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Ada ou l’Ardeur / Vladimir Nabokov

Pour correspondre dans le premier temps de leur séparation, Ada et Van avaient élaboré un code qu’ils ne cessèrent de perfectionner au cours des quinze mois qui suivirent leurs adieux. Ils devaient rester près de quatre ans éloignés l’un de l’autre, de septembre 1884 à juin 1888. Cette longue séparation (notre arc-en-ciel noir, disait Ada) fut interrompue par deux brefs intermèdes (en août 1885 et en juin 1886) d’une félicité presque insupportable et quelques rencontres fortuites (« à travers une grille de pluie… »). La description des systèmes cryptographiques est chose fort ennuyeuse : nous ne pouvons toutefois nous dispenser de fournir à ceux qui nous liront quelques indications fondamentales.
Les mots d’une seule lettre ne subissaient aucun changement. Dans tous les autres mots, chaque lettre était remplacée par une lettre subséquente de la série alphabétique telle que son numéro d’ordre, compté à partir de la lettre primitive, était déterminé par le nombre de lettres du mot. Ainsi, « love », mot de quatre lettres, s’écrivait « pszi » (le « p » étant la quatrième lettre après le « l », le « s » la quatrième après le « o », etc.). Un mot plus long, comme « lovely » (six lettres) dans lequel on est contraint par deux fois à reprendre la série alphabétique après l’avoir épuisée, devenait « ruBkre », les lettres prises sur une nouvelle série s’écrivant en caractères majuscules. Dans l’exemple proposé, le « B » correspond au « v » dont le substitut doit être la sixième lettre après ledit « v », wxyzAB.
Oh, le pénible moment pour le lecteur d’un ouvrage populaire sur les grandes théories cosmogoniques que celui où l’auteur, après vous avoir plaisamment amorcé par quelques paragraphes bien causants, bien carrés, laisse échapper tout à trac une pétarade de formules mathématiques qui vous obnubilent aussitôt l’entendement. Nous ne pousserons pas les choses aussi loin. Sachant qu’il s’agit du code secret de nos amants (ce « nos » peut constituer indépendamment de son contexte un motif d’irritation mais il n’importe), nous ne doutons pas que le plus ingénu de nos lecteurs, pour peu qu’il veuille bien considérer nos digressions avec un peu plus d’attention et un peu moins d’antipathie, ne soit parfaitement capable de nous suivre.
Les choses, hélas, se compliquèrent. Ada proposa certaines améliorations, comme de commencer chaque missive en français chiffré pour passer à l’anglais chiffré après le premier mot de deux lettres, avec retour au français après le premier mot de trois lettres – le tout corsé de diverses variations. Grâce à ces améliorations, les messages devinrent plus difficile encore à lire qu’à écrire, d’autant plus que les deux correspondants, affolés par l’excès de la passion, surchargeaient leur texte de correctifs, de récapitulatifs, d’addenda raturés, d’errata restaurés et de fautes orthographiques et cryptographiques imputables autant à l’inexprimable désarroi dans lequel ils se débattaient qu’à l’extrême complication de leur code.
Dans la seconde période de leur séparation (soit à partir de 1886) le code fut complètement transformé. Ada et Van savaient encore par coeur les soixante-douze vers du Jardin de Marvell et les quarante vers de Mémoire de Rimbaud. Ces deux textes leur fournirent la clé de leur alphabet. Ainsi : v2. 11. v1. 2. 20. v2. 8 signifiait « love », la lettre « v » et le nombre qui l’accompagnait désignant un vers du poème de Marvell tandis que le nombre suivant fixait la position dans ledit vers de la lettre cherchée (v2. 11 = onzième lettre du second vers). Suis-je assez clair ? Dernier détail : quand, pour mieux brouiller la piste, on utilisait le poème de Rimbaud, les lettres précédant le numéro des vers étaient écrites en capitales. Une fois encore ce genre d’explications est fastidieux et n’amuse que lorsqu’on se propose de chercher – bien en vain, certes – des erreurs dans les exemples donnés.
De toute façon, il s’avéra que le code n°2 présentait des inconvénients plus graves encore que ceux du code n°1. La prudence exigeait que les correspondants ne possédassent aucune copie, imprimée ou manuscrite, des deux poèmes, et quelque merveilleuse que fût leur mémoire il était fatal que la fréquence des erreurs commises allât croissant.
Pendant l’année 1886 ils s’écrivirent aussi souvent qu’ils l’avaient fait jusqu’alors – jamais moins d’une lettre par semaine. Par contre, chose étrange, dans la troisième période de leur séparation, de janvier 1887 à juin 1888 (après une conversation téléphonique à longue distance et de fort longue durée et une entrevue des plus brèves), leurs lettres se firent plus rares : Ada en écrivit à peine une vingtaine (deux ou trois seulement au printemps 1888) et Van environ le double. Nous ne pourrons citer aucun passage de cette correspondance puisque toutes les lettres furent détruites en 1889. (Je propose de supprimer purement et simplement ce petit chapitre. Note d’Ada.)
Vladimir Nabokov
Ada ou l’Ardeur / 1969
Egalement sur le Silence qui parle : Lolita / Feu pâle
Ada ou l'Ardeur / Vladimir Nabokov dans Eros kizette-en-rose-lempicka

