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Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / Elias Jabre / Chimères n°75 / Devenir-Hybride

« Et tout d’un coup, nous sentons que nous ne sommes plus les mêmes forçats. Il n’y a rien eu. Et un problème dont on ne voyait pas la fin, un problème sans issue, un problème où tout le monde était aheurté, tout d’un coup n’existe plus et on se demande de quoi on parlait. C’est qu’au lieu de recevoir une solution, ordinaire, une solution que l’on trouve, ce problème, cette difficulté, cette impossibilité vient de passer par un point de résolution pour ainsi dire physique. Par un point de crise. Et c’est qu’en même temps le monde entier est passé par un point de crise pour ainsi dire physique. Il y a des points critiques de l’événement comme il y a des points critiques de température, des points de fusion, de congélation ; d’ébullition, de condensation ; de coagulation ; de cristallisation. Et même, il y a dans l’événement de ces états de surfusion qui ne se précipitent, qui ne se cristallisent, qui ne se déterminent que par l’introduction d’un fragment de l’événement futur ».
Charles Péguy / Clio, N.R.F., p.269, lu dans Différence et répétition, Gilles Deleuze, Puf, p.244.

The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis.
Monde réel : mobil home, décoration sinistre, vie pavillonnaire grise reproduite à des millions d’exemplaires aux Etats-Unis. Second Life : somptueuse maison sur pilotis au bord de la mer, le jeu reproduit jusqu’aux feuilles de palmiers qui frémissent au vent. Un couple de jeunes adultes racontent la vie qu’ils mènent derrière un écran d’ordinateur. Ça ne m’étonne pas de toi, tu as toujours vécu sur une île fantastique, conclut la mère d’un jeune homme, après l’avoir longuement écouté.
Ce quadragénaire s’est lancé dans le jeu avec un avatar de femme, je ne devais pas me faire repérer ! A la recherche de sa compagne, elle est partie un soir, au beau milieu de la nuit, rejoindre un maître goréen. Elle passait la plupart de son temps sur SL, alors il a décidé de la traquer sur le réseau. C’est de cette manière qu’il a rencontré sa nouvelle épouse. Elle l’a aidé à comprendre les ficelles du jeu comme la télé-transportation. Depuis, il a traversé le pays pour vivre avec cette femme engraissée à la malfbouffe. Comme il compte monter un espace virtuel peuplé d’escorts-girls au-dessus de son magasin de jouets, celle-ci multiplie les scènes de ménage.
Kris, The Slave appartient à la communauté des goréens adeptes des rapports maîtres/esclaves. On l’observe travestir son avatar avant d’expliquer qu’il est soumis à un motard, membre d’un gang, un gars ventru, chevelu et gentil, qui ressemble au Père-Noël. Mais particulièrement strict. Mon maître a sous ses ordres un nombre impressionnant d’esclaves. Je ne sais pas comment il fait pour s’occuper de tous ces gens. The Slave, lui- même, est le maître de trois filles et de deux animaux domestiques, explique-t-il. La photo d’une de ses esclaves apparaît sur son écran. C’est moi qui contrôle sa vie sexuelle dans la vie et dans Second Life. Encore une fois, les rapports s’installent dans le monde virtuel avant de contaminer ce qui se passe au-delà de l’écran, et voilà les joueurs qui parcourent des milliers de kilomètres pour reformer des rapports maîtres/ esclaves réels. Il espère emménager rapidement avec ses trois filles pour fonder une famille, dès qu’il en aura les moyens.
Benjamin, The Reverend est subventionné par l’église de sa région. Aidé de sa femme, il est rentré sur SL pour lutter contre le pêché. Il y a des sex shop et des bordels sur Second Life, alors il fallait un endroit pour les sauver. J’ai offert une importante somme d’argent à une prostituée virtuelle pour qu’elle m’accompagne. Elle a pris l’argent et m’a suivi. On visite une église en 3D à l’intérieur de laquelle traînent quelques curieux entre deux bancs de messe. Parmi eux, un avatar a revêtu la tenue de Superman.
Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furries existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat ! On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent…
Le documentaire se termine par Burning Man, cette fête païenne immense qui a lieu tous les ans dans le Nevada où se retrouvent artistes et technophiles en tout genre, des surdoués de la Silicon Valley aux communautés les plus extravagantes venues communier ensemble dans cette utopie temporaire et renouvelable. Un vieux baroudeur à l’origine de cet événement devenu phénomène de masse nous parle de notre avenir. Dans quelques années, on portera des lunettes qui permettront de vivre en continu dans SL en parallèle à la vie « réelle ». On sera dédoublé en permanence. Notre avatar deviendra à son tour « réel » et se baladera à Burning Man, alors qu’on sera à des milliers de kilomètres de là. Si notre avatar dépose un objet par terre, un homme ou un autre avatar « réel » sera en mesure de le récupérer.
A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ».

Le jeu : l’imprédictibilité dynamique et la persistance comme principes
Second Life partage des traits communs avec des jeux tels que World of Warcraft, où des communautés émergent à partir des groupes qui se constituent autour d’une aventure commune, mais il propose une expérimentation d’un autre type où la question des identifications dépasse de loin celle d’un jeu de rôle. Il ne s’agit plus de jouer un rôle, mais d’inventer des identités en devenir permanent.
Contrairement aux autres MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs), Second Life (SL) ne propose pas de quête ou d’objectif, il n’y a rien à gagner.
L’article de Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde (1), en fait une description minutieuse et colorée :
« Rien n’est bâti à l’avance et aucune règle n’est prédéfinie. »
« C’est un monde ouvert, entièrement fabriqué par ses utilisateurs, grâce aux outils de modélisation 3D mis à leur disposition. On y vient pour « maçonner », s’acheter un bout de terrain, faire des rencontres et discuter, gagner de l’argent ou simplement s’amuser. Second Life est un univers de bâtisseurs au développement infini et imprévisible, boosté par la créativité individuelle et le travail collaboratif, résume le webphotographe Marco Cadioli, qui immortalise les mondes virtuels. »

« Cette imprédictibilité dynamique, c’est précisément ce qui fait tout le sel de Second Life. Du coup, le point de vue que l’on adopte, catastrophiste ou optimiste, détermine largement ce qu’on en raconte : d’un côté, la duplication aseptisée du cauchemar américain ; de l’autre, l’idée du laboratoire expérimental inventant une socialisation au jour le jour. »
Le jeu a également la propriété d’être persistant, ce qui signifie que le monde ne disparaît pas dès que le joueur se déconnecte. Les autres joueurs continuent à le faire vivre et évoluer.
Si aujourd’hui Second Life risque de s’écrouler en raison d’une période de croissance exponentielle, alors qu’en réalité 90% des joueurs n’ont joué qu’une seule fois et restent inactifs, il est peut-être la préfiguration de nouvelles formes de devenir.

Des naufragés du quotidien aux super-consommateurs virtuels
Les lieux de vie décrits semblent la plupart du temps plus irréels que le jeu lui-même. De vastes zones pavillonnaires avec des routes interminables. Une séquence du documentaire l’illustre particulièrement bien, alors qu’on découvre quatre goréens assis dans l’herbe, venus parler de leurs expériences SM sur Second Life. Tout à coup, le plan s’élargit, et on s’aperçoit qu’ils ne sont pas au milieu d’un espace vert, mais sur le terre-plein d’un parking géant entouré d’enseignes de supermarché. Quant à la décoration des maisons, elle est quasi inexistante, un ordinateur ronronne, des objets kitsch parsèment la pièce, ou des peluches sur un canapé. Les habitats et les extérieurs filmés tout au long du documentaire donnent un sentiment de désolation. De vastes zones que l’on traverse en voiture, où chacun vit reclus dans son pavillon, sans vie sociale. Une résonance avec l’immense école labyrinthe déshumanisé d’Elephant de Gus Van Sant.
Ces joueurs d’un genre nouveau semblent venir d’un même désert urbain ou pavillonnaire.
Second Life accueille pourtant une population variée au-delà des classes sociales, et de nombreuses entreprises ont également déployé leur « succursale » dans le jeu. Pourtant le documentaire se focalise sur des mondes plus marginaux qui développent des pratiques peut-être plus intéressantes qu’une simple reproduction de l’existant dans l’espace virtuel. En effet, dans ces univers décomposés, les possibilités du jeu sont investies de façon beaucoup plus poussée, ce qui donne lieu à la création de véritables modes d’existences.
Parmi les caractéristiques des personnes suivies, on retrouve souvent une situation d’isolement, j’ai été beaucoup seul dans ma vie, raconte The Slave, et un décalage infranchissable entre l’American Way of Life version 2010 et leur possibilité de le réaliser. Dans Second Life, je suis accro au shopping, ce qui est impossible dans ma vraie vie. Là, c’est la première fois que je me suis fait refaire les seins, dit une joueuse.
Second Life reproduirait les pratiques de consommation en les démultipliant, plus de sexe, plus de shopping. Les joueurs semblent alors se rabattre sur la réplique virtuelle des univers symboliques dans lesquels ils baignent déjà. Ces espaces répondraient-ils de façon simple et immédiate aux désirs conformistes de ces naufragés du « réel » ?
Et comment les joueurs peuvent-ils passer autant de temps dans cette foire aux illusions ? C’est la première interrogation qui fascine le spectateur. La puissance de capture de Second Life renvoie à la question de l’investissement psychique. Quel est donc ce réel auxquels les spectateurs essayent encore de s’accrocher ? La puissance imaginaire d’un objet ou d’un univers dit « réel » aurait-elle un privilège sur sa reproduction virtuelle, à partir du moment où l’investissement psychique ne dépend pas de la consistance physique d’une représentation ? Il existe d’irréductibles acheteurs de CD qui veulent tenir entre leurs mains le support de la musique qu’ils écoutent, les fichiers mp3 représentant pour eux une déperdition de réel. Espèce nostalgique en voie de disparition…
D’autant plus que l’avatar permet d’investir une nouvelle image de son corps, de peaufiner son idéal du moi. Ajouter à cela, les pratiques qui reproduisent le réel, se rencontrer, faire l’amour, acheter un terrain, spéculer, faire des transactions avec d’autres joueurs…
Dans l’article Persistant Suburbs (2), Alain Della Negra et Kaori Kinoshita proposent un séquencier préparatoire à leur documentaire. « Séquence 9. Intérieur jour – Appartement de John Il s’inquiète du peu de revenus de Vanessa. Cessant de sourire, elle lui reproche d’avoir fait un mauvais investissement avec ses machines à sous, qu’il a payées plus de 6000 Linden dollars. Ils parlent de l’île qu’ils ont achetée 1000 Linden dollars. »
Le Linden est une devise réelle, échangeable avec le dollar. Les coordonnées du monde « réel » tissent les subjectivités des joueurs qui se mettent à reproduire au rabais des actions qu’ils n’auraient pas eu la possibilité de réaliser de l’autre côté de l’écran. La frustration de ces citoyens de seconde zone pourrait entraîner la création d’agencements politiques qui leur permettent de retrouver un lien social avec du sens, d’autres valeurs, mais curieusement, cette possibilité ne vient même plus à l’esprit. La question politique abordée sous cette forme semble devenue inexistante ou archaïque, la décomposition du décor et des modes d’existence ayant balayé ces imaginaires.
Ou alors, il s’agira de militants et d’artistes qui poursuivront leurs luttes en les reconduisant sur SL sous des formes nouvelles ou par des expérimentations étonnantes (3). « Second Life étant le théâtre de multiples rassemblements publics anti-G8, pour le Darfour et contre la pédophilie (en vrac), Frankie Antonioni loue des manifestants à des groupes, quels qu’ils soient et quelle que soit la cause qu’ils défendent… »
« Des groupes comme la Second Life Liberation Army (SLLA), qui critique la dérive autoritariste et exige des droits pour les avatars, s’emploient à poser des bombes contre des marques emblématiques. Des attaques d’un nouveau genre : elles sont graphiques et ne détruisent pas réellement le bâtiment, mais ralentissent ou plantent le serveur dans le meilleur des cas. »
« La région virtuelle de Neufreistadt cherche par exemple à implémenter de nouvelles formes démocratiques à l’intérieur de Second Life. Outre son charmant look de village bavarois, son château, son église et son Bier Garten souvent noyés dans la brume, la région s’est dotée d’une constitution, d’un gouvernement, d’une assemblée représentative élue, de lois et d’une institution judiciaire. Neufreistadt est partie prenante d’un laboratoire politique plus vaste, la Confederation of Democratic Simulators (Confédération des simulateurs démocratiques), regroupant plusieurs outils de simulation où les citoyens participent au gouvernement et influencent l’évolution de leur ville par le biais d’élections. »
Pour la plupart des autres joueurs, le monde de la super consommation ne présente pas d’alternative, quitte à acheter cent mille fois moins cher un ersatz virtuel de ce qui n’est accessible qu’aux plus fortunés. Une maison de rêve sur une île déserte, une chirurgie esthétique virtuelle, il n’y a plus de limite à leur désir reterritorialisé dans le cyberespace.

