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Théories et pratiques écologiques – de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale / ouvrage collectif sous la direction de Manola Antonioli

Pratiques écosophiques
La plupart des textes réunis dans cet ouvrage s’inscrivent dans les traces de l’écosophie guattarienne, pour la prolonger, la critiquer ou la remettre en question. En 1989, dans Les Trois écologies, Félix Guattari affirmait qu’il est impossible de séparer les phénomènes de déséquilibre écologique qui menacent aujourd’hui la planète de la détérioration qui affecte en même temps nos intelligences, nos sensibilités, nos modes de vie : il s’agit désormais de penser ensemble la sauvegarde et la réinvention de notre environnement naturel, psychique et social. L’écosophie est présentée donc comme le projet (philosophique, politique et esthétique) d’une nouvelle articulation complexe et désormais indispensable « entre les trois registres écologiques, celui de l’environnement, celui des rapports sociaux et celui de la subjectivité humaine. »L’objet écosophique ne se ramène donc pas à un objectif défini de façon univoque ou à un projet politique traditionnel, mais constitue plutôt une passerelle transversaliste entre des domaines hétérogènes, dans une perspective fondamentalement hétérogénétique et re-singularisante. Il implique une remise en question permanente des institutions existantes, mais également une ouverture attentive aux mutations subjectives de notre époque, une vision radicalement transformée de la société, de la nature et de la technique, la nécessité de repenser et de réinventer sans cesse nos environnements. Dans son texte d’ouverture consacré aux « visions écosophiques » de Félix Guattari, René Schérer souligne ainsi l’aspiration de l’écosophie à dépasser toute dichotomie stérile entre la Nature et la Culture, dans la compréhension de la multiplicité des natures/cultures, enrichie par une sensibilité esthétique et artistique.

L’écosophie concerne aussi et surtout nos territoires, territoires habités et territoires existentiels, indissociables et étroitement entrelacés. Dans un article publié juste après sa mort, en 1992,  intitulé « Pratiques écosophiques et restauration de la Cité subjective», Félix Guattari part du constat que « l’être humain contemporain est fondamentalement déterritorialisé » : ses territoires existentiels originaires (le corps, l’espace domestique, l’appartenance à des groupes familiaux et sociaux, à des entités politiques) sont en perpétuel mouvement, traversés par des « ritournelles » (musicales, culturelles, publicitaires, imaginaires) produites à tous les coins du monde, incessamment délocalisés par tous les dispositifs technologiques et informatiques. La perte de repères stables et l’insécurité qu’elle génèrent produisent des retours aux nationalismes, au conservatisme, à toutes les formes de xénophobie, racisme et intégrisme qui continuent de menacer lourdement nos existences aujourd’hui, plus de vingt ans après la publication de ce texte, tentations illusoires dont on ne pourra conjurer les dangers, selon Guattari, qu’à condition de forger, d’inventer de nouveaux univers de valeur (transculturels, transnationaux et transversalistes) qui puissent permettre à la subjectivité individuelle et collective d’échapper à la menace de « pétrification » qui la guette. Dans cette perspective, « l’humanité et la biosphère ont partie liée, et l’avenir de l’une et l’autre est également tributaire de la mécanosphère qui les enveloppe » : le projet écosophique exige une réinvention globale des formes d’économie et de production, des manières d’habiter la ville et les territoires, des pratiques sociales, culturelles, esthétiques et mentales. L’écosophie est donc présentée comme une concatenation ou agencement de l’écologie scientifique et environnementale, de l’écologie urbaine et des écologies sociales et mentales, qui n’aspire à la reconstitution d’aucune idéologie totalisante mais qui prône au contraire un choix systématique de la diversité, de l’hétérogénéité et de l’hétérogenèse, du « dissensus créateur ».

