• Accueil
  • > Recherche : mayette viltard

Résultat pour la recherche 'mayette viltard'

Page 4 sur 4

Les Entretiens de Bâton Rouge / Edouard Glissant avec Alexandre Leupin

L’écriture n’a pas pour objet de précipiter le politique.
La notion de centre, de périphérie, je me souviens que je l’ai désignée dans la Lézarde, où, pour parler de la France et de Paris et du gouvernement, j’emploie le mot « Centre » avec un C majuscule.
C’est alors la première fois que j’utilise ce mot. Le problème est qu’en fait j’écris la Lézarde alors que je me trouve déjà en France. C’est-à-dire déjà dans le Centre. On ne peut bien comprendre le rapport d’une centre à une périphérie qu’en faisant l’expérience du Centre. parce que le centre se déplace comme centre, mais ne rapporte ce qu’il est qu’en se démarquant comme Centre. La figuration du centre peut apparaître comme mythique, vue de la périphérie.
Ecrivant dans le Centre, on commence à percevoir que peut-être il y a une pensée excentrique, qui se déplace hors de la norme du centre. Et je peux dire, sans aller à des outrances ou à des enflures, que c’est à l’époque où j’écris la Lézarde que je commence à comprendre qu’il y a une donnée de la pensée excentrique, intéressante par rapport à une forme de la pensée centrée. C’est l’expérience que je fais en France, à Paris, et cette expérience-là, je l’ai d’ailleurs rapportée dans un livre, Soleil de la conscience, où je reprends les thèmes d’une poétique de la mesure et de la démesure, la comparaison des paysages entre eux, le paysage de la source et du pré si cher au Moyen Age étudié par Ernst Robert Curtius et le paysage de la jungle que je commence à ce moment-là à repérer, à apprécier dans la poétique de Saint-John Perse. Par conséquent, le fait d’être allé, d’avoir vécu dans le Centre, et fait une expérience du Centre, non pas seulement comme centre mythique, mais en ce qu’il est réellement, m’a sans doute autorisé à fonder cet écart, que, plus tard, j’ai essayé le plus souvent possible d’établir, entre une pensée excentrique et une pensée centrée. Par ailleurs, les poètes français que je fréquentais étaient eux-mêmes excentrés, par rapport à toute cette parole centrée qui les environnait et dont ils s’occupaient peu. C’étaient des personnages excentrés, non pas dans leur vie, mais dans leur poésie, leur écriture, leur poétique. Phénomène qui m’a toujours passionné. Giroux, par exemple, tendait déjà vers une sorte de silence, et une sorte d’amenuisement de la parole dans un absolu de silence. Cela, si je ne pouvais pas le partager, je pouvais l’estimer. Et puis il y avait des poètes qui, comme Jacques Charpier et Jean Laude, témoignaient d’une sorte de rare confiance (instinctive) dans la parole et le geste rhétorique. poisition qui m’intéressais encore plus, parce que je pensais (et je continue à penser) que la rhétorique de notre écriture, à nous autres poètes écrivains, disons en gros du Sud, passe par cette confiance dans le langage : on n’a pas peur en ce lieu, on n’est pas avare face aux mots, on n’est ni prudent ni réticent, on n’a aucune honte de l’accumulation, de la répétition, de l’étendue baroque. Ces deux ordres de rhétorique : le mot qui s’épuise, le mot qui multiplie, voyons, je ne peux pas dire qu’à l’époque nous les désignions d’une manière décisive, mais on les sentait, on les pressentait, on les devinait. La fréquentation de ces poètes, qui étaient tous de très bons amis, parmi les meilleurs, a été pour moi quelque chose de remarquable.
J’ai déjà parlé de l’espèce de dispute qu’il y avait dans ma vie entre cette fréquentation et ma relation organique à mes frères antillais. Par exemple, quand j’ai participé au Front antillo-guyanais, à Paris (en 1960), eh bien, mes amis français n’ont rien su de cet aspect de mon existence, de même que les Antillais ne savaient rien de ce dont je discutais avec ces poètes-là. Autrement dit, il y avait quand même une sorte de division établie. Mais j’ai déjà réaffirmé, et je voudrais y revenir, que cette division établie n’en était pas une : ce que je recherchais dans les deux cas, c’était cette parole excentrée et, dans le deux cas, je trouvais des ressources, des secours utiles à cette recherche même. Je le redis, parce que la répétition et le ressassement m’aident ainsi à fouiller.
En ce qui concerne les luttes de décolonisation, je veux souligner ceci, de manière tout à fait innocente et instinctive, non pas savante : elles ont constitué à un moment le véritable décentrement de la pensée, exercé entre autres par Franz Fanon, mais je me suis inquiété de la façon dont ces luttes avaient été continuées, par exemple en Afrique ou dans un certian nombre de pays du monde que je connaissais, tant de morts, tant de sacrifices, et j’avais le pressentiment que ces luttes avaient ét conduites sur le même modèle imposé par ceux-là à qui elles s’opposaient. Et c’est plus tard, à bon repos, que j’ai essayé de voir en quoi le modèle avait déterminé ces luttes. Et j’en suis arrivé à la question de l’identité comme être. Ces luttes de décolonisation, qui ont nécessité tant de sacrifices, tant de morts, tant de guerres, avaient été poursuivies sur le principe même que l’Occident avait formulé, de l’identité comme racine unique. Je n’hésitais pas à adhérer à ces luttes, mais une inquiétude m’habitait. Les décolonisations ont été suivies par une série de déceptions angoissantes : des peuples qui s’étaient héroïquement battus se déchiraient ensuite de manière interne et féroce, ils adoptaient sans travail critique toutes les idées de puissance territoriale, de puissance militaire, la conception même de l’Etat, et le reste, qui les ouvrait à la corruption. Cela démontrait a contrario que les décolonisations avaient été absolument nécessaires, mais que, si elles avaient été non moins absolument héroïques, elles n’avaient pas été accompagnées d’un travail suffisant de réflexion critique quant aux idées mêmes que l’Occident avait proposées au monde. Il y avait là bien plus que l’expression d’un point de vue intellectuel. C’était une inquiétude qui devait colorer mes réflexions et, plus important, celle de beaucoup d’autres.
Edouard Glissant (avec Alexandre Leupin)
les Entretiens de Bâton Rouge / 2008
Lire également : Rhizome et créolisation
mauriziocattelanane.jpg

