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Qu’ils sont bêtes ! / Manola Antonioli et Elias Jabre / Edito Chimères n°81 : Bêt(is)es

« Qu’ils sont bêtes ! », c’est le cri qu’on pousse pour injurier tous ceux qui violentent notre capacité d’entendement et de tolérance, qu’il s’agisse du déferlement haineux d’un fondamentalisme, ou même de la vulgarité d’une émission de télé-réalité. Et cette angoisse est de plus en plus répandue : nous n’aurions jamais été autant cernés par des puissances bêtes et malfaisantes, des poussées identitaires d’une autre époque, le règne des marchés financiers et la suffisance de leurs représentants. Nous serions une multitude à partager cet état d’hébétude, presque de l’ordre d’un trauma, en nous sentant paradoxalement toujours plus seuls et démunis.
Qui pousserait ce cri ? Les membres éparpillés d’un peuple moins bête que la « masse » régnante ? Démuni justement parce qu’il ne serait pas assez bête pour se laisser aller à la brutalité ambiante dont il témoigne ou qu’il subit ?
Et s’il arrivait que la bêtise devienne également l’autre nom d’une résistance ? Par exemple, celle de sujets fragilisés par un monde qu’ils ne reconnaissent plus et qui réagissent en se durcissant ? Ne s’accrocheraient-ils pas farouchement à des formes figées (de pensée, d’identité, d’appartenance politique) pour résister à tous les flux qui les traversent, les agressent et les violentent, générant des craintes diffuses qui font le jeu des extrêmes ?
Revient la question de savoir ce qui rassemble encore, quels seraient les codes « familiers » qui permettent de vivre ensemble. Les valeurs républicaines ? La religion ? Ou la multitude d’énoncés qui circulent, se collent les uns aux autres en brouillant les frontières, faisant sauter les clivages entre gauche et droite, ce qui affaiblirait peut-être les distinctions entre les plaintes des uns et des autres ? N’est-ce pas contre des risques de décomposition subjective que la bêtise revendique, que la norme réagit en se durcissant ?
À l’opposé, la bêtise sert également à qualifier les déviants, ceux qui ne se conforment pas  à la norme, comme dans cette interprétation de la métamorphose de Kakfa par Lodu Xu et Émile Noiraud dans leur article Des cloportes et des hommes : « La société moderne avait fait de toi un sujet intégré, reconnu, civilisé et tu t’es obstiné, en te conduisant en véritable brute humaine, à travailler à ta propre déchéance ! Tu es trop con, et la carapace qui, désormais, entrave chacun de tes gestes et t’afflige de cette démarche grotesque n’est, après tout, que le miroir de ton ineptie. »
La bêtise serait cette fois en lien avec la déchéance, ramenant l’homme du côté du cafard, de l’animalité.
Nous verrions alors deux types de bêtises qui s’affronteraient, codes durcis qui restreignent les libertés contre poussée de liberté indéterminée qui déforme les catégories existantes, désir encore informe et incapable de s’exprimer dans des coordonnées prédéfinies. Comme l’analyse Zafer Aracagök dans son article Cutupidité : devenir-radicalement-stupide, pendant les manifestations en Turquie en 2013, « des milliers d’êtres humains se sont rassemblés dans le parc, et dans la place Taksim, […] contre la “politique” de l’effacement menée par l’AKP et ses prédécesseurs qui n’a produit que les clichés de l’individuation sous la loi de l’islamo-capitalisation. […] ce qui est arrivé au Parti Imaginaire de Gezi Park a été l’abandon de la distinction forme/informe comme une source de résonance […]. Les structures de la répression, compte tenu de leur stupidité de formes, n’ont rien pu faire face à l’absence de la dichotomie forme/informe, sauf envoyer des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Ils avaient peur, ils étaient terrifiés parce qu’ils étaient profondément stupéfaits face à la stupidité radicale des manifestants pacifiques qui rejetaient la forme, même l’informe, se dividuant continuellement. C’est pourquoi ce qui s’est passé à Gezi Park a été une invitation à une dividuation humanimale et infinie, à la possibilité d’un passage de la stupidité per se à un devenir-radicalement-stupide. »

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Le devenir animal relèverait de cette « humanité déchue » qui ne se reconnaîtrait plus dans la pensée bien tenue de la recognition, ouvrant sur une résistance politique non plus contre la bêtise, mais à partir d’un genre de bêtise, capable de dissoudre les formes.
Au moins, le héros paranoïaque du bref récit de Marco Candore, Comme des bêtes, semble y trouver son compte dans une angoisse joyeuse.
En reprenant Deleuze, Bruno Heuzé décrit le rapport paradoxal où la bêtise (non pas l’erreur) constitue la plus grande impuissance de la pensée, mais aussi la source de son plus haut pouvoir dans ce qui la force à penser : « La bêtise ne cesse d’être à l’œuvre au fond de la pensée, où se croisent cependant devenir-animal et réalité machinique, prolifération buissonnante du bestiaire, chimères et lignées surhumaines, frontières, lisières et lignes de fuite » (Du Bestiaire au surhumain).
La schizophrénie capitaliste décrite par Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe, ajoutée à la déconstruction qui nous arrive, nous ont peut-être fait atteindre un point de bascule qui inquiète, ouvrant le règne d’une bêtise surhumaine. Un grondement encore mal identifié (ou inidentifiable), un fond monstrueux vient peut-être mettre en question certaines frontières, notamment entre l’homme et l’animal, frontières qui appartiennent à un discours de souveraineté d’autant plus résistant qu’il fuit par tous les bords.
