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Margin call, le marché comme fatalité / Elias Jabre

Margin call de J.C Chandor nous offre une intrusion chez les traders de Wall Street en dépoussiérant le format hollywoodien au profit d’un paysage plus complexe.
Cinéma renouvelé qui rappelle sous un certain angle Le stratège de Benett Miller sur le monde du baseball et les transferts de joueur (ou comment un coup inédit modifie tout un écosystème en remplaçant le modèle qu’on pensait incontestable). Dans ces deux films, on nous fait rentrer dans un univers de techniciens au langage inaccessible, et pourtant, toute la logique et les affects qui les agissent nous sont transmis avec brio.
Pour revenir à Margin Call, il ne manque rien de la brutalité attendue. Les collaborateurs sont mis à la porte dans la minute qui suit la signification de leur licenciement, et leur forfait de portable coupé aussitôt. L’obsession pour l’argent les dévore, comme ce jeune trader qui cherche à deviner en permanence ce que palpent les uns et les autres. Les ingénieurs surdoués qui construisaient des ponts ou des fusées se retrouvent à manipuler d’autres chiffres, comme ils disent, par appât du gain. Les dépenses somptuaires donnent le tournis, « 76 520 dollars par an rien que pour l’alcool et les escort girls » avoue l’un d’eux avant de préciser qu’il les passe en frais de réception.
Plusieurs scènes permettent de dépasser la vision trop répandue chez les profanes, et de répondre à leurs critiques de façon redoutable. Lorsque l’un des traders compare la bourse à un casino où l’on perd ou gagne, son collègue lui rappelle que c’est plus compliqué, enrageant contre l’hypocrisie des bien-pensants qui les attaquent et n’accepteraient pourtant jamais de diminuer leur train de vie soutenu par cette organisation, qui, si elle s’écroulait, les précipiterait vers un monde violemment équitable. Adieux voitures, prêts immobiliers, et tout le cadre de vie qui les accompagne… Au sommet d’une tour, quelques séquences plus tard, le même personnage se poste au-dessus du vide, se demandant si ça sera pour cette fois, sous le regard paniqué de ses collègues, tout en faisant le plein d’adrénaline. Images en surplomb de la ville, alors qu’à leurs pieds, s’écoulent le flux des voitures.
Autre séquence où le responsable de la gestion des risques, congédié un peu trop vite, raconte à son ex-subordonné missionné pour le ramener, les centaines de milliers de jours qu’il a fait gagner aux automobilistes pour avoir construit un pont à l’époque où il était encore ingénieur (en alignant des chiffres d’une complexité comique). Morale utilitariste, où les machines et le calcul nous permettraient d’économiser du temps pour nous offrir plus de vie. Son collègue lui répond de ne pas s’en faire, il y en a qui préfèrent les détours et le plaisir de la ballade plutôt que de prendre le plus court chemin.
Des expressions reviennent souvent, comme « pas d’impondérable », qui semble signifier que tous les moyens sont bons pour éviter de perdre la main sur le coup suivant et préserver ses intérêts. Monde saturé de calcul déjoué par l’évènement du jour, la crise qui s’apprête à s’abattre sur eux, et où ils pourraient limiter leurs pertes à condition de contaminer le reste du monde en se déshonorant.
Les derniers scrupules de Kevin Spacey, qui doit convaincre son équipe d’inonder le marché de valeurs douteuses, s’évanouissent devant le big boss incarné par un Jeremy Irons magistral. Ce dernier, qui joue aux mots croisés dans le cadre feutré de son restaurant pendant que le monde s’écroule, va lui faire un laïus sur l’histoire du capitalisme, évoquant les années où les crises se sont déjà abattues par le passé. L’argent, ce n’est que du papier, un symbole qui permet l’échange entre les hommes pour ne pas qu’ils s’entretuent. Le capitalisme est notre lot, nous ne pouvons rien y faire, à peine agir dessus. C’est ce qui a toujours été, et qui continuera.
Capitalisme débridé où nous serions en train de creuser notre propre tombe, à l’instar de Kevin Spacey, qui, à la dernière image du film, enterre sa chienne dans le jardin de son ex-femme qui s’en fout.
Puissance et vide se mêlent, affects tristes et concentration de pouvoir sur les visages durcis des protagonistes. Regards chargés, lutte sans trêve où le darwinisme est intériorisé sur fond de constat « réaliste » : tout a toujours été comme ça, il n’y a rien d’autre à espérer…
« Ne se pourrait-il pas que toutes les quantités fussent les symptômes de qualités ? La puissance accrue correspond à une autre conscience, à d’autres sensations, à d’autres désirs, à une autre perspective ; la croissance elle-même est un désir d’être plus ; d’un quale naît le désir d’une augmentation du quantum ; dans un monde purement quantitatif tout serait mort, figé, immobile. Vouloir réduire toutes les qualités à des quantités est folie ; ce qui en résulte, c’est que les unes subsistent à côté des autres, c’est une analogie. » Nietzsche, La Volonté de puissance, 343
Elias Jabre
Margin call, le marché comme fatalité / avril 2014
Publié sur blog Mediapart