Il est impossible ainsi de dissocier ce projet global de l’évolution des mentalités urbaines, des transformations nécessaires des villes où vit désormais une grande partie de la population mondiale et d’où dépend de plus en plus également la population « rurale » résiduelle et ce qui subsiste et subsistera de la nature. Les problèmes du tissu urbain devront ainsi être pensés sur fond d’écologie planétaire, tout comme ceux des environnements naturels. Dans cette perspective, la première partie de cet ouvrage interroge l’écosophie urbaine, comme recherche de ce que Chris Younès appelle des « corythmes » entre la nature et la culture, la Terre et les hommes, le local et le global et qui est indissociable d’une « éthique géographique de la terre » (Stefania Bonfiglioli), d’une nouvelle pensée des paysages et des territoires qui échappe aux logiques stériles de la simple « préservation » ou « patrimonialisation » de la nature. Dans son article de 1992, Félix Guattari suggérait également que les nouveaux projets urbains (rénovation de quartiers anciens, construction de nouveaux quartiers ou reconversion de fiches industrielles) soient dorénavant confiés non seulement aux pouvoirs publics et aux spécialistes du bâtiment mais également à des chercheurs en sciences sociales capables de tisser des échanges avec de futurs habitants et utilisateurs de ces constructions, afin de concevoir également de nouveaux modes de vie, de nouvelles pratiques de voisinage, éducation, culture et sport sur ces nouveaux territoires. Ces dernières années, on a vu ainsi se multiplier des expériences d’architecture participative, collaborative ou autogérée, dont l’urbaniste Anne Querrien présente quelques exemples français et européens, qui constituent peut-être les prémisses d’une reconversion écosophiques des pratiques architecturales et urbaines :
« Il s’agit de construire non seulement dans le réel mais aussi dans le possible, en fonction des bifurcations qu’il peut amorcer ; construire en donnant leurs chances aux mutations virtuelles qui conduiront les générations à venir à vivre, sentir et penser différemment d’aujourd’hui, compte tenu des immenses transformations, en particulier d’ordre technologique, que connaît notre époque. L’idéal serait de modifier la programmation des espaces bâtis en raison des mutations institutionnelles et fonctionnelles que leur réserve le futur. »
Plus globalement, c’est toute une nouvelle « critique de la raison spatiale » qu’il s’agit de construire, projet philosophique développé par le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans sa trilogie des Sphères et repris ici par le géographe Hervé Regnauld dans une réflexion autour de la « science de l’espace ».

L’écosophie guattarienne (projet philosophique interrompu par la mort de l’auteur) n’évoque pas les problèmes juridiques, les question de « droit » et de « droits » qui concernent les entités naturelles, question qui font désormais l’objet du « droit de la nature » et des réflexions de l’éthique environnementale d’origine anglo-saxonne qui commence à s’affirmer dans le domaine français depuis quelques années. Ces problématiques sont évoquées dans la deuxième partie de cet ouvrage par Pauline Milon, qui interroge du point de vue du droit le statut juridique de la nature, longtemps « objet » de droit dont il s’agit désormais de faire un « sujet » de droit, ainsi que par les philosophes Gérald Hess et Augustin Fragnière qui comparent les apports et les limites respectives de l’écosophie guattarienne, de la tradition de l’écologie politique et de l’éthique environnementale dans l’élaboration contemporaine d’une nouvelle philosophie de la nature, mais également par Anne Dalsuet, qui évoque la question des droits qu’il faut reconnaître aux animaux.
Suite aux approches philosophiques de la pensée de Jacques Derrida d’une part, de celle de Gilles Deleuze et Félix Guattari d’autre part, et à la progressive diffusion des théories de la « philosophie animale » anglo-saxonne, les animaux et l’animalité font désormais l’objet d’un questionnement diffus dans toutes les disciplines, de l’éthologie à la philosophie et au droit, et les « figures animales » sont omniprésentes dans les pratiques artistiques contemporaines. Dans la troisième partie de ce volume, le philosophe Alain Beaulieu interroge ainsi le rôle critique du concept d’animal et de « devenir animal » chez Deleuze et Guattari et la sociologue Isabelle Autran puise dans les ressources offertes par la tradition phénoménologique pour proposer une vision de l’animal susceptible d’échapper aux pièges et aux dangers d’une pensée réifiante ou purement utilitariste de la question animale.
