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Le contrat / Noelle Lasne / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

Il y a dix ans, j’ai signé un étrange contrat : je m’engageais à ne pas soigner. En choisissant de devenir médecin du travail, je devenais interdite de soins. Je renonçais à l’une des prérogatives essentielles du corps médical : la prescription. Plus d’ordonnance. Plus de pansements ni de sutures, plus d’onguent sur les plaies, plus d’enfant qui se tortille dans mon cabinet, plus de fièvre à faire tomber. Me voilà privée de la panoplie ordinaire du soin. En dehors de la trousse d’urgence, il ne me reste qu’un stéthoscope, un tensiomètre, et la clinique des mains. Celle-ci est limitée à certaines parties du corps : plus de spéculum ni de toucher vaginal, plus d’hémorroïdes, plus de tympan en feu. Le corps qui m’est imparti est limité au corps au travail. Je me trouve dans un espace nu, où même le désir de consulter n’existe pas. On vient me voir parce qu’on est convoqué. On ne m’a pas choisie. On ne m’a rien demandé. Mais s’agit-il vraiment un espace nu ? N’est ce pas plutôt un espace désencombré ? Dans cet espace, je le constate tous les jours, il y a soin. Je soigne.
Alors qu’est ce que le soin ?
Au début de ma pratique, il y a d’abord eu cette périodicité mystérieuse des visites de médecine du travail. Tous les ans tombe cette convocation, quelquefois précédée d’une visite d’embauche au moment de l’entrée dans l’entreprise. Ce contexte particulier m’incite à demander à chacun comment s’est passée l’année qui vient de s’écouler depuis notre dernière rencontre. On ne peut pas tout me raconter en détail, alors on trie les événements qui paraissent les plus importants. J’ai eu un enfant, mon mari a perdu son travail, ma fille aînée a quitté la maison, ma mère est morte. Les naissances et les morts rythment les consultations de médecine du travail, là où personne ne les attendait. On parle de la longue maladie de son père, de ses derniers moments, de l’appartement qu’il faut vider, et des reproches que l’on se fait. On parle de ce qui s’est cassé depuis, de ce qui ne se remet pas en marche. On parle de ses frères et sœurs, quand on en a, ceux qui étaient là, et ceux qui ne sont jamais venus. On parle du parent qui reste, de l’inquiétude qu’il suscite, de la charge qu’il représente, du couple qui brinquebale parce que l’on n’est pas disponible. Retour arrière dans le rétroviseur. Madame Ledu, femme de ménage de 62 ans, qui a perdu son mari cette année me confie en riant sous cape qu’elle va tous les jours au cimetière pour lui parler, mais en cachette de ses enfants, qui trouvent que c’est mauvais pour elle. Elle est très satisfaite du tour qu’elle leur joue. Elle ne veut pas leur faire de peine en évoquant leur père, alors elle ne leur parle pas de son mari. C’est à vous que je parle me dit- elle. Nous déambulons tranquillement sous le cerisier de la maison où elle voulait vieillir avec son mari, dont elle fait une donation à ses enfants, puis nous quittons la maison pour rejoindre l’école, où elle fait le ménage depuis 40 ans, où elle se réjouit déjà de retrouver « les copines », quelques mois avant sa retraite. Madame Ledu a été opérée du poumon il y a plus de 18 mois, et rien ne l’oblige vraiment à reprendre le travail, mais elle en a envie, elle ne veut pas partir « comme ça ».
Cette envie-là vaut de l’or, je le sais, alors je l’écoute me dire qu’elle a déjà tout organisé, ses copines vont l’aider, elle n’aura pas de choses lourdes à porter docteur je vous assure j’ai tout prévu, son visage s’anime de la vie qui revient, à l’idée d’entendre à nouveau le bruit des enfants et de reprendre ses balais. La dernière fois que je l’ai vue elle avait au moins cent ans, elle vient de retrouver son âge, et là, j’en suis certaine, nous prenons ensemble soin de sa vie.
Peu à peu j’ai acquis un sentiment plus précis de cet espace du soin, la preuve de son existence physique, et comme le dessin de son emplacement. Je ne sais pas encore si c’est juste une tente que l’on installe avec des piquets là ou on trouve une place libre, un espace facultatif en quelque sorte, un espace que l’on trimballe avec soi. Ou bien un espace que nous sécrétons ensemble, moi et le patient. Ce patient qui s’assoit et me dit en souriant : « Je sais que vous n’allez pas être contente » ou « Je crois que je vais me faire engueuler » reconstruit, en quelques mots, l’espace dont nous avons besoin pour qu’il y ait désir et pour qu’il y ait soin.
