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Le Dossier 57-C / Marco Candore

« Toute l’écriture est de la cochonnerie. »
Antonin A., schizophrène dangereux à Marseille, Mexico, Ville-Evrard, Rodez, Paris.

Note : les hyperliens des notes continuent le jeu de piste, ce texte est en extension permanente.

C’est en 2009, à Prague, que London Smooth1 rencontre secrètement Vladimir H.2 par l’entremise de Lenka B., bibliothécaire à Paris. Au cours de l’entretien, qui a probablement lieu en fin de matinée au Grand Café Orient de la Maison à la Madone noire3, H. remet à Smooth une enveloppe de papier brun d’un format 13×21 contenant un manuscrit inconnu de 158 pages noté J.-K. / F.-B.4. Sur le document on peut lire, en exergue , écrit à la main (comme l’ensemble du manuscrit) : « Ne cherchez pas ».
Le texte est constitué de strates, « couches » et sédiments, architecturé en parties / séries répétitives. Sa forme se veut poétique et présente tous les traits du cryptogramme et du jeu de piste5.
L’existence d’un auteur unique est douteuse : si le manuscrit, visiblement inachevé, ne semble comporter qu’un seul type d’écriture, celle-ci peut n’être, tout simplement, qu’un travail de copiste. Quant à sa datation, on peut raisonnablement l’estimer autour des années 1910-1930 – et peut-être s’écoulant sur toute cette période -, mais sans plus de précision ; écrit en plusieurs langues (Allemand, Anglais, Yiddish, Araméen, et au moins trois langues ou dialectes inconnus) les problèmes de traduction sont considérables et ne concourent pas à résoudre le problème6.
Le manuscrit répète cent onze fois une série polyglotte, un procédé, voire une procédure, à chaque fois composé(e) de six « couches évanescentes » imperturbablement ponctuées par une « suite potentielle »6 bis.
Plus étrange, le document n’est pas sans présenter de troublantes similitudes avec plusieurs œuvres littéraires antérieures ou postérieures au dit manuscrit. Ainsi, la version théâtrale de l’Augmentation de Georges Perec7, composée de six « personnages » / formes rhétoriques plus une septième, la Rougeole, qui sort du cadre de la rhétorique et fonctionne sur le mode de la contamination, de l’excès proliférant ; dans la « neuvième série », la « sixième couche » et sa « suite potentielle » ne sont pas non plus sans rappeler le début de Bouvard et Pécuchet de Flaubert8, mais un Bouvard et Pécuchet atonal, beckettien9 ; la « quatrième couche » peut aussi bien évoquer Finnegans Wake de Joyce50. Les autres séries fourmillent d’exemples tout aussi troublants, où l’on peut tour à tour « reconnaître » (?) Don Quichotte, le Tristram Shandy de Sterne 10, le Coup de dés de Mallarmé, la « canaille » Abou’l-Qâsim Ibn-’Ali al-Tamîmi d’Abou Moutahhar Al Azdi, dans un ouvrage sulfureux du XIème siècle jamais publié dans le monde arabe, seulement édité en langue française à la fin du XXème siècle51.
Les « auteurs » pré-cités auraient-ils compté parmi les « initiés » d’une invisible confrérie mondiale, trans-historique et cosmopolite ? Ou aurions-nous affaire à une triste vérité de plagiats, de monstrueuses escroqueries littéraires ? Comment expliquer ces télescopages de l’espace et du temps ? Ou bien le texte plongerait-il tout lecteur dans un délire de sur-interprétation, lui tendant un redoutable piège en face-à-face, en jeux de miroirs, renvoyant à l’image de l’iceberg, de l’archéologie et autres cartographies de la psyché ?
En tout état de cause, tout indique une intention à faire de l’Infini une œuvre ; l’ambition d’un document délibérément interminable.
Au cours des mois suivants London Smooth se consacre assidûment à l’étude du manuscrit, sans toutefois parvenir à en décoder le sens profond – ou sa fonction. Canular, squelette d’un Léviathan littéraire, ou trompe-l’œil, masque de toute autre chose ?
C’est à la British Library, en 2010, que Mr. Stoned, archiviste, « recommandé » par H. dans son poème codé le Chemisage de la nubilité ou la planification de Thétis (traduction : Lenka B., bibliothécaire à Paris)11 livre à Smooth un second manuscrit, similaire dans sa forme (111 séries constituées de 6 « couches » et d’une « suite potentielle », écrites dans les mêmes langues), mais plus ancien (XVIIIème siècle) et dont l’ordre des « couches » est inversé. Il est signé de « Julio-Felix Castanedeleza »12, accompagné d’un tableau chiffré13, qui, par bien des aspects, n’est pas sans présenter de troublantes similitudes avec les travaux ultérieurs de Jean-Pierre Brisset, chef de gare, linguiste, spécialiste en grenouilles et origines humaines14.
Les deux documents, mis en regard, forment un gigantesque palindrome15. Décodé (partiellement) à l’aide du tableau chiffré, émerge alors un autre texte dont on peut avec certitude attribuer la paternité à Klaus Maus, anthropologue et ethnologue16, au titre interminable et énigmatique : le Triangle du lieu-non-lieu de la Sagesse : Yaqua, la Communauté inconnue des Douze sons ou la série infinie. Le Territoire nomade ou Mille Padoks, l’ordre du chaos révélé.
Il y est question, semble-t-il (bien que « décodé », le texte demeure largement abscons), de la vie sous toutes ses formes. Des descriptions peu compréhensibles de « visions » mais aussi de pures sensations donnent corps à une approche cosmogonique évoquant la physique quantique et une psyché collective littéralement sur-humaine, inconnue. L’ensemble – si l’on peut dire, car ce « rapport poétique » est ouvert sur l’infini, pouvant se lire dans une multiplicité d’ordres qui rejettent à chaque fois les dés – constitue une « cuisson du hasard », une sorte d’ADN cosmique et textuel en perpétuelle métamorphose.
