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L’État français se prépare à une lutte de classe – Stratégie de la violence de Sarkozy / Larry Portis

« Ramener la guerre sur le front intérieur ». C’est un slogan entendu durant toute la période de la guerre au Vietnam. Une formule gagnante, du moins temporairement dans ce qu’elle exprimait et renforçait la combativité de ceux et celles qui contestaient la guerre. L’idée étant que mouvement anti-guerre devait obliger les États-Unis et les autres pays occidentaux industrialisés à confronter en miroir leurs actions impérialistes à l’étranger (1).
En France, cette idée prend un tour surprenant, la guerre est ramenée sur le front intérieur par le président lui-même.
La propension à descendre dans la rue pour combattre les institutions oppressives fait partie d’une longue tradition politique française. C’est encore le cas, mais par ailleurs la répression de l’État fait aussi partie de cette tradition. L’histoire est ponctuée de révoltes et de révolutions, suivies de l’écrasement sanglant des mouvements populaires. Il faut se souvenir de 1789, de 1830, de 1848, de la Commune de 1871 et de 1936. Sans oublier les opérations militaires de « pacification » génocidaires perpétrées contre les populations en Indochine, en Algérie, au Maroc et à Madagascar, qui ont fait des émules parmi d’autres États impérialistes, les États-Unis en tête.
Dans un pays comme la France, qualifié de « laboratoire politique du monde » par Karl Marx, le gouvernement français actuel met les bouchées doubles pour mettre en place un « État policier » dans lequel les forces de répression ne sont pas seulement centralisées, mais militarisées au sens strict du terme. L’État perfectionne le pouvoir policier en gérant les « perturbations civiles » par la militarisation du contrôle de la population.
Pour ce faire, deux modèles servent à cette démarche. Le premier est le Patriot Act étatsunien qui centralise les agences de « renseignement » sous les auspices du Département de sécurité intérieure et efface toute distinction entre une intervention internationale et et le maintien de l’ordre à l’intérieur du pays. Le second est l’organisation des forces de sécurité nationale en Israël où le principe opérationnel est l’occupation d’un territoire hostile.
En juillet 2010, un pas important a été franchi dans cette démarche de centralisation et de militarisation de la police lorsque l’Assemblée nationale a voté une proposition de loi de Nicolas Sarkozy, donnant au ministre de l’Intérieur le contrôle de la gendarmerie, considérée jusque là comme faisant partie de la défense militaire, bien qu’agissant pour le maintien de l’ordre hors des villes. Depuis 1921, la gendarmerie avait en effet le statut de corps militaire spécial disposant d’une sorte d’autonomie ambigüe. Elle n’était pas impliquée dans le contrôle des foules ou dans des opérations militaires, mais faisait partie de l’institution militaire. La gendarmerie jouissait donc en général d’une relative indépendance vis-à-vis des pressions politiques. Depuis les années 1960, la série de films populaires des gendarmes de St Tropez, avec son interprète-vedette Louis De Funès, a donné à la gendarmerie l’image quelque peu folklorique de force de l’ordre la plus respectée en France.
Cette indépendance est à présent sérieusement compromise. Non seulement Sarkozy a proposé qu’un contingent de gendarmes soit envoyé en Afghanistan, mais l’incorporation de la gendarmerie dans la police implique que la distinction entre le service public et la répression de la population n’existe effectivement plus. Il a également institué un système de quotas — ensemble de règles quantitatives — qui pousse la police à arrêter un nombre croissant de personnes.
Les personnes peuvent être maintenues en détention de 24 à 48 heures sans qu’il y ait d’acte d’accusation formel. La garde à vue permet ainsi à la police d’interroger un suspect sans le moindre contrôle. Autrement dit, en l’absence de tout principe d’habeas corpus, la détention est utilisée pour obtenir des confessions ou pour punir ceux et celles qui font preuve de manque de respect à l’égard de l’autorité policière.
Ces dernières années cette pratique de la garde à vue a atteint de telles proportions que des groupes ont été créés pour agir contre cette dérive. 900 000 personnes ont été détenues en garde à vue, sur une population de 65 millions d’habitants. Chiffres qui ont pratiquement doublé par rapport aux années qui ont précédé l’élection de Sarkozy à la présidence, en 2007. Il est fréquent que la police frappe les personnes qui expriment leur indignation lorsqu’elles sont arrêtées ou incarcérées. Ces victimes de brutalités policières sont alors systématiquement accusées d’avoir résisté violemment et injurié les policiers qui déposent plainte contre elles. Les témoins qui protestent subissent fréquemment le même traitement. Dans ses rapports annuels de 2005 et 2009, Amnesty International conclut « qu’actuellement en France les forces de l’ordre bénéficient d’une totale impunité ».
La connection avec Israël est primordiale dans la stratégie de Sarkozy. Sans qu’il y ait de déclaration officielle, le Canard Enchaîné a rapporté des rumeurs provenant des rangs des forces de la sécurité intérieure française révélant que la police nationale israélienne — la Mishtara forte de 26 000 policiers — servirait de modèle pour le contrôle de la population, avec la fusion des pouvoirs policiers, des activités d’espionnage et des opérations contre le terrorisme.
Déjà en 2005, après l’insurrection de certaines banlieues françaises, des experts israéliens en opérations contre les guérillas urbaines seraient venus en France à la demande des autorités, alors que Sarkozy était ministre de l’Intérieur. En juin 2010, des officiers de l’armée israélienne auraient participé à des combats simulés et il était question que leurs homologues français se rendent en Israël pour « s’entrainer au combat en zones urbaines ».
La technologie israélienne offre une autre dimension de cette collaboration bien qu’on considère qu’actuellement la population française ne soit pas prête à accepter certaines des innovations israéliennes. Par exemple le Shofar (nom hébreu pour une trompette fabriquée en corne de bélier), un « canon à bruit » israélien qui émet des sons comparables à ceux d’un avion de combat volant directement au dessus de votre tête (145 dcb) a été rejeté. Le colonel Didier Quenelle du centre d’entraînement de la gendarmerie de St Astier en Dordogne a expliqué à Hacène Belmissous en Janvier 2010 (2) qu’il avait refusé de tester l’engin. Cependant les nouveaux supérieurs de Quenelle ne l’ont pas exclu. « Nous avons conclu que de nombreux manifestants d’âges différents seraient blessés et que la capacité de nos concitoyens à accepter de tels outils semble problématique » a-t-il été noté dans un rapport officiel. Néanmoins, il a été demandé qu’il soit testé et les « balles en caoutchouc » ont été acceptées.
Pourquoi le gouvernement français se prépare t-il à des opérations de combat dans les villes ? En raison des phobies et de l’activisme de Nicolas Sarkozy ? De l’instabilité structurelle de l’économie française et des explosions sociales attendues, après la Grèce, l’Irlande, l’Angleterre… ?
Nicolas Sarkozy a été nommé ministre de l’Intérieur en 2002 et est depuis responsable du maintien de l’ordre. Depuis, la brutalité policière s’est accrue. Il n’est donc pas surprenant que les problèmes de « sécurité » tiennent une place majeure dans sa politique. Ignorant toute critique sur sa responsabilité de la hausse de l’insécurité, il ne cesse d’affirmer que les crimes sont en hausse et que les peines doivent être plus sévères. Quant à son interprétation des protestations à l’encontre des actions policières, il les juge comme irresponsables, au mieux, ou faisant partie de l’insécurité grandissante.

Brève chronique de quelques exploits de Sarkozy
Le 26 Octobre 2005, toujours ministre de l’Intérieur mais déjà en campagne pour l’élection présidentielle, Sarkozy se rend en visite surprise à Argenteuil, dans un commissariat de police. Objectif : montrer son soutien inconditionnel à la police. Harcelé par 200 jeunes habitants, mais protégés par les CRS, il déclare devant des caméras omniprésentes qu’il se débarrassera de la « racaille ». Le terme de racaille s’appliquant évidemment aux jeunes de banlieues à forte concentration de travailleurs immigrés et de leurs enfants.
Le lendemain, à Clichy sous Bois, deux adolescents sont électrocutés en tentant de se dissimuler de la police dans un transformateur électrique. Les policiers prétendirent alors faire une enquête sur des vols, mais n’avoir aucune responsabilité dans la poursuite des adolescents, affirmation contredite par des témoins dont les témoignages furent confirmés par la suite. Les adolescents, qui jouaient au foot, se sont enfuis à l’arrivée des policiers en raison de la peur généralisée de la police et, notamment, des interrogatoires fréquents dont sont victimes les jeunes du quartier. Durant six jours d’émeute, l’affrontement de la police et des habitants fut continuel.
