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Clinic Zones : l’actualité de SCUM / Paris 3-4 décembre 2011

Nous allons cette année continuer d’étudier, d’explorer, les nouvelles figures de résistance, les nouveaux monstres contemporains qui indiquent aux psychanalystes ce qu’ils ne doivent en aucun cas négliger : les stratégies de l’économie du désir dans le champ social, ce que Félix Guattari appelait très exactement les micropolitiques.

Toutes ces figures parias exposent les transformations qui les écartent d’un « être-ensemble » dans lequel chacun est poussé à une psychologisation des rapports sociaux, orchestrée par les omniprésents « psys » raccourcis. Sous couvert du primat du symbolique et du primat du génital, Mon Moi est devenu la référence-clé, soyons authentiques, exprimons-nous, soyons nous-même, devenons auto-entrepreneurs, et construisons une cellule capitonnée, cellule qui n’est plus celle de la famille dé/composée re/composée mais celle du couple, comme l’avait vu Guy Hocquenghem voilà longtemps. Les enfants, désormais, alternent entre des couples.

« Le Moi [est] la somme des identifications du sujet, la superposition des différents manteaux empruntés à ce que j’appellerai le bric-à-brac de son magasin d’accessoires » disait Lacan en mars 1955.

Performer ces manteaux ne suffit plus. Disjoindre sexe et genre, revisiter le S-M, élaborer, d’un point de vue situé, une anthropologie politique du sexe, prendre en compte l’effet scarificateur du signifiant qui résonne, voilà certes, des tâches en cours chez les psychanalystes. Mais comment mettre en jeu ce que Guattari attendait de « l’autoréférence » ? « L’autoréférence, par rapport à celle des pouvoirs et des savoirs, disait-il, je l’ai définie comme étant la plus singulière, la plus contingente, celle qui ancre les réalités humaines dans la finitude et aussi la plus universelle, celle qui opère les traversées les plus fulgurantes entre des domaines hétérogènes. Il faudrait dire autrement : elle n’est pas universelle au sens strict, elle est plus riche en Univers de virtualité, la mieux fournie en lignes de processualité. »

« Là où l’on pourrait penser qu’on est le plus éloigné de la psychanalyse, il se pourrait bien qu’on en soit au plus près, voire au coeur même : la question de la terminaison de l’analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est-à-dire de tous ceux qu’elle s’associe dans une œuvre humaine [...] la fin de l’analyse didactique n’étant pas séparable de l’engagement du sujet dans sa pratique. Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. »
C’est du moins ce qu’écrivait Lacan il y a longtemps.

Quelle est l’actualité de SCUM ? Que vient faire cette question dans les Clinic Zones de cette année, intitulées les Manteaux de l’imaginaire ? Jusqu’où le manteau colle-t-il à la peau, est-il la peau, un sac de peau, si l’image ne vient pas stabiliser le passage ? De Marguerite Anzieu à Valerie Solanas, que cherchent les femmes qui trouent la peau de l’autre ? SCUM ! Racaille ! Mais aussi S.C.U.M., Society for Cutting Up Men, Société pour Tailler les Hommes en Pièces. Les rapports entre le patriarcat et le capitalisme, voilà un des points de reconnaissance de bien des échanges féministes, depuis le début du xxe siècle jusqu’au tout récent Pornotopie de Beatriz Preciado. Mais comment se fait-il que SCUM Manifesto, liasse de quelques feuillets écrits par Valerie Solanas en 1968 et vendus dans la rue, connaisse autant de diffusion et d’éditions dans le monde entier encore aujourd’hui et soit le nom de ralliement de nombreux groupes de musique, de punks, de théâtre, de performers, et de très divers artistes contemporains ? SCUM Manifesto serait-il lu aujourd’hui si Valerie Solanas n’avait pas troué la peau d’Andy Warhol ? Quand ORLAN apparaît en Arlequin, véritable métaphore du croisement des cultures, le manteau touche aux opérations, à la peau, à la visagéité. Qu’y a-t-il  derrière la peau ?  Une « seconde » peau ? Elle explore les croisements en utilisant la peau comme médium. On passe de la peau à la chair. Est-ce ainsi que la chair se fait verbe, est-ce ce qu’ORLAN appelle « mettre ensemble l’intime et le social » ? Faible, folle, cochonne, folklo, sans grade, pauvre, Valerie Solanas faisait le tapin avec le langage. Elle avait entamé des études de psychologie à l’université, et elle a pu, par la suite, dire que « le but de certaines études c’est d’éloigner au maximum de certaines professions ». Catherine Lord, dans divers articles et installations, ne parle pas de tentative d’assassinat, mais de collision frontale entre Valerie et Andy. SCUM est le manifeste d’une vie basse, une stratégie pour habiter à la fois la première personne et un collectif. Valerie avait, par exemple, demandé à Warhol de l’aider à lancer des manifestations SCUMMY, ce ne seraient pas des conférences, expliquait-elle, mais « beaucoup d’échanges avec le public ». Déchiffrer SCUM est ardu. En saisir l’importance, encore davantage. Et ce n’est pas une facilité que de dire : psychanalystes, encore un effort, pour considérer Freud comme un auteur de Dirty Books et la passe comme un dispositif SCUMMY.