Au début de l’année 2011, Manola A., philosophe à Paris, sollicite London Smooth à faire part de l’état de ses travaux au colloque « Ecosophie » de Nanterre, non loin des tours Aillaud17.
Mais il ne pourra produire cette communication, car il disparaît dans la nuit du 15 au 16 mars – soit la veille dudit colloque -, au cours de laquelle il aurait été aperçu en grande conversation au sujet des Demoiselles d’Avignon avec une jeune femme blonde18 sur la plateforme arrière d’un autobus de la ligne Z19.
Seules quelques notes éparses, au rapport probable avec cette affaire, sont retrouvées le 1er avril, dissimulées sous la machine à calculer de Blaise Pascal, au musée des Arts et Métiers, par Kadidiatou C., technicienne de surface à Paris.
L’enquête, menée par l’agent de police 57-C, est rapidement classée. La piste officiellement retenue est la « fuite probable à l’étranger pour cause de surendettement ».

FICHE ANNEXE (source : notes de London Smooth – les notes à l’intérieur de la fiche sont de la rédaction). En 1912, Klaus Maus20 découvre involontairement21 une micro-région inexplorée22 de l’Amazonie23. L’événement est rapporté dans son carnet de bord24 en date du 16 novembre 191225. L’anthropologue y désigne alors26 le territoire27 et sa population28 d’un même nom, Gemeinschaft II29 ou G2. L’ethnie de G2 semble n’avoir aucun lien de parenté, même lointain, avec les autres groupes peuplant cette partie septentrionale de la forêt amazonienne30. Les habitants de G2 sont décrits31 comme n’étant de toute évidence pas indiens32 et leur langue ne ressemble à aucune autre connue33. Sa découverte est, dès son retour en Europe, le 28 juin 191434, classée Secret-Défense par le roi Boris IV35 et Klaus Maus disparait mystérieusement le 1er août, à seize heures, au cours d’un déjeuner sur l’herbe36. Ses notes et effets personnels ne seront – partiellement – retrouvés que bien plus tard, en France, chez Jacques L., psychanalyste à Paris, dans un container à double fond dissimulé derrière un célèbre tableau lui-même masqué par un cache dont la réalisation est attribuée à son beau-frère37. Cependant sa découverte n’est pas révélée et le coffre blindé, dont l’ouverture est commandée par un mécanisme complexe et sophistiqué38, est rapidement égaré. Dysfonctionnement bureaucratique de la haute administration, guerre des polices ? Toujours est-il qu’on retrouve sa trace en 2004 au cours d’une retentissante affaire. C’est dans le mécanisme de l’horloge monumentale du Panthéon récemment restaurée39, qu’un nano-theremine40 placé là par une jeune mexicaine perforative et performante, Auxilio L.,41 envoie ses ondes42 en direction de l’église Saint Germain-l’Auxerrois. Les fouilles, menées dans le plus grand secret sous la crypte de l’église, permettent la mise à jour du container43, habilement dissimulé dans l’ossuaire-reliquaire de Marie l’Egyptienne ou Sainte Marie d’Egypte44. Afin d’apaiser les tensions historiques, vives et anciennes, entre la France et la Bordavie, les autorités de la toute jeune Oligamonarchie française45 remettent le coffre à la toute récente République de Bordavie46 dans une valise diplomatique le 23 novembre 200747, signe d’une ère diplomatique nouvelle entre les deux pays48.
Marco Candore
le Dossier 57-C / avril 2012
Publié dans Chimères n°76 / Ecosophie
Le jeu de piste continue, entre autres, sur Mécanoscope.

1 London Smooth (1959 – ?), philologue à Paris, Londres, Bâle, Turin, Mexico. Ouvrages principaux : Introduction critique à l’Echo-Phobie, Pouf, Paris, 2001, et Langues chargées, Bouches inutiles I et II, Paf, Turin, 1998 et 1999, trad. Federico Bolcevita.
2 Vladimir H., poète tchèque, 1905-2009, oeuvre majeure : La Nuit avec moi, 1964, Prague, traduit en langue française par Lenka B., éd. Benef, Paris, 1972.
3 Voir la note de frais, archives personnelles London Smooth.
4 La mention J.-K. / F.-B. n’apparaît qu’une seule fois, en haut du feuillet n° 1 du document. Rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit là de l’auteur, ou des auteurs, cette mention pouvant désigner son ou ses propriétaires, le ou les copistes, ou toute autre chose. Les 79 feuillets ne sont pas reliés entre eux mais les pages sont, heureusement, numérotées (il ne manquerait plus que ça, ndlr).
5 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-111-9-1.html
6 « Nous avons un problème », notes préparatoires à l’ouvrage inachevé de Smooth, Les Idiomes démarrés, carnet noir n° 7, page 92. Extrait sous forme d’auto-entretien, voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-lid-cn-7-92.html
6 bis voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-111-9-666666.html
7 voir  : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-2817-1982.html
8 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1872-1931-36.html
9 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1906-1946-1989.html
50 Il y a des sauts dans le texte, d’où cette note n°50.
10 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-1760-70.html
51 Voir note 50.
11 http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-bb-jlb.html
12 Pseudonyme à peine masqué désignant de toute évidence Julio Deleza-Milplata (1725-1795) et Felicio Gastanetari (1730-1792), auteurs d’ouvrages ésotériques dont le célèbre et énigmatique L’Ethique à mots couverts (Bibliothèque nationale de Mexico) ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-17-25-95-30-92.html
13 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-1-618-033-989.html
14 http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-bkkx-jpb.html
15 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-0000100120020110111121120220122.html
16 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-km.html
17 L’objet d’étude de Smooth étant des plus obscurs, on peut cependant déduire de sa participation attendue à ce colloque qu’il devait bien s’agir, peu ou prou, d’écosophie : voir à ce sujet Yaqua, le Peuple du Moteur halluciné, notes de Smooth, voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-ls-y-pmh.html
18 Sur ce point les témoignages divergent : voir http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-zzz-433433433.html
19 Afin de préserver la tranquillité des riverains, la lettre désignant l’autobus a été changée.
20 Voir note 16.
21 Voir note précédente.
22 Par définition, il est impossible d’en dire davantage. Voir à ce sujet les travaux de Stanley Living-Beck, Comment je n’ai pas retrouvé le Peuple manquant, British Library, 1871, trad. tardive, Manola A., très jeune philosophe à Paris, 1972.
