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In Dubious Battles – le cinéma et la mémoire collective de la seconde guerre mondiale dans le Pacifique et en Asie orientale / Alain Brossat

Nous avons, étant ce que nous sommes (des Européens, des Français ayant subi l’Occupation allemande pendant près de cinq ans) une vision très unilatérale de la seconde guerre mondiale. Le déroulement de cette guerre sur son autre front, en Asie orientale et dans le Pacifique est demeuré pour nous une scène lointaine, d’où émergent quelques noms propres – Pearl Harbor, Hiroshima, Nagasaki et éventuellement Guadalcanal, Nankin, Midway, des noms de batailles et de « tragédies », pour l’essentiel… Nous avons tendance à oublier à quel point cette autre guerre a été une guerre totale, une guerre d’entre-extermination, qui a commencé bien avant la « nôtre » (1937, invasion de la Mandchourie par l’armée impériale japonaise) et fini après celle-ci – avec la capitulation du Japon, suite aux bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945.
Qui dit guerre totale, dit, dans les sociétés modernes, mobilisation totale des populations impliquées dans le conflit et je voudrais essayer de montrer le rôle que joue le cinéma dans cette mobilisation en tant que fabrique de « récits », au sens le plus extensif du terme, récits qui, à leur tour, vont constituer la trame d’une mémoire collective plastique, fragmentée, traversée par toutes sortes de conflits et d’oppositions. Dans les conditions de la guerre elle-même, cette mémoire est une sorte de psyché collective destinée à soutenir la mobilisation du public dans les pays directement engagés dans le conflit, c’est une sorte de mémoire immédiate dont la « pâte » est faite de souvenirs récents ou plus anciens ( par exemple dans le cinéma de Hollywood, des images apocalyptiques évoquant l’attaque surprise de la base de Pearl Harbor à Hawaï par les « Zero » japonais, en décembre 1941 ou d’autres représentant l’ennemi sous des traits simiesques et barbares) -  des « messages», , des signaux, des slogans qui constituent la trame de la propagande officielle relayée par le cinéma (1).
De ce point de vue, on ne relève pas de différence de fond entre l’usage que peut faire du cinéma, à des fins propagandistes, dans ces conditions de la guerre totale, un régime démocratique comme celui des Etats-Unis et un régime militariste autoritaire, expansionniste de type fasciste comme celui qui est alors en place au Japon (2). Le cinéma se voit confier la tâche d’être l’usine des récits d’hostilité qui vont servir à conduire cette guerre comme guerre des espèces en recourant notamment au procédé de l’animalisation de l’ennemi. Pour que cette mise en condition du public national puisse avoir lieu, il faut l’immerger dans ce bain de sons, d’images et d’impressions qui forment le matériau de ces « récits » destinés à le rendre mobilisable et gouvernable dans l’esprit de la guerre totale. Il faut lui fabriquer cette mémoire immédiate du conflit et de l’ennemi, cet autre absolu et absolument haïssable ;  cette mémoire immédiate est la condition pour que le public ne forme plus qu’une masse homogène dont ont disparu les habituels facteurs de séparation et de fractionnement (classes, catégories sociales, opinions…).
Rappelons en passant que ce qui caractérise la guerre totale, c’est la production d’une communauté pour la guerre (communauté nationale) dans laquelle est abolie toute différence entre l’arrière et le front et où donc, le cinéma va jouer un rôle décisif pour mobiliser ceux/celles qui ne sont directement engagés, comme soldats, dans les hostilités armées. Dans ces conditions, le cinéma, comme fabrique des récits d’hostilité, est une arme, au même titre que les tanks, les porte-avions et les bombardiers et le pouvoir cinématographique (Hollywood aux Etats-Unis ou les grandes compagnies au Japon) un facteur de la guerre et un pouvoir au même titre que le pouvoir des médias, l’industrie lourde, etc.
Ce qui est frappant aux Etats-Unis et aussi bien au Japon (les deux principaux protagonistes de cette guerre, sur l’autre front), c’est l’implication immédiate et massive du cinéma dans le conflit, sa mobilisation, dans les deux camps, au service des objectifs de guerre – ceci dans son rôle propre : fabrication de récits de mobilisation et de propagande destinés à galvaniser le public et à lui inoculer les messages utiles   qui soutiendront sa participation à l’effort de guerre : les premiers films, aussi bien documentaires que de fiction consacrés à l’attaque surprise sur Pearl Harbor ( et agencés autour du motif de la forfaiture et de la fourberie japonaise) sont mis en circulation quelques mois à peine après le déclenchement de la guerre dans le Pacifique. Se manifeste dans ces circonstances exceptionnelles l’extrême réactivité de l’industrie cinématographique au service de la bonne cause (3).

Avec la fin de la guerre dans le Pacifique et en Asie orientale, la production de films ayant cette scène globale de sang et de feu pour cadre ne s’interrompt pas, au contraire, elle se poursuit sans relâche aux Etats-Unis et au Japon et s’étend à d’autres pays, notamment ceux qui ont été impliqués dans le conflit : Chine, Grande-Bretagne et plus tard France, Philippines, Australie, Vietnam, etc. On entre alors, avec le récit cinématographique, dans un régime de mémoire collective  beaucoup plus classique ;  le cinéma va cesser désormais d’être un instrument de mobilisation en vue de la conduite de la guerre, pour devenir un moyen d’élaboration du souvenir traumatique de celle-ci. Pensons par exemple, dans le registre du cinéma français, à Hiroshima mon amour  de Duras et Resnais, (1959) qui est, exemplairement, un film de mémoire. Le cinéma devient alors une sorte de médium de la mémoire collective, dans tous les pays qui ont été impliqués dans ce conflit, c’est-à-dire le moyen par lequel les récits collectifs de la guerre vont être fixés, réécrits, corrigés, les souffrances et les traumatismes collectifs élaborés, le moyen par excellence par lequel tout un travail du deuil sur les pertes de la guerre va être conduit.
Lorsque Maurice Halbwachs, dans l’entre-deux-guerres, élabore la notion de mémoire collective, il parle d’une mémoire involontaire, qui s’enracine dans l’expérience passée stratifiée d’un groupe, et qui se situe au carrefour de l’historique, du social et du psychique (4). Ce dont il est question ici est un peu différent, dans la mesure où cette mémoire de la guerre est nourrie et constamment modifiée, réorientée par des récits, des productions qui sont, elles, volontaires – des films. Mais, d’un autre côté, les messages, les images, les « impressions » produits par ces films et qui se déposent dans la mémoire de leurs publics respectifs ne font pas l’objet d’une appropriation consciente et volontaire. Ils alimentent la mémoire collective de manière subreptice, comme un fleuve dépose ses alluvions sur une plaine. C’est cette combinaison du volontaire et de l’involontaire, cette double nature des récits filmiques qui, ici, « complique » un peu la question de la mémoire collective.
En tout cas, une chose reste assurée : le milieu ou l’élément de la mémoire collective est le particulier ; la mémoire collective est toujours celle d’un groupe en particulier, par conséquent, dans le cas ici étudié, tout film sur la guerre du Pacifique et en Asie orientale émane d’un milieu de mémoire spécifique et s’adresse à un public particulier avant, dans certains cas, de tenter sa chance auprès d’un public « global » – et ceci d’une manière croissante au fur et à mesure que l’industrie cinématographique, notamment américaine, destine ses produits à la planète entière. Mémoire de nos pères (Flag of our Fathers, 2006) de Clint Eastwood, qui traite de la bataille d’Iwo Jima et de la mémoire des vétérans de la sanglante campagne au cours de laquelle les marines remontent vers le Japon d’île en île avant de débarquer à Okinawa, est à l’évidence un film qui s’adresse en premier lieu au public états-unien et « secoue» à sa manière la mémoire collective de ce public en levant quelques tabous. De la même façon, Pluie noire, le film de Shohei Imamura (1989) qui traite du destin des hibakushas, les irradiés survivants des bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, est un film enraciné avant tout dans le milieu de mémoire japonais avant de délivrer un message universel – pour autant qu’à l’évidence le legs empoisonné des bombardements atomiques concerne l’humanité entière.
Ce caractère segmenté et fractionné des récits filmiques « enveloppés » dans des milieux de mémoire particuliers va rendre possible le fait que non seulement ces récits se construisent en mosaïque au lieu de former la trame d’un unique récit « global » de cette guerre, mais aussi et surtout qu’ils soient traversés par une multitude de tensions et de lignes de divergence qui, parfois, tournent au conflit ouvert – là où l’on voit le cinéma devenir l’instrument ou la surface de réfraction de la guerre des mémoires et de la concurrence des victimes.
C’est que ces récits s’élaborent sous un régime du temps ou de la durée tout à fait à fait particulier, qui est celui du passé-présent. Que faut-il entendre par là ? Dans ces films de l’après-guerre en ses différentes séquences et « époques », le passé est saisi par le présent entendu comme « actualité » dans laquelle sont en question toutes sortes de tensions, de rivalités, de contentieux entre des peuples, des Etats, des nations – ou aussi bien, à l’inverse, survient une actualité dans laquelle se produisent des phénomènes de détente, d’ouverture, des réconciliations, des changements d’alliances, etc. Le passé-présent, c’est ce régime sous lequel le récit du passé litigieux et douloureux, traumatique, est repris aux conditions nouvelles du présent. Un régime de contamination du passé par le présent ou bien, si l’on préfère, de repolitisation sans fin du passé « historique » sous le signe de cette actualité, des rapports de force qui s’y construisent et dont la construction passent, entre autres choses, par l’agencement des récits du passé contentieux.
Prenons quelques exemples. A la fin de l’année 1937, l’armée impériale japonaise, poursuivant sa progression en Chine continentale, du nord vers le sud, s’est emparée de l’ancienne capitale de l’Empire du Milieu, de Nankin. A l’occasion de cette bataille, les soldats japonais se sont livrés à des massacres et des viols à grande échelle, l’état-major de l’armée impériale a ordonné l’extermination à la mitrailleuse et à l’arme lourde de milliers de prisonniers de guerre. Les Chinois du continent nomment  ce crime de guerre « le viol de Nankin » et lui accordent une très forte portée symbolique, du fait notamment que cette ville était l’ancienne capitale impériale. Ils y voient, pour dire les choses rapidement, le symbole de la volonté de la caste militariste japonaise de mettre à mal l’intégrité du peuple chinois et d’abattre la civilisation chinoise à laquelle, pourtant, le Japon doit tant. Leurs historiens évaluent le nombre de victimes à 300 000, alors que l’historiographie révisionniste japonaise parle elle, contre toute évidence, de quelques dizaines de milliers de morts. .
Au cours des dernières décennies, cette scène du passé est régulièrement réintensifiée par des films dont certains ont connu un grand succès auprès du public chinois et même eu une carrière internationale : Don’t Cry Nanking alias Nankin 1937 de Wu Ziniu et City of Life and Death de Lu Chuan, 2010, pour ne mentionner que les plus connus. Ces films chinois, mais parfois avec participation hong-kongaise et dans lesquels le public d’Asie orientale retrouve aussi des acteurs japonais, taïwanais, hong-kongais connus et- appréciés présentent, pour aller à l’essentiel, une double particularité : ils revisitent la scène du crime d’Etat perpétré par les impérialistes japonais dans le but d’instruire, au nom du peuple chinois, au nom des victimes, une plainte à propos de tout ce qui, du côté japonais, continue de faire l’objet de dénis ou de refus de reconnaître l’ampleur du crime (Les néo-nationalistes au pouvoir au Japon refusent d’employer l’expression « le massacre de Nankin » et recourent à l’euphémisme « l’incident de Nankin »).
Ces films  énoncent les conditions d’un apaisement, voire d’une réconciliation dont on est aujourd’hui encore très éloigné. Ils tentent aussi d’éduquer le public chinois du continent en évitant les tons excessivement nationalistes et en présentant envers et contre tout certains personnages japonais en positif. La second volet dans ce « travail de mémoire » conduit par ces films, c’est l’adresse à l’Occident dans le contexte de la concurrence des victimes à l’échelle globale : ils s’opposent implicitement mais avec insistance au récit victimaire euro-centrique ou occidentalo-centrique de la seconde guerre mondiale qui insiste sur le caractère unique et incomparable du crime (racial) commis par les nazis en plaçant leur description des horreurs du massacre de Nankin sous ce signe : nous aussi avons connu une tentative de génocide, nous aussi avons « notre Auschwitz » et c’est le viol de Nankin défini non pas seulement comme série d’excès commis par une soldatesque en folie, mais comme entreprise exterminationniste concertée (5).
On voit donc bien ici à quel point la mémoire historique soumise à ce régime du passé-présent est un matériau inflammable. On imagine aisément comment ce type de film peut servir d’instrument de mobilisation ou d’arme de guerre froide dans des conditions où, brusquement, les relations entre le Chine continentale et le Japon connaissent un regain de tension. Je ne dirais pas que le cinéma est ici pris en otage par la politique car, après tout, personne n’oblige les réalisateurs expérimentés qui se lancent dans l’aventure de la réalisation de ce type de « fresque  historique » à grand spectacle à le faire ; je dirais plutôt que le cinéma se situe ici, en sa qualité d’intensificateur de la mémoire collective, à la jointure de la politique et de l’écriture de l’histoire pour le plus grand nombre. C’est sa puissance, c’est sa fragilité aussi.
Un autre exemple serait celui des « femmes de réconfort » : pendant toute la durée de la guerre en Asie orientale et dans le Pacifique, l’Armée impériale japonaise a mis en place un vaste système de bordels militaires, dans l’ensemble des pays occupés par le Japon, de la Mandchourie aux  Philippines en passant par Taïwan et la Malaisie, un système très rigoureusement organisé pour lequel des milliers de jeunes femmes japonaises mais aussi coréennes, chinoises, taïwanaises, indonésiennes, etc. ont été  contraintes de « travailler » comme esclaves sexuelles, y étant assignées soit par ruse soit de force. Depuis une trentaine d’années environ, cette question est progressivement revenue dans l’actualité comme une source de tensions entre le Japon et les pays qu’il occupait pendant la guerre et d’où provenaient les « femmes de réconfort » – la question étant devenue particulièrement sensible en Corée du sud, en Chine et, plus récemment, à Taïwan. Ceci du fait que les autorités japonaises se sont toujours évertuées à nier la dimension criminelle de ce système d’esclavage sexuel promu à une échelle de masse en tentant d’accréditer, contre toute évidence, la fable selon laquelle les femmes qui s’étaient retrouvées dans les « stations » destinées au « réconfort » du soldat de l’Armée impériale étaient des prostituées professionnelles… (6)
Le cinéma est devenu une plaque sensible de cette plaie ou blessure de la mémoire collective sans cesse réenvenimée, du fait de la politique du déni pratiquée par les gouvernants japonais. De nombreux films documentaires sud-coréens, taïwanais ou autres donnent à des femmes rescapées de ces bordels l’occasion de faire entendre leur récit longtemps contenu, retenu pour des raisons liées, bien sûr, à l’enjeu de la « honte » , la victime tendant, dans ce contexte, à se transformer en coupable. Ce n’est qu’une fois entrées dans le grand âge que ces femmes, encouragées souvent par de jeunes féministes et des associations de soutien militantes trouvent la force de témoigner.
Le cinéma joue ici un rôle réparateur en permettant à ce milieu de mémoire longtemps muet, invisible, de faire entendre sa plainte et sa cause dans l’espace public.
Mais c’est aussi bien dans les films de fiction que ce motif s’est fait entendre d’une manière toujours plus insistante, ceci dans ce courant du cinéma japonais humaniste, pacifiste, anti-militariste qui, à partir des années 1960, propose un contre-récit de la période de la guerre, un récit de deuil et de destruction des mythologies militaristes et impérialistes qui ont nourri la guerre de conquête menée par le Japon entre 1937 et 1945. Une pierre blanche dans ce courant est La condition humaine,  vaste fresque pacifiste en quatre parties que Masaki Kobayashi réalise entre 1959 et 1961, et qui, dans une longue séquence, évoque le destin des femmes chinoises réduites à la condition d’esclaves sexuelles dans le Nord de la Chine.
Dans le cinéma chinois du continent, le motif des femmes de réconfort se renforce au fil des années, en relation étroite avec celui du viol en masse des femmes chinoises par la soldatesque japonaise, il devient une sorte de document d’accusation au service d’une politique de la mémoire indissociable des aléas de la relation tendue qui s’est établie ces dernières années entre les deux puissances dominantes en Asie orientale – la Chine continentale et le Japon.
Dans une situation durable où les circuits qui relient le passé qui ne passe pas au présent tendent à se raccourcir sans cesse, une visite en forme de provocation calculée d’un premier ministre japonais au Yasukuni, (le sanctuaire où sont vénérées les âmes des soldats morts au service de l’Empereur, incluant quelques criminels de catégorie « A »   pendus à l’issue des procès de Tokyo) peut déboucher, dans l’instant ou presque, sur l’incendie de voitures de marque japonaise par une foule furieuse dans les rues d’une métropole de Chine continentale… Le cinéma peut, on le voit, indifféremment, jouer un rôle de pousse-au-crime ou de modérateur, voire de pacificateur d’une mémoire hypersensible.
On peut mettre au compte du premier cas de figure la prolifération ces dernières décennies de films japonais qui reviennent sur l’épisode des kamikazes pour tenter d’accréditer la légende de leur sacrifice utile au service tant désintéressé  qu’héroïque de la protection de la population japonaise. Toute une gamme de films de tous genres s’activent ainsi à restaurer l’honneur perdu du militarisme japonais et à travailler dans le sens du réarmement moral du nationalisme. En réenchantant dans le présent l’esprit aristocratique du bushido, en produisant des effets de concaténation entre tradition aristocratique et modernité nationaliste et militariste, en tirant parti de tous les ressorts du cinéma de guerre, d’animation, du fantastique, de l’anticipation… (7)
A l’opposé, dans la cinématographie japonaise contemporaine, tout un courant néo-pacifiste s’oppose à cet esprit de restauration. Ce courant qui va insister sur les désastres de la guerre tels que les a connus la population japonaise à partir de 1944, avec les bombardements en tapis de l’aviation américaine sur les villes de l’archipel, une campagne de destruction massive qui culmine avec Hiroshima et Nagasaki. Certains de ces films néo-pacifistes ont fait le tour du monde et, chose intéressante, les plus connus sont des films d’animation, destinés, donc, en premier lieu à un public jeune – des films d’éducation, donc, à ce titre : Le tombeau des lucioles, Le vent se lève (Myazaki), Barefoot Gen, etc.
On peut donc dire  sans exagérer que la mémoire collective d’un chapitre aussi disputé et contentieux que la seconde guerre mondiale peut devenir un véritable champ de bataille, mettant aux prises non seulement des milieux de mémoire séparés par les logiques de l’organisation en Etats-nations, peuples, ethnies, communautés, etc., mais aussi bien un champ de bataille (tout implicite mais distinct) à l’intérieur même d’un même milieu – ici le Japon, l’opinion ou le public japonais. Ce qu’on voit bien ici, c’est que la mémoire collective, dans les sociétés contemporaines, loin d’être un matériau inerte établi dans le soubassement du présent, comme une sorte de nappe phréatique remplie de souvenirs partagés de toutes sortes, est un élément dynamique que s’activent à façonner toutes sortes d’acteurs du présent – la mémoire collective, ça se travaille, ça se façonne, c’est un enjeu majeur dans des sociétés où, dans la dimension du gouvernement des vivants, le passé est devenu un enjeu beaucoup plus important qu’un avenir massivement désinvesti car surtout peuplé de périls annoncés…
Il n’est pas facile de proposer une image équilibrée du rôle du cinéma dans l’organisation et la prise en charge de ces flux de mémoire collective dans le présent. Dans le cas ici étudié, le cinéma est au meilleur de lui-même lorsqu’il entreprend de rendre justice et de rétablir dans ses droits et sa dignité à une catégorie excentrée ou subalterne de vivants et de morts (de survivants, souvent) dont le tort subi pendant la guerre est passé aux pertes et profits – un groupe qui n’a jamais eu la possibilité de faire entendre son point de vue, de transmettre son expérience, de réclamer réparation. C’est, je l’ai dit, ce que font les films documentaires qui donnent la parole aux anciennes esclaves sexuelles de l’armée japonaise qui se sont tues si longtemps, et que tant de leurs contemporains ont ignorées ou méprisées du fait de toutes sortes de préjugés qui s’imaginent aisément. Ou bien encore les survivants irradiés d’Hiroshima et Nagasaki, victimes d’une double conspiration du silence : celle qu’organise l’Etat qui n’a jamais reconnu le caractère criminel de l’emploi de l’arme atomique dans ces circonstances et celle, plus insidieuse, de la société japonaise elle-même qui, constamment, a entretenu toutes sortes de discriminations contre ces survivants considérés comme porteurs d’une sorte de stigmate, un signe d’impureté et un risque de contamination imaginaire.
Le cinéma est au meilleur de lui-même quand il donne la parole à ces survivants, donne corps à leur point de vue ou position, fait entendre leur récit sur la guerre et les demandes de réparation (morales) qui les accompagnent. D’où l’importance d’un film comme Rhapsodie en août, d’Akira Kurosawa, film tardif  (1991)dans lequel il examine les conditions d’une interlocution entre les survivants du désastre atomique, leurs propres descendants et les descendants de ceux qui ont le crime à leur charge.

