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L’Anti-Oedipe : une introduction à la vie non-fasciste / Michel Foucault

Pendant les années 1945-1965 (je pense à l’Europe), il y avait une certaine manière correcte de penser, un certain style de discours politique, une certaine éthique de l’intellectuel. Il fallait être à tu et à toi avec Marx, ne pas laisser ses rêves vagabonder trop loin de Freud, et traiter les systèmes de signes – le signifiant – avec le plus grand respect. Telles étaient les trois conditions qui rendaient acceptable cette singulière occupation qu’est le fait d’écrire et d’énoncer une part de vérité sur soi-même et sur son époque.
Puis vinrent cinq années brèves, passionnées, cinq années de jubilation et d’énigme. Aux portes de notre monde, le Vietnam, évidemment, et le premier grand coup porté aux pouvoirs constitués. Mais ici, à l’intérieur de nos murs, que se passait-il exactement ? Un amalgame de politique révolutionnaire et antirépressive ? Une guerre menée sur deux fronts – l’exploitation sociale et la répression psychique ? Une montée de la libido modulée par le conflit des classes ? C’est possible. Quoi qu’il en soit, c’est par cette interprétation familière et dualiste que l’on a prétendu expliquer les événements de ces années. Le rêve qui, entre la Première Guerre mondiale et l’avènement du fascisme, avait tenu sous son charme les fractions les plus utopistes de l’Europe – l’Allemagne de Wilhelm Reich et la France des surréalistes – était revenu pour embraser la réalité elle-même : Marx et Freud éclairés par la même incandescence.
Mais est-ce bien là ce qui s’est passé ? S’est-il bien agi d’une reprise du projet utopique des années trente, cette fois à l’échelle de la pratique historique ? Ou y a-t-il eu, au contraire, un mouvement vers des luttes politiques qui ne se conformaient plus au modèle prescrit par la tradition marxiste ? Vers une expérience et une technologie du désir qui n’étaient plus freudiennes ? On a certes brandi les vieux étendards, mais le combat s’est déplacé et a gagné de nouvelles zones.
L’Anti-Oedipe montre, tout d’abord, l’étendue du terrain couvert. Mais il fait beaucoup plus. Il ne se dissipe pas dans le dénigrement des vieilles idoles, même s’il s’amuse beaucoup avec Freud. Et surtout, il nous incite à aller plus loin.
Ce serait une erreur de lire l’Anti-Oedipe comme la nouvelle référence théorique (vous savez, cette fameuse théorie qu’on nous a si souvent annoncée : celle qui va tout englober, celle qui est absolument totalisante et rassurante, celle, nous assure-t-on, dont « nous avons tant besoin » en cette époque de dispersion et de spécialisation d’où « l’espoir » a disparu). Il ne faut pas chercher une « philosophie » dans cette extraordinaire profusion de notions nouvelles et de concepts-surprise : l’Anti-Oedipe n’est pas un Hegel clinquant. La meilleure manière, je crois, de lire l’Anti-Oedipe, est de l’aborder comme un « art », au sens où l’on parle d’ »art érotique », par exemple. S’appuyant sur les notions en apparence abstraites de multiplicités, de flux, de dispositifs et de branchements, l’analyse du rapport du désir à la réalité et à la « machine » capitaliste apporte des réponses à des questions concrètes. Des questions qui se soucient moins du pourquoi des choses que de leur comment. Comment introduit-on le désir dans la pensée, dans le discours, dans l’action ? Comment le désir peut-il et doit-il déployer ses forces dans la sphère du politique et s’intensifier dans le processus de renversement de l’ordre établi ? Ars erotica, ars theoretica, ars politica.
D’où les trois adversaires auxquels l’Anti-Oedipe se trouve confronté. Trois adversaires qui n’ont pas la même force, qui représentent des degrés divers de menace, et que le livre combat par des moyens différents.
1. Les ascètes politiques, les militants moroses, les terroristes de la théorie, ceux qui voudraient préserver l’ordre pur de la politique et du discours politique. Les bureaucrates de la révolution et les fonctionnaires de la Vérité.
2. Les pitoyables techniciens du désir – les psychanalystes et les sémiologues qui enregistrent chaque signe et chaque symptôme, et qui voudraient réduire l’organisation multiple du désir à la loi binaire de la structure et du manque.
3. Enfin, l’ennemi majeur, l’adversaire stratégique (alors que l’opposition de l’Anti-Oedipe à ses autres ennemis constitue plutôt un engagement tactique) : le fascisme. Et non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini – qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses – mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite.
Je dirais que l’Anti-Oedipe (puissent ses auteurs me pardonner) est un livre d’éthique, le premier livre d’éthique que l’on ait écrit en France depuis assez longtemps (c’est peut-être la raison pour laquelle son succès ne s’est pas limité à un « lectorat » particulier : être anti-Oedipe est devenu un style de vie, un mode de pensée et de vie). Comment faire pour ne pas devenir fasciste même quand (surtout quand) on croit être un militant révolutionnaire ? Comment débarrasser notre discours et nos actes, nos cœurs et nos plaisirs, du fascisme ? Comment débusquer le fascisme qui s’est incrusté dans notre comportement ? Les moralistes chrétiens cherchaient les traces de la chair qui s’étaient logées dans les replis de l’âme. Deleuze et Guatari, pour leur part, guettent les traces les plus infimes du fascisme dans le corps.
En rendant un modeste hommage à saint François de Sales (Homme d’Eglise du XVIIe siècle, qui fut évêque de Genève. Il est connu pour son Introduction à la vie dévote), on pourrait dire que l’Anti-Oedipe est une introduction à la vie non fasciste.
Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjà installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de la vie quotidienne :
* Libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante.
* Faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale.
* Affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune) que la pensée occidentale a si longtemps tenu sacré en tant que forme de pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniformité, les flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire mais nomade.
* N’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire.
* N’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de Vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique.
* N’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse les « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement, l’agencement de combinaisons différentes. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation ».
* Ne tombez pas amoureux du pouvoir.
On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu’ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoir liés à leur propre discours. D’où les jeux et les pièges que l’on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire le lecteur sans qu’il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges de l’Anti-Oedipe sont ceux de l’humour : tant d’invitations à se laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre donne souvent à penser qu’il n’est qu’humour et jeu là où pourtant quelque chose d’essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent, jusqu’aux formes menues qui font l’amère tyrannie de nos vies quotidiennes.
Michel Foucault
Préface à l’édition américaine de l’Anti-Oedipe, Capitalisme et schizophrénie 1 de Gilles Deleuze et Félix Guattari / 1977
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L’implantation perverse / Michel Foucault

(…) Il ne faut pas oublier que la catégorie psychologique, psychiatrique, médicale de l’homosexualité s’est constituée du jour où on l’a caractérisée – le fameux article de Westphal en 1870, sur les « sensations sexuelles contraires » peut valoir comme date de naissance – moins par un type de relations sexuelles que par une certaine qualité de la sensibilité sexuelle, une certaine manière d’intervertir en soi-même le masculin et le féminin. L’homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu’elle a été rabattue de la pratique de la sodomie sur une sorte d’androgynie intérieure, un hermaphrodisme de l’âme. Le sodomite était un relaps, l’homosexuel est maintenant une espèce. Comme sont espèces tous ces petits pervers que les psychiatres du XIX° siècle entomologisent en leur donnant d’étranges noms de baptême : il y a les exhibitionnistes de Lasègue, les fétichistes de Binet, les zoophiles et zooérastes de Krafft-Ebing, les auto-monosexualistes de Rohleder ; il y aura les mixoscopophiles, les gynécomastes, les presbyophiles, les invertis sexoesthétiques et les femmes dyspareunistes. Ces beaux noms d’hérésies renvoient à une nature qui s’oublierait assez pour échapper à la loi, mais se souviendrait assez d’elle-même pour continuer à produire encore des espèces, même là où il n’y a plus d’ordre. La mécanique du pouvoir qui pourchasse tout ce disparate ne prétend le supprimer qu’en lui donnnant une réalité analytique, visible et permanente : elle l’enfonce dans les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d’intelligibilité, elle le constitue comme raison d’être et ordre naturel du désordre. Exclusion de ces mille sexualités aberrantes ? Non pas, mais spécification, solidification régionale de chacune d’elles. Il s’agit, en les disséminant, de les parsemer dans le réel et de les incorporer à l’individu. (…)
Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexualité, se met en devoir de frôler les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie les régions; il électrise des surfaces ; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corps le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. Mais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet : une impulsion est donnée au pouvoir par son exercice même ; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plus loin ; l’intensité de l’aveu relance la curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. (…)
La société « bourgeoise » du XIX° siècle, la nôtre encore sans doute, est une société de la perversion éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode de l’hypocrisie, car rien n’a été plus manifeste et prolixe, plus manifestement pris en charge par les discours et les institutions. Non point parce que, pour avoir voulu dresser contre la sexualité un barrage trop rigoureux ou trop général, elle aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeonnement pervers et à une longue pathologie de l’instinct sexuel. Ce pouvoir justement n’a ni la forme de la loi ni les effets de l’interdit. Il procède au contraire par démultiplication des sexualités singulières. Il ne fixe pas de frontière à la sexualité ; il en prolonge les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l’exclut pas, il l’inclut dans le corps comme mode de spécification des individus. Il ne cherche pas à l’esquiver ; il attire ses variétés par des spirales où plaisir et pouvoir se renforcent ; il n,’établit pas de barrage ; il aménage des lieux de saturation maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. La société moderne est perverse, non point en dépit de son puritanisme ou comme par le contre-coup de son hypocrisie ; elle est perverse réellement et directement.
Réellement. Les sexualités multiples – celles qui apparaissent avec les âges (sexualités du nourrisson ou de l’enfant), celles qui se fixent dans des goûts ou des pratiques (sexualité de l’inverti, du gérontophile, du fétichiste…), celle qui investissent de façon diffuse des relations (sexualité du rapport médecin-malade, pédagogue-élève, psychiatre-fou) – toutes forment le corrélat de procédures précises de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que toutes ces choses jusque-là tolérées ont attiré l’attention et reçu une qualification péjorative, lorsqu’on a voulu donner un rôle régulateur au seul type de sexualité susceptible de reproduire la force de travail et la forme de la famille. Ces comportements polymorphes ont été réellement extraits du corps des hommes et de leurs plaisirs ; ou plutôt ils ont été solidifiés en eux ; il ont été, par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La croissance des perversions n’est pas un thème moralisateur qui aurait obsédé les esprits scrupuleux des victoriens. C’est le produit réel de l’interférence d’un type de pouvoir sur les corps et leurs plaisirs. Il se peut que l’Occident n’ait pas été capable d’inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n’a-t-il pas découverts de vices inédits. Mais il a défini de nouvelles règles au jeu des pouvoirs et des plaisirs : le visage figé des perversions y est dessiné.
Directement. Cette implantation des perversions multiples n’est pas une moquerie de la sexualité se vengeant d’un pouvoir qui lui imposerait une loi répressive à l’excès. Il ne s’agit pas non plus de formes paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l’investir sous la forme d’un « plaisir à subir ». L’implantation des perversions est un effet-instrument : c’est par l’isolement, l’intensification, et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pouvoir au sexe et au plaisir se ramifient, se multiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduites. Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pratiques. Prolifération des sexualités par l’extension du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d’intervention : cet enchaînement, depuis le XIX° siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui grâce à l’intermédiaire de la médecine, de la psychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication analytique du plaisir et cette majoration du pouvoir qui le contrôle. Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre ; ils se poursuivent, sec chevauchent et se relancent. ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d’excitation et d’incitation.
Il faut donc sans doute abandonner l’hypothèse que les sociétés industrielles modernes ont inauguré sur le sexe un âge de répression accrue. Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques, mais surtout – et c’est là le point le plus important – un dispositif fort différent de la loi, même s’il s’appuie localement sur des procédures d’interdiction, assure, par un réseau de mécanismes qui s’enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexualités disparates. Aucune société n’aurait été plus pudibonde, dit-on, jamais les instances de pouvoir n’auraient mis plus de soin à feindre d’ignorer ce qu’elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C’est l’inverse qui apparaît, au moins à un survol général : jamais davantage de centres de pouvoirs ; jamais plus d’attention manifeste et prolixe ; jamais plus de contacts et de liens circulaires ; jamais plus de foyers où s’allument, pour se disséminer plus loin, l’intensité des plaisirs et l’obstination des pouvoirs.
Michel Foucault
Histoire la sexualité, 1 : la volonté de savoir / 1976
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La République du Texas / Grégory Jarry & Otto T.

Le 10 janvier 1901 eut lieu à  Spindletop, Texas, une événement crucial. Un gros coup de bol dont on ne mesura pas l’importance sur le moment, mais qui devait se révéler déterminant pour l’avenir : Anthony Lucas découvrit un gisement de pétrole phénoménal. Avant lui, les bons gisements produisaient dans les cinquante barils à la journée. A Spindletop, on produisit chaque jour quatre vingt mille barils d’un si bon pétrole que le soir, quand les ouvriers rentraient chez eux, tout le monde les prenait pour des négros sortant d’une plantation de coton. Cette découverte transforma profondément l’économie du Texas. Les puits de pétrole s’installèrent dans le paysage, et avec les besoins croissants en énergie fossile, des fortunes colossales se bâtirent. Les Texans devinrent puissants, ils inspirèrent le respect.
Je vous vois venir, vous êtes méfiants. Mais au Texas, fortune et pouvoir n’étaient pas synonymes de mafia. Si un Texan possédait trente derricks sur un petit ranch où paissaient quelques vaches, cet homme était d’abord un rancher, sa terre importait plus que sa fortune et sa famille plus que ses associés. Et par-dessus tout, il continuait d’aimer le football américain, le sport favori des Texans. Le ranch, le puits de pétrole, le match de football américain. Tout le Texas est là, dans sa modestie et dans sa modernité. Le football américain possédait une telle place dans le coeur des Texans que 80% des entraîneurs devenaient par la suite administrateurs de lycée et je peux vous assurer qu’entre leurs mains, les jeunes vivaient les moments les plus nobles et les plus exaltants de toute leur vie. Il n’est pas anodin que durant la seconde guerre mondiale, deux enfants du Texas, Dwight Eisenhower et Chester Nimitz, aient conduit les armées alliées à la victoire, l’un en Europe et l’autre dans le Pacifique. On le voit bien dans les championnats : les Allemands et les Japonais ne touchent jamais un ballon. Un second gros coup de bol ouvrit la route de Washington aux hommes politiques texans : l’assassinat de John Kennedy, le 22 novembre 1963 à Dallas. Le même jour, dans un avion posé sur l’aéroport de la même ville, le vice-président Lyndon Johnson, natif de Stonewall, Texas, prêtait serment et devenait président des Etas-Unis.
Je sais bien ce que vous pensez : c’était un coup monté par la CIA et si ça se trouve, Lyndon Johnson était mouillé jusqu’au cou. D’abord, on n’a pas de preuve, et puis qu’est-ce que ça fait ? Lyndon Johnson, à la manière texane, intensifia les combats au Vietnam, et si cette couille molle de Nixon en avait fait autant, on n’aurait certainement pas perdu la guerre.
En 1981, Ronald Reagan accédait à la présidence et je peux vous dire que tout le Texas était derrière lui. D’abord, c’était un ancien acteur de porno et ça c’est très flatteur. Et puis il avait choisi comme vice-président George Bush, un enfant du pays qui avait fait fortune dans le pétrole, et ça c’est la classe. Cerise sur le gâteau: George Bush enchaîne sur un mandat perso, après les deux mandats de Ronald Reagan. Au total, il est resté douze ans à la tête des Etats-Unis. Combien d’hommes peuvent se vanter d’en avoir fait autant ?
Pendant sa présidence, on a droit à un nouveau coup de bol : en 1991, le dictateur irakien Saddam Hussein envahit le Koweït. Vous allez me dire : les Etats-Unis auraient facilement pu aider les Kurdes et les Chiites à le renverser, c’est une méthode qu’ils ont souvent pratiquée en Amérique du Sud pour se débarrasser des emmerdeurs. George Bush fut plus malin : il déclencha l’opération « Tempête du Désert », une guerre qui dopa l’économie, unifia la nation et fit la fortune des grands hommes. Depuis la guerre contre le Mexique, on connaissait la recette du succès.
Le meilleur reste à venir car un nouveau Texan va prendre le pouvoir en 2001 : le fils de George Bush, George Bush. Je sais bien ce que vous pensez : il n’a pas été élu démocratiquement car tout le monde croyait voter pour son père, en plus ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. D’abord on n’a pas de preuve, et puis qu’est-ce que ça fait ? Si les premiers mois de sa présidence furent difficiles, on a tout oublié grâce à un nouveau gros coup de bol : les attaques terroristes des bicots, le 11 septembre 2001. Et là, croyez-moi, c’est un festival de bonheur, George Bush retourna la situation d’une main de maître. Il déclencha deux guerres coup sur coup, fit passer le Patriot Act pour rabattre le caquet à tous ces intellos qui n’ont jamais fait de football américain, et assura sa réélection haut la main.
Les élections de 2008 furent les plus disputées et les plus surprenantes de toute l’histoire des Etats-Unis. Elles opposaient Jeb Bush, frère cadet de George Bush et gouverneur de Floride, à Hillary Clinton, l’épouse de William Clinton. Hillary Clinton imposa un virage à gauche au Parti Démocrate, et se révéla, il faut bien l’avouer, une oratrice remarquable. Elle se battait avec passion pour les minorités : pue-la-sueur, intellos, chicanos, tarlouzes, chinetoques, amish. Bizarrement, elle avait le soutien d’une bonne partie des négros. Mais ce furent ses prises de position féministes qui propulsèrent Hillary Clinton en tête des sondages : partout dans le pays, on ne comptait plus les défilés de grognasses qui militaient pour le droit à l’avortement et au nudisme.
Jeb Bush était d’une trempe égale à celle de son aîné. Il n’avait pas fait le Vietnam, mais on disait que quand il était petit, il crachait sur les niakoués qui passaient à la télévision. Son programme était simple : réduction du déficit public, réduction des impôts, et donc réduction de l’insécurité. Il misait sur le bon sens de l’électorat populaire, sur le soutien de l’industrie et des milieux financiers. Il avait la totalité des médias dans sa poche. Mais les sondages donnaient Hillary Clinton allègrement gagnante. C’était du 65/35, pas moins. Le clan Bush se faisait du mauvais sang, et tout le Texas maudissait celle qui « voulait mettre l’Amérique dans sa petite culotte », comme on disait alors. Les meetings et les débats télévisés se multipliaient. Jeb Bush parcourait le pays, inlassablement, et se montrait convaincant. Il parvint à réduire l’écart à 55/45 deux semaines avant les élections.
C’est alors que se produisit un événement tel qu’il ne s’en produit qu’aux Etats-Unis. L’avion de campagne d’Hillary Clinton fut détourné et s’écrasa sur une centrale nucléaire. La candidate ne fut pas tuée sur le coup, et l’Amérique eut le détestable loisir d’assister en direct à sa décomposition plusieurs heures durant. Al Qaïda revendiqua l’attentat. Dans une vidéo d’anthologie, les bicots baragouinaient qu’Allah ne permttrait jamais qu’une femme prenne le contrôle du pays le plus puissant de la planète. Le Parti Démocrate remplaça Hillary Clinton par le jeune et populaire Barack Obama, troisième négro à siéger au Sénat de toute l’histoire des Etats-Unis. Ce remplacement fit sensation, et le jour des élections, le monde retint son souffle.
Contre toute attente, Jeb Bush fut élu avec 80% des suffrages. Lors de sa première déclaration publique, Jeb Bush rendit hommage à Hillary Clinton, « even if she wanted to put America in her panties ». Puis il ajouta : « It’s not today that a big negro will take the White House ! »
L’enquête sur l’attentat révéla que les terroristes, d’origine algérienne, étaient de nationalité française. En Amérique, les médias firent une campagne retentissante, clamant que les Français étaient tous des enfants de bicots car les bicots étaient allés jusqu’à Poitiers avant que Charles Martel ne les arrête. Le ton monta entre les deux pays, et le 20 janvier 2009, jour de son investiture, le président Jeb Bush déclara purement et simplement la guerre à ces salopards de frenchies. Trois semaines plus tard, après de violents bombardements sur les grandes villes de France, les Marines débarquaient en Normandie. L’armée française n’offrit que peu de résistance, et beaucoup d’hommes se rendirent sans combattre. Le 5 février 2009, le gouvernement français se montra compréhensif et collabora avec beaucoup d’obligeance.
Par le jeu des alliances, les autres pays de l’Union Européenne déclarèrent la guerre aux Etats-Unis. La Chine, l’Inde, la Corée du Nord, l’Iran, les pays d’Amérique du Sud, la Russie et les états d’Afrique de l’Ouest leur emboîtèrent le pas. Mais on n’allait pas se laisser intimider et le 10 février 2009, Jeb Bush déclencha l’opération « democratic typhoon ». Depuis les bases que l’Amérique avait patiemment installées partout dans le monde, de petits commandos agirent secrètement et liquidèrent la quasi-totalité des gouvernements du globe. Le 4 juillet 2009 fut proclamé « Annexion Day ». dans son combat pour la démocratie, Jeb Bush déclara qu’il avait toujours été inspiré par l’esprit du Texas, par David Crockett, Sam Houston et William Travis. En leur mémoire et pour unifier les peuples de la Terre en une seule et grande nation, il annonça que le Monde porterait désormais le nom de « République du Texas ».
Il avait fallu 164 années pour que les fiers texans réalisent leur rêve, un rêve de liberté, d’égalité, de fraternité. La planète Terre était à jamais pacifiée, et il n’y avait plus de négros, de face de terre cuite ni de bicots. Il n’y avait plus que des Texans, pour le plus grand bonheur des enfants.
Aujourd’hui, nous sommes le 11 septembre 2035 et Kevin Bush est notre président. Pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, l’Homme a rencontré des extra-terrestres. Ils ressemblent en tous points à des êtres humains, sont doués d’intelligence, de sentiments et ils ont bâti une grande civilisation. Mais on a un sacré problème sur les bras : ils ont des gueules de cafard.
Grégory Jarry (texte) et Otto T. (dessin)
Petite histoire du grand Texas / 2005
Editions FLBLB
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