Nous pouvons aussi nous reporter aux analyses de Félix Guattari dans La Révolution moléculaire recensée par Manola Antonioli dans sa réédition de 2012 (préfacée par Stéphane Nadaud) : « Guattari y esquisse deux scénarios possibles pour un proche avenir : la consolidation et la stabilisation de ce qu’il appelle le “Capitalisme mondial intégré” d’une part et, d’autre part, une perte de contrôle progressive de la situation par les pouvoirs en place (ces tendances opposées pouvant d’ailleurs coexister de façon temporaire ou durable). La première hypothèse […] aboutirait […] au développement incessant de nouvelles catégories de “non garantis” (immigrés surexploités ou sans papiers, travailleurs précaires, chômeurs, etc.) et à l’apparition de zones de plus en plus vastes de sous-développement au sein de celles qui furent autrefois des grandes puissances, phénomènes qui iront de pair avec des revendications régionalistes, nationalistes, droitières de plus en plus radicalisées […] La seconde hypothèse prend en compte l’incapacité absolue du Capitalisme mondial d’apporter des solutions aux problèmes fondamentaux de la planète (dont la crise écologique et la nécessité de réorienter globalement les modalités et les finalités de la consommation-production) ; de la désillusion et de la colère contre cette “gestion” des intérêts de la planète […] naîtront (sont en train de naître…) des micro-révolutions susceptibles d’aboutir un jour à une vraie révolution, vouées à remettre en question les finalités du travail, des loisirs et de la culture, les rapports à l’environnement, entre les sexes et les générations, qui ne seront pas centrées sur une quelconque “avant-garde”, mais toujours polycentrées. »
Dans ce numéro, nous avons souhaité interroger la dimension contemporaine de la bêtise, à la croisée des textes de Deleuze et Guattari d’une part, et, d’autre part, de la réflexion autour de la souveraineté, de l’animalité et des figures animales du pouvoir développées par Jacques Derrida dans les textes, parus de façon posthume, réunis dans L’Animal que donc je suis et dans les deux tomes où ont été publiés les séminaires qu’il a consacrés à La Bête et le souverain. Derrida y interroge des auteurs de référence classiques et contemporains comme Lacan, Foucault, Agamben, notamment sur l’opposition entre l’homme et l’animal, et reprend la question de la bêtise chez Deleuze-Guattari tout en la poursuivant : « Ce que les textes que nous avons lus appellent, c’est au moins une plus grande vigilance à l’endroit de notre irrépressible désir du seuil, d’un seuil qui soit un seuil, un seul et solide seuil. Peut-être qu’il n’y en a jamais, du seuil, un tel seuil. C’est peut-être pourquoi nous y restons et risquons d’y demeurer à jamais, sur le seuil. L’abîme, ce n’est pas le fond […] ni la profondeur sans fond […] de quelque fond dérobé. L’abîme, s’il y en a, c’est qu’il y ait plus d’un sol, plus d’un solide, et plus d’un seul seuil. » (1)

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Comment déconstruire notre rapport à l’animal ? Manola Antonioli dans son article Animots, reprend les analyses de Derrida et rappelle que « la violence faite à l’animal commence au nom du langage et par le langage. […] Derrida forge ainsi un mot “chimérique” (l’animot) pour s’insurger contre l’animal utilisé comme “singulier général”. […] Remettre en cause ce partage signifie d’emblée remettre en cause la définition de l’animalité et de l’humain, et les rapports qui les lient, étendre le domaine de l’humain en direction du non humain, mouvement qui chez Derrida (tout comme Deleuze et Guattari) accompagne un désir de redéfinition des rapports de l’humain avec d’autres déclinaisons du non humain (les artefacts, les produits de la technique). »
Et la pensée de Derrida, pour suivre la perspective de Patrick Llored qui met en évidence le lien entre bêtise et souveraineté, tout en dénonçant le sacrifice logocentrique sur lequel reposent nos productions de subjectivités, ouvrirait la voie à une autre démocratie qui ferait une place à la bêtise des bêtes : « Ces institutions humanistes sont nées de leur incapacité fondatrice à penser la bêtise animale comme forme ultime et suprême de toute subjectivité. C’est pourquoi elles sont sacrificielles et le partage de souveraineté entre vivants humains et vivants animaux que Derrida nous permet de penser devrait pouvoir passer par des transferts de souveraineté qui ne peuvent être que des transferts de bêtise comme reconnaissance du phantasme de propriété de tout vivant chez tout vivant » (Du droit des bêtes à la bêtise).
Nous avons souhaité éclaircir les stratégies employées par Deleuze-Guattari et Derrida en interrogeant le philosophe Jean-Clet Martin (Deleuze et Derrida, ce n’est pas le même mouvement…) : « […] dans une sémiotique asignifiante comme celle de Deleuze ou dans les signes “animots” de Derrida, il y a bien sûr de quoi concevoir une éthique, une éthologie où  est en jeu l’idée d’une humanité qui ne se limite pas au “fait” humain, à l’anthropologie structurale capable d’en relever les signifiants universels. Tout se projette en direction d’une hybridation où se croisent en “droit” l’animal autant que la machine selon une technique dont Deleuze comme Derrida ont eu le souci. De ce côté-là, ça n’a pas de sens de séparer théorie et pratique, de les répartir en un couple d’oppositions nettement tranchées. »
L’article d’Elias Jabre, Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs, tente de développer le geste de Derrida qui interroge Deleuze-Guattari, lorsque les deux philosophes s’en prennent aux bêtises que disent les psychanalystes qui rabattent les sujets sur Œdipe en ratant les devenir-animaux de l’homme. À travers sa critique, Derrida viserait certaines stratégies qui s’attaqueraient à l’ensemble d’un champ qu’il estime perfectible. Par sa politique de l’auto-immunité, il préfère partir d’une situation existante qu’il s’agirait d’endurer dans le cadre formel tel qu’il est institué (encore une fois, s’il semble perfectible, ce qui exclut Al-Qaïda et le régime nazi, par exemple), le temps de le faire dévier et de transformer les rapports de force jusqu’à les faire basculer dans un nouveau jeu. Il tient en même temps deux positions : d’une part, il tente d’assouplir un cadre qui prépare un possible changement de coordonnées ; de l’autre et dans le même mouvement, il se prononce au profit d’un nouveau pacte à venir (par exemple, en se prononçant pour le mariage homosexuel tout en défendant un autre pacte civil).
Il ne s’agit pas d’une résistance molle qui, en négociant avec le cadre existant, tiendrait de l’impuissance politique ou d’un mouvement qui ne mettrait pas en question les catégories sur lesquelles il repose, se contentant de protester dans une logique confortable.