Du détachement du corps aux identités fluctuantes en devenir
Ceci dit, il subsisterait une différence majeure entre une vie dite « réelle » et un jeu en réseau. C’est le détachement du corps. Ce n’est plus un corps qui vit et jouit directement, mais un corps qui vit et jouit au travers d’un avatar. C’est désormais dans l’image de l’avatar qu’on se reconnaît, c’est l’avatar qui consomme, s’habille et baise.
Il existe des pods qui permettent de donner une extension sensitive aux corps, et sans doute qu’à terme, un corps sera en mesure de vivre à l’identique ce que vivra son avatar, jusqu’à l’impression du mouvement. Comment le dit « réel » pourra-t-il lutter contre ces sensations intensifiées où la jouissance de notre corps pourra toujours repousser les limites, d’autant plus qu’il éprouvera non seulement les mêmes sensations que dans le dit « réel », mais qu’on lui fera également vivre des sensations inédites ?
Imaginons une multitude de corps isolés, recouverts de pods et connectés ensemble en réseaux. Le fantasme de Matrix n’est plus aussi invraisemblable. Le film Avatar, avec cet humain en chaise roulante qui se trouve propulsé dans un corps plus puissant, plus beau, plus intense et branché en réseau cybernétique à la planète Pandora est un autre symptôme de cette prémonition.
Cependant d’après le film documentaire, la fuite dans la matrice est une lecture dépassée. Le jeu entraîne la rencontre des corps quitte à reproduire les mêmes règles. Plutôt que de vivre derrière un écran, l’aller-retour avec le réel est permanent, faisant même déchoir cette notion.
Si Facebook transforme le sujet en produit de catalogue en le décomposant en un agrégat d’informations identitaires liées à la chaîne des relations que constituent son réseau social, Second life offre la possibilité de vivre d’autres vies en s’appropriant des Mois étranges et fluctuants.
En effet, bien que SL reproduise en partie notre univers, les joueurs, eux, ne sont pas leurs propres répliques, et au-delà de leurs Mois idéaux rêvés, les coordonnées identificatoires se déterritorialisent pour donner corps à des possibilités de vies inédites. Devenir un esclave ou un Moi animal, les communautés des goréens et des furries l’illustrent de façon frappante. Michael Stora, psychanalyste, témoigne de l’usage de Second Life dans son travail (4) :
 » – Mon second patient est marié, la quarantaine, trois enfants. Il a une vraie envie homosexuelle et même un fantasme de travestissement, mais n’a jamais osé passer à l’acte. Il a choisi un avatar de femme plutôt androgyne et s’est acheté un pénis escamotable, invisible sous ses vêtements… La dernière fois, il a rencontré un homme qui a très mal réagi lorsqu’il a découvert qu’il cachait un sexe d’homme sous son apparence féminine. Il a donc décidé de se créer un nouvel avatar, masculin cette fois-ci. Mon travail est de l’aider à faire un choix sexuel : s’il s’incarne en homme, peut-être ira-t-il dans le sens d’une homosexualité mieux vécue. Mais le fait de se simuler dans un premier temps comme une femme, objet de désir pour d’autres hommes, l’a aidé à assumer son désir homosexuel.
- Vous avez le projet de créer une île thérapeutique. Les avatars consulteraient-ils pour des problèmes liés à leur vraie vie ? Ne s’inventeraient-ils pas aussi des problèmes imaginaires ?
- Non, je n’y crois pas du tout. L’avatar représente une part obscure de soi, que l’on a refoulée ou réprimée, mais qui a toujours été là. Ce sont donc des personnes réelles qui viendraient consulter par le biais de leur avatar… »

Ici, bien au-delà du fantasme de travestissement tel qu’analysé par le psychanalyste, l’avatar devient la composante d’une personnalité en évolution qui lui permet d’expérimenter de façon douce, avant de vivre ces déplacements avec son propre corps.
Marcus, The Cat, explique à un jeune fur-curious qu’il a commencé par être escort, ce qu’il n’est plus. Concernant ses amours, il était l’animal domestique d’une joueuse avant qu’ils n’entretiennent un rapport amoureux et égalitaire.
A la fin de la projection, Elie During, philosophe, invité à commenter le documentaire explique qu’il ne s’agit pas de se refermer sur des identités nouvelles, mais de vivre des identités en devenir qui se recomposent au fil du temps, des identités qui seraient donc éclatées entre différents univers, des avatars que choisissent les joueurs, aux joueurs qui se déguisent en avatar, avec toutes les pratiques qu’ils reproduisent et modifient dans les espaces, réels et virtuels.
Mais les notions de réel et virtuel, en ce sens étroit perdent de leur pertinence, étant donné leur panachage dans la vie quotidienne. La mobilité des technologies qui nous accompagnent crée une multitude de dispositifs qui nous proposent depuis longtemps l’ubiquité permanente entre réel et virtuel ainsi que la multiplication de Mois co-existants. Certains pans de nos vies se déroulent en même temps que nos activités ordinaires, comme poursuivre une discussion par SMS ou répondre à ses mails tout en étant dans un autre contexte. Toutes ces habitudes acquises avec ces médias entre lesquels nous jonglons multiplient nos rapports à différents mondes ainsi que nos devenirs parallèles.
D’après l’artiste-architecte Stephan Doesinger (5), « l’architecture virtuelle ne se contente plus seulement de répliquer le monde réel. Dans Second Life, nous pénétrons dans un espace qui est plus qu’une simple métaphore de la réalité. C’est les deux à la fois, métaphore et réalité. Il semble que partout où l’espace physique et l’espace médiatique se croisent ou fusionnent, de nouveaux lieux émergent. Je les appelle « Bastard Spaces », espaces bâtards. Par exemple, lorsqu’on met le casque de son lecteur mp3 et qu’on se promène dans la ville, l’espace va changer radicalement selon que vous écoutiez Bach ou du thrash metal. Même l’espace public est un espace bâtard. Il est largement une construction médiatique. Un espace n’est plus un espace s’il n’est pas médiatisé. Le même constat vaut pour les gens, [...] vous n’existez plus en tant qu’être humain si vous ne vous médiatisez pas vous-même, via Youtube, Flickr, Myspace… Cela change notre manière de percevoir l’architecture réelle. »

De nouveaux modèles communautaires, rapports horizontaux et plurivers
Tout au long du documentaire, il apparaît que Second life permet non seulement de réaliser des désirs inaccessibles dans la vie de tous les jours, de réinventer son image, mais surtout de recomposer des liens. De véritables communautés se créent, se développent, prolifèrent, et repassent de l’autre côté de l’écran. Dans le documentaire, un joueur explique qu’il se lève à 4 heures du matin et se connecte avant de partir à son travail. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il trouve toujours un ami en ligne, sa communauté étant étendue sur plusieurs fuseaux horaires.
Par le réseau social, avec la multitude de joueurs interconnectés, chacun peut collaborer avec ses partenaires, pour construire son territoire en 3D par exemple, et il n’hésite plus à passer une partie de son temps dans un monde où ses compagnons séjournent autant que lui. L’effet de masse légitime l’espace virtuel et la pratique intensive du jeu. Les joueurs racontent fréquemment qu’ils communiquent mieux sur SL, libérés de leurs rôles sociaux, comme si le virtuel leur offrait la possibilité de tisser des relations plus réelles, tandis qu’elles seraient a contrario artificielles dans le réel.
La population des joueurs est bigarrée, loin des seuls geek qu’on se représente. Persistant Suburbs présente des portraits de joueurs allant de l’informaticien timide à la mère de famille, jusqu’à la business girl devenue créatrice de mode, etc. Les joueurs ne se rencontrant au départ que sous forme d’avatars, leurs nouvelles coordonnées balayent les repères classiques, disqualifiant les rapports verticaux. Dans ce modèle horizontal qui fonctionne par affinités, les notions d’adultes/adolescents, homme/femme, les catégories professionnelles sont remises à plat. Chez les goréens la morale familiale, sociale, religieuse, ou même républicaine, tous ces codes institutionnels massifs qui tissaient les comportements cèdent la place à des rapports personnels purs où il ne reste plus qu’à commander ou obéir, et à protéger et être protégé.
A la recherche d’un Moi animal, les furries ont un imaginaire imprégné de références à Walt Disney et à la science-fiction, un monde peuplé d’animaux anthropomorphes. Il existe un art furries, un langage furries. On peut néanmoins s’interroger sur la valeur de ces modes d’existences. Quel envoûtement étrange de vivre et de penser comme un « chat anthropomorphe » quel que soit le degré de sympathie qu’on éprouvait pour Tom et Jerry étant petit ?
Si l’on retrouve le même désir de communauté, il prend des formes différentes et multiples. SL n’est donc pas composé d’un univers, mais plutôt d’un plurivers, où des mondes coexistent les uns à côté des autres, sans forcément se rencontrer, à travers la même plate-forme technologique. Qu’il s’agisse de territoires ou d’identités, une sorte de fragmentation généralisée les éclate dans des co-existences parallèles.