23 Voir une carte du monde.
24 Voir le carnet de bord.
25 Cette date correspond sans doute à un anniversaire.
26 C’est-à-dire : à cette date-là.
27 Voir note 22.
28 Voir plus loin.
29 Il s’agit bien sûr des Yaquas.
30 Les croquis et descriptions de Maus ne laissent planer aucun doute ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-km-y.html
31 Voir note précédente.
32 Voir note précédente.
33 Voir note précédente.
34 Une spectaculaire opération de diversion est orchestrée ce jour-là, afin de masquer l’événement essentiel : les révélations que Klaus Maus s’apprêtait à faire.
35 Boris IV, roi de Bordavie, 1863-1883-1953, dit « le Mentaliste » ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-b4rdb.html
36 Amoureux de la nature et échangistes, Klaus Maus et son ami Arnø Nøss pique-niquent régulièrement en compagnie de leur(s) épouse(s). Le jour de sa disparition est réitéré le procédé décrit à la note 34, à moins que ce ne soit cette fois une coïncidence.
37 Bricoleur, et peintre à ses heures.
38 Au point de nécessiter l’intervention de plusieurs spécialistes.
39 Par l’heureux bénévolat d’un groupe de jeunes gens dynamiques et généreux.
v. http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-uguxlkmp.html
40 Modèle extrêmement réduit, pouvant tenir dans une petite boîte d’allumettes, à condition, bien sûr d’avoir ôté les allumettes.
41 Poétesse d’inspiration réal-viscéraliste ; voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-alrb-53-03.html.
42 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-c1-3741510-16-wm2sr-1-c1-1-1-90510.html
43 Encore une fois avec l’aide de spécialistes.
44 voir : http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-v-12-29-47.html
45 Aux Délices de Paris, Mille ans de bonheur et de prospérité à partir de l’an 2007, Année du Cochon, Xu Xi Xao, éditions de Pékin.
46 La Bordavie est entrée dans le concert des nations démocratiques le 21 avril 2002 avec la « Révolution des Œillades ».
47 Le même jour a lieu un procès retentissant, manoeuvre de diversion ou coïncidence, voir notes 34, 36, 39, 41, cela commence à faire système et cela fatigue un peu aussi.
voir http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-c70.html
48 .
49 Pas d’origine à la note 49.
v. http://ledossier57c.blogspot.com/2011/12/57-c-49.html

Cartographier l’inconscient / Manola Antonioli / Chimères n°76 : Ecosophie / Feelings are Facts / Olafur Eliasson

On connaît l’importance que les cartes et les cartographies en tout genre, probablement sous l’influence initiale de  Fernand Deligny et de ses « lignes d’erre », ont dans la pensée de Deleuze et Guattari, et dont le rôle essentiel est exposé de façon programmatique dans l’ouverture de Mille plateaux sur le rhizome, où les deux auteurs nous invitent à « faire la carte et pas le calque ».
Mon hypothèse dans les pages qui suivent sera que la nouvelle version de l’analyse que Deleuze et Guattari proposent sous le nom très énigmatique de « schizoanalyse » peut être interprétée aussi comme une activité de cartographie de l’inconscient, hypothèse que j’essaierai d’étayer par une relecture de L’Inconscient machinique, publié par Félix Guattari en 1979.
Le texte s’ouvre sur une question qui est toujours d’actualité  (« L’inconscient a-t-il encore quelque chose à nous dire ? ») et avec une attaque en règle contre toute vision « herméneutique » qui viserait au déchiffrement des messages de l’inconscient, qu’ils soient écrits dans une langue mystérieuse et intraduisible ou dans la prétendue transparence des « mathèmes » lacaniens. Contre les psychanalystes structuralistes, freudiens, jungiens ou reichiens, Guattari propose sa propre version, schizoanalytique, d’un inconscient bricoleur et bricolé, « quelque chose qui traînerait un peu partout autour de nous, aussi bien dans les gestes, les objets quotidiens, qu’à la télé, dans l’air du temps, et même, et peut-être surtout, dans les grands problèmes de l’heure (1)». Il s’agit donc d’un inconscient « machinique », mais aussi toujours déterritorialisé, puisqu’il ne se situe pas exclusivement « à l’intérieur » des individus, mais également dans l’extériorité de leur rapport au corps, aux territoires (existentiels ou spatialisés), à l’école, au lieu de travail, etc.
C’est aussi l’orientation temporelle de l’inconscient machinique qui change radicalement pour Guattari. Celui-ci n’est pas tourné vers les cristallisations du passé, mais orienté résolument vers l’avenir :
« Penser le temps à rebrousse poil ; imaginer que ce qui est venu “après” puisse modifier ce qui était “avant” ; ou bien qu’un changement, au cœur du passé, puisse transformer un état de chose actuel : quelle folie ! Un retour à la pensée magique ! De la science-fiction ! Et pourtant…(2)»
Un tel inconscient ne peut donc  être conçu selon un modèle herméneutique d’interprétation de ses messages, ni par un modèle archéologique qui essaierait d’avoir accès à ses strates et à ses stratifications enfouis dans le passé (ou il s’agirait alors d’une « archéologie » au sens foucaldien, donc une archéologie des énoncés, d’emblée extériorisée, spatialisée), ni par un modèle généalogique ou narratif, mais selon une sémiotique axée sur « l’agencement collectif d’énonciation »  toujours biface ou multiface, qui associe indissolublement la forme et le contenu, les états subjectifs, les énoncés et les états de faits, selon la pragmatique du langage et du sens que Deleuze et Guattari étaient en train d’élaborer en même temps dans Mille plateaux, dans le « plateau » intitulé « Deux régimes des signes ». Les connexions s’établissent par une déterritorialisation réciproque des choses de la nature et des choses du langage et les agencements qu’elles créent sont toujours concrets, datés, situés, jamais modélisables, surplombants, éternels ou purement formels.
