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Deux guerres en guerre / Philippe Roy

Ce qui m’a frappé tout d’abord lors de ces journées du 7 au 11 janvier est que ceux qui sont descendus dans la rue avaient comme point commun de s’être sentis attaqués. C’est pourquoi les rassemblements dans la rue ont donné lieu à des marches de victimes par compassion : des marches blanches (signifiant aussi qu’y était représenté l’étalon majoritaire : les blancs). L’intensité d’identification affective fut assez élevée puisqu’on a entendu dire que c’était la France ou le coeur de la démocratie ou plus largement nos valeurs (dont la liberté d’expression et la laïcité devenaient les représentantes suprêmes) qui étaient attaqués. L’intensité de l’identification fut proportionnelle à son extension (un grand nombre de personnes s’y reconnaissaient). Tout cela culmina avec le fameux « je suis Charlie ». Cet énoncé recouvrant deux composantes de cette identification compassionnelle. Celle-ci supposait en effet que chair soit donnée à une identité commune  : chacun s’est vu comme ces individus de Charlie Hebdo et par sérialité comme les autres victimes (dont celles de l’hyper-cacher) ou alors, plus minoritairement, on s’identifia aux dessinateurs car on apprécie ce qu’ils sont et font. Et, deuxième composante, « Charlie » donnait un nom propre à ce qu’est fondamentalement cette identité, intensifiant l’identification : c’est notre liberté d’expression qui a été attaquée. « Charlie » apportait la chair et le nom propre aux concepts de liberté d’expression, de France, de démocratie, de laïcité etc. Les idées prenaient corps, de pures et belles idées montées sur pattes. Enfin, comme les logiciens le savent, un concept à grande extension est faible en compréhension. On ne s’étonnera pas alors que la liberté d’expression veuille seulement dire s’exprimer librement, la France être français, la démocratie voter, la laïcité ne pas être fanatique etc. Je m’exprime librement, je suis français, je vote, je ne suis pas fanatique donc je suis Charlie. Pur est Charlie comme blanche est la marche.

Dois-je être montré du doigt si je dis que je ne me suis pas senti attaqué ? Car il n’allait pas de soi pour moi de m’identifier affectivement à des personnes simplement parce que je me vois en partie comme eux et je n’avais aucune affection particulière pour les dessinateurs de Charlie Hebdo et leurs combats (revue que je n’ai jamais achetée). J’ai toujours en tête l’idée de Hobbes que la compassion est égoïste (je dirais plutôt qu’elle peut l’être) : je suis affecté car je me dis que cela pourrait m’arriver, je ne me mets pas à la place de la victime, je prends sa place (1). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est plus rare pour un grand nombre d’Européens d’avoir de la compassion pour les migrants qui traversent au risque de leur vie la Méditerranée (ou simplement au regard de leurs conditions de vie) étant donné que cela ne peut pas leur arriver. Compassion plus rare aussi en lien avec des actes autrement plus sanglants (2000 morts) qui se sont passés au même moment, début janvier, au Nigéria, perpétrés par le groupe islamiste plus radical « Boko Haram ». Car les Nigérians ne vivent pas comme nous contrairement aux Américains du 11 septembre (à ce moment là nous étions tous des Américains, on ne peut pas mieux dire).

Je trouvais par ailleurs que dire que notre liberté d’expression, ou même la liberté, avaient été attaquées était un raccourci suspect pour qualifier ce qui s’était passé. Je voudrais bien en effet que l’on m’explique ce que veut dire, pris au pied de la lettre, « attaquer la liberté d’expression » ? Les frères Kouachi n’ont pas attaqué la liberté d’expression en général, d’autant plus que la liberté d’expression n’est jamais totale, toujours encadrée par des lois, c’est plus un problème d’Etat qui peut donc plus ou moins la réduire ou en faire des usages différenciés (écoutons Mr Valls s’exprimer librement sur les Roms…). Ce pourquoi il faut poser ces questions dans le cadre d’un Etat (qu’il soit le nôtre ou islamiste) et entendre alors aussi qu’il peut y avoir des problèmes quand certains dépassent les limites (comme lorsqu’on se fait insulter). Les frères Kouachi ont attaqué ceux qui exprimaient certaines idées symbolisées par des dessins qui offensaient ce qu’ils sont (des musulmans). A ce titre ils sont donc animés de la même volonté que ceux qui les attaqueraient en justice. Le chef d’accusation se faisant dans notre droit au nom d’une incitation à la haine ou d’un possible trouble de l’ordre public (c’est ce qu’ont d’ailleurs prouvé ces événements…). C’est ce qu’avaient fait des associations musulmanes, qui n’ont pas eu gain de cause. Je cite un extrait du jugement de la chambre de la presse et des libertés : « attendu qu’ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal Charlie Hebdo, apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans ; que les limites admissibles de la liberté d’expression n’ont donc pas été dépassées ». Le jugement peut paraître oblique, voire tordu, car les journalistes de Charlie Hebdo se présentent bien comme des combattants contre les religions. Il est suggéré ailleurs dans ce jugement que si les caricatures avaient été exposées sous forme d’affiches ou si le journal avait été lu par un très grand nombre de gens, le jugement aurait été autre car la visibilité accrue aurait été une offense et une menace pour l’ordre public. On peut alors s’étonner que le tirage à plusieurs millions d’exemplaires du numéro de Charlie Hebdo post-attentats, montrant le prophète dans une posture des plus ambigües (Le prophète porte une pancarte « Je suis Charlie », et au-dessus de lui est écrit « tout est pardonné »), ait été autorisé…

Préciser que la liberté d’expression est ici celle du droit au blasphème ne change rien à l’affaire, on n’a pas le droit de blasphémer outrageusement. On peut imaginer l’outrage que serait une gigantesque affiche sur le parvis de Notre-Dame de Paris montrant le christ ou le pape en train d’enculer un enfant (2) (au moment où les affaires de pédophilie se multiplient dans le clergé), peut-être même y aurait-il scandale en couverture de Charlie Hebdo. (3) Dire que notre liberté d’expression (en général…) a été attaquée, a au fond pour principale fonction de rallier sous un signifiant maître et pur (la liberté…) ceux qui se sont sentis attaqués par d’impurs musulmans (la hâte qu’il y a eu à demander aux musulmans français de montrer patte blanche, « dites-nous que vous êtes Charlie », en dit long sur l’impureté présupposée…). Ce fut donc un enjeu d’effet de signifiant et non de signifié puisque la liberté d’expression fut refusée à ceux qui voulaient exprimer autre chose, mais tout autant librement, sur ces événements (pensons à la minute de silence obligatoire…). Il aurait été plus juste de condamner les tueurs pour la raison qu’ils se sont faits justice eux-mêmes (ne respectant pas la justice française qui avait autorisé la publication des caricatures de Mahomet). Mais cela aurait été moins porteur.