Dans son article Assises citoyennes, Christophe Scudéry analyse la façon dont le Collectif des 39 (2) a organisé aux assises citoyennes pour la psychiatrie et dans le médico-social  l’hétérogénéité des discours pour laisser circuler la parole entre « le psychiatre, le psychanalyste, le psychologue, l’interne, l’infirmier, le professeur, le politique mais aussi la mère de malade, “l’usager”, le malade pour ne pas dire le fou, etc. ». Mais de cette façon, chaque discours a été « assigné à résidence d’un représentant patenté ». Malgré les différentes tentatives d’assurer un contre-pouvoir, l’auteur explique que le dispositif reste problématique : « Parmi ceux qui avaient la parole se distinguait, par ailleurs, celui qui, du haut de son magister, tenait un propos souverain articulant un vouloir-dire déterminé avec des effets poursuivis, de ceux qui, rangés en rang d’oignon, alimentaient le débat d’une table ronde à coup d’énoncés spontanés, réagissant sous la forme d’une critique, d’un témoignage, d’une association libre, d’un développement, d’une opposition, etc. Comme s’il revenait à ces derniers d’exprimer la parole ôtée au public. N’y-a-t-il pas là la plus éclatante des mises en scène du Maître et de ses affidés ? N’y aurait-il pas quelques paradoxes à ce que des “assises citoyennes” qui se veulent espace d’épreuve d’une démocratie en train de se faire au moment même où elle s’exerce, ne soient au final que la répétition insidieuse d’une structure aristo-monarchique d’essence théologique ? »

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Christiane Vollaire nous rappelle qu’une psychiatrie coloniale sévissait encore en Algérie après la deuxième guerre mondiale, et que Frantz Fanon, psychiatre formé à la psychothérapie institutionnelle et dont la vision politique dépassait le cadre de sa pratique, contribua à la démanteler en attaquant violemment ses présupposés racistes (Jungle, basse-cour, labo zoologique) : « Au cœur de ce dispositif, la médecine coloniale, comme outil “scientifique” de représentation du colonisé en animal de laboratoire. Fanon montre que tout le montage en repose sur une tautologie, première faute logique : l’indigène est bête parce qu’il est bête, animal sauvage dont le mieux qu’on puisse en faire est de le transformer en objet d’observation ou, mieux, d’expérimentation. Fanon, psychiatre cultivé d’origine antillaise épousant la cause du FLN, ne va pas simplement dénoncer la barbarie physique infligée aux colonisés par ceux-là même qui les traitent de barbares, mais la profonde bêtise de ces Bouvard et Pécuchet de la médecine positiviste que sont les médecins-chercheurs coloniaux. […] S’occuper d’un débat d’experts psychiatres et de neurologues en pleine guerre d’Algérie, est-ce bien nécessaire ? Fanon montre que c’est précisément là, au sens propre, le nerf de la guerre.  »
Dans l’esprit du combat de Fanon, en conjuguant d’autres approches à partir de Deleuze-Guattari et Derrida par exemple, on pourrait imaginer l’articulation d’autres discours dans les mouvements de la psychiatrie actuelle, qui rompraient avec les hiérarchies corporatistes, mettraient en question les partages entre folie et raison, multiplieraient les pratiques alternatives. Philippe Roy décrit dans Trouer la membrane, Penser et vivre la politique par des gestes, ouvrage recensé par Christiane Vollaire, le processus d’ « une percée au sens stratégique du terme qui fait pénétrer une bouffée d’air dans le confinement social. […] La communauté politique est la membrane que peut activer le geste de résistance, dans cette interaction des corps les uns sur les autres […]. Et cette interaction des corps dans la communauté sociale, avec ses effets politiques en chaîne, produit moins un cycle que ce que Philippe Roy appelle une boucle. […] C’est la boucle insécable que constitue le cycle du désir et de la possession. Mais devenir actif n’est pas s’impliquer dans ce bouclage du désir et de l’acte. C’est bien plutôt “devenir cause adéquate d’un geste”. […] un geste tel que celui par lequel a pu se constituer ”la psychothérapie institutionnelle, comme trou dans la membrane de l’institution psychiatrique”. »
Annie Vacelet, quant à elle, dans son texte Qu’importe le langage ?, évoque l’hôpital psychiatrique comme un lieu qui « accueille aussi des groupes d’artistes débutants qu’il héberge dans des pavillons désaffectés qui puent. Il laisse se développer ici ou là des pratiques non-quantifiables. (La Sécurité sociale ne parle que d’acte “médical” parce qu’elle a réussi à le quantifier mais elle est incapable de dire quoique ce soit du geste, de l’accompagnement, de l’intersubjectivité.) […] L’hôpital a besoin de ces danseurs de l’existence, de leurs lumières, de leur rêveries, de leur capacité à passer de la médecine à la poésie, de l’audace qui les conduit à enjamber le gouffre de la création en clamant : “La folie nous concerne, la folie est partout, la folie est en nous. Il n’y a aucune raison de la faire porter entièrement par les malades”. »
Peut-être le psychanalyste cherche-t-il lui aussi à construire d’autres passerelles, notamment avec les patients dits psychotiques, des façons de toucher des êtres reclus dans des mondes peu accessibles, de trouver la transverse qui permettra de modifier leur position subjective, de changer les rôles et d’ouvrir l’espace d’un nouveau jeu, comme l’écrit Jean-Claude Polack dans son article Du pense bête au corps-à-corps qui excède largement la simple vignette clinique.

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Quant à la psychanalyse, elle pourrait être ou devenir une des meilleures façons de lutter contre les excès de la souveraineté, micro-politique qui bénéficierait au sujet et à son entourage. René Major, dans La bêtise est sans nom, reprend l’ensemble de l’argumentation sur la bêtise que tient Derrida dans le séminaire sur La Bête et le souverain, présentant une pratique qui consisterait dans « la possibilité de dire, en cours d’analyse, toutes les bêtises que l’on veut ou que l’on peut […] Cette liberté a pour but de réduire la “liberté indéterminée” […] afin que le sujet soit moins assujetti et moins assujettissant. – Il devrait donc, par la suite, dire moins de bêtises et en faire d’autant moins. Mais cette expérience ne peut avoir lieu que dans certaines conditions, celles où le tenant lieu d’analyste se sera abstenu de tout jugement en n’étant, tout bêtement si je puis dire, que le révélateur du savoir inconscient du sujet. »
La psychanalyse ne nous permettrait-elle pas également de mieux comprendre le sens d’une politique de l’auto-immunité par la manière dont elle rencontre la résistance ? Tout discours contestataire (et logocentrique) qui s’opposerait simplement aux discours qui tiennent la place ne générerait-il pas un surcroît de bêtise (de part et d’autre) ?
