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Des cloportes et des hommes / Lo Du Xu et Émile Noiraud / Chimères n°81 / Bêt(is)es

Le mieux serait d’éviter d’essentialiser la bêtise. Car, succombant à ce penchant, on s’expose doublement. Premièrement à la tentation permanente de la constituer comme fait de l’autre en la « déléguant » à une espèce sociale particulière. C’est le panneau dans lequel tombe Flaubert épinglant ses deux « cloportes », Bouvard et Pécuchet, représentants patentés de la catégorie des ronds-de-cuir, ou d’une sorte de lumpen-intelligentsia – des copistes. Les voici installés par l’écrivain en tant que titulaires du Ministère de la Bêtise (celle qui consiste à prétendre s’essayer à tout et parcourir tous les savoirs), dans la plus éloignée des conditions : ils sont, en tant que tels, le tout autre social de l’artiste qui, du coup, s’attribue le Ministère de l’Intelligence.
L’autre mauvais pli, lorsqu’on « tonne contre » la bêtise, c’est celui de son homogénéisation typologique. Ce n’est pas pour rien que « le con typique » est une formule idiomatique des plus courantes dans la langue française : elle connote parfaitement ce penchant à enfermer la bêtise dans des types, voire des archétypes : le crétin solaire comme personnage classique de la comédie bourgeoise ou d’un certain cinéma populaire.
Ces remarques nous suggèrent néanmoins une définition de la bêtise : elle est ce dont le sujet qui en parle tient en tout premier lieu à s’exonérer. Ce geste d’abréaction est même, si l’on y songe, constitutif de la faculté qu’un sujet s’accorde de porter des jugements autorisés – sur les autres, sur le cours du monde, etc. C’est un peu comme la folie chez Descartes : que vaudraient mes énoncés, et d’abord à mes propres yeux, si je prêtais le flanc au soupçon que tout ceci puisse porter la marque (le stigmate) de mon insondable bêtise et stupidité ?
Ce n’est donc qu’à la condition de nous présupposer  nous-même intelligent que nous pouvons former des énoncés à propos de la bêtise. C’est précisément ce mauvais pli, cet implicite, cet impensé qui donnent à ces paroles où la bêtise est en question leur tournure si monotone et leur allure si suspecte.
Parler de la bêtise sous ces conditions se transforme en exorcisme, en geste émétique : tempêtant contre la bêtise du monde en général et celle du voisin en particulier, on vomit littéralement sa propre et incurable stultitia. L’inépuisable réserve d’expressions idiomatiques destinées à renforcer l’incrimination de bêtise a pour vocation d’alimenter aux sources les plus triviales ces rites de rejet de la bêtise comme marque d’infamie, de déchéance, d’imperfection : « bête comme ses pieds », « con comme un balai (un panier) », « bête à manger du foin », nouille, patate, bécasse, etc. Et pourquoi diable tant de hâte à rejeter la bêtise au plus loin de soi ? ?
Nul ne l’ignore, en son for intérieur : c’est assurément l’une des épreuves les plus pénibles que puisse connaître un sujet que celle qui consiste à se surprendre lui-même à l’instant où il ouvre toutes grandes les vannes à son insondable bêtise. Pour se prendre ainsi en flagrant délit de proférer une connerie « aussi grosse que soi », adopter une pose grotesque, défendre une cause frelatée, voire odieuse, il faut naturellement n’être ni tout à fait gangrené par sa propre stupidité, et pas davantage, évidemment,  immunisé contre ce fléau le mieux partagé. Dans l’entre-deux de la bêtise et de son contraire ou de ce qui s’y oppose – et c’est ici que commencent les choses intéressantes.
Lo Du Xu et Émile Noiraud / Pamphlétaires associés
Des cloportes et des hommes / 2014
Extrait du texte publié dans Chimères n°81 / Bêt(is)es

Bêtises
Album : Bêtises

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DAY THE EARTH STOOD STILL, THE

Relire Marcuse pour ne pas vivre comme des porcs / Gilles Châtelet

Peu d’hommes auront à ce point affronté la diversité et le tragique d’un siècle – « l’âge des extrêmes » selon l’historien anglais Eric Hobsbawm – qui commence, pour l’apprenti philosophe, par la lecture de Marx et la rencontre avec la phénoménologie et l’enseignement de Husserl. Rencontre couronnée par le choc de la publication, en 1927, du Sein und Zeit de Martin Heidegger, qui lui inspire une thèse d’habilitation remarquable sur l’Ontologie de Hegel et les fondements d’une théorie de l’historicité (1932). Recommandé par Husserl, Herbert Marcuse rejoint, à Francfort, Adorno et Walter Benjamin à l’Institut für Sozial Forschung, dirigé par Horkheimer. Dès 1934, il émigre en Suisse puis aux Etats-Unis pour jeter les bases de sa philosophie critique, qui se veut une philosophie de l’émancipation. Il écrit alors quelques articles décisifs qui interviennent en plein cœur des débats des années 30 et qui inspireront plus tard les développements de Raison et Révolution (1939, en riposte au défi totalitaire nazi), de Marxisme soviétique (1958, bilan de l’expérience socialiste en URSS), d’Eros et Civilisation (1955, critique de la psychanalyse américaine) et, enfin, de l’Homme unidimensionnel (1964, critique des sociétés industrielles avancées). Ces ouvrages lui permettront d’obtenir une chaire à Brandeis puis à San Diego et feront de lui – surtout le dernier – le maître à penser de la jeune génération. Le maître de San Diego fut de tous les combats de la nouvelle gauche et restera comme celui qui a déclaré : « Je me fais l’effet d’un optimiste incorrigible… Malgré tout, je ne parviens pas à imaginer le plus beau régime capitaliste fait pour durer éternellement ». Cet optimiste incorrigible peut-il encore, de nos jours, faire déclic ? Doit-on le ranger définitivement au Cabinet du Bizarre de l’Histoire des idées comme prototype de la « génération Marcuse », comme sont déjà rangés ceux de la génération Yoplait, de la génération Mitterrand, de la génération Adidas ou même de la génération Clinton ? N’est-il pas désespéré de refuser le cynisme conventionnel de la post-modernité et le mépris pour les « grands récits de l’émancipation » ? Pour Marcuse, vivre les années 30, c’était être confronté directement à trois dispositifs redoutables qui articulaient la puissance technique et la domination politique : nazisme, socialisme totalitaire et capitalisme démocratique, par lesquels « la société et la nature, l’esprit et le corps sont gardés dans un état de mobilisation permanent ».
Nous savons désormais que l’histoire a tranché et éliminé les deux dispositifs de mobilisation les plus brutaux ; que c’est la technologie de persuasion la plus subtile – et certainement la moins odieuse – qui l’a emporté. Mise au point par les ingénieurs sociaux américains des années 20, la « manufacture du consentement », cette technologie répertoriée par Noam Chomsky comme machine à endoctriner, réussit à sévir ici et maintenant, partout et nulle part, des sphères les plus intimes de l’égo jusqu’à celles qui impliquent la mobilisation de masses humaines de très grandes dimensions. Comment comprendre et subvertir cette mobilisation consentie ? C’est ici qu’apparaît comme cruciale la question de « l’histoire comme advenir, comme mobilité », posée par Marcuse dans sa thèse sur Hegel. Question qui rend manifeste toute la cohérence du projet et de ses développements ultérieurs et rejoint les interrogations les plus contemporaines. Refuser d’affronter le problème de la mobilité, c’est céder à ce que Hegel appelle le valet de soi-même, à son prosaïsme, à son inertie, à son horizon borné, rester crispé à la finitude, tôt ou tard capituler devant les technologies de mobilisation ou de mise au pas brutales ou subtiles. Penser la mobilité, c’est, selon Marcuse, capter toute la patience et le mordant de la pensée négative dont on pouvait croire qu’ elle est « en voie de disparition ». C’est refuser d’abdiquer devant les impostures qui prétendent aller de soi et se donnent comme « philosophie positive », légitimant une « sage résignation » devant des lois sociales aussi naturelles que les lois de Newton. Avec cette philosophie, « combien il est doux d’obéir, lorsque nous pouvons réaliser le bonheur, d’être convenablement déchargés, par de sages et dignes guides, de la pesante responsabilité d’une direction générale de notre conduite ». Ce refus d’abdiquer devant le valet de chambre de soi-même conduit d’abord Marcuse à combattre la psychanalyse révisionniste néofreudienne à l’américaine qui visait à effacer tout ce que Freud pouvait avoir de révolutionnaire et à promouvoir une thérapeutique de fabrique d’individus « adaptés » à leur environnement en optimisant leur réseau « d’interactions humaines ». Avec plus de quarante ans d’avance, Marcuse avait bien vu tout l’enjeu de cette « adaptation » socio-culturelle : « Cet exploit intellectuel s’accomplit en édulcorant la dynamique des instincts et en réduisant la portée de la vie mentale. Ainsi purifiée,  »l’âme » peut à nouveau être sauvée par une éthique et par la religion ; ainsi la théorie freudienne peut être réécrite par une philosophie de l’âme ».
Les analyses de l’Homme unidimensionnel amplifient l’offensive contre la « philosophie positive » et son jumelage de plus en plus tyrannique entre opérations mentales et pratiques sociales. Avec beaucoup de lucidité et de talent polémique, elles dénoncent le « jargon tracassier » et le « concret académique » d’une certaine philosophie qui aimerait réduire toute proposition à des énoncés aussi bouleversants que « Mon balai est dans le placard », « John mange le chapeau de Paul » ou le classique « Betty a cassé son sèche-cheveux au coin de la rue ». Marcuse anticipe le dressage cognitif et ethico-neuronal contemporain ! On se tromperait pourtant en y reconnaissant une méfiance conventionnelle de la technique. Ce ne sont pas les robots qui sont à craindre mais notre soumission de plus en plus étriquée à la commande socio-opérationnelle et Marcuse remarque : « La machine est une esclave qui sert à faire d’autres esclaves… Régner sur un peuple de machines asservissant le monde entier, c’est encore régner et tout règne suppose l’acceptation des schémas d’asservissement ». On peut parler d’une Triple Alliance politique, économique et cybernétique susceptible « d’auto-organiser » les potentialités explosives des masses humaines de très grande dimension et de conjuguer les performances de deux prototypes de la post-modernité : l’homo economicus – le citoyen-Robinson, égoïste et rationnel, atome de prestations et de consommations, et acharné à optimiser un best-of de biens et de services ; et l’homo-communicans, le citoyen-thermostat, habitant-bulle d’un espace cybersympa, sans conflit ni confrontation sociale archaïque, se flattant de positiver et de n’exister que comme ténia cybernétique perfusé d’inputs et vomissant des outputs. Pour la Triple Alliance, tout ce qui prétend ne pas s’incliner devant les états de fait ou ne pas se reconnaître dans une pensée algorithmique, est soupçonnée de « romantisme malsain », « d’élitisme » ou, au mieux, de folklore recyclable dans les spéculations inoffensives des « cultural studies ». La science est d’ailleurs, elle aussi, mise à contribution : on ne compte plus les « Réflexions » ou les « Dialogues », différents par leur contenu scientifique mais identifiables par leur rationalisme endimanché et le ton désabusé qui sied à la philosophie en chaise longue. Nous sommes ici, bien sûr, aux antipodes des « philosophies dangereuses » réclamées par Gilles Deleuze et Michel Foucault : ce « rationalisme » ne menace que par son inertie et sa lourdeur – comme une barge à la dérive. La commande sociale est naturellement friande de scientisme grassouillet et c’est pourquoi le brillant scientifique, brusquement soucieux de supplément d’âme philosophique, devient une entité burlesque incontournable de notre modernité. La conclusion style « conseil aux jeunes » devient même un genre littéraire : fuyez les « philosophes ». Il s’agit bien entendu des « vrais », de ces magnifiques voyous de la pensée qui ne tremblent ni devant le sacré ni devant la science. Croquez à belles dents dans la belle pomme de « l’ère post-métaphysique » ! On apprécie mieux maintenant la justesse du diagnostic de Marcuse : « Le triomphe de la pensée positive, c’est l’univers clos». La pensée unidimensionnelle avec tous les tics et les clichés de ce qu’il faut bien appeler l’empirisme mercantile de la « pensée unique » des années 80-90, de cet empirisme mercantile qui aime dire : « Mais oui ! Le marché c’est toi et moi, tu peux le rencontrer au coin de la rue ». Le mariage – de cœur et de raison – de la Triple Alliance et de la Contre-Réforme libérale est désormais officiel, avec sa définition du travail comme denrée rare, ne posant aucun problème scientifique, transparent, reproductible et formalisable ; travail « outputé » par des opérateurs, ou mieux, des UET (unité élémentaire de travail). C’est la même pensée qui veut mater toute subversion de la langue et nier le réel du travail. Il s’agit, coûte que coûte, d’affubler la guerre de tous contre tous d’une rationalité cybernétique, quitte à nourrir – comme M. Bill Gates – l’ambition secrète de fabriquer des tranches d’âges, des comportements et des psychologies comme des jeans ; et remplacer la spéculation sur la viande sur pied des ingénieurs financiers d’autrefois par la spéculation sur un immense cheptel de neurones sur pied. Mais, performance oblige – et ceci n’aurait pas surpris Marcuse -, la Triple Alliance sait se montrer festive avec tout le cortège New Age, du nomade, du chaos, et pourquoi pas, du fractal. Pourtant, déjà Carnaval fait la grimace ; la langue semble se venger comme les incendies vengent la nature lorsque la broussaille fait place à la forêt : épidémies de lynchages médiatiques, proliférations de psychologies-zombies et, surtout, superstitions cultivées et engrangées par les sectes multinationales. C’est pourquoi il faut lire et relire Marcuse, l’homme pour qui la résignation seule est ringarde. Résignation qui nous interdit de saisir cette coalition du patient et du rauque qui forge la splendeur de l’individuation humaine.
Gilles Châtelet
le Monde diplomatique / 1998
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