Trois nuits d’émeutes suivent l’élection présidentielle du 6 Mai 2007.
Le 25 novembre 2007, des émeutes éclatent à Villiers le Bel, dans le nord de Paris, après la mort de deux jeunes en mobylette poursuivis et percutés par une voiture de police. Deux nuits de combat entre la police et les jeunes. Il est ensuite prouvé que la police avait menti sur la vitesse de leur véhicule. Environ 100 policiers et pompiers furent blessés après avoir essuyé des tirs provenant des immeubles du quartier. En réponse à ces évènements, le 18 Février 2008, 33 personnes sont arrêtées à l’aube par 1100 policiers de différentes brigades. Les conséquences du raid sont emblématiques en matière de justice. En Juillet 2010, trois des 33 jeunes arrêtés sont condamnés à 3 et 5 ans de prison ferme sur la base du témoignage d’un-e informateur/trice ayant reçu une prime pour sa dénonciation.
Il faut mentionner un paradoxe. Sarkozy a été élu par 54 % des votant-es lors de l’élection de Mai 2007. Et de nombreuses personnes ont voté pour lui en banlieue, croyant que Sarkozy prendrait des mesures pour sécuriser leur quartier. Ce fut le contraire, il est en réalité largement responsable de cette violence et a besoin d’invoquer l’insécurité pour justifier sa politique de la répression et de la régression. Si Sarkozy a perdu de sa popularité auprès de cet électorat, il néanmoins la majorité absolue à l’Assemblée nationale où les lois et les politiques qu’il propose sont approuvées et votées sans discussion.
Pourtant même avant les élections Sarkozy était généralement impopulaire. Après cinq années au ministère de l’Intérieur comme premier flic de France, la plupart des habitants des quartiers pauvres avaient déjà compris. Les 35 % qui ont voté pour lui dans ces quartiers ont certainement contribué à le propulser au sommet de l’État et à être élu. Mais les autres l’excècrent au point que Sarkozy évite se rendre dans ces quartiers par crainte de provoquer des émeutes.
Ceci est maintenant vrai partout en France. Là où se rend Sarkozy, quartier pauvre ou pas, l’endroit qu’il visite est bouclé et inaccessible à la population. Quand la présence d’une foule est nécessaire, des sympathisant-es et des membres de l’UMP sont recruté-es et reçoivent des « invitations » pour franchir les barrages de police ! Les autres, considérés à juste titre comme de potentiels protestataires, sont relégués loin derrière les barrages de police. Matraques et gaz lacrymogènes sont utilisés s’il y a des tentatives pour franchir les barrages.
Les manifestations contre la réforme des retraites en octobre et novembre 2010 ont fourni des preuves supplémentaires de la militarisation du contrôle de la population urbaine. À Lyon, deuxième plus grande ville du pays, on a assisté à des scènes de guérillas urbaines entre des robocops et des adolescents des banlieues venus en découdre avec la police. On estime de 1300 à 1800 le nombre de jeunes, sans distinction de genres, venus rejoindre les dizaines de milliers de manifestant-es protestant contre les réformes. Il semble que le gouvernement ait délibérément provoqué ce genre d’affrontements pour renforcer son contrôle militaire de la population.
À certains moments pendant les manifestations, la police a complètement encerclé la place centrale de Lyon — la Place Bellecour — interdisant aux manifestant-es d’en sortir (3). La technique de boucler des zones est aussi utilisée à Paris et dans d’autres villes à la fin des manifestations. Parfois des personnes bloquées essaient de se réfugier dans les stations de métro et se retrouvent nez à nez avec des CRS qui les y attendent.
La nuit du 24 juin 2010 Sarkozy a fait une visite nocturne surprise dans la ville de St Denis, accompagné de caméras TV. Un jeune noir de 21 ans l’a vu et l’a immédiatement interpellé : « va te faire enculer connard, ici c’est chez moi ! » Les gardes du corps lui ont immédiatement sauté dessus, lui cassant le nez et l’ont arrêté. Le caméraman d’une chaîne de TV publique a également été frappé alors qu’il tentait de filmer la scène.
Il est possible que Sarkozy n’ait pas été mécontent de cet incident. L’insulte du jeune homme noir ayant un nom arabe — comme cela a été révélé par la suite — peut être brandie par Sarkozy comme une preuve supplémentaire que les jeunes habitants des « ghettos » ethniques sont culturellement — si ce n’est « racialement » — des barbares n’ayant aucun respect pour les institutions et leurs représentants. De plus, le jeune homme a publiquement affirmé que son quartier était hors d’atteinte du président français. Aubaine pour Sarkozy qui justifie ainsi sa croisade pour occuper un territoire et créer l’illusion de pacifier la populace.
Et c’est là le point central. Sarkozy et son gouvernement reconceptualisent le territoire de la France en zones occupées et non occupées. Comme d’autres chefs d’État, il a besoin d’une guerre permanente contre un ennemi mal défini mais stigmatisé pour justifier son autorité. Il est significatif que des planificateurs militaires soient actuellement en phase de réévaluer le rôle de l’armée française dans la « Bataille d’Alger » de la fin des années 1950. Longtemps considérée comme un modèle par Israël pour les territoires occupés palestiniens et par les États-Unis en Irak, les leçons de l’occupation meurtrière de la casbah d’Alger sont actuellement considérées positivement par les stratèges pour la France.
Pourquoi et quel est réellement le problème dans les banlieues françaises ? D’après des chiffres publiés en décembre 2010, 43 % de jeunes hommes et 37 % de jeunes femmes vivant dans ces banlieues sont sans emploi. Chiffres qui reflètent le manque de perspectives futures pour toute une population de jeunes de ces banlieues, population stigmatisée, désignée à la vindicte comme « fauteurs de troubles » et utilisée par Sarkozy et ses sbires de bouc émissaire.
En 2002, Sarkozy a mis fin à la présence d’une police de proximité dans les banlieues, dont l’objectif avancé par le gouvernement précédent était d’intégrer les forces de police dans le tissu local et de réduire ainsi les tensions. À l’encontre de cette stratégie, Sarkozy a préféré les « incursions » militaires punitives dans les banlieues ghettoïsées. Vu le résultat, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi.
Larry Portis
l’Etat français se prépare à une lutte de classe / 2010
Publié dans Divergences
A lire également :
Bouffon Imperator / Alain Brossat

De quoi Sarkozy est-il le nom ? / Alain Badiou
A voir et écouter : Badiou / Brossat

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1 Cet article est paru dans la revue étatsunienne Counterpunch le 21 décembre 2010.
2 Cité dans le livre de Belmissous, Opérations Banlieues, 2010
3 Place Bellecour, « zone de guerre » ? in le Monde

Nous sommes tous des voleurs de poules roumains ! (Chimères n°73) / Alain Brossat

« Parasite » est un terme dont la fortune dans les sociétés modernes n’est pas faite pour nous étonner : il déploie en effet ses puissances à l’intersection de plusieurs domaines stratégiques – la politique, la biologie, l’économie sociale, etc. De ce fait même, sa propriété de faire image, de trouver des emplois utiles dans toutes sortes de régimes discursifs et de nourrir les rhétoriques les plus variées se manifeste constamment ; ceci dans des configurations, des séquences et des topographies très diverses. Bref, « parasite » est, davantage qu’un mot d’époque, un terme qui fait époque, un vocable puissant susceptible de se hausser, selon tel ou tel régime discursif, à la dignité du concept, voire de se prêter au jeu de la construction de paradigmes.
Qu’il suffise de le mentionner pour que tout ou presque soit dit : en plus d’une occasion, dans les moments totalitaires mais pas exclusivement, il a suffi qu’un individu ou un groupe soit désigné par le pouvoir comme « parasite » pour qu’il soit virtuellement mort – « parasite » désignant politiquement l’exterminable, l’indigne de vivre, le danger mortel.