La philosophie du XXIe siècle, dans le prolongement  des grandes figures de la pensée du XXe, est activement engagée dans l’élaboration d’une nouvelle pensée de la nature. Dans une perspective très fortement influencée par la pensée de Deleuze et Guattari, Rosi Braidotti nous invite, sous le signe de zoé, à concevoir une nouvelle philosophie du vivant qui se situe au delà de l’humanisme et de l’anthropocentrisme classique, nous permettant à la fois de repenser les échanges entre humains et non-humains et les problèmes politiques du présent, dans « l’approche post-humaniste d’un vitalisme non-anthropocentrique », et John Protevi montre, à travers l’exemple de l’eau, comment la compréhension des phénomènes naturels est indissociable d’analyses historiques, politiques et technologiques. Renato Boccali remonte plus loin dans la tradition philosophique, pour chercher dans la pensée de la nature du dernier Merleau-Ponty les éléments de pensée nécessaires pour concevoir autrement l’ « écosystème du visible ».
La dernière section de cet ouvrage, introduite par l’essai de Christiane Vollaire au sujet de l’ « esthétique industrielle », est consacrée à l’émergence d’une imagination environnementale dans l’art contemporain. Félix Guattari soulignait l’importance d’un nouveau « paradigme esthétique », nécessaire pour que l’urgence écologique puisse déterminer une transformation radicale de l’intelligence et de la sensibilité. Aujourd’hui,  les formes artistiques intègrent de plus en plus le facteur écologique, en infléchissant sensiblement notre relation à la nature. Dans les arts plastiques, la nature devient ainsi un enjeu de « sculpture » (monumentale et éphémère) ou de pratiques évolutives (installations, environnements) ; dans la musique, on explore de plus en plus souvent les liens entre le son et l’invention d’un territoire ou la notion de « paysage sonore  » ; dans l’architecture, l’exigence de « durabilité » impose de repenser intégralement les liens entre le bâti et la nature environnante. Le critique d’art Pierre Sterckx étudie l’œuvre de l’un des précurseurs de cette tendance, l’artiste italien Giuseppe Penone ; ma propre contribution présente un projet interactif autour de la Méditerranée du collectif d’artistes italien Studio Azzurro, qui interroge le regard esthétique que l’on porte sur les sites, les paysages et les populations qui les traversent ou les habitent. Émilie Hache propose une étude du retour contemporain d’une poétique des ruines, ruines qui n’évoquent plus pour nous un passé éloigné mais un futur qui s’approche dangereusement, sous la menace des urgences écologiques. Les membres du groupe de recherche « Art et écosophie », Roberto Barbanti, Silvia Bordini et Lorraine Verner, présentent les résultats provisoires d’un projet ambitieux, destiné à s’étaler sur plusieurs années, d’échanges et rencontres entre chercheurs, critiques d’art, scientifiques et artistes engagés dans la recherche d’un nouveau paradigme esthétique. Fabrice Bourlez présente les nouvelles perspectives du bio-art, champ de l’art contemporain qui ouvre à la fois l’horizon inquiétant d’une manipulation généralisée du vivant et le chemin esthétique vers un « réveil des puissances de la vie ». Pour finir, la plasticienne Francine Garnier et le musicien Alain Engelaere, dans un texte en forme de dialogue, nous proposent à travers leur propre expérience une réflexion sur la transformation du paysage sous l’effet des formes, des couleurs et des sons.
L’intention première de cet ouvrage est celle de donner un aperçu global des champs théoriques et pratiques où une nouvelle pensée des environnements et des natures/cultures est en train aujourd’hui de prendre forme, dans l’espoir qu’il puisse contribuer à l’ouverture des possibles que le philosophe Hicham-Stéphane Afeissa appelle de ses vœux dans sa contribution, ouverture nécessaire pour que nous puissions espérer nous soustraire aux menaces d’étouffement, d’ordre théorique, politique, esthétique et existentiel qui pèsent sur nous de toutes parts.