Rhizome et créolisation, une poétique / Rencontre de l’Unebévue avec Edouard Glissant / Mayette Viltard / Marie-France Basquin

Le 7 février 2009, à l’occasion de la parution du livre qu’il venait de publier, avec Patrick Chamoiseau, l’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, aux éditions Galaade, Edouard Glissant a accepté de venir à Place Publique, une activité de l’école lacanienne de psychanalyse, organisée ce jour-là par Ninette Succab, Marie-France Basquin, et Mayette Viltard. Sont publiées ici la présentation de la rencontre, la première question adressée à Edouard Glissant, et sa réponse. L’intégralité de cette rencontre est en vidéo sur le site :
http://www.unebevue.org/unebeweb/unebeweb26/rencontre-avec-edouard-glissant/

Présentation de la rencontre, par Mayette Viltard
Puisqu’aujourd’hui, la Place publique rassemble des participants plus divers qu’à l’habitude, je vais vous dire que la Place publique était le nom d’une réunion qui se tenait le soir après la journée de travail dans un lieu qui s’appelait Saumery, et dont sont partis en errance quelques fous, débiles, et rêveurs, jusqu’à trouver un château en ruines qui s’appelait le Château de La Borde.
C’était le début des années cinquante, et à la sortie de la Deuxième guerre mondiale, cette poignée de personnes ne craignait pas l’utopie, bien au contraire. Leur propos était que vivent ensemble les groupes bigarrés des fous, exclus, errants, et autres anormaux avec d’autres éventuellement moins fous, et que de cette pratique naisse un changement de société.
Ils avaient une méthode. Certes, quelques-uns connaissaient Freud, de plus ou moins loin, car peu traduit, Lacan, pour avoir, pour certains, imprimé sa thèse sur une presse prêtée par Freinet à l’hôpital de Saint Alban, mais là n’était pas leur méthode. Leur repère était une méthode qu’ils appelaient la menthe à l’eau. Une pratique poétique. Ne rien prendre des systèmes, pas de savoir établi qu’on applique, prendre en compte le fétu, le débris, la brindille, le bout de rêve miteux, le caillou, la boîte de conserve, l’assemblage hétérogène et imprévu, car de ce point pouvait naître une modification, une métamorphose, sociale et de chacun. Leur poète était Francis Ponge. Cette utopie était de faire fonctionner ce que la société appelle un hôpital psychiatrique par une pratique poétique qui changerait, dissoudrait peut-être, les rapports d’aliénation, mentale et sociale.
C’était une époque où Lacan, pour parler de ses références à Freud, disait « La poétique de Freud », on en trouve des preuves dans ses Ecrits publiés en 1966. A la fin de sa vie, dans son séminaire l’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, Lacan a pu soupirer que le poète, tout comme Freud, tout comme lui-même, était un débile mental. La faiblesse du mental, même entretenue de petites menthes à l’eau, n’empêchait pas à coup sûr que l’ordre destructeur du Un règne en despote. Cependant… Pourquoi, disait Lacan ce même jour, pourquoi ne pourrait-on pas être apparenté à un poète plutôt qu’à un papa et une maman, sans doute la psychanalyse y gagnerait la chance de peut-être voir naître un signifiant nouveau. Mais concluait-il, il est difficile que les mots fassent les choses, que le symptôme s’évapore, difficile que sa propre pratique analytique tienne. Sans doute ajoutait-il, ne suis-pas assez poète ne suis-je pas poâte assez, citant là Pierre Jean Jouve.
Peut-être était-il arrivé à Lacan un grave accident, Lacan est devenu autiste disait Jean Oury. Félix Guattari et Lacan n’avaient pas pu maintenir leurs liens étroits lors de la parution de l’Anti-OEdipe, or quiconque a rencontré Guattari une seule seconde a pu ressentir combien il maintenait incandescents les rapports de la psychose et de la société. Le schizo comme analyseur social du capitalisme, le fou subissant une ségrégation analogue à la ségrégation raciale, développaient envers et contre tout une transversalité imprévisible d’où naissaient les orages. En tombant dès 1964, dans les rets de l’althussero-maoïsme, tandis que Laborde naviguait au loin dans les eaux bizarres de Socialisme ou barbarie, Lacan a peut-être perdu le schizo du XX° siècle, il est resté en compagnie du président Schréber. Du psychanalyste, socialement, surnage aujourd’hui principalement le psy, réclamé à tous les carrefours des prévisions de l’ordre du UN.
Pourtant, la rencontre de Guattari et de Deleuze avait fait surgir, en 1976, un texte, Rhizome.