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Gouverner par la dette / Maurizio Lazzarato

Lexique introductif

AUSTÉRITÉ : « Les 500 plus fortunés de France se sont enrichis de 25 % en un an. Leur richesse a quadruplé en une décennie et représente 16 % du produit intérieur brut du pays. Elle compte aussi pour 10 % du patrimoine financier des Français, soit un dixième de la richesse entre les mains d’un cent-millième de la population » (Le Monde, 11/0/2013).
Pendant que les médias, les experts, les politiques réitèrent des incantations vantant l’équilibre budgétaire, se déroule une deuxième expropriation de la richesse sociale, après celle pratiquée à partir des années 1980 par la finance. La spécificité de la crise de la dette est que ses causes sont élevées au rang de remède. Ce cercle vicieux est le symptôme, non de l’incompétence de nos élites oligarchiques, mais de leur cynisme de classe. Elles poursuivent un but politique précis : détruire les résistances résiduelles (salaires, revenus, services) à la logique néolibérale.

DETTE PUBLIQUE : les dettes publiques ont atteint un niveau record dans tous les pays qui pratiquent l’austérité, ce qui signifie que les rentes des créanciers ont elles aussi atteint des niveaux records.

IMPÔT : l’arme principale du gouvernement de l’homme endetté est l’impôt. Il ne s’agit pas d’un instrument de redistribution qui viendrait après la production. Comme la monnaie, l’impôt n’a pas une origine marchande, mais directement politique.
Lorsque, comme dans les crises de la dette, la monnaie ne circule plus ni comme instrument de paiement, ni comme capital, lorsque le marché n’assure plus ses fonctions d’évaluation, de mesure, d’allocation de ressources, l’impôt intervient comme arme de gouvernementalité politique. Il assure la continuité et la reproduction du profit et de la rente bloqués par la crise, il exerce un contrôle économico-disciplinaire sur la population. L’impôt est la mesure de l’efficacité des politiques d’austérité sur l’homme endetté.

CROISSANCE : l’Amérique est aujourd’hui au point mort, comme on le dit d’une voiture. Le moteur tourne, mais elle n’avance pas. Il tourne uniquement parce que la Banque centrale achète chaque mois pour 85 milliards de titres du Trésor et d’obligations immobilières et qu’elle assure, depuis 2008, un coût zéro de l’argent.
L’Amérique n’est pas en récession seulement parce qu’elle est sous perfusion monétaire. Elle est incapable de tirer le reste du monde hors de la crise qu’elle a elle-même provoquée.
L’énorme quantité d’argent injecté chaque mois par la Fed ne fait qu’augmenter très faiblement le volume d’emploi, par ailleurs constitué en majorité par des services à très bas salaire et des emplois « part-time ». Elle reproduit les causes de la crise, non seulement parce qu’elle creuse les différences de revenus dans la population, mais aussi parce qu’elle continue à financer et à renforcer la finance.
Si la politique monétaire échoue à faire repartir l’économie et l’emploi, tout en risquant d’alimenter une autre bulle financière, elle favorise le boom économique d’un secteur et un seul, la finance. L’énorme quantité d’argent disponible pour financer l’économie passe d’abord par les banques qui s’enrichissent au passage. Malgré la croissance anémique des autres secteurs de l’économie, les marchés financiers ont atteint un niveau record.
Tout le monde attend la croissance mais c’est tout autre chose qui se profile à l’horizon. Le primat de la rente, les inégalités abyssales entre les salariés et leurs managers, les différences monstrueuses de patrimoine entre les plus riches et les plus pauvres (en France, 900 à 1), les classes sociales figées dans leur reproduction, le blocage d’une mobilité sociale déjà faible (notamment aux USA où le rêve américain n’est plus qu’un rêve) font penser, plus qu’au capitalisme, à une variante de l’Ancien Régime.

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CRISE : lorsque nous parlons ici de crise, nous entendons la crise ouverte en 200 par l’effondrement du marché immobilier américain. En réalité, il s’agit d’une définition restrictive et limitée, puisque nous subissons la crise depuis 193. La crise est permanente, elle change seulement d’intensité et de nom. La gouvernementalité libérale s’exerce en passant de la crise économique à la crise climatique, à la crise démographique, à la crise énergétique, à la crise alimentaire, etc. En changeant de nom, on change seulement de peur. La crise et la peur constituent l’horizon indépassable de la gouvernementalité capitaliste néolibérale. On ne sortira pas de la crise (tout au plus changera-t-on d’intensité) tout simplement parce la crise est la modalité de gouvernement du capitalisme contemporain.

CAPITALISME D’ÉTAT : « Le capitalisme n’a jamais été libéral, il a toujours été capitalisme d’État. » La crise des dettes souveraines montre sans aucun doute possible la pertinence de cette affirmation de Deleuze et Guattari. Le libéralisme n’est qu’une des subjectivations possibles du capitalisme d’État. Souveraineté et gouvernementalité fonctionnent toujours ensemble, de concert.
Dans la crise, les néolibéraux n’essayent pas de gouverner le moins possible, mais, au contraire, de tout gouverner, jusqu’au détail le plus infime. Ils ne produisent pas de la « liberté », mais sa limitation continue. Ils n’articulent pas la liberté du marché et l’État de droit, mais la suspension de la déjà faible démocratie.
La gestion libérale de la crise n’hésite pas à intégrer un « État maximum» parmi les dispositifs d’une gouvernementalité qui exprime sa souveraineté uniquement sur la population.

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GOUVERNEMENTALITÉ : la crise rend évidentes les limites d’un des plus importants concepts de Foucault, la gouvernementalité, et nous pousse à le compléter. Gouverner selon Foucault ne signifie pas « soumettre, commander, diriger, ordonner, normaliser ». Ni force physique, ni série d’interdits, ni ensemble de normes des comportements, la gouvernementalité incite, à travers une « série de réglementations souples, adaptatives », à aménager un milieu qui conduit l’individu à réagir d’une manière plutôt que d’une autre. La crise nous montre que les techniques de gouvernementalité imposent, interdisent, norment, dirigent, commandent, ordonnent et normalisent.
La «privatisation» de la gouvernementalité nous oblige à prendre en considération les dispositifs « biopolitiques » non étatiques. Depuis les années 1920, des techniques de gouvernance se développent à partir de la consommation. Elles se déploient avec le marketing, les sondages, la télévision, Internet, les réseaux sociaux, etc., qui informent la vie dans toutes ses dimensions. Ces dispositifs biopolitiques sont à la fois de valorisation, de production de subjectivité et de contrôle policier.

JD in black slip as white trash

LUTTE DE CLASSE : le capitalisme néolibéral a instauré une lutte de classe asymétrique, qu’il gouverne. Il n’y a qu’une classe, recomposée autour de la finance, du pouvoir de la monnaie de crédit et de l’argent comme capital. La classe ouvrière n’est plus une classe. Le nombre d’ouvriers a considérablement augmenté depuis les années 1970 de par le monde, mais ils ne constituent plus une classe politique et n’en constitueront plus jamais une. Les ouvriers ont bien une existence sociologique, économique, ils forment le capital variable de cette nouvelle accumulation capitaliste. Mais la centralité de la relation créancier/débiteur les a marginalisés politiquement de manière définitive. À partir de la finance et du crédit, le capital est continuellement à l’offensive. À partir de la relation capital/travail, ce qui reste du mouvement ouvrier est continuellement sur la défensive et régulièrement défait.
La nouvelle composition de classe qui a émergé tout au long de ces années, sans passer par l’usine, est composée d’une multiplicité de situations d’emploi, de non-emploi, d’emploi intermittent, de pauvreté plus ou moins grande. Elle est dispersée, fragmentée, précarisée, et elle est loin de se donner les moyens d’être une « classe » politique, même si elle constitue la majorité de la population.
Comme les barbares à la fin de l’Empire romain, elle opère des incursions aussi intenses que rapides, pour se replier immédiatement après sur ses « territoires » inconnus, notamment aux partis et aux syndicats. Elle ne s’installe pas. Elle donne l’impression de tester sa propre force (trop faible encore) et la force de l’Empire (encore trop forte) et elle se retire.

FINANCE : de pléthoriques débats inutiles occupent journalistes, experts économiques et personnel politique : la finance est-elle parasitaire, spéculative ou productive? Controverses oiseuses parce que la finance (et les politiques monétaires et fiscales qui vont avec) est la politique du capital.
La relation créancier/débiteur introduit une discontinuité forte dans l’histoire du capitalisme. Pour la première fois depuis que le capitalisme existe, ce n’est pas la relation capital/travail qui est au centre de la vie économique, sociale et politique.
En trente ans de financiarisation, le salaire, de variable indépendante du système, s’est transformé en variable d’ajustement (il est toujours à la baisse tandis que la flexibilité et le temps de travail sont toujours à la hausse).

TRANSVERSALITÉ : ce qu’il faut souligner, ce n’est pas tellement la puissance économique de la finance, ses innovations techniques, mais bien plutôt le fait qu’elle fonctionne comme un dispositif de gouvernance transversal, transversal à la société et transversal à la planète. La finance opère aussi transversalement à la production, au système politique, au welfare, à la consommation.
La crise des dettes souveraines confirme, approfondit et radicalise selon une pente autoritaire les techniques transversales de gouvernement, puisque « nous sommes tous endettés ».
Maurizio Lazzarato
Gouverner par la dette / 2014
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Éditions les Prairies ordinaires

Également sur le Silence qui parle :
Abécédaire Foucault / Alain Brossat
Abécédaire Foucault : présentation à la librairie Texture vendredi 27 juin, Paris

Catégorie Foucault

Catégorie Lazzarato

Images : Cosmopolis / David Cronenberg et Margin Call / JC Chandor

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Bartleby, une histoire de Wall Street / Herman Melville

Or mon activité initiale – celle de notaire, de chasseur de titres de propriété et de rédacteur de documents abscons en tous genres – se trouva considérablement accrue par l’octroi de la charge de président de la Cour de la chancellerie. Il y avait maintenant beaucoup de travail pour les scribes. Je dus non seulement presser les clercs travaillant déjà pour moi, mais aussi recourir aux services d’un assistant supplémentaire. Un matin, en réponse à une annonce, un jeune homme vint se planter sur le seuil de mon étude – la porte était ouverte, car c’était l’été. Je vois aujourd’hui encore cette silhouette – lividement soignée, pitoyablement décente, incurablement désolée ! C’était Bartleby.
Après quelques mots relatifs à ses qualifications, je l’engageai, heureux de compter dans ma troupe de copistes un homme en apparence si remarquablement tempéré qui, pensai-je, pourrait avoir un effet bénéfique sur l’humeur frivole de Dindon et celle, ardente, de Lapince.
J’aurais dû signaler plus tôt que des portes-fenêtres en verre dépoli divisaient mes bureaux en deux parties, dont l’une était occupée par mes scribes, l’autre par moi-même. Selon mon humeur, j’ouvrais ces portes toutes grandes ou je les fermais. Je résolus d’attribuer à Bartleby un coin près des portes-fenêtres, mais de mon côté, de manière à avoir cet homme tranquille à portée de voix, au cas où quelque menu travail aurait été à faire. Je mis son bureau tout contre une petite fenêtre dans cette partie de la pièce, une fenêtre qui à l’origine offrait une vue latérale sur une arrière-cour et des murs de briques encrassés, mais qui, en raison de constructions ultérieures, ne donnait à présent sur absolument aucune vue, bien qu’elle dispensât un peu de lumière. À moins de trois pieds des vitres se trouvait un mur, et la lumière descendait de tout là-haut, entre deux grands immeubles, comme par la petite ouverture d’une coupole. Pour parvenir à un arrangement plus satisfaisant encore, je me procurai un paravent vert de bonne taille, de manière à soustraire entièrement Bartleby à ma vue, tout en le conservant à portée de ma voix. Et ainsi, en quelque sorte, l’intimité et la société furent réunies.
Au début, Bartleby exécuta un nombre extraordinaire d’écritures. Comme s’il avait longtemps été affamé de matière à copier, il paraissait se gorger de mes documents. Il ne prenait pas de pause pour digérer. Il écrivait nuit et jour, copiant à la lumière du soleil et à celle des bougies. S’il avait travaillé avec joie et entrain, j’aurais vraiment été enchanté de son application. Mais il écrivait en silence, sombrement, comme un automate.
S’assurer de la fidélité de sa copie, mot pour mot, est, bien entendu, une partie essentielle du travail d’un scribe. Lorsque deux scribes ou plus sont employés dans un bureau, ils s’assistent l’un l’autre dans ce travail de correction, l’un lisant la copie, l’autre tenant l’original. C’est une activité très monotone, ennuyeuse et léthargique. Je peux facilement concevoir que, pour certains naturels sanguins, elle puisse être tout à fait into-lérable. Je ne puis croire, par exemple, que Byron, le fougueux poète, eût pu s’assoir avec satisfaction aux côtés de Bartleby pour examiner un document juridique de, disons, cinq cents pages, minutieusement écrit d’une main tremblante.
J’avais pris l’habitude d’aider, de temps à autre, dans les moments de presse, à collationner de brefs documents, convoquant Dindon ou Lapince à cet effet. Un de mes objectifs, en installant Bartleby à portée derrière le paravent, était de pouvoir profiter de ses services lors de ces menus travaux. Ce fut le troisième jour, je crois, de sa présence à mes côtés, avant que la nécessité de vérifier ses propres écritures ne se fût fait sentir, que, très pressé de mettre un terme à une petite affaire dont je m’occupais, je convoquai brusquement Bartleby. Dans ma hâte et dans l’attente bien naturelle d’une obéissance immédiate, je m’assis, la tête penchée sur mon bureau au-dessus de l’original, ma main droite tendant de côté, quelque peu nerveusement, la copie, en sorte que, émergeant immédiatement de sa retraite, Bartleby pût s’en saisir et commencer à travailler sans le moindre délai.
C’est précisément dans cette position que je me tenais assis quand je le convoquai, signalant rapidement ce que je voulais qu’il fît – à savoir examiner avec moi un court document. Imaginez ma surprise, ou plutôt ma consternation, quand, sans quitter son intimité, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, répliqua : « J’aimerais mieux pas. »
Je restai assis un moment, parfaitement silencieux, m’effor­çant de recouvrer mes esprits. Je crus d’abord que mes oreilles m’avaient trompé ou que Bartleby n’avait absolument pas compris le sens de mes mots. Je répétai ma requête du ton le plus clair dont j’étais capable. Mais d’un ton tout aussi clair vint la réponse précédente : « J’aimerais mieux pas. »
« Aimerais mieux pas », répétai-je en écho, me levant, en proie à une grande agitation, et traversant la pièce d’une enjambée. « Que voulez-vous dire ? Vous avez perdu la tête ? Je veux que vous m’aidiez à corriger ce feuillet – prenez-le », et je le lui tendis brusquement.
« J’aimerais mieux pas », dit-il.
Je le regardai avec fermeté. Son visage était émacié ; son regard gris, pâle et paisible. Pas une ride d’agitation ne le froissait. S’il y avait eu la moindre gêne, colère, impatience ou impertinence dans son attitude, en d’autres termes, s’il y avait eu en lui quoi que ce fût d’ordinairement humain, je l’aurais sans aucun doute violemment congédié de ces lieux. Mais dans ces conditions, j’aurais aussi bien fait de mettre à la porte mon pâle buste en plâtre de Cicéron. Je restai là, un moment, à le considérer, alors qu’il poursuivait ses écritures, puis je me rassis à mon bureau. C’est bien étrange, pensai-je. Quel parti prendre ? Mais mes affaires me pressaient : je résolus d’oublier temporairement la chose, la réservant pour un moment de loisir ultérieur. Je fis donc venir Lapince de l’autre pièce, et le papier fut rapidement examiné.
Quelques jours plus tard, Bartleby acheva quatre longs docu­ments, en l’occurrence un compte rendu en quatre exemplaires d’une semaine de dépositions faites devant moi dans ma Cour de la chancellerie. Il devenait urgent de les examiner. Le procès était d’importance, et exigeait une grande précision. Ayant tout préparé, je fis venir Dindon, Lapince et Gingembre depuis l’autre pièce, pensant mettre entre les mains de mes quatre clercs les quatre copies, tandis que je lirais l’original. En conséquence, Dindon, Lapince et Gingembre s’étaient assis en rang, chacun muni de son exemplaire, lorsque je demandai à Bartleby de se joindre à cette intéressante réunion.
« Bartleby, vite, j’attends ! »
J’entendis le raclement sourd des pieds de son siège sur le sol nu, et bientôt il apparut à l’entrée de son ermitage.
« Que veut-on ? dit-il, avec douceur.
Les copies, les copies, dis-je hâtivement. Nous allons les examiner. Là… », et je lui tendis le quatrième exemplaire.
« J’aimerais mieux pas », dit-il, et il disparut calmement der­rière le paravent.
Pendant quelques instants, je fus transformé en pilier de sel, à la tête de ma colonne de clercs assis. Me ressaisissant, je m’avançai vers le paravent et demandai quelle était la raison d’une conduite si extraordinaire.
« Pourquoi refusez-vous ?
- J’aimerais mieux pas. »
Avec tout autre homme, j’aurais été emporté d’un coup par une terrible colère et, dédaignant toute autre explication, je l’aurais repoussé ignominieusement hors de ma présence. Mais il y avait quelque chose chez Bartleby qui non seulement me désarmait étrangement, mais aussi, d’une façon merveilleuse, me touchait et me déconcertait. Je me mis à raisonner avec lui.
« Ce sont vos propres copies que nous sommes sur le point d’examiner. C’est du travail qui vous est épargné, puisqu’une unique vérification servira à vos quatre papiers. C’est un procédé courant. Tout copiste est tenu d’aider à la collation de sa copie. N’est-ce pas ? Ne parlerez-vous donc pas ? Répondez !
- J’aimerais mieux pas », répondit-il d’une voix flutée. Il me semblait que, pendant que je lui parlais, il retournait avec précaution chacune de mes formulations, en comprenait pleinement la signification, ne pouvait en rejeter l’irrésistible conclusion, mais que, cependant, une suprême considération prévalait en lui, en sorte qu’il répondait comme il le faisait.
« Vous êtes donc décidé à ne pas vous plier à ma requête – une requête avancée selon l’usage courant et le sens commun ? »
Il me laissa brièvement entendre que, sur ce point, je faisais preuve de discernement. Oui : sa décision était irréversible.
Il n’est pas rare que la foi simple d’un homme rudoyé d’une manière violemment déraisonnable et sans précédent commence à chanceler. Il commence, pour ainsi dire, à vaguement soupçonner que, aussi prodigieux que cela puisse paraitre, la justice et la raison sont tout entières de l’autre côté. En conséquence, si quelques personnes désintéressées sont présentes, il se tourne vers elles afin d’obtenir du renfort pour son propre esprit vacillant.
« Dindon, dis-je, qu’en pensez-vous ? N’ai-je pas raison ?
- Si vous permettez, Monsieur, répondit Dindon, de sa voix la plus affable, je crois que oui.
- Lapince, dis-je, qu’en pensez-vous ?
- Je crois que je devrais le chasser du bureau. »
(Le lecteur à la perception aigüe aura ici perçu qu’étant donné l’heure matinale, la réponse de Dindon est formulée dans des termes pacifiques et courtois, alors que Lapince réplique avec hargne. Ou, pour me répéter, la mauvaise humeur de Lapince est de service, alors que celle de Dindon est au repos.)
« Gingembre, dis-je, souhaitant emporter le moindre suffrage en ma faveur, qu’en pensez-vous ?
- Je pense, Monsieur, qu’il est un peu timbré, répliqua Gingembre, en ricanant.
- Vous les entendez, dis-je, me tournant du côté du paravent, sortez de là, et faites votre devoir. »
Mais il ne daigna pas répondre. Je réfléchis un moment, en proie à une douloureuse perplexité. Mais, une fois de plus, les affaires pressaient. Je décidai de repousser de nouveau l’examen de ce dilemme à un moment ultérieur de loisir. Nous réussîmes, non sans quelque difficulté, à collationner les documents sans Bartleby, bien que toutes les deux ou trois pages Dindon émît avec déférence l’opinion selon laquelle cette manière de faire était vraiment hors du commun ; tandis que Lapince, s’agitant sur sa chaise avec la nervosité d’un dyspeptique, laissait échapper de temps à autre d’entre ses dents serrées des malédictions sifflantes contre le rustre têtu dissimulé derrière le paravent. Et, pour sa part (celle de Lapince), c’était la première et la dernière fois qu’il faisait le travail d’une autre personne sans être payé pour cela.
Pendant ce temps, Bartleby se tenait assis dans son ermi­tage, indifférent à tout, à l’exception du travail particulier qui l’occupait en ce lieu.
Herman Melville
Bartleby – une histoire de Wall Street / 1856
Nouvelle traduction de Jérôme Vidal / 2004 / éditions Amsterdam / illustrations Jean-Claude Götting
Bartleby, une histoire de Wall Street / Herman Melville dans Krach margin-call
Photo : Margin Call / JC Chandor / 2011 / Demi Moore et Simon Baker / avec Kevin Spacey, Jeremy Irons, Paul Bettany, Zachary Quinto

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