Cette politique de l’auto-immunité est illustrée dans l’article Autonomie, auto-immunité et stretch-limousine de Michael Naas qui s’appuie sur la fiction de De Lillo, Cosmopolis, où le sujet principal du roman est un milliardaire en limousine, un souverain dans son automobile, celle-ci renvoyant à toutes les figures classiques de l’autos et de la souveraineté. Dans cette fable de la déconstruction, on se rend compte que les puissants peuvent eux-aussi s’effondrer en une seule journée. Elle annonce peut-être l’effondrement de tout un monde, non plus à cause d’un ennemi qui serait plus fort que lui, mais par la démolition de ses propres défenses immunitaires. En effet, le héros tout puissant et insomniaque semble en quête d’un évènement qui le sortirait de son royaume numérique saturé de calcul : « Car l’auto, l’automobile, est ce qui nous protège, nous donne un sentiment d’identité et de plénitude, d’autonomie et d’indépendance, mais aussi ce qui nous empêche de faire l’expérience des événements – et l’événement c’est, à mon avis, cette chose qui interrompt la répétition du même, et que recherche en définitive Eric Packer. » Dans ce voyage d’une seule journée, on observe l’auto-immunité au travail, le sentiment d’appropriation et de maitrise du héros ayant atteint un degré tel, que le corps doit retourner ses défenses contre lui-même, s’exposer afin de sortir de sa pétrification, la bêtise n’étant peut-être que le devenir-chose du vivant.*
D’une autre manière, Marc Perrin nous fait voyager dans la tête de son héros spinoziste Ernesto (Spinoza in China – 3 journées dans la vie d’Ernesto) à qui il arrive de « […] comprendre comment nous sommes nous-mêmes les producteurs de l’enfermement dont nous affirmons subir l’oppression, et, comprendre, oui, comprendre : qu’une libération durable ne passe pas par une action qui nous permettrait de sortir de, mais : passe par une décision très simple : cesser la production de l’enfermement. Alors évidemment, cesser une production ça fait toujours un petit peu mal. Et pourquoi ça fait toujours un petit peu mal ? Ça fait toujours un petit peu mal, parce que produire, ça fait toujours un petit peu jouir. Même si c’est une toute petite jouissance qui est produite, c’est une jouissance qui est produite. Et cesser de jouir. Oui. Cesser de jouir même d’une toute petite jouissance ça fait toujours un petit peu mal. »
Contre le devenir chose, comme nous le montre Flore Garcin-Marrou (Pas si bête la marionnette !), le théâtre nous apprend plutôt à jouer des répétitions qui nous agissent, s’écartant de la bêtise de croire à notre liberté souveraine : « Schönbein (3) apparaît en sirène, femme-poisson où l’humain, la bête, la marionnette inter-agissent sans qu’aucun ne conserve bien longtemps le pouvoir. À la limite de l’humain, Schönbein se fait aussi mécaniques, lignes, matériaux, créature mécanomorphe : il ne s’agit plus d’un pouvoir souverain exerçant une domination sur un objet, mais d’un effet-retour constant entre la marionnette et son corps. »
Le devenir chose du vivant aurait ainsi partie liée avec la problématique de la souveraineté qui entraîne également la pétrification des êtres qui passent sous son joug, sorte de « modèle autopsique » mettant en jeu la curiosité d’après Derrida, et qui mêlerait voir, savoir, pouvoir, et structure théorico-théâtrale : « l’inspection objectivante d’un savoir qui précisément inspecte, voit, regarde l’aspect zôon dont la vie et la force ont été neutralisés. » (4)
Nous avons choisi pour ce numéro une image de l’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel, portant dans ses bras un loup empaillé, symbole pétrifié de la bête souveraine. Figé tout en étant paradoxalement dans une posture de puissance, l’animal semble marcher tête haute, tout en étant porté par une humaine (quant à elle, bien vivante), qui marche pour de bon et tête haute également, l’arrogance pointant jusque dans le reflet de ses lunettes de soleil. Et cette espèce de double posture, comme deux puissances qui s’étagent, un mort sur une vivante, donne cet effet grotesque où la souveraineté parait aussi bête que comique.

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Maude Felbabel, jeune artiste plasticienne, a nourri une fascination pour les animaux qui oriente depuis quelques années son travail par des Rencontres avec un taxidermiste, dont l’activité quotidienne interroge ces mêmes représentations entre le mort et le vivant.
Ces rapports avec les animaux nous rappellent que nous les avons mis sous notre tutelle, et que notre mode de vie technique les menace de façon permanente. Heureusement, quelques voix se sont levées dès l’Antiquité contre le sacrifice rituel et l’alimentation carnée pour « la coexistence illimitée, surmontant l’amour préférentiel et l’empathie ciblée, en vue de s’initier à une forme surhumaine de solidarité inter-animale. […] seul le droit, et non plus seulement les sentiments d’empathie, peut garantir une forme de protection aux êtres vivants pris dans le processus de marchandisation », voix dont le philosophe allemand Peter Sloterdijk se fait l’écho dans l’article qui ouvre le numéro (Des voix en faveur des animaux), traduit de l’allemand par le philosophe spécialiste de l’écologie et de la question animale Stéphane Hicham Afeissa.
Ce nœud complexe de concepts philosophiques et de propositions politiques originé par la réflexion autour des bêtes et de la bêtise, s’est compliqué ultérieurement dans le cours de l’élaboration du numéro, d’une part, par une réflexion sur l’esthétique, et, d’autre part, par l’irruption de multiples animaux, de « bêtes » dont la réalité déborde de tous côtés les concepts, « bêtes » présentes de plus en plus dans l’art, dans le design, dans les recherches de terrain. Dans son article sur Les Ambassadeurs, qui commente le travail artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel, et l’inscrit dans le bestiaire fabuleux des édifices de la ville de Dijon, l’historienne et critique Martine Le Gac fait ainsi défiler devant les yeux des lecteurs une chouette, une chauve-souris, des loups et des perroquets, des animaux domestiques, sauvages et fantastiques, des animaux culturels et des animaux ambassadeurs, que l’art n’a jamais cessé d’interroger, de représenter et d’utiliser pour nourrir l’imaginaire collectif à travers les siècles, même quand le discours philosophique s’efforçait (de façon sacrificielle, comme nous l’a si bien montré Derrida) de les exclure pour laisser la place à l’humain et aux puissances prétendument exclusives du logos.
Dans Toujours la vie invente…, Manola Antonioli évoque la question du biomimétisme. Si les  designers, les architectes et les artistes se sont toujours tournés vers la nature pour imiter la beauté de ses formes et s’en inspirer, le biomimétisme cherche aujourd’hui à observer la nature pour inventer des solutions écologiques aux problèmes qui se posent dans les domaines les plus divers (l’agriculture, l’informatique, la science des matériaux, l’industrie) et pour développer des nouvelles interactions entre l’homme et ses environnements, animaux, végétaux et techniques.
Toujours dans le domaine du design, Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand présentent leur travail autour des animaux qui a donné lieu à l’exposition « Les Androïdes rêvent-ils de cochons électriques ? » dans le cadre de l’édition 2013 de la Biennale internationale de design de Saint-Etienne 2 : animaux qui vivent sur les terres contaminées dans la zone interdite autour de Fukushima, production d’animaux mécaniques et inquiétants, propositions d’interventions numériques susceptibles d’adoucir les conditions cruelles de l’élevage industriel, autant de pistes pour imaginer de nouvelles relations entre l’homme et le vivant (Porcs en parcs). Virginie Mézan-Muxart et Gaëlle Caublot nous présentent la figure méconnue du Médiateur Faune sauvage, qui sert de « passeur » entre les humains et des animaux (« intrus-artistes ») qui demandent à partager les maisons et les territoires, suscitant des craintes ou des rejets ou, à l’inverse, en poussant les habitants à aménager leur espace pour accueillir ces nouveaux hôtes.