La sanglante et sidérante attaque des frères Kouachi n’était donc pas dirigée contre la liberté d’expression en tant que telle, d’autant plus qu’elle fut délibérément conjointe à celle d’Amédy Coulibali qui ne visait pas des journalistes. Coulibali, en s’en prenant à des Juifs, a manifesté la charge politique des attentats (en tant que représentants d’Israël), qu’il affirme dans sa vidéo et dans son entretien avec BFM TV. Les trois se revendiquent du réseau Al-Qaida et donc d’une guerre qui dépasse le cadre national. Mais les trois sont aussi français. Une question se pose donc : qu’est-ce qui a rendu possible que trois français commettent ce genre d’acte contre leurs compatriotes au nom d’un réseau qui s’oppose à la France et plus largement à la communauté internationale ? Est-ce que leur haine de la politique extérieure de la France est en rapport avec celle de sa politique intérieure ? Beaucoup de réponses à cette question tendent à distendre ce rapport, prétextant que leur exclusion sociale (délinquance, prison) a été le terreau pour la manipulation mentale par des idéologues islamistes comme elle pourrait l’être par n’importe qui d’autre, par exemple des gourous de sectes ou des mafias. C’est leur faiblesse, voire même selon certains, leur bêtise, leur connerie qui les ont amenés à ces dérives. Ou selon une version plus soft, sociologisante, c’est la société qui en les excluant les a rendu fragiles. Là encore, le rapport n’est pas marqué entre les haines, sinon pour dire que c’est la haine intérieure qui nourrit celle de la politique extérieure de la France. Ce pourquoi on omet souvent de rappeler que ces attentats sont tournés contre une France vue à et de l’extérieur, problème de politique étrangère et non intérieure.

Je voudrais donc poser le problème autrement. Il ne s’agirait pas de penser qu’une haine est cause de l’autre, mais l’indiscernabilité des objets qui les causent, en tant qu’ils le font sous un même rapport (d’où des haines d’une même espèce). Pour cela, je voudrais montrer qu’un certain rapport entre Al-Qaida et la France (et la communauté internationale) est du même ordre que celui de ces trois français avec et dans leur pays. La France est donc l’objet qui entretient un même rapport avec chacun d’eux (je ne dis qu’il n’y a qu’un seul rapport mais un même rapport). Ce rapport la France l’a donc encore en tant qu’appartenant à la communauté international. Comme la définit Spinoza, une haine est l’affect lié au rapport entre deux corps qui ne se composent pas (et veulent même se détruire) accompagné de l’idée d’une cause extérieure (son objet). (4) Elle pourra être retrouvée chez un autre corps qui est non-composé sous le même rapport avec le même objet. Ces haines ont donc en commun d’être associées à un même objet, sous un même rapport. Ce ne sont pas exactement les même haines du point de vue de l’affect (5) mais ce sont les mêmes du point de vue de l’idée-objet qui les cause (ce pourquoi elles sont d’une même espèce) (6). Disons-le tout de suite, le rapport avec la France est un rapport militaro-policier.

Plaçons-nous tout d’abord du côté de la politique extérieure. Ce n’est pas vraiment à une guerre à laquelle nous avons affaire de la part de la communauté internationale mais aux opérations d’une police mondiale. Il faudrait faire toute l’histoire de la mise en oeuvre de cette police qui a succédé à la colonisation (celle-ci l’enveloppait déjà) mais il m’importe surtout de souligner que l’islamisme dit radical s’est développé par opposition à cette police néo-colonisatrice. Cette néo-colonisation ne passant plus par la conquête de territoires (et encore, pensons à Israël ou à la Russie) mais par celle de services, de marchés (tels l’armement, le pétrole, le gaz). Or cela supposait aussi une colonisation des conduites, un « vivre à l’occidental » pour assurer un milieu de conduction économique. C’est « ce qui fera craindre au jeune Oussama Ben Laden, et à d’autres la réalisation effective d’une dissolution de la société traditionnelle » (7). La police mondiale a pour but de permettre, d’interdire, de gérer la circulation de flux financiers, de biens et de services. L’exemple patent est la guerre du Golfe (du Koweit), pour permettre une certaine circulation du pétrole, et l’embargo qui a suivi pour interdire l’arrivée de certains flux de biens et financiers en Irak. Cette police gère aussi la circulation des hommes (pensons à Frontex) et elle favorise au maximum la mise en place de processus démocratiques, dont l’organisation des élections est le rouage essentiel, pour que ces pays soient plus perméables à la gestion de circulation des flux susnommés. Les « ennemis » de la démocratie sont donc moins les autocrates que les pouvoirs nationalistes ou théocratiques (qui cherchent à se tabler sur les lois révélés de Dieu), ces deux types de pouvoir pouvant ne faire qu’un. Faut-il rappeler la relative bonne entente de la communauté internationale avec la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte de Moubarak (et maintenant du maréchal Sissi), la Lybie de Kadhafi, la famille royale d’Arabie saoudite (8), etc. Il est toujours possible de négocier avec quelqu’un qui veut garder le pouvoir (on l’aide à le conserver en échange d’arrangements pour que circulent certains flux), moins avec celui qui refuse l’internationalisation et encore moins de négocier avec Dieu….C’est pourquoi les autocrates s’opposent avec la communauté internationale aux islamistes (pas seulement Al-Qaida, mais aussi le Front islamique du salut (FIS), les Frères musulmans, le Hamas, l’Etat Islamiste etc.). Quand et comme ils le peuvent, ils leur refusent d’avoir une force politique légale et contribuent alors à la radicalisation de l’islamisme. Comme l’écrit François Burgat : « Les partis privés d’existence ou d’accès à la scène politique légale représentent dans leur immense majorité le tronc central du courant islamiste. Les régimes leur substituent des « partenaires » oppositionnels préfabriqués pour les besoins de la mise en scène d’un « pluralisme » destiné avant tout à crédibiliser, à l’étranger une démocratie de façade. Refusant de payer le prix de l’existence de véritables mécanismes de représentation, c’est à la répression que recourent ces régimes pour affronter les tensions nées inévitablement de cette profonde dichotomie entre le réel et l’institutionnel »(9). Les régimes autocratiques allant même parfois jusqu’à criminaliser certains mouvements islamistes en montant eux-mêmes des actions terroristes qu’ils leur imputeront. Exemplaire a été le cas algérien. Alors qu’en janvier 1992 ont été annulées les élections gagnées par le Front islamique du salut (FIS) à cause de la multiplication de leurs actes terroristes ignobles dont tous les médias et chefs d’Etat de la communauté internationale ont parlé, il est apparu en 2004 une autre version, bien moins médiatisée. François Burgat écrit : « Et lorsque, en 2004, dans Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats les journalistes Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, au terme d’une collecte particulièrement riche, ont étalé les preuves de l’implication massive et systématique de l’armée, confirmant à quel point, insoupçonné jusqu’alors, la stigmatisation unilatérale des « terroristes islamistes » était éloignée de la réalité, le silence médiatique et politique est devenu particulièrement troublant » (10). A l’islamisme participent donc aussi ceux qui le dénoncent. « A mesure que les régimes autoritaires arabes vont se rapprocher du « camp occidental » pour assurer leur survie, ils vont durcir leur répression de « leurs » mouvements islamistes nationaux. [...] Et ils vont ainsi contribuer à nourrir, à l’échelle mondiale, une diaspora qui sera l’un des viviers de la dérive radicale de la « génération Al-Qaida ».» (11) Cette diaspora fortifiant le projet de fonder un Etat islamiste (12).