Quelle analyse ?
Si l’on reprenait la thèse de l’Anti-OEdipe de Deleuze-Guattari, trois tendances concomitantes illustreraient un passage de seuil qui préparerait la création d’un nouveau corps plein, qui s’appellerait peut-être « éthique » (voire « cyber-éthique » ?), ou nouvel art des relations démultipliées au monde, à soi et aux autres. Il relèguerait le capital à une couche inférieure, de la même façon que le corps plein de la terre subsisterait derrière celui du despote, lui-même en retrait de celui du capital. En effet, la vitesse des lignes de fuite schizophréniques dépasserait désormais la capacité de recodage de l’axiomatique capitaliste, ce qui augurerait de nouveaux modes d’existence en dehors des mécanismes identificatoires connus.
Plutôt que d’approfondir un Moi interrogateur et psychologisant, il s’agirait désormais de mettre en œuvre une écosophie au sens de Guattari, c’est-à-dire envisager son existence en terme de rapports, à l’environnement, au socius, et aux productions de subjectivité. L’enjeu concernerait également le renouvellement de la question de la communauté repensée comme agencement collectif d’énonciation ou groupe sujet.
Pour la schizo-analyse, d’une part, la déterritorialisation qui chaotise les modes d’existence entraînerait l’exil de soi avec l’impossibilité d’adhérer au monde et d’autre part la construction d’identités narcissiques et tribales de plus en plus artificielles. La fragmentation de Mois en errance en dehors de coordonnées recodables résulte de la coexistence de ces tendances contradictoires. A partir de leurs durcissements et de leurs décompositions, des agencements d’un nouveau type commenceraient à poindre et capillariser.

L’exil de soi et du monde
Les processus de déterritorialisations entraînés par le capitalisme chaotisent les modes d’existence en multipliant les contradictions d’une société. Ces processus traversent tout le socius, n’épargnant aucune catégorie sociale, ni aucun recoin d’une planète globalisée.
Sang et Or de Jafar Panahi (qui date de 2003) décrit remarquablement l’exil de soi qui s’ensuit par une séquence qui met en scène la rencontre de deux individus venant de classes sociales opposées. Un ours mutique, livreur de pizzas, ancien combattant de la guerre Iran-Irak, sorte d’équivalent de De Niro dans Taxi Driver, absorbe toute la folie de Téhéran qu’il sillonne en mobylette. Il finira par se suicider après avoir braqué un bijoutier qui l’a poliment éconduit et humilié. Tout au long du film, il semble la proie d’une fatigue mentale, incapable de trouver une issue à sa condition misérable et aux nœuds psychiques qui l’entravent, aux contradictions dont il est le témoin : au nom de la loi islamique, la police traque sournoisement la jeunesse dorée qui organise des fêtes tout en rêvant d’y participer ; par ailleurs, une bourgeoisie dominante dispose toujours de ses privilèges, alors que la révolution aurait du les abolir ; au hasard d’une livraison, le client s’avère être son ancien commandant durant la guerre, homme désormais établi qui le reconnaît et lui dit avec émotion « Tu étais un juste », avant de lui donner une somme d’argent conséquente, nouvelle humiliation. Quelques séquences avant le dénouement, le livreur taciturne apportera des pizzas à un fils de famille tout juste rentré des Etats-Unis où il poursuivait ses études et qui habite le triplex à vue panoramique de ses parents. Ce jeune homme supplie le livreur de rester l’écouter car deux jeunes femmes viennent de quitter son appartement et d’annuler la soirée, en s’appuyant sur un prétexte tellement tordu qu’il déclenche chez leur hôte une crise de panique. Incapable de comprendre ce monde qu’il a quitté trop longtemps, et imprégné d’autres codes, il n’arrive plus à adhérer à son territoire d’origine. Le livreur l’observe imperturbable, en mangeant les pizzas, et sa propre déconfiture continue à creuser ses sillons dans son cerveau en vrac.

Narcissisme et virtuosité
Deux films colorés et ludiques sortis au même moment (fin 2010) sur le thème des amours de jeunes adultes illustreraient les deux autres tendances.
Les Amours imaginaires du virtuose Xavier Dolan raconte l’histoire d’un jeune homme et de son amie qui tombent amoureux du même garçon, étrange amour pour un garçon manipulateur pour qui le monde ne semble tourner qu’autour de son nombril. Ces dandys à l’apparence très sophistiquée où se mêlent créativité et narcissisme, offrent une image d’eux-mêmes tout en façade qui semble déterminer leur valeur d’échange, proportionnelle à leur vide intérieur. C’est un monde identificatoire et tribal, caricature poussée à saturation dans le film, qui durcit des codes autour de la marchandise. D’où la tension entre les personnages qui dégagent une puissance narcissique et spectaculaire au sens de Debord.
Très fortement imprégné de pop-art, le film multiplie les poses ténébreuses et acidulées, accompagnées de tout un jeu de références, retournant l’humour mélancolique de Warhol sur la marchandise en art fétichisé marchand. Les Mois semblent s’être intensifiés dans des images de plus en plus tendues où la haine perce à travers les sarcasmes. Fantasmes de Mois blessés qui s’affrontent dans un univers étouffant où il ne se passe rien, où des énoncés creux tournent en vase clos. Tribus artificielles aux clichés surinvestis, quitte à les faire chatoyer par une créativité toujours plus grande, avec des personnages qui semblent tous cacher la même faille. Peut-être le Moi ne renvoie qu’à lui-même, fantasme de souveraineté renforcé par l’angoisse de sa désintégration. Leurs codes sont défaits, et ils s’y accrochent encore en les durcissant. Dans le fond, ils savent qu’ils sont composés de choses mortes et font semblant d’être encore vivants.
« Là où les codes sont défaits, l’instinct de mort s’empare de l’appareil répressif, et se met à diriger la circulation de la libido. Axiomatique mortuaire. On peut croire alors à des désirs libérés, mais qui, comme des cadavres, se nourrissent d’images. On ne désire pas la mort ; mais ce qu’on désire est mort, déjà mort : des images. » (6)

La reterritorialisation des Mois et l’éclatement des catégories
Kaboom, le film déjanté de Gregg Araki, trace à l’inverse le devenir schizo et humoristique d’un étudiant dans un monde qui se délite. Bi-sexuel, il couche allègrement avec garçons et filles quand les personnages ombrageux et névrosés des Amours imaginaires se contentent de fantasmer leur désir impossible.
Au fil des apparitions fantastiques, le vertige fera peu à peu faire perdre pied au héros, son Moi, en prise avec l’angoisse, sera de plus en plus contaminé par la bizarrerie, et au final, personne ne se révèlera celui qu’il est vraiment. Dans Kaboom, les personnages frisent également la caricature, mais sans gravité ni sérieux, à l’inverse d’un durcissement. Il va s’avérer que la réalité n’est qu’un jeu de rôle où chacun fait semblant d’occuper une place en conformité avec son environnement, comme celle d’être étudiant. Or, derrière ces apparences se cache un autre jeu où se trame un affrontement bizarre entre deux camps : une secte animale maléfique qui met le monde en péril, et le camp de ceux qui luttent contre ce danger. Intrigue délirante, mais tout semble acceptable tant le jeu des identités est devenu loufoque et secondaire, tant les codes de la vie étudiante américaine, à force d’être rabâchés par le cinéma, semblent usés, ouvrant la voie aux déterritorialisations les plus extravagantes.
En revenant au film documentaire The Cat, The Reverend and The Slave, avec toute sa ménagerie fantastique, il pulvérise lui aussi les catégories homme/femme, humain/animal, entraînant un jeu combinatoire schizophrénique où les modèles se déterritorialisent et se reterritorialisent sans fin.
Peut-on vraiment songer au concept de devenir animal de Deleuze-Guattari en voyant ces furries à la recherche de leur moi profond ? Derrière toutes ces déterritorialisations, l’axiomatique capitaliste tourne toujours à plein régime, et il reste toujours un fond de revendication identitaire. Mais une sorte d’humour insensé la ridiculise en inventant des catégories nouvelles qui la transforment en bouffonnerie. Vous voulez de l’identité ? Très bien, je suis un chat ! affirme Marcus… Et vous ?
« Foucault annonçait en ce sens un âge où la folie disparaîtrait, non pas seulement parce qu’elle serait versée dans l’espace contrôlé des maladies mentales (« grands aquariums tièdes »), mais au contraire parce que la limite extérieure qu’elle désigne serait franchie par d’autres flux échappant de toutes parts au contrôle, et nous entraînant (Michel Foucault, « La Folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, mai 1964 (« Tout ce que nous éprouvons aujourd’hui sur le mode de la limite, ou de l’étrangeté, ou de l’insupportable, aura rejoint la sérénité du positif… »). On doit donc dire qu’on n’ira jamais assez loin dans le sens de la dé-territorialisation : vous n’avez encore rien vu, processus irréversible. Et quand nous considérons ce qu’il y a de profondément artificiel dans les re-territorialisations perverses, mais aussi dans les re-territorialisations psychotiques hospitalières, ou bien névrotiques familiales, nous nous écrions : encore plus de perversion ! encore plus d’artifice ! jusqu’à ce que la terre devienne tellement artificielle que le mouvement de déterritorialisation crée nécessairement par lui-même une nouvelle terre. » (7)
Le héros de Kaboom s’angoisse devant l’immixtion du fantastique et annonce le basculement de l’ordre ordinaire : « L’étrange est devenu la règle ». La folie vient désormais du dehors. Les pouvoirs ex-humains des personnages, dopés par la technologie et devenus sorciers, leurs yeux qui s’éclairent d’un devenir animal hypnotisent et capturent, abolissent le monde de la représentation et de l’échange symbolique. Un délire humoristique emporte alors le récit, avec en toile de fond ce chef de la horde, gourou d’une secte de pauvres types masqués en animaux, à l’instar des furries, mais beaucoup plus inquiétants, et se livrant à des sacrifices humains. Dionysos avec son humour noir délite les dernières structures du monde. Et ce Chef de la horde, expert en manipulation des masses après un doctorat en psychologie, représentatif d’une société de perversion, déguisé en demi-dieu grec (ou empereur romain ?) ridicule et sinistre, n’a plus qu’une seule perspective : couronner son fils pour qu’il prenne sa relève, ou alors il concrétisera cette jouissance déchaînée qui semble emporter le monde dans un tourbillon, en appuyant sur un gros bouton rouge qui fera sauter la planète dans un déferlement atomique. Contre ce père inconnu qui veut en faire son successeur, le fils prendra le parti de ses amis ligotés, venant du camp adverse. Contradiction entre un père tout-puissant et jouisseur qui recherche son fils pour en faire un Super Moi à son image, et ce fils qui ne s’envisage que dans son rapport aux autres et se révolte.

Les énoncés collectifs qui émergent
Dans nos cultures classiques, nos Mois étaient solidement liés à des repères structuraux. Le capitalisme accélère la déterritorialisation des identités et les rend plus fragiles. Comme symptôme, des subjectivités hyper narcissiques qui mêlent fluidité et durcissement, archaïsme et sophistication, de plus en plus volatiles, rapides, mobiles, tout en déployant des ressources de créativité inouïes dans un packaging et un marketing de soi où l’identité se fige dans son spectacle, dernière conquête de la marchandise.
Ailleurs, des mondes décomposés où les ego en lambeaux se mettent à inventer des modes d’existence d’un nouveau type, qui déterritorialisent « le souci de soi ». Certainement encore trop faibles et trop pauvres, ces communautés augureraient cependant de nouvelles formes de devenir.
En parallèle, des énoncés collectifs émergent où le souci éthique semblerait privilégié sur l’intérêt du capital, quel que soit le niveau de mauvaise conscience et de compromission qu’ils recèlent. Nous apprenons à faire des pas de côté. Ces énoncés collectifs se multiplient et contaminent peu à peu le socius. Nos masques nous permettent de nous lier à plusieurs mondes où nous nous dédoublons, nous jouons double jeu, nous apprenons à circuler en nous multipliant. Dans le monde des masques, les Mois composés fragmentés dansent.
D’autres images, d’autres montages, une multitude de vies alternatives montent et font entendre leur grondement. La révolution n’a-t-elle pas déjà eu lieu ? Ne se produit-elle pas chaque jour des millions de fois sous des formes encore inconnues ?
Elias Jabre
Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / 2011
Publié dans Chimères n°75 Devenir-Hybride, à paraître en septembre
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1 Disponible sur Poptronics :
http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
2 Alain Della Negra et Kaori Persistant suburbs, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
3 Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_Chap1- SL-Un-Monde-possible.pdf
4 Michael Stora, Michael Stora, Psy sur Second Life, 31/07/2007, http://psychanalyse.blogspot.com/2007/07/michael-stora-psy-sur-second-life.html
5 Stephan Doesinger, l’Architecture virtuelle ne se contente plus de répliquer le réel, septembre 2007, http://www.ecrans.fr/L-architecture-virtuelle-ne-se,2063.html
6 Gilles Deleuze et Félix Guattari, l’Anti-OEdipe, Paris, Editions de Minuit, 1972, p. 404. 7 Ibid., p. 383.

Subjectivité et Postmodernité / Philippe Coutant

La subjectivité transformée
Le désubjectivation dont nous parlons n’est pas celle étudiée par Agamben. Celui-ci cherche à savoir ce qui reste d’Auschwitz. La subjectivation qu’il aborde est celle du camp nazi. Le processus est brutal, il vise la mort et à effacer l’humain corporellement et mentalement.
Auschwitz est :
« Un lieu où l’état d’exception coïncide parfaitement avec la règle, où la situation extrême devient le paradigme même du quotidien ».
D’où sa conclusion :
« La thèse résumant la leçon d’Auschwitz : l’homme est celui qui peut survivre à l’homme. »
Les SS cherchaient à détruire l’humain dans l’homme. Les témoignages de Robert Antelme et de Primo Levi concordent sur ce point : l’un nomme son livre l’Espèce humaine et l’autre Si c’est un homme. Dans les deux cas, l’enjeu est bien l’atteinte à l’humanité par la désubjectivation physique et culturelle.
La désubjectivation que nous souhaitons étudier est celle d’aujourd’hui. Elle ne vise pas la destruction d’une partie de l’humanité, mais l’instrumentalisation des humains. C’est une version douce de la désubjectivation. Elle est essentiellement mentale. Sons sens est proche de l’aliénation. Elle est basée sur une illusion, parce que, bien que soumis à une désubjectivation et une resubjectivation pour les rendre compatibles avec le fonctionnement du capitalisme postmoderne, les humains continuent de se croire libre et d’agir comme s’ils décidaient de leurs actes de façon délibérée. Cette désubjectivation est donc complexe, parce qu’elle semble laisser intactes les capacités de subjectivation des humains, mais en réalité ils deviennent conformes aux attentes du système et se comportent exactement comme il faut pour que les marchandises et le spectacle continuent de régner en maîtres dans notre monde.
Nous sommes assez loin de la désubjectivation d’Auschwitz, mais il s’agit bien là aussi d’une contruction de la subjectivité, qui commence par une désubjectivation et continue par une resubjectivation qui nous transforme en membres actifs du capitalisme. Même si nous sommes rétifs à ce processus, il s’impose à nous, puisque nous n’avons aucune possibilité de vivre autrement. Tout en étant résignés et virtuellement contre le système, nous devons nous comporter en bons serviteurs du capitalisme postmoderne. De fait, nous le sommes, parce que ce système prend toute la vie, c’est une biopolitique très efficace.

1 Au niveau de la société

a / Dans le domaine du travail
Au niveau sociétal, le premier domaine, où la subjectivité est modifiée, est celui du travail. Quand on pense au travail et à ses difficultés, très souvent nous nous réfèrons au travail à la chaîne et à son lot de contraintes. Le corps doit suivre le rythme, les cadences sont quafifiées d’infernales, les horaires de travail en équipes en trois huit demandent une adaptation permanente. Le côté répétitif semble une contrainte qui use la personne et broie le sujet, qui tend à devenir un appendice de la machine et à n’être plus qu’un moyen.
La postmodernité a encore ses usines, souvent elles sont délocalisées dans les pays du Sud. Les salariés de nos pays sont de plus en plus employés dans les services. Il y a déjà quelques années, nous avons commencé à entendre parler de cercles de qualité, d’organisation polyvalente pour de meilleurs conditions de travail. Dans le toyotisme, par exemple, il est question de prise en considération de l’avis des salariés rebaptisés opérateurs : ceux-ci participent au diagnostic des problèmes et à leur résolution. Il s’agit de mettre en oeuvre un principe d’amélioration continue du système, dynamique interne qui intègre tous les acteurs concernés, de l’ouvrier à l’ingénieur.
Si l’homme n’est plus seulement un moyen dans le cadre du travail, ceci peut sembler une évolution positive. Mais, il est nécessaire d’étudier le phénomène de plus près. En 1999, paraît le livre intitulé le Nouvel esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le titre de cet ouvrage fait écho au livre de Max Weber l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme paru en 1904 et en 1905 en Allemagne et traduit en français en 1964. Le thème central du livre est celui de l’intégration des critiques dans le cadre des mutations du capitalisme.
Selon ces auteurs, il existe deux types de critiques, la critique sociale et la critique artiste :
- Le capitalisme est source de misère et d’inégalités ;
- Le capitalisme est source d’opportunisme et d’égoïsme, il est destructeur des liens sociaux et des solidarités communautaires ;
- Le capitalisme est source de désenchantement et d’inauthenticité ;
- Le capitalisme est source d’oppression, en tant qu’il s’oppose à la liberté, à l’autonomie et à la créativité des êtres humains.
La critique sociale a plutôt été portée par les syndicats et les courants politiques comme le socialisme et le communisme. Quant à la critique artiste, elle est rattachée à la révolte de Mai 1968 et aux diverses avant-gardes artistiques. Mais, il peut être difficile de séparer les deux, parce que les courants radicaux, dont les anarchistes, critiquent le capitalisme des deux points de vue à la fois, c’est-à-dire qu’ils luttent en même temps contre l’exploitation économique, la domination et l’oppression des individus et leurs conséquences.
Eve Chiapello et Luc Boltanski, pour comprendre le nouvel esprit du capitalisme, sont partis d’une analyse du discours managérial et non pas du discours économique ou libéral. Ils proposent une modélisation des types d’autorité dans l’entreprise :
- L’autorité familiale, patriarcale et marchande est issue du modèle domestique. Celui-ci est remis en cause dès les années cinquante du vingtième siècle.
- L’autorité de type rationnel et industriel, elle est portée par les ingénieurs et les cadres des années soixante qui parlaient déjà de projet. C’était une façon de donner de l’autonomie aux cadres en gardant le contrôle sur les finalités. C’était un pouvoir basé officiellement sur la rationalité technique et scientifique.
- L’autorité contemporaine du monde « connexionniste », où les leaders sont hyper-mobiles, capables de gérer des équipes composites, de mobiliser les émotions, de travailler en réseau, etc… Un monde où la communication, la rapidité, la souplesse, la réactivité sont la règle.
Ils emploient la notion de « cité » pour nommer ces trois types de fonctionnement social et de commandement. La description faite des « grands », ce que le sens commun nomme « les chefs », dans la cité nommée « cité par projet » est intéressante au regard de l’étude de la postmodernité. Nous nous apercevons vite qu’il s’agit d’une description du monde postmoderne : transversalité, réseaux, connexions, autonomie, ouverture d’esprit, tolérance, souplesse mentale, enthousiasme, motivation, inventivité, modèles ouverts, gestion de la multiplicité, importance des émotions, etc.
Le contrôle mental et l’individualisation sont devenus des éléments importants pour la domination capitaliste. La prise en compte des critiques du pouvoir, issues des années soixante-dix du siècle dernier, a permis de transformer le contrôle extérieur sur les personnes salariées en un auto-contrôle avec les notions de projets et d’objectifs. Les dirigeants diminuent les pyramides hiérarchiques et ils transfèrent la responsabilité et l’évaluation aux salariés eux-mêmes, l’entreprise y gagne en coûts et en performances.
L’implication subjective est au centre de ces nouvelles modalités de pouvoir. La différence entre travail et non-travail s’estompe, les activités associatives ou de loisirs peuvent être un atout important pour les cadres. Il faut être capable de rebondir, d’avoir le sens de l’humanité, du feeling et l’intelligence des émotions pour diriger. Il faut être capable de tirer parti de tout et ce dans toutes les situations. Le « tout se vaut ! », hormis la différence des places, est le présupposé général de cette idéologie. Nomadisme et adaptabilité sont des concepts parfaitement intégrés au système managérial.
Ce livre montre comment le capitalisme a su intégrer ce que Chiapello et Boltanski appellent « la critique artiste », comment il y a eu un transfert de compétence du gauchisme au management après les années soixante-huit, et comment la critique du pouvoir que l’on trouve chez Foucault, Deleuze et Guattari a été utilisée pour mettre en oeuvre une nouvelle façon de dominer. D’autre part, cette démarche permet de penser le changement en sociologie de façon originale. Chiapello et Boltanski décrivent également toutes sortes d’attaques contre le droit du travail, contre les protections sociales et comment s’opère une séparation du salariat entre les emplois stables et la galaxie précaire. Ce livre essaie d’expliquer comment le rapport de force s’est transformé à l’initiative du capitalisme lui-même. Les auteurs notent, à juste titre, qu’il n’y a pas de volonté centralisée dans le capitalisme, qu’il s’agit, dans la mutation étudiée ici, d’un ensemble de micro-déplacements. L’observation est juste, mais la conclusion peut engendrer discussion, puisqu’elle refuse de parler de la responsabilité du système. Nous maintenons que ce qui unit l’ensemble du système, c’est encore et toujours la nécessité de faire du profit et la reproduction du système lui-même, donc la reproduction de la domination capitaliste. Ce système reste un ensemble organisé autour de la domination et de l’exploitation, celles-ci prenant maintenant de multiples formes. Il n’y a ni centre ni volonté unique affichée publiquement, mais l’ensemble des acteurs favorables à se système se comportent pour que leurs profits se maintiennent ou augmentent et pour que leur domination continue. Les faits sont têtus.
Cette évolution, qui est nommée ici Nouvel esprit du capitalisme, accentue la pression sur les salariés, les managers transfèrent sur leurs épaules le facteur risque. Christophe Dejours a observé les conséquences de ce phénomène dans son livre Souffrance en France. Il constate que cette façon de diriger provoque beaucoup de souffrance au travail. C’est également le constat de Marie-France Hirigoyen dans son ouvrage Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien.
La notion d’autonomie présentée par le management est biaisée, elle passe sous silence le rapport inégal entre les parties concernées. Ce faisant, la domination, le rapport de violence réelle et symbolique lié au salariat, est occulté.
Ce livre nous explique comment le système capitaliste est capable de produire les conditions de possibilité de sa survie et de son renforcement. Ce système est capable de tout récupérer ou presque, ce qui fragilise les oppositions et les condamne très souvent à l’impuissance.
Nous pouvons conclure que ce nouvel esprit du capitalisme est l’esprit de la postmodernité. Luc Boltanski et Eve Chiapello n’emploient pas ce terme, pourtant leurs descriptions et leurs analyses ne parlent que de cela. Ils montrent comment la subjectivité est un élément important pour le capitalisme contemporain. De plus, cette analyse est centrée sur le changement dans le fonctionnement des entreprises. Le langage des managers est le point de départ de l’étude de ces deux auteurs. Ils confirment l’analyse de Lyotard sur les « jeux de langage » et le changement de période. La subjectivité est sollicitée par le système capitaliste. Le passage d’une société disciplinaire à une société dont la norme est l’autonomie est confirmée par Boltanski et Chiapello. L’analyse de Lyotard va bien dans ce sens. Les grands récits inclusifs et totalisants ont laissé la place à la responsabilité individuelle. La subjectivité n’a plus la même place ni les mêmes modalités de fonctionnement que pendant la modernité, dans la postmodernité elle est instrumentalisée par le capitalisme en vue d’une meilleure efficacité au travail.

b / La libido au service du marché
Le second domaine au niveau sociétal, où la subjectivité est modifiée, est celui de la consommation. Dans ce cadre, il s’agit de capter le désir pour vendre. L’influence du marketing et de la publicité est telle que, même si nous nous croyons libres, nous sommes sous influence. Sur ce point, nous nous appuierons sur les analyses de Bernard Stiegler.
Bernard Stiegler développe une démarche théorique qui propose une analyse de ce qu’il nomme « la catastrophe du sensible » et « la misère symbolique ». Il analyse notre société comme une nouvelle étape du capitalisme, lui aussi. Après la prolétarisation des ouvriers dans la production, il estime que maintenant nous sommes dans une nouvelle phase de prolétarisation qui concerne la consommation. Nous sommes devenus des prolétaires consommateurs, selon son analyse.
Dans son livre Aimer, s’aimer, nous aimer Bernard Stiegler explique que l’enjeu de notre temps est la maîtrise des consciences par les appareils culturels du capitalisme. L’amour, dont il est question ici, c’est d’abord l’amour de soi : le narcissisme, et en second lieu l’amour de la communauté humaine, le « nous » auquel nous appartenons.
Il propose une hypothèse pour comprendre l’articulation des deux sphères dans notre contexte. Le capitalisme, pour vendre ses marchandises matérielles et spectaculaires, a besoin d’influencer les comportements, sinon la transformation des produits en argent, la fin du cycle du capital, ne se réalise pas correctement et le circuit du capital ne fonctionne pas bien. La maîtrise du mental est nécessaire au capitalisme pour qu’il puisse faire des économies d’échelle. Les investissements en capital représentent des sommes très importantes, la baisse tendancielle du taux de profit impose d’augmenter le nombre des produits vendus pour faire du profit, parce que la part de profit réalisé sur chaque unité diminue. Par voie de conséquence, il faut intervenir sur la sphère des besoins et pour cela il existe un moyen très efficace : la captation du désir humain. Cette appropriation de la libido par le marketing et la publicité permet d’obtenir une synchronisation des comportements humains avec les productions des multinationales. Le marketing et la publicité vantent des objets et services en les faisant valoir comme la promesse d’une plus-value narcissique. Ils essaient de rabattre le désir sur le besoin avec l’espérance d’une assomption du sujet. C’est un leurre et une manipulation. Cette captation de l’énergie vitale modifie notre rapport à nous-même sur deux plans : celui de la subjectivité, le narcissisme étudié par la psychanalyse, et le plan collectif dans notre rapport à la communauté humaine, la cité des politiques, le « vivre ensemble » des philosophes, les phénomènes sociaux étudiés par les sociologues.
Pour essayer de maîtriser notre vision de l’espace-temps, les industries culturelles capitalistes nous proposent un monde imaginaire, qui tend à nous couper de nos fictions antérieures. Ces fictions nous sont nécessaires pour penser notre passé commun et surtout pour nous projeter dans l’avenir, pour nous construire sur le plan psychique et social. Cette maîtrise de l’espace-temps est visible dans la manière mise en oeuvre par les grands médias internationaux (télévision, journaux, Internet, campagnes de pub, images planétaires, …) pour nous fixer des rendez-vous réguliers et nous installer dans leur cadre mental qui découpe l’espace-temps de façon bien spécifique. Les événements culturels et sportifs ont cette fonction. Ils sont accompagnés de publicités ciblées et d’incitations à consommer.
Bernard Stiegler propose une analyse, où les industries culturelles utilisent la conscience comme une matière première pour induire des comportements de masse, pour nous installer dans la consommation. Pour créer des besoins, ces industries nous proposent des fantasmes, des fétiches, des identifications, des modèles, tout en nous laissant croire que nous sommes libres et que l’individualisme domine tout. Il dénonce ici une mystification à grande échelle : l’individualisme est réduit à l’égoïsme consumériste, tout en étant inclus dans un comportement de masse. Nous sommes devant les écrans presque toutes et tous en même temps, nous allons au supermarché aux mêmes heures, etc.…
Selon Stiegler, la marchandise et le spectacle sont alliés pour produire du « on », pas du « nous », qui est un assemblage de « je ». Cet ensemble de domination mentale provoque une perte au niveau du désir, des déceptions à répétition, du dégoût, de la souffrance, parce que l’horizon proposé est celui d’une jouissance limitée aux seuls produits marchands. Pour que le désir se déploie, il faut que notre subjectivité devienne ou tende à devenir un « je », que nous puissions nous inclure dans des fictions qui donnent du sens à notre passé et à notre avenir. La souffrance est celle de notre bain perpétuel dans une ambiance a-signifiante (Cornélius Castoriadis parlait, lui, de la montée de l’insignifiance). En contrôlant les consciences, le capitalisme provoque des perturbations sur le plan de l’individuation, parce que le narcissisme n’est utilisé que pour consommer et aimer dans le cadre assez limité de la marchandise et du spectacle. Bernard Stiegler pense que c’est l’origine de la catastrophe du sensible et de la misère symbolique dans laquelle nous sommes plongés. La crise du sens est un vide de sens. Il n’y a pas de réponse à la question existentielle, si ce n’est d’acheter, de consommer et d’être conforme aux modèles du spectacle marchand. C’est ainsi qu’il explique le geste meurtrier de Richard Durn. Celui-ci a justifié son crime en disant qu’il avait besoin de se sentir exister. Stiegler estime également, que ce dégoût et cette souffrance mentale sont à l’origine du vote d’extrême droite.
Bernard Stiegler nous propose donc une thèse qui s’appuie sur l’analyse de la persuasion de masse, il cite Vance Packard et Edward Bernays. Le premier a écrit à la fin des années cinquante un livre sur La persuasion clandestine et le second, le neveu de Sigmund Freud, a inventé, dans les années trente du vingtième siècle, le marketing en disant qu’il fallait faire en sorte :
« … que les gens désirent ce dont ils n’ont pas besoin et qu’ils aient besoin de ce qu’ils ne désirent pas ».
Packard disait en 1957 que :
« Des efforts soutenus sont produits, souvent avec au final de surprenants résultats, pour diriger nos habitudes inconscientes, nos décisions d’achats; et nos processus mentaux… Typiquement, ces efforts sont concentrés pour nous toucher sous le niveau de notre conscience ; ainsi les mobiles qui nous dirigent sont souvent, dans un sens, cachés. »
Aujourd’hui, tout cela se déploie ouvertement, plus rien n’est caché. On peut aussi penser aux analyses de Marcuse sur l’homme unidimensionnel, à la nuance près, qu’ici, ce n’est plus la répression qui est à la base du raisonnement, mais l’encouragement à la jouissance.
Stiegler reprend l’analyse d’Adorno et Horkheimer sur l’industrie culturelle. Ils estimaient que la notion de « culture de masse » signifiait la soumission de la culture au capitalisme. La théorie de l’industrialisation de la production culturelle a été développée dans leur livre La dialectique de la raison. Ils analysent la diffusion massive de la culture réalisée par les industries culturelles comme ce qui met en péril la véritable création artistique. Ils estiment que la liberté est une apparence trompeuse. Cette liberté cache des comportements de masse, où tout le monde fait la même chose en même temps tout en se croyant libre. Quand Stiegler parle de la « catastrophe du sensible » il pense explicitement à la télévision et en particulier aux chaînes commerciales comme TF1. La misère symbolique ce sont les centres commerciaux ou les sorties des grandes villes bordées de magasins.
D’autre part, l’insistance de Stiegler sur la captation de la libido est justifiée par l’exemple de Bernays. Celui-ci connaissait bien les travaux de son oncle : Sigmund Freud et il a su s’en servir pour inciter les femmes à fumer et accroître les ventes et les profits de l’industrie du tabac. C’est André Gorz qui rapporte ce fait dans son article La production du consommateur :
« Quand l’industrie du tabac approcha Bernays en lui demandant s’il voyait un moyen pour amener les femmes à fumer, Bernays releva sans hésiter le défi. La cigarette, expliqua-t-il, était un symbole phallique et les femmes se mettraient à fumer si elles voyaient dans la cigarette un moyen de s’émanciper symboliquement de la domination masculine. La presse fut prévenue qu’à l’occasion du grand défilé, à New York, de la fête nationale, un événement sensationnel allait se produire. Effectivement, au signal convenu, de jeunes élégantes, au nombre d’une vingtaine, tirèrent cigarettes et briquets de leur sac à main et allumèrent leurs symboliques freedom torches (« torches de la liberté »). La cigarette était devenue le symbole de l’émancipation féminine. Barnays – et l’industrie du tabac – avaient gagné. »
Tous ces éléments permettent à Bernard Stiegler de proposer une théorie sur la captation de la libido des sujets du capitalisme contemporain. Il confirme, lui aussi, l’hypothèse de Lyotard. La subjectivité est orientée et utilisée pour faciliter la consommation et la réalisation de la plus-value. Nous ne sommes plus dans la modernité, où le sujet pouvait se représenter conscient et volontaire. Le marketing et la publicité cherchent à modeler le sujet désirant pour qu’il devienne conforme aux attentes du capitalisme. Dans cette situation, le sujet n’est ni complètement conscient, ni aussi libre qu’il le croit, sa liberté est en partie illusoire. Le mécanisme de captation du désir peut fonctionner en nous laissant libre et ne pas détruire nos représentations sur nous-mêmes, l’essentiel c’est que nous soyons des consommateurs assidus. La publicité est une grande adepte des « coups » de langage, des jeux de mots, des détournements et elle nous insère dans ses filets pour nous guider vers l’achat. La haute idée de soi est toujours valorisée par la publicité. Narcisse ne se regarde plus dans miroir formé par l’eau de la source, mais dans les images de la publicité et du spectacle, il se projette dans les identifications proposées par le capitalisme.

2 La politique comme gestion

a / Le langage en politique
Le changement dans la subjectivité au niveau politique prend au moins deux formes : la politique réduite à la gestion et la parole médiatique qui recouvre les mutations du capitalisme.
La fin des idéologies n’en était pas une, l’idéologie continue de fonctionner. L’idéologie est indispensable à la domination politique et économique pour se donner une bonne image, elle est également nécessaire aux personnes dominées afin de supporter la domination et l’exploitation. La fin des idéologies était la fin des idéaux de changement de la société. Les grands desseins ont disparu, il ne reste que la gestion. La gestion s’appuie sur les experts et le discours de la science. La gestion est technique. Aux questions soulevées en politique, elle répond par des dispositifs techniques, des procédures, des lignes de crédit, des produits et du spectacle. La gestion évacue le contenu politique des luttes des sujets individuels et collectifs. Dans ce cadre, chaque question a une réponse, la délibération collective n’a plus de place. Le bien commun, la volonté générale ne sont plus l’objet de débats. La question de la légitimité des lois est réduite à la légalité. Au mieux, cela se traduit par le respect des procédures législatives, mais souvent ce sont des décrets et des circulaires, des réglements qui énoncent les procédures à respecter. Ces mesures sont appuyées sur un réseau d’évidences énoncées et diffusées dans les médias.
Cette mutation de la politique, qui remplace les discussions sur l’être ensemble par la gestion technique, est conjointe de la captation du débat public par les médias. La domination a pris un tour mental. La maîtrise de la langue est devenue un enjeu pour le maintien et la reproduction du capitalisme. Eric Hazan a appelé cela la LQR, la langue de la cinquième République, Lingua Quintæ Respublicae en latin en référence à la LTI – Lingua Tertii Imperii – de Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich.
Il y a eu une langue nazie. Les nazis ont inventé des mots pour servir leur propagande. Ils ont gagné aussi par la langue en changeant la valeur des mots, en transformant la langue allemande en moyen de domination. Klemperer a mis en évidence les possibilités d’asservir une langue, et donc la pensée elle-même. La maîtrise de la langue a permis la manipulation des masses. Eric Hazan démontre qu’il y a une langue du pouvoir, issue de la politique, de la publicité, de l’expertise économique et du journalisme. Une langue, qui se propage dans tous les domaines pour endormir le peuple, le rendre indifférent aux injustices et aux inégalités. Une langue, qui gomme toute velléité de rébellion et s’emploie à maintenir l’ordre. Une langue, qui sert le consensus au profit de la domination capitaliste actuelle. Il situe la naissance de cette langue aux alentours des années 60 du XXe siècle, elle se déploie massivement dans les années 80 – 90 de la fin du vingtième siècle.
Eric Hazan étudie la modification du sens des mots, le changement de la valeur des concepts et leur fréquence. Encore une fois, il n’y a pas de volonté centralisée, pas de décision unifiée dans ces transformations. Il situe l’origine de cette langue principalement chez les économistes, les publicitaires, les politiciens et les journalistes. C’est une sorte de lissage, un vernis sémantique pour cacher les réalités derrière des abstractions, une syntaxe privée d’articulations logiques, une utilisation d’hyperboles et d’euphémismes. L’hyperbole amplifie et l’euphémisme atténue et adoucit. Ici, la recherche de l’efficacité se fait aux dépens de la vraisemblance. Le message implicite est porté par la langue, les mots sont vidés de leur sens premier. Le discours peut n’avoir aucun sens, pourvu qu’il atteigne le but fixé : masquer le réel, entretenir le consensus. Sa critique rejoint celle de François Brune, qui dénonce la publicité comme l’idéologie de notre temps.
Hazan s’interroge sur les raisons du succès de cette langue. Il note que le contexte est celui de la concentration des médias aux mains de grands financiers, de grands patrons marchands d’armes ou entrepreneurs de travaux publics, les rois du béton et du goudron. Il relève également l’intérêt de toute une partie de la population : politiciens, journalistes, cadres, intellectuels, hauts fonctionnaires, etc. à voir se maintenir l’ordre sous-jacent à la LQR, l’ordre inégal et injuste du capitalisme contemporain. Il constate le caractère performatif de cette langue : l’énonciation de la phrase est l’exécution d’une action. Plus cette langue est parlée, plus les valeurs qu’elle défend ont tendance à se réaliser. Il est presque impossible de l’utiliser sans être imprégné du message.
Eric Hazan fait oeuvre de déconstruction en étudiant le résultat de cette LQR, en regardant les mots employés, les tournures de phrase, les procédés rhétoriques. Il remarque l’usage massif des euphémismes et se demande quelle est la fonction de l’euphémisme. Sa réponse : la LQR vise le consensus. Elle ne concerne pas les rares cyniques, qui s’expriment publiquement. C’est le langage commun qui est en cause. La LQR a fait disparaître les pauvres, qui sont devenus des « familles modestes ». Il n’y a plus d’oppresseurs ni d’exploiteurs parce qu’il n’y a plus d’opprimés ni d’exploités.
Les procédés de l’euphémisme ? Contournement, évitement, substitution, atténuation. Avec les euphémismes, il est possible de cacher une réalité, contourner un non-dit. Par exemple, le concept de « partenaires sociaux » remplace ceux de patrons, chefs d’entreprises, de bourgeois, de capitalistes. Ils sont alliés dans une lutte contre les salariés, mais, avec ce terme, les deux parties sont mises sur le même plan. Les dominants sont ainsi débarrassés de toutes visées agressives et dominatrices.
Eric Hazan note que de nombreux anglicismes sont utilisés, par exemple, la gouvernance. Au passage, la domination d’une classe sur d’autres classes a disparu. La LQR emploie la notion de catégorie sociale, plus neutre et apparemment plus objective. La gouvernance est fonctionnelle, elle positive, elle cherche des solutions à nos problèmes et nous maintient dans l’idée qu’il s’agit d’une question de gestion technique, où les experts savent ce qui est bon pour le peuple.
La LQR masque la réalité. Il faut assez fréquemment camoufler les contresens ou cacher le vide derrière les mots employés. C’est le cas du mot « réforme », qui recouvre en réalité une remise en cause d’avantages acquis, un recul social. Cela peut concerner aussi la mise à la trappe d’une réforme antérieure, qui gêne un peu la gestion ultra libérale du capitalisme.
Le terme crise est très souvent présent dans les discours politiciens ou médiatiques. Pourtant, il est question de problèmes chroniques, qui durent depuis longtemps et dont les origines sont liées au fonctionnement même du capitalisme actuel. L’emploi du mot crise laisse supposer un mal bref et aigu, dont la résolution peut être rapide, notamment dans le domaine médical.
La croissance est un mot magique, très important politiquement. Elle est scientifique et appuyée sur des analyses chiffrées, mais ces données sont incontrôlables. La croissance est censée résoudre tous nos maux. Pas de questions sur le type de croissance, ni pour qui, ni pourquoi il faut croître, ni sur le contenu de la production. Autre exemple, les « hauts » conseils, qui servent à rendre respectables les chiffres sacrés.
Le préfixe « post » donne l’illusion du mouvement, d’une évolution vers le progrès, alors que les problèmes demeurent. Ce suffixe efface le passé dérangeant. La colonisation évolue vers le post-colonial, l’ère industrielle et la lutte de la classe ouvrière tendent à disparaître au profit du règne du tertiaire, des services, du post-industriel.
Un autre ressort de la LQR est l’amplification rhétorique, l’hyperbole. Il faut utiliser des mots porteurs d’un sens très fort, pour dramatiser la situation. Pour les critiques d’art, l’emphase est régulière. Pour le sport, il faut toujours amplifier la nature de l’événement et en valoriser le caractère exceptionnel. Eric Hazan note également que la présence du vocabulaire militaire s’accentue : feuille de route, mobilisation, intervention sur zone, fenêtre de tir, prise en otage des usagers, « la situation est sous contrôle », etc.
L’auteur se pose la question de savoir si nous ne sommes pas face à un renversement de la dénégation freudienne. La dénégation freudienne existe lorsque nous refoulons ce que nous avons en nous, ce qui nous pose problème, la violence par exemple, ou des désirs inavouables. Pour la LQR, la dénégation c’est se prévaloir de ce qu’on n’a pas. Par exemple, il est question de la transparence, des choix judicieux des élites, de la diversité, du dialogue social, de la concertation, etc. de toutes ces choses positives que l’on aimerait bien voir exister. Nos dominants affirment la solidarité haut et fort, mais sans aucun acte.
La LQR utilise l’essorage sémantique. Certains mots perdent leur sens initial pour être dévalués, devenir creux, sans consistances. Il en est ainsi du vocabulaire de la révolution française avec « république », « démocratie », « droits de l’homme ». Le mot « social » est devenu une coquille vide. Idem pour la « modernité ». C’est, selon le moment, un idéal inaccessible aux barbares non occidentaux, ou un repoussoir à combattre au nom des valeurs perdues. Par contre, la notion de modernisation fait fureur en tant que processus présenté comme inéluctable et allant toujours dans le sens du progrès.
La LQR c’est une ambiance, c’est l’esprit du temps, un bain mental. Par exemple, la « société civile » est opposée à l’État. Par définition, c’est tout ce qui n’est pas la société politique. La société civile est généralement récupérée et glorifiée comme un partenaire de la vie politique. Les liens sont perturbés et biaisés par la dépendance financière et politique des ONG vis-à-vis des États. Les ONG finissent par faire le travail des États, l’image de contre-pouvoir qu’elles ont d’elles-mêmes et qu’elles diffusent est un leurre.
Les valeurs universelles ? Autre exemple de renversement de la dénégation freudienne : liberté, égalité, fraternité, terre d’accueil, etc. De grands mots pour masquer une réalité historique et quotidienne bien plus sombre : apartheid social, exclusions en tout genre, xénophobie d’État, racisme ordinaire, discriminations, violences policières, expulsions, brutalité des licenciements, …
Les nobles sentiments sont survalorisés pour les classes dominantes. Les élites dirigeantes sont « fermes et décidées », ceci pour notre bien. Le paternalisme fonctionne bien, il existe des ministres délégués aux défavorisés. La parole politique pratique une alternance d’indignation face aux actes criminels inqualifiables et d’écoute bienveillante des populations malheureuses, mais incapables de se prendre en main.
La LQR a intégré très rapidement une sémantique antiterroriste. Après le 11 septembre 2001, le concept « arabo musulman » est apparu. Il est maintenant banal, même s’il fait un amalgame entre une région géographique et une religion. Le mot islamiste est devenu un épouvantail. Les notions de « quartier sensible », de « jeune issu de l’immigration » ou de « maghrébin » sont presque toujours connotées de façon négative comme sources de problèmes.
La LQR utilise aussi l’effroi et la violence. Cette langue vise l’uniformité et l’aplatissement, mais il existe un domaine, où elle se permet les pires dérapages. C’est le cas, lorsqu’il s’agit de défendre l’Occident face aux peuples barbares. Le discours de la haine et de l’élimination s’exprime alors librement. Mais, si vous critiquez les USA, vous faites de l’antiaméricanisme primaire.
La fonction essentielle de cette langue, c’est d’effacer la division sociale. Eric Hazan constate que la LQR sert à censurer tout ce qui s’oppose au capitalisme contemporain, nommé ici néolibéralisme. C’est pour cette raison, que l’évitement des mots du litige est central dans cette novlangue. Après la chute de l’URSS, il y a disparition des mots liés à la lutte de classes et au communisme en général. La LQR parle de couche sociale ou milieu au lieu de classe sociale. Le mot « élites » est bien pratique, la domination disparaît.
En permanence, il faut recoller les morceaux. C’est une oeuvre politique, il faut absolument empêcher la division en expliquant à ceux qui pensent différemment, qu’ils sont dans l’erreur, et convaincre les citoyens qu’ils sont liés par une certaine unité. Les mots « ensemble », « solidarité », « proximité  » sont fréquemment employés par les élus, qui vont sur le « terrain ». Il faut affirmer que cela existe pour qu’on puisse y croire. Le tabou de la LQR, c’est la guerre civile. Ce que les critiques sociales et politiques nommaient la lutte de classe.
La LQR recourt à l’éthique pour valoriser ce qui est inacceptable. Les vices du système capitaliste sont attribués au manque de « vertu », de « transparence » de certains acteurs. Ceci permet de désigner des « responsables ». Ce procédé est particulièrement flagrant dans le monde du capitalisme financier. Ce faisant, la LQR essaie d’entretenir du mythe de la cité unie mise en danger par quelques éléments, qui feraient n’importe quoi. Pourtant, le capitalisme financier est une activité fortement marquée par le parasitisme, elle a des conséquences sociales destructrices assez massives. Cette évidence doit être dissimulée, parce que le problème est structurel et systémique. Pour l’analyse du capitalisme financier et son caractère parasitaire, on peut se référer au travail de François Chesnais.
Eric Hazan emploie souvent des métaphores médicales pour parler de la LQR : contamination, anesthésie, antibiotique de la pensée, nettoyage de la conscience, parasitisme mental, endormir, hypnotiser, etc. Cette méthode sonne juste, puisqu’il s’agit de notre être, il nous faut faire un effort pour rester éveillés. L’ensemble langagier de la LQR est une façon de présenter les choses, où les réponses précèdent les questions.
Si la LQR contient des trésors d’euphémismes, c’est pour contourner, nier, occulter la domination. Il faut maintenir un rideau de fumée, invisibiliser, gérer l’opinion publique pour soumettre et convaincre la masse. C’est une arme efficace dans le maintien du statu quo, pour la domestication des esprits. C’est un ensemble de technologies mentales, qui agit sur notre manière de nous comporter pour que rien ne change : consommer, voter, penser en conformité, se distraire, accepter, choisir ce mode de vie, le désirer. Si ça va mal, c’est de notre responsabilité. Nous sommes passés des pauvres aux exclus, de la justice sociale à la charité spectacle.
La LQR est un stratagème de la pensée capitaliste actuelle, son origine est idéologique, sa fonction est idéologique. Dans le combat politique, il s’agit de reformuler les problèmes, de choisir les termes, d’opérer des glissements sémantiques, d’avoir de l’influence sur les termes mêmes du débat public. Il faut cadrer les discussions possibles et empêcher les questions gênantes. La LQR est la langue de la domination, une langue de domination.
Hazan nous propose aujourd’hui de développer notre méfiance, de décoder, de déconstruire, de décaper notre langage. Son livre est comme une leçon de liberté pour retrouver la saveur de la langue. Il s’agit bien d’une lutte pour les mots, d’un combat contre la domination mentale. La lutte pour la maîtrise du contenu symbolique de notre environnement culturel s’est amplifiée avec les médias de masse. La nouvelle droite, le Grece et le Club de l’Horloge en particulier, ont réussi à imposer le racisme différentialiste et à relooker le racisme, à le rendre acceptable par tout le monde ou presque en se basant sur la différence culturelle prétendument inassimilable. La LQR c’est la suite de cette entreprise.
Le capitalisme évolue et l’ambiance mentale le suit, c’est un mélange de cynisme et de relativisme culturel, une lutte de classe pour le contenu du langage. Nous retrouvons les jeux de langage de Lyotard.
Eric Hazan nous montre que la politique de notre temps tend à devenir une politique sans sujet. La LQR réduit le sujet politique au silence en l’effaçant. Le sujet collectif est émietté, nié avant même d’exister, il n’y a pas de place pour lui dans le vocabulaire postmoderne. L’hypothèse de Lyotard se vérifie à nouveau. En politique, la postmodernité, qui se décline selon le mode de fonctionnement capitaliste nouvelle mouture, n’a pas besoin du sujet, la LQR le confirme. Il existe deux domaines où le capitalisme a besoin des sujets pour les utiliser dans son fonctionnement : au travail selon le mode du « projet » tel que le décrit Le nouvel esprit du capitalisme et dans la consommation pour capter la libido afin de vendre ses marchandises et ses spectacles.
Dans les deux cas, il s’agit d’une torsion de la subjectivité humaine pour l’annexer, il ne s’agit pas de lui permettre de réfléchir, de se cultiver, de créer ou de désirer. C’est une soumission de la subjectivité humaine et cette soumission fonctionne sans contraintes. Elle passe inaperçue parce qu’elle n’est pas consciente ni le fruit d’une décision. C’est pour ces raisons que nous n’employons pas la notion de « soumission volontaire » et que préférons parler de « soumission sans contraintes », parce qu’elle n’est pas le fruit d’une violence ouverte et visible comme l’a été la désubjectivation à Auschwitz.
Cet écart entre les besoins du système capitaliste et les désirs des sujets est à la source du désarroi postmoderne qu’éprouvent tant d’humains aujourd’hui. Lyotard avait raison de dire que le sujet était ballotté au rythme du mouvement brownien du capitalisme. La postmodernité capitaliste instrumentalise la subjectivité, comme elle instrumentalise la raison. Hazan démontre que le langage et son contenu sont un enjeu politique. Les jeux de langage de la postmodernité ont, entre autres, pour finalité dévacuer le conflit de classe au sein de la société pour maintenir l’exploitation et la domination.

b / Le ciel est vide et le maître ne parle plus
Après la politique comme gestion et la langue comme mode de construction d’une vision sociale orientée, nous allons aborder une autre pensée qui s’interroge sur la structure du politique dans la postmodernité. Il s’agit du travail de Dany-Robert Dufour.
Dufour propose une analyse du désarroi politique, qu’il nomme l’Art de réduire les têtes. C’est le titre de son livre paru en 2003. Il présente son travail de la manière suivante :
« Après l’enfer du nazisme et la terreur du communisme, il est possible qu’une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon. Cette fois, c’est le néo-libéralisme qui veut fabriquer à son tour un « homme nouveau ». Tous les changements en cours, aussi bien dans l’économie marchande que dans l’économie politique, l’économie symbolique ou l’économie psychique, en témoignent. Le sujet critique de Kant et le sujet névrotique de Freud nous ont fourni à eux deux la matrice du sujet de la modernité. La mort de ce sujet est déjà programmée par la grande mutation du capitalisme contemporain. Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entrave, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le nouvel « homme nouveau » est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du « capitalisme total » sur la planète. C’est cette véritable mutation anthropologique, et les conséquences pour le moins problématiques sur la vie des hommes qu’elle implique, autrement dit ce que l’auteur appelle « l’art de réduire les têtes », qu’analyse cet ouvrage. L’auteur traite ainsi, en philosophe, des questions pratiques auxquelles sont confrontés aujourd’hui les sociologues, les psychanalystes ou les spécialistes de l’éducation. En s’interrogeant très concrètement sur l’avenir des jeunes générations aux prises avec de nouvelles façons de consommer, de s’informer, de s’éduquer, de travailler ou, plus généralement, de vivre avec les autres. »
La mutation anthropologique, dont parle Dufour, est un résultat de l’évolution du capitalisme. Son analyse peut se lire sous l’angle biopolitique. Dufour est en phase avec le constat de Antonio Negri : le capitalisme postmoderne prend toute la vie. Dufour pense que le capitalisme absorbe l’homme entièrement et qu’après la consommation des corps dans le travail, la guerre et le sport, nous sommes arrivés à la consommation des esprits, d’où le titre sur la réduction des têtes. Dufour développe la thèse suivante : l’échange marchand tend à désymboliser le monde. Le capitalisme cherche à détruire l’excès de sens, qui accompagne les produits ou les choses que les humains s’échangent entre eux. La valeur d’échange tend à évacuer la valeur d’usage, la valeur symbolique et l’inscription socio-culturelle qui accompagnent les objets. Seule compte la valeur monétaire. On retrouve ici la déterritorialisation de Deleuze et Guattari qui sera abordée plus avant. Le capitalisme postmoderne ne tolère plus aucune entrave à la circulation des marchandises. Ceci a des conséquences sur l’usage du langage et la place du discours dans les échanges entre les humains comme le dit Lyotard.
Ce nouvel âge du capitalisme, selon Dany-Robert Dufour, détruit le sujet à plusieurs niveaux. Le sujet critique de Kant est en difficulté, parce que la raison critique est dévalorisée au profit des émotions, des images. Kant avait défini le sujet critique comme un sujet utilisant le pouvoir de l’esprit pour organiser, classer, discriminer, hiérarchiser, organiser, évaluer, juger, argumenter. Dufour rappelle que pour Kant ce qui n’a pas de prix est justement ce qui est concerné par la notion de dignité. Cette dignité ne peut être remplacée, elle n’a « pas de prix » et « pas d’équivalent », elle se réfère seulement à l’autonomie de la volonté. Elle s’oppose à tout ce qui a un prix. C’est pourquoi le sujet critique ne convient pas à l’échange marchand, c’est même tout le contraire qui est requis dans les incitations à consommer, dans le marketing et la publicité pour les marchandises et le spectacle. Le système nous promet une plus-value narcissique, si on achète tel ou tel produit, notre qualité variant avec notre capacité monétaire. Plus le prix est élevé, plus on existe, du moins c’est ce que le système essaie de nous faire croire.
Le second sujet attaqué par le capitalisme est le sujet freudien. Ce sujet est marqué par l’inconscient. Le sujet, théorisé par Freud, est un sujet névrosé, sa névrose varie en fonction du grand sujet de sa culture d’origine. Le névrosé est confronté à la dette symbolique. Pour énoncer sa parole, il emprunte les mots à l’instance symbolique. Cette dette est une dette impossible à payer. Le sujet critique des Lumières et le sujet freudien sont les mêmes, ce qui les différencie c’est l’approche théorique.
Dufour appuie son argumentation sur la notion de « grand sujet ». Pour lui, l’histoire montre que le sujet est soumis à des grandes figures, la soumission du sujet est liée à la figure de l’Autre ou des « Autres », qu’il nomme les grands sujets.
Le premier grand sujet, c’est la phusis grecque. Le sujet est soumis à la nature et à ses forces. Ce sont des dieux immanents, qui déterminent des événements dans lesquels l’humain est pris. Le sujet est soumis à des forces qu’il ne comprend pas, et qui, de plus, sont contradictoires. La condition de l’humain grec est celle du tragique. Pour essayer d’y voir clair, il faut consulter l’Oracle, comme l’a fait Oedipe. Il faut interpréter et la figure d’Oedipe est typique. Il respecte la parole de l’oracle, il fuit ses parents (adoptifs) pour éviter les grands malheurs annoncés, puis, il tue son père et épouse sa mère, sans savoir que ce sont ses vrais parents, et, par-là même, réalise l’oracle.
Ensuite, le sujet est soumis au Dieu des monothéismes. Ce Dieu là est lointain, il est transcendant, unique dans chaque religion. Cela correspond à l’invention de la subjectivité, à l’intériorité. Augustin parle du maître intérieur. Il y a une délibération en chacun de nous. Ce dialogue intérieur est celui des Confessions du même Augustin. Ce dialogue avec soi, on le trouve également chez Montaigne. Il est présent chez Rousseau. Les monothéismes sont accompagnés de constructions politiques et de formes culturelles et symboliques. L’une d’entre elles est le Roi. C’est un grand sujet, la monarchie, c’est le commandement d’un seul. Le Roi-Soleil illustre bien ce moment historique, autour de lui il y a des astres plus ou moins proches. Le Roi est une figure à part, c’est ce qu’a bien montré Kantorowicz, cité par Dany-Robert Dufour, avec la thèse des deux corps du Roi : il y a un corps mortel et un corps symbolique, qui est permanent et sacralisé.
Plus tard, arrive un nouveau grand sujet : le Peuple. Il apparaît comme grand sujet suite à la révolution française et aux autres révolutions, qui ont eu lieu en Europe. La difficulté avec le Peuple, c’est qu’on ne peut pas l’incarner. Se pose alors la question de la représentation et de fait une bureaucratie s’installe. Saint-Just s’en rend compte assez vite. L’esthétique cherche une figuration possible au travers du romantisme. La démocratie et la raison deviennent les nouvelles références.
Ultérieurement, la figure du prolétariat s’impose et il s’agit d’être un sujet au service de la classe ouvrière. Cette cause a capté les aspirations d’une partie de la jeunesse des années soixante-dix du XXème siècle. D’un point de vue historique, les figures des grands sujets sont au centre de la culture de chaque époque. C’est décisif dans les créations culturelles que sont les systèmes symboliques humains.
Pour Dufour, il convient d’ajouter à la mort programmée du sujet critique kantien et du sujet névrotique freudien un troisième avis de décès, celui du sujet marxien. Dans l’économie capitaliste actuelle, le travail n’est plus seulement ce sur quoi repose la production de la valeur. Le capital n’est plus essentiellement constitué de la plus-value issue du travail non payé dans le processus d’exploitation des prolétaires. Le capital se déploie et se développe de plus en plus sur des activités à haute valeur ajoutée : recherche, génie génétique, Internet, information, médias… Dans ces activités, la part du travail salarié peu ou moyennement qualifié est parfois extrêmement faible. Cet auteur ajoute que le capital prospère désormais sur la gestion des finances dans des mouvements spéculatifs de grande ampleur. La part de l’économie réelle décroît à mesure que le capital financier se développe. Cette évolution fonctionne avec des nouveaux mécanismes financiers et de nouveaux outils de gestion du capitalisme. Il s’est créé une économie virtuelle, souvent appelée « économie casino », qui essaie de créer énormément d’argent avec presque rien, en vendant très cher ce qui n’existe pas encore, n’existe plus ou n’existe pas du tout. Les risques sont connus et les crises financières se succèdent les unes après les autres. La valeur travail a donc tendance à se dévaluer du fait des délocalisations et du fonctionnement du capital financier. Le travail est déprécié, il ne vaut presque rien dans les pays du « Sud », même s’il est fondamental dans la production capitaliste mondiale. Le sujet « marxien » existait par le travail. L’engagement syndical et politique donnait une valeur aux sujets prolétaires et aux salariés ou étudiants qui luttaient aux côté des ouvriers. Aujourd’hui, nous sommes plutôt des prolétaires de la consommation. André Gorz parle à ce sujet de La production du consommateur :
« La consommation, notamment via la publicité, produit littéralement l’imaginaire collectif, sature le réservoir des affects et de « l’expérience » de la vie moderne, affects et « expérience » qui pourront être capitalisés, mobilisés, réinvestis par la « petite entreprise humaine » dans le travail. La consommation, trouvant sa source dans des désirs illimités, n’a donc pas seulement fonction d’ordre et de contrôle social et politique, de ligne de brouillage des luttes d’émancipation et contre les inégalités, mais bien aussi de relais dans l’ordre de la mobilisation totale de l’individu. Elle n’est pas l’autre de la modernité ou son prolongement, elle est la modernité, la vérité de l’individu moderne. »
La normalité décrite par Gorz est la soumission du sujet à l’impératif de consommer édicté par le capitalisme.
Le sujet marxien, tel que le nomme Dufour, tend donc lui aussi à disparaître. Il était lié à la classe ouvrière et avait un aspect collectif très fort. La classe ouvrière devait devenir une « classe pour soi » par la lutte syndicale et politique pour changer la société. L’individualisme postmoderne disqualifie cette façon de concevoir le sujet, à la fois sur le plan personnel et sur le plan collectif. Jamais l’individu postmoderne ne s’annihile dans le collectif, tribal ou non. Le modèle du sujet marxien est devenu obsolète.
Dufour pense que le capitalisme produit les sujets dont il a besoin et nous plonge dans une indifférenciation généralisée, où la différence entre les générations et la différence entre les sexes s’estompe. Les difficultés du sujet postmoderne sont liées à la désymbolisation opérée par la mutation anthropologique en cours.
L’enjeu de ces analyses en philosophie est celui de la possibilité même du sujet. Ce constat rejoint l’analyse de Félix Guattari dans son livre sur les Trois écologies. En 1989, celui-ci décline la notion d’écologie sous trois formes :
- L’écologie environnementale comme rapport à la nature, le sens le plus courant et quasi exclusif du terme ;
- L’écologie sociale comme rapport à la société et comme rapports des groupes sociaux entre eux ;
- L’écologie existentielle comme rapport à soi-même et aux autres.
L’écologie existentielle concerne la subjectivité dont parlent les psychanalystes. Félix Guattari était psychanalyste et philosophe. Il a écrit plusieurs livres avec Gilles Deleuze, notamment l’Anti-oedipe, dont nous parlerons dans un des chapitres suivants. L’existentiel est devenu un enjeu important dans le contexte de la postmodernité.
Les individus sont les parties sérielles de la société. Les sujets sont un effet de la subjectivation. Il n’y a pas identité entre l’individu et le sujet. Que le sujet soit philosophique, psychologique, politique, amoureux, chercheur en science ou esthétique, il est un résultat d’une démarche personnelle unique dans tous les cas. La singularité du sujet peut se fondre dans la masse, mais isoler la partie indivisible de la masse ne suffit pas à trouver le sujet. C’est lui-même qui se trouve ou pas. C’est un processus en partie inconscient, qui demande une mise à distance vis-à-vis de l’immédiateté, qui nécessite un travail personnel et un engagement.
Dans ce cadre, la notion de vérité est différente de la vérité proposée par la science. Ici, pas d’hypothèses, pas de vérification, pas d’objectivité ni de reproductabilité. La vérité du sujet n’est jamais définitive, elle est liée au désir, elle peut faire souffrir, sa rationalité, si elle est recherchée, vient après-coup parfois. Cette vérité est une énonciation imprévisible, c’est un mixte entre notre imaginaire, la sphère symbolique et le réel. C’est cette possibilité de subjectivation que la postmodernité capitaliste met à mal. La lutte pour exister ne porte plus seulement sur les besoins humains de base, elle inclut maintenant l’existentiel au sens psychique. C’est d’autant plus difficile d’exister de façon originale que nous vivons dans une société de masse, qui tend à uniformiser les comportements.
Les difficultés du sujet sont importantes. Très souvent, il existe une dissonnance entre l’activité sociale et les désirs subjectifs. Dans cette situation, l’existentiel souffre et c’est banal. D’un côté, nous avons, comme le dit Dufour, une injonction de jouissance, et de l’autre, une autorité qui ne parle plus parce que le ciel est vide. La transcendance a été disqualifiée. L’autorité n’a pas disparu, elle se croit simplement dispensée de parler du sens de la vie et de proposer un idéal aux humains. En conséquence, la crise du sens au niveau collectif perturbe la subjectivité au niveau personnel. Un des enjeux de la définition de la postmodernité est donc bien le « devenir sujet » des humains. La psychanalyse le confirme, puisqu’elle constate que la possibilité d’existence du sujet est devenue un élément clinique de la situation contemporaine.
Si le sujet a du mal à exister, c’est bien que la subjectivité est modifiée et annexée par le capitalisme, ceci correspond à l’hypothèse que propose Lyotard dans son livre sur la Condition postmoderne.
Philippe Coutant
Subjectivité et Postmodernité / 2008
Mémoire de recherche, Université de Nantes
Texte intégral et notes disponibles à partir de Libertaire

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