Il faudrait insister ici sur ceci: voir un film, ce n’est pas la même chose que lire un livre ou même une affiche, nous ne le lisons pas et donc son emprise sur la mémoire collective ne se contente pas de s’exercer sous la forme de messages qui seraient comme du texte, des slogans, des préceptes, des injonctions, etc. Je l’ai dit, le cinéma se branche directement sur l’inconscient en produisant des « impressions »  et le cinéma de guerre présente, à ce titre, une particularité : le spectateur n’y est pas seulement saisi et enveloppé par des combinaisons d’images/sons, il est constamment soumis à l’expérience-limite du choc. Le cinéma de guerre, c’est l’empire du choc, ce qui rappelle ce que disait Walter Benjamin dans un texte célèbre (« Le narrateur ») à propos de l’expérience faite par les poilus dans les tranchées – celle d’une suite de chocs dont ils sont ensuite dans l’incapacité de transmettre un récit à leurs proches (les poilus sont revenus muets du front, etc.) (8). Le choc, c’est l’état dans lequel se forment, dans le monde intérieur du spectateur (dans son corps aussi, c’est une expérience physique également) toutes sortes d’impressions subjectives au cours desquelles se déposent et se stratifient des images subliminaires – le Jap-monkey, la femme coloniale lascive, mais aussi bien des effets d’immersion plus ou moins violents dans les différents milieux de cette guerre – la jungle, le ciel des combats aériens, la mer des batailles navales, la destruction des villes au moyen de bombes incendiaires, etc.
Le choc, c’est bien sûr l’état dans lequel le spectateur devient perméable à toutes sortes de représentations et d’intensités qui vont irriguer sa « mémoire » de l’événement global (la seconde guerre mondiale sur cet autre côté de la Terre), une mémoire construite et disputée.
Comme le savent tous les spécialistes de la mémoire collective (Pierre Nora et ses collaborateurs ont amplement développé ce motif dans Les lieux de mémoire), l’oubli n’est pas ici ce qui s’oppose à la mémoire, il en est au contraire l’une des formes (9). Pour ce qui concerne le corpus de films ici envisagé, l’exemple le plus probant de cette figure (l’oubli comme forme de la mémoire), c’est la cinématographie états-unienne concernant la destruction par l’arme atomique de Hiroshima et Nagasaki. Ce n’est pas seulement que les films consacrés par la grande industrie cinématographique états-unienne à cette double scène sont relativement rares, en comparaison du grand nombre de productions évoquant, par exemple,  les batailles navales dans le Pacifique, la guerre de reconquête conduite par les Américains et scandée par des batailles sanglantes comme celle d’Iwo Jima, Saipan ou Okinawa. C’est surtout que les films qui reviennent sur cette double scène peuvent, globalement, être décrits comme des récits d’évitement ou de diversion face à ce qui constitue évidemment le cœur de ces événements – leur dimension criminelle inédite, leur caractère patent de crime contre l’humanité demeuré impuni.
La diversion narrative peut en l’occurrence prendre plusieurs tournures. L’une d’elle va consister à déplacer le champ de vision du lieu du crime lui-même – la destruction atomique des deux villes avec ses effets au sol, sur les populations, effets immédiats et différés, vers une autre scène – celle de l’élaboration de la bombe, racontée comme un suspense, voire une épopée mobilisant savants, militaires et politiques engagés dans ce qu’ils pensaient être une course de vitesse contre les nazis et finissant, par un enchaînement de circonstances implacables, par « tester » les deux bombes (version uranium et version plutonium) sur deux grandes villes japonaises choisies à la dernière minute au gré d’aléas météorologiques. La question du crime et de la responsabilité des uns et des autres face à celui-ci se trouve éludée au profit de considérations plus ou moins vagues ou fumeuses sur les noces de la science et de la politique.
Deux films, également médiocres, peuvent être mentionnés ici : Les maîtres de l’ombre de  Roland Joffe, avec Paul Newman, 1989, et Day One de Joseph Sargent, 1989 également. Le fait que ces deux films présentent aussi bien Oppenheimer, le physicien responsable scientifique du programme que le général Groves, son responsable militaire,  sous un jour variablement critique ne change rien au fond de l’affaire : en déplaçant l’attention du spectateur vers cette scène située en amont de celle du crime proprement dit (une scène peuplée,donc, non pas de corps carbonisés mais de discussions techniques et de querelles d’ego entre les différents protagonistes du projet Manhattan), il s’agit bien de construire un récit d’évasion, d’oblitération de la seule question qui importe au fond ici : comment qualifier la dimension criminelle de ce qui a été perpétré à Hiroshima et Nagasaki ? Qui doit en porter la responsabilité et comment est-il encore possible de travailler à réparer ce crime demeuré jusqu’ici sans coupables?
Une fois effacée cette question, le programme Manhattan peut être transfiguré en cette opération salutaire qui précipite la fin de la seconde guerre mondiale, « sauvant » ainsi des centaines de milliers de vies humaines au prix du « sacrifice » (holocauste) des deux villes atomisées…
On remarquera que le travail de déresponsabilisation opéré de facto (ce n’est pas nécessairement l’intention des réalisateurs, Joffe notamment est connu comme un cinéaste progressiste, défenseur de « bonnes causes »…) porte effectivement ses fruits, même si l’industrie du film n’est pas ici seule en cause, loin de là : à l’occasion du récent 70ème anniversaire de Hiroshima et Nagasaki, un sondage révélait que plus de 70% des citoyens des Etats-Unis pensaient que ces actions étaient justifiées et que les Etats-Unis n’avaient pas à s’en excuser ou manifester des regrets.
Mais j’aimerais  mentionner un exemple encore plus probant de la façon dont le cinéma peut contribuer à l’organisation de l’oubli d’un crime, c’est-à-dire à l’empêchement de la formation d’une mémoire collective de celui-ci et de la formation d’un sentiment de responsabilité face à lui,  devant l’histoire – et cette fois, me semble-il, d’une façon tout à fait concertée. Il s’agit d’un film intitulé Le grand secret en français, Above and Beyond dans sa version originale, film de Melvyn Frank et Norman Panama, 1952, les rôles titres étant interprétés par Robert Taylor et Eleanor Parker. Ce film raconte la façon dont un aviateur militaire de carrière, Paul Tibbets est embarqué par ses supérieurs dans la préparation de l’opération ultra-secrète qui va se conclure par le bombardement des deux bombes A sur Hiroshima et Nagasaki – Tibbets sera le pilote du B 29 qui largue la bombe du Hiroshima le 6 juin 1944. On pourrait penser que le scénario va, ici, nous conduire au cœur du sujet. C’est tout l’inverse : la question de la légitimité de l’action entreprise ayant été réglée en 20 secondes, chrono en main, tout le film va tourner autour de la seule question qui importe vraiment: un militaire de carrière est-il en droit de sacrifier sa vie de famille, de mettre son couple en danger pour obéir aux ordres de ses supérieurs et se consacrer entièrement à la mission qui lui est assignée ?
La question historique et philosophique de premier plan – celle de l’entrée de l’humanité dans l’âge sans fin de la guerre nucléaire ou de ce que Günther Anders appelle « la situation atomique » est « transfigurée » ou plutôt rendue infigurable au profit d’un de ces bons petits drames familiaux auxquels est accoutumé le public américain des séances du dimanche après-midi… (10) Ce changement d’échelle et de genre opéré par un standard de l’industrie hollywoodienne (des acteurs connus en service commandé, des salariés dociles et médiocres d’une « major » aux manettes, doing the job, comme les militaires faisaient le leur pendant la guerre…) , tout ceci montre d’une part combien la production de l’oubli peut être, dans un cas comme celui-ci, un processus actif et concerté et, deuxièmement, comment la fonction propagandiste du cinéma en termes de construction des récits ne s’arrête pas avec la fin de la guerre… Simplement, on est dorénavant- dans la figure de la démobilisation (circulez, il n’y a rien à voir du côté de ce crime d’Etat majeur…), par opposition à  celle de la mobilisation totale…
Le cinéma hollywoodien est ici l’outil ou le truchement d’une stratégie d’évitement d’une question d’histoire qui est autrement sophistiquée que les pures et simples interdictions d’en parler pratiquées par les régimes autoritaires ou totalitaires (les silhouettes et visages de personnages officiels tombés en disgrâce ou liquidés effacés sur les photos) ou bien encore des « oublis » décrétés comme l’amnistie pratiquée dans la cité grecque et qui prenait la forme de l’interdiction de parler, sous peine de lourdes sanctions, d’une récente guerre civile, d’une stasis (Nicole Loraux) (11). On est également dans un autre cas de figure que celui d’une communauté, d’un groupe humain qui « passe à l’ordre du jour », tombe dans l’amnésie lorsqu’il  s’agit d’ « oublier »  une scène récente d’un passé coupable ou auquel il ne peut ni ne veut pas faire face – les exemples abondent dans les sociétés qui, au XX° siècle ont eu affaire à des crimes de masse.
Ici, on a quelque chose d’infiniment plus subtil et qui se produit par déplacement , comme dans un rêve: une façon d’ « en parler », d’évoquer « la chose » qui est source d’angoisse et de sentiment de culpabilité en la déplaçant de façon à ce que le crime devienne méconnaissable. Une façon d’en parler sans en parler. Le cinéma, un certain cinéma, est expert dans l’art de ces manipulations qui supposent une certaine familiarité avec ce qu’on pourrait appeler la grammaire de la mémoire collective. Si, comme le dit Lacan, l’inconscient est structuré comme un langage, je ne vois pas pourquoi la mémoire collective qui lui est assez étroitement apparentée n’aurait pas sa grammaire – je dis ça en plaisantant, mais pas entièrement et c’est le point sur lequel je finirai.
Qui dit grammaire dit « règles ». La première de ces règles serait celle de la « substituabilité ». Je m’explique. Dans une discussion politique, dans un débat entre spécialistes, dans quelque domaine de connaissance ou de savoir que ce soit, si vous changez de position, vous expliquez pourquoi, vous argumentez, vous vous confrontez aux arguments de vos adversaires, etc. Dans le domaine de la mémoire collective, les choses se passent d’une façon toute différente : un récit en efface un autre, une image se substitue à une autre ou s’y superpose, et le tour est joué, la vie continue. C’est, dans le corpus filmique ici envisagé, la façon dont le singe grimaçant (le soldat jap, nip) est subrepticement remplacé au fil du temps, dans la cinématographie états-unienne d’après-guerre, par l’innocente fiancée d’origine japonaise que les circonstances malheureuses de la guerre séparent de son amoureux mobilisé dans les rangs de l’armée américaine (12). Cette capacité qu’a le cinéma, ce cinéma en particulier, d’effacer une image, une impression ou un message ou un récit pour en actualiser un autre est proprement infinie. C’est une des dimensions de la plasticité de la mémoire telle qu’elle est pratiquée, intensifiée par le récit cinématographique.
La seconde règle serait par conséquent celle qui établit l’absolue suprématie des récits sur les faits. Les faits passés qui composent le trame de cette séquence historique (qui a forgé le destin de l’humanité pour les temps ultérieurs) ne sont ici qu’un matériau malléable et susceptible d’être modelé de mille façons. Le cinéma est le maître des récits, de leur sens et des interprétations. Il lui suffit de changer de perspective, d’angle de vue, de narrateur pour que l’histoire change complètement de sens. L’objectivité des faits, en ce sens, importe peu, le cinéma, ce cinéma ne cesse ici de battre en brèche les prétentions de l’histoire positiviste à l’ancienne – il peut raconter une défaite cuisante comme une victoire (Wake Island) ou, inversement, une épopée en infamie, il suffit pour ça de « déplacer la caméra » (Come See the Paradise).
Cette faculté est à la fois fascinante et inquiétante – elle dévoile certaines affinités cachées entre le cinéma politique et historique et les pouvoirs autoritaires voire totalitaires – cette puissance à peu près infinie de celui qui s’installe dans la position du narrateur-roi ou du maître des récits. Il est, par excellence, celui qui « print the legend » (L’homme qui tua Liberty Valance).
Mais on peut aussi bien voir les choses à l’inverse. En mettant en valeur cette dimension résolument perspectiviste (le cinéma est ce dispositif narratif qui dispose de la faculté de multiplier les changements de perspective en changeant la position de caméra, en introduisant du contrechamp, etc.), le film historique met en exergue sa dimension « pluraliste » – il survient dans un espace ou un champ public où ce qui est premier, c’est la condition de pluralité établie dans le domaine des récits – on peut toujours ajouter, à propos du même objet du passé, de la même scène d’histoire un nouveau récit qui contredit le précédent, le corrige, le complique, le contrarie, etc. – ce qui est une définition comme une autre de la démocratie.
Le cinéma, ici, viendrait se faire l’apôtre non pas tant d’une conception relativiste de la vérité que, plutôt, d’une approche supérieure de celle-ci : là où il apparaît que la vérité comme pure et simple objectivité n’est au fond qu’une forme de basse intensité ou élémentaire – essentielle mais insuffisante- du vrai et que la question de la vérité ne devient vraiment intéressante et importante que lorsqu’elle entre dans la dimension du point de vue ou de la position, là où elle se lie à l’enjeu de la puissance d’énonciation d’un sujet ou d’un narrateur (tous/toutes ceux/celles qui font de la politique sont familiers de cette distinction entre ces deux régimes de la vérité, celui  sous lequel on se contente de l’établissement des faits et celui qui pose que, pour qu’une vérité engage à quelque chose, il importe qu’elle dessine une perspective).
Si l’on accepte cette distinction, alors on pourrait se risquer à dire que le cinéma, quand il élabore le passé, le revisite et le remet en scène, est d’emblée, un art politique. Pour le meilleur et pour le pire. Pour que la vérité « vaille » quelque chose, dirait Nietzsche, encore faut-il qu’elle soit intéressante. Il existe des quantités de vérités irrécusables qui sont insipides et sans intérêt. A l’évidence, si l’on prend les choses sous cet angle, un film comme Hiroshima mon amour est placé sous le signe d’un régime de vérité infiniment plus stimulant et « intelligent » que le plus scrupuleux des documentaires sur la destruction atomique de Hiroshima. Le cinéma, quand il travaille dans cette veine, tourne le dos aussi bien au régime de mémoire antiquaire qu’au régime de mémoire placé sous le signe de l’injonction morale et du devoir civique – le « devoir de mémoire ». La mémoire peut sous ce signe redevenir une puissance et non un « esclavage », indissociable dès lors de l’imagination.
Alain Brossat
In Dubious Battles – le cinéma et la mémoire collective de la seconde guerre mondiale dans le Pacifique et en Asie orientale / 2015

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1 Sur l’animalisation de l’ennemi par la propagande états-unienne pendant la guerre du Pacifique, voir l’ouvrage de référence de John W. Dower : War Without Mercy – Race and Power in the Pacific, Pantheon Books, 1986. Non traduit en français. Au cinéma, voir parmi de nombreux autres : Gung Ho ! De Ray Enright, 1943, Objective, Burma !, Raoul Walsh, 1945…
2 Ce point est important pour quiconque entreprend de réfléchir sur la généalogie et les formes des violences extrêmes de masse au XX° siècle – l’association du motif de l’animalisation de l’ « autre absolu » à celui de son extermination nécessaire est loin d’être l’apanage des seuls régimes totalitaires. De ce point de vue, la guerre du Pacifique constitue un « laboratoire » le plus souvent oublié, dans les récits eurocentriques de ces violences.
3 Voir notamment à ce propos Wake Island de John Farrow (1942) , December 7th de John Ford et Greg Toland..
4 Maurice Holbwachs : La mémoire collective, PUF (1950, posthume)
5 Je me permets de renvoyer sur ce point à mon article « Le marché aux traumatismes », Europe, juin-juillet 2006.
6 Voir sur ce point le film documentaire sud-coréen Murmures, une histoire des femmes coréennes, film de Byun Young-joo, 1995.
7 Dans ce registre, voir : Oba, the Last Samurai de Hideyuki Hirayama, 2011, Lorelei, the Witch of the Pacific de Shinji  Higushi, 2005, Kamikaze de Taku Shinjo, 2006, etc.
8 Walter Benjamin : « Le narrateur » (le « conteur »), in Oeuvres III, traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Gallimard 2000.
9 Les lieux de mémoire (collectif), Gallimard 1984-1992. Voir aussi à ce propos A l’Est la mémoire retrouvée, collectif, La Découverte, 1990.
10 Voir sur ce point Günther Anders : Hiroshima est partout, Seuil, 2008, traduit de l’allemand par Ariel Morabia et al.
11 Nicole Loraux : La cité divisée, Payot, 1997.
12 Voir sur ce point : Midway, film de Jack Smight, 1976, Come See the Paradise, d’Alan Parker, 1990…

Israël contre les Juifs / Pierre Stambul

C’est un refrain bien établi. Vous critiquez Israël et le sionisme ? Vous êtes antisémite ! Un Juif français veut pouvoir « vivre son judaïsme » ? On l’invite à faire son « alyah » et à apporter sa pierre à la colonisation de la Palestine.
On essaie de nous marteler que l’histoire des Juifs s’est achevée et qu’Israël en est l’aboutissement. Israël fonctionne comme un effaceur de l’histoire, de la mémoire, des langues, des traditions et des identités juives. La politique israélienne n’est pas seulement criminelle contre le peuple palestinien. Elle se prétend l’héritière de l’histoire juive alors qu’elle la travestit et la trahit. Elle met sciemment en danger les Juifs, où qu’ils se trouvent. Et elle les transforme en robots sommés de justifier l’injustifiable.

Retour sur un passé récent
L’histoire des Juifs français n’a strictement rien à voir avec Israël. Régulièrement spoliés, massacrés ou expulsés par différents rois très chrétiens, les Juifs ont acquis la citoyenneté française avec l’Abbé Grégoire pendant la Révolution. Ces deux derniers siècles ont été marqués par une quête de la citoyenneté et de l’égalité des droits. L’affaire Dreyfus a révélé que, si une partie de la société française était antisémite, une autre partie, finalement majoritaire, considérait que l’acquittement et la réhabilitation de Dreyfus étaient l’objectif de tous ceux qui étaient épris de liberté et refusaient le racisme. L’histoire des Juifs français a été marquée par leur participation importante à la résistance contre le nazisme et le régime de Vichy, puis par l’engagement de nombre d’entre eux dans des luttes progressistes et/ou anticoloniales. Les intellectuels juifs de cette époque s’appelaient Raymond Aubrac, Marc Bloch, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Stéphane Hessel. C’était une époque où beaucoup de Juifs pensaient que leur propre émancipation passait par celle de tou-te-s. C’était une époque où le racisme, le fascisme et la haine de l’autre étaient considérés comme des abjections à combattre. Les enfants juifs allaient à l’école publique, jamais il ne leur serait venu à l’idée de se séparer des autres dans des écoles confessionnelles.
On s’efforce aujourd’hui en Israël d’effacer l’histoire des Juifs dans les différents pays où ils ont vécu. Si les Juifs ont longtemps été considérés par les antisémites en Europe comme des parias inassimilables et s’ils ont été persécutés parce qu’ils constituaient un obstacle aux nationalismes fous qui rêvaient de sociétés ethniquement pures, ils n’ont jamais recherché la séparation mais au contraire l’insertion à l’intérieur des sociétés dans lesquels ils vivaient.

Une assignation à la désertion
On fait un saut de quelques années. En tête d’une gigantesque manifestation parisienne censée dénoncer le terrorisme, on trouve trois criminels de guerre, Nétanyahou, Lieberman et Bennet qui viennent de s’illustrer dans le massacre de plus de 2000 Palestinien-ne-s (essentiellement des civil-e-s) à Gaza pendant l’été 2014. Profitant de l’émotion causée par l’attentat antisémite de la Porte de Vincennes, Nétanyahou est autorisé (par le gouvernement français) à déclarer aux Juifs français qu’ils sont en insécurité en France et qu’ils doivent partir dans leur « vrai » pays, Israël.
En fait, le sionisme n’a jamais combattu l’antisémitisme. Il s’en est toujours nourri avec en permanence un seul et unique but : faire immigrer le maximum de Juifs en Israël. Du coup, Nétanyahou n’hésite pas à mettre en danger les Juifs français. Il en fait des étrangers dans leur propre pays, des « touristes » qui n’ont pas compris que leur « patrie » est là-bas. Les Juifs sont sommés d’être des « traîtres » (à la seule et unique cause, celle du Grand Israël de la mer au Jourdain) ou des complices. La France a toujours été un échec pour Israël : à peine 80000 Juifs sont partis depuis 1948 et une moitié est revenue. Alors la propagande se fait assourdissante. Pourtant, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il sera ainsi tant que la destruction de la Palestine se poursuivra.
À « l’alyah » (la montée) des vivants vers Israël, s’ajoute à présent celle des morts. Les autorités israéliennes incitent vivement les Juifs français à faire enterrer leurs proches en Israël. Ainsi les victimes de la tuerie de la porte de Vincennes ont été inhumées au cimetière de Givat Shaul. Ce « quartier » de Jérusalem, c’est l’ancien Deir Yassine, le village martyr de la guerre de 1948 où les milices de l’Irgoun dirigées par Menachem Begin ont massacré toute la population avant que le village ne soit, comme tant d’autres, rayé de la carte. Quel symbole !

Israël à l’avant-garde de l’islamophobie
Les Juifs ont vécu pendant des centaines d’années dans le monde musulman. Ils ont même été accueillis par l’empire ottoman après leur expulsion d’Espagne en 1492. Aujourd’hui, Israël participe à la diabolisation des Arabes et des musulmans en se comportant en élève modèle du « choc des civilisations ». Le racisme anti-arabe et l’islamophobie s’expriment ouvertement, des politiciens en ont fait leur fond de commerce et les passages à l’acte sont fréquents. Les crimes de masse comme à Gaza ou la multiplication des propos racistes (Pour le rabbin Rosen, les Palestiniens sont des Amalécites et la Torah autorise qu’on les tue ainsi que leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux) laisseront des traces. Comment imaginer que ce qui est infligé aux Palestiniens sera sans conséquences ?
En Israël, des propagandistes rivalisent pour expliquer que les Juifs ont vécu l’enfer dans le monde musulman, masquant le fait que l’antisémitisme a été avant tout une invention européenne et chrétienne. Les Juifs orientaux subissent en Israël des discriminations sociales et un mépris raciste. Ils ont souvent été humiliés et discriminés à leur arrivée. Ils sont coupés de leurs racines et poussés à renier leur identité. L’expulsion des Palestiniens de 1948 est présentée comme un « échange de population » alors que le sionisme est le principal responsable, et de la Nakba, et du départ des Juifs orientaux de leurs pays.

Qu’y a-t-il de juif en Israël ?
Les sionistes ont théorisé l’idée que les Juifs et les non-Juifs ne peuvent pas vivre ensemble. C’est totalement contraire à tout ce qui s’est passé pendant des centaines d’années. Cela va à l’encontre de l’aspiration des Juifs à sortir des ghettos, des mellahs et des juderias pour devenir des citoyens normaux.
Les Juifs religieux qui émigrent en Israël y rencontreront rarement la religion telle qu’elle a été pratiquée pendant des siècles. Le courant national-religieux s’est imposé. Ce courant intégriste a totalement révisé la religion. Le « peuple élu », ça n’a jamais voulu dire qu’il a plus de droit que les autres mais au contraire qu’il a plus de devoirs. Parmi les préceptes, il y a « ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « L’an prochain à Jérusalem », ça n’a jamais voulu dire qu’il faut réaliser le nettoyage ethnique en cours, mais « vivement que le Messie vienne ». L’hébreu a toujours été une langue religieuse interdite à l’usage profane. La religion juive est une religion de « l’exil ». L’installation sur cette terre (d’Israël/Palestine) avant l’arrivée du Messie et a fortiori l’établissement d’un Etat juif étaient interdits. D’ailleurs les Juifs expulsés d’Espagne en 1492 ne sont pas allés à Jérusalem. Herzl a rencontré une hostilité quasi unanime des rabbins contre le projet sioniste dès qu’il a été question d’établir un État juif en Palestine.
Pour les Juifs laïques, les valeurs dominantes d’Israël sont à l’antithèse de ce que sont pour eux les valeurs du judaïsme. Où trouve-t-on dans la tradition juive le racisme, le chauvinisme, le militarisme, le négationnisme de l’existence et de la dignité de l’autre ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’ont représenté les grands intellectuels juifs (Einstein, Freud, Arendt, Kafka, Benjamin …) et les criminels de guerre qui dirigent Israël ? Qu’est devenue en Israël la mémoire de celles et ceux qui ont lutté contre le fascisme et le colonialisme (Marek Edelman, Abraham Serfaty, Henri Curiel …) ? De quel héritage juif peuvent se prévaloir les colons et les militaires qui justifient à l’avance les violences et les crimes commis contre les Palestiniens ?
Comme l’écrit l’historien israélien Shlomo Sand à propos du livre de Yakov Rabkin Comprendre l’État d’Israël, « celui qui voit dans le sionisme une continuation du judaïsme ferait bien de lire ce livre. Mais celui qui croit que l’État d’Israël est un État juif est obligé de le lire ».
Certains Juifs pensent qu’après le génocide nazi, Israël est l’ultime refuge. Au nom de quoi les dirigeants israéliens peuvent-ils brandir partout l’antisémitisme et le souvenir du génocide ? Les sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la lutte contre l’antisémitisme et la résistance au nazisme. Certains dirigeants sionistes ont même eu un comportement honteux pendant la montée du fascisme (Ben Gourion avec les accords de Haavara, 1933) et à l’époque de l’extermination (le groupe Stern assassinant des soldats et des dignitaires britanniques). Comment ne pas comprendre que la mémoire du génocide signifie « que cela n’arrive plus jamais » et pas « que cela ne NOUS arrive plus jamais », ce qui correspond à une vision tribale de l’humanité totalement contraire à toutes les formes d’héritage juif.

Refuser l’assignation et la peur, refuser toutes les formes de racisme et de discrimination.
Il y a des confrontations qui ont du sens : les luttes contre l’oppression, la domination, le colonialisme, pour l’égalité des droits. On nous vend aujourd’hui une guerre qui n’est pas la nôtre : celle d’un monde dit « civilisé » contre le « terrorisme islamique ». Dans cette « guerre », les musulmans sont considérés comme des terroristes en puissance et sont sommés de « prouver » qu’ils ne sont pas des complices de Daesh.
Et les Juifs sont assignés à soutenir sans réserve une politique israélienne criminelle contre les Palestiniens et suicidaire pour les Juifs.
Cette fuite en avant criminelle tient par la peur. Ce syndrome assure le consensus à un point tel qu’un négociateur palestinien (le professeur Albert Aghazarian) a pu dire que les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur. Cette peur irrationnelle a gagné beaucoup de Juifs français.
Dans le contexte du « choc des civilisations », prétexte des dominants pour ensanglanter le monde, il y a en France une montée générale de toutes les formes de racisme. Contrairement à l’image fabriquée par les principaux médias, le racisme frappe essentiellement tous les « dominés », toutes les victimes de l’apartheid social : Arabes, Noirs, Roms. Il prend une nouvelle tournure en se masquant derrière l’islamophobie. Comme il n’est plus politiquement correct de dire « sale arabe », on diabolise l’islam.
Il y a aussi une incontestable et détestable montée de l’antisémitisme. Mais les différentes formes de racisme ne sont pas traitées de la même façon.
Les dirigeants israéliens et en France le CRIF, participent activement à la stigmatisation des musulmans. Ils affirment contre toute évidence qu’il n’y a qu’un seul racisme à dénoncer (l’antisémitisme) et qu’on est à la veille d’une nouvelle « nuit de cristal ». Ils font apparaître les Juifs comme ceux que le pouvoir protège alors que l’idéologie sécuritaire, les déclarations des principaux dirigeants et le travail nauséabond de pseudo intellectuels, visent une seule population déclarée dangereuse.
Les stéréotypes antisémites se nourrissent aussi de la complicité du CRIF avec la politique israélienne et de la partialité évidente du pouvoir. À l’heure des confusions, l’indignation légitime contre les crimes israéliens fait monter l’antisémitisme et les quelques paumés attirés par la violence effroyable de Daesh commettent des attentats criminels contre les Juifs parce que Juifs.
La lutte contre le racisme ne peut pas être découpée. Choisir certaines « bonnes » victimes contre d’autres est à l’antithèse du combat antiraciste. La politique israélienne et la négation totale des droits du peuple palestinien ne protègent absolument pas les Juifs. Au contraire. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer le Juif », celui qui pensait que son émancipation passait par celle de l’humanité. Comme le dit le militant israélien anticolonialiste Eitan Bronstein : « nous ne serons jamais libres tant que les Palestiniens ne le seront pas ». En refusant le tribalisme, les Juifs français réaffirmeront une histoire dont ils peuvent être fiers.
C’est tou-te-s ensemble qu’il faut combattre tous les racismes, toutes les stigmatisations, toutes les discriminations. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut défendre le droit, en Palestine comme ici.
Pierre Stambul
Publié le 19 février 2015 sur le site de l’Union française juive pour la paix (UFJP)

Photo : Avi Mograbi / Août avant l’explosion

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Les aventures de la liberté d’expression / Alain Brossat

Voici ce dont ne se sont pas avisé ceux qui, d’instinct, après les attentats du 7 janvier 2015, ont adopté le slogan « Je suis Charlie » :  la liberté d’expression, la liberté de parole, la liberté de la presse dont se réclame ce journal est, sous couvert d’une  pratique débridée de « la satire », rigoureusement homogène à celle que promeuvent les activistes du Front national lorsqu’ils s’en vont organiser un « apéro gros rouge et saucisson » à Barbès ou dans tout autre espace urbain densément peuplé de « travailleurs immigrés ». Il s’agit de la liberté de provoquer, outrager, humilier avec le consentement actif de l’Etat – c’est-à-dire sous protection policière – une fraction de la population à laquelle il est ainsi question de faire savoir (au cas où elle l’aurait oublié, ce qui est improbable…) qu’elle n’est pas d’ici mais bien d’ailleurs ; qu’à ce titre sa présence parmi ou au côté de ceux qui sont ici vraiment chez eux n’est que conditionnelle, litigieuse et, au fond, constamment revocable (1). Bien regrettable est alors la distraction de ceux/celles qui, animé(e)s des plus vertueuses dispositions et intentions du monde, ne s’avisent pas que leur ralliement à une prétendue normativité démocratique et républicaine, laquelle s’opposerait à d’autres coutumes et sensibilités d’inspiration religieuse et venues d’ailleurs, a pour effet de reproduire la même fracture exactement dans le corps du peuple que celle sur laquelle prospèrent les discours ouvertement xénophobes – la fracture entre ceux qui sont ici chez eux, de plein droit,  dans la mesure où ils s’identifient aux institutions et à l’histoire de l’Etat, et les autres qui ne le sont pas pleinement ou pas vraiment, dans la mesure où ils n’admettent pas que l’on insulte leurs croyances, leur foi et leurs coutumes. Le « c’est ainsi qu’on fait ici, telles sont nos coutumes et nos lois » qu’opposent les intégristes d’un républicanisme et expéditif et d’un démocratisme biaisé à tous ceux qu’offense leur zèle provocateur se poursuit logiquement en « et si vous n’êtes pas contents de ces règlements et de l’usage libéral que nous en faisons, allez voir ailleurs ! » ; il converge ici très ostensiblement avec le discours identitaire et autochtoniste qui spécule sans relâche sur la fracture entre vrais Français et supefétatoires ou indésirables. On s’en tait déjà avisé en plus d’une occasion lors du « débat sur le foulard » de triste mémoire – quand des enseignants d’extrême gauche étaient aux avant-postes de la traque aux adolescentes « voilées » dans les collèges et lycées.

Ces « libertés » sont donc distinctement entendues comme destinées à mettre en scène et rendre visible (donc accentuer, de ce fait même) l’opposition entre ceux qui sont bien fondés à se moquer, à ridiculiser et outrager du fait même qu’ils occupent la place de l’autochtone (une place toute imaginaire, est-il besoin de le préciser) et ces autres dont la vocation est d’encaisser ces sarcasmes et ces moqueries, du fait de leur origine déficitaire, de leurs mœurs et leurs croyances – du fait même qu’ils sont, fondamentalement, des en-trop, des intrus, des parasites, des outsiders quintessentiels ; ceci, quels que soient leurs efforts pour se fondre dans le paysage ou s’assurer des positions dans ce pays auquel ils demeurent fondamentalement étrangers (comme leurs mœurs et leurs croyances l’attestent, une fois encore). Ce sont des « libertés » qui entendent s’exercer dans le but de reproduire la division entre « ceux d’ici » et les autres – l’opération de base du racisme moderne, comme l’ont montré, entre autres, Michel Foucault et Etienne Balibar (2). Que ces « libertés » ne puissent s’exercer que sur un mode agressif  et ressentimental, en associant le rire à la méchanceté, comme liberté de nuire – ceci est la signature et la marque de fabrique de cet autochtonisme qui, refoulant dans les milieux populaires toute espèce de conscience de classe, établit aujourd’hui ce continuum anomique qui s ’étend de la gauche, voire l’extrême gauche « républicaine » en grand deuil, après les attentats du 7 janvier 2015, jusqu’au Front National inclus. Voici donc comment il faut entendre la « liberté » dont se réclament ceux/celles qui font de Charlie leur maître à penser : liberté que s’arrogent certains, qui en ont les moyens, d’en offenser d’autres, qui n’ont pas les moyens de leur rendre la pareille, ni même de faire entendre leur voix à propos de l’outrage qui leur est fait. Pour cette raison, tous ceux-celles qui se sont fondus dans la masse du « Je suis Charlie », au lendemain des attentats, auraient été bien inspirés de se demander, avant d’aller défiler derrière Hollande, Merkel, Netanyahou ou toute la bande de patibulaires qui les accompagnaient, à quoi les engageaient cette identification et ce ralliement. Et quel regret qu’ils n’aient pas en si grand nombre été « Snowden » quand « la France » refusa d’accueillir ce lanceur d’alerte exemplaire réclamé par les autorités états-uniennes…

Qu’un vaste accord se soit réalisé dans le pays autour de l’idée que cet exercice-là de « la liberté », et dont les gros rigolos sous protection policière de Charlie Hebdo donnaient l’exemple, constitue la manifestation la plus élevée, jusqu’au sublime, des libertés démocratiques – voilà qui en dit long sur l’état des subjectivités politiques, sur l’état moral de la population dans le pays qui se dit des Droits de l’Homme. C’est habités par une haute conscience de leur devoir civique d’éducateurs et de citoyens que des milliers d’enseignants du primaire et du secondaire se sont appliqués à l’occasion de la journée dite de deuil national, à vanter cet exercice de la liberté et ce bel usage de la démocratie (3) : le droit, bien près parfois de se transformer en devoir, de tourner en dérision sans restriction les ridicules superstitions de ceux qui, en général, occupent dans notre société, les positions les plus fragiles ; de ceux qui, on se demande pourquoi, s’obstinent à être hantés par les spectres de l’histoire coloniale et trouver à redire aux interventions occidentales au Moyen-Orient et ailleurs. Dans ce bel exercice, leur conviction est entière que c’est là une législation universelle qui est à l’oeuvre, celle de la Démocratie substantielle - ils leur suffit d’oublier au passage qu’un journal qui, comme Charlie Hebdo, s’acharne à attiser l’animosité entre les « communautés » est inconcevable dans un pays comme les Etats-Unis et que la grande presse de ce pays s’est  montrée très réservée quant à la publication des caricatures qui avaient mis le feu au poudre, fût-ce à titre d’hommage aux caricaturistes morts, après l’attentat… (4)

La conception formaliste et biaisée du droit qui exerce ici ses ravages (« on a bien le droit », c’est dans l’excès de sa mise en œuvre que se prouve et s’éprouve la grandeur de la « liberté d’expression ») est fondée sur le déni de l’asymétrie et de l’inégalité des positions de ceux qui s’arrogent la jouissance illimitée de ce droit et de ceux aux dépens desquels cette liberté de provocation s’exerce. La « liberté de la presse » à laquelle il est ici fait référence est avant tout celle de ceux qui ont les moyens (économiques et politiques) de se payer des titres et de les faire vivre, tout déficitaires qu’ils sont, avec les aides à la presse libéralement accordées par l’Etat. C’est une liberté entée sur le pacte hégmonique entre les partis d’Etat (les gouvernants), des puissances économiques et le mainstream (meanstream?) intellectuel/médiatique/culturel. Ce qui caractérise ce bloc hégémonique, en l’occurrence, c’est sa capacité à diffuser ses messages et faire entendre ses énoncés sur les questions qui fâchent dans une situation de quasi-monopole : la vache sacrée de la « liberté d’expression » réduite à la dimension du bon droit des Zemmour, Fourest, Bruckner et Houellebecq à camper sur les plateaux de télé pour y dégueuler sur l’Islam et les musulmans (5). Pour le reste, on serait bien fondé à se demander à quoi tient cette fixation sur l’Islam, en l’occurrence – vous imaginez des caricatures du Pape en train d’enculer des bonnes sœurs dans un journal philippin ou brésilien, à l’occasion d’un voyage de Sa Sainteté dans l’un de ces deux pays ? Ou tout simplement : quid de cette très volatile liberté d’expression si un modeste journal lycéen d’un département breton s’avisait de publier une caricature représentant l’évêque local paré d’une tête de cochon et cuisant à la broche sur lit de braises faites de bibles jetées au feu ? (6)

Ce qui, par contraste, caractérise la position des « autres », ceux aux dépens desquels s’exerce cette liberté illimitée (et c’est dans cette illimitation que l’exercice de la liberté tend à devenir jouissance, surtout quand elle est orientée vers le pire, comme liberté de nuire), c’est l’impossibilité pour eux de faire contrechamp : ce n’est pas qu’ils n’aient rien à dire, mais il se trouve qu’étant dans la position de l’ « incompté » du dispositif général de « la démocratie » (Rancière), ils sont structurellement hors champ et inaudibles – la raison pour laquelle il leur faudra revenir dans le champ par d’autres moyens, plus violents (Clausewitz) – ceux de la guerre (7). Ce qui caractérise la situation qu’ont exposée en pleine lumière les attentats du 7 janvier, c’est cette asymétrie structurelle – la même que celle que l’on retrouve en Palestine et dont pratiquent le déni acharné ceux qui, chaque fois que la violence y éclate,  exhortent les parties en présence à faire preuve de retenue et de bonne volonté, comme si les parts de responsabilité dans le conflit et les forces en présence y étaient à égalité… (8)

La musique lancinante du « droit à.. », un droit inconditionnel qui n’aurait à s’embarrasser d’aucune réserve ni circonstance particulière, telle qu’elle se fait entendre une nouvel fois à l’occasion de cet événement a une destination bien définie ; elle vise à alimenter le déni perpétuel de ce qui constitue le nœud et le cœur de la situation en question: non pas celle, classique, dans laquelle des parties sont en conflit sur un enjeu politique, une question de société, dans un débat idéologique - on échange des arguments, on s’engueule, on se coupe la parole, le ton monte – , mais on s’écoute quand même et l’échange de paroles, même vif, est ce qui suspend indéfiniment l’irruption de la violence – bref, le champ-contrechamp comme creuset ou concentré de la vie démocratique (9).

Ce qui, par contraste, caractérise cette situation, c’est que la liberté des uns s’exerce à sens unique au détriment des autres qui ne disposent d’aucun moyen ni espace de répartie inscrits dans la dimension du discours, ceci du fait de la place particulière qui est la leur dans la société : ils sont, comme disaient Badiou et Lazarus, ici, mais sans que cette situation fasse l’objet d’une condition de pleine appartenance reconnue – tout au contraire (10). C’est la situation de « l’immigré », un sujet colonial/post-colonial et un subalterne par position. Ce qui caractérise ce sujet, structurellement, c’est l’impossibilité pour lui non pas seulement d’accéder à la parole publique, mais de faire entendre le tort qu’il subit (Rancière) ou prendre en compte toute espèce de « plainte » (Lyotard) qu’il serait susceptible de déposer (et ce ne sont en règle générale par les motifs de le faire qui lui manquent) (11). C’est ce déficit perpétuel qui alimente, parmi ces inclus en tant qu’exclus (ou litigieux) la fibre plébéienne : celle d’une colère, d’un ressentiment à jamais irréductibles aux conditions de la démocratie procédurale. Ou bien encore, si l’on veut faire référence aux théories de la reconnaissance (Axel Honneth), c’est le parti de ceux qui réclament le « respect » et n’enregistrent, en retour, que le mépris de ceux qui ont les moyens de les humilier, parce qu’ils sont du côté de la police et des moyens de l’Etat (les caricatures de Mahomet et les bonnes blagues sur le foulard islamique) (12).

Ceux qui font référence à l’universalité du droit, dans cette configuration, qui mettent en avant le caractère inconditionnel de l’exercice de ces libertés qui constituerait l’alpha et l’oméga de la vie démocratique, ceux qui pensent que la liberté d’expression ne trouve sa pleine effectivité que lorsqu’elle suscite le conflit et fait scandale, ceux qui pensent que la mise en œuvre de ces principes ne doit s’embarrasser d’aucune exception liée à des conditions particulières, notamment des conditions d’histoire – ceux-là devraient nous dire pourquoi Charlie Hebdo s’abstient des bonnes grosses blagues sur les chambres à gaz qui faisaient encore florès dans les années 1960, et dont on trouverait sans doute la trace en feuilletant une collection d’Hara Kiri , ou, tout aussi bien, de ces caricatures de Juifs aux gros pifs et aux lèvres pendantes qui amusaient tant les lecteurs de Je suis partout dans l’entre-deux-guerres (13). Nous aimerions qu’ils nous disent ce qu’ils pensent de la loi Gayssot, qui fixe des limites distinctes à la liberté d’expression, de parole et de presse en criminalisant le négationnisme…. Ce qu’ils vont nous dire, je le sais déjà. C’est : « Ça n’a rien à voir ! On ne peut pas comparer ! ». Mais cette réponse, précisément, est nulle, puisqu’elle ne fait pas référence aux principes intangibles dont il est ici question (et que les Je suis Charlie ne cessent de mettre en avant, mais à des circonstances historiques, à la singularité, là même où, l’instant d’avant, ils en avaient plein la bouche de l’« Universel »…. S’ils étaient conséquents avec eux-mêmes, ils adopteraient la position que défendit Noam Chomsky au fort de la querelle du négationnisme en France et qui consistait à dire, contre Vidal-Naquet, que Faurisson et consorts avaient parfaitement le droit d’exprimer et publier leurs positions sur le « bobard » des chambres à gaz.

Mais ils ne le sont pas et considèrent que, dans un cas, il convient de se réclamer des principes (universels, intangibles) et dans l’autre à l’exception que constitue un événement historique, une crime d’histoire. Leur position revient à dire que ce qui fonde l’exception à la règle sur laquelle repose la criminalisation du négationnisme (l’extermination des Juifs d’Europe comme fait unique et incomparable) ne saurait en aucun cas s’appliquer à quelque autre objet que ce soit, et notamment en aucun cas à ce qui se rattache à l’histoire coloniale et aux crimes du colonialisme. C’est une proposition dogmatique qui ne s’embarrasse pas d’argumentation et qui est indémontrable, c’est une décision, un fait accompli, un coup de force qui rompt la règle de l’argumentation en  se soustrayant à toute obligation d’argumentation ou de démonstration et qui, à ce titre, se donne congé brutalement à  l’éthique de la discussion et de la communication démocratiques dont se réclament au reste bruyamment ces gens-là.

C’est, dans son fond, une position qui relève d’une croyance de type religieux. Après tout, il ne fait guère de doute, si l’on se réfère à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, que les crimes majeurs du colonialisme  (exterminations ethniques, réduction en esclavage, travail forcé…) sont bien des crimes contre l’humanité et sont, à ce titre, imprescriptibles. On sera donc bien fondé à dire que tout ce qui en prolonge volontairement le tracé dans le présent en est partie intégrante, au même titre exactement que le négationnisme est partie intégrante, encore et toujours, de l’entreprise de destruction des Juifs (et des Roms) d’Europe par les nazis. En d’autres termes, les obscénités de Charlie Hebdo sur la religion musulmane et les femmes arabes ont le même statut exactement que les blagues sur les chambres à gaz et les caricatures antisémites : ce sont des délits qui, néanmoins, prospérant à l’ombre du pouvoir d’Etat et de la police, se transforment miraculeusement en joyaux de la liberté d’expression. L’hégémonie sur les discours est une magnifique machine à géométrie variable, un moyen de jouer sur tous les tableaux, à mobiliser tantôt la règle, et tantôt  ce qui y fait exception. L’usage flexible qui est fait de la loi Gayssot par les pouvoirs publics en est un parfait exemple : un couperet prêt à s’abattre sur tout contrevenant au règlement des discours à propos de la Shoah ou du génocide arménien, une chimères aux abonnés absents quand ce sont des gens du sérail qui s’attachent (et pour cause) à dissoudre dans les eaux troubles d’un négationnisme décomplexé la réalité du génocide rwandais. On est ici dans le même cas de figure exemplaire de ce « deux poids deux mesures », un dispositif dont la vocation est distincte : entretenir le déni du fait que notre société est, encore et toujours une société coloniale, imprégnée des crimes du colonialisme et saturée par un racisme d’origine coloniale. Ceci étant la raison pour laquelle cette loi Gayssot, en tant que fleuron du double jeu perpétuel de l’Etat et des faiseurs d’opinion entre l’universalité des principes et la singularité des circonstances exceptionnelles, n’est qu’un chiffon de papier destiné au broyeur, comme c’est le destin de tant de lois de convenance et d’opportunité (14).

La question du déni (mais on pourrait dire aussi bien, en reprenant un vocabulaire ancien, celle de la fausse conscience), est ici centrale : se mirant dans le vilain petit miroir de Charlie Hebdo, la société française aime à se voir enjouée, blagueuse, un peu taquine, tout en demeurant d’une intransigeance absolue sur « les principes ». Cette flatteuse image de soi a vocation à en effacer une autre : celle d’une société persistant à être structurellement et intrinsèquement raciste pour autant qu’elle n’a jamais su trancher le lien qui la maintient captive de son histoire coloniale ; qu’elle a, avec l’Etat, les gouvernants successifs et les « élites », obstinément escamoté, notamment, la question des crimes massifs commis par l’arme française pendant la guerre d’indépendance des Algériens, paroxysme de cent trente ans de violences, de spoliations et d’humiliations. En France, le racisme nourri par la colonisation a été la source jamais tarie de cette opération de fragmentation de la population que décrit Foucault dans le cours ci-dessus mentionné, une opération qui, structurellement, entre dans les comptes, les calculs et les stratégies du gouvernement des populations. Ce dont il s’agit, en produisant la fantasmagorie d’un journal héros des libertés démocratiques et martyr de la République (l’immense majorité de ceux qui affichent « Je suis Charlie » aujourd’hui n’ont jamais lu ce journal, à peine aperçu en passant à la devanture d’une maison de la presse), c’est bien d’organiser l’oubli de ce que ce torchon incarne aujourd’hui, parmi tant d’autres objets et actions : la réintensification virale de ce racisme colonial, le retour dans le présent du refoulé de l’histoire coloniale sous la forme de l’obsession de l’étranger (l’immigré) en trop autour de laquelle tourne aujourd’hui tout ce qui tient lieu de vie politique de l’Etat et des partis de l’Etat. Le consensus ou le continuum anti-islamiste, l’ « islamiste » étant le nom du jour de cet « étranger » dont il faut se séparer coûte que coûte pour continuer à « vivre » (Foucault), c’est cela qui constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de ce qui s’est substitué à la vie politique en France, de cette lutte des espèces substituée à la lutte des classes, de ce qui s’engouffre dans l’espace béant laissé par le peuple (politique) aux abonnés absents. Quand le racisme devient l’opérateur majeur de la division politique, dans une société, l’horizon qui se dessine est celui du fascisme, d’un fascisme, plutôt. Un fascisme qui, comme tous les fascismes, a besoin d’énergumènes, de bouches à feu, de provocateurs et d’incendiaires (15).

Certains pensent, de bonne foi sans doute, que nous ne sommes plus dans la séquence coloniale, que la page est tournée, que tous les post-colonisés ne sont pas musulmans et que ce qui en question, désormais, ce n’est plus tant la violence coloniale et ses séquelles que le rôle des religions dans nos sociétés et singulièrement, la question de l’Islam dans ses relations à la culture démocratique. Cette façon de tourner (ou plutôt d’arracher) la page du colonialisme pour passer à l’ordre du jour de ce qui ne serait jamais qu’une version édulcorée du clash of civilizations repose sur le refus désinvolte de prendre en considération l’enchaînement des circonstances historiques qui nous conduisent des dernières séquences de l’histoire coloniale (la fin de la guerre d’Algérie, pour ce qui nous concerne) à l’après 11 Septembre. Le recours à ce raisonnement discontinuiste de convenance élude deux facteurs massifs. Premièrement, l’histoire coloniale est une page qui ne se referme pas dans les métropoles des anciens empires (la France, la Grande-Bretagne, le Portugal notamment) dans la mesure où l’intégration et l’égalisation  par la citoyenneté des anciens colonisés y échoue ou y est repoussée et où ceux-ci, tout naturellement, perçoivent de ce fait même que le stigmate colonial continue d’affecter, sous des formes nouvelles, leur condition et leur existence. La réislamisation massive de ces populations quand elles sont de culture musulmane est un phénomène qui, massivement, se rattache à cette généalogie – ce n’est que pour les imbéciles que les « femmes arabes » se mettent à porter le foulard parce qu’elles y sont contraintes par des pères ou des grands frères eux-même tombés sous la coupe d’imams militants.

Deuxièmement, la disparition de toute perspective d’émancipation collective dans les pays anciennement colonisés, notamment ceux du monde arabo-musulman pousse ces populations, par défaut, dans les bras de l’Islam en tant que fabrique d’identités de consolation. Là aussi, les enchaînements sont visibles à l’oeil nu : c’est avec constance que les dites démocraties occidentales ont soutenu les dictatures autoritaires du monde arabe, au Proche-Orient et ailleurs. Ceux qui sont si pointilleux sur les droits de l’homme en Chine soutiennent le dictateur égyptien Al Sissi dont les flics et les militaires tient à balles réelles sur les manifestants de toutes convictions, et ils lui fournissent des armes  – au nom, bien sûr, de la croisade contre le terrorisme.

Ceux qui, dans nos pays comme dans ceux du monde arabo-musulman, se ré-islamisent aujourd’hui à grande vitesse s’établissent ainsi dans une subjectivité politico-religieuse qui, sans être tout uniment « anti-occidentale », n’en conserve pas moins la mémoire vive des centaines de milliers de morts ayant résulté des interventions occidentales dans le monde arabo-musulman depuis le 11 Septembre. Or, le caractère néo-colonial, néo-impérial de ces interventions, notamment en Irak, en Libye et en Syrie, est difficilement contestable.(16)

Il ne s’agit pas de dire ici que tous ceux/celles qui, sous le coup de l’émotion produite par l’attentat, se son coagulés autour du slogan « Je suis Charlie » ont en partage tous les travers de ce journal aux relents racistes, et pas seulement islamophobes avérés (17). Il s’agirait plutôt de réfléchir à propos du type de communauté ou de peuple que dessinaient ce cri unanime et les mouvements qui s’y rattachaient : non seulement un peuple de l’Etat, rangé sous la bannière de l’Etat, défilant, littéralement (la chose est suffisamment rare et singulière pour être soulignée) derrière l’Etat (comme substance incarnée par cinquante chefs d’Etat, séparés par ce très symbolique  « vide sanitaire », de la manif à laquelle Valls avait convoqué le tout-venant ), un peuple attendant son salut de l’Etat et soumis d’avance aux conditions de l’Etat (carte blanche accordée à l’Etat en lutte contre le terrorisme) (18). Non seulement un peuple de l’Etat, mais, à l’occasion de la manifestation du dimanche 11 janvier, un peuple de la police ;  un peuple qui fraternise non pas avec des grévistes, des étudiants en lutte, des occupants d’une friche menacée par quelque grand projet inutile, des sans papiers guettés par l’expulsion – non : avec les CRS et les garde-mobiles placés sur le long du parcours de la manif. L’image qui se dessine ici, celle d’une communauté sans brèches ni failles placée sous l’autorité de l’Etat et dans laquelle le lien organique qui rattache le citoyen ordinaire manifestant pour « les libertés » au policier qui maintient l’ordre devient fusionnel – cette image est riche de toutes les promesses – pas celles qu’imaginent ceux qui ont vu dans ces scènes une nouvelle figure du sublime démocratique, malheureusement : celle d’un monde à venir dans lequel, « en raison des circonstances atmosphériques défavorables », la lutte des classes sera remplacée par la chasse au terroriste – lequel n’est jamais, dans les conditions françaises, qu’une énième variété d’Arabe, de musulman ou de sujet post-colonial (19).

Dans toutes ses multiples variantes, des éructations ouvertement islamophobes des uns aux « tout de même… » embarrassés et rougissants des autres (« Je suis l’homme de toutes les tolérances, je n’ai vraiment rien contre les musulmans, mais quand même, il faut bien reconnaître que dans l’Islam, il y a des choses qui… et que…, etc. »), le discours qui tend à faire de l’Islam un (mauvais) objet de la politique, aujourd’hui, trouve son assise dans une opération très distincte : la substitution d’une approche culturaliste et différentialiste du conflit à une approche historique ou archéologique/généalogique. Sa propriété est d’éluder la question (la dimension) de l’histoire comme milieu des torts infligés et subis.  Une approche historique (généalogique) du présent sous l’angle des torts contraint ceux qui s’y essaient à s’établir dans des dispositions qui se situent aux antipodes de celles dans lesquelles se fige et se durcit la société française aujourd’hui ; non pas suivre la pente du fantasme identitaire et immunitaire mais produire l’effort d’imagination ou entrer dans le geste ascétique consistant à tenter de voir les choses en s’établissant dans la position de l’autre – celui qui se situe sur l’autre bord du tort.

Ce qui caractérise les sociétés démocratiques aujourd’hui (et ce en quoi elles sont toujours davantage désignées comme telles par antiphrase), c’est leur difficulté croissante à faire droit à l’engagement à respecter les règles du champ-contrechamp. Le déni même de l’existence ou de la légitimité d’un contrechamp, quel qu’il soit, est ce qui les caractérise en propre.

Dans le cas présent, le discours culturaliste sur l’Islam (quand même, quand même…) est ce qui a, par exemple, vocation à se substituer à l’effort que supposerait le fait de se demander « ce que ça fait » à une société traditionnelle, pauvre, de subir pendant cent trente ans l’épreuve d’une colonisation fondée sur une conquête massacrante, le vol massif de la terre, la ségrégation et l’irruption d’une masse de colons (entre autres, l’énumération est bien incomplète); ce que ça fait à ceux qui, du côté du tort subi, continuent de porter cette colonisation dans leurs gènes, pour des raisons généalogiques – sans jeu de mots, mais aussi bien, en raison même de leur condition de subalternité dans les sociétés dites post-coloniales. A l’évidence, il est infiniment plus simple de se demander, l’air grave et profond, « ce qui ne va pas » avec l’Islam substantiel et générique (une fantasmagorie caractérisée du présent) que de se poser ce genre de question. Ce n’est pourtant pas bien compliqué, au fond : il nous suffit d’imaginer que nous en sommes en l’an 65 de l’occupation allemande de la France ; plus que 65 autres années,  avant que nous songions à entreprendre une guerre de libération à l’occasion de laquelle nous perdrons dans les deux millions des nôtres – dans quel état imaginez-vous que nous sortirons de cette épreuve ???

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Ce qui se lit dans le filigrane du  mouvement généreux et empathique « Je suis Charlie » censé adopter la cause de l’autre meurtri ne saurait échapper à qui a des yeux pour lire et des oreilles pour entendre : dans son sens le plus littéral, cet acte d’auto-nomination sentimental doit être compris ainsi : je suis tout ce que voulez, Français, Américain, athée, chrétien ou Juif (toutes sortes d’identités pouvant se subsumer sous le prénom ou le surnom « Charlie »), mais ce qui est assuré, c’ est que je ne suis pas Mohammed ou Djamila , je ne suis pas de cette tribu-là, je ne suis ni Arabe ni musulman (20). « Charlie », devient ici la marque d’appartenance à une espèce, contre une autre. Dire « Je suis Charlie », c’est avaliser et réitérer le geste de séparation qui remet l’ancien colonisé à sa place et l’autochtone imaginaire à la sienne, ceci dans l’agitation toujours plus spasmodique de l’ «ethnicité fictive » (Balibar). La captation de l’horreur partagée de « la violence » par ce type de disposition a pour effet de conduire, qu’ils le veuillent ou non, ceux qui sont sous l’emprise de cet affect que la séparation (le rejet) est le remède à la violence, c’est-à-dire de les inciter à valider la reconduction et le durcissement de cela même qui constitue le terreau de ces spasmes d’hyperviolence – la circulation à haute dose, dans le présent, du poison distillé par l’histoire coloniale. Les chemins qui conduisent au pire étant pavés des meilleures intentions et dispositions du monde, il nous faudra bien admettre un jour, que le grand rassemblement humanitariste, républicain et démocratique  convoqué par Manuel Valls et François Hollande au lendemain des attentats aura été cela même qui aura achevé de donner droit de cité, dans ce pays, au racisme institutionnel, soutenu par cet état d’exception à géométrie variable qu’une fraction croissante de la population voit, depuis les attentats, comme le meilleur rempart contre le terrorisme. La normalisation accélérée du Front national et le renforcement tous azimuts des dispositifs sécuritaires sont, dans l’immédiat et pour les temps à venir, les deux effets les plus visibles du « sursaut démocratique » consécutif aux attentats.

En experts de la communication non discursive qu’ils étaient, les trois djihadistes exterminateurs ont conçu leur action comme une campagne-éclair destinée à produire un effroi et un effet de sidération d’intensité maximale. Ils y ont parfaitement réussi, anesthésiant durablement toute capacité critique, toute distance à la stridence de l’événement de la psyché (plutôt que la conscience)  du public. Cet état d’hypnose est ce sur quoi s’est immédiatement greffé le dispositif gouvernemental de mobilisation générale. De ce point de vue, il s’est vérifié à l’occasion que le ballet du terroriste et de l’antiterroriste est  désormais parfaitement bien réglé. Le moment hyperviolent est cela même qui abolit le jugement du public, le plonge dans cet état d’anxiété et de transe dans lequel il devient capable de tout – y compris de se jeter dans les bras du premier policier venu en criant « Maman ! » (21).

Le horror picture show qui s’affiche sous ses yeux devient un absolu, il l’enveloppe totalement et le transit. Du coup, il en vient à oublier complètement que ces violences insupportables sont relatives à d’autres qui, elles, le sont beaucoup moins dans la seule mesure où elle se produisent hors champ : la guerre sans images et sans prisonniers que le corps expéditionnaire français poursuit dans le nord du Mali, la guerre des drones conduite par les Américains dans le cadre de la lutte contre le terrorisme islamiste avec son cortège de bavures, les effets sur le terrain des bombardements visant l’EI en Irak ou en Syrie… Il en vient à oublier complètement que ce qui suscite après le 7 janvier l’impression d’horreur sans précédent ni équivalent est, avant tout, l’effet de proximité : le côté « j’ai tout vu de mon balcon, Mon Dieu, quelle horreur ! ». Mais ces effets et les « impressions » qui vont avec sont bien mauvais conseillers : vues de Gaza ou du Nigéria, ces violences superlatives retrouvent des proportions non pas plus raisonnables, (elles ne le sont d’aucune manière), mais, tout simplement et malheureusement, plus comparables. On se prend du coup à regretter que ce potentiel de mobilisation face à l’intolérable que l’on croyait un peu perdu en France n’ait pas su prendre tournure lors de quelques récents épisodes antérieurs et trouver alors leur formule de ralliement – « Je suis Mohammed de Gaza, écrasé sous les bombes ! », « Je suis Rémi Fraisse, assassiné à Sivens ! »…

Comme toujours en pareil cas, il s’avère ici que la pure et simple allergie nourrie par les sujets de la démocratie immunitaire à certaines formes de violence surexposées, plutôt qu’à d’autres, moins irrégulières et exhibées, n’est vraiment pas la meilleure des boussoles politiques. Comme toujours en pareil cas, il s’avère que le cri d’indignation qui s’élève alors pour dénoncer un « acte de barbarie sans précédent » et débouche inévitablement sur les « plus jamais ça ! » de rigueur, doit s’entendre un peu différemment : « ah non, pas de ça chez nous ! » – et qu’il se fonde sur l’oubli de tout un cortège d’ « horreurs » malheureusement des plus comparables, voire infiniment plus massives…

N’oublions pas que ceux qui, en l’occurrence, conduisent le choeur, s’apprêtaient, il y a quelques mois, à bombarder Damas, en toute simplicité, et qu’il a fallu pas moins qu’un veto américain pour qu’ils y renoncent. Rappelons au passage que bombarder Damas est un geste, une action qui se charge, dans l’histoire coloniale française, d’une forte signification symbolique ; une idée fixe de l’Etat colonial français ; en tant que message adressé aux peuples du Proche-Orient, un tel dessein signifie distinctement : nous revoilà, puissance impériale inflexible ! Ce que nous avons fait sous le Mandat, nous voici prêts à le refaire ! Et tout ceci, les « monstres assoiffés de sang » qui sont passés à l’action le 7 janvier avaient des yeux pour le voir et des yeux pour l’entendre. En cela, ils sont bien, ni plus ni moins, le retour du bâton (22).

On ne s’est pas suffisamment intéressé jusqu’ici à ce que l’on pourrait appeler la rhétorique des images de Charlie Hebdo, pour tout ce qui concerne le traitement de l’Islam, des corps musulmans, des femmes musulmanes. Le registre de « la blague » reprend ici un procédé classique, celui dont parle Walter Benjamin à propos de Baudelaire et Céline lorsque ceux-ci entreprennent d’entraîner leur public à leur suite, en faisant dans le registre de « l’énorme », c’est-à-dire en proférant littéralement des « énormités » telle que « Belle conspiration à entreprendre pour exterminer la race juive » ou, dans le même esprit, tous ces bons mots sur les Juifs et la nécessité de s’en débarrasser que l’on trouve dans les deux pamphlets antisémites de Céline (23).

L’énormité est le procédé destiné à saturer et effacer toutes les distinctions traditionnelles entre bon et mauvais goût, le comique et l’odieux, le sérieux et le dérisoire, en entraînant le public vers des images ou des énoncés si absurdes ou régressifs que celui-ci se trouve piégé : s’il s’indigne, il s’expose à être traité de pisse-froid (« T’as rien compris, c’est juste de la blague, du secondé degré, t’as pas d’humour… ! »), s’il rit, le voilà embarqué, inclus dans le dispositif mis en place par la blague, complice. Pour cette raison, ce dispositif de « la blague » entendue dans son sens premier, qui est celui que le XIX° siècle donne à ce procédé, est intrinsèquement pervers, car destiné par celui qui l’emploie à gagner sur tous les tableaux : c’est une machine à nuire (le but étant bien, dans le cas de Céline, de chauffer à blanc ses lecteurs contre les Juifs), mais sans s’exposer (« C’est juste pour rire…!). C’est un procédé retors, sournois, un procédé de lâche.

Et c’est exactement ce geste qu’a, de longue date, repris Charlie Hebdo dans son agitation antiarabe, antimusulmane et, ne l’oublions pas, férocement machiste. L’innovation consiste ici simplement à rendre indissociable obscénité, pornographie et énormité. Le défaut du procédé étant ici que, du coup, le « blagueur » étant conduit à donner libre cours à son imagination libidinale, il est conduit à lever un coin du voile sur un monde d’images et de fantasmes qui, de loin, « dépassent sa pensée » et fait frémir. Ce qui nous manque, à vrai dire (fatale distraction  de la tribu analytique, une de plus…) , c’est, sur ce matériau, une recherche équivalente à celle qu’entreprit en Allemagne, dès les années 1970, Klaus Theweleit, à propos de l’univers fantasmatique du soldat allemand et des groupes paramilitaires sous le régime nazi – ce qu’il appelle Männerphantasien – les fantasmes masculins pris dans une configuration historique particulière, cette sorte de subconscient collectif qui va se projeter dans la vie sociale, politique et l’activité guerrière sous la forme d’images, d’énoncés, d’obsessions récurrents (24).

Pour aller à l’essentiel, les pages de Charlie sont hantées par un motif obsessionnel, celui de la sodomie ou, plus exactement, de l’enculage, conçu non pas comme une activité ou une pratique sexuelle parmi d’autres, mais bien comme une métaphore générale et polyvalente. Associée à l’Arabe et au musulman (une des associations privilégiées   pratiquée par les caricaturistes du journal), cette image fantasmatique en forme d’idée fixe se décline à plusieurs niveaux : en premier lieu, remobilisation d’une image raciste coloniale classique, celle de l’Arabe enculeur de chèvre (signe de son appartenance à une civilisation rudimentaire), et, plus généralement, sodomite acharné (signe d’une sexualité déréglée, d’une perversion innée). Sous prétexte de blâmer et ridiculiser la pruderie des bigots en associant leur religion aux conduites sexuelles les plus débridées, c’est bien de cela qu’il s’agit : faire revivre dans le présent tout un monde d’images et de fantasmes qui a accompagné la colonisation de l’Algérie et d’autres pays musulmans.

A un second niveau, ce qui se donne libre cours, dans une sorte de passage à l’acte tout involontaire, c’est le mouvement infra- ou proto-fasciste par excellence, mouvement dont on pourrait presque dire qu’il est « universel » au sens où l’est la prohibition de l’inceste – le doigt (le bras) d’honneur adressé sur un mode lancinant et répétitif à l’Islam, c’est-à-dire aux Arabes et aux musulmans. Le doigt (bras) d’honneur est, est-il nécessaire de le rappeler, une forme euphémisée de l’exclamation agressive et injurieuse : « Je t’encule ! ». Ce cri ou ce geste n’est pas la promesse d’un plaisir (comme il peut l’être en d’autres circonstances), mais bien une menace, celle d’un viol. Il signifie en clair : mon désir et ma disposition les plus immédiats sont de faire subir une violence sexuelle d’une portée symbolique si forte (dans l’inversion des prérogatives sexuelles courantes, du pôle actif et du passif…) qu’elle est destinée à t’anéantir. On peut rappeler à ce propos que, dans certains contextes, le viol anal ou ce qui s’y associe est utilisé comme une arme de guerre (Tchétchénie, Guantanamo). Cette « promesse » inversée est d’une violence terrible, et c’est la raison pour laquelle il suffit d’un doigt d’honneur trop hâtivement dégainé pour déclencher une bagarre sanglante.

Pour les raisons dites plus haut, ce motif  est particulièrement sensible en contexte colonial (ou post-colonial), la colonisation pouvant être éprouvée fantasmatiquement (et tant souvent vécue) par les uns et les autres  comme un interminable « enculage » du colonisé par son maître – une domination et une humiliation « pénétrant » jusqu’au plus intime de son existence. Les caricatures de femmes en djihab, d’imams et de barbus attendant, le cul tendu, l’organe « blagueur » destiné à les dérider et à les faire jouir envers et contre leur puritanisme de mauvais aloi, ces caricatures surfent en permanence sur cet imaginaire qui réactive le geste premier de la violence coloniale – le geste de « prendre », de s’assurer la maîtrise de corps nouvellement soumis et réduits à composition. Le message adressé par ces dessins est distinct, c’est un message autochtoniste néo-colonial, un geste de restauration  : quoi que vous fassiez et disiez, quelles que soient vos dispositions et aspirations à l’égalité ou à ce que vous appeler « le respect » , nous demeurons les maîtres et  nous vous le prouvons : nous vous enculons, chaque semaine, en images et en textes, en caricatures et en slogans moqueurs. Ceux qui adressent ce type de message n’ignorent rien de la sensibilité particulière de ceux à qui il est destiné à la violence provocatrice qu’il recèle. Ils n’ont ni l’excuse de la colère, du geste spontané et malencontreux, ni celle de l’ignorance. Ils savent et ils persévèrent. Ce sont les chrétiens, pas les musulmans, qui disent que ce type de persévérance dans l’erreur et le mal est diabolique. Il n’y a donc guère lieu de s’étonner que ces « persévérants » puissent être perçus, littéralement, par ceux dont les têtes ont été colonisées par les visions néo-théologiques de la politique, comme des diables – un mal à exorciser, donc... Quoi qu’il en soit,  en tout cas, ces « blagueurs » invétérés, sont de l’espèce du Céline de Les beaux draps et de Bagatelles pour un massacre. Leur indifférence aux effets produits par leurs actions, leur incapacité à se détourner de la ligne que leur assigne le programme dans lequel ils sont inscrits, leur propension d’automates à s’enfoncer dans les impasses où ils se sont jetés – tout ceci les définit comme étant en délicatesse avec le réel lui-même. Le caractère obsessionnel de leurs motifs est l’expression d’une fuite dans l’imaginaire – celui d’un pays dans lequel « la blague » est le révélateur qui permet de faire le partage entre ceux du cru et les autres. Un pays qui n’a jamais existé que dans la tête de ces « petits Blancs », mais un imaginaire qu’ils ont en partage avec tous ceux qui, sans avoir jamais lu Charlie Hebdo, ont immédiatement senti qu’il y avait là matière à cause commune.

Ce n’est au fond un secret pour personne, sauf ceux qui n’en veulent décidément rien savoir, que le récit du présent qui constitue le socle de l’action des exterminateurs du 7 janvier est la chose la mieux partagée qui soit parmi cette fraction de la population, notamment jeune, dont le trait commun est d’occuper dans nos sociétés la place du colonisé (du post/néo-colonisé) et de s’éprouver comme excentré et constamment tiré vers le bas. Plus d’un reportage réalisé après les attentats dans « les quartiers » périphériques de grandes villes, après les attentats, témoigne de l’enracinement de ce récit qui entre violemment en conflit avec celui que tentent de faire prévaloir les institutions, à commencer par l’école. C’est un « récit d’en-bas », mais dont le propre, contrairement à d’autres, n’est pas de promouvoir les richesses, les puissances des cultures populaires et des valeurs qui s’y rattacheraient, mais d’être tout entier habité par une plainte : celle qui prend pour cible le mensonge perpétuel du pouvoir et des élites (de « ceux d’en-haut ») dans leurs rapports avec la violence cachée qu’ils exercent sur ces nouveaux damnés de la terre – les post/néo colonisés d’aujourd’hui, singulièrement les musulmans du monde entier. Dans ce récit, les motifs classiques de l’exploitation ouvrière (le musulman des discours xénophobes d’aujourd’hui étant souvent un « ouvrier qui  a perdu nom » - dixit Rancière, si je ne m’abuse) et de l’oppression coloniale se déplacent ou se redéploient en direction d’une posture soupçonneuse : toute parole d’Etat, toute production discursive des élites sont suspectées d’avoir avant tout pour vocation de voiler cet inavouable secret qui préside à l’ordre du monde – la guerre sournoise et inexpiable que les puissances occidentales, le monde des « Blancs » conduisent contre cette nouvelle figure du plaignant sans recours qu’est le néo-colonisé, singulièrement, le musulman.

Ce récit du monde produit par ceux qui, pour ainsi dire, naissent offensés et se voient en victimes d’un tri social implacable n’est pas une fantasmagorie symétrique à celle dont se nourrit le discours de vomissement de l’étranger qui prospère sur des « impressions » d’envahissement, de menace, de violence que démentent toutes les approches rationnelles de la vie commune (25). C’est la mise en imaginaire collectif d’une situation partagée bien réelle, un « bricolage » à partir de positions, d’expériences, d’épreuves qui, elles, n’ont rien d’imaginaire.

La place prépondérante qu’occupe dans ce récit du présent le motif  du mensonge cynique et manipulateur des maîtres du monde découle du sentiment d’impuissance politique de relégation sociale et de rejet culturel qu’éprouvent ces populations. Tous ceux qui s’étonnent, pour la blâmer, de la propension de ces groupes sociaux à penser l’actualité en termes de manipulation et à prêter foi à des fantaisies conspirationnistes feraient mieux de s’interroger sur le lien qui s’établit distinctement, ici, entre impossibilité structurelle de se faire entendre, introjection blessée du discours accusateur de l’ « en-trop » et recours à des explications faisant appel à une « logique cachée » qu’il s’agirait d’extraire du mensonge institué et légitimé. Après tout, ils/elles ne délirent pas, ceux/celles qui voient s’établir une relation solide et chronique entre la façon dont les médias leur racontent le présent et la reproduction du partage violent entre le « haut » et le « bas », ici et ailleurs, le reproduction d’un ordre mondial qui fait violence aux sans voix. Le recours aux raccourcis logiques, aux raisonnements par induction approximatifs, aux « est-ce un hasard si… ? », aux « tout se tient… » est ce qui vient occuper la place d’une philosophie de l’histoire présente pour ceux dont le tort subi est inarticulable. Il faut bien admettre que le discours du pouvoir sur les événements en cours n’est jamais le dernier à leur tendre des perches – après tout, une nouvelle fois, l’intervention américano-britannique en Irak ne fut-elle pas fondée sur un mensonge de pure facture totalitaire ? Après tout, n’est-ce pas dans la très sérieuse et estimable London Review of Books et non pas sur un site islamiste délirant que j’ai lu un article parfaitement documenté révoquant en doute la thèse occidentale officielle à propos de l’utilisation de gaz toxiques contre la population civile dans un quartier de la banlieue de Damas, en août 2013 ? Après tout, est-ce vraiment avoir l’esprit embué par les théories conspirationnistes que de nourrir quelques doutes quant à la version policière de la carte d’identité « oubliée » par l’un des deux tueurs de Charlie Hebdo  dans l’un des véhicules utilisés pour l’attentat ?

Qu’est-ce qui, donc, fait la différence entre les trois exterminateurs du 7 janvier 2015 et la multitude de ceux qui, ici, parmi nous non moins qu’ailleurs, se sont fait une religion de ne plus prêter foi d’aucune manière au récit du présent propagé par les gouvernants, les médias, l’école, les élites  et qui, pour autant, ne prennent pas les armes pour en finir avec les insulteurs de l’Islam et autres provocateurs salariés ? C’est, tout simplement que les premiers ont été saisis par l’un des appareils de la guerre civile mondiale (Carl Schmitt) qui étend son emprise sur le monde actuel. Multipolaire, mobile, en pleine expansion, cet appareil, quelles qu’en soient les dénominations et les emplacements, fait désormais partie de « la situation  générale» et ce sont les actions et les discours qui en émanent qui présentent le contrechamp de la « lutte contre le terrorisme » conduite par les puissances hégémoniques. Que cet appareil aspire à l’Etat, à se fait Etat (le Califat comme Etat islamique) suggère qu’il a plus de traits communs avec ce qu’il combat qu’il ne l’imagine (et que ne l’imaginent ses ennemis). Les forces en présence sont sans proportion, mais, désormais, une terreur fait face à une autre. Le régime d’histoire qui monte, aujourd’hui, c’est celui de la terreur et les djihadistes n’en présentent que le visage le plus exposé, dans l’actualité immédiate que l’on sait. Pour le reste, ceux qui leur font face ont pris plusieurs siècles d’avance sur les égorgeurs assoiffés de publicité, en matière de terreur massacrante – à Hiroshima, Nagasaki, Dresde, Sétif et ailleurs.

Nous sommes entrés désormais dans une phase où, comme l’a proclamé Valls, l’Etat est « en guerre » contre le terrorisme. Ce qui va donc s’expérimenter sous nos yeux, à notre corps défendant et peut-être sur notre corps même, c’est la notion d’une « démocratie de guerre » qui est tout autre chose qu’une démocratie entraînée dans une guerre conventionnelle. C’est qu’en effet la « guerre contre le terrorisme », ennemi absolu et sans statut juridique (un « partisan, au sens de Carl Schmitt), se traduit en premier lieu non pas par des opérations militaires, mais par la mise en place d’un état d’exception à géométrie variable. Le trait constitutif de cet état d’exception est de s’exercer en premier lieu au détriment de tous ceux qui sont, dans cette situation, à la place du suspect – les populations d’origine étrangère, singulièrement coloniale ; il est donc d’intensifier, de dramatiser et d’aggraver l’opération de fragmentation qui est à l’origine du tort dont les événements du 7 janvier sont le débouché strident. La boucle se boucle là où le dispositif destiné à « empêcher qu’une telle tragédie se reproduise » est celui-là même qui en créé les conditions. La guerre déclarée par Valls en est moins une d’ailleurs qu’une chasse dont le terroriste islamiste est le gibier. Une guerre sans prisonniers et sans témoins, donc, mais avec trophées de chasse. Le modèle en est l’exécution de Ben Laden par le commando télécommandé par le marshall  global Obama.

La prochaine fois qu’un immigré restera sur le carreau, suite à l’une de ces bavures policières qui ont, chez nous, un statut de quasi-institution, ce sera la faute aux terroristes qui, en accroissant le surmenage policier, rendent ce genre d’ « accident » inévitable et, du coup, bien excusable.

On ne peut, pour finir, s’empêcher de faire le rapprochement entre l’affaire de l‘Interviewer  et celle de Charlie Hebdo : qu’elle soit bouffonne ou tragique (une cyber-attaque attibuée à la Core du Nord ou un attentat sanglant), la crise finit toujours par s’imposer comme ce qui relance les affaires : elle transfigure un navet pathétique et incendiaire en poule aux œufs d’or, elle fait bondir un canard sous perfusion de 50 000 à plus de deux millions de vente. Ce n’est pas seulement la merde que le capital transforme en or (Marx), c’est le sang des hommes.
Alain Brossat
 Les aventures de la liberté d’expression / 2015

Publié le 31 janvier 2015 sur le Silence qui parle

fromanger

1 Ce que vise à rappeler le chiffon rouge de la « déchéance de nationalité » agité par l’UMP et, bien sûr, le Front national.
2 Michel Foucault : Il faut défendre la société, cours au Collège de France du 17 mars 1976, Gallimard Seuil, 1997 ; Etienne Balibar : Les frontières de la démocratie, La Découverte, 1992 . Ou bien encore son livre écrit avec Immanuel Wallerstein : Race, nation, classe : les identités ambiguës, La Découverte, 1997.  
3 A Nice, un enfant de huit ans qui avait refusé de prononcer la formule sacrée du catéchisme républicain du moment – « Je suis Charlie » est déféré par son instituteur auprès du directeur de l’établissement, lequel le dénonce à la police, laquelle convoque le gamin et lui fait subir un interrogatoire. La ministre de l’Education nationale approuve. Les syndicats enseignants demeurent discrets…
4 Le New York Times, le réseau ABC se sont notamment refusés à le faire. On pourrait, dans le même sens, faire remarquer que non seulement un journal comparable à Charlie Hebdo dans sa ligne éditoriale et ses procédés n’existe pas, dans aucun des pays voisins de la France, mais qu’il y est inconcevable, ces pays n’étant pas moins des démocraties fondes sur les mêmes principes généraux que la nôtre… Mais on peut supposer qu’aussitôt, les mêmes qui étaient arc-boutés sur les principes  la seconde précédente, rétorqueraient que c’est bien là une preuve supplémentaire du génie particulier de notre peuple, passant sans transition et sans souci de cohérence du régime de l’universel intransigeant à celui de l’unique et du singulier.
5 Un abus dont nul ne semble s’offusquer parmi les élites politiques et culturelles de notre pays, mais qui saute aux yeux des observateurs étrangers. Voir par exemple à ce propos l’article de Seumas Milne « Paris is a warning : there is no insulation from our wars », paru dans The Guardian du 15/01/2015. On ne soulignera jamais trop les responsabilités des médias, télévision en tête, qui ont été au premier rang dans la mise en place de ce dispositif dans lequel disparaît toute possibilité pour les offensés de rétorquer publiquement à leurs insulteurs professionnels. Les trois exterminateurs du 7 janvier sont les enfants du muslim bashing  orchestré par les médias. A ce stade de l’outrance et de la mauvaise foi, le motif détourné de la « liberté d’expression » devient indistinct du pur et simple exercice du « droit du plus fort ». Nulle surprise alors qu’une cohorte de dictateurs et de représentants de gouvernements autoritaires, de partisans de l’apartheid à la Netanyahou se reconnaissent immédiatement dans la cause de Charlie
6 Je démarque ici le motif d’une caricature publiée dans un journal australien, en « hommage » à Charlie – l’évêque étant bien sûr, dans cette version démocratiquement correcte remplacé par le Prophète et les bibles par des corans…
7 Jacques Rancière : La Mésentente, Galilée, 1995.
8 Voir sur ce point  Edward Saïd : Israël, Palestine, l’égalité ou rien, trad. De l’anglais par Dominique Eddé et  Eric Hazan, La fabrique, 1999.
9 Et dont le film de tribunal hollywoodien est l’une des « vitrines ».
10 Voir à ce propos  Alain Badiou, Sylvain Lazarus, Natacha Michel : Une France pour tous…
11 Jean-François Lyotard : Le Différend, Ed de Minuit, 1983.
12 Axel Honneth : La lutte pour la reconnaissance, Folio.
13 Nathalie Nougayrède, éphémère directrice du Monde dont elle fut débarquée sans ménagements en mai 2014, publie dans The Guardian, au lendemain des événements un long article intitulé « Defending the right to offend ». Que ne prêche-t-il donc par l’exemple en  joignant à son papier quelques extraits des Protocoles des Sages de Sion et quelques caricatures extraites du Stürmer du nazi Julius Streicher ? A cette condition, nous commencerions à croire à l’universalité du « droit » qu’elle prétend promouvoir ici… A défaut d’une telle démonstration, ce dont nous la voyons l’avocate, c’est la liberté de certains d’en offenser d’autres, sans aucune clause de réciprocité. Or, en la matière, la réciprocité est le fondement de l’égalité.
14 Telle était notamment la position du regretté Pierre Vidal-Naquet.
15 Je me permets de renvoyer sur ce point à mon texte « Lettre de loin », disponible sur le site « Ici et ailleurs – pour une philosophie nomade » et sur le blog le Silence qui parle.
16 Voir sur ce point l’article de Jeffrey Sachs « The War with Radical Islam », Taipei Times, 19/01/2015.
17 Voir sur ce point l’article très convaincant d’Olivier Cyran, ancien collaborateur de Charlie Hebdo, publié dans Article 11, 5/12/013.
18 Le rapprochement est éloquent, entre la photo de la manif vue de haut qui souligne cet écart entre les grands de ce monde agglomérés en tête de manif et celle qui fut publiée dans la presse et qui, prise à hauteur d’homme, entretient l’illusion d’une continuité entre les deux manifs – celle des dignitaires et celle du quelconque.
19 On ne saurait trop insister ici sur le douloureux contraste entre le caractère résiduel des manifestations qui  ont eu lieu après l’assassinat de Rémi Fraisse à Sivens et le volume de l’agrégat suscité par les attentats du 7 janvier. Quelques jours après ceux-ci, on apprenait la fin de la garde à vue du gendarme auteur du tir de grenade qui a tué le jeune manifestant.
20 Ce qu’ont parfaitement compris ces manifestants qui défilaient à Alger, le 17 janvier, en criant : « Je suis Mohammed », ceci en réaction au nouveau numéro de Charlie Hebdo dans lequel la relève, après le massacre, persistait et signait dans le registre des blagues incendiaires.
21 C’est là un des aspects saillants de la « guerre totale » contre le terrorisme, par lequel celle-ci s’apparente à la « guerre totale » tout court : au lendemain d’événements comme les attentats, le public est « bombardé» de messages propagandistes (sur le modèle de la guerre aérienne) et les espaces publics sont détruits, comme espaces pluralistes d’échanges, par ces tapis d’énoncés « corrects », comme le sont, pendant la seconde guerre mondiale, Dresde, Hambourg, Tokyo, etc. Ces opérations de saturation font disparaître toute distinction entre propagande totalitaire et propagande démocratique, à ceci près qu’à la terreur ouverte se substitue la saturation. Dans un tel contexte, toute opinion non alignée exprimée à haute et intelligible voix devient criminelle. Que les énoncés de base sur lesquels reposent ces dispositifs d’anesthésie et de mobilisation totale de l’opinion soient manifestement boiteux et aisément réfutables est sans importance : ce qui compte n’est pas que les énoncés soient bien formés, c’est la seule puissance de feu des gouvernants et des appareils de pouvoir. Ce point est essentiel : lorsque surviennent de telles situations d’exception, il apparaît en pleine lumière que les gouvernants pensent comme des porcs (Gilles Châtelet). Le paradoxe étant que ce travers (de porc) n’amoindrit en rien, dans ces moments, la force d’aimantation de leurs énoncés.
22 Dans un entretien avec Bertrand Poirot-Delpech, Jean Genet se rappelle : « Quand j’étais à Mettray, j’ai été envoyé en Syrie, et le grand homme, en Syrie, c’était le Général Gouraud, celui qui n’avait qu’un bras. Il avait fait bombarder Damas (…) Les petits gars de Damas prenaient un grand plaisir à me promener dans les ruines qu’avait faites les canons du Général Gouraud. J’avais une double vision du héros et de la saloperie, du type dégueulasse qu’était finalement Gouraud. Je me sentis tout à coup tout à fait du côté ds Syriens ». En mai 1945, de Gaulle envoie des troupes en Syrie et donne à l’aviation française l’ordre de bombarder Damas, ceci dans le but de caser les reins au mouvement pour l’indépendance dans le pays. Mais les Britanniques s’opposent à ce retour en force de la puissance mandataire… C’est donc bien simple : quand la France impériale est de retour sur le théâtre moyen-oriental, son premier mouvement, c’est de bombarder Damas…
23 Walter Benjamin : Baudelaire, édition établie par Giorgio Agamben, Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, trad. De l’allemand par Patrick Charbonneau, La fabrique, 2013.
24 Klaus Theweleit : Männerphantasien,  vol., Verlag Roter Stern, 1977 (disponible en anglais).
25 C’est le « paradigme » de ces vallées vosgiennes (côté Alsace) qui se remplissent chaque week-end de touristes allemands mais se voient envahies par des migrants imaginaires et, pour cette raison, plébiscitent le Front national…

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