Au fond, les islamistes ne sont pas des ennemis mais plutôt des éléments nuisibles pour la communauté internationale. Ce pourquoi celle-ci se réclame plus de la justice ou de la morale, tant Nietzsche nous a appris que derrière le Bien et le Mal se profile ce qui est bon ou mauvais pour le corps communautaire, ce qui est assimilable ou non. C’est pourquoi j’ai proposé de parler de membrane sélective pour ce corps communautaire (13). On sait quel usage l’administration Bush a fait de cette catégorie du Mal avec ses airs de shérif du monde. Et c’est bien à la police qu’est conférée la fonction du maintien de l’ordre, de veiller à l’élimination des nuisances, des Etats-voyous… Veiller signifiant sur-veiller. La police se doit d’anticiper tout ce qui pourrait donner lieu à un événement nuisible, elle est préventive. On ne s’étonnera pas de l’apparition du syntagme de guerre préventive. Or ce type de guerre est aussi mené par la police nationale dans les banlieues où la proportion d’individus dangereux, de voyous, de racaille inassimilables serait la plus importante. D’où une présence disproportionnée de la police en ces lieux, une sur-veillance qui se redouble par une sur-médiatisation. Dans son enquête de terrain sur la police française, Didier Fassin note au sujet d’un événement parmi tant d’autres : « La disproportion des moyens utilisés au regard des interpellations à mener et leur exhibition spectaculaire dans les médias avaient à l’évidence moins pour objet de protéger la police que de produire un double effet : d’une part, terroriser les habitants de ces quartiers, vis-à-vis desquels on faisait une démonstration de force en les plaçant spectaculairement en état de siège, même si ce n’était que pour quelques heures; d’autre part, impressionner la population du pays, à laquelle on laissait penser que seule une expédition quasi militaire pouvait rétablir l’autorité de l’Etat sur des territoires menaçant de lui échapper.» (14) On constate ici l’indiscernabilité suggérée par Didier Fassin entre police et expédition militaire. Or, qui n’a pas vu lors de ces événements de début janvier 2015 que la police nationale était une armée policière : 88 000 policiers furent dépêchés pour traquer les frères Kouachi.

L’armée est policière à l’échelle du monde comme la police est une armée à l’échelle d’un pays, d’un quartier. La guerre est policière. Didier Fassin toujours, attire notre attention sur tout ce lexique de la guerre dans le champ policier depuis les années 2000: guerre contre la délinquance, guerre sans merci contre la criminalité, guerre contre les trafiquants, guerre aux bandes violentes. Il conclut : « La question sociale se transforme en question martiale. La politique des cités devient une politique de la guerre ». (15) Cela culmine alors avec la guerre contre le terrorisme qui est moins une guerre contre des ennemis, c’est une lutte contre le fait de pouvoir mourir, alors même que nous sommes entre nous et normalement immunisés, n’importe quand, n’importe où : lutte avec un virus invisible. Ce virus terroriste ayant comme spécificité d’être suicidaire, kamikaze, martyr… puisque, s’il est islamiste, sa vie n’est que la coque mortelle de l’immortalité de Dieu. Il ressemble plus à un virus informatique qui détruit l’ordinateur en se détruisant lui-même. Or, si l’intrusion du terroriste ne doit pas être vue, il importe, pour lui, qu’à l’inverse ses effets soient bien visibles. L’acte terroriste fait surgir ce qu’on ne voit pas arriver. Terrible chose dans un monde où on veut tout voir, tout anticiper. Et on a pu s’en rendre compte après les attentats dont je parle : un des objectifs de la retransmission télé-visée de la chasse aux terroristes fut de restaurer au plus vite le pouvoir de la visibilité.

Le rapprochement des haines contre la France à l’échelle nationale et internationale se comprend donc par cette identité de rapport militaro-policier de corps immunisés appartenant à la membrane mondiale et de corps inassimilables. D’autant plus que les individus qui sont policés en France sont souvent issus de familles venant de pays colonisés ou néo-colonisés, policés par l’Occident. Ils sont en grande partie de religion musulmane (d’où la stigmatisation dont cette religion est victime en France et le racisme). Si les « Charlie » se sont sentis attaqués, si la membrane est descendue dans la rue, il faut donc dire que, depuis plus longtemps, c’est aussi le cas des trois terroristes. Leur attaque est une contre-attaque. Contre-attaque de Coulibaly qui tue une femme, Clarissa Jean-Philippe, qui a ses yeux représente la police (n’oublions pas que le 20 décembre 2014 il y eu un attentat commis par un jeune islamiste français, Bertrand Nzoahabonayo, contre le commissariat de police de Joué-lès-Tours). Ce pourquoi, en retour, on a bien entendu dire, ce qui était plutôt inavouable jusqu’à présent : je suis, nous sommes la police… allant dans le sens de leur contre-attaque. Il faut enfin insister sur un autre point identifiant les rapports militaro-policiers à l’échelle du pays et à l’échelle mondiale. Les camps de prisonniers de la guerre policière mondiale comme les prisons nationales sont des lieux qui amplifient voire produisent les haines (d’où la récidive en France). L’Etat Islamiste a pris consistance dans le camp américain de Bucca en Irak. Au point qu’on serait tenté de reprendre pour les camps la théorie de Foucault au sujet des prisons. Celles-ci en produisant de la délinquance justifient les interventions et la présence policières, les camps n’ont-ils pas pour fonction de préparer les opérations de police mondiale en produisant de l’islamisme ? Enfin, notons que les prisons nationales sont aussi des lieux où se croisent les exclus de chaque échelle, rapprochant encore plus leur haine, l’amplifiant. Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly ont fait la rencontre décisive d’un islamiste (Djamel Beghal) (16) à Fleury-Mérogis…

On ne manquera pas de m’objecter que si ce sont ces haines qui ont rendu possible ces gestes hyper-violents, il n’y a que trois individus parmi tous qui sont passés à l’acte, ce qui prouve que le facteur essentiel réside plutôt dans leur personnalité. Je répondrais alors que c’est mal entendre ce que veut dire « rendre possible ». Cela ne pose pas de problème à quiconque, de dire qu’il est normal de limiter la vitesse sur la route car une grande vitesse rend possible un accident, alors même qu’une grande partie de ceux qui font des excès de vitesse n’ont pas d’accident. Il importe plutôt de se dire que nous sommes à présent dans une situation politique qui rend possible ce type d’attentat, en quoi elle est désastreuse. Par ailleurs, je ne veux pas dire non plus que tout attentat islamiste relève de cette condition de possibilité, de même que tout accident ne provient pas d’un excès de vitesse. Les analyses de risque de facture biopolitique, constamment produites pour la classe moyenne de la population lui seraient-elles réservées ? Le tri biopolitique est-il aussi tri des méthodes d’analyse ? Dira-t-on alors que l’analyse des conditions de possibilité ne doit pas nous faire oublier l’horreur des actes ? Que des attentats tuent est malheureusement normal et je préférerais que tout cela ne soit pas arrivé. C’est la raison pour laquelle je m’efforce de comprendre ce qui arrive et comment nous en sommes arrivés là, pourquoi cette guerre ? Mais qu’on ne compte pas sur moi pour m’écrier : cela n’aurait jamais dû arriver ! Pourquoi la police n’a-t-elle pas plus surveillé ces individus dangereux ! Il ne devrait rien nous arriver, à nous, si purs, si innocents ! Nous sommes comme ces enfants victimes de pédophiles. Il paraît d’ailleurs que les premières marches blanches ont commencé avec l’affaire Dutroux en Belgique. A prendre l’innocence comme modèle on se condamne à penser comme des Bisounours. C’est loin d’être une blague. Regardez-bien sur les images des défilés de janvier, on y brandissait des pancartes : Bisounours vaincra ! J’ai été assez stupéfait par la puérilité de beaucoup de manifestants, du bas degré de réflexion politique. Car telle est la loi des marches blanches : tu marches, tu es blême, tu as peur, parfois tu pleures ou tu cries ta colère mais tu fermes ta gueule, puisque de tout façon il n’y a rien à dire de plus.