Jean-Philippe Cazier en faisant la recension de l’ouvrage Le parti-pris des animaux raconte la démarche de l’auteur Jean-Christophe Bailly : « Il s’agit d’ouvrir des perspectives à l’intérieur du monde et de la pensée qui incluent les animaux comme des intercesseurs pour un monde tel que nous ne le voyons pas et une pensée telle que nous ne l’éprouvons pas. Bailly regarde les animaux au plus près de l’expérience : le silence des animaux, leur sommeil, leur vol, la respiration des animaux, leur façon de suivre une piste, de se dissimuler, de construire un territoire. Par cette approche empirique, il s’agit de “suivre leurs lignes et d’élargir par là même notre propre appréhension et nos propres modalités d’approche”, c’est-à-dire de trouver avec les animaux les conditions d’une pensée autre, d’une autre façon d’être au monde, avec le monde. »
Tous ces parcours entre les bêtes et la bêtise, la philosophie et la politique, l’homme et les animaux, nous embarquent (comme l’écrivent Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand dans leur article) « dans une mise en cause profonde de ce qui fait les contours et la substance du contemporain. Une révolution copernicienne de la pensée qui vous oblige simultanément à regarder derrière vous et à vous projeter, inquiets, vers le monde qui se profile. »
Manola Antonioli et Elias Jabre
Qu’ils sont bêtes ! / 2014
Édito de Chimères n°81 : Bêt(is)es

* Photos : Cosmopolis de David Cronenberg d’après Tom DeLillo

Chimères 81 - 1

1 Jacques Derrida, Séminaire La Bête et le souverain, volume I (2001-2002), Paris, Galilée, 2008, p. 442-443.
2 http://www.collectifpsychiatrie.fr/: En 2009, trente neuf professionnels de plusieurs horizons, ont lancé un appel face à la violence de l’Etat et au projet de rétention de sûreté et au dépistage, dès l’enfance, des futurs délinquants.
3 Marionnettiste, comédienne et danseuse allemande, la fondatrice du Theater Meschugge.
4 J. Derrida, La Bête et le souverain, volume I (2001-2002), Ibid., p. 395.

La Métamorphose / Franz Kafka

Lorsque Grégoire Samsa s’éveilla un matin au sortir de rêves agités, il se retrouva dans son lit changé en un énorme cancrelat. Il était couché sur son dos, dur comme une carapace et, lorsqu’il levait un peu la tête, il découvrait un ventre brun, bombé, partagé par des indurations en forme d’arc, sur lequel la couverture avait de la peine à tenir et semblait à tout moment près de glisser. Ses nombreuses pattes pitoyablement minces quand on les comparait à l’ensemble de sa taille, papillotaient maladroitement devant ses yeux.
« Que m’est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une chambre humaine ordinaire, tout au plus un peu exiguë, était toujours là entre les quatre cloisons qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table, sur laquelle était déballée une collection d’échantillons de lainages – Samsa était voyageur de commerce -, était accrochée la gravure qu’il avait récemment découpée dans une revue illustrée et qu’il avait installée dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame, assise tout droit sur une chaise, avec une toque de fourrure et un boa, qui tendait vers les gens un lourd manchon, dans lequel son avant-bras disparaissait tout entier.
Le regard de Gregor se dirigea alors vers la fenêtre et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper l’encadrement de métal – le rendit tout mélancolique. ‘Et si je continuais un peu à dormir et oubliais toutes ces bêtises », pensa-t-il, mais cela était tout à fait irréalisable, car il avait coutume de dormir sur le côté droit et il lui était impossible, dans son état actuel, de se mettre dans cette position. Il avait beau se jeter de toutes ses forces sur le côté droit, il rebondissait sans cesse sur le dos. Il essaya bien une centaine de fois, en fermant les yeux pour ne pas être obligé de voir s’agiter ses petites pattes, et n’arrêta que quand il commença à éprouver sur le côté une vague douleur sourde, qu’il ne connaissait pas encore.
« Ah, mon Dieu », pensa-t-il, « quel métier exténuant j’ai donc choisi ! Jour après jour en voyage. Les ennuis professionnels sont bien plus que ceux qu’on aurait en restant au magasin et j’ai par-dessus le marché la corvée des voyages, le souci des changements de trains, la nourriture irrégulière et médiocre, des têtes toujours nouvelles, jamais de relations durables ni cordiales avec personne. Le diable emporte ce métier ! » Il sentit une légère démangeaison sur le haut du ventre, se glissa lentement sur le dos pour se rapprocher du montant du lit, afin de pouvoir lever la tête plus commodément ; il trouva l’endroit de la démangeaison recouvert d’une masse de petits points blancs, dont il ignorait la nature ; il voulut tâter l’emplacement avec une de ses pattes, mais il la retira aussitôt, car le contact lui donnait des frissons.
Il se laissa glisser dans sa position antérieure. « On devient complètement stupide », pensa-t-il, « à se lever d’aussi bonne heure. L’homme a besoin de sommeil. Il y a d’autres voyageurs qui vivent comme les femmes de harem. Quand je retourne par exemple à l’auberge au cours de la matinée pour recopier les commandes que j’ai reçues, ces messieurs n’en sont qu’à leur petit-déjeuner. Il ferait beau que j’en fisse de même avec mon patron ; je sauterais immédiatement. Qui sait d’ailleurs si ce n’est pas ce qui pourrait m’arriver de mieux ? Si je ne me retenais pas à cause de mes parents, j’aurais donné ma démission depuis longtemps, je serais allé voir le patron et je lui aurais vidé mon sac. Il en serait tombé du haut de son bureau ! Quelle habitude aussi de se percher sur le bord du comptoir et de haranguer de là-haut ses employés ! Surtout quand on est dur d’oreille comme le patron et qu’on oblige les gens à s’approcher tout près ! Enfin, tout espoir n’est pas perdu ; quand j’aurai réuni l’argent nécessaire pour rembourser la somme que mes parents lui doivent – cela demandera bien cinq ou six ans -, c’est certainement ce que je ferai. Et alors, point final et on tourne la page. Mais, en attendant, il faut que je me lève, car mon train part à cinq heures. »
Franz Kafka
la Métamorphose / 1915
La Métamorphose / Franz Kafka dans Kafka kafkalametamorphose

De quoi passer l’hiver (1) / François Cusset

Presque trente ans qu’ont été rédigés les textes ici rassemblés. Presque vingt ans que n’était plus disponible le volume qui les rassembla initialement, en 1986, aux éditions Bernard Barrault. Un bail ? Pas si sûr. Les commentateurs diront que le monde d’Obama et de Facebook n’est plus celui de la guerre froide et du Minitel, que le choc pétrolier n’est pas le krach financier, et que les penseurs critiques échevelés d’avant-hier manquent cruellement de successeurs dans la France exsangue du président bling-bling. Plus que l’argument d’une puissance à contretemps des vraies pensées critiques, on leur opposera la simple stupéfaction que suscitent ces quelques textes, de mise au point ou de circonstance : la stupéfaction de leur pleine actualité, sans séparer l’acception philosophique du terme chère à Félix Guattari et Gilles Deleuze (celle d’un concept incarné, à l’oeuvre, en devenir) et son sens plus familièrement journalistique – tant sont flagrantes ici, presque à chaque ligne, l’acuité brûlante, la force anticipatrice, la valeur d’éclairage et d’outillage pour aujourd’hui de ces remarques éparses avancées il y a un quart de siècle. Par la diversité de leur énonciation, conférencielle ou plus confessionnelle, théorique ou plus anecdotique, et surtout de leurs objets (politique, technologie, art, psychanalyse, épistémologie…), ces fragments d’une oeuvre elle-même délibérément éparse en révèlent, mieux qu’aucun autre texte, l’extension formidable, la richesse circulatoire, les univers hétérogènes en même temps que la cohérence contagieuse. Outre qu’ils donnent accès, dans un registre et un langage cette fois accessibles, parfois volontiers empiriques, à un ensemble conceptuel riche et complexe que la plupart des livres signés de Félix Guattari, par leur technicité théorique et leur densité syntaxique, réservent en général à des lecteurs plus expérimentés (Psychanalyse et transversalité, les Trois écologies, Chaosmose…). Mais avant d’être des clés d’entrée dans l’univers guattarien, ces quelque trente textes, qui portent tous selon leur auteur (dans sa postface) sur « les modes contemporains de production de la subjectivité, consensuels ou dissidents… », se lisent d’abord comme des prises directes sur leur époque, et en même temps, indissociablement, comme des anticipations vertigineuses de la nôtre – vertigineusement précises et vertigineusement intactes, à rebours des futurismes de magazine et des scénarii paresseux dont bourdonnèrent justement ces quelques « années d’hiver », entre 1980 et 1985.