En écoutant aujourd’hui un poète, peut-être pourrons-nous nous rencontrer, j’allais dire à la croisée de quelque chemin, – ma terre d’Aquitaine m’enferme -, nous allons à la rencontre d’un poète d’archipel, dont les chemins sont de ciel, de terre, et de mer, et qui debout sur une île, rencontre non pas une autre île, mais la Caraïbe tout entière. Là où je distingue quelques questions comme d’éventuels cailloux ramassés au bord du ruisseau traversant le pré, Edouard Glissant, dans l’inextricable de la brousse, trouve des coquillages.

Marie-France Basquin La première question que je vais vous poser, Edouard Glissant, sera une demande : repartir de l’évocation de Félix Guattari.
Dans un entretien que vous avez eu avec François Noudelman, en 2007, alors qu’il préparait une émission de France Culture pour présenter la Biographie croisée de GDeleuzeFGuattari de François Dosse, vous avez fait référence à la venue de Félix Guattari ) Bâton-Rouge, en 1988, où vous l’aviez invité, et vous avez évoqué son mode de présence aux autres, dans « une profusion charnelle d’une réalité qu’on palpe ensemble », disiez-vous, ce qui nous le rendait extrêmement vivant.
En 2005, une deuxième édition de son dernier ouvrage, Chaosmose, écrit en 1992, nous est parvenu. Ce texte propose, pour notre actualité, d’importantes lignes de devenir de sa pensée. Et pour amorcer notre débat, j’aimerais en citer quelques passages, à propos de la « production de la subjectivité » – titre du premier chapitre.
Comme vous le faites vous-même, Félix Guattari donne assez souvent une forme active, processuelle, aux substantifs, par exemple, subjectivation, et non subjectivité. Dans ce même mouvement, il me semble, vous proposez la créolisaion à partir de la créolité. La conception de Félix Guattari est ancrée pour une part dans la multiplicité de ses pratiques dans le social. Il parle d’une subjectivité plurielle, polyphonique : l’enfant, par exemple, ne dissocie pas le sentiment de soi du sentiment de l’autre. Son expérience relationnelle est d’emblée trans-subjective. Par ailleurs, cette subjectivité à l’état naissant, on ne cesse de la retrouver dans le rêve, le délire, l’exaltation créatrice ou le sentiment amoureux. Et se référant à son expérience de la clinique de La Borde, il parle de la création de foyers locaux de subjectivation collective. En effet, pour Guattari, les mouvements de subjectivation ne sont pas réductibles à un psychisme qui serait séparé des mouvements sociaux. Ils sont « traversants » ! Comme on le dit d’un appartement traversé de part en part par la lumière du dehors. C’est cela qu’il nomme des « singularités pré-personnelles » ou non-humaines.
il évoque alors, dans ce même texte, un certain nombre de bouleversements sociaux des années 1970 et 80 : Tien An Men, la Pologne, l’Iran… précisant que ces mouvements peuvent aussi bien mêler des aspirations émancipatrices, des pulsions rétrogrades, conservatrices, voire fascistes, d’ordre nationaliste, ethnique et religieux.
Alors, pour revenir à nos échanges ce matin, j’évoquerai rapidement quelques éléments de notre actualité. Oui, des murs se dressent toujours, comme autant de balises pour nos identités, comme des barrages aux déplacements, aux passages. Dans le social, je n’en parlerai pas davantage. Vous aviez vous-même écrit ce texte en 2007 : « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ». Dans les pratiques psychiatriques, des murs sont désormais construits pour isoler les malades jugés trop dangereux pour autrui. Cette ségrégation et enfermement de type policier sont en cours de mise en place. Dans la pratique de la psychanalyse, on a assisté à un « figement » des discours et des concepts, qui paralyse l’expression de toute singularité. Un comble ! Dans ce même mouvement, les thérapies se voient assignées à un rôle de normalisation des comportements.
Pour toutes ces raisons, pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Félix Guattari, du moins de quelques moments de votre relation, moments de croisements de vos trajectoires de pensée. Et je reviens à cet entretien que vous avez eu avec François Noudelman en 2007. Vous présentiez Guattari comme un penseur des villes, un homme qui se déplace, et vous-même comme un penseur archipélique, un penseur des îles. Puis vous le nommiez un « parlant », avec lui vous étiez emporté dans ce mouvement de la parole, dans la même excitation de l’imprévisible.