C’est pourquoi un tel inconscient ne pourra jamais être interprété, mais devra être cartographié : la schizo-analyse sera  une forme de cartographie. Dans l’étendue hétérogène d’un « inconscient machinique » il s’agira à chaque fois d’identifier les régions figée dans le passé, immobilisées dans les stratifications et les ségmentations, sclérosées et nécrosées et au contraire de retrouver et situer les « cristaux de possible » processuels. Deux postulats essentiels orientent cette approche de l’inconscient : 1. Il revient à l’agencement le plus déterritorialisé de résoudre les impasses et de dénouer les stratifications ; 2. « la déterritorialisation, sous toutes ses formes, “précède” l’existence des strates et des territoires (3)».
Une telle révision de la théorie de l’inconscient sera ainsi orientée en direction de la constitution d’une « pragmatique schizo-analytique », qui ne pourra jamais faire abstraction des problèmes politiques et micro-politiques, pragmatique dont le « non modèle » sera le rhizome, défini selon les caractéristiques désormais bien connues. Au contraire de toute structure et de tout modèle arborescent, les rhizomes peuvent connecter un point quelconque à un autre point quelconque ; le rhizome ne renvoie pas nécessairement à un trait linguistique, mais s’inscrit dans une sémiotique qui associe à chaque étape des éléments hétérogènes (biologiques, politiques, économiques).  Dans l’introduction à L’Inconscient machinique, Guattari choisit ainsi explicitement de maintenir et de souligner la distinction entre une sémiologie « comme discipline trans-linguistique, qui examine les systèmes de signes en rapport avec les lois du langage (perspective de Roland Barthes) » et une sémiotique (« comme discipline qui se propose d’étudier les systèmes de signe selon une méthode qui ne dépend pas de la linguistique (perspective de Charles Sanders Peirce »).
Dans cette perspective, la cartographie de l’inconscient s’inscrit toujours dans une sémiotique complexe, qui ne peut jamais se réduire à l’interprétation du langage ou à la dimension du signifiant. Si l’on essaie de comprendre cette entreprise cartographique par analogie avec les cartes produites par les géographes, il s’agirait ici de tracer une carte ou une superposition complexe de cartes qui ferait abstraction de toute différence préalable entre « géographie physique » et « géographie humaine » (ce qui relève de dynamiques « internes » au sujet et ce qui relève de dynamiques « externes », ce qui se situe dans un domaine « purement » linguistique et ce qui s’ancre dans une sémiotique généralisée et une pragmatique extralinguistique), qui essaierait de montrer en même temps les reliefs et les cours d’eau et les répartitions administrative et territoriales, les ressources naturelles et les ressources économiques, les frontières naturelles et les frontières politiques, la composition ethnique et religieuse de ses habitants et leur densité, etc. Il s’agirait d’une entreprise un peu folle pour tout géographe, comme elle l’est certainement pour tout analyste, une activité  qui ne peut plus être le résultat d’un face à face entre l’analyste et l’analysant mais une dynamique nécessairement collective.
Une telle pragmatique du rhizome abandonne également toute idée de « structure profonde » : l’inconscient machinique est un inconscient étendu, qu’il faut construire, parcourir et analyser à la manière d’une carte, une carte « démontable, connectable, renversable, susceptible de recevoir constamment des modifications ».
Dans les mouvements simultanés de territorialisation et de déterritorialisation qui parcourent l’inconscient ainsi défini, rien n’est jamais irrévocablement figé : un rhizome pourra donner lieu à une structure arborescente mais, à l’inverse, « la branche d’un arbre pourra se mettre à bourgeonner sous forme de rhizome. »
Dans la philosophie contemporaine, on retrouve une tentative comparable de « spatialiser » l’inconscient dans le premier volume de la « critique de la raison spatiale » que Peter Sloterdijk développe dans sa trilogie des  Sphères et plus particulièrement dans le premier volume (Bulles (4)), à la fondamentale différence près que Sloterdijk (radicalement, profondément et durablement influencé par la pensée de Heidegger) privilégie les thèmes du « sejour », de la sédentarité et de l’inscription dans un territoire à l’approche déterritorialisée et déterritorialisante qui est celle de Guattari. Les différents volumes de la trilogie de Sloterdijk proposent une exploration des espaces qui se décline sous la forme d’une psychologie (Bulles), d’une politologie (Globes et Le Palais de cristal) et d’une technologie (Écumes). L’exploration de l’ « espace intérieur » développée dans Bulles aboutit à une vision de l’espace espace humain comme étant doté toujours d’une structure « pliée, limitée et participative (5) », qui consiste dans l’imbrication de plusieurs espaces intérieurs, où personne ne peut jamais occuper une position purement fantasmatique d’intériorité imprenable ou d’extériorité souveraine.
Ce qu’on appelle, faute de mieux, l’ « intime » n’est donc plus concevable selon le modèle archéologique d’une psychologie des profondeurs, mais selon le modèle proprement architectural d’une série d’espaces intérieurs « partagés, consubjectifs et inter-intelligents auxquels prennent seulement part des groupes dyadiques ou pluripolaires (6)» qui excluent toute monade fermée sur elle-même. L’ « intime » ne peut donc exister que par des incorporations, des imbrications, des implications, des résonances et des rythmes communs, ou (en termes psychanalytiques) par des identifications successives, ce pourquoi l’inconscient n’est accessible ni par une technique de déchiffrement, ni par la découverte d’un sens latent : il n’est pas « produit », mais plutôt « construit », il ne peut pas être « interprété », mais plutôt « cartographié ».
