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Freud et Oskar Panizza : l’amour des enfants / Penser et faire sont une seule et même chose / Mayette Viltard

En préparant le texte de présentation de ce colloque (1), j’avais écrit : « Comment accéder à une visibilité essentielle à la proclamation d’une sexualité déviante, tout en sachant que cette visibilité est également essentielle à la surveillance de ceux dont la vie est ainsi mise en écriture ? ». David Halperin, à qui je l’avais envoyé, m’a d’abord répondu : « Oui… Mais je ne l’aurais pas dit comme ça », ce qui m’a tourmentée. Heureusement, le lendemain, il m’a envoyé sa critique : « Tu ne vas quand même pas dire que les queers fabriquent leur propre surveillance ! ». L’avais-je dit ? Sans doute. J’ai donc tenté une autre formulation : « Comment accéder à une visibilité nécessaire à la proclamation d’une sexualité déviante tout en sachant que cette visibilité est ironiquement utilisée par la norme indispensable à la surveillance de ceux dont la vie est ainsi mise en écriture ? ». Ce n’était guère mieux. Formuler ainsi la question, n’est-ce pas déjà la mettre en impasse ?
Cette difficulté a renouvelé un des problèmes que j’ai régulièrement rencontré dans ma pratique et mon expérience psychanalytique : est-ce que participer à un certain nombre d’activités, en particulier institutionnelles, de prises de paroles, de publications, etc. qui contribuent de près ou de loin à faire émerger des visibilités nouvelles déclenche obligatoirement en retour la création d’un arsenal disciplinaire supplémentaire de la part des institutions, (gestion, administration, lois, police, etc.) venant détruire, et souvent, violemment, ce qui était en train d’émerger ? Le psychanalyste, par sa seule présence dans une institution (médico-éducative, judiciaire, psychiatrique, sociale, etc.) peut-il prétendre se situer dans un espace où le dicible, le visible ne sont pas encore formés ? Et la porte du cabinet ne fait-elle pas illusion sur une hypothétique fermeture d’un espace qui se penserait privé ?
Lors du colloque organisé par Clinic Zones en 2002 « Anna Freud mannequin de son cas », nous avions reçu Elisabeth Young Bruehl pour nous parler de son travail sur la biographie d’Anna Freud. Elle avait cité, à ce moment-là, ses affrontements terribles avec Jeffrey Masson et surtout Peter Swales, (remis au goût du jour par le Livre noir de la psychanalyse) lequel, nous avait-elle dit, lui envoyait par la Poste des produits pour douche vaginale pour qu’elle se rince les dents, et autres insultes variées. Je n’avais pas saisi pourquoi, dans nos échanges, elle insistait pour dire qu’elle était prête à abandonner son cabinet de psychanalyste de New York, à la fois pour suivre sa compagne à Toronto (2), mais aussi se consacrer à faire avancer les droits des enfants contre les abus sexuels. Je ne comprenais pas pourquoi ce sujet était pour elle essentiel, et au fond, je ne saisissais pas vraiment comment elle posait le problème.
Il se trouve qu’à partir des années 1970, j’ai eu diverses activités qu’on appelait contestataires, ou groupusculaires, ou libertaires, et j’ai participé à la création de nouvelles formes de pratiques avec des fous, et par la suite, avec « des enfants et des jeunes » en difficulté. On dit « des enfants » et « des jeunes ». Freud parlait « des impubères », mais aujourd’hui, on dit « enfant » ou « mineur », ou « jeune », ou « ado », pour dire inapte à un consentement, tout en différenciant « les enfants » et « les jeunes », ceux qui ont ou n’ont pas la majorité sexuelle. Il y a donc aujourd’hui des « enfants pubères ». J’ai ainsi participé « sans le savoir » à l’accession à la visibilité et au discours d’un nouveau concept et de ce qui a brutalement viré à une nouvelle pathologisation et criminalisation : la pédophilie.
René de Ceccatty parlait ce matin d’une sorte de mise entre parenthèses qu’ont été les années 1970 et disait qu’à l’évidence, quelque chose ne s’était pas transmis. Les tentatives que j’ai pu faire, avec beaucoup d’autres, de transformer les anciens mouroirs d’enfants en lieux de vie, comme on disait, ont connu un arrêt brutal, en 1982, et sont devenues suspectes. Avec l’entrée dans ce que Guattari a pu appeler les années d’hiver, il y a effectivement eu une amnésie collective. Qu’est-ce qui a fait que quelque chose s’est fermé et que les débats en cours ont été, à mon avis, clos ?