Objection / Alain Brossat (à propos de Richard Millet)

Dans la mesure même où le texte la Gloire des pitres se présente comme une opinion, un libre propos, ouvert à la discussion, j’aimerais y opposer l’objection suivante : dans son livre sur Anders Breivik, Richard Millet fait entendre tout sauf une « voix discordante », il fait tout sauf « sortir du lot », il fait tout sauf se « désolidariser du troupeau ». Tout au contraire, il ne fait que parer des (pauvres) prestiges de son statut de littérateur et d’éditeur un énoncé, pas même une position, qui tient en peu de mots et qu’il partage, notamment, avec cette poussière d’humanité recuite de ressentiment et d’esprit de vindicte et qui voit dans le Front national l’annonciateur des temps nouveaux : c’est par l’Islam et tout ce qui s’y rattache que proviennent tous les maux qui nous accablent, et toute notre politique consistera à multiplier les exorcismes, les vitupérations et les quarts d’heure de la haine contre ce détestable objet. En ce sens même, Millet n’est pas la voix qui dérange, il est tout au contraire le visage distingué (c’est-à-dire pour le coup spécialement abject) du troupeau en proie aux passions les plus basses. Si donc nous nous considérons comme bien fondés à la traiter en ennemi, ce n’est pas en premier lieu pour des raisons morales (nous ne sommes pas des dames patronnesses effarouchées par ses audaces et son anticonformisme supposés), mais bien parce qu’il se fait le propagateur d’une xénophobie particulièrement vitupérante et vociféroce (pour parler comme son maître en chemise brune) dans des temps où cette peste prospère urbi et orbi. Lorsque nous disons que Millet est un ennemi, ce n’est pas aux droits de la littérature à « tout dire » que nous nous en prenons. De ce point de vue, l’auteur du pamphlet en défense et illustration de Breivik n’a rien à faire aux côtés de Sade, Lautréamont et Rimbaud persécutés pour l’immoralité supposée de leurs écrits. Ce qui est en cause ici, ce n’est pas la littérature mais un écrit politique dont le statut est le même que celui d’une action, d’un tract, d’une voie de fait : il ne saurait réclamer pour lui-même ni pour son auteur les droits immunitaires qui reviennent à la littérature et à l’écrivain qui, comme le Flaubert de Madame Bovary, choque le bourgeois de son temps. Un agitateur politique est exposé au droit commun quel que soit son statut, trivial ou pomponné. Je ne serais donc pas autrement choqué que ceux qui s’estiment diffamés, injuriés par le livre de Millet portent plainte contre lui et me réjouirais qu’ils obtiennent sa condamnation. Le Céline des pamphlets n’est pas un écrivain de génie persécuté pour son anticonformisme et ses opinions un peu fortes, c’est un polygraphe nazi appelé à rendre des comptes pour sa participation par l’écrit à une persécution raciale qui a débouché sur une extermination planifiée. Que je sache, l’auteur du Voyage n’a jamais été inquiété comme tel.
Pour le reste, le texte de notre intervenant touche juste lorsqu’il souligne la faiblesse de ce qui, dans l’institution littéraire et éditoriale, vient s’opposer, sur le mode de l’indignation convenue, aux insanités de Millet. Des scouts, dit-il, et la formule n’est pas mal trouvée. Mais de quoi cette faiblesse (cette mièvre résistance) est-elle faite ? De l’inconséquence, tout simplement, de ceux qui, s’indignant aujourd’hui des « excès » de Millet, se réjouissaient à haute voix du retour aux affaires, à la tête de l’Etat et au gouvernement, d’un personnel « normal » et « civilisé ». Or ce sont ces civilisés qui, tout l’été durant, se sont appliqués à persévérer dans la droite ligne de la politique des énergumènes d’avant, en poursuivant les persécutions contre le Roms, les contrôles au faciès, les expulsions expéditives de sans papiers, etc. Le pli xénophobe, (routinier, obstiné, administratif pour les uns) (tonitruant, théâtral, apocalyptique de l’autre) – c’est bien ce que les socio-libéraux de gouvernement et le facho de papier de Gallimard ont en partage. Chacun sa manière, chacun son style. Il n’y a du coup guère lieu de s’étonner de l’infirmité des réactions de cette fraction morale de la gent littéraire qui traite Millet d’énergumène mais détourne la tête quand Valls rase les camps roms à coups de bulldozers…
Alain Brossat
Objection / septembre 2012
Publié sur Ici et ailleurs
Pour en savoir plus : la Gloire des pitres

Objection / Alain Brossat (à propos de Richard Millet) dans Agora maurizio-cattelan-hitler1

Commune hantise / G. Mar

Nous ne voulions pas, dans ce feuilleton, de billet appartenant vaguement à la catégorie essai littéraire. C’était sans compter sur l’imprévu des rencontres, leurs effets d’impertinence et leur événementialité propre dérogeant à toute mise en projet définitive du travail d’écriture. Son anarchisation en quelque sorte, par la mise à mal de toute téléologie stricte à laquelle répondrait le travail de composition dans la réalisation forcenée d’une idée claire et distincte. Très platonicienne idée de la création.
Effet Larsen produit par une lecture matinale donc, et ici, la préface de Jean-Jacques Aubert au Portrait de l’artiste en jeune homme…
… où l’on apprit que les Epiphanies, considérées comme des « blocs de matière personnelle » : proses courtes, récits de rêves, évocations poétiques « surgissant d’un autre lieu » et s’imposant à l’auteur comme tombées du ciel, constituaient pour Joyce des textes écrits sous la dictée d’une autre voix par une autre « main », fantomatique, précurseur sombre des mots s’étalant sur la page comme autant de désordres qui ne sont rien que « le brouillage des repères d’espace et de temps », l’anarchisation ponctuelle du réel par leurs intrusions fulgurantes et leur imprévisibilité notoire…
– et les Illuminations ne sont rien d’autre que cela –
… épiphanies qui (nous nous sommes mis à rêver tandis que nous lisions), mises bout à bout formeraient un patchwork, parfaitement étranger à la forme du récit, dans une coagulation de textes de factures et de tonalités divergentes par laquelle se manifesterait, dans un composum faisant artificiellement bloc sous l’unité d’un titre, la dissolution d’un moi – démembré par la diversité des voix qui le traversent comme pour le disséminer dans le rectangle des pages… et le recomposer, une fois l’œuvre achevée et cousue d’une seule masse, bien mort-vivant, damné par sa main et les lignes de fuite qu’elle lui aura tracées et qui l’emportent, lui, bien au-delà de lui-même et de sa maîtrise sur le cours des choses (ponctuation y comprise). Mort à lui-même comme au monde qui l’entoure le temps que durent ces emportements. Impuissance face à l’évènement qu’est la voix non voulue, machinalement relayée par la main. Damnation qui est tout son salut d’écrivain…
« Je me trouvais mûr pour [la mort] le trépas et ma faiblesse me tiraient jusqu’aux confins du monde et de la vie, [où le tourbillon] dans la Cimmérie noire, patrie des morts, où un grand… a pris une route de dangers laissé presque toute [illisible] [aux] chez une sur emb… tion épouvantes. » Brouillons d’Une saison en enfer.
… assemblage discontinu de pièces diverses donc – telles des notes inscrites sans aucune partition, guidées par des logiques imprévues faisant rouler celui qui s’y adonne en abîmes et perdition.
Les Épiphanies, nous rappelle Aubert, constituent en outre la « recherche d’une écriture disparue », « enfouie », fantomatique comme il a été dit mais bien réelle à laquelle il s’agirait de redonner la parole et, par cela, la vie. Magie propre aux capacités christiques de résurrection [Lazare, etc.], brouillant pour nous la limite qui sépare le monde des morts de celui des vivants et place l’écriture dans cette aire d’indécision perpétuelle. Non tant pour conjurer la mort, comme pour s’en défaire et l’envoyer foutre, que pour lui faire droit, en toute chose présente, et l’insérer dans le monde des vivants comme son revers actif faisant glisser toutes nos assurances en vanités.
Ecriture fantôme avec laquelle l’écrivain aurait donc affaire et avec laquelle il lui faudrait chaque fois négocier, dans son travail de composition, d’ordonnancement et de mise en forme. Soit (croyons-nous comprendre) : donner un corps, dans l’œuvre, à l’écriture fantomatique qui la précède et se révèle à l’état de brouillons, « tâche qui implique un travail, une transformation des données de l’écriture […] sa remise en jeu dans l’illisible de la lettre », pour rendre cette illisibilité patente, tangible, dans le texte informé. Rimbaud disait approximativement : si ce que je ramène de là-bas a forme, je donne de la forme, si c’est informe, je donne de l’informe. Ce n’est pas de ma faute si le cuivre s’éveille clairon, etc. Et aussi : je donne le premier coup d’archet et la symphonie surgit toute entière. Comme par revers soi. Sachant qu’en cette occurrence « je » désigne un autre… Et ne pensons pas à l’Esprit du Père s’incarnant dans l’écrivant comme il le fit dans son historique rejeton, même si le principe est allégoriquement le même : faire venir la voix – multiple – dans le corps du texte.
Commune hantise à ces deux têtes donc : celle d’un espace autre, un là-bas dans lequel se déploierait le temps propre à l’activité d’écriture, son flux dont la plume est l’outil médiumnique et la captation, avant qu’elle ne se fige définitivement dans une forme, celle de l’œuvre achevée, tombeau du verbe en sa verbalité héraclitéenne d’où celle-ci proviendrait comme d’une origine inassignable au moi en possession de tous ses moyens. Temps païen de l’inspiration, temps des démons visitant les hommes, temps d’une déprise de la conscience et de son pouvoir d’ordonner le visible selon ses catégories. Manière fabuleuse de saisir la chose littéraire soit. Mais qui en dit long.
Le second temps de l’écriture (la composition) consisterait alors à porter le Hors-Temps des épiphanies dans le Temps, l’unique et seul reconnu effectif et valable, comme autant de trouées dans le cours du siècle, sa phénoménalité propre et l’enroulement des horloges qui en scande le tempo. Nuit pénétrant le jour qu’ourlerait l’une à l’autre la main fantôme, et dont l’activité aurait chaque fois pour effet de défaire (temporairement) le Monde-Un qui s’offre à nous dès lors que nous ouvrons les yeux… tel qu’il est, défiant par-là l’harmonique qui le tient tout d’une pièce, dans sa belle unité pythagoricienne, comme dans un « Merde à Dieu ! » par le truchement de son œuvre mise en pièces, concassée, réduite, par l’écriture première, à l’état inchoatif de brouillons.
Le travail de l’écrivain, celui qui signe et porte le Nom, résiderait dès lors tout entier dans ce second temps de l’écriture (deux temps, deux mains, et même : deux voix, deux têtes – individu foncièrement bicéphale chargé de tenir ensemble ses aspirations schizoïdes à n’être plus au monde et pourtant tout juste en son milieu – « ombre d’homme parmi les hommes » comme le dit Stephen Dedalus, ce double avoué de l’écrivain). Il lui faudrait ainsi, croyons nous comprendre à mesure que nous lisons, passées les secousses du désordre par l’intrusion d’une matière imprévue sur laquelle il n’a ni prise ni pouvoir de décision, une fois repris ses esprits et sa maîtrise rétablie : « compter, peser, diviser » (Joyce). Soit transformer l’illisibilité propre aux brouillons en son contraire sans trahir toutefois le désordre dans lequel ceux-ci se donnent, anarchiques dans leur multiplicité, par une mise en forme globale adaptée à leur originel chaos afin que l’autre de l’espace et du temps prenne corps ici-maintenant, dans l’espace du livre et le temps auquel il se livre – qui est celui des affaires. « Ah ! Remonter à la vie ! Jeter les yeux sur nos difformités ». Comme pour en témoigner, dans la composition de l’œuvre jetée en pâture dans le siècle, tout en les trahissant dans la belle forme qu’on attend qu’elle transcrive, pareille au monde dont elle est pourtant la défaite et l’arrachement. Exigence qui est de ce monde-ci, auquel Finnegans Wake portera un coup décisif : produire du lisible, du compréhensible, du partageable universellement… selon les us et les goûts de l’époque.
« La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains ! Je n’aurai jamais ma main » s’apitoie faussement l’Illustre Merdeux d’Une saison en enfer. Elle est d’un autre temps, croyons-nous donc comprendre, inactuelle – « Je suis réellement d’outre-tombe » – étrangère au siècle, son progrès, sa logique et ses aspirations. Faussement car il l’aura eu, il s’en sera assez vanté, sous ses manières feintes de demander pardon du fond de son enfer, par saccades et intermittence, le temps que dure celui des brouillons tout au moins, eux qui ne se laissent pas compter, ni prévoir, ni prédire, et emportent tout sur leur passage, comme dans un déluge. Et peut-être fusse la même main qui hanta les Épiphanies pour former devant nous, tel est ici finalement notre songe, ce monstre frankensteinien des belles-lettres : James-Arthur-Rimbaud-Joyce, dans notre délire de littérature et l’impertinence avec laquelle celui-là comme celle-ci – promptes à coudre ensemble ce qui se donne comme disparate selon l’espace et le temps… tissent à gros traits des ponts.
G. Mar
Janvier 2012
Publié sur http://d-fiction.fr/
Commune hantise / G. Mar dans Anarchies joyce

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