Première singularité du terme, donc, employé comme substantif ou adjectif, dans la langue et le discours de la modernité : il met en relation, à la faveur d’une fertile in-distinction (indétermination), plusieurs domaines du vivant : l’humain, l’animal, le végétal. Le grand discours (moderne) de la vie, celui de la biologie, de la médecine notamment, saisit, redéploie et intensifie le vieux terme gréco-romain qui, lui, désignait une figure sociale (celui qui tire sa subsistance d’un mieux nanti), un personnage de la comédie humaine – le parasite, personnage récurrent de la comédie latine.
Au rebond des savoirs modernes, le parasite devient un organisme, animal, plante, qui vit aux dépens d’un ou d’une autre – mais nous verrons combien est susceptible de se diffracter, de s’effriter ce simple « aux dépens ». Cette extension, ce redéploiement du vocable va en décupler les puissances en favorisant toutes sortes de translations, d’échanges, de franchissements de la « barrière des espèces » : bien avant que les rhétoriques totalitaires ne s’emparent du terme, le discours plébéien ou révolutionnaire de la guerre des espèces va, au XIXe siècle, biologiser les représentations politiques et politiser la langue des sciences du vivant en construisant la figure du parasite – capitaliste, bourgeois, rentier qui prospère au détriment du travailleur productif, lui suce le sang, l’affame, etc. Un mot formidablement mobilisateur, mais pour autant, précisément, qu’il animalise l’imagerie politique et balise cet espace de l’affrontement des espèces en lutte ; l’ennemi y est le représentant de la classe adverse comme il est, aussi bien, une sangsue, un ténia – une forme nuisible et abjecte du vivant. La maléfique intelligence (politique) de ce terme est, précisément, dans le discours de la modernité (le parasite de Plaute et Molière est un personnage plein d’expédients et de ressources, une figure joyeuse et divertissante qui fait partie du « tableau » de la société des vivants et dont nul ne songerait à réclamer l’élimination violente), de rendre pensable et opératoire l’élimination nécessaire, requise et salutaire de cette part dégradée et dangereuse de la collectivité des vivants qui subsiste et prospère au détriment de la majorité. Le mot parasite apparaît, dans cet ordre des discours, comme l’opérateur providentiel d’une dégradation (destitution) du vivant humain, permettant d’en nommer sans ciller la séparation requise au nom de l’intérêt supérieur, d’avec le corps commun.
Comme chacun sait, ces opérations destinées à séparer la part du vivant humain dont la vie doit être promue, entretenue et protégée (celle qui est « digne de vivre », en idiome nazi) de celle qui, défectueuse ou parasitaire, défectueuse et parasitaire, le plus souvent, doit être écartée ou éliminée (« indigne de vivre » dans la même Lingua Tertii Imperii) ne sont pas, dans nos sociétés, confinées sur les bords excentrés du système – elles sont une de ses régularités les plus obstinées, il suffit d’ouvrir les journaux d’aujourd’hui pour en avoir la confirmation. En renvoyant le parasite humain, figure d’une typologie sociale, culturelle, raciale, politique, à son peu de valeur sur l’échelle du vivant, ce terme est un formidable facilitateur de solutions extrêmes – l’anesthésiant parfait des scrupules humanitaires…
Le mot parasite est, dans nos sociétés, l’adjuvant rêvé des passages à l’acte les plus destructeurs, il les habille de lin blanc et de probité candide, il est, dans la langue de l’Etat, des redresseurs de torts, des justiciers expéditifs et des policiers consciencieux, le mot magique dont se parent les actions les plus brutales. Dans La lucidité, admirable fable sur l’extinction de la démocratie contemporaine imaginée par José Saramago, c’est un premier ministre frustré par l’avalanche de bulletins blancs qui vient de submerger les urnes lors de la toute récente consultation électorale qui parle ainsi :
« (…) La lutte sera une entreprise ardue et de longue haleine, l’anéantissement de la nouvelle peste blanche exigera du temps et beaucoup d’efforts sans oublier, certes, sans oublier la tête maudite du ténia, cette tête qui se tapit quelque part. Tant que nous n’aurons pas réussi à la débusquer du sein nauséabond de la conspiration, tant que nous ne l’en arracherons pas pour l’exposer à la lumière et la livrer au châtiment qu’elle mérite, ce parasite mortel continuera à multiplier ses anneaux et à miner les forces de la nation, mais nous remporterons la dernière bataille, ma parole et la vôtre seront le gage de cette promesse aujourd’hui et jusqu’à la victoire finale ».
La relation qui s’établit entre rhétorique du parasite et violence promise apparaît, ici comme ailleurs, dans son aveuglante clarté. « Parasite » a été, au XXe siècle, l’un des sésames les plus efficaces de toutes les épurations, les bruyantes comme les silencieuses. La coagulation de sens qui s’opère dans l’emploi politique du terme entre ce qui relève de la satire des mœurs ou d’une critique sociale pratiquement immémoriale et ce qui emprunte au registre récent des sciences du vivant « dope » le terme, en démultiplie les effets, en fait, dans la mêlée des discours, une redoutable machine de guerre. L’indétermination persistante du terme (dans ses usages de combat, encore une fois), inhérente à sa polysémie, le dote d’une très expédiente plasticité : les idéologues nazis peuvent donc développer leur propre discours du parasite indexé sur le critère racial, les suppôts du régime stalinien, eux, vont le déployer sur le versant du naturalisme social – d’un côté le Juif ou le Tzigane comme parasite, de l’autre le koulak, le nepman, etc. Le « grand discours » idéologique du parasite est donc susceptible de se diffracter à l’infini, au gré des situations, des stratégies, des « grammaires » politiques – dans la fable imaginée par José Saramago, on l’a vu, il fait un retour remarqué dans des conditions non-totalitaires par excellence – celles du « pan-démocratisme » à bout de souffle. Mais ce n’est pas la première fois que nous le noterons, avec Ernesto Laclau par exemple : bien souvent, c’est le flou, le vague, l’indétermination d’un mot, d’un syntagme ou d’un énoncé politique qui en programme le succès – plutôt que sa précision, sa distinction et sa clarté.
Dans ses emplois politiques, le mot parasite prospère sur un fond de guerre – de lutte à mort des espèces. Il est un opérateur majeur du processus de zoologisation, de biologisation des discours, des représentations et des pratiques politiques – l’une des pentes le long desquelles l’Histoire du XXe siècle s’est jetée dans l’abîme. C’est, dans ce contexte, un mot dont l’idéologie (si l’on peut s’exprimer ainsi) est parfaitement incohérente : en effet, il a en propre à la fois de rétablir un plan de continuité anomique dans l’ordre du vivant (le Juif comme rat, le koulak comme pou, la chef conspiratrice, chez Saramago, comme ténia…) – ce, donc, à contre-courant d’une tradition philosophique qui va d’Aristote à Kant via Descartes (dixit Derrida), et de mettre en place des taxinomies, des hiérarchies compactes et rigides, destinées à rendre pensable et faisable l’opération d’élimination de l’en-trop « nuisible » et déchu de sa « nationalité humaine », pour parler un peu la langue des Henkersknechte du moment.
Mais, comme plus haut, cette « inconsistance » de l’idéologie politique du parasite est la condition de son succès, de son maniement aisé (la politique a besoin de mots à la fois souples, flous et puissants, d’outils à usage multiples et de dispositifs simples et robustes). Elle va rétablir de la continuité, effranger les bords et les « barrières » dans l’ordre du vivant (le « sous-homme » dégradé au rang de l’animal) non pas en vue de repenser et refonder notre (nous les humains) rapport à l’animal sur des fondements moins violents (comme Derrida et toute une sensibilité contemporaine nous invitent à le faire), mais au contraire pour penser l’extermination, ou, plus précisément, l’amputation par la communauté humaine d’une supposée part parasitaire d’elle-même. Le motif, l’image, la fantasmagorie du parasite sont nichés au creux du grand récit eugéniste de la première modernité, laquelle statue : le salut et la prospérité de la communauté ont un prix – sa séparation d’avec la part défectueuse ou nuisible du vivant susceptible d’entraîner sa dégénérescence. L’immunisation de la communauté, le renforcement de sa qualité (biologique en premier lieu, mais aussi sociale, culturelle et politique) passent donc par cette opération salutaire d’élimination de ce déchet parasitaire. Et c’est cette figure éminemment politique de l’immunisation par amputation qui, après les grands moment totalitaires et les grandes exterminations du XXe siècle, porte le nom même de l’inhumain : désormais, l’immunisation du vivant, humain ou autre, récuse les opérations de tri sélectif et les gestes d’élimination qui en découlent. Ergo la peine de mort est barbare, les corps en déshérence doivent être nourris et soignés (l’humanitaire y pourvoit), les camps accueillent des réfugiés plutôt qu’ils ne sont l’enfer où sont jetés et broyés les déclassés et les réprouvés, le vivant animal doit se voir aussi reconnaître des droits, etc. Une figure d’inclusion sans reste placée sous le signe global du « droit à la vie » refoule avec toujours davantage de rigueur celle des partages requis qui constituait la norme à l’époque antérieure (la première modernité).