Ce n’est donc pas un hasard si les deux auteurs sont fascinés (chacun à leur manière) par toutes les formes de création d’espaces et de territoires : territoires existentiels, mais aussi  formes de production esthétique et culturelle de territoires et formes de production de territoires habitables dans le cadre de l’architecture.
Les points de convergence entre la perspective spatiale ouverte par Sloterdijk et celle explorée  par Guattari pourraient se retrouver (malgré des références théoriques et philosophiques différentes, et sur certains points incompatibles) notamment dans l’intérêt pour une production d’espaces et de territoires « pré-architecturale » (des sphères ou des cloches protectrices chez Sloterdijk, qui se tranforment progressivement en écumes, des ritournelles ou des territoires existentiels chez Deleuze et Guattari) qui laissent toujours subsister des ouvertures et des connexions virtuellement infinies vers l’extérieures, des écumes ou des rhizomes qui visent à créer un équilibre complexe entre le plus intime et le plus extérieur, le dedans et le dehors, l’individuel et le collectif, le naturel et le technique ou culturel, l’organique et le politique.
Dans la structure rhizomatique de L’Inconscient machinique, on peut établir une connexion transversale entre l’introduction et la partie six, intitulée « Repères pour une schizo-analyse », où Guattari commence par affirmer que « l’inconscient est constitué de propositions machiniques que les propositions  sémiologiques et logico-scientifique ne peuvent jamais saisir de façon exhaustive (7)» , puisque « les concepts doivent se plier aux réalités et non l’inverse (8)», et dont plusieurs pages  sont ensuite consacrées aux calques et aux arbres, aux cartes et aux  rhizomes.
Avant toute production d’énoncé et tout passage par le langage, la schizo-analyse présuppose (encore une fois) une activité de géographe, de cartographe ou encore d’arpenteur, qui consiste à créer (pour chaque cas et chaque situation, donc sans aucun recours à un modèle interprétatif universellement et « méthodiquement » valable) une carte de l’inconscient, qui comprendra à chaque fois des strates figées, des lignes de déterritorialisation, des trous noirs. Cette carte doit permettre une ouverture sur des perspectives d’expérimentation pour l’ « agencement analytique » ou l’ « analyseur », qui pourra être un thérapeute isolé, mais aussi un groupe ou une institution, étant donné que l’ « analyseur » n’est pas seulement un individu ou une totalisation d’individus, mais qu’il implique dans l’analyse nécessairement d’autres flux « non humains » (économiques, politiques, matériels, techniques, etc.), ce en quoi elle se différencie d’un simple « décalcage » des triangulations oedipiennes.
La praxis schizo-analytique est définie cette fois comme une « praxis transformationnelle » : tous les processus inconscients, aussi bloqués soient-ils, peuvent ainsi trouver des voies d’issue dans des conjonctions d’élements sémiotiques disparates. Par ailleurs, « la consistance machinique n’est pas totalisante, mais déterritorialisante (9)»  : un rhizome, par définition, n’est pas formalisable et donc ne pourra relever d’aucune topique psychanalytique et d’aucun modèle structuralisé. Dans cette expérimentation en prise sur le réel, les cartes fonctionnent comme des laboratoires. Opposée à l’idée de la structure, la carte peut s’ouvrir dans de multiples dimensions, elle peut être déchirée, elle peut s’adapter à toute sorte de montage ; il s’agirait de « cartes pragmatiques » susceptibles d’être produites par un individu isolé ou par un groupe, dessinées dans un simple but d’orientation ou conçues comme une œuvre d’art, comme une action politique ou comme une méditation.
Ces « cartes de compétence » s’inscrivent à chaque fois dans un contexte singulier et ne présupposent jamais de compétence plus large : une carte adéquate pour définir un certain type de territoire pourra ne pas fonctionner dans un autre ; une carte conçue pour être un simple outil d’orientation ne fonctionnera pas comme une oeuvre d’art, et vice-versa. La compétence pragmatique d’une cartographie par rapport à une autre dépend du fait qu’elle met  en oeuvre ou pas une segmentarité plus moléculaire, plus déterritorialisée, plus machinique. Les cartes peuvent produire l’esquisse d’un possible non réalisable dans le contexte existant, mais aussi produire de véritables mutations machiniques : « il n’existe pas de cartographie universelle (10)» Au sein de n’importe quelle situation, on peut construire une micropolitique cartographique ou diagrammatique qui refuse toute fatalité divine, économique, structurelle, héréditaire, toute conception de l’inconscient comme destin et comme structure. Guattari donne ainsi un rhizome-carte de l’encerclement phobique du « Petit Hans » chez Freud (11). Tout d’abord, on y retrouve des entités hétérogènes : des lieux (la maison familiale, le lit des parents, la rue), des devenirs (celui du corps sexué, du devenir coupable, mais aussi un « cumul de déterritorialisation » du devenir imperceptible vers le devenir coupable, vers le devenir corps sexué, vers le devenir corps social et enfin vers le devenir animal, des traits de visageité (celui de la mère, celui du Professeur Freud et de la « visageité de transfert ») , et des connexions qui vont et viennent d’un élément à un autre.
Mais les cartes-rhizomes ne sont pas seulement des outils d’une analyse d’un inconscient individuel, puisque la schizo-analyse est aussi un outil pour des praxis politiques, pour des révolutions moléculaires : à la carte-rhizome du petit Hans succède ainsi (12) une carte-rhizome « de la coupure léniniste et de l’engendrement du stalinisme ». Les agencements pragmatiques sont machiniques et ne dépendent jamais de lois universelles, ils sont sujets à des mutations historiques d’abord imprévisible et ensuite susceptibles de se reproduire (le « complexe romantique », le « complexe du front populaire », la « complexe de la Résistance ») sans qu’on puisse leur donner le caractère d’universalité que la psychanalyse prête ou a prêté au complexe d’Œdipe.