« Le sujet ne reste jamais tout à fait prisonnier de ses chaînes signifiantes – translucides, aseptiques, imputrescibles et intemporelles, il ne parvient pas à s’y sentir à l’aise. Il n’est à son affaire qu’avec des objets moins nobles. Son lieu de prédilection, c’est le moins que rien et, pour l’y soutenir, son cavalier préféré, c’est la chair défaillante, voire même quelque peu faisandée. » Félix Guattari / « d’un signe à l’autre » in Psychanalyse et transversalité / 1966.

l’Acualité de SCUM
José Attal / Ninette Succab / Anne-Marie Vanhove / Marie-Magdeleine Lessana / Jean-Hervé Paquot
Paris 3 et 4 décembre 2011
Hôtel Parnasse-Holiday Inn / 79-81 avenue du Maine
Inscriptions sur place à 9h
Formation permanente 275e / A titre individuel 100e / Tarif réduit 50e

Clinic Zones
110 Bd Raspail 75006 PARIS / cliniczones@wanadoo.fr
Ecole Lacanienne de Psychanalyse
Valérie Solanas / SCUM Manifesto / à télécharger en pdf :
Clinic Zones : l'actualité de SCUM / Paris 3-4 décembre 2011 dans Flux pdf scummanifestovaleriesolanas.pdf
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Les Bateaux noirs du genre / l’Unebévue n°28

Comité nomade
Ninette Succab-Glissant / Xavier Leconte / Anne-Marie Vanhove

Sommaire :

Penser le monde entier aujourd’hui comme somptueusement illégitime. En hommage à Édouard Glissant
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/hommage

Un Carlyle représente le sujet pour un autre Melville. Copyleft / Xavier Leconte
Le moment où un jeune homme s’enrôle sur un bateau noir est aussi fatidique que l’instant où une moniale épouse le Christ. Comme la jeune fille au Carmel, le pirate se voue à l’absence. En prenant librement de la testostérone, Beatriz Preciado se proclame « pirate de genre », elle n’en passera pas par les fourches caudines d’un protocole, elle sera un usager copyleft. Faut-il suivre Lacan, qui déclare que le Sartor Resartus, de Carlyle, est l’annonce de ce qu’avec Marx et Freud, le sujet va subir ? Melville, dans Moby Dick, guerroie contre l’idéalisme et maugrée : « Ferme ta bouche, vieux Carlyle, toi et ton Goethe ! » Serions-nous devenus les poissonstenus du capitalisme pharmacopornographique, de drôles de poissons, ni corps vivants, ni corps morts, mais connecteurs présents ou absents, actuels ou virtuels ?

Akoma, traversée de mots parmi les arbres / Franz Succab
… Par-dessus tout cela, il y avait la langue ancestrale et le nombre inimaginable de choses et de gestes qu’elle pouvait déjà kriyé. Si bien que parler avec les parents cette autre langue obligatoire à l’école, impliquait de taire la nôtre de l’intérieur. Pire encore lorsqu’il a fallu passer à l’écrit. Quand on change de langue ou quand on passe de la bouche à la plume, on émigre d’un lieu à l’autre, d’un univers à l’autre. On mue. C’est ainsi que je suis parti, avec quelques autres, en me prémunissant contre toute nostalgie, qui-veut-dire, tout retour en enfance. Et ma langue, réputée babillarde, voire primitive, devint nomade.

Message d’une fille de rédacteur sportif : les espèces compagnes / Donna Haraway (traduction Denis Petit)
Les camarades accompagnant mon père – les nouages constitutifs d’espèces compagnes qui retiennent mon attention – ne sont ni moi ni aucun autre organisme, mais une paire de béquilles et deux fauteuils roulants. Ils furent ses partenaires dans le jeu pour mener sa vie. Il vivait en relation avec sa propre présence physique d’une façon qui n’a jamais considéré une seule minute que le déni ou l’immobilité – c’est-à-dire une vie hors du corps – soit une option viable. Le mode de vie viable, c’était la relation d’espèces compagnes.

Créoliser un fantasme de soumission. Isaac Julien, un artiste postcolonial / Ninette Succab-Glissant
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/isaac-julien-un-artiste-postcolonial
« Je joue avec la surface de la scène pour qu’elle forme une relation importante entre la scène gay contemporaine et l’histoire ancienne » dit Isaac Julien. Sur fond d’un tableau de Briard, La traite des nègres, il crée des tableaux vivants qui présentent d’autres formes de sexualité de l’homme noir et articulent une tension entre les affirmations historiques ethniques et un discours qui veut dénier ces énoncés. Il nous amène à reconnaître que l’expérience coloniale a affecté la constitution sociale et psychique des deux parts. Il permet la fabrication d’une sorte de mémoire imaginaire où l’identité gay croise sans contestation un espace intermédiaire politiquement et psychologiquement fragmenté. En cela, son film, The Attendant, parle à la fois à la diaspora africaine et au monde occidental.

Basquiat / Warhol, une rencontre queer / Anne-Marie Vanhove
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/basquiatwarhol
C’est l’histoire de la rencontre entre deux artistes majeurs, héros queer des années quatre-vingts, l’un, enfant noir des classes moyennes, de père haïtien et de mère portoricaine, vivant à Brooklyn, l’autre, enfant blanc timide et un peu chochotte, devenu une reine fabuleuse de la lascivité et la pornographie, l’un soumis au racisme, l’autre à l’homophobie. José Esteban Muñoz, professeur assistant de Performance Studies à l’école Tish d’Art de l’Université de New York fait de la rencontre Jean-Michel Basquiat / Andy Warhol un exemple de rencontre queer qui lui semble illustrer ce qu’il appelle la « désidentification ».

Colère / Françoise Vergès
Tu t’es toujours promis d’éviter une colère aveugle. Tu as toujours voulu que la colère nourrisse la pensée, que ta colère soit à la hauteur de la pensée. Colère devant la violence du monde, devant la morgue et l’arrogance des puissants, devant leur soif de posséder, leur avidité, leur mépris. Tu te souviens que tu as remarqué dès ta petite enfance des marques de cette morgue, de ce mépris. Tu as grandi dans une de ces anciennes colonies, devenues département français en 1946. La misère était là sous tes yeux.

RER, dernière station / Claudine Davril
20 heures, le RER arrive à la dernière station. Je me lève et regarde derrière moi. Surprise : nous ne sommes plus que deux dans le wagon. Une jeune femme brune aux cheveux longs est déjà debout près de la porte, le visage tendu. Il faut sortir de mes rêveries et changer de rythme… Le passage est en partie obstrué. Quelques jndcit sont grimpés sur les portillons et envahissent l’accès vers la sortie.

Poèmes / Kpêdétin Ahouansou
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/me-skin
Je. Ne suis pas folle

Les peintres « Saint Soleil » d’Haïti / Dany Ducosson
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/saint-soleil
Le mouvement des peintres Saint Soleil est tout à fait singulier dans l’histoire de la peinture haïtienne. Il résulte d’un projet d’un artiste haïtien Jean-Claude Garoute dit « Tiga », décédé en 2006, qui voulait créer une communauté artistique qui serait en quelque sorte une production collective de résistance des pauvres, du peuple. J’ai eu, grâce à une amie peintre, Odile Latortue, la possibilité en 1997 de le rencontrer ainsi que quelques-uns des peintres : Dieuseul Paul, Louisiane Saint-Fleurant, Saint-Jean, Denis Smith.

N’y va pas sans la rage. De Dylan Thomas à Sherman Alexie / Traduction Nicolas Plachinski
Le poème du gallois Dylan Thomas vient subvertir le récit de Sherman Alexie, tout comme la femme indienne subvertit les sex toys américains. Rage, rage against the dying of the light. Les enfants du peuple indien n’accepteront pas sans rage la mort de la lumière.

Passer les plombs / Anne Marie Ringenbach
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/passer-les-plombs
Rencontrer Lena Goarnisson met en demeure de nous confronter à notre propre version du deuil. Aux antipodes du compassionnel et du lacrymal, elle a développé, depuis 1997, une démarche de production artistique directe avec les personnes qui accueillent son projet Memento Mori. Il s’énonce comme point de départ d’une réflexion collective, à partir d’un objet qu’elle fabrique, un plomb, en échange du récit d’un événement dramatique ayant entraîné la mort d’une ou plusieurs personnes. Les plombs voyagent avec leurs porteurs, ce qui assure une circulation des morts parmi les vivants. Les morts acquièrent une certaine forme de nomadisme, traversant famille, pays, toutes catégories qui soutiennent mais aussi séparent les vivants entre eux.

Pléthore de morts-vivants / Rosine Liénard
« Zombie » : drôle de mot, né dans une île, Haïti, et issu d’un double drame, l’esclavage, et la traite des Noirs africains. Les zombies, depuis, ont couru le monde. On les croyait cantonnés à la culture populaire, aux films, aux comics books ou aux jeux vidéos, mais voilà qu’ils s’attaquent à la recherche, infectent le champ universitaire, parasitent les nouvelles technologies. Serions-nous devant un des mythes de notre monde moderne ?

Ceci n’est pas une sculpture / Mireille Lauze
http://www.unebevue.org/unebeweb/28/ceci-nest-pas-une-sculpture
Plus loin, de derrière les pins, une chose apparaît et fait signe, masse noire retenant un éclat de lumière. Une non-sculpture, bloc de matière indéfinie tourmentée de quelles forces… Nous saurons plus tard : elle est un fragment d’avion explosé en plein vol en 1963. Tout se mêle… minéral, humain, végétal… Chairs brûlées d’hommes, bois d’arbres calcinés, métaux en fusion.

La couleur comme caravansérail philosophique. Les fondements de la phénoménologie & l’inventaire de Romano / Jean-Claude Dumoncel
Cet article est un compte rendu rigoureux de l’ouvrage de Claude Romano, Au coeur de la raison, la Phénoménologie dont le chapitre VIII est un véritable Compendium de la Couleur considérée d’un point de vue philosophique. Ce chapitre roule essentiellement sur trois types de propositions qui sont respectivement illustrés par les trois exemples suivants : (a) La couleur est étendue. (b) Une même surface ne peut être entièrement bleue et jaune. (c) Entre le rouge et le jaune il y a l’orangé. La proposition (a) est à comprendre selon la thèse de Berkeley quand il énonce en passant, comme allant de soi, que la couleur ne peut exister sans étendue.
La proposition (b) offre un exemple de la pierre d’achoppement à laquelle s’est heurté selon Wittgenstein l’atomisme logique exposé dans son Tractatus logico-philosophicus. La proposition (c) offre un paradigme de la Grammaire ou Géométrie des couleurs développée par le second Wittgenstein, paradigme de sa Grammaire Philosophique.
l’Unebévue n° 28
les Bateaux noirs du genre / juin 2011

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Rhizome et créolisation, une poétique / Rencontre de l’Unebévue avec Edouard Glissant / Mayette Viltard / Marie-France Basquin

Le 7 février 2009, à l’occasion de la parution du livre qu’il venait de publier, avec Patrick Chamoiseau, l’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, aux éditions Galaade, Edouard Glissant a accepté de venir à Place Publique, une activité de l’école lacanienne de psychanalyse, organisée ce jour-là par Ninette Succab, Marie-France Basquin, et Mayette Viltard. Sont publiées ici la présentation de la rencontre, la première question adressée à Edouard Glissant, et sa réponse. L’intégralité de cette rencontre est en vidéo sur le site :
http://www.unebevue.org/unebeweb/unebeweb26/rencontre-avec-edouard-glissant/

Présentation de la rencontre, par Mayette Viltard
Puisqu’aujourd’hui, la Place publique rassemble des participants plus divers qu’à l’habitude, je vais vous dire que la Place publique était le nom d’une réunion qui se tenait le soir après la journée de travail dans un lieu qui s’appelait Saumery, et dont sont partis en errance quelques fous, débiles, et rêveurs, jusqu’à trouver un château en ruines qui s’appelait le Château de La Borde.
C’était le début des années cinquante, et à la sortie de la Deuxième guerre mondiale, cette poignée de personnes ne craignait pas l’utopie, bien au contraire. Leur propos était que vivent ensemble les groupes bigarrés des fous, exclus, errants, et autres anormaux avec d’autres éventuellement moins fous, et que de cette pratique naisse un changement de société.
Ils avaient une méthode. Certes, quelques-uns connaissaient Freud, de plus ou moins loin, car peu traduit, Lacan, pour avoir, pour certains, imprimé sa thèse sur une presse prêtée par Freinet à l’hôpital de Saint Alban, mais là n’était pas leur méthode. Leur repère était une méthode qu’ils appelaient la menthe à l’eau. Une pratique poétique. Ne rien prendre des systèmes, pas de savoir établi qu’on applique, prendre en compte le fétu, le débris, la brindille, le bout de rêve miteux, le caillou, la boîte de conserve, l’assemblage hétérogène et imprévu, car de ce point pouvait naître une modification, une métamorphose, sociale et de chacun. Leur poète était Francis Ponge. Cette utopie était de faire fonctionner ce que la société appelle un hôpital psychiatrique par une pratique poétique qui changerait, dissoudrait peut-être, les rapports d’aliénation, mentale et sociale.
C’était une époque où Lacan, pour parler de ses références à Freud, disait « La poétique de Freud », on en trouve des preuves dans ses Ecrits publiés en 1966. A la fin de sa vie, dans son séminaire l’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, Lacan a pu soupirer que le poète, tout comme Freud, tout comme lui-même, était un débile mental. La faiblesse du mental, même entretenue de petites menthes à l’eau, n’empêchait pas à coup sûr que l’ordre destructeur du Un règne en despote. Cependant… Pourquoi, disait Lacan ce même jour, pourquoi ne pourrait-on pas être apparenté à un poète plutôt qu’à un papa et une maman, sans doute la psychanalyse y gagnerait la chance de peut-être voir naître un signifiant nouveau. Mais concluait-il, il est difficile que les mots fassent les choses, que le symptôme s’évapore, difficile que sa propre pratique analytique tienne. Sans doute ajoutait-il, ne suis-pas assez poète ne suis-je pas poâte assez, citant là Pierre Jean Jouve.
Peut-être était-il arrivé à Lacan un grave accident, Lacan est devenu autiste disait Jean Oury. Félix Guattari et Lacan n’avaient pas pu maintenir leurs liens étroits lors de la parution de l’Anti-OEdipe, or quiconque a rencontré Guattari une seule seconde a pu ressentir combien il maintenait incandescents les rapports de la psychose et de la société. Le schizo comme analyseur social du capitalisme, le fou subissant une ségrégation analogue à la ségrégation raciale, développaient envers et contre tout une transversalité imprévisible d’où naissaient les orages. En tombant dès 1964, dans les rets de l’althussero-maoïsme, tandis que Laborde naviguait au loin dans les eaux bizarres de Socialisme ou barbarie, Lacan a peut-être perdu le schizo du XX° siècle, il est resté en compagnie du président Schréber. Du psychanalyste, socialement, surnage aujourd’hui principalement le psy, réclamé à tous les carrefours des prévisions de l’ordre du UN.
Pourtant, la rencontre de Guattari et de Deleuze avait fait surgir, en 1976, un texte, Rhizome.
En écoutant aujourd’hui un poète, peut-être pourrons-nous nous rencontrer, j’allais dire à la croisée de quelque chemin, – ma terre d’Aquitaine m’enferme -, nous allons à la rencontre d’un poète d’archipel, dont les chemins sont de ciel, de terre, et de mer, et qui debout sur une île, rencontre non pas une autre île, mais la Caraïbe tout entière. Là où je distingue quelques questions comme d’éventuels cailloux ramassés au bord du ruisseau traversant le pré, Edouard Glissant, dans l’inextricable de la brousse, trouve des coquillages.

Marie-France Basquin La première question que je vais vous poser, Edouard Glissant, sera une demande : repartir de l’évocation de Félix Guattari.
Dans un entretien que vous avez eu avec François Noudelman, en 2007, alors qu’il préparait une émission de France Culture pour présenter la Biographie croisée de GDeleuzeFGuattari de François Dosse, vous avez fait référence à la venue de Félix Guattari ) Bâton-Rouge, en 1988, où vous l’aviez invité, et vous avez évoqué son mode de présence aux autres, dans « une profusion charnelle d’une réalité qu’on palpe ensemble », disiez-vous, ce qui nous le rendait extrêmement vivant.
En 2005, une deuxième édition de son dernier ouvrage, Chaosmose, écrit en 1992, nous est parvenu. Ce texte propose, pour notre actualité, d’importantes lignes de devenir de sa pensée. Et pour amorcer notre débat, j’aimerais en citer quelques passages, à propos de la « production de la subjectivité » – titre du premier chapitre.
Comme vous le faites vous-même, Félix Guattari donne assez souvent une forme active, processuelle, aux substantifs, par exemple, subjectivation, et non subjectivité. Dans ce même mouvement, il me semble, vous proposez la créolisaion à partir de la créolité. La conception de Félix Guattari est ancrée pour une part dans la multiplicité de ses pratiques dans le social. Il parle d’une subjectivité plurielle, polyphonique : l’enfant, par exemple, ne dissocie pas le sentiment de soi du sentiment de l’autre. Son expérience relationnelle est d’emblée trans-subjective. Par ailleurs, cette subjectivité à l’état naissant, on ne cesse de la retrouver dans le rêve, le délire, l’exaltation créatrice ou le sentiment amoureux. Et se référant à son expérience de la clinique de La Borde, il parle de la création de foyers locaux de subjectivation collective. En effet, pour Guattari, les mouvements de subjectivation ne sont pas réductibles à un psychisme qui serait séparé des mouvements sociaux. Ils sont « traversants » ! Comme on le dit d’un appartement traversé de part en part par la lumière du dehors. C’est cela qu’il nomme des « singularités pré-personnelles » ou non-humaines.
il évoque alors, dans ce même texte, un certain nombre de bouleversements sociaux des années 1970 et 80 : Tien An Men, la Pologne, l’Iran… précisant que ces mouvements peuvent aussi bien mêler des aspirations émancipatrices, des pulsions rétrogrades, conservatrices, voire fascistes, d’ordre nationaliste, ethnique et religieux.
Alors, pour revenir à nos échanges ce matin, j’évoquerai rapidement quelques éléments de notre actualité. Oui, des murs se dressent toujours, comme autant de balises pour nos identités, comme des barrages aux déplacements, aux passages. Dans le social, je n’en parlerai pas davantage. Vous aviez vous-même écrit ce texte en 2007 : « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ». Dans les pratiques psychiatriques, des murs sont désormais construits pour isoler les malades jugés trop dangereux pour autrui. Cette ségrégation et enfermement de type policier sont en cours de mise en place. Dans la pratique de la psychanalyse, on a assisté à un « figement » des discours et des concepts, qui paralyse l’expression de toute singularité. Un comble ! Dans ce même mouvement, les thérapies se voient assignées à un rôle de normalisation des comportements.
Pour toutes ces raisons, pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Félix Guattari, du moins de quelques moments de votre relation, moments de croisements de vos trajectoires de pensée. Et je reviens à cet entretien que vous avez eu avec François Noudelman en 2007. Vous présentiez Guattari comme un penseur des villes, un homme qui se déplace, et vous-même comme un penseur archipélique, un penseur des îles. Puis vous le nommiez un « parlant », avec lui vous étiez emporté dans ce mouvement de la parole, dans la même excitation de l’imprévisible.

Edouard Glissant (transcription non-revue par l’auteur) D’abord je vous remercie de m’avoir invité à discuter avec vous. Je souhaite que la discussion soit la moins ordonnée, la moins systématique possible et que nous prendrons plaisir à errer à notre tour.
En ce qui concerne Félix Guattari, je crois que les gens qui l’ont fréquenté ont fait l’expérience d’une sensation ou d’un sentiment très rare, c’est-à-dire, en ce qui me concerne, d’un rapport tellement multiple, au fond tellement diversifié, à un autre, qu’il est pratiquement impossible de sérier ou de raisonner la nature de ce rapport. C’est vrai que la fréquentation de Félix avait quelque chose d’animal. C’est vrai que l’intellectualité des échanges qu’on pouvait avoir avec lui était une intellectualité brûlante et peu convertible en propos sages et convenables. Il me semble – je vais peut-être dire quelque chose qui vous étonnera – il me semble que l’Anti-OEdipe et Mille Plateaux sont beaucoup plus sages que ne l’étaient Guattari et Deleuze, dans leur nature et dans ce que nous pouvons appeler leur être. Ça, c’est la première remarque que je pourrai faire.
La seconde, c’est que la notion de rhizome est, peut-être, celle qui nous a le plus rapprochés. Chez Deleuze et Guattari, la notion de rhizome, l’image du rhizome, servait à approcher – non pas à définir, mais à approcher – des modes de fonctionnement de la pensée, des modes de fonctionnement possibles de la pensée, vous le savez, ce n’est pas la peine que je développe ce point. Ce qui m’a tout de suite intéressé dans ce rhizome c’est qu’il pouvait servir à approcher des modes, non pas de fonctionnement de la pensée, mais des modes de l’identité. C’est pourquoi j’ai, à partir de cette notion… il y a eu un petit livre, Rhizome, qui a précédé Mille Plateaux, et qui ensuite s’est intégré dans Mille Plateaux. Donc, cette notion de rhizome avait eu une particularité, une singularité à l’intérieur même du développement et des errances de Guattari.
Pour moi c’était une notion, ou une image, ou… une machine, qui illustrait bien les drames et les ouvertures des identités. J’ai été tout de suite sensible à la notion que l’identité-racine-unique est une identité qui tue autour d’elle. Bon, c’était la carotte de ma pensée sur ce plan… et que le rhizome, au contraire, était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence des racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante.
Ça a été extrêmement important pour une grande partie des habitants de cette planète, parce que si des régions du monde, comme par exemple les régions occidentales, enfin… qu’on appelle l’Occident, se sont, disons, organisées autour de conditions humaines fondamentales pour ces régions, la personnalité et la permanence de l’unité sociale, qu’on a appelé la nation, ou… etc., et qu’on ne s’est pas aperçu… mais on en a souffert, que les conditions mêmes d’existence, ou de définition, ou d’aspiration à cette unité de la personne et de cette unité de la communauté, qu’on pouvait arriver à une « acceptation de l’autre », parce que la définition même de la personnalité et la définition même de la communauté supposaient l’exclusion de l’autre.
C’est un point de vue qui est intéressant parce qu’il y a une grande partie des humanités qui ne s’est pas constituée à partir de ces exclusions de l’autre, mais de l’intégration, plus ou moins difficile, et souvent, souvent dramatique de l’autre. C’est le cas des sociétés qui ont été déportées dans d’autres pays, comme les sociétés de l’Afrique Sub-saharienne vers les Amériques – non seulement les Amériques du Nord, comme les Etats-Unis, mais la Caraïbe et les Amériques su Sud, comme le Brésil – et la question se posait à ce moment, étant donné cette errance fondamentale : comment concevoir l’agrégation de l’être au plan d’une « individualité » et l’agrégation de l’être au plan d’une « communauté » ? Il est certain que, dans ces cas-là, il ne pouvait être question du même processus que ce qui s’était passé en Occident, c’est-à-dire la constitution de nations et, à l’intérieur de la nation, la constitution, le progrès d’une humanité descellée en individualités, le remplacement par exemple du clan par le phénomène social de la famille, la famille qui est une tentative d’agrégation, à la fois de l’unité communautaire et de l’unité individuelle, etc… tout ça n’était pas possible dans le cas de, par exemple, de la formation des sociétés dans les Amériques. Je ne parle pas des Amériques blanches, moi je fais la différence entre trois sortes d’Amériques – je ne suis pas le seul à faire cette différence – il y a l’euro-américain, c’est l’Amérique du Nord, le Canada, les Etats-Unis, et il y a la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique des origines, ceux qu’on appelle les Indiens, les Mayas, les Aztèques, etc., et puis il y a la néo-américa, c’est l’Amérique créole, c’est-à-dire l’Amérique de la contagion, de la contamination, de la créolisation, c’est-à-dire la Caraïbe, le Brésil, etc. Il est certain que ces trois Amériques interfèrent et s’interpénètrent, se combattent, se dominent, etc. Aux Etats-Unis c’est l’euro-américain qui domine la méso-américa et qui domine aussi la néo-américa et par exemple au Mexique c’est l’Amérique de la néo-américa, c’est-à-dire l’Amérique créole de l’établissement mexicain qui domine et qui combat la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique du Chiapas, etc.
Donc, il y a un mouvement. Mais l’essentiel – pour ce qui concerne ma réponse, qui ne pouvait être courte, à votre question -, l’essentiel c’est que peu à peu s’est accréditée l’idée qu’on ne peut pas considérer la personnalité et on ne peut pas considérer la communauté de la même manière selon les histoires que l’on a subies. C’est-à-dire que cela pose deux questions redoutables : est-ce qu’il y a une thérapeutique valable pour tous ? Est-ce qu’il y a une vérité universelle ? Ces deux questions, vous savez que moi j’y ai répondu par la négative, mais je ne prétends pas que cette réponse soit la seule valable.
Le rhizome est l’élément qui relie toutes ces questions et toutes ces tentatives de réponse. Et par conséquent, je pense que… pas la conclusion… mais le développement le plus…, le moi… radical, ou le moins… totalitaire que l’on puisse faire à ce genre de questions et de situations, identité-racine-unique et identité-rhizome, c’est de dire que nous pensons et nous ressentons, en ce moment, en fonction d’une totalité. C’est-à-dire que l’anti-totalitaire, c’est une totalité. C’est la totalité de Tout-Monde, parce qu’elle est faite de diversités et de constitutions rhizomiques, et, du coup, du même coup, je pense que tout ce qui intéresse la vie et les soubresauts de l’esprit et de la sensibilité ne peut être aujourd’hui envisagé que dans le cadre d’une poétique du Monde, d’une poétique de Tout-Monde. Voilà ce que je voulais répondre.
Publié dans l’Unebévue n°26 / automne 2009
voir également sur le Silence qui parle : la Lézarde
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