Car cet hiver mondial des premières années 1980, avec ses poussées droitières, son triomphe du marché et ses nouveaux esclavages subjectifs, Guattari en pressent avec une acuité inouïe la dimension de mutation historique et de tournant anthropologique. Sous des prétextes aussi contingents qu’une interview dans Libération ou une clôture de colloque, il en démêle les noeuds invisibles et en tire les fils cachés, avec une minutie qui exclut tout prophétisme, ne laissant en fin de compte à l’incertitude, et aux Nostradamus de bazar, que la question de savoir si ce qui suivra sera pire ou non: « rien ne nous assure qu’à cet hiver-là ne succèdera pas (…) un hiver plus rude encore », prévient-il d’emblée, tout en s’affirmant convaincu, quelques articles plus loin, soucieux de pointer quelque lueur à l’horizon, qu’on jugera bientôt « ces dernières années comme ayant été les plus stupides et les plus barbares depuis bien longtemps! » Mais en attendant, il nous parle de nous, de notre monde dés/intégré, de notre présent affolé, celui du lendemain des années 1970 aussi bien que celui de la veille des années 2010. Certes, le contexte est bien là qui singularise une époque, à l’heure où coulent sur l’Occident les « huiles goudronneuses du reaganisme et du thatchérisme », et où plus localement, la foire d’empoigne politico-intellectuelle de l’après-68 fait bientôt place au désert mitterrandien. Car dans la double contrainte de « la gauche au pouvoir », impossible à critiquer sous peine de faire le jeu de ses ennemis, et tout aussi impossible à ne pas critiquer sous peine de rejoindre le choeur majoritaire des girouettes et des parvenus, ils ne sont pas nombreux à s’insurger en place publique, comme le fait Guattari. Deleuze, estimant que « l’époque n’y est plus », travaille sur Francis Bacon, le cinéma, un Leibniz baroque, tandis que d’autres partent enseigner outre-océan et que Michel Foucault disparaît prématurément. Mais Félix veille, obstiné, laissant derrière lui ces interventions ponctuelles au fil desquelles se lit notre histoire, la plus actuelle de toutes.
Qu’on en juge. Il tonne contre les politiques répressives du dernier Giscard, en dénonçant « l’apartheid administratif des expulsions » de sans-papiers et la criminalisation des jeunes ou des immigrés, dans des termes qu’on pourrait (voudrait?) lire aujourd’hui, à la virgule près. Jusqu’à cette « volonté de punition et de vengeance à l’égard des intellectuels [italiens] du 7 avril », qui n’a rien perdu de sa rage à l’heure des extraditions sarkozystes. Ou jusqu’à la lutte sans fin, à la clinique de La Borde ou dans les cercles de psychothérapeutes alternatifs, contre la nouvelle psychiatrie répressive, laquelle a pris encore récemment un tour directement policier, malgré les appels solidaires et les appels des appels. Quant à la « perspective à court terme d’une Europe des polices plutôt qu’une Europe des libertés », et partout sur le Vieux continent d’un recul de tous les droits (« droit d’asile politique, droit à disposer d’un minimum de moyens matériels, droit à la différence pour des minorités, droit à une expression démocratique effective… »), on la croirait sortie tout droit de l’Europe d’Europol (interconnexion des fichiers de police des 27 Etats membres) et de la « directive retour » votée en 2008 pour harmoniser la chasse aux sans-papiers. Guattari, au détour d’un entretien ou d’un article enflammé, disait il y a 25 ans assister à la « remontée des conceptions du monde conservatrices, fonctionnalistes et réactionnaires », à la constitution d’un nouveau régime de pouvoir mondial intégré, à la formation inédite d’un « immense tiers état » – sans oser imaginer que rien n’infléchirait ensuite une telle évolution, bien au contraire.
Un autre signifiant traverse ces trois décennies, sorti comme un lapin du chapeau des technocrates au tournant des années 1980, et revenu en 2008 obstruer tout horizon de pensée : « la crise » bien sûr, dont Guattari déconstruit une à une les fausses évidences. « La crise… La crise… Tout vient toujours de là ! », s’agaçait-il alors, avant de montrer la transformation de cet épouvantail en « évidence apodictique », en « fléau biblique », pour justifier toujours qu’une « seule politique économique est possible », celle qu’on n’appelle pas encore en France la préférence pour le chômage (là où en vérité, insistait-il encore, quinze ans avant la vague altermondialiste, « c’est le politique qui prime l’économique »). La crise, suggère-t-il, est surtout celle des économistes, celle d’un capitalisme psychotique dont les pilotes ne touchent plus terre depuis longtemps, brandissant une rationalité vide pour légitimer une autorité sans fondement, des courbes irréelles pour recueillir l’assentiment de leurs victimes : « le corps mou, autoréférencé des écritures économiques et monétaires est devenu un instrument décérébré et tyrannique de pseudo-décisionnalité, de pseudo-guidage collectif… » Et il enfonce le clou, analysant « la formation d’un capital cybernétique » et d’un nouveau « discours totalitaire qui trouve sa forme d’expression dans le cynisme de la ‘nouvelle économie’… » A plus forte raison à l’heure où le pouvoir, alors neuf, des sondages permet de tout justifier. Soit la ventriloquie des gouvernants attribuant leurs seuls choix à la fiction pseudo-statistique d’une « opinion publique », dont Guattari démonte le mensonge en des termes qui ne sont pas sans évoquer ceux de Pierre Bourdieu quelques années plus tôt (l’Opinion publique n’existe pas, 1972).
Ces années d’hiver sont celles d’une rhétorique perverse de la crise comme chance historique de devenir enfin modernes et compétitifs, moyennant une dialectique qui n’a rien perdu de sa violence deux décennies plus tard. Et lorsqu’on nous annonce désormais, courbes en main, l’improbable reprise, c’est encore au Guattari de 1984 qu’on voudrait revenir : « le mythe de la grande reprise – mais la reprise de quoi, et pour qui?… » Crise/reprise, chômage/inflation, Européens/étrangers, vieille propagande des binarismes, de ces fausses polarités que la démarche théorique de Guattari et de Deleuze s’acharnait à démonter. Celle que démonte ici Guattari avec le plus d’acharnement, guerre froide oblige, n’est autre que la polarité est-ouest, communiste-libérale : leur « complicité toujours plus marquée conduit [les deux superpuissances] à s’intégrer au même système mondial capitalistique et ségrégationnaire », estime-t-il, cette tension même restant le meilleur moyen pour elles deux « de ‘disciplinariser’ la planète ». Là où la seule question, le seul plan d’immanence qui vaille, pour parler le langage de Mille plateaux, est selon Guattari le prolétariat mondial, le tiers monde où qu’il soit, que le vent puissant d’anti-tiers-mondisme soufflant alors sur la France ne l’empêche pas de défendre pied à pied. Et si l’on se penche sur la politique dans son acception cette fois plus restreinte, celle qui circule entre la rue de Solférino et le palais de l’Elysée, les envolées du Guattari des années d’hiver font entendre un son encore plus actuel. Pour justifier son soutien de la première heure à la candidature fantasque de Coluche aux présidentielles de 1981, il explique ainsi que « ce qui est visé (…), c’est avant tout la fonction présidentielle, (…) qui incarne la pire des menaces contre les institutions démocratiques en France – ou ce qu’il en reste – et contre les libertés fondamentales ». Et la gauche de pouvoir, celle que beaucoup de ses (anciens) compagnons hésitent alors à attaquer de plein fouet, est bien entendu un motif récurrent dans ces écrits datant tous du premier septennat de Mitterrand : non contents d’avoir perdu une occasion historique de transformer la société française de fond en comble, les socialistes français « ont perdu la mémoire du peuple », ils ont quitté le terrain social ou même « [désenchanté] le socius », n’y substituant, en créant en 1984 SOS-Racisme et ses millions de badges « touche pas à mon pote », qu’une communication bien-pensante et sans effet – « ils n’ont même pas pensé à demander leur avis aux principaux intéressés ». Reconnaissant que le mitterrandisme prometteur de 1981 ne pouvait qu’échouer cantonné « à un seul pays », Félix Guattari dessine pour le PS, entre « torpeur et cynisme », un scénario désastreux où s’entrevoit aussi toute sa déconfiture actuelle : il « finira par s’endormir sur ses lauriers, par laisser s’appauvrir son pluralisme interne et par se constituer en Etat dans l’Etat », jusqu’à l’inévitable « retour de bâton réactionnaire ».
Pour occuper le terrain social laissé en déshérence par les socialistes, Guattari ne croit plus dans les militantismes gauchistes de la décennie précédente, « imprégnés de [leur] odeur rance d’église », mais plutôt à l’essor de « subjectivités dissidentes », de « groupes sujets » réinventés, « machines militantes mutantes » d’un genre nouveau par lesquelles font leur « entrée en politique toute une série de gens qu’on n’attendait pas – les marginaux, les chômeurs, les mômes, les bandes… » Dans un tel contexte, l’intellectuel organique, ou partisan, n’a plus lieu d’être. Aussi l’auteur de la Révolution moléculaire répond-il ici à Max Gallo et Philippe Boggio, qui sonnaient le rappel en 1983 dans le Monde en pleurant l’épuisement des idées et la fin de l’intellectuel de gauche : « il n’y a déjà plus d’abonnés aux numéros que vous demandez, ceux qui font aujourd’hui profession de penser (…) ne se reconnaissent plus dans aucun porte-parole… » Car ce qui est à penser, ce qui émerge alors, en France comme dans le reste du monde, déborde largement les schèmes explicatifs du marxisme dogmatique ou du freudisme orthodoxe, et à plus forte raison de la plus pragmatique social-démocratie. Il y a d’abord ce Capitalisme Mondial Intégré (CMI) dont Guattari égrène l’acronyme au fil de ces textes, « intégré » au sens d’une intégration inédite des structures « molaires », institutions socio-politiques et règles du marché, et des flux « moléculaires », affects et facultés humaines désormais façonnés par « les médias et les équipements nouveaux ». La subjectivité, insiste-t-il, est aujourd’hui « de plus en plus manufacturée à l’échelle mondiale ». Les formes de cette manufacture varient, depuis les normes éducatives et générationnelles (« tout un esprit de sérieux psychologisant véhiculé par les médias, les jeux éducatifs… ») jusqu’aux nouvelles « défonces machiniques », du ski à la télé, du rock aux vidéo clips, ces techno-drogues qui n’ont plus rien à voir avec les pratiques d’auto-intoxication dont moururent Van Gogh ou Antonin Artaud.
Le capitalisme reste bien ce « processus de transformation généralisée », selon une formule qui renvoie au premier Marx, mais il articule dorénavant des éléments plus hétérogènes que jamais, comme l’analyse Guattari dans un texte plus théorique coécrit avec Eric Alliez : mélange schizoïde d’écriture, de domination et de machines, autrement dit respectivement d’un « système sémiotique », d’une « structure de segmentarité » et d’un « processus de production », le capitalisme doit son triomphe des années 1980, selon Guattari, à la montée en puissance contradictoire et simultanée, ou disjointe-conjointe (et non pas dialectique), de son principe de clôture, ou de propriété, et de son aptitude circulatoire, ou processuelle, de même qu’il s’agissait en 1980 dans Mille plateaux d’un capitalisme à la fois « déterritorialisant » et « reterritorialisant ». Car cette décennie liminaire du nouvel âge est en effet, souvenons-nous, celle de la concentration du capital et de sa première financiarisation, celle des premières vagues de dérégulation dans le secteur public et de l’émergence d’un Etat-VRP au service de ses « fleurons » à l’exportation, mais aussi celle du retour de bâton réactionnaire sinon religieux et de l’individuation-dérégulation des modes de vie eux-mêmes. La force de l’approche guattarienne étant ici d’associer le recul de la longue durée (plus qu’un historicisme dont il s’est toujours méfié), en citant Fernand Braudel ou en évoquant l’Amsterdam du tout premier capitalisme, et la captation synchronique (ou « transversale ») d’un présent fou, littéralement affolé. Et il y a aussi, indissociable de ce nouveau stade psychotique du capitalisme, coiffant l’ensemble des événements dont Guattari est ici le contemporain, cette mutation du paradigme du pouvoir dont le dernier Foucault fit l’analyse, cette métamorphose cratologique en fonction de laquelle le pouvoir accroît alors à la fois sa mainmise sur les vies et sa dispersion microphysique, sa violence sourde et son abstraction formelle. Le pouvoir importe désormais plus que son contenu, il s’exerce quelle que soit sa nature ou sa teneur, note Guattari au passage, son efficace tenant alors à une permutabilité sans précédent des substances qu’il prend en charge, à tout un « éros de l’équivalence ».
Pourtant, ces quelques textes d’intervention intéressent moins notre présent d’aujourd’hui pour les théories qu’ils véhiculent du pouvoir, du désir ou de l’inconscient, que pour leur tonalité même, l’énergie dont ils procèdent, le regard qu’ils portent sur leur temps — ton et regard qui font exister, mieux qu’aucune théorie, une résistance inlassable face aux pouvoirs. Car ce regard, aussi singulier que celui du Guattari des décennies précédentes, le Guattari lacanien puis anti-oedipien, est aussi plus mûr, plus posé, à la fois plus subtil et plus intransigeant. Quant au ton, il nous vaut, au fil de textes à l’écriture joyeusement oralisée, d’entendre ici une voix vivante, plaisantine ou enragée, toujours aiguillée par l’absolue sincérité de qui n’a jamais songé qu’on pût souffrir d’un décalage entre sa parole et ses actes, ses textes et sa vie (on a déjà assez de raisons de souffrir pour ne pas leur ajouter cette vieille céphalée de la mauvaise conscience intellectuelle). Art de l’appel laconique: « La démocratie, bordel ! » Art du zeitgeist joliment décalé : « l’inconscient machinique est un peu comme la Samaritaine, on y trouve de tout ! » Art de la guerre aussi, contre « une telle accumulation de connerie, de lâcheté, de mauvaise foi, de méchanceté » Art de l’adresse, ici et là, comme lorsqu’il évoque avec Michel Butel son expérience révolue de jeune thérapeute lacanien un peu débordé par ses patients : « tu parles! Dans quoi je m’étais foutu? Le gourou malgré lui, thème de vaudeville… » Félix Guattari nous parle. Les images qui lui viennent, esquisses d’une phénoménologie inédite du contemporain, font toujours mouche, sans jamais se mirer dans leur fonction d’images. Le capitalisme, par exemple, fabrique « des enfants soumis, des ‘Indiens tristes’, des gens devenus incapables de parler, de palabrer, de danser », quand il ne relève pas d’un « processus d’infantilisation » qui fera toujours le lit du « fascisme » – tandis qu’amorphe et sans frontières, la « société mondiale est devenue flasque ».
Comme on le sait d’un lexique devenu canonique, celui des « puissances mineures » et des « lignes de fuite », l’image chez Guattari, aussi bien que chez Deleuze, est l’instantané d’une pensée en train de se faire, un personnage conceptuel ouvrant sur autant d’univers parallèles. Elle est attention minutieuse à l’objet bien plus qu’artifice rhétorique pour le contourner, ou au contraire pour l’embrasser de trop près, baiser de la mort. D’où l’exploit des quelques textes sur l’art et les artistes rassemblés ici en fin de volume. Pourtant, lorsqu’il écrit sur les peintres Merri Jolivet et Gérard Fromanger, sur Franz Kafka ou le photographe Keiichi Tahara, Guattari le fait dans des termes à peu près similaires, imposant face à des oeuvres sans rapport un même lexique surcodé et une même obsession « transversaliste », qui font craindre une grille interprétative, une manipulation de l’oeuvre au service d’autre chose, voire une perte de sa singularité (ce qui serait un comble). Mais la crainte retombe, peu à peu le discours essaime, l’oeuvre émerge grandeur nature, tant le geste de Guattari face au travail de l’artiste est un geste toujours généreux et précis – lyrisme complice au coeur même du sabir, et dans la justesse du moindre détail, sensibilité prodigieuse au processus de transformation permanente et à toutes les micro-mutations (au sein d’un trajet d’artiste comme d’une seule oeuvre) qui ensemble font art. Telle est la subtilité guattarienne : l’obsession mais au service de la transformation, une phraséologie litanique mais mobilisée au plus près de l’objet, afin de ne manquer aucun des rouages infimes de ce phénomène si complexe qu’est le changement.
Et puis sa subtilité, plus profondément, tient à la machine de guerre qu’a montée Guattari au fil des ans contre les dogmatismes de toutes sortes : ceux de la technocratie désingularisante au pouvoir dans les années 1980 mais aussi ceux des gauchismes de l’après-68 débouchant tous sur « une sorte d’interdiction de penser », ceux des philosophies dominantes de la substance et de la dialectique mais aussi ceux dont il fut lui-même, quelques années durant, un parangon à sa manière. Car le Guattari des années 1980, plus vigilant et plus engagé que jamais, n’est pourtant plus le Guattari véhément, mal dégrossi, génial mais aussi volontiers caricatural du tournant des années 1970 : le psychanalyste, dans ces textes des Années d’hiver, n’est plus nécessairement « un flic », et le désir, l’embrigadant Désir, n’est plus en lui-même une force révolutionnaire. Il le confie d’ailleurs au passage: expériences et déconvenues l’ont rendu plus lucide qu’à l’époque des nuits bavardes et enfiévrées du CERFI ou du FGERI, pendant que le travail de théorisation et d’écriture avec Gilles Deleuze (trois livres majeurs écrits ensemble en moins de dix ans, cas unique dans l’histoire de la pensée) a cassé en lui « un certain mythe groupusculaire, [tout] un fantasme de la bande ». Du coup, même dans l’expression laconique de textes peu théoriques, tout ici est plus délié, plus équilibré, plus juste peut-être, tant il y est tenu compte à la fois de la relativité de toute opposition (le dualisme simpliste ami-ennemi laissant place à une vision plus complexe) et de la précarité subjective dont procède toute pensée conséquente. D’abord la fragilité : fragilité assumée qui est celle de la maturité, de la contradiction revendiquée, de cette « morale de l’ambiguïté qui [lui] paraît spécifique de la schizo-analyse », et qu’il rapporte ici à son long trajet schizoïde (depuis le temps lointain où il était Pierre pour sa famille et Félix pour ses amis…). Une fragilité qui est aussi celle de sa propre construction théorique dans la mesure où celle-ci se tient sous la menace d’une lassitude intime, d’un à quoi bon lancinant : il y a en lui « une autre dimension de sabotage inconscient, une sorte de passion de retour au point zéro », confesse-t-il à Michel Butel, si bien que toutes ses élaborations sophistiquées sont au plus intime de lui « toujours à la limite de s’effondrer ».
Francois Cusset
Préface aux Années d’Hiver de Félix Guattari / 2009
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