Du coup, le discours du parasite, sans pour autant disparaître, tend à devenir flottant, à s’euphémiser, à se masquer, se diffracter : même un Besson, même un Hortefeux se gardent, au temps des surenchères sécuritaires, de désigner expressément et sans détour les Rroms et les sans-papiers dont ils orchestrent la persécution comme des parasites. On tiendrait peut-être là un fil nous conduisant au cœur du labyrinthe de la confusion présente : d’un côté, il y a ce profil vertueux de l’Etat démocratique qui, lorsqu’il entend édifier les enfants des écoles à propos de la barbarie nazie et de l’idéologie antisémite, leur présente des extraits de ce film de propagande terrifiant où le supposé parasitisme juif est illustré par des hordes de rats grouillant dans les égouts. Mais de l’autre, il y a ce pli toujours plus accentué de l’Etat policier, sécuritaire et xénophobe qui, à défaut d’avoir une politique, remet sans relâche en selle la figure du partage salutaire, impérieux, de la séparation brutale d’avec l’indésirable, le dangereux, le fou, l’indigent, l’allogène suspect, etc. Simplement, comme cette séparation ne peut (pour des raisons historiques plutôt que morales) prendre la forme des salutaires exterminations de jadis, le discours du parasite demeure entre deux eaux, affleurant sans cesse ici et là, immense carcasse, charogne putréfiée dérivant sans fin au fil du courant, mais impossible à renflouer vraiment – tant il est vrai que, encore une fois, le parasite, comme mot politique, ça sert avant tout à penser l’extermination.
On va donc assister à la prolifération d’un discours du parasite et du parasitisme en demi-teinte, agencé sur des dispositifs d’amputation « allégés » : le refoulement, l’expulsion, le rejet plutôt que la mise à mort ; plutôt que de parasites, on parlera d’ « en situation irrégulière », d’illégaux, de clandestins ; la neutralité du langage administratif vient masquer la brutalité des pratiques de séparation d’avec l’indésirable, comme la suggestivité de l’expression empruntée à la biologie venait intensifier et exalter les pratiques d’épuration et de nettoyage mises en œuvre par les défenseurs de la pureté du sang.

Déconstruire la fantasmagorie du parasite
La parasitologie, science très respectable, attire notre attention sur le fait que le parasitisme est avant tout une relation entre deux organismes vivants dont les interactions peuvent prendre une forme extrêmement variable : au sens courant, l’organisme parasite vit et prospère au détriment de l’organisme « hôte » ; mais aussi bien, le parasitisme pourra prendre une forme dite « mutualiste » telle que l’un et l’autre organisme en tire parti. Prenons un exemple simple, voire simpliste, qui illustre bien la complexité de la relation parasitaire, son instabilité, sa réversibilité : la sangsue, dont on sait quel imaginaire répulsif et hostile elle nourrit (très belle séquence dans African Queen où l’aventurier endurci et macho de haut vol Charlie Allnutt – Humphrey Bogart -, ayant surmonté toutes les épreuves, perd toutes ses assurances lorsque les sangsues viennent se coller à sa peau…), n’a-t-elle pas longtemps trouvé son utilité en médecine, moyen naturel des salutaires (voire…) saignées ? Autre exemple, tout aussi élémentaire : ces oiseaux qui, le long des fleuves africains, viennent se poser hardiment sur le dos des crocodiles et des hippopotames pour se nourrir des vers et autres insectes incrustés dans leur peau ; salutaires parasites de leurs hôtes, nourris d’autres parasites, néfastes, eux. Le « jeu » parasitaire se complexifie ici, faisant apparaître ses contiguïtés avec la symbiose : lorsque le parasite se nourrit des déchets de son hôte, l’association des deux organismes est profitable à l’un comme à l’autre. On est là, dans le vaste spectre de la relation parasitaire, aux antipodes du mildiou (un champignon) ou du phylloxéra (un puceron) qui ravagent nos vignes et désolent nos campagnes… D’autre part, des éléments de subjectivité humaine entrent nécessairement en compte dans la définition de ce qui sera réputé parasitaire et ne le sera pas : pour le jardinier, il ne fait aucun doute que la sauterelle, la chenille, la limace qui infestent son potager sont des parasites ; mais pas l’abeille, bien sûr, qui butine utilement dans le rosier voisin. Mais qu’en dirait la rose, eût-elle d’aventure voix au chapitre ?
Ce rapide survol de la variabilité des notions du parasite et du parasitisme, telle qu’elle a été redéployée par la biologie et la médecine modernes, suggère toute une série de métamorphoses possibles : en déconstruisant la figure abjecte du parasite construite par la première modernité, en en redéployant les puissances, les potentialités dans le domaine des conduites, des contre-conduites. En ressaisissant par le bon bout le fil de l’animalisation du parasite humain qui, dans les configurations totalitaires ou sous le régime de l’Histoire associée à la terreur, accompagne la brutalisation littéralement infernale des pratiques politiques et guerrières.
Là où se sont retirés, ont perdu leur substance stratégique et leur souffle historique, les grands modèles (politiques) de l’affrontement massif et direct (classe contre classe…), de la bataille ou de l’insurrection qui impose la décision (Clausewitz revisité par Lénine et Trotski), là où la figure de la résistance, orpheline de sa majuscule, est conduite à se redéployer sur un mode non-héroïque, moléculaire davantage que molaire, de nouvelles tactiques, de nouvelles intensités sont appelées à se nouer autour du parasite et du parasitisme – ceci dans l’horizon général d’un indispensable redéploiement général de l’entendement politique.
S’efforcer à devenir un parasite actif de tel ou tel « organisme », mammouth, Moloch ou Léviathan, peut, dans les circonstances présentes (tout autres que l’ « heure des brasiers » que célébrait le lyrisme révolutionnaire des années 1960-70), être un geste de création, un moment de réinvention de la politique – c’est, par exemple, ce que font les activistes de la « Mutuelle des fraudeurs » qui, militant en faveur de la gratuité des transports en commun et se cotisant pour payer les amendes, agissent en parasites conséquents de ces pachydermes glacés que sont la RATP et la SNCF. Faire de l’enseignement de la philosophie tout autre chose que ce qu’en attend le commanditaire de la rue de Grenelle sans franchir la limite qui exposerait le contrevenant à sa mise à pied est une pratique parasitaire active susceptible d’ouvrir un champ dans lequel peut reprendre vigueur le long combat pour l’émancipation. Celui/celle qui s’y essaiera aura d’ailleurs toujours beau jeu d’abriter cette utile expérimentation derrière l’autorité de Diogène, qui, le premier, sut faire de la philosophie non seulement un domaine de vie, mais une activité intrinsèquement parasitaire. Il aura beau jeu, aussi bien, de remarquer alors que se donner un « devenir-parasite », c’est toujours tendre à s’animaliser, pencher vers l’animal – Diogène-le-chien, Diogène vêtu de sa peau de bête !
En fait, si l’on y regarde de près, on s’avise que, sous la ligne de flottaison de la violence du souverain ou de l’Etat moderne, c’est, de Diogène à Boudu ou Bartleby en passant par le Neveu de Rameau, un fil ininterrompu qui court pour célébrer la rétivité joyeuse et inventive du parasite allergique aux hiérarchies, aux disciplines, à l’autocontrainte, moteur du « procès de civilisation » (Norbert Elias). Pour cette raison, les formes de résistance anciennes ou contemporaines qui se déploient sur le versant du parasitisme (vol, coulage, refus de travailler, mendicité…) font toujours revenir le sauvage au cœur du monde civilisé, par quelque biais, elles passent toujours par des conduites d’ensauvagement. Le braconnier, figure littéraire ou cinématographique, en ce premier XXe siècle ou la France se voit encore rurale, en est un bon exemple : le Raboliot de Genevois, le Marceau de Renoir (La Règle du jeu) sont des hommes de la forêt dont l’activité prédatrice et la proximité avec l’animal sauvage véhicule toute une morale : celle qui énonce que la vie « civilisée » moderne, c’est la guerre et le massacre (ils savaient de qui ils parlaient, écrivant, filmant entre 1918 et 1939).
Dans une autre veine, The Party, comédie de Blake Edwards, est une somptueuse déconstruction d’une fantasmagorie enracinée au plus profond du monde post-colonial occidental (blanc) : celle de l’étranger de peu (généralement un ancien colonisé au teint mat et au statut social modeste, voire carrément pauvre et précaire) en tant que parasite par vocation. A Hollywood, donc, un obscur acteur indien est invité à une réception chic par erreur et, ignorant de tous les codes en vigueur, y commet gaffe sur gaffe, produisant une série de perturbations, de désordres et de confusions, ouvrant autant de brèches dans la comédie sociale immuable que constitue ce genre de cérémonie, lézardes où se dévoile le vide de l’existence de ce microcosme et du rite lui-même qui les rassemble. Le parasite post-colonial, ici en position de pique-assiette et d’ « innocent » magnifique, en plein état d’apesanteur sociale et culturelle, se comporte (comme toujours au mieux de la comédie américaine) en fauteur d’un désordre requis, salutaire destructeur des ornements mensongers de la vie policée, révélateur, intensificateur bénéfique des antagonismes refoulés.
Les puissances de véridiction recélées par la succession ininterrompue des « gestes » inappropriés de ce maladroit consommé qu’est le sujet post-colonial en tant que parasite objectif (et ce d’autant plus et « mieux » qu’il l’est sans le savoir !) sont infinies. Une leçon fondamentale se dégage de sa traversée du monde spectral de la bonne société hollywoodienne – la production de la vérité passe par l’amplification du désordre et la production en série des catastrophes. C’est sur ce versant burlesque que se dévoilent au mieux les puissances du parasite comme énonciateur candide des vérités les plus incommodes. Dans le registre de l’animalisation, nous dirons que le flux vital qui traverse l’accumulation des bourdes dont est tissée l’inconduite de Hrundi V. Backshi (Peter Sellers) tout au long de la party est celui-là même qui met en mouvement l’éléphant dans le magasin de porcelaine : à l’issue de cette dévastatrice traversée, une chose se trouve solidement établie : tous les vases renversés, piétinés, réduits en miettes étaient de toc et nullement ces vénérables antiquités chinoises dont ils empruntaient l’apparence.
Le film de Blake Edwards, réalisé en la magique année 1968, soit dit en passant, peut être revisité aujourd’hui comme une ironique mais insistante incitation à nous doter, en autant de circonstances qu’il sera possible, d’un devenir-parasite actif, créatif, agencé sur toutes sortes de gestes et de conduites de défection, de diversion, de ralentissement ou d’entrave (de blocage), tout ce qui, selon Foucault, entre dans le registre des contre-conduites, des résistance de conduite, des révoltes de conduite (des simples inconduites aux insurrections de conduite) ; une disposition qui manifeste, selon les intensités et les modulations les plus variables, l’obstination du refus d’être gouvernés (comme nous le sommes, selon les modalités en cours et par ceux qui s’estiment fondés à le faire) ; mais aussi, inversement, le désir de nous gouverner nous-mêmes ou d’inventer d’autres formes de gouvernement.
Le devenir-parasite que chacun est susceptible de se donner est constitutif de moments ou de pôles de résistance, de constitution de contre-forces, d’élaboration de stratégies et de tactiques se déployant selon les modalités diverses du refus, de l’esquive, de l’obstruction, de la ruse, de la fuite, etc. Il engage les subjectivités individuelles mais en appelle aussi à la formation de collectifs (sur le modèle des mouvements de « chômeurs heureux » apparus en Allemagne il y a quelques années), il est aussi un espace de réinvention de la politique, d’une politique sans bords. Ainsi, le piratage joyeux, insouciant, parfois compulsif et boulimique du dernier cri des produits déversés sur le marché par les industries culturelles, ce piratage tel qu’il est universellement pratiqué par les ados, sous nos latitudes, est, bien sûr, inclus dans la sphère d’un consumérisme en tous points conforme aux canons du néo-libéralisme ambiant. Mais dès lors que ces pratiques d’appropriation sauvage heurtent de front le code de la propriété privée, suscitent des dispositifs répressifs, des débats sur les relations entre art, culture, marchandise et argent (etc.), le piratage, comme forme de parasitisme massif, global, étendu à l’échelle de la planète, devient un enjeu politique : le grand motif de la gratuité, celui de l’expansion sauvage de formes d’appropriation ou d’échange soustraites à l’emprise du marché, vient parasiter (au sens radiophonique du terme) le discours hégémonique des marchands de culture, des financiers et des défenseurs inconditionnels de la « propriété intellectuelle ».
Fondamentalement, dans ses formes multiples, éclatées, disparates, ironiques, cyniques, vertueuses, sérieuses ou futiles, le parasitisme contemporain est une pratique (une activité, une conduite, un geste…) de défection : un refus de faire « comme avant », comme prescrit (gouverner, c’est « faire faire », dit Foucault) ou, tout simplement, une interruption silencieuse de la régularité gouvernementale : on ne fait plus, on fait autrement, on se déplace, on se rend indétectable, ininscriptible, insaisissable.
Voilà qui jette peut-être quelque lumière sur deux scènes récentes où se sont manifestées avec une intensité particulières les obsessions policières, sécuritaires de ceux qui prétendent gouverner nos vies : l’affaire de Tarnac et celle des Roms. Le zèle flicard qui s’est déployé contre les terroristes imaginaires installés (en communauté) dans le village du Limousin avait valeur d’avertissement lancé à toute cette jeunesse souvent éduquée, passée par les universités, issue de la supposée classe moyenne et qui, depuis des années déjà, est entrée dans toutes sortes de conduites de rétivité, de refus des carrières programmées, de déplacements et de rebonds, d’invention de lieux de vie et de pratiques politiques radicales, tout ceci porté par un parti d’irréconciliation de principe avec les dogmes (« les valeurs », en langue de police intellectuelle) sur lesquels se fonde aujourd’hui la domination. Ce domaine d’échappées belles diffractées – variable, flottant, proliférant, innommable comme il l’est – se devait d’être désigné par les policiers de gouvernement comme une forme de parasitisme particulièrement dangereuse et perverse : celui d’une jeunesse qui ne se résout pas à être « employable », éclate de rire quand on lui parle de travailler plus pour gagner plus, ne se soucie pas beaucoup de sa retraite, ni de « fonder une famille ». A ce parasitisme, il fallait donc donner un nom de code particulièrement repoussant – et ce fut « mouvance anarcho-autonome ».
On en rit encore, du côté de Tarnac et d’autres « espaces autres » où souffle l’esprit de la défection.