J’estime donc que les grands cortèges de janvier ont déroulé derrière eux un tapis rouge pour les hommes de gouvernement, puisque faits du même bois. Les marches blanches sont des ré-actions gouvernementales, elles réactivent. La peur appelant la protection, le gouvernement a donc déclaré partir en guerre contre le terrorisme. Le problème est qu’il ne fait que rajouter une couche policière à celle qui a rendu possible les attentats. Il en rajoute une couche. N’est-ce pas déjà ce qu’avait fait l’administration Bush après le 11 septembre 2001 ? Et n’est-ce pas ce qui a rendu encore plus possible des attentats, comme celui qui vient d’arriver ? Faut-il se mettre en rang derrière le gouvernement pour combattre ensemble le terrorisme sous la bannière d’une belle unité nationale ou d’un beau sursaut républicain ? Le dernier du genre étant celui du 21 avril 2002. Résultat : on annonce maintenant une Le Pen au pouvoir…Faut-il attendre que la communauté internationale change son fusil d’épaule et s’oppose avec autant de virulence aux attaques d’Israël qu’elle le fait avec les islamistes ? (Rappelons sa non condamnation d’Israël lors des attaques de 2014 à Gaza en été puis en hiver.) On en appelle aussi à la culture, au service civique, aux enseignants qui devront encore plus inculquer les valeurs républicaines (même les imams devront le faire…), sous forme de discussions unilatérales… Les récalcitrants seront alors repérés. Les fichiers scolaires feront cause commune avec les fichiers de police et la liberté d’expression n’aura que la place que lui laissera la loi sur le renseignement. Et gare à ceux qui ne disent pas qu’ils aiment la France !

En face du militaro-policier se dressent les soldats de Dieu. A la différence des premiers ils ont déclaré la guerre à des ennemis bien identifiés et non à un virus (terrorisme). Il faut ici revenir à la distinction foucaldienne : à la gouvernementalité mondiale s’opposent des pouvoirs de souveraineté divine qui identifient les ennemis auxquels ils sont hostiles (Carl Schmitt). Les islamistes déclarent la guerre à « l’alliance judéo-croisée menée par les Etats-Unis » (17). Le terme d’ennemi et la désignation de leurs noms sont constamment employés. Al-Zawahiri l’affirme ouvertement : « Pour se mettre en branle, les masses ont besoin [...] d’un ennemi bien défini envers lequel diriger leurs coups » (18). Et on note chez eux des pratiques de mise au ban comme dans toute souveraineté (Agamben) : le takfiri est l’homo sacer des islamistes. Il s’agit moins de cerner l’inassimilable pour le tenir à distance (voire en le laissant mourir) que de supprimer celui qui se désassimile du corps identitaire, celui qui n’est pas assez identique pour donner corps à Dieu. C’est sûrement cette composante identitaire forte qui peut attirer ceux qui ne sont que des différences négligeables dans la membrane. Par ailleurs, l’acte monstrueux fait aussi la différence entre police et souveraineté, d’un côté on cache, on minimise toujours la violence, de l’autre on exhibe des actes monstrueux (égorgements, massacres « spectaculaires » par leur horreur) pour montrer qui est le souverain et faire peur à ceux qui voudraient s’y opposer.

Guerre contre le terrorisme d’un côté, guerre contre l’alliance judéo-croisée de l’autre, faut-il choisir sa guerre ? Mais ce sont des guerres qui se rendent possible mutuellement, faire le choix d’une guerre c’est continuer l’autre. Ce ne sont pas deux camps mais deux gestes (de gouvernementalité et de souveraineté) qui veulent persévérer dans leur être en persévérant chez ceux qui en sont les porteurs. Au regard du désastre, il s’agirait alors de s’en détourner en soutenant ou produisant tout nouveau geste politique émancipateur. Ils existent déjà. Ils ont alors en commun de n’être compatibles ni avec la gouvernementalité, ni avec la souveraineté. Du côté de Kobané dans la région du Rojava il a été montré que l’on peut à la fois ne pas être subordonné à la gouvernementalité mondiale et combattre les islamistes, tout en déployant une politique émancipatrice (19). On ne sortira pas des deux guerres, cette mauvaise guerre, sans produire en nous ce qui n’y répond pas. Il est de bonne guerre de vouloir repartir du bon pied pour se remettre en marche. Mais cela suppose de faire attention à la marche quand on descend dans la rue : ça peut être casse-gueule.
Philippe Roy
Deux guerres en guerre / 2015

Photo : Mécanoscope

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1 « La douleur éprouvée face au malheur d’autrui est la pitié ; elle vient de ce que l’on imagine qu’un malheur semblable pourrait nous arriver. » Thomas Hobbes, Léviathan, Editions Gallimard, 2000, p. 135.
2 Pardons pour la vulgarité mais c’est la loi du genre.
3 Rappelons ici l’outrage qu’a été pour les chrétiens, le film blasphématoire de Martin Scorsese, La Dernière Tentation du Christ, donnant lieu à un attentat à l’Espace Saint-Michel de Paris en 1988 et à une annulation par Jack Lang des subventions du film. Attentat qui, on le soulignera en passant, n’a pas fait descendre des millions de personnes dans la rue.
4 « La Haine n’est rien d’autre qu’une Tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. » Spinoza, Ethique, Editions de l’Eclat, 2007, traduction Robert Misrahi, III, scolie de la proposition 13, p. 168. Précisons qu’il y a tristesse quand notre puissance d’agir diminue, quand on rencontre un corps qui ne se compose pas avec nous, voire qui nous décompose sous un certain rapport.
5 « Un affect quelconque, chez un individu donné, se distingue autant de l’affect d’un autre individu que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre », Spinoza, Ibid., III, Proposition 57, p. 203.
6 « Puisque l’Amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, et la Haine une Tristesse qu’accompagne aussi l’idée d’une cause extérieure, cette Joie et cette Tristesse seront une espèce d’Amour et une espèce de Haine.» Spinoza, Ibid, III, scolie de la proposition 30, p. 180. Je souligne.
7 Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, Paris, PUF, 2008, p. 15.
8 C’est cette bonne entente contraire à une véritable théocratie que Ben Laden reproche au pouvoir en Arabie saoudite : « En raison de la soumission du régime saoudien envers les Etats-Unis et de son alliance avec eux, un grand péché contre l’islam est commis puisque le gouvernement des hommes a remplacé celui de Dieu, alors que l’on devrait gouverner uniquement selon la loi révélée ». Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 59.
9 François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, Paris, Editions La Découverte, 2005, p. 57.
10 Ibid,. p. 175.
11 L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, op.cit., p. 89.
12 Ce projet n’est pas nouveau, il a germé en prison, en Egypte, chez Ayman al-Zawahiri, le penseur des attentats du 11 septembre 2001.
13 Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes. L’Harmattan, 2012.
14 Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Editions du Seuil, 2015, pp. 72-73.
15 Ibid., op.cit., pp. 70-71.
16 Celui-ci ayant été condamné pour un projet d’attentat contre l’ambassade des Etats-Unis en France, en quoi on retrouve ici une figure de la transposition d’une guerre extérieure à l’intérieur.
17 C’est ainsi que s’exprime Ayman al-Zawahiri. Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 303.
18 Ibid., p. 307.
19 « La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux — même très lumineux — issus de la tragédie de la révolution syrienne. Après avoir chassé les agents du régime d’Assad en 2011 et malgré l’hostilité de la quasi-totalité de ses voisins, le Rojava a non seulement maintenu son indépendance mais développe une expérience démocratique remarquable. Des assemblées populaires ont été créées comme organe absolu de prise de décisions, des conseils ont été choisis soigneusement en tenant compte de l’équilibre ethnique (dans chaque commune, par exemple, les trois responsables principaux doivent inclure un Kurde, un Arabe et un chrétien assyrien ou arménien, et au moins un des trois doit être une femme), il y a des conseils de femmes et de jeunes, et, en écho remarquable au mouvement Mujeres Libres (Femmes libres) d’Espagne, la milice « YJA Star » (l’Union des femmes libres, star fait ici référence à la déesse mésopotamienne Ishtar), une armée de femmes qui a effectué une grande partie des opérations de combat contre les forces de l’État islamique. » David Graeber, Pourquoi le monde ignore-t-il les kurdes révolutionnaires en Syrie ?  publié dans The Guardian, 8 octobre 2004.

Richard Seymour : «David Cameron incarne un libéralisme post-thatchérien» / Thomas Cantaloube / Mediapart

L’élection britannique du 7 mai se joue autour de deux enjeux : la participation des nationalistes écossais à une coalition avec les travaillistes (et donc la reconnaissance tacite que le Royaume-Uni peut éclater) et la réputation de compétence économique de l’équipe Cameron. Lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir en 2010, dans la foulée de la crise financière de 2008 et de l’essoufflement de treize années de gouvernance travailliste, les conservateurs de David Cameron ont désigné leurs prédécesseurs comme responsables de la mauvaise passe économique, pour avoir, selon eux, « dépensé sans compter ».
Cette mise en cause a servi de justification à des politiques d’austérité assez sévères, qui ont sauvagement taillé dans les dépenses sociales. Mais, en 2012, le redémarrage économique promis n’étant toujours pas au rendez-vous, le gouvernement a assoupli sa politique d’austérité. Et, en 2014, l’économie britannique a commencé à redresser le nez (même si la plupart des études économiques indiquent qu’en raison de ces politiques, la Grande-Bretagne a perdu au moins 5 points de PIB et que les emplois créés sont des temps partiels ou des emplois de services très mal payés).
Aujourd’hui, David Cameron fait donc campagne sur sa compétence économique et la petite étincelle aperçue depuis un an, en promettant de poursuivre les politiques d’austérité. Les Tories ont d’ores et déjà annoncé qu’ils entendaient couper 16 milliards d’euros par an dans les budgets sociaux. Les travaillistes promettent eux aussi de poursuivre la lutte contre le déficit budgétaire, tout en disant vouloir revenir sur certaines coupes dans les allocations sociales. Le très respecté et très indépendant Institute for fiscal studies a publié une étude soulignant les conséquences sociales probables de ces mesures qui, pour l’essentiel, restent très floues.
Nous avons interrogé Richard Seymour, brillant économiste de gauche, ancien membre du Socialist Workers Party, auteur de plusieurs ouvrages et d’un blog très suivi (« La tombe de Lénine »), pour avoir son avis sur cette question économique au centre de l’élection.

Comment qualifieriez-vous les cinq années du mandat de David Cameron ?

Richard Seymour. Je dirais qu’il s’agit d’un libéralisme post-thatchérien. L’époque du thatchérisme agressif est terminée, elle s’est achevée en 1989-90. Après cette période, tous les partis se sont rassemblés autour du consensus thatchérien de l’État néolibéral. Le parti conservateur a essayé de s’éloigner d’un programme de droite dure, nationaliste, eurosceptique et raciste. Le thatchérisme était un mélange complexe d’économie néolibérale, de nationalisme politique et d’autoritarisme. Les thatchériens les plus traditionnels voulaient poursuivre cette voie-là. Ils ont essayé en 2001 et 2005, mais ils ne sont pas parvenus à remporter l’élection où ils ont rassemblé à peine plus de 30 % des voix.
David Cameron, lui, s’est fait élire à la tête du parti conservateur en tant que libéral qui accepte le consensus multiculturel des années Blair. C’est-à-dire qu’en plus de son côté libéral, il a accepté les fondamentaux du « New Labour » de Tony Blair : le multiculturalisme et les dépenses publiques. Jusqu’à la crise financière de 2008, les conservateurs promettaient de maintenir le niveau de dépenses publiques des travaillistes.
Quand les conservateurs sont arrivés en tête de l’élection de 2010, ils n’avaient pas la majorité. Ils se sont donc alliés aux libéraux-démocrates pour former le gouvernement. Cela a conduit les dirigeants des deux partis à se couper de leur base. Les conservateurs ont cessé de se préoccuper de leur base de la classe moyenne inférieure et ils ont fait passer des lois favorables aux libertés civiles comme le droit d’asile ou le mariage homosexuel, pour faire plaisir aux lib-dems (libéraux-démocrates).
Dans le même temps, ils ont mis en place des politiques d’austérité agressives. Le résultat de cela, c’est que leur base populaire de droite s’est réfugiée chez UKIP (le mouvement conservateur anti-européen et désormais xénophobe). Voilà donc le gouvernement que nous avons depuis quatre ans : un gouvernement libéral post-thatchérien qui promeut l’austérité ; une forme concentrée de gestion par les élites, très à l’aise avec les financiers, les chefs d’entreprise et les fonctionnaires.

David Cameron a-t-il poursuivi la volonté de Margaret Thatcher, et à un certain niveau celle de Blair, de se débarrasser de l’État providence ?

Je pense que l’objectif n’a jamais été de se débarrasser de l’État providence mais de le restructurer dans une direction autoritaire. C’est une tendance générale au sein de la plupart des démocraties capitalistes, qui vise à transformer un État providence basé sur la citoyenneté en un État providence moralisateur. Avec la baisse des ressources économiques et la compétition pour l’emploi, l’État providence se structure autour d’une question morale : est-ce que vous méritez ce que vous obtenez ? C’est un terreau fertile pour le ressentiment. Beaucoup de gens, n’obtenant pas ce qui leur est dû en raison des politiques d’austérité budgétaire, regardent autour d’eux et trouvent par exemple des gens qui boivent ou qui fument et ils se disent : ces gens ne devraient pas obtenir de l’argent de l’État pour s’acheter de l’alcool ou des cigarettes ! Cela conduit à un discours moralisateur sur qui peut obtenir des aides sociales ou pas.
Du point de vue économique, cela matérialise la doctrine néolibérale de la compétition. Pour les conservateurs, l’État providence introduit une culture de dépendance qui éloigne les gens du cycle du travail, de l’investissement et de la prise de risques. C’est pour cela qu’ils ont créé avec les travaillistes sous Blair, les programmes de « workfare », où il faut travailler pour toucher ses allocations chômage.

Les conservateurs sont arrivés au pouvoir en 2010 avec un programme d’austérité. Au bout de deux ans, comme cela ne produisait pas les effets escomptés, ils l’ont assoupli et l’économie est un peu repartie. Mais aujourd’hui, ils proposent de nouveau un programme d’austérité pour cette élection.

L’idée qu’une politique d’austérité puisse faire redémarrer l’économie est un mythe. À chaque fois que des politiques d’austérité ont été appliquées, la croissance s’est arrêtée. Mais ces politiques conduisent aussi à l’affaiblissement des syndicats, à la baisse du coût du travail et donc à une baisse du coût de l’investissement pour les entreprises. Après quelques années, on relâche les cordons de l’austérité et un nouveau cycle d’investissements démarre. Mais sur une nouvelle base, où l’on fait davantage de profit avec les investissements. Le but de l’austérité est donc de restaurer des profits pour les entreprises dans un système devenu de moins en moins rentable et de moins en moins dynamique.
Ce que les conservateurs ont fait a donc marché, de leur point de vue. Ils voulaient réformer le service public afin d’éliminer les derniers restes de « collectivisme ». Ils s’en sont donc spécialement pris au NHS [National Health Service – ndlr], le système de santé auquel ils ont fait beaucoup de dégâts. Un des véritables enjeux de cette élection, c’est la privatisation ou non du NHS. Ils disent toujours qu’ils veulent réduire la taille du gouvernement, mais si l’on regarde, depuis les années 1980, cela n’arrive jamais. C’est normal : plus on taille dans les budgets de l’État, plus on essaie de rationaliser et plus l’économie devient dysfonctionnelle, et l’État doit intervenir. On l’a vu avec les faillites bancaires et on le voit bien en période de récession puisqu’il faut payer plus d’allocations chômage, plus de dépenses d’infrastructures, etc.
Les conservateurs ne peuvent pas vraiment réduire la taille de l’État, mais par contre, ils peuvent s’attaquer aux mécanismes de redistribution et privatiser des services gouvernementaux. C’est ce qu’a fait le gouvernement de David Cameron en privatisant des pans entiers du gouvernement : le NHS, mais aussi l’éducation ou la gestion des allocations sociales.

Mais ne pensez-vous pas qu’avec la réforme du NHS le gouvernement est tombé sur un os, car une majorité de Britanniques n’en veulent pas ? Ils veulent garder le NHS tel qu’il existe.

Certes, mais le gouvernement a quand même entamé son processus de privatisation. Il faut bien admettre que quand ce gouvernement est arrivé au pouvoir, certains aspects de sa politique d’austérité étaient très populaires. Après la crise financière, les gens étaient d’humeur punitive. Or punir les pauvres fait malheureusement partie de la culture britannique. À gauche, nous espérions que ces privatisations, en particulier celle du NHS, mobiliseraient les gens. En 2011, il y a eu des manifestations très importantes, mais elles étaient particulièrement prévisibles : les gens ont manifesté une journée avant de rentrer chez eux.
Les manifestations en défense du service public se sont achevées sur un compromis du type de celui qu’auraient proposé les travaillistes. Le gouvernement n’a donc rencontré aucune opposition sérieuse. Malheureusement, une grande partie du mécontentement populaire s’est transformé en populisme de droite qui a bénéficié à UKIP.

Ed Miliband, le leader du parti travailliste, s’est fait élire à la tête de son parti grâce aux syndicats. S’est-il pour autant éloigné du blairisme ?

Si l’on oublie la politique d’austérité qu’il veut poursuivre, son discours est marginalement plus à gauche que celui de Blair. Il veut limiter les dépenses énergétiques, il promet un contrôle des loyers, il veut taxer les expatriés fiscaux… Ce ne sont pas des mesures extrêmement significatives – rien que le FMI refuserait – mais cela donne un discours plus à gauche que sous Tony Blair.
Mais il y a également un mouvement rétrograde sous Miliband. Avec Blair, une partie des travaillistes étaient pro-immigration, pro-européens, internationalistes. Il existait aussi une aile, minoritaire, qui était autoritaire et un peu raciste. Sous Miliband, on a assisté à la fusion entre cette aile et une autre, qui promouvait l’esprit communautaire : cela a produit cet enfant bâtard qu’est le « Blue labour ». Ils veulent rétablir une définition de la solidarité autour de valeurs comme la foi, le drapeau et la famille. Miliband s’est détaché d’eux lorsqu’ils ont commencé à déraper, mais cela fait partie de son idée de retrouver une nouvelle synthèse entre la gauche et la droite qui soit différente de celle de Blair.

Est-ce que, dans le cas d’une coalition des travaillistes avec les partis nationalistes écossais et gallois, ces derniers pourraient tirer le Labour vers la gauche ?

Initialement, ces partis nationalistes étaient plutôt modérés. Ils séduisaient les classes moyennes de l’Écosse et du pays de Galles qui avaient le sentiment que, après la fin de l’empire, le Royaume-Uni s’effondrait. Depuis les années 1990, ces partis se sont retrouvés à la gauche des travaillistes. Cela est dû au fait que les travaillistes se sont droitisés. Mais c’est aussi parce que leur base sociale s’est diversifiée, et ils ont su attirer les déçus du travaillisme. Quant aux Verts, ils sont devenus très à gauche. Avec ces trois partis (nationalistes écossais et gallois et Verts), Miliband pourrait construire une sorte de coalition arc-en-ciel, mais il a déjà prévenu qu’ils ne participeraient pas au gouvernement. C’est le résultat le plus probable de l’élection, mais cela produira un gouvernement très instable.
Les nationalistes écossais et gallois alliés aux Verts s’opposeront probablement aux politiques d’austérité, mais cela n’aura aucun impact sur les travaillistes qui feront passer ce genre de mesures avec les conservateurs. Néanmoins, si les travaillistes ne veulent pas suivre le chemin du Pasok, ils devront prendre en compte ces alliés de gauche et leur faire quelques concessions.

Publié sur Mediapart le 6 mai 2015

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L’Etoffe et la peau / Ange Pieraggi

Gilles Deleuze.
Claire Tencin C’est pour cela que tu tiens tant à la distinction entre le close-up et l’insert ? Parce que le visage serait piégé par la psychologie ? Il me semble que tu pointais ce détail, dans un de tes articles… Ce point sur lequel tu disais que pour Deleuze, Close-up et Insert  ont la même fonction qui est d’exprimer l’affect… quelle différence fais-tu entre Close-up et Insert ?

Ange Pieraggi Cette distinction est un détail auquel je tiens. Mais c’est évidemment un détail face à l’ampleur des champs que laboure Deleuze. Le Close-up, le terme anglais le dit bien, c’est l’enfermement d’une image. Le visage est enfermé, close, mais up, au dessus… juste au dessus de la face. Il est donc bien à même d’exprimer des affects, des « mouvements de l’âme », qui viennent se concentrer là sur la face. Donc avec le Close-up on saisit les affects à la surface, et même un peu au dessus… up.
Le vocabulaire du cinéma anglais (comme quoi, les anglais ont un rapport au corps singulier qui me touche), parle d’Insert pour les autres parties du corps saisies en gros plan. Et le mot le dit bien : avec l’Insert on rentre presqu’à l’intérieur de l’image. L’Insert sur la main est un thème qui me paraît plus intéressant à cet effet. Pourquoi ? Parce que le cadrage sur une main articule deux textures : la peau, mais aussi le vêtement d’où cette main jaillit. Or l’opposition de deux notions, on le sait, permet d’exprimer du sens (si on dit blanc, on produit du sens en l’opposant  à noir…). Mais, et c’est là que c’est intrigant, et que le trouble s’installe…  C’est que ces deux notions de peau et d’étoffe sont très proches. Elles ont des rapports de similarité. Il ne s’agit pas de ressemblance, mais d’une vague parenté. Leur similarité est très bien rapportée par le terme de tissu qui s’applique aussi bien à l’une qu’à l’autre. Donc, le sens qui avait amorcé sa dynamique, (générée par l’opposition, le paradigme…), voit  son expression comme entravée, retenue dans les similitudes qui traversent ces deux textures. Avec l’Insert, on est retenu dans l’image, à la surface toujours, mais un degré au dessous du up, du Close-up. On est in, Insert, dans les plis de l’image. C’est ce trouble là qui m’intéresse… Et faire des tableaux dont l’exprimé est à ce point captif de la figuration, ça crée une inquiétude qui échappe à la lecture traditionnelle de la peinture. La forme reste lisible, mais la dynamique est plutôt celle d’une involution que celle d’une expression proprement dite. La forme est comme renvoyée à l’informel des plis, tout en étant néanmoins reconnaissable. Je comprends le malaise qui saisit les spectateurs…
Un degré au dessus de la face et on est dans le close-up. Un degré au dessous, et on est dans les plis qui filent à l’infini… mes tableaux ont donc une respiration très maigre… Une profondeur maigre, Ils n’ont pas de zone de libération, comme on dit en astronautique. L’expression reste captive de la pesanteur organique… Elle tente sa libération à  la surface up du visage, mais est ressaisie par les plis in de l’insert…  dans les plis qui filent à l’infini …

Les plis qui filent à l’infini… de haut en bas dans une verticale qui dévale la surface. C’est visible dans la plupart de tes toiles, mais j’ai le sentiment que c’est plutôt dans les diptyques ou les triptyques que tu affines cette idée. Ce sont des tableaux très étranges. On dirait des doubles, mais il y a comme un décalage infime dans la ressemblance.

Les diptyques, et les triptyques sont conçus pour faire filer une ligne ou un pli d’un tableau à l’autre. Mais l’idée est aussi latente dans les toiles solitaires… Que la ride devienne pli, c’est cette similitude que je voudrais faire sentir. Cette modulation infinie de la chair comme surface plissée.
Les tableaux doubles ou triples sont plus explicites, et plus perturbants… Je vais partir d’une définition, celle de la ressemblance.  La ressemblance a un patron, c’est le modèle…  dont le tableau ressemblant est la copie. Mes tableaux doubles ou triples ne sont pas le modèle l’un de l’autre : ils sont peints ensemble. Voilà le protocole : les tableaux sont disposés devant moi. Ces tableaux  déterminant des zones identiques, je les peins en même temps. Chaque touche de couleur déposée sur le premier tableau est déposée dans le même mouvement sur le second tableau, comme je te le montre par ce montage, afin de déterminer des zones parfaitement superposables (fig 1). Remarque bien que ces zones ne sont pas ressemblantes : elles ne sont pas le modèle l’une de l’autre puisqu’elles sont peintes ensemble… Pourtant, les tableaux pris indépendamment, se ressemblent. Mais alors, dans quelle mesure? Ils se ressemblent parce que « ce ne sont pas les ressemblances, mais les différences qui se ressemblent ». C’est un mot très pertinent de Claude Levi-Strauss… Et c’est notre regard qui les fait se ressembler… qui cherche le modèle, le patron de l’autre. Mais s’agit-t-il de ressemblance ? Il s’agirait plutôt d’une modulation de l’analogie qui serait comme un glissement d’un tableau vers l’autre. Il s’agit en fait d’une similitude. C’est Foucault qui en donne une belle définition : « La ressemblance comporte une assertion unique : c’est telle chose. La similitude multiplie les affirmations qui dansent ensemble ». Et effectivement, peindre ces tableaux, c’est effectuer une danse. Chaque geste sur la première toile est reproduit de manière similaire sur la toile suivante. Ainsi, d’une toile à l’autre, les touches suivent des lignes qui les emportent plus loin, vers le tableau voisin.
Les peintures unitaires sont en soi déjà perturbantes. Les rides suivent des lignes de devenir : devenir-pli de l’étoffe voisine…, devenir-couleur du trait qui les constitue et qui s’autonomise…
Les polyptiques le sont d’autant plus qu’ils reportent ces devenirs indéfiniment. Face à un gros plan on se trouve devant un ensemble de possibles, mais on ne peut déterminer le déploiement d’aucune action puisque toute perspective est abolie. On reste donc suspendu au stade des virtualités et non des actualités. Avec les polyptiques, on cherche sur le tableau voisin le développement de ces lignes, de ces plis qui butent sur le cadre. Mais le tableau suivant est lui-même un gros-plan. Et s’il reprend le pli d’une zone identique au tableau précédent, c’est pour le faire filer un peu plus loin, sans qu’une perspective ne s’ouvre sur le développement d’une actualisation. Indéfiniment chaque tableau renvoie au voisin…
L’intérêt des polyptiques, c’est que le regard du spectateur, cherchant à déterminer les similitudes,  reconduit le geste du peintre d’un tableau à l’autre, d’un pli à l’autre, d’une touche à l’autre, à la surface… De la lecture en profondeur (d’un spectateur qui chercherait une interprétation psychologique à ces tableaux, et qui en est empêché par le cadrage en gros plan), on passe à un glissement des surfaces l’une sur l’autre…

Néanmoins, dans ces polyptiques, certaines toiles prises individuellement auraient du mal à se soutenir seules. Je veux dire qu’elles ne déterminent pas une forme facilement reconnaissable.  C’est par le glissement de cette forme indistincte sur le tableau voisin que la main peut être recomposée. Je pense par exemple à la toile centrale d’un polyptique de 2002 (fig 2). On dirait que tu cherches les limites de la figuration.

C’est tout à fait ça. Ca pose le problème de l’approche, dans le cadrage. A partir de quelle distance par rapport à l’objet reste-t-on encore dans la figuration ? Si je suis trop proche, la figure disparait au profit d’un ensemble de plis. Et plus près encore, d’un ensemble de touches de couleurs. C’est bien sûr le propos de cette peinture. Mais se pose alors le problème de la forme et de l’informe. C’est un problème qu’a évoqué Bataille dans son petit article de la revue Documents de 1929… Bataille ne disait d’ailleurs pas l’informe, comme un substantif, mais informe comme un adjectif. Il en parlait  comme d’un « terme servant à déclasser ». La perte des limites fait en effet perdre le nom… On atteint l’innommable dont on parlait au début de cet entretien, pour atteindre des zones indéterminées, humaines ou animales aussi bien… des zones neutres. Neuter, en latin, c’est ni l’un ni l’autre. Barthes a fait très beau séminaire sur le Neutre. Il y disait vouloir subvertir le paradigme, qui est cette opposition de deux termes qui articule le sens, et qui donne à la langue un pouvoir de classement (Dire blanc c’est l’opposer à noir), et  chercher une création qu’il appelait neutre, ou degré zéro qui déjouerait ce binarisme… Eh bien, pour évoquer cette subversion, ce déclassement, Barthes a souvent eu recours à l’image du gros plan. Il écrit par exemple « Nicolas de Staël est dans 3 cm2 de Cézanne », où on sent cette perte de repère des formes. Cézanne c’est encore de la figuration, mais si on fait un gros plan sur 3cm2 de l’une de ses toiles, on tombe dans l’abstraction telle qu’on la connait chez de Staël. Barthes reprend cette formulation au moins à cinq reprises dans des textes écrits à des années d’écart. Avec des variantes : parfois, c’est 2 cm2, parfois c’est 5 cm2. Mais l’intéressant c’est que l’on sent cet effet d’approche vers la surface tandis que les formes s’évanouissent…
Eh bien ce degré zéro, c’est un peu ce que je cherche avec les gros plans. Cette surface où les formes tendent au déclassement, à l’indétermination… Surtout dans certains éléments de mes polyptiques où je me permets des décadrages très excentrés, puisque les tableaux voisins peuvent faire le lien avec une forme reconnaissable… Et bien dans ce tableau intermédiaire, qui est à la limite de l’abstraction, forme et fond ne se dégagent pas. C’est comme si le sens restait captif d’une pesanteur matérielle et n’arrivait pas à atteindre sa mise en orbite, pour reprendre une image sur la gravitation dejà évoquée.
C’est aussi pour cela que mes tableaux sont carrés. J’aime l’idée qu’on puisse les voir sans la détermination haut/bas… Ce n’est pas forcément vrai pour tous, mais l’idée qu’on puisse les voir tête-bêche me plait assez…

Je voudrais, puisque nous en parlons depuis un moment, que nous abordions la manière dont tu as abordé l’œuvre de Deleuze, et que tu nous dises comme tu l’as fait pour Artaud et Foucault, comment son travail t’a influencé ?

J’ai longtemps tourné autour de ses livres sans trouver la clef. J’avais suivi quelques cours à Vincennes, au début des années 80, mais ça m’était resté très hermétique. L’ouverture s’est faite lors de la parution de son livre sur Bacon, Logique de la sensation. Il utilisait là des notions étranges dans le discours sur l’art, comme celle de viande, mais surtout celle de Corps sans Organe que j’avais repérée chez Artaud. Deleuze en a fait un concept qu’on retrouve dans toute son œuvre, même s’il a évolué, notamment dans celui de plan d’immanence… Et j’ai été pris… Comme s’il disait mieux que moi ce que je pouvais ressentir à propos du corps. Sans compter tous les domaines auxquels il m’a ouvert. Deleuze, c’est ma plus belle rencontre intellectuelle. Il me sauve toujours. Et il sauve mon désir de peindre qui s’étiole parfois. Le plus intrigant, c’est qu’il sauve de nombreuses personnes très éloignées. Par exemple, s’il parle des anorexiques, celles-ci se reconnaissent dans ses écrits plus que chez des spécialistes qui ont passé leur vie sur le problème. Idem pour les gens qui ont fait du surf… Pareil pour les schizos… Il a produit une œuvre feuilletée. Chacun la saisit à son niveau, sur son plateau. Pour employer une image plus aérienne, c’est comme une symphonie. Certains lisent la ligne de basse, d’autres la ligne mélodique, d’autres le rythme… Lui il propose des écoutes multiples. C’est quelqu’un pour qui j’ai la plus grande admiration. Au point que j’ai écumé les librairies à la recherche des livres et des revues auxquels il a participé. J’ai finalement tout retrouvé, sauf deux textes de jeunesse. Et j’essaie de ne rien rater de ce qui s’écrit sur son œuvre en français.
Je vais confier une anecdote… Je voulais savoir comment naissaient ses concepts. J’ai été jusqu’à   fouiller ses poubelles à la recherche de brouillons… Je n’en ai jamais retrouvé… Je lui ai même écrit, pour le lui dire… Et j’ai confié la lettre à sa gardienne, puisqu’il n’y avait pas de boite à lettre, à son adresse. Quand je suis revenu la semaine suivante, la gardienne m’a dit que Monsieur allait faire quelque chose pour moi… Il n’en a pas eu le temps. Il est mort quelques mois après…

Quel est le livre qui t’a le plus accompagné, celui qui t’a le plus aidé, pour reprendre tes mots ?

Dans tous ses livres, je trouve quelque chose qui me nourrit. Pour les questions que j’aborde en peinture, j’ai retrouvé le gros plan et le visage dans ses livres sur le cinéma, et dans Mille Plateaux… les problèmes sur l’expression du sens,  dans La Logique du Sens, bien sûr… J’avais rencontré le Corps sans Organe dans Logique de la sensation, puis j’ai su qu’il y référait déjà au préalable. On le retrouve dans ses livres suivants puisque c’est un concept qui évolue, et se transforme… En plan de consistance, en planomène, en plan d’immanence… J’aime cette idée que toutes ces mutations procèdent d’Artaud.
La Logique du sens est un livre sur lequel je reviens sans cesse.  Ma pratique de peintre en est à chaque fois dynamisée, et les textes que j’ai écrits y renvoient tous. Deleuze y est encore structuraliste… il n’a pas encore rencontré Guattari. Il réfère encore à la psychanalyse, ce qui en rend certains passages datés. Mais l’ensemble du propos est  magnifique…  C’est un immense plaidoyer pour la surface.
Dans ce livre, Deleuze montre que les Stoïciens ne faisaient pas cette coupure entre les choses et les idées comme le fait le platonisme. Avec eux le sens procède des choses. Il se développe à leur surface comme un exprimé, une brume légère qui les enveloppe… Des créateurs comme Lewis Carroll, à qui ce livre fait une grande place, ont senti cette subversion possible des surfaces par les corps sous-jacents. Alice au Pays des Merveilles commence d’ailleurs dans les profondeurs du terrier et se poursuit avec des personnages de surface, comme le roi et la reine qui sont des cartes sans épaisseur.
A l’opposé, Deleuze montre à quel point Artaud travaille à creuser la surface, pour retrouver la matérialité des mots, étant donné qu’en bon schizo,  il n’arrive pas à faire la jonction avec son propre corps. Mais l’effet du nom Artaud, quoi qu’on dise, ce n’est pas la folie (qui serait l’absence d’œuvre, comme dit Foucault). C’est la signature d’un grand artiste, qui sait qu’il ne peut pas faire l’économie du sens.  Il aurait pu sombrer et se perdre dans le magma de l’infra sens. Mais il connait ces courants souterrains où l’esprit s’égare et risque de ne plus retrouver son oxygène. Alors, après la plongée – mais dans le même mouvement – il opère un retournement pour ramener à la surface le sens tout chargé de matière. Tandis que Lewis Carroll, presque sans se mouiller, part des hauteurs du langage, pour le faire glisser à la surface, où il se frotte aux choses.
L’œuvre d’Artaud est une lutte avec des mots trempés dans la matière des choses, pour renouveler la langue. C’est un combat contre la syntaxe, et contre son nom même…. Quand il se fait appeler le Mômo. On entend le mot-mot qui associerait le sens du mot aux lettres du mot. Comme un mot-valise, qui serait aussi un mot-blanc…
J’aime que Deleuze ait pu écrire, même s’il l’admire, que pour toute l’œuvre de Lewis Carroll, il ne donnerait pas une seule page d’Antonin Artaud. (Il l’écrit, textuellement… page 114, dans Logique du sens… ça je le sais par cœur…). C’est une phrase qui m’a touché… parce qu’Artaud a mis son corps sur la page…

On vient en quelque sorte de faire une boucle. Tu as commencé avec Artaud, et on y revient par Deleuze…C’est peut-être une bonne façon de finir ce dialogue !

… sur un entretien infini…

Ange Pieraggi
L’Étoffe et la peau / 2013
Extrait de l’entretien avec Claire Tencin
Jacques Flament Éditions

Ange Pieraggi
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Sur le Silence qui parle : Pieraggi

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