qu’à celui des serviteurs) s’efface (ou opère un vif déplacement) pour céder la place à une narratrice plébéienne, appartenant au monde social le plus méprisé.
Le Journal d’une femme de chambre met l’accent sur le fait que la lutte des classes dans sa forme moderne, décrite par Marx, le combat de la classe ouvrière pour le renversement de la bourgeoisie capitaliste, coexiste avec la perpétuation de la guerre des espèces immémoriales – celle qui oppose le serviteur à son maître. Il rappelle que « le serviteur » est, de plus en plus souvent, une femme. Il fait émerger en pleine lumière ce personnage féminin que le plébéien flamboyant repousse au second plan – très distinctement dans Le Mariage de Figaro où le valet intarissable occupe la scène et tend à reléguer à l’arrière-plan le valeureux combat proto-féministe de Suzanne. Il suggère aussi suffisamment que les modalités selon lesquelles s’effectue le devenir-plébéien de la servante portent la marque de son genre : Célestine est un personnage ambigu qui dit leur fait aux maîtres mais dont le courage parfois se dérobe, un peu garce, ayant bon fond, mais parfois immorale, et aspirant au fond à une existence petite-bourgeoise et provinciale. Elle n’a pas la subtilité et la constance de Jacques, elle n’est pas entière comme Julien, vindicative comme Heathcliff, même si un distinct désir de vengeance et de revanche sociale l’habite…
Mais au bout du compte, et c’est la limite distincte du personnage tel que l’a imaginé Mirbeau, le désir le plus constant de Célestine semble bien être de se ranger et non pas de conduire la guerre perpétuelle qui oppose le serviteur à son (ses) maître(s). En ce sens, elle se distingue d’autres figures féminines exposant l’enjeu plébéien – des sujets dont le « tort » est de refuser le destin de femmes que leur assigne la société, et qui, pour cette raison, vont être diffamées, stigmatisées, mises à l’écart. La ligne de fuite qui s’ouvre ici n’est alors pas tant celle de la saine colère (indignation) ou de la fureur destructrice, mais plutôt celle de la folie. Le cinéma est brillamment peuplé par cette figure : La Maîtresse du lieutenant français, de Karel Reisz (1981), L’Histoire d’Adèle H., de François Truffaut (1975), Camille Claudel de Bruno Nuytten (1987), puis Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont (2013), mais aussi La Salamandre d’Alain Tanner (1971) et bien d’autres sans doute que j’oublie.
Ainsi, dans La Salamandre, Rosemonde est un personnage en déprise constante, échappant à son destin d’ouvrière, d ’amante attitrée, de vendeuse, etc.  – une liberté indomptable mais qui, pour cette raison même, semble ne devoir la conduire qu’à une mise au ban plus ou moins rigoureuse. Dans la scène fameuse où, vendeuse dans un magasin de chaussures, Rosemonde se divertit en caressant les pieds et les mollets des clients, les remarques outragées qui fusent la renvoient distinctement à l’évidence d’une aliénation mentale : « Vous êtes complètement folle ! », « Elle est cinglée !», « Vous avez un grain ! », etc.
La récurrence au cinéma de ce motif – la femme rétive refusant d’entrer dans son rôle d’épouse, de jeune fille sage, de fille ou sœur d’écrivain célèbre, de prolétaire, animée par une volonté ardente de se donner à elle-même son propre destin et vouée, pour ce motif même à la folie ou plus exactement à son assignation par « les autres » à la place de la folle, cette pente manifeste distinctement la singularité d’un destin plébéien au féminin. Dans cette saisie, souvent médicale et psychiatrique,  opérée par la société sur l’inconduite de la femme ingouvernable est à l’œuvre  le rétablissement de l’ordre masculin perturbé par cette dérive plébéienne surgie sur le versant féminin de l’humanité. Un mouvement qui bouscule la domination patriarcale, la répartition des rôles dans le conflit des genres, autant que la relation entre maîtres et serviteurs.
Ces enjeux de plèbe, cette formation d’un effet de plèbe se retrouvent en permanence dans les contre-conduites féminines. Le cinéma, encore et toujours, le saisit avec force, dans les configurations les plus variées : L’insurrection de conduite de Jeanne d’Arc (Saint Joan d’Otto Preminger, 1957) l’échappée belle des deux fugueuses qui réinventent le road movie au féminin (Thelma et Louise de Ridley Scott, 1991), Le trouble dans le genre produit par la jeune femme qui se voit en garçon (Boys don’t cry de Kinberley Pierce, 1991)…
Une autre figure de la plèbe indocile s’invente ici sous nos yeux. Elle a pour condition un déplacement de genre dont les prémisses sont, si l’on veut, déjà discernables chez Beaumarchais : du Barbier, de Figaro à la Mère coupable
4servant Le plébéien enragé dans Flux
Péguy ne croyait guère au progrès (« l’idée facile, l’idée vulgaire »), mais il croyait aux signes annonciateurs, aux prémonitions. C’est sous ce signe qu’il place le remarquable développement qu’il consacre à La mère coupable de Beaumarchais, dans Clio (13). Cette pièce, présentée au public pour la première fois en 1792, sans aucun succès, cette autre pièce « dont l’on ne fait jamais état » n’est pas une comédie, remarque Péguy, mais un drame. C’est que, dans cette autre histoire (que celle des événements historiques), dans cette hétéro-histoire secrète consignée par le théâtre de Beaumarchais, quelque chose a changé, « il s’est passé quelque chose » entre les comédies solaires qui ont fait le succès et la gloire de Beaumarchais et cette pièce qui ne lui vaut que des lazzi. Et ce quelque chose d’impalpable ne doit rien à la révolution, à Valmy et Jemmapes, à l’Histoire lyrique – et tout au désenchantement, à la fatigue, à l’amertume, au vieillissement. Péguy est formel : « Le Barbier et Le Mariage ont bien pu contribuer à supprimer l’ancien régime. Mais ils n’ont pas pu contribuer à supprimer l’ancien régime de l’œuvre de Beaumarchais, de la relation du Barbier et du Mariage à La Mère coupable » (14).
Avant même que la pièce commence, de nombreux indices se présentent de ce changement de temps. Dans la note qui en précède le texte, l’auteur avertit : fini de rire, voici venu l’heure du « tableau de la vieillesse », de la douleur, des larmes, du deuil, du repentir ; et s’il demeure dans cette œuvre quelques éléments épars de comédie, ils seront «  fondus dans le pathétique d’un drame ». Il ne s’agira plus de faire rire aux espiègleries d’un valet ingouvernable et fier, mais de stigmatiser les manœuvres  d’un intrigant, en administrant les préceptes d’une morale austère, celle-là même que Figaro énonce dans le dernier mot de la pièce – « On gagne assez dans les familles quand on en expulse un méchant ». C’est, insiste Beaumarchais, que lorsqu’il écrit cette pièce, « [s]a  palette est desséchée par l’âge et les contradictions (…) En vieillissant, l’esprit s’attriste, le caractère se rembrunit. J’ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l’occasion de mes ouvrages : on n’est pas maître de cela » (15).
La présentation des personnages suit le même cours : la Comtesse Almaviva est décrite comme « très malheureuse, et d’une angélique piété » ; Suzanne, sa fidèle « camariste » (femme de chambre) et épouse de Figaro est « revenue des illusions du jeune âge ». Au centre de la pièce, au cœur de l’intrigue, non pas le panache de Figaro, le printemps du monde que célébrait son combat, mais les sourdes manigances de Bégéarss, « major d’infanterie espagnole, ancien secrétaire des ambassades du Comte, homme très profond, et grand machinateur d’intrigues, fomentant le trouble avec art ».
La pièce est située à Paris, à la fin de 1790, mais, dans un contretemps parfait, aucun écho (ou presque) des bouleversements en cours ne parvient dans l’hôtel occupé par la famille du comte – un véritable huis-clos, celui d’un Ancien Régime certes troublé, mais dont on ne voit, ici, guère la fin.
La Mère coupable est placé sous le régime de la faute, comme Le Mariage l’était sous celui de la rétivité du serviteur. Figaro apparaît dans la distribution comme « homme de confiance du Comte, homme formé par l’expérience du monde et des événements », des titres qu’il va en effet s’évertuer de mériter tout au long de la pièce. Le Comte et la Comtesse ont vécu et vieilli. Leur fils est mort au cours d’un duel. Chacun de son côté, reclus dans son amertume, a eu un enfant hors mariage et leur existence commune est infectée par les silences, les soupçons, les colères inexprimées, la tristesse qui s’est abattue sur le ménage.
Begéarss est le parasite de cette famille, « une légion de diables enfermés dans un seul pourpoint » (Figaro), bien décidé à aggraver la discorde dans ce foyer et à capter la fortune du Comte. Seul Figaro a vu clair dans son jeu, déterminé à démasquer l’imposteur lorsque l’heure sera venue. Suzanne le seconde – le couple des serviteurs a mieux résisté à l’épreuve du temps que celui des maîtres, mais l’humeur perpétuellement endeuillée de la Comtesse affecte sa femme de chambre, non moins, sans doute qu’un certain désenchantement du lien conjugal, (sur lequel Beaumarchais ne s’étend pas, tout en le laissant affleurer au détour d’une réplique qu’il place dans la bouche de l’épouse de Figaro : « Ah : les scélérats d’hommes ! Quand on les étranglerait tous ! » ) (16).  Bref, Suzanne a vieilli elle aussi et sa mélancolie affleure dès les premières lignes de la pièce : « (Elle s’assied avec abandon.) A peine il est neuf heures, et je me sens déjà d’une fatigue…) (17).
Dans ce climat général d’abattement, ce n’est plus la question de l’égalité ou celle de l’émancipation qui est l’enjeu, ce n’est plus la dispute perpétuelle du serviteur indocile avec le maître abusif ou suffisant, c’est, sur un mode infiniment plus convenu, le mal qui exerce ses ravages, incarné par un intrigant et escroc machiavélique, et dont il va s’agir d’étouffer les machinations. Du coup, tout se passe non seulement comme si les lumières s’étaient éteintes sur la scène, mais comme si la configuration unique où les positions respectives du maître et du serviteur deviennent perpétuellement litigieuses, la configuration de modernité par excellence (si bien dessinée dans Le Barbier et surtout Le Mariage), s’était brusquement volatilisée. On revient à l’ordinaire immémorial de la lutte entre le Bien et le Mal, et le rire de la comédie éteint, le drame est le milieu déprimé dans lequel viennent s’administrer de pesantes leçons de morale passe-partout : que soient démasqués les perfides et les méchants, que « les honnêtes gens se pardonnent leurs torts et leurs anciennes faiblesses », que se conserve l’unité des familles, que le mérite des méritants soit récompensé, etc. C’est, statue Péguy, comme si l’on avait sauté d’un Ancien Régime dans un autre, l’événement Révolution annihilé, effacé des tablettes… C’est, pourrions-nous ajouter, le ton même de la Restauration dans le présent, notre présent, le goût affiché de notre époque pour la moraline.
Dans La Mère coupable, la tristesse s’est substituée à la joie, l’hiver au printemps, les passions tristes l’emportent sur toute la ligne , et surtout lorsque la morale triomphe : il n’est plus question de l’orgueilleuse fierté de Figaro, de son tempérament indisciplinable, que lorsque Bégearss tente de monter son Maître contre lui – « Sur la fidélité, je n’ai rien à lui reprocher, insiste le maître », avant de concéder – « mais il est vrai qu’il est d’une arrogance… » (18). C’est que, pour l’essentiel en effet, Figaro, instruit par la vie, mûri par l’expérience, s’est métamorphosé en serviteur modèle. N’ayant rien perdu de son intelligence pratique, de son art de dénouer les situations les plus embrouillées, de sa vivacité, il place désormais tout son art non plus au service des démonstrations exemplaires en faveur de l’égalité (de la dignité) des serviteurs, mais de l’intégrité du maître menacé par les mauvais tours du diable qui s’est introduit dans sa maison. Il est devenu le plus fidèle et le mieux qualifié des chiens de garde. Et satisfait de l’être : lorsque, à la fin de la pièce, le fripon a été confondu, l’argent du Comte récupéré in extremis grâce au zèle de Figaro, celui-ci refuse avec vivacité la gratification promise par le maître : « A moi, Monsieur ? Non, s’il vous plaît ; gâter par un vil salaire le bon service que j’ai fait ! Ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, j’ai failli souvent, que ce jour acquitte ma vie ! O ma vieillesse ! Pardonne à ma jeunesse, elle s’honorera de toi » (19).
Voici donc le pèlerin de l’égalité devenu vieux à deux doigts de se dissocier du tempérament réfractaire de sa jeunesse… L’horizon dans lequel Figaro inscrivait ses insurrections de conduite n’était certes pas celui d’une révolution sanglante destinée à renverser le pouvoir du maître et y substituer sa propre loi. Mais, le goût de la dispute éteint, ne demeure plus que la bonne moralité, la constance et la probité du serviteur irréprochable que plus rien ne vient inciter à remettre en cause sa condition même et à déplacer les lignes tracées entre le maître et lui. En bref, dans l’extraordinaire raccourci (ni historique, ni psychologique, on est ici dans le temps de la fable, des fictions vraies) qui conduit du Mariage à La Mère coupable, une société d’ordre s’est reconstruite, une implacable restauration à eu lieu : à la fin de la dernière pièce de Beaumarchais et, ironie majeure, à la veille de la destitution du roi, du renversement de la monarchie absolue, le serviteur a retrouvé sa place, non point par force, mais avec son consentement actif et à la plus vive satisfaction des deux parties…
« Moi, écrit Péguy avec une remarquable perspicacité dans son commentaire de La Mère coupable, je sais qu’il y a un tout autre temps » (que celui du progrès) (20). Un temps qui abolit le rire émancipateur de la comédie (du carnaval, du charivari) au profit des leçons de morale compassées du drame, de la ritournelle du désenchantement (tout passera de votre espérance, vous reviendrez de tout). En tant qu’elle témoigne de l’autorité de cette loi d’airain, de cet éternel retour de l’esprit de restauration, dit Péguy, La Mère coupable « est une bonne pièce ». Mais, précisément parce qu’elle met à nu la fable de l’opération de restauration, en montre toutes les ficelles, elle incommode. Aussi demeure-t-elle à l’abandon, décriée au profit de celles qui la précèdent. Pas bégueule, la noblesse de cour avait adopté Figaro lorsque Le Mariage avait forcé les barrages et bravé la censure. La lointaine postérité bourgeoise de ces grands seigneurs continue à se divertir des coups d’éclat du plébéien, de ses traits d’esprit, de sa superbe. Mais tout se passe comme si la fable de La Mère coupable persistait à lui rester en travers de la gorge. Une arête très distinctement identifiée par Péguy : « Qu’un homme ait vu, dès 1792 et avant, qu’il était né dans l’histoire du monde, qu’il venait de naître non pas seulement un fils de Chérubin [l'enfant illégitime de la Comtesse], mais exactement un autre Tartufe, un deuxième Tartufe et une deuxième tartuferie, voilà ce que j’appelle un événement, dit l’histoire, et voilà ce que j’appelle une vue » (21).
Et d’expliciter, toujours dans cette sidérante prosopopée de l’histoire (Péguy fait parler « l’histoire », volontiers affublée aujourd’hui d’un grand H) : « Je m’entends, dit-elle, je m’explique. Qu’en 1775, et même en 1784, il y ait eu un Français qui ait vu que l’ancien régime tombait, cela, n’est-ce pas, n’a rien d’extraordinaire. Tout le monde le voyait (…) Mais qu’en 1792 il se soit trouvé un homme qui ait vu et qui ait écrit l’autre Tartufe, cela me passe un peu, dit l’histoire, je l’avoue, c’est ce que j’appelle une vue et ce que je nomme un événement » (22).
Ce dont est symptôme dans La Mère coupable la chute, l’affaissement de la capacité perturbatrice de Figaro non moins que l’ascension de l’intrigant, du Tartufe de nouveau régime, c’est bien cela , écrit Péguy : « (…) Que cela allait recommencer [je souligne, A.B.) exactement pareil sur l’autre bord, que c’était déjà fait, que c’était déjà recommencé… »(23). Avoir eu la prémonition de ce retour de Tartufe dans le monde d’après la Révolution, tel est, dit Péguy, le « coup de génie » de Beaumarchais. Mais  mieux encore : c’est en véritable voyant qu’il a compris « dès 1792 » « qu’après avoir nourri le Tartufe clérical, il faudrait, il fallait déjà nourrir le Tartufe humanitaire [je souligne, A.B.] ». Et, ajoute-t-il, « ces deux tartuferies sont aujourd’hui germaines et collatérales »(24).