Toutes choses égales par ailleurs, ceux que le bunker sécuritaire s’acharne à épingler sur son tableau de chasse sous le nom de « Roms » ou « gens du voyage » présentent également toutes les qualités requises pour être promus au rang de parasites d’élection. Ce n’est pas d’hier que leur association au motif du « voyage » (du déplacement incessant et incontrôlable) ; leur a-territorialité, leur conviction que la terre est inappropriable, leur attachement à leur liberté de mouvement, leur rejet du culte aveugle du travail, salarié ou autre, font d’eux des suspects aux yeux de l’Etat et des pouvoirs établis : même français, ils sont des citoyens sous condition, se voient imposer des obligations spéciales (carnet de circulation, livret de circulation…). La force des préjugés largement partagés dans la population, qui font d’eux des nomades vivant de rapines petites et grandes rencontre l’inertie des autorités locales rétives à leur accorder leurs droits – concernant par exemples les aires de stationnement qui leur sont dévolues. Le coup politique imaginé par le premier cercle sarkozyste au cours de l’été 2010 aura ici consisté à accorder la légitimité d’une politique, d’une priorité absolue dans la hiérarchie des tâches gouvernementales, d’un impératif d’Etat à tous ces remugles, toute cette rumeur immémoriale plus ou moins distinctement articulée, agencée autour du motif du Tzigane-Rom-Manouche-Bohémien (etc. – la variété et l’incertitude des dénominations « colle » avec le caractère approximatif et indéterminé de la rumeur, condition première de sa longévité) entendu comme parasite de toujours. L’administration qui, systématiquement, exile et parque les « gens du voyage » à la périphérie des agglomérations, du côté des déchetteries et des échangeurs autoroutiers a constamment tendu, par ce procédé, à avaliser le préjugé populaire qui voit dans le « nomade » si ce n’est un sous-homme, tout du moins un différent et un inférieur ou un « dégradé », du point de vue de la « qualité » humaine, inassimilable à tenir à distance ; son mode de vie l’établit en effet dans une topographie indistincte qui le destine à vivre ou survivre, sur un mode tendant infailliblement à l’animaliser, dans des no man’s lands indistincts, entre un tas d’ordures, une rivière et un mur de béton…
Cependant, le « coup » tenté par les pyromanes de gouvernement pendant l’été 2010 fait franchir un palier décisif au préjugé et à la discrimination : il projette le routinier, le latent, l’inavouable au cœur des espaces publics en faisant du « parasite » une figure, un personnage central de la politique et du gouvernement des vivants, en levant toutes les inhibitions qui, jusqu’alors, interdisaient de désigner ouvertement « ces gens-là » comme des coupables-nés, des boucs émissaires d’élection. Ne manque, à cette réinstallation de la figure du parasite au cœur des représentations politiques que le nom de la chose, dans son explicite même – ce pour les raisons dites plus haut : les démocraties contemporaines, quand elles persécutent et tombent sous l’emprise de leur pulsion de mort, continuent de subir la contrainte première, originaire, qui s’impose à elle : le faire sur un mode tel que ne devienne pas imperceptible ce qui distingue des régimes totalitaires de naguère.
Une ligne de front se dessine donc, dans notre présent, mieux, une actualité tissée autour du motif du parasite. Comme souvent, le stigmate ne demande qu’à être renversé, approprié, pour que prenne corps une subjectivité résistante. Arrachée, disputée à la bêtise, la condition parasitaire se redéploie du côté d’une politique qui, une fois, encore nous voue à la condition d’héritiers que n’aura précédés aucun testament – « Nous sommes tous des voleurs de poules roumains ! »
Alain Brossat
Nous sommes tous des voleurs de poules roumains !
Texte publié dans Chimères n°73 / parution décembre 2010
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Orientation biblio-filmographique
José Saramago : la Lucidité, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Le Seuil, 2006.
Victor Klemperer : LTI La langue du III° Reich, traduit de l’allemand par Elisabeth Guillot, Albin Michel, 1996.
Ernesto Laclau : On Populist Reason, Verso (Londres), 2005.
Jacques Derrida : l’Animal que donc je suis, édition établie par Marie-Louise Mallet, Galilée, 2006.
Jean-Pierre Dacheux et Bernard Delemotte : Roms de France, Roms en France, Le peuple du voyage, Cedis, 2010.
Emmanuel Dreux : le Cinéma burlesque, l’Harmattan, 2008.
Maurice Genevoix : Raboliot, Omnibus, 1998.
Et, si je puis me permettre :
Alain Brossat : Droit à la vie ?, le Seuil, 2010.
La Règle du jeu, film de Jean Renoir, 1939.
The Party, film de Blake Edwards, 1968.
African Queen, film de John Huston, 1951.

Ligne de conduite ou lignes d’erre ? (1) / Sophie Mendelsohn / Chimères n°72, Clinique et politique

S’il y a quelques raisons de s’intéresser à la réforme en cours du code de la justice pénale des mineurs, ce n’est certes pas pour se plonger dans les raffinements de l’élaboration des lois, dont il n’y a sans doute que les juristes pour savoir se délecter, ni même sur les conséquences que cela peut avoir sur les conditions d’application des dites lois, dont le très actuel débat sur la suppression du juge d’instruction est un exemple. Non, s’il y a quelques raisons de s’intéresser à cette réforme en particulier, c’est qu’elle soulève des questions qui dépassent largement les seuls enjeux juridiques : d’une part, on y voit particulièrement clairement à l’œuvre la régulation stricte de la vie en société dont le droit est devenu l’instrument ; d’autre part, et corrélativement, on voit s’organiser dans ce sillage la séparation de tous avec tous érigée en principe paradoxal de fonctionnement du tout. En témoigne notamment la situation des patients diagnostiqués psychotiques qui, comparaissant devant une cour pénale, sont jugés plus sévèrement que d’autres prévenus . Non seulement le diagnostic psychiatrique n’entraîne plus (ou de moins en moins) l’irresponsabilité pénale, mais la valeur de la « faute » commise est en quelque sorte redoublée aux yeux des jurés : il leur semble avoir à faire à un criminel qui est de surcroît un être froid, dénué de remord ou d’empathie. Or, le statut des enfants devant la justice est sur le point de s’harmoniser, on va le voir, avec celui des « malades psychiatriques », auxquels on n’attribue un statut d’exception que pour se donner les moyens d’une répression d’autant plus forte.
Il existe en effet un statut juridique spécifique de l’enfant depuis la promulgation de l’ordonnance de 1945 sur l’enfance délinquante. Au sortir de la guerre, le souci était de protéger et préserver les forces vives de la nation en un temps de nécessaire reconstruction, mais également de satisfaire ceux qui s’étaient élevés, particulièrement dans l’entre-deux guerres, contre les maisons de correction assimilées non sans raison à des bagnes pour enfants, où le recours aux travaux forcés était encore couramment pratiqué, et où les mineurs subissaient quotidiennement des dénis de justice. C’est donc dans un contexte nataliste mâtiné de préoccupations humanistes de circonstance que cette ordonnance voit le jour, et tente de faire prévaloir l’éducatif sur le répressif en promouvant un modèle protectionnel de justice reposant sur un juge spécialement chargé du suivi du jeune qualifié de délinquant et sur une juridiction spéciale, le tribunal des enfants ou la cour d’assise des mineurs. Parallèlement, cette ordonnance organise également la prise en charge des enfants jusqu’à leur majorité dans des « centres d’observation et de triage » où doit primer le souci de formation et d’insertion sociale, ce qui amène logiquement la création d’une profession d’éducateurs. La mainmise de l’église et des réseaux de charité sur l’enfance en déroute, en ces temps de relative désorganisation de l’Etat, n’empêche pas de faire dans ces centres des expériences qui vont avoir une influence durable sur l’idée d’éducation, et plus encore de rééducation, en « milieu difficile ».
Le passage d’un Fernand Deligny dans ces lieux, et les traces écrites uniques qu’il en a laissées, permettent ainsi de dessiner l’envers de cette carte juridique. Si la spécificité de l’enfant devant la loi est en quelque sorte portée au crédit de ce dernier, c’est-à-dire si l’acte commis, quel qu’il soit, n’éclipse pas complètement l’existence de l’enfant aux yeux du juge, alors la possibilité existe de constituer ce que Deligny appelait une « présence proche « , et que je proposerai de considérer ici comme l’espace minimal pour qu’une clinique soit possible. Mais si la spécificité de son statut est plutôt portée au débit de l’enfant, ce qu’organise la réforme actuelle du code de la justice pénale des mineurs, alors les lignes d’erre, qui proliféraient à la faveur des interstices du quadrillage juridique, s’estompent au profit d’une ligne de conduite qui fait régner en maître la logique du mot d’ordre.
Une ordonnance caméléon
Cette ordonnance de 1945 s’est révélée être un cadre juridique suffisamment souple pour intégrer des réformes au gré de la modification des modèles idéologiques dominants. Cette souplesse est précisément ce qui lui est reprochée aujourd’hui, d’une part parce que, ayant été réformée 34 fois entre sa promulgation et 2007, elle s’avèrerait d’un maniement technique un peu complexe – mais il est des juges, et en nombre conséquent, pour assurer le contraire ; d’autre part, parce que les enfants, dit-on, ne seraient plus les mêmes qu’en 1945, il ne serait que d’examiner les statistiques de la délinquance juvénile pour se rendre à cette « évidence » – mais là encore, sur la méthodologie d’établissement de ces statistiques et sur les biais idéologiques qui déterminent leur interprétation, les démentis existent et sont tout à fait convaincants .
Différentes phases se sont succédées, depuis la promulgation de cette ordonnance, mettant l’accent au gré des variations idéologiques sur des formes de contraintes allant de régimes de punition strictes, incluant le mitard, dans les centres éducatifs fermés des années 1950, à la prison dans les années 1970. Ainsi, en 1973, il y a 10 fois plus de mineurs de 16 à 18 ans incarcérés, et 14 fois plus pour les 13-16 ans qu’en 1956. Face à cet accroissement du recours à la détention provisoire, les années 1980 voient la remise sur le devant de la scène judiciaire de la fonction éducative ; cela correspond également au début de la politique de la ville promue par la gauche au pouvoir, avec l’arrivée de nouveaux acteurs, les maires notamment. Mais le réseau est éclaté et difficile à lire, et les crédits se dispersent. Néanmoins, de nouvelles formes d’intervention des éducateurs sont encouragées, telles les Actions éducatives en milieu ouvert (AEMO) ; de nouvelles structures sont mises en place : le service éducatif auprès du tribunal (SEAT) qui cherche et propose des alternatives à l’intervention pénale.
La justice pénale de mineurs n’a jamais été aussi peu coercitive qu’au tournant des années 1980-1990 : les centres fermés n’existent plus et le taux de détention provisoire est le plus bas depuis 25 ans. C’est pourtant au cours de la décennie 90 qu’émerge la doctrine de la « troisième voie », toujours en vigueur, soit l’intervention autonome du parquet en amont de l’intervention du juge pour enfant, afin de favoriser le traitement de la délinquance en temps réel face au problème de l’engorgement des tribunaux, et qui vient en soutient d’une idéologie appelée à rencontrer un grand succès, celle de la « tolérance zéro ». Il s’agit là d’une justice parallèle avec sa propre gradation des réponses, qui remet fondamentalement en cause le principe de spécialisation d’une justice pour les enfants, principe qu’organisait l’ordonnance de 1945. On prendra la mesure de ce déplacement, à considérer que le parquet traite aujourd’hui environ 60% de la délinquance infanto-juvénile. Ce changement de cap dans la mise en œuvre de la justice pénale des mineurs s’accompagne logiquement d’une modification de la conception de la responsabilité pénale, entraînant la mise en place d’une mesure inédite : la réparation. Le préjudice causé à la victime implique désormais – et c’est très différent, par exemple, de la logique ancienne des travaux d’intérêt général qui supposait la société toute entière dans l’affaire individuelle – l’idée qu’une réparation directe est nécessaire. La victime est au centre de ce système judiciaire, et non plus celui qui est déféré devant ses tribunaux.
Dépister, quadriller, punir
Ce n’est pas le lieu ici de discuter des causes d’un tel infléchissement. On pourrait avancer avec L. Mucchielli, mais il faudrait bien sûr pouvoir le développer, qu’au moment même où les centres fermés disparaissaient et que la pratique de la détention provisoire pour les mineurs reculait, une série d’« émeutes » avait lieu dans les quartiers pauvres des régions parisienne et lyonnaise. Suite à quoi ce qui allait être qualifié de « zones de non droit » devenait la cible d’interventions policières d’envergure et le tremplin de campagnes politiques sécuritaires.
Ainsi, la justice pénale des mineurs est-elle l’un des thèmes principaux du discours de Sarkozy en 2002 au ministère de l’Intérieur, qui préconise une nouvelle vague de réformes. Revient en effet en force l’idée selon laquelle l’intégration des règles doit se faire au besoin par la contrainte, ce qui implique d’avoir de nouveau recours à des centres éducatifs renforcés et à des centres de placement immédiats. De fait, la loi Perben I, du 9 septembre 2002, renforce la contrainte dans l’acte éducatif, impose le respect des mesures éducatives sous peine de sanctions pénales, et renforce le dispositif de jugement rapide. La réouverture d’établissements pénitentiaires pour mineurs est décidée, et il est prévu que des éducateurs non seulement y interviennent, mais y travaillent à demeure. On ne voit pas d’inconvénient à ce que l’éducation, qui reste l’horizon abstrait de la justice des mineurs, se fasse en prison. Parallèlement, on cherche à développer des mesures applicables indifféremment aux mineurs et aux majeurs. L’éducatif est mis sous la tutelle du répressif, et le statut juridique spécial dont bénéficiait l’enfant, qui permettait à la « punition » d’être au moins construite avec lui, disparaît corrélativement. Si bien qu’il n’y a sans doute pas à s’étonner que l’augmentation substantielle du budget de la Protection judiciaire de la jeunesse entre 2004 et 2006 ait été presque entièrement absorbée par les centres éducatifs fermés qui ne concernent que quelques centaines de jeunes, alors que 30 000 mineurs sont poursuivis chaque année devant le juge pour enfant…
On peut par ailleurs observer une convergence très nette entre l’orientation répressive de la justice pénale des mineurs depuis les années 90 et la mobilisation du corps médical pour biologiser et pathologiser toute forme d’agressivité. C’est ce dont témoigne bien le rapport de l’Inserm publié fin 2005. Ce rapport a soulevé un vent de protestation virulent, puisque la pétition qui lui a été opposée, « Pas de zéro de conduite pour les enfants de moins de 3 ans », a recueilli plus de 200 000 signatures et a fait reculer le gouvernement. Il s’agissait en effet de repérer précocement les troubles du comportement, selon une palette large allant des crises de colère et de désobéissance répétées de l’enfant dit difficile, aux coups et blessures, dégradations, fraudes et vols chez l’adolescent. Afin de faire disparaître ces symptômes, les experts préconisaient un repérage des familles présentant ces facteurs de risque dès la crèche et l’école maternelle et même au cours de la surveillance médicale de la grossesse. Si l’idée du dépistage précoce, voire anténatal, a été retirée du projet de loi sur la prévention de la délinquance, on retrouve néanmoins dans cette loi qui fut finalement votée en 2007 les axes principaux qui président à la réforme actuelle du code pénal des mineurs : la disposition « phare » est la présentation immédiate du mineur ; la suppression de l’excuse de minorité ayant pour but de rendre plus facilement condamnables les éventuels multirécidivistes.
Le nouveau code organise ainsi une triple disparition : celle du juge des enfants, auquel se substitue un juge des mineurs intermittent systématiquement relayé par le procureur ; celle de l’éducatif, puisque l’action de la justice n’est conçue que dans l’urgence et l’immédiat, ce qui rend irréalisable un projet, quel qu’il soit, avec l’enfant ; et enfin celle de l’enfant lui-même, puisqu’il est là uniquement pour répondre de ses actes… Comme le rapport de l’Inserm l’a révélé, il existe un climat de suspicion tel que l’enfant délinquant, au même titre que le « malade psychiatrique », est particulièrement exposé : plus on est jeune ou fragile, plus les actes que l’on commet peuvent être incriminants. Non seulement vous serez condamné pour avoir commis tel ou tel acte, mais à cette condamnation s’ajoutera l’effet de la contrariété que l’enfant ou le malade ont ainsi imposé à qui entend les juger – car ce sont bien eux qui battent en brèche une vision tautologique du monde : un enfant est un enfant, un malade un malade, et rien d’autre, rien de plus, sinon gare… L’association française des magistrats et de la famille elle-même s’en étonne, dans le commentaire qu’elle propose du projet de code pénal : « plutôt que de faciliter l’individualisation du traitement judiciaire, l’article 112-3 pose le principe selon lequel « toute infraction commise par un mineur de treize ans révolu doit donner lieu à des poursuites ou des mesures alternatives….sauf à titre exceptionnel… ». Une telle rigueur n’existe d’ailleurs pas à l’encontre des majeurs, laissant penser que notre société se méfie surtout de ses enfants ! »
« La justice. Ou : lorsque l’abstrait se fait greffier »
Y a-t-il lieu, cependant, de céder aux sirènes de la nostalgie en idéalisant rétrospectivement l’ordonnance de 1945 ? La lecture des Œuvres de Fernand Deligny, récemment parues aux éditions l’Arachnéen , suffit à détourner efficacement de cette tentation… Rassemblant la quasi-totalité des écrits de Deligny, ce volume fait en effet apparaître l’ambivalence de cet « anti-éducateur » face à la justice – la citation de Graine de crapule ici mise en exergue est là pour en témoigner . Si l’ordonnance de 1945 marque bien un tournant décisif dans le trajet de Deligny, ce n’est certes pas parce qu’il en épouse la cause… mais parce que sa promulgation implique immédiatement la mise à disposition de moyens matériels qui n’existaient pas avant-guerre. L’intérêt de Deligny pour la marginalisation sociale de certaines situations, de certains sujets, lui, n’a pas varié – des « déficients intellectuels » et autres « anormaux pédagogiques » auxquels il avait à faire depuis 1938 dans les classes dites de perfectionnement de l’éducation nationale en tant qu’instituteur, il passe après-guerre à l’enfance inadaptée, déficiente et délinquante dont s’occupent les nouvelles institutions créées à partir de 1945 sous l’égide de la loi relative à la création de l’aide sociale à l’enfance. Il se sert donc d’abord de l’existence de ces nouvelles structures pour y construire sa propre présence en opposition au formalisme juridique et dans un souci constant de la singularité des trajets des enfants, en lesquels il place une confiance qui ne tombe jamais dans les facilités moralisatrices :
« Si tu es instituteur, va te faire refaire. Tu crois à l’efficacité de la morale psalmodiée et, pour toi, l’instruction est chose primordiale. Si tu viens travailler avec moi, je te donnerai les diplômés et je me garderai les illettrés. Et nous en reparlerons au moment de la moisson. L’instruction est un outil, merveilleux je te l’accorde, indispensable si tu veux. Nous, ce qui nous intéresse, c’est celui qui s’en servira . »
Su ce dernier point également, la position de Deligny ne variera pas : il n’est pas plus dans le concept que dans la théorie. Ce qui n’implique pas, néanmoins, d’être dans un pragmatisme aveugle à force d’être naïf… Toutes ses actions sont ainsi subordonnées à une tâche unique, qui consiste à faire exister au sein de la puissance abstraite de la justice, puis de la pédopsychiatrie, des espaces où quelque chose de clinique puisse avoir lieu, où des modalités de subjectivation soient recherchées. En matérialiste conséquent, Deligny ne pose pas un sujet a priori transcendant au « faire », il espère du « faire » que cela crée des formes sujet, fussent-elles transitoires ou temporaires. Un exemple de la façon dont Deligny, faussement goguenard, construit un tel espace sans lui surimposer d’espoir éducatif ou d’attente d’insertion qui le clôturerait d’emblée :
« Celui-là qui vient s’asseoir en face de moi, poussé là, en désespoir de cause, par une succession de services sociaux qui se le sont passé comme les vagues se passent un morceau de bois, sait ce qu’il veut.
Il veut être bûcheron, dans une immense forêt. C’est un produit évident de parents marché-noir. Il habite du côté de la porte de Versailles. Il est coquet, avantageux. Le muscle facile, les joues en escalope de veau. […]
Il me répète et me précise qu’il veut être bûcheron au Canada. Il est calamistré, sent l’eau de Cologne, porte une bague, et, aux pieds, des semelles qui semblent largement découpées dans un sommier de caoutchouc.
Notre réseau de « séjours d’essai » n’est pas (encore) si étendu qu’il nous soit possible de le satisfaire d’emblée. […]
Nous sommes en été. La Grande Cordée est en contact avec quelques caravanes ouvrières avant départ. Le circuit de l’une d’entre elles prévoit des séjours campés dans des forêts du centre de la France et du Midi. La caravane accepte le « bûcheron » à charge pour elle de trouver l’embauche éventuelle pour le candidat manieur de cognée qui accepte la caravane à titre d’entraînement et surtout parce qu’il a des raisons précises de soupçonner son père de démarches tendant à le faire boucler. Nuits en forêt. Bois à débiter (à la hachette) pour cuisson des nouilles et feu de camp.
La caravane revient. L’athlète furieux s’est comporté comme un ange délicat.
Il trouve une embauche chez un artisan parisien fabricant de petits meubles, et sa tâche est de vernir tables gigognes et nécessaires de coutures à petits coups de pinceaux et grands coups de chiffon. […]
Quand l’artisan n’aura plus de commandes, ça risque de recommencer à cogner sur les tapis moelleux de l’antre familial . »

Dans cet exemple, comme dans beaucoup d’autres, l’intérêt de Deligny va au processus, au devenir, et non à la stabilisation : ainsi ne se fait-il aucune illusion sur cet « ange délicat », qui a peu de chance de le rester… Déplacer le poids des évidences figeantes, expérimenter, rater, recommencer ailleurs : telle est la logique à l’œuvre dans le réseau de la Grande Cordée, qui n’a pas duré très longtemps (entre 1948 et 1958), mais qui a eu le mérite d’exister et d’inspirer ensuite l’aventure cévenole de Deligny avec les enfants autistes.
La constitution d’un réseau à même de réunir des intervenants d’horizons très différents est une préoccupation constante de Deligny. S’il est en effet un axe directeur qui fait dans son parcours le lien entre le pavillon des enfants fous du début de la guerre, les « jeunes délinquants » de l’après-guerre, et les enfants autistes dans les années 1970 et 1980, c’est celui de l’hétérogène. Il aurait lui-même certainement récusé le terme de méthode, mais c’est pourtant ce qu’on peut dégager après-coup de cet effort acharné à produire de la différence contre l’indifférence et le découragement qui guettent toutes les institutions, psychiatriques ou pénales, qui s’occupent d’enfants eux-mêmes pris dans des mécanismes de répétition d’une telle puissance qu’il faut beaucoup de « présences » pour les contrecarrer.
« Pour que ça change j’ai rejeté les sous-produits des modes d’éducation bourgeois et j’ai appelé des éducateurs non-issus des écoles ou des stages. […]
Je n’ai vu que leur figure, les plis autour de la bouche, leurs yeux, leurs rides, leur nuque, leurs mains, leur rire, leur voix. Je n’ai pas été les chercher en prison, ni là l’asile, car je crains chez ceux qui mijotent en prison ou à l’asile une certaine complaisance envers soi-même qui est une faille dans un caractère d’éducateur. […]
Ces hommes au centre étaient présents. Dompteurs de poux et chasseurs de gale, avaleurs étonnants de préjugés et la morale complètement désarticulée, rapport au cirque qu’ils avaient vécu quand ils étaient petits, et, tout bien considéré, pas avachis du tout sur leurs jointures souples . »

Peut-être peut-on aller jusqu’à dire que Deligny n’a jamais rien cherché d’autre que de créer les moyens de rendre possible de la présence, celle-ci constituant un horizon indissociablement clinique et politique : faire que quelque chose soit possible avec ceux qui sont réputés impossibles – les repris de justice, les inéducables, les mutiques, les violents. Il n’y a rien d’autre que la présence chez Deligny, et c’est avec cela qu’il entend faire obstacle au règne de l’abstraction qu’orchestre selon lui la justice pour enfants.
Sophie Mendelsohn
Ligne de conduite ou lignes d’erre ? / 2010
Publié dans Chimères n°72, Clinique et politique
robertdoisneau.jpg
1 A propos de la pénalisation de la maladie mentale, voir le rapport de 2005 : les Conditions de détention en France, chapitre « Psychiatrie », OIP / La Découverte.
On en trouve l’essentiel en ligne : http://www.oip.org/thematiques/psychiatrie/psychiatrie_rapport_2005.html
2 Voir à ce sujet le blog très instructif du président du tribunal pour enfants de Bobigny, Jean-Pierre Rosenczveig : http://jprosen.blog.lemonde.fr/
3 Voir cette fois le site Internet proposé par Laurent Mucchielli, Délinquance, justice et autres questions de société, et en particulier son volet « Statistiques » : http://www.laurent-mucchielli.org/
4 Le Parquet est un service dirigé par le Procureur de la République, qui dépend hiérarchiquement du Ministère de la Justice, Garde des Sceaux – il n’est dont pas indépendant.
5 Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, « Le projet de code de la justice pénale des mineurs : un véritable contre-sens et une régression historique sans précédent » (9 juin 2009), http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/1/17/08/53/afmj/argumentaire-CJM-9juin09.pdf
6 F. Deligny, Œuvres, Paris, L’Arachnéen, 2007.
7 F. Deligny, Graine de crapule, op. cit, p. 135.
8 Ibid., p. 125.
9 F. Deligny, la Grande Cordée (2) (mars 1950) in Œuvres, op. cit., p. 412-413.
10 F. Deligny, les vagabonds efficaces, in Œuvres, op. cit., p. 173. (souligné par l’auteur)

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