Le Coral et l’érotique puérile
On n’a pas oublié le FAHR, même si l’on ne sait plus très précisément quelles avancées il a produites, ni quelle formidable inventivité politique avaient les Gazolines ou les Gouines rouges, – je pense par exemple, à l’incroyable film sur la Banque du sperme… On n’a certes pas oublié le MLF. Mais il y a un silence (et pour le moment, sans doute justifié puisque la censure est féroce) sur l’énorme changement de la fonction de l’enfant dans la société qui s’est produit après les années 1970, à partir je dirais de 1982, ce que Guattari, à une année près, appelle les années d’hiver. Bref, qui se souvient qu’en mai 1977, Libé saluait la création du « Front de libération des pédophiles », immédiatement attaqué par le Parquet ?
Nous avons déjà parlé avec une partie d’entre vous qui êtes ici aujourd’hui, de la naissance du mot « pédophile ». Certes, le mot « pédophile » a été créé dans les années 1900, mais il n’était pratiquement pas utilisé. Et c’est bien dans le mouvement des années 1970 que le mot « pédophile » a pris corps. Gide disait pédéraste même s’il pouvait s’agir de « très jeunes » garçons. Gabriel Matzneff trouvait que le mot « pédophile » « sentait le camphre, la pharmacie, le bromure », (il faut dire que le mot avait fait une brève apparition à propos des Ballets bleus en 1959), aussi proposait-il « philopède ». Malgré les poursuites judiciaires, le Hors série du N°12 de la revue Recherches, « Trois milliards de pervers. Grande encyclopédie des homosexualités », de mars 1973, ou encore le N°19, « COïRE », de René Schérer et Guy Hocquenghem, d’octobre 1976, ou encore le Gai pied, journal des homosexualités, N°0, de février 1979, circulaient, à peine sous le manteau. Impossible de citer tous les débats naissants qui accompagnaient ces publications, tracts, journaux, affiches, (sans parler des graffitis), etc. imprimés sur du mauvais papier où l’on trouvait pêle-mêle la libération des mœurs, le droit à la différence, la liberté sexuelle, la défense de l’avortement, de la prostitution, la levée des tabous, l’amour des couples informels, les communautés, les homosexualités, la zoophilie, la pédophilie, etc. Le seul tabou qui perdurait était l’usage de la violence, et comme l’écrivait Jacques Dugué dans un article de Libé du 27 janvier 1979 : « Qu’on ne laisse subsister des lois que pour des actes sexuels consommés avec violence et qui sont d’ailleurs le plus souvent le fait d’hétérosexuels irascibles sur des petites ou des jeunes filles (3). Pourquoi un homme n’aurait-il pas le droit d’aimer un enfant ? »
Me voilà renvoyée à Freud et à ce qu’il disait à propos de l’amour pour les impubères. Il y a, dans Trois essais sur la théorie du sexuel, des passages très connus, je vais vous en lire un qui l’est peut-être un peu moins (4) : « L’immense force de l’amour ne se montre nulle part plus forte que dans ses aberrations, l’amour pour l’impubère, ou la zoophilie. Ce qu’il y a de plus élevé et de plus bas sont partout attachés de la façon la plus intime dans la sexualité. Du ciel à travers le monde jusqu’à l’enfer (5) ».
Ainsi, malgré beaucoup d’affrontements, – ou grâce à beaucoup d’affrontements –, les débats se poursuivaient. Jusqu’à l’affaire du Coral (6), déclenchée par une dénonciation calomnieuse, en septembre 1982.
Le 21 octobre 1982, une meute de journalistes, micros et caméras au poing, débarquent en hélicoptères en même temps que la police dans un lieu de vie, le Coral, à Aymargues et tournent des images d’arrestations et d’enfants apeurés qui accèdent brutalement à la pleine lumière du journal télévisé de 20 heures. Les enfants sont évacués vers des lieux psychiatriques, le directeur, le psychiatre et quelques éducateurs sont arrêtés. Ce fait divers est un tournant radical dans la cristallisation, quasi d’un seul coup, de toute une série de lois en œuvre aujourd’hui. La presse se déchaîne, pédophilie, inceste, attouchements sexuels, maltraitance de mineurs de moins de 15 ans, exploitation sexuelle des handicapés, etc. Claude Sigala, le directeur, finira par être condamné a trois ans de prison dont trente mois avec sursis, non pas pour pédophilie, mais pour « attentat à la pudeur sur mineurs de moins de quinze ans » (Le Monde, 14 mars 1987). Jean-Michel Carré a tourné, en 1995, au Coral réouvert, un film de fiction, Visiblement je vous aime (7), avec le magnifique acteur Denis Lavant, mais aussi avec les jeunes, les éducateurs, et le directeur Claude Sigala, à nouveau en fonction. Et simultanément, il a tourné un documentaire. Le festival de Cannes s’est extasié et a voulu voir dans le film de fiction un témoignage bien-pensant sur la créativité des handicapés, berk. Alors que le film (et le documentaire) sont très prudemment cryptés. Ils montrent, ou plutôt suggèrent, ce dont avaient été accusés les gens du Coral. À commencer par la première image (qui était à la base de la dénonciation), un jeune homme, nu, (décemment filmé, quoique…) s’arrose longuement avec délices avec un jet d’eau sur la pelouse. Innocemment ? On le regarde. Innocemment ? Tout le monde se touche, se pousse, les lits sont proches, ça gueule, ça rit, ça se roule par terre, on devine les journées au lit à se masturber, les déambulations la nuit dans le jardin, les affrontements musclés, les câlins, bref, tout ce qui est désormais interdit dans les institutions.
Freud et Oskar Panizza : l'amour des enfants / Penser et faire sont une seule et même chose / Mayette Viltard dans Désir microbook
Quelles « personnalités » furent directement emprisonnées, ou inquiétées, ou citées ? René Schérer, Félix Guattari, Gabriel Matzneff, Guy Hocquenghem, Tony Duvert, Michel Foucault, Jack Lang qui dans le Gai Pied du 31décembre 1991 avait écrit : « La sexualité puérile est encore un continent interdit, aux découvreurs du XXIe siècle d’en aborder les rivages ». Et malgré tous les soutiens, les pétitions, le quasi acquittement de tout le monde, la réouverture du Coral ensuite, le ver était dans le fruit : « Jusqu’où sont-ils allés exactement ? », murmurait-on. Je vais revenir sur cet argument, le pire.
Le tout fut orchestré par la psychanalyse, nous fait remarquer René Schérer dans Une érotique puérile. Jenny Aubry, Maud Mannoni, Françoise Dolto ont été les chevilles ouvrières de la disciplinarisation de l’enfance en fournissant les bases de ce qui sera ensuite retenu pour les transformations des lois pénales. Je laisserai de côté ici Jenny Aubry, avec sa note ambiguë de Lacan (8) sur les utopies communautaires, ou Maud Mannoni et sa façon de soutenir que le symptôme de l’enfant répond à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale (9), pour ne retenir ici que Françoise Dolto, contre laquelle René Schérer soutient un brillant pamphlet (10). Car c’est elle qui va déplier tous les termes de la nouveauté psychanalytique des années 1980, elle et tous ceux pour qui elle servait de référence dans la psychanalyse d’enfant. C’est donc elle, le Savonarole des nurseries, comme l’appelle René Schérer, qui va clairement établir que le développement de l’enfant dans sa route vers le génital est dévié par la rencontre d’un adulte pervers et de ce fait, est atteint d’un traumatisme ineffaçable.
Dans la préface à Psychanalyse et famille (11), 1976, Dolto va soutenir que l’adulte éducateur doit être, pour l’enfant, un exemple vivant. Il doit « être prêt à abandonner les plaisirs du corps », il doit être « castré de ses jouissances archaïques » vis-à-vis de l’enfant. Ces mères trop aimantes, (ou parfois les grands-parents, ou même le père) qui considèrent l’enfant comme leur chose, « sont au sens propre, des pédérastes ». Et enfin, des parents si aimants « sont en fait des parents peloteurs ».
La question n’était plus la répression de la masturbation, c’était le contraire. Il était prescrit que l’enfant se masturbe, c’était la preuve d’un bon développement et de la santé de ses pulsions, mais à une condition, c’était qu’il se touche lui- même. Pas question que quiconque d’autre le touche. Comment un geste de « contact » pouvait-il être garanti comme étant strictement dépourvu de tout érotisme ? Tout geste, de fait, devenait corrupteur ! Nous avons donc assisté à cette transformation incroyable, la naissance de l’enfance intouchable. Il est désormais interdit de jouer avec un enfant en pointant un index sur sa joue : « Tu as une tache ! Pistache ! » Et on lui donne une « petite claque ». C’est un des jeux qu’on trouve dans le film sur le Coral dont je vous parlais. C’est aussi le geste érotique qui fait basculer le roman de la Gradiva : une mouche sur la joue, une claque, un baiser. Mieux, l’enfant doit être averti, et très jeune, des risques précis qu’il encourt si un monsieur lui propose des bonbons, ou veut l’aider, ou s’intéresse à lui de quelque façon que ce soit. Aujourd’hui, les enfants de six ans manient avec facilité le vocabulaire de la Brigade des Mineurs, j’en ai de nombreux témoignages.
Et actuellement, nous assistons à la naissance d’une cohorte de lois sur l’enfance qui donnent raison de A jusqu’à Z à René Schérer et Guy Hocquenghem. La claque du jeu érotique est devenue une maltraitance. La violence est devenue un concept qui nécessite un protocole pour y répondre. On signale, on décrit, on dénonce : il y a la levée du secret professionnel pour la pédophilie et la maltraitance. Nous bénéficions du Portail Unique pour tous les dégénérés : les vieux, les fous, les enfants en retard, les déviants, tous ceux qui dépassent de la case des normaux doivent passer par le même Guichet de la Maison De la Personne Handicapée. Une Maison, bien sûr, comme la Maison d’arrêt… Chaque dévié bénéficie d’un projet personnel de redressement, pour définir les prestations qu’on doit lui appliquer. Et à l’abri d’un discours médical et d’un serment d’Hippocrate généralisé, – tu ne désireras pas celui que tu soignes –, l’intouchabilité des enfants est devenue totale, on ne change plus un enfant dans une crèche, on lui donne un soin. Sans oublier les descentes de police dans les établissements si la moindre plainte est déposée pour un supposé non-respect de tout cela : c’est ainsi que la directrice d’un IME, institut médico-éducatif que je connais bien, a vu débarquer récemment, un matin, à l’heure de l’ouverture, une vingtaine de policiers qui se sont dispersés au pas de charge dans tout l’établissement, comme au Coral, pour traquer la maltraitance et empêcher les éducateurs de communiquer entre eux. Quant à elle, embarquée derechef dans un fourgon de police sous les yeux des enfants et des éducateurs pour une mise en garde à vue, on lui a pris dès l’arrivée, le cordon de sa capuche d’anorak, ses collants, et son ADN. Avec discours poli des flics en fin de journée lorsqu’il l’ont relâchée avant la nuit, n’ayant rien « trouvé ».
Quand j’ai lu le livre de Michel Tort, Fin du dogme paternel (12), j’ai en particulier été intéressée par un paragraphe intitulé la « Relance de la gauche libertaire », à propos du courant psychanalytique « nouvelle gauche libertaire lacanienne, post-sadienne » comme il dit, dans lequel il situe Jean Allouch, avec Éthification de la psychanalyse. Calamité (13), ou Marcela Iacub, dans Robopsy – Des lois pour des âmes des âmes pour les lois (14). Il note que ce courant récuse le psychanalyste comme bon pasteur. Mais il critique que dans ce courant libertaire, la psychanalyse, en invoquant la transposition des pulsions qui fait que le sexe n’est pas localisable en quoi que ce soit, serve à ouvrir à l’inéluctable liberté de faire n’importe quoi non pas avec l’autre, mais de l’autre (15). Certes, il précise que ce n’est ni le cas de Jean Allouch pour ce qui concerne la psychanalyse, ni le cas de Marcela Iacub pour ce qui concerne le droit, mais il pose cependant une question. Si on ne dit rien des crimes sexuels, est-ce qu’il n’y a pas là un déni qui rejoint la position qui était celle d’avant les années 1970, de 1880 à 1970 ? Autrement dit, s’agit-il d’une posture libertaire, et peut-être libertine, qui reproduit un déni des violences sexuelles au profit d’un flirt avec la débauche d’antan, et qui équivaut au déni qui recouvrait la pédophilie homosexuelle ?
Nous revoilà avec l’argument qui nous clouait le bec quand nous voulions soutenir le Coral : savez-vous jusqu’où ils sont allés dans leur amour des enfants ? Qu’est-ce que vous en dites ? On n’en disait rien du tout, puisque le débat ayant dégénéré de cette façon, on ne pouvait que se taire. L’humanisme avait repris le dessus. Exactement comme les débats sur les prisons, qui avaient dégénéré en « de bonnes conditions de détention », repeindre les cellules avait remplacé le fond scandaleux de l’affaire qui était de faire bouger les frontières des notions d’innocence et de culpabilité.
Toutefois, j’ai conservé de mes années soixante-dix mes trois intercesseurs freudiens préférés. Je ne dirai rien de Gide aujourd’hui, qui écrivait « Je ferais aussi bien de publier Corydon, voilà quinze ans que je fais de la psychanalyse sans le savoir », ni de Pasolini qui fait le tour du lac dans sa grosse bagnole avec Laura Betti qui doit lire à sa demande les Cinq cas de psychanalyse « parce qu’il y a tout là-dedans » et elle disait « ça donne mal au cœur ». J’aurai recours à Werner Schroeter, véritable obsédé, à une époque, de « l’Homme aux rats », à qui je vais aujourd’hui demander d’intercéder pour entrer dans les arcanes du rêve de Freud qu’on appelle classiquement « le rêve du Comte Thun », une façon de brouiller les cartes d’emblée. Car ce comte s’appelait Faire, le Comte Faire, Graf Thun, et ses ennemis appelaient Graf Nichtsthun, le Comte qui ne fait rien. Et à son propos, Freud rêve cette phrase : « Est-ce que penser et vivre réellement ce qu’on pense sont une seule et même chose ? » L’intention équivaut-elle l’action ? Ses associations l’amènent au Concile d’amour, une pièce d’Oskar Panizza, de 1895, interdite, qui expédia Panizza en prison pendant un an. Werner Schroeter a fait en 1981 le film Le Concile d’amour, inédit en France, interdit en 1985 au Tirol sur demande du diocèse d’Innsbruck, arrêt confirmé par la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 1994.
Mayette Viltard
Freud et Oskar Panizza : l’amour des enfants
Penser et faire sont une seule et même chose

Extrait du texte publié dans Saint Foucault, un miracle ou deux ?
Ouvrage collectif sous la direction de Mayette Viltard
Cahiers de l’Unebévue /
2013
Site de l’ELP
Site de l’Unebévue

morton-bartlett Désir dans Flux
1 Colloque « Saint Foucault : un miracle ou deux ? » Paris, 12 et 13 mai 2012, organisé par la revue l’Unebévue et l’école lacanienne de psychanalyse.
2 Elizabeth Young Bruehl est effectivement allée vivre à Toronto en 2007 avec Christine Dunbar, elle est décédée en décembre 2011. Son livre posthume vient d’être publié : Understanding and Preventing Prejudice Against Children, Yale University Press, 2012.
3 Sous Vichy l’attentat à la pudeur a été codifié différemment selon qu’il était hétéro ou homo, et ce, jusqu’à 1982.
4 S. Freud, Trois essais sur la théorie du sexuel, traduction Christine Toutin, Eric Legroux, Mayette Viltard, édition bilingue, La transa. (interdite jusqu’à janvier 2010).
5 J’ai annoncé mon intervention au colloque par ces quelques lignes : « Dans la forêt obscure le panneau est là. OAPI. Œuvre d’Accroissement des Peines Infernales. L’avais-je déjà vu ? Je suis tellement amnésique. Et sur la pente, une pauvre petite fleur, autre- fois appelée érotique puérile. Comme un soldat disparu. » Un appel à Pasolini et sa Divine mimésis, sa remontée des enfers sur la dure pente fienteuse pour atteindre le purgatoire, sur la plage d’Ostia.
6 Guy Hocquenghem, dans son livre Les Petits garçons, Albin Michel, 1983, raconte l’affaire.
7 Dans le film, tous les jeunes ont évidemment plus de 15 ans, comme la Lolita de Kubrick, sinon, le film aurait été interdit.
8 Jacques Lacan, « Note sur l’enfant 1969 », rédigé par Jenny Aubry à partir de notes manuscrites que Lacan lui a données, dans son livre Enfance abandonnée, Scarabée, 1983, repris dans Ornicar ? 1986, puis dans Autres écrits, Seuil, 2001, p. 373.
9 Maud Mannoni, l’Enfant arriéré et sa mère, Seuil, 1964, L’enfant, « sa maladie » et les autres, Seuil, 1967, etc.
10 René Schérer, Une érotique puérile, Paris, Galilée, 1978.
11 Françoise Dolto, Préface à Psychanalyse et famille, du Dr. David, Paris, Armand Colin, 1976.
12 Michel Tort, Fin du dogme paternel, Paris, Flammarion Aubier, 2005.
13 Jean Allouch, Éthification de la psychanalyse. Calamité, Cahiers de l’Unebévue, 1997.
14 Marcela Iacub, « L’esprit des peines et les transformations réelles du droit pénal en matière sexuelle », in « Robopsy, des lois pour les âmes, des âmes pour les lois », l’Unebévue, revue de psychanalyse, N°20, Paris, unebévue-éditeur, 2002.
15 Il ne cite aucun exemple.

Aujourd’hui, Dieu c’est nous / l’Unebévue n°30

MTB / Adolpho Bergerot
… non, je mens, c’est bien en 2011 que je pus confirmer que Lacan était mon grand-père et que tout a commencé. Enfin, tout, c’est un peu trop. Quand je dis tout, je veux dire que c’est à ce moment-là que je découvris que ma grand-mère paternelle – que je n’ai jamais connue – fut la première maîtresse de Lacan, et que l’enfant qu’ils eurent, caché, jusque-là secret, était mon père. Ce que j’entrepris alors fut une reconstitution.

Parce que mon père a toujours dit… / Sherman Alexie, traduit par Nicolas Plachinski
Ton père a toujours été à moitié fou, me dit ma mère plus d’une fois. Et l’autre moitié prenait un traitement…

La question de l’être et la valeur de la vie / Anne-Marie Ringenbach
La formule avancée par Guattari, « Aujourd’hui, Dieu c’est nous », vient pointer notre responsabilité actuelle dans la question de l’Être. Guattari avance cette formule avec ses concepts, ceux formés avec Gilles Deleuze, de déterritorialisation, de circuits rhizomatiques, d’énonciation collective, qui lui donnent son assise et écartent tout contresens quant à l’interprétation à donner à cette place prise à Dieu par les hommes. « Aujourd’hui, Dieu c’est nous » s’entend bien sûr à l’aune de la question de la mort de Dieu et la position centrale de cet énoncé dans la philosophie de Nietzsche.

Workshop sur l’entretien de Félix Guattari à la télévision grecque
Transcription établie par Mayette Viltard
En vue du workshop du 10 mars 2012, au bar-forum de l’Entrepôt, à Paris, j’ai envoyé les vidéos de l’entretien de Félix Guattari avec G. Vestlos, de 1991, diffusé en 1992, disponibles sur youtube, à tous ceux qui fréquentent habituellement Place Publique. J’ai reçu beaucoup de mails témoignant de la difficulté de certains, intéressés par ses travaux, à véritablement entrer dans ses écrits. La matinée a été consacrée au débat, et l’après-midi, des échanges très animés se sont entremêlés avec la diffusion des images et la présence de Félix Guattari à l’écran.

Notes pour le workshop sur l’entretien avec Guattari / Anne-Marie Vanhove
Examinons de près le rapport entre les trois composantes des « tourniquets » : le concept, le réel appelé événement ou lutte des classes, et le désir ; la philosophie, la politique et la psychanalyse. Le « tourniquet des concepts » est composé des deux premières, et celui « du désir », de la première et de la troisième. Notre intérêt est d’observer ce qui se passe entre les composantes avant qu’elles n’aient deux points nodaux, deux « tourniquets ». Il s’agit d’un rapport à trois termes, d’un système de trois « lieux », qui produit deux sortes de rapport à deux termes.

Elles sont fragiles, les relations ! / Xavier Leconte
Quelques mots à propos de ce que Deleuze qualifie de coup de tonnerre dans la philosophie : les relations sont par nature extérieures à leurs termes, et de ce qu’il dit dans son cours de décembre 1982 : « Tapez pas sur les relations, c’est du fragile. Tapez tant que vous voudrez sur les attributs, c’est du solide ! Mais les relations, oh là là !… ».

Dieu à l’étable / Nunzio d’Annibale
Il y a un texte d’Artaud, Les mères à l’étable. On est en 1946. Artaud note que ce texte est un rêve.

Une esthétique immanente, une esthétique de l’existence / Françoise Jandrot
C’est dans Différence et Répétition que René Schérer trouve les arguments critiques qui démontent l’interprétation de l’Éternel retour, de Nietzsche, par Heidegger. La position de Deleuze, souligne Schérer, rompt avec ce que serait une nouvelle lecture « nietzschéenne » de Heidegger pour passer à de nouveaux repères et à un autre ordre d’affirmation.

Bonhomme de vent / Marie Jardin
Au dos du DVD de Sima Khatami, Boris Charmatz a écrit : « Il y a une littérature qui est encore de la danse, et dans le cas de Hijikata, celle-ci n’est pas seulement méconnue, elle est inouïe, elle n’existait pas encore. Nous sommes soudain face à un trésor qui déchire les représentations ».

Littéralité : diagramme et analogie esthétique / Claude Mercier
Annonçant les thèmes de sédentaire et de nomade, Deleuze va les lier respectivement à la représentation (l’analogie) et à l’univocité. La représentation implique l’analogie de l’être alors que l’univocité de l’être et la différence individuante sont hors représentation. Univocité, nomadisme, actuel/virtuel, et jugement, feront toujours partie des analyses de Deleuze, seul ou en compagnie de Guattari. Les deux figures de l’analogie (de proportion et de proportionnalité) ne conviennent pas à cette écriture à même le réel – à la lettre – ni analogie ni métaphore. On est comme prisonnier du quadruple carcan de la représentation. La problématisation porte sur une possible sortie de la similitude productrice de ressemblance.

Trans/vers/alice aux pays des esquizos / Alicia Guerrera Diaz
La création, par opposition à l’œuvre finie, projette, du sujet, quelque chose qui est à décrypter, un pré-antérieur au transfert possible. Nous n’avions pas idée de l’ampleur que cela allait prendre dans un atelier avec les esquizos et débiles mentaux.

Quand Michel Foucault invitait les psychanalystes à jouer / Michèle Duffau
Dans le laboratoire comportementaliste mondial, l’autisme faisait office de dernier résistant, mais une fois renommé et reclassé, il peut – enfin – être disponible pour les opérations de la Grande Équivalence, de l’Homogénéisation, qui ne produisent de la différence que pour la digérer et transformer en Prestations les grands problèmes de l’existence. Par on ne sait quelle impuissance à penser ce qui se passe, ou peut-être en raison d’un passif qu’il s’agirait de lever, il faut bien constater que Michel Foucault manque cruellement dans le débat !

Tissage / Jocelyne Lagand
Passage Verdeau, dans un cabinet de curiosités devant lequel je passais depuis des années, était exposée une créature osseuse et molle, cousue ou infibulée, qui m’avait piquée dans la chair.

Collures : du cinéma expérimental à l’anthropologie / Barbara Glowczewski
Félix Guattari n’avait pas imaginé à quel point l’image – art, installation ou cinéma – et la critique de sa représentation ethnocentrique feraient l’objet d’une réappropriation par les peuples colonisés, subalternisés et d’autres résistants au Capitalisme mondial intégré, mais il avait eu l’intuition et l’espoir de ce potentiel de créativité au début des années « d’hiver », espoir revenu à la veille de sa mort lorsqu’avec ses propres mots – mais aussi ses yeux –, il dit être sorti d’une dépression.

L’art comme transport-station du trauma
Bracha L. Ettinger traduction Dimitra Douskos
Je propose d’ajouter l’idée de non-vie et les idées de décalantbord, reliantbord, et espaçantbord féminins au coeur de la pensée au sujet du moment créatif et de son « âme », au moyen d’un type différent de femme-Autremère-archaïque-Chose. Ceci signifierait, pour paraphraser l’expression de Lacan, une vie qui pourrait être vécue ou pensée, depuis la place de cette limite où la vie est encore à venir, où elle est déjà sur l’autre rive, mais d’où elle est vue et vécue dans la forme de quelque chose qui n’est pas encore ici en temps ou en place.

Dessin, peinture, carnet / Bracha L. Ettinger

Du transfert au paradigme esthétique : Conversation avec Félix Guattari
Bracha L. Ettinger
En 1989, j’ai interviewé plusieurs amis psychanalystes au sujet de l’état de la psychanalyse en France « après Lacan », et entre autres, Félix. Ce qui m’intéressait particulièrement était d’apprendre quelque chose sur les résidus du transfert qu’ils avaient effectué sur Lacan à partir de la scène parisienne, lieu tellement spécifique, tellement extraordinaire, avec ce qui m’apparaissait alors comme une espèce particulière de susceptibilité et même de violence plus ou moins contenue.

l’Unebévue
Aujourd’hui, Dieu c’est nous / décembre 2012
Voir également :
Ecole Lacanienne de Psychanalyse
Jean Allouch
Aujourd'hui, Dieu c'est nous / l'Unebévue n°30 dans Deleuze maurizio-cattelan-thefirsttheysaid

Rhizome et créolisation, une poétique / Rencontre de l’Unebévue avec Edouard Glissant / Mayette Viltard / Marie-France Basquin

Le 7 février 2009, à l’occasion de la parution du livre qu’il venait de publier, avec Patrick Chamoiseau, l’Intraitable beauté du monde. Adresse à Barack Obama, aux éditions Galaade, Edouard Glissant a accepté de venir à Place Publique, une activité de l’école lacanienne de psychanalyse, organisée ce jour-là par Ninette Succab, Marie-France Basquin, et Mayette Viltard. Sont publiées ici la présentation de la rencontre, la première question adressée à Edouard Glissant, et sa réponse. L’intégralité de cette rencontre est en vidéo sur le site :
http://www.unebevue.org/unebeweb/unebeweb26/rencontre-avec-edouard-glissant/

Présentation de la rencontre, par Mayette Viltard
Puisqu’aujourd’hui, la Place publique rassemble des participants plus divers qu’à l’habitude, je vais vous dire que la Place publique était le nom d’une réunion qui se tenait le soir après la journée de travail dans un lieu qui s’appelait Saumery, et dont sont partis en errance quelques fous, débiles, et rêveurs, jusqu’à trouver un château en ruines qui s’appelait le Château de La Borde.
C’était le début des années cinquante, et à la sortie de la Deuxième guerre mondiale, cette poignée de personnes ne craignait pas l’utopie, bien au contraire. Leur propos était que vivent ensemble les groupes bigarrés des fous, exclus, errants, et autres anormaux avec d’autres éventuellement moins fous, et que de cette pratique naisse un changement de société.
Ils avaient une méthode. Certes, quelques-uns connaissaient Freud, de plus ou moins loin, car peu traduit, Lacan, pour avoir, pour certains, imprimé sa thèse sur une presse prêtée par Freinet à l’hôpital de Saint Alban, mais là n’était pas leur méthode. Leur repère était une méthode qu’ils appelaient la menthe à l’eau. Une pratique poétique. Ne rien prendre des systèmes, pas de savoir établi qu’on applique, prendre en compte le fétu, le débris, la brindille, le bout de rêve miteux, le caillou, la boîte de conserve, l’assemblage hétérogène et imprévu, car de ce point pouvait naître une modification, une métamorphose, sociale et de chacun. Leur poète était Francis Ponge. Cette utopie était de faire fonctionner ce que la société appelle un hôpital psychiatrique par une pratique poétique qui changerait, dissoudrait peut-être, les rapports d’aliénation, mentale et sociale.
C’était une époque où Lacan, pour parler de ses références à Freud, disait « La poétique de Freud », on en trouve des preuves dans ses Ecrits publiés en 1966. A la fin de sa vie, dans son séminaire l’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, Lacan a pu soupirer que le poète, tout comme Freud, tout comme lui-même, était un débile mental. La faiblesse du mental, même entretenue de petites menthes à l’eau, n’empêchait pas à coup sûr que l’ordre destructeur du Un règne en despote. Cependant… Pourquoi, disait Lacan ce même jour, pourquoi ne pourrait-on pas être apparenté à un poète plutôt qu’à un papa et une maman, sans doute la psychanalyse y gagnerait la chance de peut-être voir naître un signifiant nouveau. Mais concluait-il, il est difficile que les mots fassent les choses, que le symptôme s’évapore, difficile que sa propre pratique analytique tienne. Sans doute ajoutait-il, ne suis-pas assez poète ne suis-je pas poâte assez, citant là Pierre Jean Jouve.
Peut-être était-il arrivé à Lacan un grave accident, Lacan est devenu autiste disait Jean Oury. Félix Guattari et Lacan n’avaient pas pu maintenir leurs liens étroits lors de la parution de l’Anti-OEdipe, or quiconque a rencontré Guattari une seule seconde a pu ressentir combien il maintenait incandescents les rapports de la psychose et de la société. Le schizo comme analyseur social du capitalisme, le fou subissant une ségrégation analogue à la ségrégation raciale, développaient envers et contre tout une transversalité imprévisible d’où naissaient les orages. En tombant dès 1964, dans les rets de l’althussero-maoïsme, tandis que Laborde naviguait au loin dans les eaux bizarres de Socialisme ou barbarie, Lacan a peut-être perdu le schizo du XX° siècle, il est resté en compagnie du président Schréber. Du psychanalyste, socialement, surnage aujourd’hui principalement le psy, réclamé à tous les carrefours des prévisions de l’ordre du UN.
Pourtant, la rencontre de Guattari et de Deleuze avait fait surgir, en 1976, un texte, Rhizome.
En écoutant aujourd’hui un poète, peut-être pourrons-nous nous rencontrer, j’allais dire à la croisée de quelque chemin, – ma terre d’Aquitaine m’enferme -, nous allons à la rencontre d’un poète d’archipel, dont les chemins sont de ciel, de terre, et de mer, et qui debout sur une île, rencontre non pas une autre île, mais la Caraïbe tout entière. Là où je distingue quelques questions comme d’éventuels cailloux ramassés au bord du ruisseau traversant le pré, Edouard Glissant, dans l’inextricable de la brousse, trouve des coquillages.

Marie-France Basquin La première question que je vais vous poser, Edouard Glissant, sera une demande : repartir de l’évocation de Félix Guattari.
Dans un entretien que vous avez eu avec François Noudelman, en 2007, alors qu’il préparait une émission de France Culture pour présenter la Biographie croisée de GDeleuzeFGuattari de François Dosse, vous avez fait référence à la venue de Félix Guattari ) Bâton-Rouge, en 1988, où vous l’aviez invité, et vous avez évoqué son mode de présence aux autres, dans « une profusion charnelle d’une réalité qu’on palpe ensemble », disiez-vous, ce qui nous le rendait extrêmement vivant.
En 2005, une deuxième édition de son dernier ouvrage, Chaosmose, écrit en 1992, nous est parvenu. Ce texte propose, pour notre actualité, d’importantes lignes de devenir de sa pensée. Et pour amorcer notre débat, j’aimerais en citer quelques passages, à propos de la « production de la subjectivité » – titre du premier chapitre.
Comme vous le faites vous-même, Félix Guattari donne assez souvent une forme active, processuelle, aux substantifs, par exemple, subjectivation, et non subjectivité. Dans ce même mouvement, il me semble, vous proposez la créolisaion à partir de la créolité. La conception de Félix Guattari est ancrée pour une part dans la multiplicité de ses pratiques dans le social. Il parle d’une subjectivité plurielle, polyphonique : l’enfant, par exemple, ne dissocie pas le sentiment de soi du sentiment de l’autre. Son expérience relationnelle est d’emblée trans-subjective. Par ailleurs, cette subjectivité à l’état naissant, on ne cesse de la retrouver dans le rêve, le délire, l’exaltation créatrice ou le sentiment amoureux. Et se référant à son expérience de la clinique de La Borde, il parle de la création de foyers locaux de subjectivation collective. En effet, pour Guattari, les mouvements de subjectivation ne sont pas réductibles à un psychisme qui serait séparé des mouvements sociaux. Ils sont « traversants » ! Comme on le dit d’un appartement traversé de part en part par la lumière du dehors. C’est cela qu’il nomme des « singularités pré-personnelles » ou non-humaines.
il évoque alors, dans ce même texte, un certain nombre de bouleversements sociaux des années 1970 et 80 : Tien An Men, la Pologne, l’Iran… précisant que ces mouvements peuvent aussi bien mêler des aspirations émancipatrices, des pulsions rétrogrades, conservatrices, voire fascistes, d’ordre nationaliste, ethnique et religieux.
Alors, pour revenir à nos échanges ce matin, j’évoquerai rapidement quelques éléments de notre actualité. Oui, des murs se dressent toujours, comme autant de balises pour nos identités, comme des barrages aux déplacements, aux passages. Dans le social, je n’en parlerai pas davantage. Vous aviez vous-même écrit ce texte en 2007 : « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ». Dans les pratiques psychiatriques, des murs sont désormais construits pour isoler les malades jugés trop dangereux pour autrui. Cette ségrégation et enfermement de type policier sont en cours de mise en place. Dans la pratique de la psychanalyse, on a assisté à un « figement » des discours et des concepts, qui paralyse l’expression de toute singularité. Un comble ! Dans ce même mouvement, les thérapies se voient assignées à un rôle de normalisation des comportements.
Pour toutes ces raisons, pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec Félix Guattari, du moins de quelques moments de votre relation, moments de croisements de vos trajectoires de pensée. Et je reviens à cet entretien que vous avez eu avec François Noudelman en 2007. Vous présentiez Guattari comme un penseur des villes, un homme qui se déplace, et vous-même comme un penseur archipélique, un penseur des îles. Puis vous le nommiez un « parlant », avec lui vous étiez emporté dans ce mouvement de la parole, dans la même excitation de l’imprévisible.

Edouard Glissant (transcription non-revue par l’auteur) D’abord je vous remercie de m’avoir invité à discuter avec vous. Je souhaite que la discussion soit la moins ordonnée, la moins systématique possible et que nous prendrons plaisir à errer à notre tour.
En ce qui concerne Félix Guattari, je crois que les gens qui l’ont fréquenté ont fait l’expérience d’une sensation ou d’un sentiment très rare, c’est-à-dire, en ce qui me concerne, d’un rapport tellement multiple, au fond tellement diversifié, à un autre, qu’il est pratiquement impossible de sérier ou de raisonner la nature de ce rapport. C’est vrai que la fréquentation de Félix avait quelque chose d’animal. C’est vrai que l’intellectualité des échanges qu’on pouvait avoir avec lui était une intellectualité brûlante et peu convertible en propos sages et convenables. Il me semble – je vais peut-être dire quelque chose qui vous étonnera – il me semble que l’Anti-OEdipe et Mille Plateaux sont beaucoup plus sages que ne l’étaient Guattari et Deleuze, dans leur nature et dans ce que nous pouvons appeler leur être. Ça, c’est la première remarque que je pourrai faire.
La seconde, c’est que la notion de rhizome est, peut-être, celle qui nous a le plus rapprochés. Chez Deleuze et Guattari, la notion de rhizome, l’image du rhizome, servait à approcher – non pas à définir, mais à approcher – des modes de fonctionnement de la pensée, des modes de fonctionnement possibles de la pensée, vous le savez, ce n’est pas la peine que je développe ce point. Ce qui m’a tout de suite intéressé dans ce rhizome c’est qu’il pouvait servir à approcher des modes, non pas de fonctionnement de la pensée, mais des modes de l’identité. C’est pourquoi j’ai, à partir de cette notion… il y a eu un petit livre, Rhizome, qui a précédé Mille Plateaux, et qui ensuite s’est intégré dans Mille Plateaux. Donc, cette notion de rhizome avait eu une particularité, une singularité à l’intérieur même du développement et des errances de Guattari.
Pour moi c’était une notion, ou une image, ou… une machine, qui illustrait bien les drames et les ouvertures des identités. J’ai été tout de suite sensible à la notion que l’identité-racine-unique est une identité qui tue autour d’elle. Bon, c’était la carotte de ma pensée sur ce plan… et que le rhizome, au contraire, était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence des racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante.
Ça a été extrêmement important pour une grande partie des habitants de cette planète, parce que si des régions du monde, comme par exemple les régions occidentales, enfin… qu’on appelle l’Occident, se sont, disons, organisées autour de conditions humaines fondamentales pour ces régions, la personnalité et la permanence de l’unité sociale, qu’on a appelé la nation, ou… etc., et qu’on ne s’est pas aperçu… mais on en a souffert, que les conditions mêmes d’existence, ou de définition, ou d’aspiration à cette unité de la personne et de cette unité de la communauté, qu’on pouvait arriver à une « acceptation de l’autre », parce que la définition même de la personnalité et la définition même de la communauté supposaient l’exclusion de l’autre.
C’est un point de vue qui est intéressant parce qu’il y a une grande partie des humanités qui ne s’est pas constituée à partir de ces exclusions de l’autre, mais de l’intégration, plus ou moins difficile, et souvent, souvent dramatique de l’autre. C’est le cas des sociétés qui ont été déportées dans d’autres pays, comme les sociétés de l’Afrique Sub-saharienne vers les Amériques – non seulement les Amériques du Nord, comme les Etats-Unis, mais la Caraïbe et les Amériques su Sud, comme le Brésil – et la question se posait à ce moment, étant donné cette errance fondamentale : comment concevoir l’agrégation de l’être au plan d’une « individualité » et l’agrégation de l’être au plan d’une « communauté » ? Il est certain que, dans ces cas-là, il ne pouvait être question du même processus que ce qui s’était passé en Occident, c’est-à-dire la constitution de nations et, à l’intérieur de la nation, la constitution, le progrès d’une humanité descellée en individualités, le remplacement par exemple du clan par le phénomène social de la famille, la famille qui est une tentative d’agrégation, à la fois de l’unité communautaire et de l’unité individuelle, etc… tout ça n’était pas possible dans le cas de, par exemple, de la formation des sociétés dans les Amériques. Je ne parle pas des Amériques blanches, moi je fais la différence entre trois sortes d’Amériques – je ne suis pas le seul à faire cette différence – il y a l’euro-américain, c’est l’Amérique du Nord, le Canada, les Etats-Unis, et il y a la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique des origines, ceux qu’on appelle les Indiens, les Mayas, les Aztèques, etc., et puis il y a la néo-américa, c’est l’Amérique créole, c’est-à-dire l’Amérique de la contagion, de la contamination, de la créolisation, c’est-à-dire la Caraïbe, le Brésil, etc. Il est certain que ces trois Amériques interfèrent et s’interpénètrent, se combattent, se dominent, etc. Aux Etats-Unis c’est l’euro-américain qui domine la méso-américa et qui domine aussi la néo-américa et par exemple au Mexique c’est l’Amérique de la néo-américa, c’est-à-dire l’Amérique créole de l’établissement mexicain qui domine et qui combat la méso-américa, c’est-à-dire l’Amérique du Chiapas, etc.
Donc, il y a un mouvement. Mais l’essentiel – pour ce qui concerne ma réponse, qui ne pouvait être courte, à votre question -, l’essentiel c’est que peu à peu s’est accréditée l’idée qu’on ne peut pas considérer la personnalité et on ne peut pas considérer la communauté de la même manière selon les histoires que l’on a subies. C’est-à-dire que cela pose deux questions redoutables : est-ce qu’il y a une thérapeutique valable pour tous ? Est-ce qu’il y a une vérité universelle ? Ces deux questions, vous savez que moi j’y ai répondu par la négative, mais je ne prétends pas que cette réponse soit la seule valable.
Le rhizome est l’élément qui relie toutes ces questions et toutes ces tentatives de réponse. Et par conséquent, je pense que… pas la conclusion… mais le développement le plus…, le moi… radical, ou le moins… totalitaire que l’on puisse faire à ce genre de questions et de situations, identité-racine-unique et identité-rhizome, c’est de dire que nous pensons et nous ressentons, en ce moment, en fonction d’une totalité. C’est-à-dire que l’anti-totalitaire, c’est une totalité. C’est la totalité de Tout-Monde, parce qu’elle est faite de diversités et de constitutions rhizomiques, et, du coup, du même coup, je pense que tout ce qui intéresse la vie et les soubresauts de l’esprit et de la sensibilité ne peut être aujourd’hui envisagé que dans le cadre d’une poétique du Monde, d’une poétique de Tout-Monde. Voilà ce que je voulais répondre.
Publié dans l’Unebévue n°26 / automne 2009
voir également sur le Silence qui parle : la Lézarde
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