Manola Antonioli
Théories et pratiques écologiques
de l’écologie urbaine à l’imagination environnementale
/ 2014
une éco-so

Post et Cyberféminisme / Manola Antonioli / Chimères n°75 / Devenir-Hybride

Le « devenir hybride », sous toutes ses formes, fait aussi l’objet d’une pensée que l’on pourrait définir comme « postféministe », pour laquelle les études féministes ou consacrées aux femmes ne doivent pas constituer un champ disciplinaire fermé, une sorte de « ghetto » de la pensée, mais au contraire un outil puissant d’ouverture théorique et pratique.
Cette position est énoncée avec force, par exemple, dans le seul ouvrage de la philosophe Rosi Braidotti traduit actuellement en français, où elle écrit que « le sujet du féminisme n’est donc plus, “simplement”, la femme comme deuxième sexe, comme un autre complémentaire de l’homme, mais comme un sujet non unitaire et complexe qui a pris sa distance de la machine binaire qui polarise les différences. De la sorte, le féminin se détache des femmes et devient un sujet nomade en mutation profonde. » (1)
Au lieu de poursuivre l’effort de la pensée occidentale qui a voulu multiplier les frontières et exclure toutes les formes d’altérité (l’autre sexualisé de la « femme » opposé et considéré hiérarchiquement inférieur à « l’homme », l’autre racialisé sous la forme de l’ « indigène » ou du « sauvage » soumis au « mâle blanc », l’autre naturalisé représenté par les animaux, l’environnement et les ressources naturelles, réduits au rang de simples objets d’une exploitation sans limites), la pensée postféministe aspire ainsi à affirmer la multiplicité des différences dans les processus de sexualisation, à dépasser la pensée de l’ethnicité et de la race dans l’ouverture en direction d’une pensée postcoloniale, à affirmer les processus d’hybridation au sein d’un nouveau continuum techno-culturel-naturel et des agencements animaux-hommes-végétaux-machines qu’ils pourraient être susceptible de produire.
Le texte inaugural de cette nouvelle approche est certainement le Manifeste cyborg publié en 1985 par Donna Haraway et traduit avec un retard considérable en français. (2) Donna Haraway présente d’emblée son texte comme la tentative de bâtir un « mythe politique ironique fidèle au féminisme, au socialisme, au matérialisme. D’une fidélité peut-être plus proche de celle du blasphème que de la vénération et de l’identification respectueuses ». (3)
Le cyborg est défini comme une créature hybride de machine et d’organisme, de réalité sociale et de fiction, une sorte d’hypothèse de recherche et d’expérimentation, qui ne correspond peut-être à aucune entité précise et reconnaissable dans la réalité mais dont les traits constitutifs (en premier lieu l’hétérogenèse et l’hétérogénéité) sont reconnaissables partout. On trouve depuis longtemps des cyborgs partout dans la science-fiction, qui fourmille de créatures mi-animaux, mi-machines, évoluant dans des mondes incertains, mi-naturels et mi-artificiels, mais on en trouve de plus en plus souvent dans la médecine qui couple incessamment des corps et des machines. Même le sexe cyborg est partout, là où la sexualité est dissociée des voies traditionnelles de la reproduction organique et se rapproche plutôt de mécanismes de réplication machinique. Le cyborg joue donc pour Donna Haraway le rôle d’une « fiction cartographique » de notre réalité sociale, corporelle et technique, face à laquelle la biopolitique annoncée par Michel Foucault ne sera plus bientôt qu’une pâle prémonition.
À la fin du XXe siècle, époque à laquelle cet essai a été écrit, mais encore plus au début du XXIe, « nous sommes tous des chimères, hybrides de machine et d’organisme d’abord théorisés puis fabriqués : en un mot, des cyborgs ». (4)
Le manifeste cyborg est avant tout un manifeste en faveur du brouillage des frontières et pour la responsabilité de leur construction, au-delà des traditions scientifiques et politiques occidentales et de leurs répartitions rigides des territoires entre le masculin et le féminin, le scientifique et la fiction, le mythe et la réalité, l’animal, l’humain et le mécanique, le corps et les machines. Définissant tout le cadre de la réflexion de Donna Haraway, le cyborg est un appel à retravailler les relations figées entre nature et culture, sachant que la première n’est jamais étrangère à la deuxième et que cette dernière ne peut plus prétendre la réduire à une simple ressource qu’il s’agirait de s’approprier ou d’assimiler. Le monde cyborg ne peut se construire qu’en mettant en question les totalités artificielles qui, par le biais de relations bi- ou multipolaires et des rapports de domination hiérarchique, visent à englober des éléments disparates en niant leurs différences.
Pour qu’une telle fiction socio-politique devienne possible, il a fallu au préalable que plusieurs brèches commencent à briser la continuité des frontières structurant le monde moderne. En premier lieu, la frontière séparant l’humain de l’animal a été profondément entamée par les progrès de l’éthologie, et nous savons désormais que rien ne justifie de façon convaincante les séparations traditionnellement instituées entre l’humain et l’animal (à travers l’usage de l’outil ou le langage, le comportement social ou la complexité des fonctions mentales). Ensuite, on commence à renoncer à la distinction qui opposait l’humain-animal (organique) de la machine, puisque les nouvelles « machines » instaurent une ambiguïté de plus en plus perceptible entre naturel et artificiel, esprit et corps, autodéveloppement et création externe : « Une vie troublante anime nos machines, alors que nous sommes nous-mêmes d’une effrayante inertie. » Pour finir, nous commençons à avoir une notion très floue de la frontière entre ce qui est physique et ce qui ne l’est pas (ou plus), suite aux découvertes de la physique quantique et à l’affirmation du principe d’incertitude qu’elle implique.
Au moins deux points de vue divergents peuvent être portés sur cet univers : d’une part, un monde cyborg peut être considéré comme le triomphe définitif de la société de contrôle et de l’appropriation et de la neutralisation définitive des corps ; mais, d’autre part, il peut apparaître comme un nouvel horizon susceptible de faire disparaître les craintes relatives à la double parenté de l’humain avec les animaux et les machines, un monde où les « identités fracturées » dont nous faisons tous l’expérience ne feraient plus peur.
Une approche « cyborg » implique également un nouveau regard sur la technique, pour lequel la machine ne peut plus être considérée simplement comme « une chose » ou « un outil ». La machine est un aspect de notre corporéité et de notre sensibilité, un élément essentiel de nos productions de subjectivité. Les machines ne se réduisent pas à une menace de domination, puisque nous sommes appelés à en être responsables, comme nous sommes responsables des frontières et des limites que nous instituons.
La théorie des cyborgs n’est donc jamais destinée à produire une quelconque « théorie totale » : il s’agit plutôt de construire une expérience et une théorie des frontières, de leur construction et de leur déconstruction, dans le but de produire de nouvelles formes d’action politique.
Pour Haraway, la première erreur à écarter est l’aspiration à produire une « théorie universelle totalisante », la deuxième est le refus immotivé et irraisonné de la science et de la technologie, au nom de présupposés métaphysiques désormais dépassés. La tâche à assumer pour les années à venir serait donc celle d’une reconstruction collective des frontières de la vie et de l’expérience quotidiennes (domaines traditionnellement réservés aux femmes et au féminin…) et des rapports théoriques et pratiques avec la science et la technologie. Ces dernières restent des matrices potentielles de domination, mais sont aussi des sources possibles de grandes satisfactions pour les humains-animaux-cyborgs que nous sommes désormais.
L’imaginerie cyborg « implique tout à la fois de construire et de détruire les machines, les identités, les catégories, les relations, les histoires de l’espace intersidéral » (5) et, pour revenir au contexte de la pensée féministe dans laquelle la réflexion de Donna Haraway est ancrée, pour les femmes du XXIe siècle il est préférable d’être un cyborg créateur plutôt qu’une déesse passive et inerte.
En 2003, Donna Haraway a publié un autre manifeste (le Manifeste des espèces de compagnie) (6) qui jette un nouveau regard sur le même continuum nature-humain-technique décrit dans les années 1980, mais en mettant cette fois l’accent plutôt sur les relations homme/animal que sur celles homme/machine. Le point de départ est l’expérience autobiographique des relations de cohabitation et de partenariat que l’auteure a établi au fil des années avec son chien, mais la réflexion s’élargit progressivement pour évoquer toute la complexité des relations de coévolution qui se sont tissées entre les chiens et les humains au cours des siècles, des premiers contacts avec ce « loup civilisé » jusqu’aux techniques d’élevage et de dressage et aux sports canins.
Cette coévolution s’étend jusqu’à l’échelle biologique la plus microscopique : « Au minimum, je soupçonne que les génomes humains contiennent une grande quantité de traces moléculaires laissées par les pathogènes de leurs espèces de compagnie, notamment des chiens. Les systèmes immunitaires jouent un rôle majeur dans les naturescultures ; ils déterminent où et avec qui les organismes – y compris les êtres humains – sont capables de vivre. L’histoire de la grippe est inconcevable sans faire appel au concept de coévolution entre humains, porcs, volaille, et virus. » (7)
La perspective d’une coévolution entre les hommes et les chiens, mais aussi entre les hommes et les animaux en général, permet d’aborder d’une nouvelle façon la question de la relation éthique (que celle-ci opère à l’intérieur d’une espèce ou entre différentes espèces), comme une forme constante d’altérité-en-relation. Nous ne sommes jamais (hommes, végétaux, animaux ou machines) « autonomes », et notre existence dépend de notre capacité à instituer des relations et à vivre ensemble.
Les questions éthiques et écologiques qui nous préoccupent remontent ainsi toujours à des histoires relationnelles et à des dynamiques d’hybridation.
Que l’on soit homme, chien ou cyborg, « l’important est ici d’accepter que l’on ne puisse jamais connaître ni l’autre, ni soi-même, sans jamais cesser de s’interroger sur le statut de ce qui advient à tout moment de la relation Cela vaut pour tous ceux qui s’aiment vraiment, de quelque espèce soient-ils ». (8)
Manola Antonioli
Post et Cyberféminisme / 2011
Publié dans Chimères n°75, Devenir Hybride, à paraître en septembre
à lire : http://www.cyberfeminisme.org/txt/cyborgmanifesto.htm
Sur le Silence qui parle : Cartographie subjective et momentanée des cyberféministes / Nathalie Magnan / Nous sommes la chatte future / VNS Matrix
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1 Rosi Braidotti, la Philosophie là où on ne l’attend pas, Paris, Larousse, 2009, p. 65.
2 La première version du Manifeste est parue en 1985 sous le titre A Cyborg Manifesto : Science, Technology and Socialist-Feminism in the 1980’s in Socialist Review, n°80, p. 65-108. La première traduction française n’a été publiée qu’en 2002, dans le remarquable ouvrage Connexions arts réseaux media dirigé par Annick Burreaud et Nathalie Magnan (Paris, Éditions de l’École nationale des beaux arts, 2002). Elle a été par la suite reprise en 2007 dans le recueil de textes de Donna Haraway Manifeste cyborg et autres essais, Paris, Exils éditeur, p. 29-106 ; une nouvelle traduction a été proposée en 2009 dans le volume Des singes, des cyborgs et des femmes, Actes Sud, p. 267-321. Les citations qui suivent feront référence à cette dernière édition.
3 Donna Haraway, Un manifeste cyborg : science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle, in Des singes, des cyborgs et des femmes, op. cit., p. 267.
4 Ibid., p. 269.
5 Ibid., p. 273.
6 Ibid, p. 321.
7 Traduit en français en 2010, avec le retard habituel, aux Éditions de l’éclat en 2010.
8 Donna Haraway, Manifeste des espèces de compagnie, op. cit., p. 38.
9 Ibid., p. 57.




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