Ces mots m’indiquent que nous pouvons reprendre notre conversation là où nous l’avions laissée. Entre-temps il y a eu des hospitalisations, de nouvelles opérations, des professeurs éminents ont donné leur avis, des spécialistes sont intervenus qui ont changé le cours des choses plus que je ne le ferai jamais. Et pourtant, en me disant « je sais que vous n’allez pas être contente », le patient plante sa tente : il me rappelle que nous avons passé un accord, qui, globalement, lui permet de rester du côté de la vie, malgré les difficultés qu’il rencontre. Il me dit qu’il sait que nous avons passé cet accord, que cet accord propose une perspective, qu’il y a une perspective. Qu’il veut, et qu’il ne veut pas. Il me dit qu’il connaît ma position, qu’il s’en rappelle, et que la sienne connaît des fluctuations. Il me dit qu’il conserve la liberté de faire d’autres choix. Dans cette phrase il y a tous les savoirs réunis : le savoir de notre relation, le savoir du savoir – on sait qu’on sait ce qu’il faut faire pour aller mieux – le savoir et le plaisir de la transgression, le savoir de la volonté claire du médecin à votre encontre. Si je suis supposée me mettre en colère, c’est que ma position est très clairement identifiée.
De quoi s’agit-il ? S’agit de ce qu’on appelle communément la santé ? Oui, si l’on admet, contrairement au postulat dans lequel j’ai été formée, que la santé n’est pas une valeur en or. Et qu’il s’agit, jus- tement, de ré-étalonner les valeurs. Est-il si urgent de retourner travailler un mois après un infarctus grave ? Est-il indispensable de continuer à faire de la manutention lourde, simplement parce que l’on craint le regard de ses collègues ? Mais si l’on a 57 ans et que l’on n’a jamais fait d’études, que l’on est manutentionnaire depuis 30 ans, n’est ce pas une vision réaliste de ce qui vous attend ? Est-il inévitable de ne bientôt plus pouvoir se servir de sa main droite parce que l’on refuse une opération qui vous immobiliserait ? Mais si l’on est en contrat à durée déterminée et que l’on espère une embauche, n’est ce pas en effet raisonnable ? Est-ce acceptable de laisser son bébé à quatre heures du matin chez sa sœur qui elle, l’emmènera à la crèche à six heures trente, et de recommencer le soir, pour gagner 150 euros de plus par mois ? Doit-on se rendre malade parce que sa hiérarchie ne considère jamais l’effort accompli et ne reconnaît pas votre travail ? Est-il légitime d’en souffrir à ce point ? Faut-il venir travailler dépouillé de ses émotions et de sa dignité pour supporter ce que l’on vous impose ? Faut-il accepter jusqu’à plus soif les ateliers de coaching et les séances d’entraînement managérial qui vous permettront de faire, dans les règles et plus longtemps, ce que vous ne supportez plus de faire ?
Voilà de quelles vraies contradictions il s’agit. La santé n’est pas une momification du vivant, un modèle abstrait dont seraient absentes les contradictions fondamentales des humains et les transactions infinies auxquelles donnent lieu ces contradictions. Je suis le spectateur, et quelquefois coacteur, de ces transactions. J’essaie de maintenir, de donner une forme, de dessiner une direction, de délimiter, de circonscrire et de protéger une marge où chacun pourrait se reconnaître et rester vivant. À chaque transaction visible ou délibérée, dès lors qu’il s’agit du travail, je signe une garantie.
Mes chemins pour réparer les blessures sont certes différents de ceux que j’ai pris lorsque j’étais médecin généraliste. Quelque fois il s’agit juste de RALENTIR quelque chose, de restaurer un temps : un temps pour la douleur, un temps pour le deuil, un temps de convalescence, un temps pour la fatigue, un repli stratégique. Quelquefois il s’agit de combattre : monter à l’assaut, réclamer ses droits, exiger d’être entendu et pris en compte. Le plus souvent, dans le monde du travail, soigner consiste à permettre à chacun de refaire des choix là où il ne semble plus y en avoir aucun.
Réparer ne veut pas dire clore. Réparer ne veut pas dire faire la chasse au moindre symptôme, réparer ne veut pas dire colmater toutes les brèches pour restaurer l’ordre de la santé, mais peut être, au contraire, laisser vivre les effractions. C’est là que se trouve l’espace de prescription secrète d’un médecin du travail : qu’est ce qui reste possible dans la multitude des obligations ? Qu’est ce qu’il reste de liberté dans l’ordre des contraintes ? Soigner serait juste désigner une direction, privilégier une perspective, éclaircir les enjeux. Faire un projet, même modeste, aller vers un horizon, même si c’est celui d’une retraite en invalidité, poursuivre à nouveau un objectif qui vous soit propre dans l’inexorable enchaînement des journées et des jours.
Noelle Lasne
le Contrat / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)
Sur le Silence qui parle : Soigne qui peut / Valérie Marange
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Le contrat / Noelle Lasne / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères fendue

Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de careremedy qui m’occupe précisément ici. » R.D. Winnicott / 1970

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique.
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.

Oubli
Curieusement, la question du soin peine à trouver en France une intégration digne de son enjeu au-delà des bons sentiments, malgré le succès de l’injonction quelque peu ambiguë à « prendre soin de soi ». Comme en réponse à ce surmoi sanitaire, des défenseurs ardents de la psychanalyse se dissocient de tout projet de soin (1). Tandis que la « psychothérapie » semble prendre une place assez proche de la « physiothérapie » dans la hiérarchie péri-médicale incluant également les « aidants » « naturels », « informels » ou professionnalisés comme « accompagnateurs » ou « auxiliaires de vie ». À ma grande surprise, une enquête de proximité fait apparaître que soulever la question du « soin/care » en milieu intellectuel, c’est sou- lever principalement des représentations de genre infirmier (« les pansements », etc.), domestique (les auxiliaires de vie, les femmes au foyer), voire prostitutionnels (les services sexuels étant réclamés au titre du care par certains groupes de handicapés). La question passe au fond pour triviale et le fait que plusieurs philosophes aient successivement soulevé la question du soin/souci et de son « oubli » semble vouée à retomber périodiquement dans l’oubli, ou ne pouvoir en être tirée qu’au prix d’une certaine désincarnation de son intention. Ainsi, récemment Bernard Stiegler, dont le propos sur le soin et les techniques de soi est très vif, se dissocie cependant vigoureusement des implications corporelles qu’y avait incluses Michel Foucault, clivant une « psychopolitique » de la « biopolitique » (2). Quand bien même, en invoquant Winnicott, il ne peut totalement éviter l’enjeu vital : le care est ce qui porte à l’existence le petit d’homme, il est aussi ce qui lui permet de survivre biologiquement à sa prématurité.
Tenir le soin pour trivial, c’est le considérer comme allant de soi, évidence que la psychose ou la précarité mettent en crise : le prendre soin est justement ce qui « ne va pas de soi », comme n’a cessé de le marteler Oury, tout comme l’existence n’a rien de « naturel ». Faute d’être soutenue par un désir suffisant, la fonction vitale même est menacée, comme l’écrivait Nietzsche à sa façon brutale : « toute vie qui peut être niée mérite aussi de l’être ». S’il doit y avoir, comme le rappelle ici J.-P. Martin, institutionnalisation du soin, c’est parce que le soin est d’emblée un acte ou un ensemble de gestes instituants, gestes d’accueil d’une vie dont le défaut n’est pas sans incidence morbide. En récuser la portée implique de situer sa propre pensée hors du champ du vivant concerné par cet acte n’allant pas de soi, ce qui pourrait d’ailleurs être le refoulement – ou du moins l’abstraction – d’où procède l’oubli philosophique et politique du soin.
La notion de soin/souci, chez Winnicott, est en réalité totalement transversale au corps et au psychisme, le holding est un geste de soutenir à la fois somatique et psychique, sensoriel et affectif, vital et structurant symboliquement. Il se situe d’emblée dans la relation qui permet l’existence, il ne présuppose pas l’existence individuelle en amont de la fonction primordiale d’être porté. Il suppose que le primaire n’est pas le narcissisme, mais la relation, comme le formalisera ensuite Balint avec l’idée d’« amour primaire » (3). Le care, donc, est à la fois le plus intime, pris dans des liens d’amour vitaux, et le plus politique, son exigence fonde clairement pour Winnicott l’étayage institutionnel. Qui relève aussi du vital, du « je veux que tu sois » émis par le collectif sans lequel la vie humaine n’est pas viable.
Si l’institution n’institue pas les individus, si elle désigne certains corps comme « vie nue » en trop, elle est à son tour frappée de discrédit. C’est ce qui arrive d’ailleurs à l’institution médicale après-guerre, et qui motive la révolution psychiatrique et psychanalytique qui restaure les malades mentaux comme sujets. Mais aussi une épistémologie vitaliste qui refuse que soient déniées au vivant lui- même les qualités habituellement attribuées à la seule existence sociale ou au vécu subjectif, à savoir son « maniérisme originel ». « Vivre, même pour une amibe, c’est à la fois préférer et exclure », dira Canguilhem, le vivant est rayonnement et position de sens, il porte sa propre normativité qui ne saurait donc lui être imposée objectivement (4). Il n’est sans doute pas indifférent que les deux approches, désenfermement de la déraison et refus de l’objectivation du vivant, se cristallisent en France dans le même lieu, dans l’hôpital de Saint Alban en Lozère où se croisent Canguilhem et Tosquelles. Et que les deux soient attaquées par la même conjonction de la logique comptable et d’une idéologie régressant vers l’objectivation la plus réductrice. Oscillant donc entre l’abandon et l’acharnement correctif, au détriment de la position de valeur et de sens inhérente à la vie, à ses agencements internes et externes.
L’incurie néolibérale actuelle, si elle marque un recul de l’institution et de sa fonction d’accueil, signifie souvent un repli sur un cure complètement coupé de cette fonction, autrement dit de l’écologie sociale mais aussi corporelle et sensible du sujet, et de ses capacités de rayonnement, non seulement adaptatives mais « adoptives » d’un environnement. Stiegler en fait partir le diagnostic de l’abandon où sont jetées les jeunes générations des classes populaires, avec l’effacement de la notion de minorité pénale, qui abolit aussi, dit-il, celle de majorité, en charge du « prendre soin de la jeunesse ». Raisonnement assez winnicotien, une jeunesse insuffisamment portée et bordée devient à son tour incapable d’attention et une répression surdimensionnée aggrave le problème.

Images
Je suivrai également Bernard Stiegler dans le constat que ce déficit du soin n’est pas sans rapport avec le régime des images médiatiques et les troubles de l’attention que leur prolifération favorise. Cependant, cette question elle-même croise celle du corps, de différentes manières. La discipline scolaire produisait sans doute une « âme » selon les mots de Foucault ( 5), un surmoi selon les mots de Stiegler. Mais la contention par les écrans est également surmoïque, la télé surveille les enfants, disait Serge Daney (6). Et n’est-ce pas le surmoi qui ordonne : « jouis » ? La prolifération des visuels de communication inhibe d’autres images : ballades sensorielles-existentielles du cinéma, faire signe non verbal du corps en deçà de l’interprétation, accordages des regards, présences proches, lignes d’erres et images haptiques, microphysique des sensations – comme la prolifération des imageries corporelles fait régresser l’attention clinique qui elle-même tendait déjà à disqualifier la proprioception. C’est plutôt une forme de « sous-moi » ou de pré-moi – plus que de surmoi – qui semble faire ici défaut, être le plateau manquant de la négligence ambiante et de la bêtise communicante. Les jeunes qui « tiennent les murs » ne semblent pas tant atteints par un régime de consommation débridée que par celui de la déjection qui concerne aussi bien leur environnement que leur représentation d’eux-mêmes. Leur réduction à l’irreprésentable.
Le mot mérite qu’on s’y arrête même s’il a aujourd’hui un peu moins de succès que dans d’autres périodes, l’idée de l’innommable, indicible, irreprésentable, continue de constituer le fond assez commode du monde de l’esprit, du psychisme en d’autres termes, au risque de la méconnaissance indiquée par l’Éthique spinozienne : on ne sait pas ce que peut le corps. C’est pourquoi le choix du soin est aussi logiquement le choix du corps, ou plutôt d’une nouvelle forme de monisme pouvant dépasser l’idée de « corps » elle-même, dont David Le Breton nous a montré qu’elle est une production culturelle des « civilisés » (7). Si l’on trouve ici plusieurs articles remettant en chantier la notion d’image, cela peut impliquer une certaine réhabilitation de l’imaginaire, de la rêverie fondatrice d’univers de valeurs. Cependant, c’est plutôt dans un autre sens, celui d’une proto-symbolisation, pensée préexistant au langage, médiation entre le mot et la chose, le corps et l’idée du corps, que nous pensons ici. L’image comme représentation de la sensation interne ou externe, étayant souterrainement l’accès au langage. Le jeune Nietzsche l’avait avancé : toute la pensée se développe par métaphores et analogies successives, tout le langage n’est que traduction par degrés successifs d’impressions sensorielles. « L’X articulé de la chose en soi est pris une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé » (8). Le langage humain n’est pas empire dans un empire, il émerge de ce continuum toujours déjà peuplé de signes. Les symboles de la conscience ne sont qu’une transposition appauvrie de la multitude des sensations, et même de l’expressivité du vivant. Ou, comme le dit Deleuze au sujet de Proust, il n’y a pas de Logos, il n’y a que des hiéroglyphes (9). Les bavardages les plus savants ne contiendront jamais autant de vérité que l’impression matérielle, le goût de la madeleine ou le choc du pavé qui arrête mon pas. Les paroles ne renseignent « que d’être interprétées à la manière d’un afflux de sang au visage ». L’odeur de gaz hallucinée par l’analyste redonne accès à la séquence refoulée, elle est le signe, senti par un autre nez, d’images enfouies dans les profondeurs du cortex de l’analysante (10). Le soin ou attention opère ici plus par sensibilisation – awareness – que par prise de conscience au sens souverain. Le signe donnera lieu à une interprétation de ce que l’odeur enveloppe, mais la première traduction se fait à rebours, par remontée du flux représentatif jusqu’à la trouvaille du représentant le plus sensible, remontée qui est aussi celle du temps. En thérapie comme en art « il faut d’abord éprouver l’effet violent du signe, que la pensée soit comme forcée de chercher le sens du signe ». Il faut surtout d’abord sentir et affiner les manières de sentir, pour pouvoir espérer changer la manière de penser (Nietzsche). Et de soigner. Guattari parlait-il d’autre chose quand il appelait à un « paradigme esthétique » dans le domaine du soin ? Cette nouvelle « attention », sensibilisation, awareness, peut être la base sensible d’une nouvelle construction, individuation psychique et collective, sans laquelle aussi bien la psychanalyse que le constructivisme thérapeutique et institutionnel seraient désincarnés.
Valérie Marange
Soigne qui peut / 2013
Extrait de l’édito de Chimères n°78 Soigne qui peut (la vie)
Numéro dirigé par Valérie Marange avec la participation de Carla Bottiglieri / Christophe Boulanger / Anne Brun / Pierre Delion / Olivier Derousseau / Max Dorra / Michelle Ducornet / Marie-Jeanne Gendron / Isabelle Ginot / Virginia Kastrup / Noelle Lasne / Chantal Lheureux-Davidse / Erin Manning / Jean-Pierre Martin / Brian Massumi / Marie Rose Moro / Clara Novaes / Fred Périé / Anne Perraut-Soliveres / Blandine Ponet / Michael Querrien / Josep Rafanell i Orra / Monique Selim / Olivier Taïeb / Annie Vacelet-Vuitton.
Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères couv_78_web
1 Aouillé ,S., Bruno, P., Chaumon, F., Plon, M., Porge, E., Manifeste pour la psychanalyse, La Fabrique, 2010
2 Stiegler, B., Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008 ; Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, De la pharmacologie, Flammarion, 2010.
3 Balint, le Défaut fondamental, Payot.
4 Canguilhem, G., le Normal et le pathologique, PUF, 1966, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 1968, et la Connaissance de la vie, Vrin, 2e éd. 1985.
5 le Livre du philosophe.
6 Daney, S., Ciné journal, Cahiers du cinéma, 1998.
7 Le Breton, D., Anthropologie du corps et modernité, PUF, 2005.
8 Cf. Kofman, S., Nietzsche et la métaphore, Paris ,1972, Galilée, 1983.
9 Deleuze, G., Proust et les signes, Paris, 1964, Quadrige PUF, p. 124.
10 Cf. Damasio, A. R., « Les images du corps », in Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003.




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