Edouard Glissant (transcription non-revue par l’auteur) D’abord je vous remercie de m’avoir invité à discuter avec vous. Je souhaite que la discussion soit la moins ordonnée, la moins systématique possible et que nous prendrons plaisir à errer à notre tour.
En ce qui concerne Félix Guattari, je crois que les gens qui l’ont fréquenté ont fait l’expérience d’une sensation ou d’un sentiment très rare, c’est-à-dire, en ce qui me concerne, d’un rapport tellement multiple, au fond tellement diversifié, à un autre, qu’il est pratiquement impossible de sérier ou de raisonner la nature de ce rapport. C’est vrai que la fréquentation de Félix avait quelque chose d’animal. C’est vrai que l’intellectualité des échanges qu’on pouvait avoir avec lui était une intellectualité brûlante et peu convertible en propos sages et convenables. Il me semble – je vais peut-être dire quelque chose qui vous étonnera – il me semble que l’Anti-OEdipe et Mille Plateaux sont beaucoup plus sages que ne l’étaient Guattari et Deleuze, dans leur nature et dans ce que nous pouvons appeler leur être. Ça, c’est la première remarque que je pourrai faire.
La seconde, c’est que la notion de rhizome est, peut-être, celle qui nous a le plus rapprochés. Chez Deleuze et Guattari, la notion de rhizome, l’image du rhizome, servait à approcher – non pas à définir, mais à approcher – des modes de fonctionnement de la pensée, des modes de fonctionnement possibles de la pensée, vous le savez, ce n’est pas la peine que je développe ce point. Ce qui m’a tout de suite intéressé dans ce rhizome c’est qu’il pouvait servir à approcher des modes, non pas de fonctionnement de la pensée, mais des modes de l’identité. C’est pourquoi j’ai, à partir de cette notion… il y a eu un petit livre, Rhizome, qui a précédé Mille Plateaux, et qui ensuite s’est intégré dans Mille Plateaux. Donc, cette notion de rhizome avait eu une particularité, une singularité à l’intérieur même du développement et des errances de Guattari.
Pour moi c’était une notion, ou une image, ou… une machine, qui illustrait bien les drames et les ouvertures des identités. J’ai été tout de suite sensible à la notion que l’identité-racine-unique est une identité qui tue autour d’elle. Bon, c’était la carotte de ma pensée sur ce plan… et que le rhizome, au contraire, était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence des racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante.
Ça a été extrêmement important pour une grande partie des habitants de cette planète, parce que si des régions du monde, comme par exemple les régions occidentales, enfin… qu’on appelle l’Occident, se sont, disons, organisées autour de conditions humaines fondamentales pour ces régions, la personnalité et la permanence de l’unité sociale, qu’on a appelé la nation, ou… etc., et qu’on ne s’est pas aperçu… mais on en a souffert, que les conditions mêmes d’existence, ou de définition, ou d’aspiration à cette unité de la personne et de cette unité de la communauté, qu’on pouvait arriver à une « acceptation de l’autre », parce que la définition même de la personnalité et la définition même de la communauté supposaient l’exclusion de l’autre.
C’est un point de vue qui est intéressant parce qu’il y a une grande partie des humanités qui ne s’est pas constituée à partir de ces exclusions de l’autre, mais de l’intégration, plus ou moins difficile, et souvent, souvent dramatique de l’autre. C’est le cas des sociétés qui ont été déportées dans d’autres pays, comme les sociétés de l’Afrique Sub-saharienne vers les Amériques – non seulement les Amériques du Nord, comme les Etats-Unis, mais la Caraïbe et les Amériques su Sud, comme le Brésil – et la question se posait à ce moment, étant donné cette errance fondamentale : comment concevoir l’agrégation de l’être au plan d’une « individualité » et l’agrégation de l’être au plan d’une « communauté » ? Il est certain que, dans ces cas-là, il ne pouvait être question du même processus que ce qui s’était passé en Occident, c’est-à-dire la constitution de nations et, à l’intérieur de la nation, la constitution, le progrès d’une humanité descellée en individualités, le remplacement par exemple du clan par le phénomène social de la famille, la famille qui est une tentative d’agrégation, à la fois de l’unité communautaire et de l’unité individuelle, etc… tout ça n’était pas possible dans le cas de, par exemple, de la formation des sociétés dans les Amériques. Je ne parle pas des Amériques blanches, moi je fais la différence entre trois sortes d’Amériques – je ne suis pas le seul à faire cette différence – il y a l’euro-américain, c’est l’Amérique du Nord, le Canada, les Etats-Unis, et il y a la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique des origines, ceux qu’on appelle les Indiens, les Mayas, les Aztèques, etc., et puis il y a la néo-américa, c’est l’Amérique créole, c’est-à-dire l’Amérique de la contagion, de la contamination, de la créolisation, c’est-à-dire la Caraïbe, le Brésil, etc. Il est certain que ces trois Amériques interfèrent et s’interpénètrent, se combattent, se dominent, etc. Aux Etats-Unis c’est l’euro-américain qui domine la méso-américa et qui domine aussi la néo-américa et par exemple au Mexique c’est l’Amérique de la néo-américa, c’est-à-dire l’Amérique créole de l’établissement mexicain qui domine et qui combat la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique du Chiapas, etc.
Donc, il y a un mouvement. Mais l’essentiel – pour ce qui concerne ma réponse, qui ne pouvait être courte, à votre question -, l’essentiel c’est que peu à peu s’est accréditée l’idée qu’on ne peut pas considérer la personnalité et on ne peut pas considérer la communauté de la même manière selon les histoires que l’on a subies. C’est-à-dire que cela pose deux questions redoutables : est-ce qu’il y a une thérapeutique valable pour tous ? Est-ce qu’il y a une vérité universelle ? Ces deux questions, vous savez que moi j’y ai répondu par la négative, mais je ne prétends pas que cette réponse soit la seule valable.
Le rhizome est l’élément qui relie toutes ces questions et toutes ces tentatives de réponse. Et par conséquent, je pense que… pas la conclusion… mais le développement le plus…, le moi… radical, ou le moins… totalitaire que l’on puisse faire à ce genre de questions et de situations, identité-racine-unique et identité-rhizome, c’est de dire que nous pensons et nous ressentons, en ce moment, en fonction d’une totalité. C’est-à-dire que l’anti-totalitaire, c’est une totalité. C’est la totalité de Tout-Monde, parce qu’elle est faite de diversités et de constitutions rhizomiques, et, du coup, du même coup, je pense que tout ce qui intéresse la vie et les soubresauts de l’esprit et de la sensibilité ne peut être aujourd’hui envisagé que dans le cadre d’une poétique du Monde, d’une poétique de Tout-Monde. Voilà ce que je voulais répondre.
Publié dans l’Unebévue n°26 / automne 2009
voir également sur le Silence qui parle : la Lézarde
rhizome.jpg

La Lézarde / Edouard Glissant

La jeune fille avait du courage : elle marcha toute la nuit parmi les ombres affolantes, sans entendre les chiens (ou les enragés qui empruntent la forme des chiens, courent la campagne, volent, effrayent, s’amusent d’autrui), sans entendre le bruit multiplié de sa propre marche dans la splendeur noire, sans rien entendre qu’en son cœur un silence encore étonné, un silence qui avait pris corps et qui était maintenant l’âme sans âme de sa chair.
Edouard Glissant
la Lézarde / 1958
Institut du Tout-Monde
Potomitan
voir également sur le Silence qui parle :
entretien d’Edouard Glissant avec l’Unebévue

edouardglissant.jpg

1234



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle