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Vandales et migrants – inhospitalité contemporaine / Alain Brossat

Nos philosophes sont vraiment de grands enfants. Ils ont fait de l’hospitalité, motif enchanté par excellence, un de leurs motifs de prédilection – Nancy, Derrida, Schérer -  Je sens que Badiou lui-même ne va pas tarder à s’y mettre… Mais pourquoi ériger l’hospitalité à la dignité du concept plutôt que son contraire, l’inhospitalité, le refus d’hospitalité ou bien encore l’hospitalité feinte, plus ou moins traîtresse qui, pourtant, dans la vie des sociétés et dans l’histoire, se rencontre de manière bien plus courante ?

La première chose que doit bien admettre le sujet éthique contemporain, lorsqu’il prend acte de ce que l’hospitalité a, à rigoureusement parler, un pacte avec l’infini, je veux dire qu’elle se doit, pour faire vraiment sens, d’être inconditionnelle, c’est ceci : elle ne saurait, pour ce qui le concerne, lui, elle, constituer une norme de conduite, elle est vouée, pour lui, pour elle, à demeurer un « cristal », un idéal impraticable, une idéalité teintée de sublime – lequel/laquelle d’entre nous est prêt à ouvrir toutes grandes les portes de son petit chez soi au premier inconnu venu, ceci sans condition aucune ?
Il est intéressant que le mouvement ou le geste spontané des philosophes soit de se passionner plutôt pour cette étoile lointaine brillant au firmament de l’utopie éthique plutôt que pour ce vaste domaine de conduites, de discours, de politiques qui peut se subsumer sous le nom d’inhospitalité. Je ne veux pas dire que les philosophes ne se prononcent jamais contre les dénis d’hospitalité, contre les politiques et les actions hostiles aux migrants, ce serait injuste, ce que je veux dire, c’est simplement ceci : l’inhospitalité n’est pas conceptualisée comme telle par la philosophie, s’il peut arriver qu’elle soit dénoncée politiquement, dans des occasions précises – ceci sur le mode de l’indignation, de la colère ou de la honte. D’ailleurs, c’est au point qu’il n’est même pas tout à fait sûr que le terme existe en français : au moment où je le compose sur mon ordinateur, mon correcteur d’orthographe me signale que je suis en train de fabriquer un néologisme. Le terme, en effet, ne figure pas dans la plupart des dictionnaires courants. Inhospitalier, oui, mais pas inhospitalité.

Bref, pour amorcer une réflexion sur le sujet, c’est plutôt vers les récits traditionnels, les contes et légendes, ou, dans le domaine des arts contemporains, vers le cinéma, un art autrement en prise sur le réel que la philosophie, qu’il conviendrait de se tourner. Je regardais récemment un film japonais un peu convenu, Aragami, de Ryuhei Kitamura (2003), un film de samouraï qui brode efficacement sur ce motif : dans un Japon plus ou moins immémorial  autant qu’imaginaire des guerres de clans, deux samouraïs gravement blessés se réfugient dans un temple perdu au milieu de la montagne. Ils y sont accueillis et secourus par une mystérieuse belle jeune femme et un noble guerrier. L’un d’eux succombe à ses blessures, l’autre, miraculeusement guéri, ne tarde pas à comprendre qu’il y a anguille sous roche : en vérité, ces hôtes salvateurs sont des démons qui, las de leur immortalité, le retiennent dans le temple dans l’espoir d’être tués par lui. Mais les choses ne sont pas si simples : pour s’en tirer, il lui faudra affronter en combat singulier le démon mâle qui est à peu près invincible au sabre… Bref, on voit comment dans ce conte revisité par l’industrie cinématographique contemporaine, l’hospitalité affichée va se perdre dans les labyrinthes de toutes sortes de « diableries ». Le cinéma ne remplit jamais mieux son rôle de machine à penser que quand il « complique » ainsi les figures simples et les belles histoires morales à souhait. On pourrait organiser un festival de six mois au moins, rien qu’avec des films d’hier et d’aujourd’hui, qui traitent sous les angles les plus différents ce motif de l’hospitalité en trompe-l’oeil, du déni d’hospitalité, sans parler, tout simplement, du rejet de l’étranger. Le cinéma fait donc là le boulot que ne fait guère la philosophie…