Toute la question serait donc aujourd’hui de savoir comment un Figaro devenu vieux pourrait, saurait, affronter le Tartufe humanitaire. Dans La Mère coupable, on l’a vu, il n’y parvient qu’à la condition d’avoir déposé sa colère contre le maître et de s’être entièrement normalisé, de coïncider parfaitement, dès lors, avec le personnage du serviteur modèle. Le vieillissement, la fatigue, les désillusions agissent dans le sens d’une remise en ordre, chacun regagnant la place qui lui semble assignée, de toute éternité, conformément aux décrets de la nature – les époux se réconcilient, les amoureux convolent en justes noces, les serviteurs s’acquittent de leur devoir ponctuellement. Beaumarchais anticipe sur les conditions de ce monde devenu vieux, le nôtre, tel qu’il se profile derrière la modernité post-révolutionnaire. Figaro, dans Le Barbier et dans Le Mariage, note Péguy, c’était « l’heure de la jeunesse ». Ce qui fait de La Mère coupable une pièce poignante, c’est ce parti impopulaire qu’elle adopte :  faire revenir sous nos yeux ces personnages que notre désir souhaite et voit éternellement jeunes à l’heure « où ils ne sont plus jeunes  [je souligne, A.B.]».

large_the_servant_blu-ray_07 philosophie plébéienne dans Plèbe
Que demeure-t-il de l’énergie émancipatrice du plébéien lorsque s’abat sur lui cette mélancolie qui accompagne cette déperdition, cette usure, ce dégoût, souvent ? Cette question parcourt, on l’a vu, de nombreuses œuvres contemporaines, au cinéma, notamment. Dans la langue de Péguy, on dirait que le plébéien fatigué cesse alors d’être un personnage exemplaire pour les petites gens (le peuple vrai) pour autant qu’il glisse du côté du commun (le vulgaire, l’homme de l’adaptation et du ressentiment). En termes de généalogie, les gens du commun ont perdu le lien nourricier avec la tradition des opprimés, avec celle de la Révolution : « Les gens de Valmy et de Waterloo n’étaient point des gens du commun (…) Or, dans Le Mariage et dans Le Barbier, il est permis de dire qu’il y avait peut-être de tout excepté du commun »(25).
Dans le temps du vieillissement (qui est affaissement moral, immense fatigue), relève Péguy, se produit un « épaississement de l’esprit », comme il y a un « épaississement du corps ». Mais que demeure-t-il d’un Figaro épaissi ? D’un Figaro emporté par « la vie qui use tout avec un petit v (Beaumarchais) » (26) ?
Dans ce temps d’épaississement du serviteur (Barrett est un plébéien très épaissi), il se pourrait que nous éprouvions une difficulté croissante à identifier des individualités plébéiennes fortes, manifestant la capacité d’activer et d’intensifier la lutte pour l’émancipation sous le régime du nom propre. Se pourrait-il que le plébéien exemplaire tende, lui aussi, à perdre son nom ?
Le moment où le plébéien tend à perdre son nom pour entrer dans le corps anonyme de cette poussière d’humanité qu’est la plèbe est à tous égards décisif. Dans les configurations auxquelles font référence les œuvres analysées jusqu’ici, le champ agonistique jalonné par le plébéien est indissociable de sa capacité de présenter sa cause en son nom propre. L’évidence est là : pour se faire entendre, pour trouver son public et rallier ses partisans, encore faut-il avoir un nom et pouvoir le mettre en avant dans l’affrontement. L’histoire de la plèbe est précisément celle de ceux qui, face à l’histoire, face au pouvoir, face à la postérité, n’ont jamais eu de nom propre – ou l’ont perdu. Elle commence, si l’on veut, avec les deux larrons crucifiés au côté du Christ et dont les Écritures ne retiennent pas les noms, en un contraste saisissant avec celui par qui commence l’histoire du peuple chrétien et qui en a plus d’un… La tragédie classique opère un tri sans merci entre les personnes de condition roturière – les confidents, qui ont un nom, et toute la nébuleuse anonyme des gardes et des serviteurs qui n’en ont pas – elle est un genre aristocratique. La comédie, elle, accorde un nom aux valets dont les relations avec les maîtres sont à la fois tendues et conniventes. Elle est un genre populaire. Dans le roman du XIX° siècle s’agite en arrière-plan toute une armée des ombres sans noms – celle des valets, domestiques et servantes qui veillent sur le confort des maîtres… L’aporie qui se dessine ici est massive , insurmontable : les amis de la plèbe (qui, eux, ont un nom) ne peuvent tenter de parler en son nom, de faire entendre sa réclamation dans les espaces publics qu’en l’enfonçant encore plus dans sa condition de Philomèle ; il ne suffira pas, même, qu’ils mettent l’accent sur la relation qui s’établit entre condition plébéienne et impossibilité structurelle à accéder à des conditions de reconnaissance dans le champ public, à devenir visible et audible dans les espaces communs comme position ; dans ce rôle même, ils continuent à s’interposer entre la plèbe et le monde commun, à se faire ses intercesseurs : or, ce qui caractérise le « manque » perpétuel dont souffre la plèbe, c’est précisément non pas la capacité de parler mais bien d’être entendue et inscrite dans ces espaces, sans intermédiaires ni avocats.
Bref, ce serait alors du côté des sans noms, de la plèbe anonyme, aux contours incertains et résolument rejetée sur les bords du monde commun, que reviendrait la jeunesse du monde, mais dans des conditions où cette humanité-là demeurerait dans un perpétuel hors-champ de la vie politique (27). Plèbe de partout, de nos cités comme des bidonvilles africains, des camps palestiniens, mais aussi bien des sweatshops de Chine continentale ou du Bangladesh et dont Achille Mbembé dit qu’elle est habitée par « le désir généralisé de défection et de désertion ». Ces « gens sans- part », livrés à l’abandon et n’ayant « strictement rien à perdre », considérés par l’État comme une classe de « superflus » ou alors, là où l’emploi existe encore, comme du bétail productif, traités dans tous les cas comme « une masse de viande humaine » livrée à ici la violence des gangs, là à l’exploitation sans limite du capitalisme de prédation, ici « à l’évangélisme nord-américain et là aux croisés de l’Islam », n’ont pour horizon que  l’émeute sans lendemain, la grève sauvage ou bien alors le racket, les trafics, la violence sans projet alternatif.
Une pensée-de-ce-qui-vient, statue Mbembé, ne peut que se poser la question des conditions d’un soulèvement qui porte au-delà de cet horizon obstrué. Dans tous les cas, que ce soit, comme il le diagnostique, le bidonville qui est  « le lieu névralgique de (…) nouvelles formes de la lutte sociale »  ou bien l’usine-caserne de Shenzen, c’est bien à une nouvelle plèbe mondialisée, multitude des sans noms et sans visage que nous avons affaire. La masse en fusion des soulèvements de demain (28).
Le motif de la défection (ou de la désertion) qui se dégage des luttes et des soulèvement de cette nouvelle plèbe mondiale oblige à repenser dans ses fondements même les conditions de la politique. Le mouvement ouvrier et révolutionnaire traditionnel procède par accumulation et composition de forces visant un devenir majoritaire ou hégémonique dans la société – mais qui, dans les stratégies réformistes, va se résoudre en ambition d’occupation ou de colonisation de l’État – un jeu de dupes au terme duquel le supposé colonisateur se trouve bel et bien colonisé par cela même qu’il envisageait de soumettre à ses conditions propres. Cette dynamique de l’inclusion fatale n’épargne au fond aucun des protagonistes de la lutte indexée sur l’accumulation des forces et l’aspiration à un illusoire devenir majoritaire inscrit dans la durée – il y a belle lurette qu’à force de rejouer la prise du Palais d’Hiver, les trotskistes ont été pris par le Palais d’Hiver, qu’ils y ont pris leurs quartiers, fût-ce à la cave ou dans les combles – leur présence désormais assidue sous le chapiteau électoral.
Les luttes contemporaines de la plèbe mondiale procèdent d’une tout autre impulsion : leur fondement, tant politique qu’éthique, est le non catégorique et définitif opposé à un insupportable, à un intolérable (Foucault) inscrit dans les figures actuelles de la mondialisation ultralibérale – qu’il s’agisse des conditions de vie en général imposées à ceux qui n’ont pas leur couvert mis au banquet de la globalisation ou des conditions nouvelles de l’esclavage salarié. Ce non décidé et irrévocable est le socle à partir duquel se déploie la multitude des contre-conduites, résistances de conduite et insurrections de conduites de la nouvelle plèbe. Des gestes simples d’obstruction, de rétivité, d’insoumission, manifestant l’irréductibilité de ceux qui les effectuent aux conditions de la nouvelle règle du jeu. Des gestes s’inscrivant dans l’horizon de l’échappée hors des rapports de pouvoir et tendant à rendre la nouvelle plèbe ingouvernable. Ce sont ces bouquets de fuites innombrables et hétérogènes de ces multiplicités plébéiennes qui tendent aujourd’hui à mettre en échec les pouvoirs disciplinaires – des cités de nos quartiers de relégations aux bagnes des ateliers de confection de Dacca.
Tous ces « jolis coups de racaille » irrécupérables, naguère célébrés par Fernand Deligny, nous incitent à concevoir ce fait majeur : la reconstitution des intensités politiques procède aujourd’hui davantage de la démultiplication infinie de ces gestes de défection affectant aussi bien la mobilisation de la force de travail que le mode de vie, les relations familiales, les formes de consommation que du modèle de la bataille – des « camps » qui s’affrontent en un choc frontal, un modèle immémorial de la politique auquel Staline faisait tout naturellement référence lorsqu’il demandait ironiquement sur « combien de divisions » pouvait compter le Pape. Ce qu’il faudrait concevoir, c’est que ces flux de dé(saf)fection, dont le geste premier est inverse à celui du rassemblement, puissent envers et contre tout faire nombre au point de composer des forces susceptibles de se mesurer avec celles du monde compact et rassembleur par excellence – l’État.
De cette inversion des gestes premiers de la politique, c’est-à-dire au fond de la composition d’un peuple, la plèbe est pionnière, le geste défectif lui est en quelque sorte consubstantiel. En ce sens, elle est le cauchemar des pouvoirs contemporains, tant elle est portée, de par sa structure atomistique propre, diraient les disciples d’Epicure, à se rendre ingouvernable. Elle est le cœur battant de l’aspiration qui, au fond, couve en chacun des quelconques peuplant nos sociétés, à être « moins gouvernés », voire « pas gouvernés du tout » (Foucault). Cette aspiration, elle la jette à la face du monde sur le mode à la fois insolent et barbare  qui lui est propre. Elle est à ce titre l’ennemi naturel et héréditaire de tous les pouvoirs, et pas seulement de l’État – des élites vicaires de la pacification des mœurs à sens unique, des pouvoirs experts et de leur passion d’expliquer le sens des choses au peuple inexpert, avides de le pédagogiser à mort, des promoteurs de la communication universelle destinée à promouvoir la figure de la démocratie liquide, prétendument fondée sur le principe d’égalité naturelle et d’équivalence générale de toutes les positions et opinions – de tous les « messages ».
Elle est le milieu épars dans lequel renaît aujourd’hui la politique vive, à l’heure où une fraction substantielle de la classe ouvrière est portée à lier son destin à celui du productivisme industriel aveugle au nom de la défense des acquis et de l’emploi, à sacrifier son autonomie sur l’autel de la « viabilité » des entreprises en difficulté, s’échinant à « sauver », avec ses emplois, le tout automobile, l’industrie nucléaire (EDF, Areva, Fessenheim), prenant sa part, à l’occasion aussi, dans le tuer français de qualité (Mirages et autres Rafales).
Au delà des formes classiques d’institutionnalisation de la classe ouvrière dont le réformisme est la musique d’accompagnement, la colonisation de la subjectivité ouvrière par l’esprit du capital (la fatale substitution de l’énoncé : défendons nos entreprises envers et contre le capital cosmopolite, en alliance avec le capital autochtone à cet autre, condition de l’autonomie ouvrière : défendons nos intérêts propres contre le capital) est infiniment plus grave que les reculs qu’enregistrent les travailleurs du fait des conditions défavorables, sous couvert de la crise (« flexibilisation » du travail, etc.). C’est lorsque la subjectivité collective ou transindividuelle de la communauté est atteinte, infectée par celle de l’ennemi que se produisent les inflexions fatales, les abandons irréparables.
Dans cette configuration, seules des formes singulières d’un devenir plèbe des fractions de la classe ouvrière les plus rétives à ces nouvelles formes de domestication est susceptible de tracer des lignes de reconquête et ou de réinvention de l’autonomie. Des luttes de longue haleine comme celle, exemplaire, qui se déroule à Notre-Dame des Landes, où l’élément de la désaffection et de la destitution (du décret et de l’autorité même de l’État technocrate, prédateur et mégalomane) joue un rôle déterminant dans la composition d’une force irréductible et riche de toutes les diversités le montrent : c’est dans ces vifs mouvements de désassignation à ses lieux institutionnels, d’excentrement, de profération de non ! catégoriques et définitifs que se refonde la politique vive. Qu’elle fait retour et rajeunit dans l’affrontement sans perspective d’arrangement l’État et les puissances financières. Toute lutte politique fondée sur le refus décidé et endurant de ce avec quoi il ne saurait être question de transiger (le nucléaire, la xénophobie instituée, la destruction de l’environnement, le saccage des vies au nom de la prospérité du capital…) est vouée à voir ses acteurs décriés comme plèbe, traités en racaille par les gouvernants, la presse en uniforme, les élites. Toute résistance qui ne se réduit pas à la condition d’une pose ou d’un exercice de communication est, à ce titre, pour ceux qui s’y engagent, promesse d’un avenir plébéien. Non pas radieux, certes, mais du moins ouvert.
Alain Brossat
Le plébéien enragé / 2013
Publication en novembre 2013 au Passager clandestin
À voir sur le Silence qui parle :
Hanyo (La Servante) / Kim-KI Young

Sur ces questions : Brossat et Plèbe
serv plèbe
 
1 The Servant, film de Joseph Losey, sur un scéénario de Harold Pinter, avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, James Fox, Wendy Craig…, 1963.
2 « La vengeance habite ton cœur : tout ce que tu mords se recouvre d’une croûte noirâtre ; le poison de ta vengeance fait tournoyer l’âme ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt, Le livre de poche, 1987.
3 Bertolt Brecht : Maître Puntila et son valet Matti, traduit de l’allemand par Michel Cadot, L’Arche, 1998.
4 Ivan Gontcharov : Oblomov, traduit du russe par Luba Jurgenson, Le livre de poche, 2000.
5 Sur la guerre des deux races : Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Cours au Collège de France, 1976, Hautes Etudes Gallimard/Seuil, 1997, notamment les cours du 11 et du 18 février 1976.  
6 El Custodio, film de Rodrigo Moreno, avec Julio Chavez, Osmar Nunez, Cristina Villamor…, 2006.
7 Dans la mythologie grecque, Philomèle, fille de Pandion, roi d’Athènes et sœur de Procné, est violée par son beau-frère Térée qui lui coupe la langue pour l’empêcher de témoigner du tort qu’il lui a fait subir. Elle tisse alors une toile sur laquelle elle « raconte » le crime et peut ainsi alerter Procné. Les deux sœurs se vengeront atrocement de Térée.
8 Jaroslav Hasek : Le brave soldat Chveïk, traduit du tchèque par          , Folio/Gallimard, 1975.
9 Sur ce point, voir : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… un cas de parricide au XIX° siècle présenté par Michel Foucault, Gallimard/Julliard, « Archives », 1973.
10 Taxi Driver, film de Martin Scorsese, 1975, avec Robert De Niro, Cybill Shepherd, Judy Foster…
11 Octave Mirbeau : Le journal d’une femme de chambre, 1900 (Le livre de poche, 19
12 Luis Bunuel : Le journal d’une femme de chambre, 1964, avec Jeanne Moreau, Michel Piccoli, Françoise Lugagne…
13 Charles Péguy : Clio, posthume, NRF Gallimard, 1932. Beaumarchais : Théâtre, GF Flammarion, 2000.
14 Op. cit. , p. 91.
15 Op. cit., p. 251.
16 Op. cit. , p. 258.
17 Ibid.p. 253.
18 Ibid., p. 281.
19 Ibid., p. 316.
20 Op. cit., p. 52.
21 Ibid. , p. 97.
22 Ibid., pp. 97-98.
23 Ibid. p. 98.
24 Ibid. p. 99.
25 Ibid. p. 109.
26 Ibid., p. 102 : « Je ne crois pas que jamais on ait autant fait sentir, aussi profondément, sans le faire exprès (mais c’est la meilleure manière, c’est la seule) ce que c’est que le mariage, et le ménage, et l’homme et la femme et les enfants, et ce que c’est que le temps qui a passé, et la vie, non pas la Vie des imbéciles, avec un grand V, mais la vie qui use avec un petit v ».
27 La déperdition ou la dépossession du nom propre est une caractéristique majeure de la condition du plébéien. Pour la presse et les pouvoirs publics, le chômeur qui se suicide par le feu devant une agence de Pôle Emploi à Nantes, au mois de février 2013, est un « désespéré » qui demeure anonyme. La restitution de son nom, Djamal Chab, est un geste et une action politique qui incombent à ses amis et balisent le champ de l’affrontement entre gouvernants et gouvernés, vicaires démocratiques du capital et chômeurs, en l’occurrence. Je remercie Phlippe Coutant d’avoir attiré mon attention sur ce cas de perte du nom, parmi une multitude d’autres.
28 Achille Mbembé : « Cinquante ans de décolonisation africaine », in NAQD, revue de critique sociale, Alger,  n° 30, automne-hiver 2012, p. 138 sqq.

Maîtres et serviteurs – nouvelle donne ? (2) / Alain Brossat

Cette dangerosité perpétuelle et extrême de « l’espèce » serviteur (domestique) dans les conditions de la modernité, différente de celle du prolétariat, de l’ouvrier émeutier ou révolutionnaire, de la plèbe criminelle – tout en n’étant jamais tout à fait étrangère à celles-ci – , cette réserve d’hyperviolence qui sommeille en tout domestique et constitue comme la face obscure de son intelligence des rapports de dépendance et de soumission qui le lient au maître – c’est cela même qui constitue le matériau d’une pièce comme les Bonnes, de Jean Genet. La maîtrise, ayant perdu, dans nos sociétés, toute espèce de fondement susceptible d’être dit naturel va donc se trouver infiniment suspendue au décret du serviteur, lequel prendra à l’occasion, la forme d’une sécession ou d’un éclat extraordinairement violent. Que faire, donc, pour suspendre cette menace perpétuelle que les variations d’humeur et changements de disposition – mais plus fondamentalement encore, que l’intelligence du serviteur, comme intelligence du quelconque contemporain, fait peser sur la position du maître ? Peu à peu, donc, une nouvelle stratégie va se dégager, manifestant bel et bien l’existence, dans ce jeu d’interactions, d’une intelligence de la maîtrise aussi, de la domination aussi – facteur qu’élude trop souvent un certain populisme prompt à dauber sur la stupidité et l’aveuglement des élites abruties par la course au profit et le règne de l’argent facile. Un nouveau dispositif va se mettre en place, tendant à desserrer l’emprise que le serviteur exerce sur le maître, en réduisant leur trop grande proximité, en réduisant les formes de dépendance directe des patriciens à l’endroit des plébéiens, en redéployant les serviteurs dans d’autres espaces, d’autres fonctions, en les astreignant à d’autres gestes, etc. L’un des moyens, crucial, de cette « émancipation » du maître à l’endroit du serviteur est la technique, alliée à l’innovation, à l’apparition de nouvelles technologies, de nouveaux matériaux, de nouveaux objets techniques, d’une profusion de marchandises et biens d’équipement et de consommation nouveaux. Les nouveaux maîtres vont donc apprendre à s’habiller seuls, grâce aux fermetures Eclair et autres scratches, même les femmes, dès l’instant où elles renoncent aux corsets lacés dans le dos et apprennent, adolescentes, à fixer seules leur soutien-gorge, les nouveaux modes de conditionnement et de préparation des aliments vont faire de la cuisinière qui prépare les repas chez les gens aisés une espèce en voie de disparition, le four micro-ondes faisant le reste, et, d’une façon générale, toute une batterie de machines plus ou moins simples ou perfectionnées, de dispositifs, « d’outils » (l’informatique), d’appareils vont repousser les serviteurs hors de l’espace vital des maîtres. Ce n’est évidemment pas une vraie « autonomie » que conquièrent ceux-ci (Moulinex n’ayant à proprement parler jamais libéré ni la femme du peuple ni la grande-bourgeoise) puisqu’il s’agit bien, encore et toujours, de se déplacer vers de nouveaux systèmes de dépendance, non plus à l’endroit d’êtres humains, mais d’appareils ou de dispositifs – Sarkozy, son téléphone portable constamment rivé à l’oreille livre une image assez désolante de cette nouvelle forme de dépendance allant jusqu’à l’addiction. Plutôt que d’autonomie, il s’agirait de parler ici de nouvelles formes d’autarcie. Les machines, certes, se dérèglent, s’usent, tombent en panne, mais, contrairement aux serviteurs, elles ignorent la rétivité, les résistances et les contre-conduites. Par conséquent, en repoussant les incertitudes et les dangers liés à l’humaine condition du serviteur, en s’entourant de tout cet appareillage destiné à remplir quantités de fonctions naguère dévolues aux serviteurs, les maîtres édifient autour d’eux-mêmes toutes sortes d’enveloppes protectrices, ils forment des bulles autarciques, ils s’immunisent contre le spectre de l’ingouvernable, indissociable de l’imprévisibilité du serviteur.
A la fin des fins, bien sûr, nul ne sait, dans nos sociétés, si les machines nous servent ou si, au contraire, nous ne serions, en fin de compte, que leurs appendices. Mais il n’en reste pas moins que, dans la configuration que je décris ici, l’appareillage généralisé de la vie des maîtres, dans toutes les dimensions de leur existence, les allège du poids d’avoir à dépendre de la disponibilité et des bonnes dispositions de leurs serviteurs. Une image frappante de ce nouveau régime de la maîtrise hypermoderne est celle du chef de l’Etat au volant d’une voiture ; le message est clair : les chauffeurs, il en faut pour la fonction, le prestige et la commodité, mais s’il fallait s’en passer, on s’en passerait ! Les maîtres ont appris à conduire, ils sont désormais auto-mobiles ! La disparition de l’armée des serviteurs de l’environnement immédiat de ceux qui, jusqu’alors, étaient servis d’une façon ou d’une autre, produit des modifications sensibles dans la relation que les sujets contemporains entretiennent au monde, au réel et à eux-mêmes. La plupart de ceux dont les ascendants proches (parents, grands-parents ou aïeuls peu éloignés) étaient déchargés par la présence des serviteurs de toute une série de tâches et de soucis du quotidien, se trouvent aujourd’hui établis dans une situation où il leur faut faire face à la totalité ou presque des activités nécessaires à la reproduction de leur existence et de celle de leur groupe restreint d’appartenance ( la famille, en général) par eux-mêmes, installés au cœur de tout un réseau complexe de « prothèses », de robots et d’objets techniques dont la présence est évidemment la condition impérieuse pour qu’ils puissent faire face à la situation créée par la disparition des serviteurs de leur horizon, mais qui, aussi, suscitent l’apparition de toute une série de nouvelles contraintes. L’existence ainsi appareillée par ces objets techniques n’est pas plus libre que celle qui était entourée et soutenue par la présence des serviteurs, elle est, simplement, différente. C’est, surtout, le plus souvent, une existence accablée par cette autonomie en trompe l’oeil qui est le lot, notamment de la nouvelle classe moyenne : Internet, la téléphonie mobile, les transports low cost, la TNT (etc.) lui permettent d’assumer de plus en plus sa vocation « planétaire », de vibrer à l’unisson de la globalisation en cours, mais il lui faut, en contrepartie, faire face sur tous les fronts : veiller à donner aux enfants une éducation « utile », peupler leurs loisirs conformément à leur rang imaginé, se plier aux horaires souples et rester disponible pour les besoins de l’entreprise pendant les vacances et les week-ends, guetter les soldes, entretenir la voiture, faire réparer la toiture de la résidence secondaire, procéder soi-même au tri sélectif des déchets, suivre ses e-mails – bref un existence non pas libérée mais au contraire constamment surmenée et suroccupée sous l’effet, notamment du retrait des serviteurs et ce dans un environnement surpeuplé d’objets techniques dont l’usage tend à transformer aussi les nouveaux maîtres en techniciens polyvalents. Aristote, dans sa grande sagesse, relevait cet usage premier de l’esclave : il est celui dont la fonction est de permettre au maître de disposer de son temps – non pas tant pour se distraire ou s’adonner au plaisir que pour se consacrer aux affaires publiques, conformément à sa vocation de citoyen, d’homme libre. Au fond, l’utilité du serviteur est toujours demeurée en premier lieu de cette espèce – quand bien même les maîtres auraient depuis longtemps (à l’instar du Comte Almaviva et de tous ses semblables) substitué le penchant immodéré pour les plaisirs au sens du bien public. Sous cet angle, le calcul opéré par les nouveaux maîtres qui les conduit à se soustraire à la présence immédiate des serviteurs est de courte portée : il ne leur assure pas un surcroît de temps libre, d’oisiveté utile ou jouissive, mais au contraire, il les enferme dans une forme d’autarcie et d’isolement dont l’équivalent topologique est constitué par ces communautés fermées (gated communities) où s’enferment à triple tour les nouveaux patriciens, un peu partout dans le monde. Les vigiles, gardiens, jardiniers, femmes de ménage et toute l’armée innombrable des personnels de service qui s’y activent pour le confort et la sécurité des maîtres effectuent des heures de transports incommodes pour rejoindre ces isolats sanctuarisés situés à des kilomètres et des kilomètres des quartiers de relégation, cités, taudis, voire bidonvilles où ils vivent entassés avec leurs familles. Tout se passe aujourd’hui comme si les maîtres et les serviteurs vivaient sur des planètes différentes. Non pas que les premiers n’aient plus besoin des seconds, d’aucune manière – c’est tout le contraire qui est vrai, dans la mesure même où nous vivons dans un monde où les richesses et les capacités de décision sont de plus en plus concentrées entre les mains d’oligarques considérant comme naturel de tenir le destin du monde dans le creux de leur main et de considérer les peuples et les gens ordinaires comme de simples exécutants de leurs verdicts – mais que seraient-ils donc si cette multitude rivée à leurs décret déclarait tout à trac un état de désobéissance généralisé ? Mais là est précisément le problème : tout en ayant desserré l’emprise directe que les serviteurs exerçaient sur eux, en ayant créé une distance salutaire avec ces derniers, les maîtres exercent aujourd’hui sur les serviteurs un ascendant dont on chercherait bien en vain l’équivalent dans les séquences imaginées par Beaumarchais ou Brecht, des moments dans lesquels le serviteur, constamment, voit clair dans le jeu du maître et tient sa position propre en opposant ses raisons, ses pensées et ses intérêts aux siens. Aujourd’hui, alors même que les corps des uns et des autres tendent à se séparer, à vivre dans des espaces et selon des modalités ou des régimes de plus en plus hétérogènes, ce sont étrangement, grotesquement, dirais-je presque, leurs pensées, leurs énoncés, leurs positions qui tendent de plus en plus à s’imbriquer les uns dans les autres, au point, parfois, de devenir indistincts – lorsque se compose notamment le consensus anomique à propos de questions d’intérêt général où la langue des maîtres tend à faire office d’idiome universel – « la crise », le « terrorisme », la dette grecque, la crise libyenne et le reste… Aujourd’hui, la perpétuation des conditions générales de la subalternité et de l’hétéronomie du plus grand nombre passe par ce double dispositif : des répartitions impitoyables des corps, selon les espèces d’appartenance, dans l’espace – urbain, entre autres – et une inlassable activité de colonisation et de formatage des esprits et des discours de la masse, une homogénéisation et un rassemblement des énoncés possibles, aux conditions de l’hégémonie contemporaine – impériale, occidentale, libérale, « démocratique », etc.
Jamais la distance qui, désormais, sépare le « monde » des serviteurs de celui des maîtres n’est apparue dans une lumière aussi crue que lors de l’épilogue provisoire qu’a connu, il y a quelques semaines, ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire DSK ». Une fois dissipé le rideau de fumée des rodomontades du procureur Vance, la plaignante se trouve, avec l’abandon des poursuites pénales, renvoyée à sa condition d’immigrée pauvre et de réfugiée, louche, nécessairement louche, menteuse par vocation et associée au trafic de drogue par destination. De subalterne issue du monde colonial et dont, par conséquent, la voix, la parole, la plainte ne demandent qu’à être brouillées et couvertes par celle de l’énonciateur légitime – en l’occurrence le New York Times qui, préemptant la décision du procureur, énonce sur un ton sans réplique et pour tout dire impérial le verdict de « non crédibilité » à propos de la femme de chambre. Que le serviteur se trouve être en l’occurrence une femme issue du monde colonial, vouée aux tâches les plus humbles et victime d’un acte de prédation à elle infligé par un représentant très éminent de l’espèce patricienne – voilà qui tend à ériger ce supposé fait divers au rang de fable sur le présent et l’état actuel de la relation entre maîtres et serviteurs. Que l’arbitre autoproclamé du conflit se trouve être en l’occurrence davantage un journal qu’une instance ayant vocation à dire le droit, un journal dont le moins que l’on puisse dire est que, culturellement, politiquement, socialement, bref, du point de vue de la guerre des espèces humaines, il se tient plus près de M. Strauss-Kahn que de Mme Diallo – voilà qui ne nous étonnera que modérément. Mais voilà aussi qui, du coup, nous aidera à comprendre que, plus que jamais, le conflit opposant le serviteur au maître est, aujourd’hui, de l’ordre du différend, au sens que Lyotard a donné à ce terme, et non pas du litige : dès lors que l’instance arbitrale devant laquelle la plaignante avait espéré faire entendre sa plainte se dérobe, où les enjeux de l’hégémonie l’emportent sur ceux de la justice, où la guerre des espèces surdétermine et biaise la procédure, la victime, n’ayant pu faire reconnaître le tort subi se trouve renvoyée au plus immémorial de la violence sertie dans le rapport entre maîtres et serviteurs, à cette violence comme l’inarticulable même. Jamais, autant que dans cette scène post-coloniale anthologique, le maître et le serviteur, la domestique, plutôt, n’auront à ce point été éloignés en tout, exclus, de tout partage, de tout échange, de toute communication, de toute espèce de communauté humaine – et ce dans l’espace même du huis-clos obscène où leurs deux corps se rencontrent et s’affrontent. Figaro, Jacques, Matti même, lorsqu’ils avaient à se plaindre de leurs maîtres respectifs, s’entendaient à donner voix au tort et pas seulement à énoncer leurs doléances ; leur capacité d’interpellation directe du maître était sans limite et elle laissait bien souvent ce dernier sans voix. Aujourd’hui, les patriciens interposent entre eux et les plébéiens une armée d’hommes de l’art, avocats, négociateurs patentés, juges gardes du corps et agents de sécurité, dès lors qu’une plainte se fait entendre du côté des seconds. C’est au point qu’un échange direct à propos du litige en cours, entre la femme de chambre du Sofitel et l’ex-patron du FMI apparaît aujourd’hui comme la chose la plus inimaginable qui soit – littéralement, tout se passe comme si l’un et l’autre n’avaient pas de monde commun, pas de langue commune, n’appartenaient pas à la même espèce – l’humanité pourtant réputée une, indivisible, insécable… Tentons cependant de trouver, envers et contre tout, une prise sur la violence indicible de ce rapport, de ce jeu de forces adverses, en deux énoncés :
- La stratégie de la domination, dans sa relation avec l’enjeu racial et « spécique » serait aujourd’hui celle-ci : faire toute leur place aux Obama, dans les rangs du patriarcat, et renvoyer d’autant plus inflexiblement les Nafissatou Diallo à leur condition de femme immigrée, de plébéienne, d’espèce pauvre en droits.
- Un DSK, membre de l’oligarchie mondialisée, n’a pas besoin de mentir sur son passé lorsqu’il entre aux Etats-Unis pour prendre ses fonctions de directeur du FMI. Mme Diallo, elle, doit prendre quelques libertés avec la vérité, si elle veut y obtenir l’asile. Ce qui, au rebond, va permettre de la disqualifier comme « menteuse » lorsqu’elle entre en conflit avec le précédent. Toute la violence invisible, inarticulable de la relation asymétrique entre les uns et les autres est là : les demandeurs d’asile, c’est bien connu, « arrangent » et « pimentent » leurs histoires de vie – afin de se mettre en conformité avec les réquisits de l’administration des pays où ils demandent à être accueillis. Mais cette « règle » cachée les prend dans un double lien : « menteurs » par obligation, ils deviennent des suspects. Les maîtres, eux, qui comme chacun sait, ne mentent jamais, sont des citoyens, des ayants-droit dotés d’une impeccable constitution morale. Rien de plus simple alors peur eux que de tirer des traites sur cet avantage structurel dès lors qu’un scandale surgit à propos de la manière dont ils s’y prennent pour rétablir cette sorte d’Ancien régime rampant que l’on voit prospérer tous les jours sous nos yeux. Est-ce un hasard si l’affaire DSK nous est apparue comme un plagiat – une minable paraphrase de l’épisode fameux par lequel s’inaugure la carrière scandaleuse du Marquis de Sade – « l’Affaire d’Arcueil » ?
Alain Brossat
Maîtres et serviteurs – nouvelle donne ? / 16 octobre 2011
Texte publié sur Ici et ailleurs
servantjosephlosey.jpg

Maîtres et serviteurs – nouvelle donne ? (1) / Alain Brossat

Au commencement, il y a comme souvent dans une argumentation philosophique, cet axiome, que je pose : pour nous autres humains vivant en société, la vie commune, c’est aussi la vie divisée. La division (et donc le conflit) ne surviennent pas comme la conséquence directe ou indirecte de telle ou telle décision, action, enchaînement de causes et d’effets – elle est au contraire le « déjà-là » , non pas comme origine mais comme sans origine – ce que je nomme l’immémorial. Et cet immémorial est, pour nous et parmi nous, comme une institution qui nous structure comme elle nous assujettit – qui établit la division au cœur de notre condition de sujets, qui fait de nous des sujets traversés – et donc fendus – par la division. Innombrables sont, naturellement, les façons de peupler cette division, de l’animer et lui donner du corps en nommant ses acteurs supposés. Grecs et Perses, hommes et femmes, démocrates et oligarques, Normands et Saxons, catholiques et protestants, aryens et juifs – un gag risqué consisterait à poursuivre ainsi l’énumération pendant la soirée entière, en guise de conférence, avant d’inviter le public à choisir, à la majorité simple, le couple divisé auquel va sa prédilection… Mais la philosophie n’est guère amie, depuis Socrate, de ces appels à la sanction du plus grand nombre sur un enjeu de pensée. Je soutiendrai donc que la figure-mère de la division, celle qui s’établit au fondement de toute approche politique de la division, comme fait et comme question, est celle qui se nomme dans les termes de la relation entre le maître et le serviteur – le maître et le serviteur comme couple divisé. La nomenclature à laquelle je recours ici est, je serai le premier à l’admettre, assez fragile, plastique. Longtemps, la bien connue Dialektik du Herr et du Knecht selon Hegel, a été faussement traduite en français par « dialectique du maître et de l’esclave », avant que de plus récentes et plus précises traductions rectifient : dialectique du maître et du serviteur. Mais, en allemand moderne, le mot Herr veut dire aussi bien d’autres choses que « maître », tout comme Knecht peut se traduire aussi bien par « valet », comme dans le titre de la pièce de Brecht – Maître Puntila et son valet Matti. Sans oublier que, littéralement, celui qui sert (dienen) se dira plutôt, aujourd’hui, Diener que Knecht, un mot dans lequel s’entend très fort la relation de subalternité, la soumission (au maître), dans une relation de type féodal… Tout ceci n’étant mentionné qu’à une seule fin : préciser qu’il ne s’agit pas d’entendre ici le maître et le serviteur comme des essences fixes et immuables, mais plutôt de présenter la relation sans cesse reconduite, réintensifiée dans laquelle est en question la « maîtrise » de l’un et, non pas la servitude ni la condition serve, mais la position du serviteur de l’autre sont en question en tant que figure transhistorique de la conflictualité politique, c’est-à-dire, au fond, de la vie politique. J’ai essayé de montrer dans un essai paru il y a quelques années, le Serviteur et son maître – essai sur le sentiment plébéien, comment, à l’orée de notre modernité, la dispute qui oppose le serviteur au maître, dans le théâtre de Beaumarchais, dans Jacques le fataliste, constitue le creuset d’une épreuve de force dont l’égalité est l’enjeu. Le plébéien, serviteur devenu ingouvernable et raisonneur intarissable, apparaît comme le héraut d’une démocratie de combat qui ne doit rien à la sagesse des bons législateurs ou à la solidité de ses institutions et tout à l’énergie alliée à l’intelligence stratégique et à la maîtrise du discours manifestées par ce domestique sorti de son rôle, hors de ses gonds… Avec Figaro, avec Jacques, naît une lignée dont les éclats et l’ironie corrosive vont jalonner, de relais en relais, jusqu’à la pièce de Brecht susmentionnée et au delà (The Servant de Joseph Losey) notre modernité politique pour en dévoiler les équivoques et les mensonges.
Je voudrais maintenant essayer de réfléchir, à partir de ces belles scènes, contemporaines des Lumières, sur ce qu’il advient de la relation entre le maître et le serviteur, entre les serviteurs et leurs maîtres dans la déjà assez longue durée de notre modernité, un topos qui nous inclut encore et nous traverse, même si, nous allons le voir, des « époques » ou des « régimes » distincts peuvent y être identifiés. L’axiome posé au début est donc toujours là, comme un principe actif : la division maître(s)-serviteurs(s) demeure un opérateur d’intelligibilité politique, dans ce monde (ou cette époque) même où, comme le dit Agamben, la fantasmagorie de la « classe moyenne planétaire » repousse toujours davantage l’évidence de la persistance de la lutte des classes et tente d’imposer l’idéologie anomique de l’Un indivisé, informe – mais sauvé du régime de l’affrontement perpétuel. En même temps, l’intuition que nous avons du présent nous suggère que quelque chose d’essentiel s’est déplacé, dans la relation des maîtres aux serviteurs, des serviteurs aux maîtres, voire que cette relation aurait changé de régime. Après tout, les Figaro, les Jacques se font rares, tout se passant comme si le secret de ce thymos, cet enthousiasme du serviteur qui, sans violence, ruine les prétentions immémoriales du maître, dépouille la maîtrise de toute consistance, tout en mettant les rieurs de son côté, tout se passe donc comme si ce secret s’était perdu. Mais à quoi donc imputer cette grosse fatigue, cette perte du sens de la répartie qui semble s’être abattus sur les serviteurs d’aujourd’hui ?
L’hypothèse sur laquelle j’aimerais travailler ici suppose la mise en œuvre du couple proximité/éloignement. Il est bien évident, si l’on revient à Figaro et Jacques, que l’un des facteurs, si ce n’est le facteur premier, qui nourrit leur remarquable capacité d’évider la maîtrise – au point qu’à la fin de Jacques le fataliste, le maître finit par énoncer sur le ton de la plaisanterie, mais au fond très sérieusement, que son serviteur est son maître – c’est qu’ils vivent et s’activent, « au service » de leur maître, dans la proximité immédiate et même dans l’intimité de celui-ci. Figaro n’ignore rien des amours et des affaires de son maître, il est son confident et son homme de confiance autant et davantage que son domestique. Leur extrême proximité, dans un même espace, l’étroitesse de leurs liens et cela même qui les rend totalement interdépendants et nourrit l’intrigue « croisée » du Mariage de Figaro. Dans le même sens, Jacques, engagé dans une dispute perpétuelle avec le maître à propos du sens ultime des choses comme des détails les plus triviaux de l’existence, est bien davantage qu’un serviteur, il est l’intelligence pratique du maître, comme cela apparaît au grand jour lors de l’épisode où le maître, laissé à lui-même, se fait voler son cheval et se montre incapable de reprendre pied dans la réalité, alors même que Jacques, se sort avec brio de tout un enchaînement de mauvais pas… Aussi bien chez Beaumarchais que chez Diderot, le maître et le serviteur sont pris dans une relation de complémentarité conflictuelle : l’inégalité des conditions est l’objet de leur dispute inépuisable, mais aucun des pôles de cette relation ne saurait exister sans l’autre, il n’y a pas, derrière ce binôme de sombre histoire d’asservissement, de lutte à mort des consciences et du reste, ce qui est déjà là, de toute éternité, c’est le couple maître/serviteur ; et, si le premier a évidemment besoin du second pour voyager, accéder à ses plaisirs ou entrer dans une passionnante discussion sur tel sujet futile ou sérieux, le second a tout autant besoin du premier pour vérifier, dans la confrontation, sa qualité d’homme à part entière et faire toutes sortes de « démonstrations » dont l’enjeu est, constamment, l’égalité.
On a là, avec ce topos littéraire, mais dont on identifierait déjà la grande forme par exemple dans le Turcaret de Lesage, une approche au fond essentiellement politique et frappée, chez Beaumarchais et Diderot, au coin de ce qu’il est convenu d’appeler l’optimisme des Lumières, une approche de la question de la proximité entre maîtres et serviteurs sur laquelle je voudrais m’arrêter plus longuement maintenant. Je crois que nous avons beaucoup de mal à concevoir aujourd’hui tout ce qu’impliquait, en termes de mode de vie, de subjectivités, de perception du monde humain, de discours public (etc.) la forme sensible, pratique que prenait naguère encore la division du monde en maîtres et serviteurs – celle qui a prévalu sous nos latitudes, en gros, jusqu’à la Première, voire la Seconde Guerre mondiale(s). Je veux parler du fait que, si l’on met la classe ouvrière et la toute petite paysannerie à part, le monde social était vraiment divisé en serveurs et servis, même la toute petite-bourgeoisie avait des servantes, des bonnes, le moindre paysan propriétaire avait un ou des domestiques, des valets de ferme, et la domesticité était une espèce sociale infiniment diverse, traversée par toutes sortes de sous-espèces et de hiérarchies – ainsi que le montre superbement un film comme la Règle du jeu ( Renoir, 1939). Je dis ici « serveurs et servis » pour mettre l’accent sur le caractère décisif, en termes culturels et politiques, en termes de mœurs et de civilisation, en termes de gestes, de la forme de division que je veux faire apparaître ici – et qui est cela, précisément, que nous avons si vite, trop vite, oublié : dans ce monde que nous avons « perdu » ( même si, dans le nôtre, les « belles personnes » ont encore souvent des chauffeurs), être du bon côté de la barrière sociale, faire partie de la société à proprement parler, au sens traditionnel et non sociologique du mot, cela signifiait être servi : donc, avoir à sa disposition et comme tout naturellement, un certain nombre de truchements dont le rôle et la fonction étaient d’effectuer quantité de gestes ou d’opérations dont il était exclu par convention que vous les réalisiez vous-mêmes – au point d’ailleurs qu’il était à peu près inimaginable pour l’espèce des servis qu’ils pussent les effectuer sans ce recours au serveur. Ces gestes et opérations sont innombrables et variables, j’en énumère, pêle-mêle quelques uns : se lever, se coucher, s’habiller, manger (s’approvisionner, cuisiner, servir, desservir…), se chausser, se laver, entretenir sa garde-robe, laver ses vêtements, s’occuper de son intérieur, ranger, évacuer ses excréments, éduquer les enfants, etc., etc. Ces gestes supposent, davantage encore que la proximité, des formes de promiscuité et parfois d’intimité entre maîtres et serviteurs. Sans vouloir tomber dans d’inutiles provocations scatologiques, je voudrais insister ici sur l’importance de la merde comme élément symbolique de cette promiscuité. Ce n’est au fond que depuis un peu plus d’un demi-siècle que la part d’humanité à laquelle nous appartenons est devenue autonome dans l’administration, si l’on peut dire, de ses fonctions organiques – ceci grâce à l’invention des toilettes équipées de chasses d’eau. Jusqu’alors, la domesticité avait cette sorte de connaissance particulièrement intime et triviale de ses maîtres via notamment ces pots de chambre et autres seaux hygiéniques qu’il lui fallait transporter, vider et nettoyer, notamment, le matin, lorsque les chambres étaient faites. Les excréments, la merde et l’urine, entraient littéralement en composition dans la relation des serviteurs aux maîtres et ils dotaient les premiers, la domesticité, d’une connaissance intime des seconds par le côté le plus bas, le plus grossier, le plus organique – celui où les éventuelles prétentions des maîtres à représenter une espèce substantiellement et intrinsèquement supérieure à celle des serviteurs pouvaient être aisément dissoute dans cet élément « organique » – le partage de la merde comme principe d’égalisation des conditions et argument dans la lutte du serviteur contre le préjugé « spécique ». Aujourd’hui et par le plus grand des contrastes avec cette topographie rapidement dessinée, même le plus haut dignitaire de l’Etat, même le plus extravagant des milliardaires en dollars est seul et autonome face à ses fonctions organiques. Tout au plus, son raffinement et son appartenance au patriciat planétaire se manifesteront-ils par la possession d’un WC japonais multifonctions, généralement de marque Toto, un appareillage dont, nous, Européens, pouvons difficilement imaginer le raffinement… Je me suis étendu un peu sur cet exemple vaguement scabreux pour illustrer mon argument, mais j’aurais aussi bien pu insister sur d’autres figures, plus attendues. Il est notamment bien connu que durant tout cet âge « classique », si l’on veut, de la relation maître-serviteur, le premier a une fâcheuse tendance à lutiner le serviteur lorsque celui-ci se trouve être une femme, et à l’engrosser au passage. Autant, comme l’a montré Alain Boureau, le « droit de cuissage » (dont Beaumarchais, dans le Mariage de Figaro, tire le meilleur parti) est un mythe, une production culturelle davantage qu’une réalité historique, autant la promiscuité sexuelle entre le maître « bourgeois » et fille du peuple faisant office de domestique, servante, gouvernante, cuisinière dans son foyer est, tout au long du XIX° et de la première moitié du XX° siècle, une réalité massive et irrécusable. Même Marx, féroce critique de l’hypocrisie de la morale bourgeoise, se trouva impitoyablement assigné à la place du maître dès lors qu’il fit un enfant à la bonne et dont il ne songea jamais à assumer la paternité… Ce topos inépuisable, comme en témoigne le roman, le feuilleton, le cinéma… est intéressant pour notre propos, car il démontre la parfaite compatibilité, dans cette relation, entre promiscuité sexuelle et absence de véritable intimité affective, sentimentale, morale. Le maître assume ici le rôle du prédateur sexuel, dans le cadre d’une économie domestique qui accorde tacitement toute sa place à ce type de « prélèvement » – et nullement dans celui de l’amant ou moins encore de l’amoureux. La « petite bonne » engrossée à seize ans par le bourgeois quadragénaire, au reste bon époux, bon père de famille et bon catholique, remplit ici au fond une fonction classiquement aristotélicienne de « moyen » et non de fin, truchement du plaisir de son maître, comme elle le fait lorsqu’elle le sert à table, lave son linge, s’occupe de ses enfants, etc.
On a donc là, très sommairement esquissé, un état de la civilisation dans lequel toute une partie variable, minoritaire, mais dotée d’un « capital social » fort, les patriciens, les possédants, les couches supérieures de la société, n’a accès au monde et au « réel », dans toutes sortes de dimensions pratiques de l’existence, que par le biais, l’intermédiaire, la médiation d’hommes et de femmes-moyens, en général, plutôt que simples « instruments » vivants. La relation qui se trouve ainsi nouée entre les premiers et les seconds est plus complexe qu’il n’y paraît : certes, l’horizon de ceux qui servent est l’hétéronomie et la subalternité, donc une certaine forme d’état de minorité, ce qui est la raison pour laquelle, soit noté en passant, un certain nombre d’acteurs très radicaux de la Révolution française était hostile à l’attribution du droit de vote aux domestiques et aux gens de maison – puisque, littéralement, ils ne s’appartiennent pas. Mais, d’un autre côté, motif magnifiquement « mis en philosophie » (comme on dit « mis en musique ») par Hegel dans la dialectique du Herr et du Knecht, motif central aussi bien dans les œuvres de Beaumarchais et Diderot déjà mentionné, le serviteur tient sa revanche dès lors qu’il est celui sans l’intervention duquel le maître n’a pas accès au « monde réel » dans toutes sortes de domaines de la vie quotidienne ; dès lors, pourrait-on dire, dans certaines situations (celle du roman de Diderot, par exemple, ou bien dans la fiction imaginée par Joseph Losey – The Servant) dès lors que le serviteur « fonctionne » comme le « principe de réalité » du maître. Le serviteur retrouve dès lors dans cette position quelque chose comme une puissance seconde, et ceci au cœur de la subalternité même, au cœur de l’hétéronomie même. Cette puissance seconde, c’est celle qu’expérimente avec une sorte de satisfaction ironique Jacques face au désarroi du maître incapable d’effectuer les mouvements les plus simples dans la vie courante sans le secours de son serviteur ; c’est celle que découvre Matti chaque fois que son maître est saoul et doit être tiré d’un mauvais pas ou reconduit chez lui. Cette puissance se trouve naturellement renouvelée dans les sociétés modernes du fait que le serviteur y est, contrairement à l’esclave ou au serf, un travailleur libre, et doté de ce fait de la capacité de quitter le maître si la relation qui les lie lui devient insupportable – ce que fait d’ailleurs Matti à la fin de la pièce de Brecht.
C’est ici, je crois, que se situe le point d’inflexion entre la figure traditionnelle de la relation maître-serviteur et celle qui tend aujourd’hui à s’imposer. Ce n’est pas seulement le serviteur qui découvre, à l’expérience du service aux formes multiples auquel il se trouve astreint, les lignes de fuite qui s’ouvrent à lui hors de la pure et simple condition de subalternité et de la position d’hétéronomie – le capital dont le dote sa situation charnière entre le maître et le monde, bien davantage, donc, que celle d’un pur moyen ou instrument « entre les mains » du maître. C’est ce dernier aussi qui va découvrir dans la durée et à l’épreuve de sa relation avec le (les) serviteur(s) combien il est tombé dans la dépendance de celui/ceux-ci et combien, du coup, il se trouve à la merci de l’évolution de leurs dispositions, de leur rétivité, de leurs contre-conduites. Dans les sociétés modernes, du fait de l’expérience historique, notamment celle des soulèvements et des révolutions, la caste des maîtres ne peut conserver l’illusion selon laquelle ceux qui les servent et auxquels ils commandent seraient destinés de par leur nature propre à leur être soumis. Ils savent que ce n’est pas un décret de la nature mais une violence spécifique, instituée qui établit la partition entre les uns et les autres. Ils savent donc qu’il y a quelque chose d’inéluctable dans les différentes formes de conduites de résistance et de désaffection qui se manifestent dans le camp des serviteurs ; car au fond ceux-ci, à défaut de pouvoir désormais être considérés comme une espèce naturelle, doivent être pris au sérieux comme espèce dangereuse, dans leur appartenance aux « classes dangereuses », dans leur immanence historique, politique.
Alain Brossat
Maîtres et serviteurs – nouvelle donne ? / 16 octobre 2011
Texte publié sur Ici et ailleurs
theservantjosephlosey.jpg




boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle