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Broderie sur les Trois Ecologies de Félix Guattari / Anne Querrien

Trois champs de problèmes sont à articuler dans une perspective éthique et politique : les rapports à la nature et à l’environnement qu’envisage l’écologie environnementale ; les rapports au socius, aux réalités économiques et sociales qu’envisage une écologie sociale ; les rapports à la psyché, la question de la production de subjectivité humaine qu’envisage une écologie mentale. Les tentatives militantes ou professionnelles que nous avons connues jusqu’à présent choisissent toujours de privilégier un seul de ces trois axes, et rencontrent des blocages incontournables dans leur développement faute de travailler les autres dimensions.
De plus ces tentatives se donnent toujours comme horizon soit la planète, soit l’individu ou quelque autre entité molaire qu’il s’agirait de réformer dans son entier, alors que la pratique est toujours partielle et se déroule au sein de groupes. Ces groupes peuvent être extensifs tant que la contrepartie de cette extension n’est pas la constitution d’une centralité et de frontières. Ils peuvent être intensifs tant que leur intensité reste poreuse, accueillante à l’environnement.
Dans ces conditions on constate un devenir groupe de l’individu à l’intersection d’un ensemble de composantes à surtout ne pas répartir en deux sous-ensembles antagoniques sous peine de paralysie ; on constate également un devenir individu du groupe ouvert et en mouvement, par l’usage de la répétition et de la différence. L’écosophie se propose de construire de nouvelles modalités de l’être en groupe à toutes les échelles.

La sortie du monde du travail
Comment éviter la captation de la subjectivité singulière par les machines économiques et sociales, l’extorsion des valeurs désirantes par leur rabattement sur la seule finalité de la reproduction ? Comment prendre la tangente dans toutes les situations de face-à-face qui participent d’un rapport de forces et d’une exploitation ? Comment accepter le don de l’autre et son amitié dans une perspective d’ouverture et de générosité, de coproduction ? Comment être dans les conditions pour pouvoir le faire ? La marchandisation est aujourd’hui la forme la plus commune de la mise en relation avec les autres, la condition du développement de la subjectivité : l’écrivain veut vendre son livre pour qu’il soit lu, le peintre sa peinture pour qu’elle soit appréciée et pas seulement regardée, le musicien veut donner un concert ou vendre son disque… Il ne s’agit pas seulement de trouver par là les moyens de travailler ; il est aussi question d’échange symbolique, du début d’un potlatch où tout ce qui entoure l’argent, tout ce qui fait évènement est encore plus important.
Le travail invisible, et plus encore visible par quelque chose de dégoûtant, n’offre plus la jouissance des capacités que donnent les outils. Il n’est plus alors qu’un moyen d’accès au loisir, il perd tout sens. Le travail a été séparé par le capitalisme des moyens de production ; il est aujourd’hui séparé de son produit par « l’information et la communication » ! Il tourne en rond, il ne sert plus qu’à sa propre disparition, et il développe de plus en plus ses propres pathologies.

L’entrée en scène de la narration
Le travail devient fait psychique autant que social et économique. Il est alors à saisir dans les agencements collectifs d’énonciation qui lui donnent corps comme fait et comme processus expressif. Les possibilités de changement sont alors moins dans la transformation des conditions objectives, socio-économiques, que dans la modification des agencements d’énonciation, soit par exemple des collectifs de travail, soit aussi dans l’instauration de nouveaux agencements d’énonciation comme les dispositifs analytiques. Aucun nouvel
énoncé ne doit être tenu pour vrai, représentatif du réel ; il doit être pris pour une nouvelle variation du désir entre les hommes, les choses et le milieu, une variation dont la valeur s’éprouve par sa capacité à modifier le cours de l’action, à commencer par les énoncés (le changement qui se constate en analyse). Il s’agit de « cadrer une mise en scène dispositionnelle, une mise en existence, autorisant en second lieu une intelligibilité discursive » (les Trois Écologies, p. 26).
La narration, qui se fait en situation analytique ou en groupe d’analyse, se répète chaque fois différente. Ces rythmes et ritournelles d’une infinie variété annulent dans leur répétition les jeux d’oppositions distinctives et d’antagonismes insurmontables, et établissent peu à peu une sorte de continuum de la pensée sur lequel vont opérer les glissements du changement. L’informatique en établissant à un niveau beaucoup plus fin la capacité de discrimination des oppositions distinctives peut être un frein puissant à cet embrayage de la pensée qu’essaie de constituer l’écologie mentale.
Dans ce glissement s’engendrent des « univers de référence incorporels » faits de mouvements de significations, qui ne se saisissent que dans les évènements singuliers qui ponctuent l’histoire individuelle et collective, et qui sont les signes de ce mouvement, comme les tremblements de terre par rapport à la tectonique des plaques. L’analyse, loin d’être un retour à l’authenticité de l’être, l’entraîne dans l’acceptation de son propre mouvement. Elle s’attache donc à dégager de la narration des champs de virtualité futuristes, constructivistes, à tendre l’inconscient vers ses futurs par le dépliage de devenirs animaux, machiniques, végétaux, cosmiques, de devenirs appartenant à des règnes différents.
Les agencements subjectifs individuels et collectifs à mettre en place se constituent donc loin de l’équilibre, de la normalité du règne d’origine, au bord de la pensée, là où l’écosophie naît. Ces bords ne sont évidemment pas faciles à atteindre, d’où l’aide que peuvent apporter les cartographies schizoanalytiques, qui se proposent précisément de déborder les territoires existentiels d’origine par l’inscription des lignes de déterritorialisation qui les tendent.
Ainsi se met en place une logique des intensités, une « logique du sens », disait Gilles Deleuze, engageant des durées irréversibles et produisant une histoire enveloppant aussi bien les humains que des objets partiels, transitionnels ou institutionnels comme les groupes sujets. Félix se consacrait à la prise en compte du mouvement, des « processus évolutifs de l’existence en train de se constituer, de se définir et de se déterritorialiser ». Il cherchait à produire des processus de « mise à l’être », et non de retour à l’être. Nous sommes tous en retard sur notre propre réalité et nous nous acharnons à l’ignorer les yeux tournés vers nos vieilles lunes. Félix nous disait avec douceur de regarder non pas dans l’autre sens, nous serions encore restés dépendants, mais partout.
Ce nouveau regard sur le monde implique rupture par rapport à l’encastrement et à l’autoréférence. C’est ce que cherchent à produire tous les mouvements révolutionnaires. Mais ils évitent rarement le risque de créer une nouvelle autoréférence à l’encastrement totalitaire, parce qu’ils ne se situent que sur une seule ligne de problématisation, parce qu’ils ne cherchent pas à composer les différences de rythme.

Lignes de fuite et territoires existentiels
L’écosophie se propose au contraire de déployer des lignes de fuite processuelles qui partent des situations actuelles, en mettant en valeur les indices existentiels qui les dénotent. Ces indices se repèrent à travers tout ce qui se met en travers de la normalité quel qu’en soit le sens par rapport à celle-ci. Leur activation n’est possible que dans le cadre d’un mouvement de déterritorialisation sur l’une ou l’autre des composantes. C’est sur la composante économique et sociale que cette déterritorialisation était jusqu’à présent la plus perceptible, mais les mouvements écologiques ont rendu également sensible la composante environnementale, alors que les mouvements de femmes et les mouvements de minorités sexuelles ou ethniques s’installaient sur la composante psychique. D’où la possibilité de recourir aujourd’hui à l’écosophie, puisque toutes les formes de déterritorialisation sont à l’œuvre. Ce n’est que grâce à cette déterritorialisation que les agencements de subjectivation et d’énonciation peuvent trouver un espace d’évolution, dans lequel on peut intervenir de façon constructive. C’est en effet seulement sur les agencements d’énonciation qu’on peut agir directement ; et c’est d’une absence d’action à ce niveau que procèdent culpabilité et pathologie dans la répétition de l’obstacle à l’écoulement du désir. La répétition, la ritournelle, peut au contraire devenir créatrice, si elle est tendue par la force expressive que lui donne la poussée des désirs en marche.
Le moment actuel du devenir, dès lors qu’il s’exprime, paraît avoir toujours déjà été là (c’est le fameux « c’était donc ça » de la psychanalyse) parce qu’il est envisagé dans sa face déjà passée. L’écosophie le montre au contraire produit par l’événement, la rupture existentielle de l’énonciation, qui construit une nouvelle histoire, y compris du passé.

Travailler son rapport au monde
L’analyse doit donc repérer les ritournelles existentielles, les points étranges et insistants, parfois aussi étranges dans leur platitude que dans leur exotisme ; c’est cette insistance, cette répétition qui exprime le changement souterrain, la différence en train d’émerger. D’où l’intérêt de la cartographie schizoanalytique, qui exagère l’expression de ces mouvements et permet de les saisir. Une œuvre artistique est un genre de cartographie schizoanalytique propre à son auteur. Mais les énoncés de la vie quotidienne sont aussi ponctués de ces « inquiétantes étrangetés » auxquelles on ne devient attentif que quand un changement est recherché. L’art ou l’analyse développent une capacité d’embrayage, une capacité d’expression du mouvement et même de démultiplication de ce mouvement. Altérité, hétérogenèse, hybridation sont rarement manipulées par un individu seul ; c’est la force de l’artiste mais c’est souvent au prix d’une réduction ; le soutien de l’extérieur, c’est celui du groupe, et le risque d’une autre réduction ; le travail sur le rapport au monde reste exceptionnel.
Le problème de la constitution d’un territoire existentiel c’est celui de ne le constituer ni comme une origine ni comme une fin, mais de le prendre par le milieu, de comprendre le milieu dans lequel s’expérimente un voyage, s’effectue une exploration, un parcours. Il ne s’agit pas d’une resingularisation mais d’une singularisation par trajectoire distincte, à partir d’un corps individué qui en avait la possibilité. Félix se demandait souvent comme Reich comment le pouvoir répressif peut être introjecté par les opprimés. N’est-ce pas parce qu’ils sont pris, à travers les mécanismes d’exploitation, dans les mêmes territoires existentiels que leurs oppresseurs, alors qu’il faudrait qu’ils machinent leurs propres lignes de fuite, sur lesquelles prendre la tangente, des lignes qui les emmèneraient dans des directions multiples, et qui feraient s’affaisser le système oppressif de l’intérieur. C’est d’ailleurs partiellement ce qui se passe dans l’indifférence des opprimés à ce qui leur arrive, l’absence de participation qui leur est perpétuellement reprochée.
Il s’agit donc pour l’écosophie de développer de nouveaux modes de production de subjectivité, c’est-à-dire de nouveaux modes de connaissance, de culture, de sensibilité, de sociabilité qui soient transversaux aux trois niveaux, naturel, social et mental de l’accueil des désirs de changement, et ce dans le respect de la diversité des désirs de changement, dans la douceur. Se frayer une voie de singularité doit s’opérer par synthèses disjonctives et non par agrégation indifférenciée ou négation. Il s’agit de gérer un dissensus interne à chaque subjectivité, moteur de cette subjectivité ; il s’agit d’être un point de bifurcation, un point de jaillissement.
La pratique écosophique doit à la fois soutenir la recherche de ceux qui sont au centre et le désir de renouer avec le centre de ceux qui ont rompu, et ce en organisant des solidarités entre les diverses positions par leur mise en perspective commune, en hétérogenèse. Les contraires ne se détruisent pas mais s’hétéroalimentent.

L’entretien des bifurcations
Le résultat du travail n’est pas donné a priori : les territoires existentiels auxquels nous confrontent les trois écologies sont capables de bifurquer aussi bien en réitérations stratifiées et mortifères qu’en ouvertures processuelles. Cependant l’orientation avec laquelle ils sont pris en compte, l’intention donnée de leur pratique, offrent plus ou moins de chance à l’issue défavorable. Et c’est le sens du combat quotidien de Félix auprès des militants confrontés à la dégénérescence de leurs mouvements. L’écologie mentale propose donc d’appréhender les catalyseurs de bifurcation existentiels pour permettre de faire face à l’ambivalence désirante. Comment accueillir les fantasmes et permettre leur déplacement ? Comment transversaliser la violence vers la création, l’hétérogénéiser ? Il s’agit de modifier doucement, latéralement, les agencements d’énonciation qui en produisent le commandement, en créant par exemple des avatars virtuels de la violence, en la fractalisant. L’écologie sociale permet de transférer l’investissement affectif des individus sur le groupe grâce aux accroches dégagées par l’écologie mentale, au repérage de similarités et de différences articulées, donnant une capacité conjointe de déterritorialisation, de déplacement le long du flux de désir. Des traits diagrammatiques apparaissent entre les lignes développées par les uns et les autres, des traits communs à une ligne et à une autre, ou à plusieurs, et entre ces traits jaillit l’éros de groupe qui perdure tant que les lignes entrent dans le même agencement, ne sont pas soumises de l’extérieur à une nouvelle bifurcation. L’écologie sociale aurait la capacité de négocier les virages alors indispensables si grâce à l’écologie mentale elle avait prise sur les affects à l’œuvre dans le groupe.
Jusqu’à présent les groupes sujets ont plutôt tendance à disparaître avec le moment historique qui les a vus naître, ou à céder la place à des fossiles grimaçants. Aucune garantie de pérennité n’est possible à la subjectivité en mouvement, le seul souci est de maintenir le mouvement dans l’ici et maintenant. Le problème de la bifurcation est un problème permanent ; elle doit s’entretenir pour se maintenir ; elle disparaît avec la suivante.

Les groupes sujets de l’environnement
Félix présente la réappropriation des médias par les groupes sujets comme une solution. Encore faut-il que ces groupes existent pour se réapproprier la machine, ou du moins qu’ils aient une latéralité, une tangence par rapport à elle. Certes la miniaturisation des médias les rend plus accessibles. De même les nouvelles formes de travail font appel, pour certains, à plus d’intelligence et plus de création. Mais les deux valeurs du temps et de l’argent règnent en maîtres et l’attribution de nouvelles valeurs est rabattue sur elles. Les groupes sujets seront-ils de nouvelles instances de valorisation ? Félix le pense en indiquant que ce sont eux qui devront affronter le cosmos dans l’écologie environnementale et reconstruire par la base de nouvelles formes d’engagement.
Anne Querrien
Broderie sur les Trois Ecologies de Félix Guattari / 1996
Texte publié dans Chimères n°26
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Félix Guattari ou la décroissance sous la forme des trois écologies. Remarques sur le parti imaginaire qui vient (2) / Clément Homs

Les luttes « décroissantes » qui viennent.
Ceci va bien entendu pousser Guattari – avec Deleuze et à la suite de Foucault -, à poser la question d’une redéfinition des formes des luttes contre les sociétés économiques et l’aliénation politique, et notamment en les pensant cette fois-ci d’un seul tenant. On comprend qu’après être venu au parti des Verts au milieu des années 80, Guattari ait vite déchanté pour finir par écrire en 1989 les Trois écologies, qui était finalement sa réponse à l’écologie des casernes partidaires et à son environnementalisme technocratique incapable de se lier à une écologie sociale véritable et surtout à une écologie mentale, c’est-à-dire une écosophie enfin dégagée de l’univers cybernétique de la gestion et autre administration des simples choses. Et faisant cette critique aux Verts, je ne veux pas dire que Guattari aurait été bien mieux entendu au sein du PPLD ou encore dans n’importe quel autre parti d’encadrement du bétail des votards, bien au contraire. On sait en effet depuis Simone Weil, que les partis politiques ne sont redevables d’aucune pensée cohérente et ne cherchent que la croissance illimitée de leur propre pouvoir dont l’informationnisme de positionnement sur tout et à peu près n’importe quoi, est le principe même de cette croissance.
Il faut donc changer de discours révolutionnaires, de luttes, de pratiques sociales, pour les transformer dans le travail en commun d’une nouvelle éthique, d’une « micro-politique du désir » que Guattari va définir à partir des réflexions de Foucault sur les interstices internes au tissu de la bio-politique. C’est donc peu dire que l’écosophie n’est en rien un étatisme écologiste ni ne relève plus largement de la sphère politique autonomisée, qui à l’image de celle de l’économique, s’interpénètrent continuellement pour ne faire plus qu’un. En effet, « il n’est plus possible de prétendre s’opposer à lui [le capitalisme] seulement de l’extérieur par les pratiques syndicales et politiques traditionnelles » comme le croient encore les derniers illusionnés de la politique qui inlassablement essayent de réanimer le cadavre du social et de la politique mais qui n’en ré-organisent finalement que les simulacres coupables. « Il est devenu également impératif d’affronter ses effets [du capitalisme] dans le domaine de l’écologie mentale au sein de la vie quotidienne individuelle, domestique, conjugale, de voisinage, de création et d’éthique personnelle. Loin de chercher un consensus abêtissant et infantilisant [comme le feraient les perspectives politiques et syndicales, toujours marquées par l’opposition mystificatrice à une extériorité transcendante], il s’agira à l’avenir de cultiver le dissenssus et la production singulière d’existence ». C’est donc à un véritable décentrement et déséquilibre vis-à-vis des pavloviens réflexes politiques et militants, une toute autre « re-politisation à la mesure d’un autre concept du politique » comme écrit J. Derrida, auquel Guattari nous invite. La politique comme mise en place de « politiques publiques » est renversée et n’est donc plus la solution pour faire face à l’aliénation économique qu’entraîne la réification par la forme-valeur du monde et de la vie en un « champ d’équivaloirs ». Et « l’écologie de l’imaginaire » qu’appelle Guattari est bien celle qui dit à la différence de l’écologie politique punitive, que « l’ennemi n’est pas seulement représenté par « les autres ». L’ennemi, c’est aussi nous-même, l’ennemi est dans notre tête comme écrit S. Latouche. Notre imaginaire à tous est colonisé. Nous avons tous besoin d’une catharsis », y compris et surtout les écologistes. L’avant-gardisme et les professionnels de la représentation ou de la militance qui savent toujours mieux ce qui est bon pour les autres, comme les fausses oppositions gauche/droite et « gauche de la gauche »/gauche de gouvernement, sont ainsi neutralisés et écartés comme autant de formes non vécues de territoires inexistentiels à faire décroître. L’ontologie capitaliste et sa valeur comme « forme sociale totale » n’est pas un ennemi qui nous est extérieur. « Il est assurément plus facile d’écrire sur les multinationales que sur la valeur, et il est plus facile de descendre dans la rue pour protester contre l’Organisation mondiale du commerce ou contre le chômage que pour contester le travail abstrait écrit Anselm Jappe. Il ne faut pas un grand effort mental pour demander une distribution différente de l’argent ou davantage d’emplois. Il est infiniment plus difficile de se critiquer soi-même en tant que sujet qui travaille et qui gagne de l’argent. La critique de la valeur est une critique du monde qui ne permet pas d’accuser de tous les maux du monde « les multinationales » ou « les économistes néolibéraux » pour continuer sa propre existence personnelle dans les catégories de l’argent et du travail sans oser les mettre en question par crainte de ne plus paraître « raisonnable ».
On le voit, c’est une perspective en ligne de fuite hors des sociétés de croissance, qui amène à une véritable décolonisation de l’imaginaire de la gauche et en particulier des extrêmes-gauche. Cette « écosophie de type nouveau poursuit Guattari, à la fois pratique et spéculative, éthico-politique et esthétique, me paraît donc devoir remplacer les anciennes formes d’engagement religieux, politique, associatif… Elle ne sera ni une discipline de repli sur l’intériorité, ni un simple renouvellement des anciennes formes de « militantisme ». Il s’agira plutôt d’un mouvement aux multiples facettes mettant en place des instances et des dispositifs à la fois analytiques et producteurs de subjectivité. Subjectivité tant individuelle que collective, débordant de toutes parts les circonscriptions individuées, « moïsées », clôturées sur des identifications et s’ouvrant tous azimuts du côté du socius mais aussi du côté des Phylum machiniques, des Univers de référence technico-scientifiques, des mondes esthétiques, du côté également de nouvelles appréhensions « pré-personnelles » du temps, du corps, du sexe… Subjectivité de la resingularisation capable de recevoir de plein fouet la rencontre avec la finitude sous l’espèce du désir, de la douleur, de la mort… ». Ces nouvelles praxis éco-logiques font parties de cette nouvelle stratégie révolutionnaire que Guattari aura théorisé en 1977 dans la Révolution moléculaire. La révolution comme l’avait déjà dit Marx, n’est pas une révolution politique, elle se fait au contraire minuscule, infinitésimale, et passe au travers de nos corps et de nos désirs. Son rythme propre n’est pas celui de l’urgence écologique à organiser la survie écologiste de la Méga-machine techno-politico-économique, il est aussi chaotique que rhizomatique. « Est-ce à dire que les nouveaux enjeux multipolaires des trois écologies se substitueront purement et simplement aux anciennes luttes de classe et à leurs mythes de référence ? Certes, une telle substitution ne sera pas aussi mécanique ! Mais il paraît cependant probable que ces enjeux, qui correspondent à une complexification extrême des contextes sociaux, économiques et internationaux, tendront à passer de plus en plus au premier plan ». Cette perspective dérangera très certainement les chantres de l’Etat jacobin redistributeur des valorisations capitalistes ou encore ceux de la forme autonomisée de la politique qui inlassablement surplombe, rationalise et logicialise la « socialité primaire » (A. Caillé). Guattari écrit à leur propos, que « l’on pourrait m’objecter que les luttes à grande échelle ne sont pas nécessairement en synchronie avec les praxis écologiques et les micro-politiques du désir. Mais c’est là toute la question : les divers niveaux de pratique non seulement n’ont pas à être homogénéisés, raccordés les uns aux autres sous une tutelle transcendante, mais il convient de les engager dans des processus d’hétérogenèse (…). Il convient de laisser se déployer les cultures particulières tout en inventant d’autres contrats de citoyenneté. Il convient de faire tenir ensemble la singularité, l’exception, la rareté avec un ordre étatique le moins pesant possible. L’éco-logique n’impose plus de « résoudre » les contraires, comme le voulaient les dialectiques hégéliennes et marxistes. En particulier dans le domaine de l’écologie sociale, il existera des temps de lutte où tous et toutes seront conduits à se fixer des objectifs communs et à se comporter « comme de petits soldats » – je veux dire, comme de bons militants, mais, concurremment, il existera des temps de resingularisation où les subjectivités individuelles et collectives « reprendront leurs billes » et où, ce qui primera, ce sera l’expression créatrice en tant que telle, sans plus de soucis à l’égard des finalités collectives. Cette nouvelle logique écosophique, je le souligne, s’apparente à celle de l’artiste ».
Dans une perspective dont l’arrière-base est souvent deleuzo-guattarienne, le groupe Tiqqun écrit ainsi que les problèmes qui se posèrent aux Autonomes italiens de 1977 comme à Félix Guattari , nous ne nous les sommes pas encore posés. « Le passage des luttes sur les lieux de travail aux luttes sur le territoire, la recomposition d’un tissu éthique sur la base de la sécession, la question de la réappropriation des moyens de vivre, de lutter et de communiquer entre nous, forment un horizon inatteignable tant que ne sera pas admis le préalable existentiel de la separ/azione. Separ/azione signifie : nous n’avons rien à voir avec ce monde. Nous n’avons rien à lui dire, ni rien à lui faire comprendre. Nos actes de destruction, de sabotage, nous n’avons pas besoin de les faire suivre d’une explication dûment visée par la Raison humaine. Nous n’agissons pas en vertu d’un monde meilleur, alternatif, à venir, mais en vertu de ce que nous expérimentons d’ores et déjà, en vertu de l’irréconciliabilité radicale entre l’Empire et de cette expérimentation, dont la guerre fait partie. Et lorsqu’à cette espèce de critique massive, les gens raisonnables, les législateurs, les technocrates, les gouvernants demandent : « Mais que voulez-vous donc ? », notre réponse est : « Nous ne sommes pas des citoyens. Nous n’adopterons jamais votre point de vue de la totalité, votre point de vue de la gestion. Nous refusons de jouer le jeu, c’est tout. Ce n’est pas à nous de vous dire à quelle sauce nous voulons être mangés ». Nombreux objecteurs de croissance à travers la révolution moléculaire d’une dérive rurale qu’ils auto-organisent ici et maintenant, par les lieux qu’ils occupent et habitent afin de se réapproprier leur vie et lutter sans s’essouffler en dépendant le moins possible de la société échangiste de l’interdépendance marchande, forment déjà quelque unes des lignes de la circulation au sein du Parti imaginaire qui vient.
La transversalité des trois écologies et la nécessité de la « re-singularisation. »
Réagissant à l’écologie environnementaliste, à son conservatisme protecteur et à sa sanctuarisation de la nature qui ne font que sur-organiser la planète quand ils n’amènent pas à sa disneylandisation, Guattari refuse ainsi de « tomber dans le mythe animiste ou vitaliste, comme par exemple celui de l’hypothèse Gaïa de Lovelock et Margulis », qui d’ailleurs est très marqué par une approche cybernétique de l’écologie, comme peut l’être également l’œuvre assez minable de Georgescu-Roegen. A l’opposé de toute l’écologie essentiellement naturaliste et donc environnementaliste (dans sa forme biocentrique propre à l’école du Wilderness, comme dans la forme de l’équilibre éco-cybernétique de l’homme et de la nature), la grande idée de l’écosophie est qu’ »il n’est pas juste de séparer l’action sur la psyché, le socius et l’environnement (…). Il conviendrait désormais d’appréhender le monde à travers les trois verres interchangeables que constituent nos trois points de vue écologiques ». Pour Guattari, la vieille écologie politique dont il nous faut sortir tout comme il faut sortir de l’économie, doit alors laisser place à l’écosophie à venir. Il s’agit alors d’aborder de « nouvelles pratiques sociales, nouvelles pratiques esthétiques, nouvelles pratiques du soi dans le rapport à l’autre, à l’étranger, à l’étrange : tout un programme qui paraîtra bien éloigné des urgences du moment ! Et pourtant, c’est bien à l’articulation : de la subjectivité à l’état naissant ; du socius à l’état mutant ; de l’environnement au point où il peut être réinventer ; que se jouera la sortie des crises majeures de notre époque ». De plus comme nous l’avons dit, c’est parce que la mégamachine sociale, politique et techno-économique est d’un seul tenant, que « les trois écologies devraient être conçues, d’un même tenant, comme relevant d’une commune discipline éthico-esthétique et comme distinctes les unes des autres du point de vue des pratiques qui les caractérisent. Leurs registres relèvent de ce que j’ai appelé une hétérogenèse, c’est-à-dire de processus continu de re-singularisation. Les individus doivent devenir à la fois solidaires et de plus en plus différents ».
Et cette re-singularisation à travers la réappropriation de Territoires existentiels, ce « libre développement des individualités » dont parlait déjà Marx, le premier philosophe à avoir découvert l’immanence de la vie dans les termes les plus concrets, est bien la visée écosophique. Car on le sait – et Marx depuis Fourier qu’il a lu attentivement et réinterprété formidablement -, « quels que soient la forme et le contenu particulier de l’activité et du produit [les vilains patrons, les méchants financiers, comme les gentils salariés "exploités" ou les heureux écologistes], nous avons affaire à la valeur, c’est-à-dire à quelque chose de général qui est négation et suppression de toute individualité et de toute originalité ». Ainsi avec l’écosophie comme avec la décroissance, « l’histoire qui fait – qui fera – suite à l’économie marchande écrit Michel Henry, n’en sera pas moins l’histoire des individus, l’histoire de leur vie : en un sens, c’est ce qu’elle sera pour la première fois », car au travers de la sortie de l’économie marchande et de toute économie, « l’activité individuelle, la vie, la praxis n’est point abolie, elle est rendue à elle-même. Elle n’est plus déterminée par la production matérielle – cela veut dire : elle n’est plus doublée par un univers économique ». Comme l’écrit encore Henry, « il y a chez Marx une idée limite qui est finalement celle de l’élimination de l’économique, de la valeur d’échange et de l’argent. C’est une limite, mais pas une fiction ».
Cette re-singularisation là, en dehors de toutes subjectivités sérialisées plantées dans les champs d’équivaloir où pousse la forme-valeur, nous y reviendront, est bien la pierre d’angle de l’écosophie de Guattari. Et c’est peu dire qu’aujourd’hui, à part le singulier et précieux ouvrage de Jean-Claude Besson-Girard, Decrescendo cantabile, cette perspective là est peu discutée en termes concrets, c’est-à-dire de révolution de la vie quotidienne, ici et maintenant. Seuls les petits gestes gestionnaires de la simplicité volontaire et du reste du citoyennisme écologique sont acceptés sans débat, quand certains économes veulent sauver l’économie avec la décroissance en la suréquipant de sa simple morale de la responsabilité et de l’auto-limitation. Ce serrage écologiste de la ceinture économique semble bien être l’horizon indépassable de l’antiproductivisme simplet d’un certain écologisme décroissant. Il manque encore bel et bien dans la décroissance, cette transversalité écosophique entre l’écologie mentale, sociale et environnementale, puisque la « simplicité volontaire » n’a pour finalité que l’environnementalisme des gestionnaires économes de l’écologie antiproductiviste, dont elle n’est que l’attribut complémentaire à la poursuite d’une seule et même dépossession. Car finalement cette re-singularisation qu’appelle Guattari est exactement la perspective éthico-esthétique qu’adopte Besson-Girard quand il écrit que pour la décroissance la seule démarche qui compte finalement vraiment en terme d’écologie mentale, est « celle qui consisterait à dénombrer et à éclairer, par et pour chacun de nous, les territoires intérieurs de notre faculté de sentir, mis en jachère, atrophiés ou détruits par cette déculturation. Mais sommes-nous prêts à cet exercice de lucidité personnelle ? ». Et c’est là en effet que la décroissance se joue véritablement comme « écologie de l’imaginaire », beaucoup plus que sur les estrades des sex-shops politiques ou des peep-show médiatiques et encore moins dans les salons d’instituts réfléchissant avec des airs de grand sérieux à des listes de promesses estampillées « décroissance » pour l’alimentation planifié du « bétail des votards ».
Cependant dans cette perspective écologique d’une réappropriation de sa faculté de vivre, « le principe commun aux trois écologies écrit Guattari, consiste en ceci que les Territoires existentiels auxquels elles nous confrontent ne se donnent pas comme en-soi, fermé sur lui-même, mais comme pour-soi, précaire, fini, finitisé, singulier, singularisé, capable de bifurquer en réitérations stratifiées et mortifères ou en ouverture processuelle à partir de praxis permettant de le rendre « habitable » par un projet humain. C’est cette ouverture praxique qui constitue l’essence de cet art de « l’éco » subsumant toutes les manières de le domestiquer ». « Mettre au jour d’autres mondes que ceux de la pure information abstraite, engendrer des Univers de référence et des Territoires existentiels où la singularité et la finitude soient prises en compte par la logique multivalente des écologies mentales et par le principe d’Eros de groupe de l’écologie sociale et affronter le face-à-face vertigineux avec le Cosmos pour le soumettre à une vie possible, telles sont les voies enchevêtrées de la triple vision écologique ». « Il ne s’agit pas pour nous d’ériger des règles universelles à titre de guide de ces praxis, mais à l’inverse, de dégager les antinomies principielles entre les niveaux écosophiques ou, si l’on préfère, entre les trois visions écologiques ».
Clément Homs
Publié sur Nouveau millénaire, défis libertaires / avril 2007
(notes consultables sur le site d’origine)
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Félix Guattari ou la décroissance sous la forme des trois écologies. Remarques sur le parti imaginaire qui vient (1) / Clément Homs

« Il y a un problème de redéfinition des pratiques sociales, de réinvention des modes de concertation, des modes d’organisation, des rapports avec les médias, etc. Et ça devient politique : savoir qu’est-ce qu’on veut faire. Est-ce que justement on veut changer radicalement les systèmes de valorisation ? Auquel cas il faut les prendre dans leur globalité, dans leur ensemble. Si on prétend changer seulement sectoriellement, constituer une petite force d’appoint, un petit lobby de pression sur l’environnement, alors moi je pense que c’est perdu d’avance ; parce que ça marchera très bien : l’industrie ne demande pas mieux que d’utiliser le mouvement écologiste comme elle a utilisé le mouvement syndical pour sa propre structuration du champ social. Ça serait très vite digéré par l’industrie, par l’Etat, par les forces dominantes. Il faut un autre niveau d’exigence. Je propose ce terme d’écosophie pour montrer l’amplitude de la problématique des valeurs ».
« Une immense reconstruction des rouages sociaux est nécessaire pour faire face aux dégâts du Capitalisme Mondial Intégré. Seulement, celle-ci passe moins par des réformes de sommet, des lois, des décrets, des programmes bureaucratiques que par la promotion de pratiques innovantes, l’essaimage d’expériences alternatives, centrées sur le respect de la singularité et sur un travail permanent de production de subjectivité, s’autonomisant tout en s’articulant convenablement au reste de la société « .

Félix Guattari
La décroissance comme on le sait aujourd’hui amène non seulement à ce que S. Latouche appelle une « révolution culturelle », c’est-à-dire à la décolonisation d’un imaginaire économiciste, politiste et progressiste, mais plus encore, elle mène aussi et surtout à privilégier comme l’a fait le situationnisme, une profonde révolution de la vie quotidienne enfin constituée en autant de moments réellement vécus. Par des pratiques autonomisantes, d’auto-détermination et de réappropriation de sa propre vie, par l’auto-production, l’auto-consommation, l’auto-construction, le « do it yourself », les « réductions », les « TAZ », les Bolo’bolo, c’est-à-dire par la construction situationnelle de formes-de-vie, c’est le « système de la quotidienneté asservie et programmée » (H. Lefebvre) par l’échange marchand qui a déjà colonisé toutes les dimensions du pouvoir-capacité que nous avions individuellement et collectivement sur notre propre vie, qui est ébranlé dans ses fondements réels comme imaginaires. Il s’agit donc ici d’une certaine « dérive urbaine » lettriste, qui notamment au travers de l’écriture de Bernard-Marie Koltès (lui aussi lecteur de Deleuze et probablement de Foucault), dit assez bien l’instabilité, l’impossibilité de s’ancrer, la dissymétrie entre une vie normée et une vie mouvante, la dichotomie entre la nuit et le jour, quand il écrit qu’il « ne conçoit un avenir que dans une espèce de déséquilibre permanent de l’esprit, pour lequel la stabilité est non seulement un temps mort, mais une véritable mort ». On pourrait aussi parler plus particulièrement d’extension du domaine de la lutte contre la mort économique qui nous traverse, en parlant de « dérive rurale » au travers des expérimentations que nous mettons en place. Et c’est dans cette perspective d’une décroissance comprise comme « révolution de la vie quotidienne » qui ne se réduise donc pas à la simplicité de la simplicité volontaire et à ses petits gestes éco-citoyens et politiciens propres à la sobriété économe du développement durable et d’une certaine « décroissance soutenable », comme aux politiques publiques de toute l’écologie politique technocratique – qui tous ensemble mis bout à bout ne cessent d’être que les compléments dialectiques au replâtrage réformiste de la Méga-machine techno-politico-économique -, que la lecture de l’ouvrage les Trois écologies de Félix Guattari peut nous être aujourd’hui des plus précieuses pour dé-penser et re-penser notre rapport à la question politique, et à son impuissance contemporaine à nous arracher à cette nuit juste avant les forêts qui nous enserre de toute part, sans entraves et sans temps morts, surtout sans possibilité d’aucun dehors.
Guattari ne pouvait en effet que critiquer le tournant funeste de l’écologie politique naissante en 1974 lors de la candidature de « l’ex-technocrate René Dumont » (Charbonneau) , pour ensuite prendre à contre-pied toute la gauche. Car « les milieux « alternatifs » écrit-il, méconnaissent généralement l’ensemble des problématiques relatives à l’écologie mentale ». Et c’est là que nous pouvons déjà trouver un lien évident avec la décroissance dans son positionnement vis-à-vis des politiques publiques écologiques. « Tant que le marteau économique reste dans nos têtes écrit S. Latouche, toutes les tentatives de réformes sont des agitations vaines, stériles et le plus souvent dangereuses ». En mettant donc en avant la nécessité d’une « déséconomicisation des esprits » avant tout autre chose, la décroissance a donc un lien évident avec « l’écologie de l’imaginaire » de Guattari dont elle est le prolongement. Car la traditionnelle « écologie environnementale, telle qu’elle existe aujourd’hui poursuit-il, n’a fait, à mon sens, qu’amorcer et préfigurer l’écologie généralisée que je préconise ici (…). Les actuels mouvements écologiques ont certes biens des mérites, mais à la vérité, je pense que la question écosophique globale est trop importante pour être abandonnée à certains de ses courants archaïsants et folklorisants, optant quelquefois délibérément pour un refus de tout engagement politique à grande échelle. La connotation de l’écologie devrait cesser d’être liée à l’image d’une petite minorité d’amoureux de la nature ou de spécialistes attitrés (…) J’y insiste, ce choix [écosophique] n’est plus uniquement entre une fixation aveugle aux anciennes tutelles étatico-bureaucratiques, un welfare généralisé ou un abandon désespéré ou cynique à l’idéologie des « yuppies » (…). La question est dès lors de savoir si de nouveaux opérateurs écologiques et de nouveaux Agencements d’énonciation écosophiques parviendront ou non à les orienter dans des voies moins absurdes, moins en impasse que celles du Capitalisme Mondial Intégré (CMI) ». Voilà qui est en effet posé.
En dehors d’une conception héroïque et téléologique de la politique, cet ouvrage présente alors de manière originale la nécessité d’une recomposition et d’une redéfinition des pratiques sociales et individuelles rangées selon les trois rubriques complémentaires de l’écologie sociale, l’écologie mentale et l’écologie environnementale, et qu’il regroupe sous l’égide éthico-esthétique d’une écosophie à venir et qui pourrait bien porter aujourd’hui le nom de « décroissance ». Pour lui la décroissance amènerait ainsi à dé-penser et re-vivre les rapports de l’humanité au socius, à la psychè et à la « nature ». A l’inverse des « objecteurs de croissance » qui se bornent à nous resservir des formes politiques et militantes à l’agonie dont il est fort à craindre qu’elles ne lassent plus rapidement que le cinéma et la télévision, il s’agirait pour Guattari d’une véritable « recomposition et un recadrage des finalités des luttes émancipatrices » en fonction des « trois types de praxis éco-logiques » mis en évidence.
La subjectivité croissanciste et son monde-d’un-seul-tenant.
Notons d’abord que la critique que porte Guattari est bien celle de la « mise en cause des modes dominants de valorisation des activités humaines » et avant tout la dénonciation de « l’imperium d’un marché mondialisé qui lamine les systèmes particuliers de valeur, qui place sur un même plan d’équivalence : les biens naturels, les biens culturels, les sites naturels ». Avec Guattari nous ne sommes donc pas en des terres si étrangères à la pensée de la décroissance. On peut noter aussi une certaine proximité de notre auteur avec la critique de l’occidentalisation du monde par le déploiement planétaire du « développement », puisque qu’il remarque qu’il faudrait aussi parler de « déterritorialisation sauvage du Tiers Monde, qui affecte concurremment la texture culturelle des populations, l’habitat, les défenses immunitaires, le climat, etc. ». De plus nous nous retrouvons encore en terres connues, quand il écrit que « l’époque contemporaine, en exacerbant la production de biens matériels et immatériels, au détriment de la consistance des Territoires existentiels individuels et de groupe, a engendré un immense vide dans la subjectivité qui tend à devenir de plus en plus absurde et sans recours ». Critique de la forme-valeur et non seulement critique de la plus-value, prise en compte des éthnocides et de la destruction du lien social et des cultures, enfin analyse de la subjectivité capitalistique dans son mode sérialisé, sous la forme de la perte de sens, de l’ennui, de l’impuissance et de l’irresponsabilité permanente, voilà donc des thèmes très proches de la décroissance.
Mais l’originalité de Guattari au travers de cet ouvrage, c’est qu’il veut particulièrement mettre en évidence dans sa perspective éco-sophique, « les modes de production de la subjectivité, c’est-à-dire de connaissance, de culture, de sensibilité, et de sociabilité relevant de systèmes de valeur incorporelle se situant désormais à la racine des nouveaux Agencements productifs » des sociétés de croissance. Et c’est là un angle mort de l’écologie politique traditionnelle qui ne sait toujours poser qu’un aspect minime de ses possibilités sous la forme de l’écologie environnementale. Or la prise en compte de la subjectivité capitaliste sérialisée pourrait être des plus importantes. Et d’ailleurs Guattari n’a pas été le premier à en faire la remarque aux écologistes puisque on sait que Bernard Charbonneau a justement voulu montrer combien « le sentiment de la nature » et l’écologie politique rapidement récupérée par la société industrielle, étaient eux-mêmes des formes intrinsèques à la production de subjectivité capitalistique. « Réaction à l’organisation, le sentiment de la nature ramène à l’organisation » remarquait-il, pensant que le « sentiment de la nature » n’était finalement que le produit des sociétés industrielles. C’est donc par la non prise en compte d’une véritable « écologie de l’imaginaire » qui puisse réellement se détacher des formes à l’agonie de la modernité politique, que l’écologie environnementale et ses politiciens sont aujourd’hui à l’avant-garde de l’organisation de la survie du capitalisme. Car c’est là, remarque Guattari, le travers qu’il trouve à l’écologie traditionnelle, il ne faut « jamais perdre de vue que le pouvoir capitaliste s’est délocalisé, déterritorialisé, à la fois en extension, en étendant son emprise sur l’ensemble de la vie sociale, économique et culturelle de la planète et, en « intension » en s’infiltrant au sein des strates subjectives les plus inconscientes ». Comment tiennent les différents collages du Capitalisme Mondial Intégré (CMI) ? Michel Foucault analysait déjà finement la mutation de la domination vers désormais le double aspect d’un « contrôle social » qui se matérialise à la fois par le très classique « gouvernement des populations », mais aussi par le « gouvernement par l’individualisation ». Guattari reprend cette perspective, puisque « c’est à partir des données existentielles les plus personnelles – on devrait dire infra-personnelles – que le CMI constitue ses agrégats subjectifs massifs, accrochés à la race, à la nation, au corps professionnel, à la compétition sportive, à la virilité dominatrice, à la star mass-médiatique… En s’assurant du pouvoir sur le maximum de ritournelles existentielles pour les contrôler et les neutraliser, la subjectivité capitalistique se grise, s’anesthésie elle-même, dans un sentiment collectif de pseudo-éternité ». Il y a là bel et bien le mode de production de la subjectivité des sociétés de croissance. Ainsi comme nous y invitait Foucault sur la question du pouvoir – qui est aujourd’hui un système bien plus subtil que la froide coercition de la « raison d’Etat » théorisée par Hobbes car le gouvernement se fait aujourd’hui par l’investissement beaucoup plus serré des individus, une individualisation du pouvoir s’attachant toujours à modeler l’individu et à en gérer l’existence -, la question de la religion de l’économie de croissance est quelque chose de bien plus subtil que celle d’une extériorité transcendante que l’on pourrait réguler, gérer, moraliser, écologiciser en lui opposant notre rage, notre critique, des politiques publiques, des contre-feux ou une militance clé en main. « Illusion politique » que dénonçait déjà J. Ellul, ou encore « militantisme, stade suprême de l’aliénation » comme s’intitulait une brochure situationniste, alors que les vieux schémas marxistes continuent dans l’altermondialisme d’opposer le travail au capital et la politique à l’économique. Et Guattari dans cette perspective de mise en évidence de la subjectivité capitalistique dont une des formes est par exemple le citoyennisme (« le travail c’est la citoyenneté » proclame N. Sarkozy dans un de ses slogans de campagne), considère lui aussi qu’« il devient plus difficile, de soutenir que les sémiotiques économiques et celles qui concourent à la production de biens matériels occupent une position infrastructurale par rapport aux sémiotiques juridiques et idéologiques comme le postulait le marxisme. L’objet du CMI est, à présent, d’un seul tenant : productif-économique-subjectif (…). Il résulte à la fois de causes matérielles, formelles, finales et efficientes ». Il préfère ainsi appeler le capitalisme post-industriel des sociétés de la Triade, de Capitalisme Mondial Intégré (CMI) qui repose sur quatre instruments d’un seul tenant : les sémiotiques économiques : (instruments monétaires, financiers, comptables, de décision…), les sémiotiques politico-juridiques : (titres de propriété, législation et réglementations diverses…), les sémiotiques technico-scientifiques (plans, diagrammes, programmes, études, recherches…), les sémiotiques de subjectivation (urbanisme architecture, équipements collectifs…). La production et la croissance économique sont alors désormais détachées de l’espace de l’usine et de sa relation au travail salarié pour proliférer dans tout le champ social à travers l’ensemble de nos « corps politiques ». Il n’y a pas d’un côté les patrons et de l’autre les salariés, les antilibéraux contre les ultra-libéraux, ou encore les vilains pollueurs puis les gentils écologistes. A l’âge d’une mégamachine planétairement intégrée et qui s’est maintenant répandue dans nos vies d’un seul tenant, « nous sommes le réseau » dit Baudrillard. Il faut bien reconnaître que « les activités de circulation, de distribution, de communication, d’encadrement… constituent des vecteurs économico-écologiques se situant rigoureusement sur le même plan, au point de vue de la création de la plus-value, que le travail directement incorporé dans la production de biens matériels ». Et ce caractère d’un seul tenant du CMI, Jacques Ellul l’a particulièrement mis en évidence en parlant de l’illusion de la politique comme « choix réel » du fait de sa technicisation, ou encore de son économicisation comme l’a démontré le groupe allemand Krisis, c’est-à-dire de l’immanentisation générale du politique, du militantisme, de la technique et de l’économique au sein d’un CMI désormais sans possibilité de dehors car sans limites. On ne peut plus opposer la politique à l’économique, ou « l’alter-gestion » à la gestion ordinaire des propriétaires de la société car on le sait maintenant, « la lutte des classes a été la forme de mouvement immanente au capitalisme, la forme dans laquelle s’est développée sa base acceptée par tout le monde : la valeur ». Il n’est donc plus étonnant de voir tous ceux qui vieillissent dans les catégories fossilisées de pensée, comme les différentes extrêmes gauches, verser dans la tentation de la réforme . Et encore moins de constater l’irrésistible attrait de la LCR et des diverses lunes immanentes à l’ontologie de la forme-valeur que sont la socialisation des moyens de production ou encore l’antiproductivisme, sur certains décroissants (sans parler de l’altermondialisme et des comiques « anti-libéraux »). Le CMI est désormais d’un seul tenant et il faut donc le confondre en un seul tenant, dans sa totalité, y compris et surtout désormais avec ses supposés « opposants ». C’est là l’originalité de la perspective de Guattari par rapport à la régression qu’a pu être l’écologie politique depuis 1974, « les trois écologies devraient être conçues, d’un même tenant, comme relevant d’une commune discipline éthico-esthétique et comme distinctes les unes des autres du point de vue des pratiques qui les caractérisent ».
Clément Homs
Publié sur Nouveau millénaire, défis libertaires / avril 2007
(notes consultables sur le site d’origine)
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