Tout équilibre segmenté, stratifié et molaire du pouvoir peut être à tout moment bouleversé par le surgissement d’une situation révolutionnaire, qui bouleverse les cartes préexistantes, en montrant qu’un nouvel agencement était en train de ronger souterrainement un équilibre antérieur qui semblait immuable, figé et éternel (le cas du « printemps arabe », quelles qu’en soient les évolutions, en est un exemple récent). Le seul fait de commencer à tracer et à construire activement des cartes pourra amorcer des effets de mutation et de déterritorialisation : écrire ses rêves plutôt que d’écouter passivement leur interprétation, les dessiner, les mimer, pourra transformer la carte de l’inconscient.
La cartographie schizo-analytique est ainsi une pratique risquée, qui requiert une grande prudence et n’a rien à faire avec des interprétations sauvages. Il s’agirait de faire à tout moment des choix micropolitiques qui engagent l’ « analyseur » et sa responsabilité dans les processus qu’il accompagne : il devra opter pour accélérer ou ralentir une mutation interne d’agencement, pour faciliter ou freiner la constitution d’un agencement collectif, explorer et expérimenter avec un inconscient en acte et en devenir, plutôt que de décalquer indéfiniment des complexes ou des interprétations préexistantes. Une cartographie, donc, qui n’exclut jamais les compromis, les retours en arrière, les avancées, les révolutions, qui n’aspire pas à contrôler et surcoder les processus inconscients mais seulement à les assister et les accompagner.
Manola Antonioli
Cartographier l’inconscient / 2012
Extrait du texte publié dans Chimères n°76 : Ecosophie
Présentation du numéro en présence des auteurs jeudi 5 avril à 18h
Galerie Dufay-Bonnet, 63 rue Daguerre, Paris 14ème

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Olafur Eliasson / Feelings are Facts
A voir également : Movement microscope
1 Félix Guattari, L’Inconscient machinique, Paris, Éditions Recherches, 1979, p. 7-8.
2 Ibid., p. 8.
3 Ibid., p. 13.
4 Peter Sloterdijk, Bulles, Sphères I, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Pauvert, 2002. Les citations qui suivent sont tirées de l’édition en format de poche, Pluriel, 2003.
5 Ibid., p. 98.
6 Ibid., p. 109.
7 Félix Guattari, L’Inconscient machinique, op. cit., p. 155.
8 Ibid., p. 155.
9 Ibid., p. 177.
10 Ibid., p. 180.
11 Ibid., p. 181.
12 Ibid., p. 183.

Sur l’amitié dans la psychiatrie / Francis Berezné

Nous avons appris avec désarroi la mort de Francis Bérézné, qui participait à Chimères depuis plusieurs années.
Peintre et écrivain, il est l’auteur aux éditions La Chambre d’échos à Paris de la Mémoire saisie d’un tu, suivi de Je m’appelle Claudius (1999), le Dit du brut (2001), la Vie vagabonde suivi de Singe mon herbier (2002), J’entre enfin, Paris, La Chambre d’échos, (2007).
Dans le numéro 73 de Chimères, il signe deux textes : « À hauteur de visage », une fiction qui expose comment un devenir-animal frappe à l’improviste le visage de nos proches, et d’un entretien avec Michel Nedjar, autour de ses poupées et de sa série « Animo ». Les photos de l’atelier de Nedjar sont de lui. Une partie du prochain numéro de Chimères, n°74 Biopolitiques/Biopouvoirs lui sera consacré.
Chimères, le 20 octobre 2010

Je voudrais vous parler, brièvement, de l’amitié dans les institutions psychiatriques. En particulier de l’amitié entre soignant et soigné. Evidemment, ça semble au premier abord loin des problèmes qui s’imposent à nous aujourd’hui, la repression, la regression sécuritaire. Mais l’amitié, c’est aussi une façon d’y résister. En ce qui me concerne, je l’ai rencontrée comme patient dans des lieux de soin où se pratique la psychothérapie institutionnelle. Ca ne veut pas dire qu’elle n’existe que là, mais il y a certaines raisons qui font qu’une amitié peut se nouer plus facilement entre un soignant et un soigné dans ce genre d’institution.
Je vais vous raconter comment ça s’est passé. A La Borde dans les années 70, et dans un foyer de post-cure parisien, le foyer Capitant dans les années 90, j’ai rencontré un ou plusieurs soignants dont je suis devenu l’ami, et avec qui j’ai gardé des relations amicales, jusqu’à ce jour.
A La Borde, c’est à l’occasion d’un travail mené par des gens du CERFI, un collectif de chercheurs rassemblés autour de Félix Guattari, que je me suis lié d’amitié avec des moniteurs qui travaillaient au bureau économique. Mais à La Borde, travailler ici ou là, au bureau économique ou à la cuisine, ou à la ferme, ou à la buanderie, c’est participer pleinement aux soins. Toujours est-il que j’ai proposé, ou qu’on m’a demandé, je ne sais plus, d’illustrer le livre qu’ils écrivaient sur La Borde, qui a été publié trois ans plus tard, en 1976. Ca s’appelle : Histoires de La Borde. C’est donc autour d’un travail que ce sont nouées ces amitiés, et surtout l’une d’entre elles, avec un moniteur qui faisait directement partie du collectif qui écrivait cette histoire de La Borde, un jeune philosophe qui est devenu plus tard metteur en scène d’opéra, et directeur d’un théâtre.
Cette amitié s’est précisée le jour où j’ai été invité à diner, un soir, avec ces moniteurs et avec d’autres, dans leur maison de campagne à quelques kilomètres de la clinique. Ils voulaient que je parle de ces illustrations. Ils m’ont donc offert l’hospitalité, le temps d’une soirée, même si je n’ai pas dormi sur place, parce que mon statut de pensionnaire m’obligeait, sécurité sociale et assurances aidant, à dormir à La Borde. A partir de là je les ai beaucoup fréquenté, surtout à Paris. J’ai fréquenté le siège du CERFI jusqu’en 1981, pour les voir, pour y écrire, pour y dessiner, également pour y manger. A l’époque j’étais sans le sou, et presque sans toit. J’ai retrouvé ces amis vingt ans plus tard, quand les choses sont allées mieux pour moi.
C’était important pour moi cette hospitalité en marge de l’institution hospitalière. Ca me donnait du recul par rapport à la clinique, de la distance par rapport aux soins, un point de vue extérieur. C’était pour moi un espace démédicalisé, mais pas sans lien avec la psychiatrie et ses institutions. Ce que j’en ai fait dans l’immédiat, c’est une autre histoire. En vérité ça m’a amené à fuir La Borde, à ne plus m’y faire soigner. Mais ça ne tient pas tant à mes amis du CERFI eux-mêmes, qu’à une série de contre-sens, qu’à une conduite de rupture, de fuite et d’échec. En tout cas ce que j’ai vécu au CERFI me permet aujourd’hui de comprendre certains problèmes institutionnels, me permet aussi d’entretenir plus ou moins étroitement ces amitiés.
La même chose s’est produite au foyer Capitant. Parce que je voulais préparer une agrégation d’arts plastiques, un infirmier, que j’aimais bien, m’a invité à déjeuner chez lui, avec un de ses enfants et avec sa femme, qui est professeur d’arts plastiques dans un collège. Elle m’a parlé de son travail, m’a invité à un de ses cours. A l’époque, je ne dormais plus au foyer, mais j’y venais deux trois fois par semaine pour y rencontrer un médecin et une psychologue, pour y diner aussi, histoire de faire la transition entre un domicile personnel et le foyer. Cet infirmier avait été mon référent pendant mon séjour, et nous nous entendions très bien. Après cette invitation, nous sommes devenus peu à peu des amis. Nous nous voyons aujourd’hui très souvent, et nous continuons d’avoir de longues conversations sur la folie, sur ses institutions.
L’amitié, est-ce que ça marche ? Dans les années 70, les gens que je voyais, que j’aimais bien, étaient tous un peu fous, et révolutionnaire chacun à sa façon. Il y a eu beaucoup de bleus à l’âme, et mes amitiés de l’époque n’ont pas permis que ça aille mieux pour moi, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais dans les années 90, nous nous étions tous posés quelque part, d’une façon ou d’une autre, même si nous n’avions pas renoncé à nos idées, à nos engagements, et cette amitié avec cet infirmier a été essentielle dans mon retour à la raison. Je dois dire que mes copains du CERFI n’étaient pas des professionnels de la santé mentale. La psychiatrie n’était pas leur métier, ils ne pouvaient pas vraiment remédier à ma folie, sinon en me disant d’aller me faire soigner à La Borde, ce que je ne voulais plus ; alors que mon copain de Capitant, infirmier psychiatrique, sait des tas de choses sur la folie et sur la raison, sur les médicaments et sur les médecins, sur les hôpitaux et sur les traitements, qui m’ont été fort utiles dans les moments difficiles. Et puis dans les années 90, je n’avais plus vraiment le choix ; je ne pouvais plus m’offrir d’errer sans cesse, il fallait que j’aménage ma folie, que je la rende vivable, et avec une AAH j’en avais enfin les moyens économiques.
Mais il ne s’agit pas seulement de savoir si l’amitié donne de bons résultats. Il y a des lieux où l’on veut éviter à tout prix les conflits, quels qu’ils soient. De la même façon, il y a des lieux où l’on veut éviter à tout prix l’amitié entre soignant et soigné, et j’ajouterai, éviter l’amitié même entre soignés. Le devenir d’une amitié, si elle va se montrer bénéfique ou pas, personne ne peut le dire, qu’on soit fou ou pas. Mais exclure l’amitié, à priori, pour les fous comme pour ceux qui ne le sont pas, c’est absurde.
Qu’est-ce que je veux dire par amitié ? Essentiellement offrir l’hospitalité. On invite ses amis chez soi, à manger, à dormir, ou les deux. Je ne dirai pas que c’est toujours comme ça, mais ça y ressemble. Ces gens, dont je suis devenu l’ami, m’ont invité chez eux, ensuite je les ai invité chez moi, quand j’ai eu un chez moi. Ca ne m’est jamais arrivé dans les lieux de soin que j’ai connus où se pratique une psychiatrie traditionnelle. J’ai pu y apprendre, y travailler, mais je n’y ai jamais rencontré d’amis parmi les soignants. Ni vraiment parmi les soignés, même si je me sentais proche de certains d’entre eux. Je ne pense pas que ce soit seulement une affaire d’atomes crochus. J’ai fréquenté un atelier thérapeutique à Paris, à la fin des années 80 et au début des années 90, où j’ai beaucoup dessiné, peint, écrit, et filmé. Il y avait un éducateur, quelqu’un de bien. Nous avions des tas d’activités et d’intérêts en commun. Nous allions dans la même université, lui pour devenir psychologue, moi pour y étudier les lettres modernes. Il m’a aidé à faire ma première exposition, il est venu ensuite à certains de mes vernissages, mais jamais il ne m’a invité chez lui. Nous avions de l’estime l’un pour l’autre, mais nous n’étions pas amis. Ses théories, ou sa déontologie, ou je ne sais quoi, s’y opposait. Nous communiquions, nous échangions, mais nous ne partagions pas. Car dans cet atelier thérapeutique, il me semble que la distance habituelle et comme naturelle entre un médecin et son patient était généralisée à toute l’équipe soignante, de l’ergothérapeute à la cuisinière, de l’éducateur à l’infirmière, du psychologue à la secrétaire. Du métier, du respect, de l’estime éventuellement, mais pas d’amitié.
Avec mes amis du CERFI je partageais, avec mon ami infirmier je partage. En ce qui le concerne, il s’en est expliqué à propos du délire. Il ne s’agit pas tant, dit-il, de raisonner sur le délire, quand on est infirmier, vivant avec les fous au quotidien. Il ne s’agit pas d’expliquer à un fou son délire par du papa ou de la maman, ou par tout autre cause raisonnante qui risque finalement de l’aggraver, mais de le partager, de faire sentir à celui qui délire, que son délire ne vous est pas étranger. En partageant le délire de cette façon, on l’apaise. Ce n’est pas le conforter, ou y céder, c’est faire entendre à celui qui délire que la raison ne lui est pas étrangère. Et partager comme ça ne s’apprend pas dans les livres, ça vient du sentiment pour un soignant que la folie ne lui est pas étrangère. Or vraiment, il n’y a que dans les lieux de soin où se pratique la psychothérapie institutionnelle que j’ai rencontré une ambiance où les soignants étaient sérieusement invités à ne pas regarder mon délire comme un machin qui leur était totalement étranger, totalement extérieur, avec lequel ils n’avaient rien de commun, pur objet d’étude et d’interprétation, pur objet de connaissance. Que certains, même dans les endroits ouverts de la psychothérapie institutionnelle, ne répondent pas à cette invitation, c’est sûr, mais dans l’ensemble on voulait bien ne pas élever trop haut un mur entre eux et moi. Or c’est sur la base du partage qu’une amitié devient possible, et en ce qui me concerne qu’une forme de guérison, d’aménagement de ma folie, est devenue possible.
D’ailleurs la psychothérapie institutionnelle ne considère pas qu’il y a d’un coté les soignants, de l’autre les soignés. Elle considère qu’un soigné peut faire fonction de soignant, le plus souvent à l’égard d’autres soignés, par la parole, par les activités, par les gestes de la vie quotidienne, mais aussi, théoriquement, à l’égard d’un soignant. Quand on est fou, et soigné comme tel, on a l’impression de temps en temps qu’on fait plus de bien aux soignants qu’ils ne vous en font. On a même parfois l’impression que certains ne vous soignent que pour se guérir de leur folie. A La Borde comme à Capitant, la limite entre soignant et soigné pouvant s’amenuiser jusqu’à presque disparaître ici ou là, une amitié hors l’institution devient possible, une hospitalité, non hospitalière, devient possible entre soignant et soigné, et bien évidemment entre soignés.
Il faut dire que certaines autorités La Bordiennes ne voyaient pas d’un très bon œil mes amitiés. Elles pensaient sans doute que ça représentait un danger pour moi. Dans l’immédiat, et surtout à moyen terme, elles avaient raison, mais au bout du compte elles ont eu tort. Et puis, n’est-ce pas, on ne va pas toujours éviter, ou empêcher, ou interdire le vin et les amis, à moins de tenir sur la folie le discours de Nicolas Sarkozy et compagnie. Je le dis d’autant plus volontiers que je ne bois du vin qu’avec mes amis.
Je veux quand même préciser qu’il ne s’agit pas d’être copain à tout prix, ou d’inviter n’importe qui chez soi, histoire de se faire plaisir, ni que la psychothérapie institutionnelle se réduit à la possibilité d’une amitié. Ce n’est qu’un aspect parmi beaucoup d’autres dispositifs, que ceux qui inventent la psychothérapie institutionnelle, et qui l’inventent avec les patients, vous expliqueraient mieux que moi. Car je n’envisage tous ces problèmes que du point de vue d’un ancien patient qui continue de s’intéresser à la folie et à ses institutions. Il y a nécessairement beaucoup de choses qui m’échappent. J’ai envie de dire qu’il en va de même du point de vue des soignants : il y a nécessairement beaucoup de choses qui leur échappent, même s’ils essayent de se mettre à la place des soignés. Mais les places de soignant et de soignés ne sont pas échangeables. Elles sont parfois partageables, à mon avis sur la base de l’amitié. Ca implique la dimension de l’hospitalité, ou du moins, si l’on ne sort pas du cadre de l’institution, la dimension de l’accueil.
Ces amitiés se sont nouées spontanément, je le répète, autour d’un travail, d’une activité, d’un intérêt commun, avec des atomes très crochus. Pas sur la base d’une simple curiosité. Considérée dans sa dimension thérapeutique, comme toute relation thérapeutique elle ne va pas sans difficultés, sans des hauts et des bas, sans des affects et sans des risques. Sans échouer ou réussir. Cependant je remercie ma psychiatre d’avoir toujours évité les relations sociales entre nous, gardant intacte sa neutralité, ses distances, malgré mon désir de mettre parfois notre relation en danger, comme j’ai pu le lui dire. Je comprends qu’il ne puisse pas y avoir d’amitié entre nous. Il y a des raisons théoriques, professionnelles, personnelles, pour qu’il en soit ainsi. Toutefois il y a entre nous un peu plus que de l’estime, c’est à dire que je ne la considère pas seulement comme un bon médecin. Je crois que ça tient pour beaucoup à ce qu’elle me reçoit à son cabinet en ville, car les maisons ressemblent à ceux qui les habitent, alors qu’un dispensaire est un lieu parfaitement anonyme. Pas une amitié donc, parce que je ne vis rien, je n’ai rien à vivre au quotidien avec elle, mais quelque chose de l’hospitalité. Il n’en va pas de même avec les membres d’une équipe soignante. Autant on peut accepter de n’avoir avec un médecin que des relations de soin, autant il est frustrant de penser que l’on n’aura jamais de relation amicale avec quelqu’un d’une équipe soignante, quelqu’un qu’on voit au quotidien, dans beaucoup de circonstances de la vie quotidienne, pour la seule raison qu’il fait partie de l’équipe soignante. A La Borde, où les médecins vivent des relations au quotidien avec les pensionnaires, j’ai pu venir dans la maison du médecin qui s’occupait de moi. Est-ce un bien ou un mal, à mon avis ce n’est pas seulement le nœud du problème.
Voilà je l’espère, matière à réflexion pour résister à la folie sécuritaire.
Francis Berezné
publié sur Zones d’attraction
Galerie virtuelle, par Michel Rostain
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