L’une des raisons pour lesquelles la philosophie « cale » sur le sujet de l’inhospitalité est sans doute que celle-ci, dans les sociétés contemporaines, ne saurait être une affaire privée, qu’elle est le fait, massivement, des Etats en premier lieu. Autant, à rigoureusement parler, on ne peut pas demander à des Etats de pratiquer l’hospitalité, celle-ci étant inconditionnelle et infinie, ce qui heurte de front toute espèce de rationalité gouvernementale, autant donc on doit établir une distinction conceptuelle claire et nette entre pratique de l’hospitalité et respect des droits humains – autant on est en droit aujourd’hui de s’étonner de ce prodige : s’il est avéré que l’hospitalité ne saurait se convertir en politique, à proprement parler, il apparaît en contrepartie que l’inhospitalité, elle, peut être une politique, et elle le peut tellement qu’elle est devenue, jusqu’à quelques relatifs et tout provisoires retournements récents,  la loi d’airain des politiques européennes face aux étrangers précaires, aux migrants et demandeurs d’asile.
La philosophie se sent à l’aise avec l’hospitalité dans la mesure où celle-ci est quelque chose qui se joue entre les hommes et les dieux, soit des objets familiers à sa grande tradition – ce n’est pas pour rien que René Schérer a titré son beau livre sur l’hospitalité  Zeus hospitalier. La philosophie d’orientation éthique a beaucoup plus de mal avec la critique de l’Etat. Or, parler de l’inhospitalité contemporaine, c’est parler de l’Etat en premier lieu, et, au sens que Foucault donne à cette expression, du gouvernement des vivants.
Cette sorte de sursaut auquel on a assisté récemment en Allemagne, marqué par ces scènes où l’on voit des gens ordinaires accueillir les migrants exténués à la gare de Munich avec des sourires et des victuailles, leur souhaitant la bienvenue montre bien que le cœur de l’inhospitalité contemporaine, en Europe, c’est l’Etat, c’est le gouvernement des vivants, ce ne sont pas les populations : que certains gouvernants opèrent, pour des raisons qui leur appartiennent, un changement de cap spectaculaire qui, à l’usage apparaît comme l’arbre qui cache la forêt  – c’est en tout cas ce qui nous permet de voir aussitôt qu’il n’est pas vrai que les opinions ouest-européennes font désormais bloc autour du rejet de l’étranger et des fièvres xénophobes. Dès lors que l’autorité change de pied et de ton sur ces questions, l’on voit toutes sortes de brèches s’ouvrir dans le prétendu consensus autour des énoncés trempés dans la bile du ressentiment à l’endroit de l’étranger – on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, la barque est pleine, etc.

Pour comprendre donc ce qui est en jeu dans les migrations actuellement en cours, la première des filières à remonter n’est donc pas celle des sensibilités, des humeurs, des incompatibilités surgissant des tréfonds d’un corps social divisé, usé et désorienté, mais bien des formes contemporaines du gouvernement des vivants, dans leur relation avec la puissance des Etats ou, aujourd’hui, des conglomérats d’Etats. Le récit moyen que les Etats et gouvernements européens se sont efforcés d’accréditer jusqu’aux récentes inflexions était celui d’une forteresse assiégée par des aliens venus d’ailleurs pour des  raisons qui nous sont parfaitement étrangères et dont les déplacements relèveraient de motifs nébuleux et, assurément, irrecevables dans la grande majorité des cas. Ce récit des migrations vers l’Europe conçues comme une sorte de fléau ou de catastrophe naturelle est ce qui a motivé la fermeture des frontières, la liquidation du droit d’asile et la mise en place de ces dispositifs d’arrêt qui, en Méditerranée, ont coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes depuis le début de ce siècle. On pourrait appeler cela un crime contre l’humanité. En tout cas, ce que l’on peut dire à ce propos de façon assurée, c’est que la non assistance à personne en danger est, dans le code pénal d’un Etat démocratique comme la France et aussi bien, j’imagine, la Belgique, un délit lorsqu’elle est le fait d’un individu qui se désintéresse du sort d’un autre individu, dont la vie est en danger ; le prodige est que, dans ces mêmes sociétés démocratiques, lorsque ce sont un Etat, voire un conglomérat d’Etats, des gouvernants qui abandonnent à leur sort une catégorie entière de vivants, cela ne s’appelle plus un crime, un crime collectif, mais une politique de protection des frontières et de défense de l’intégrité de nos sociétés…

Ce n’est pas la première fois que l’on remarque que le crime collectif, le crime de masse est, souvent, mieux rémunéré que le crime individuel, que le crime d’Etat échappe aux prises de la Justice avec autrement plus de facilités que le crime perpétré par un quidam…
Mais je ne voudrais pas faire, sur ce motif, d’effets de manches faciles. Ce qui importe, pour la compréhension de la situation actuelle, je veux dire pour discerner ce qui y est en question sur le terrain politique et non point simplement émotionnel et humanitaire (celui sur lequel on essaie de nous confiner), c’est de saisir la relation qui s’établit entre des stratégies étatiques, des décisions de politique internationale prises par des puissances jouant un rôle déterminant en termes d’hégémonie et les prétendus « drames collectifs » que sont les exodes massifs auxquels on assiste actuellement.
Avec l’intervention occidentale en Afghanistan placée sous la double coupe de l’administration US et de l’OTAN, avec la seconde invasion de l’Irak et la chute de Saddam Hussein s’est inaugurée une nouvelle politique hégémoniste de l’Occident qui n’est pas la simple poursuite ou paraphrase des politiques coloniales ou impériales de jadis ou naguère. Il y a, dans ces interventions, un geste nouveau, qui trouve sa place dans le tableau d’ensemble de l’époque néo-libérale. Ce geste consiste moins à s’emparer de territoires ou de richesses (même s’il n’exclut pas ces desseins – la manne pétrolière irakienne), à vassaliser des pays et y établir des gouvernements clients ou fantoches, à fabriquer des républiques bananières, il ne consiste pas non plus à tenter de reconstituer des empires. Il consiste à produire ce que l’on pourrait appeler d’une formule imprononçable un chaos réglé  à l’échelle d’un pays ou d’une région, ceci en renversant ou en tentant de renverser des pouvoirs autoritaires au nom de l’expansion de la démocratie, principe universel fondateur du droit, de tous les droits. C’est le modèle irakien, par antiphrase, inauguré par Bush Jr. Au nom du renversement d’un tyran sanguinaire, il s’agit bien de détruire les structures d’un Etat et de renverser tous les équilibres fragiles sur lesquels était fondée la coexistence des ethnies, des confessions, des groupes sociaux dans cette construction fragile, lourdement grevée par l’héritage colonial. Il s’agit de rendre ce territoire et les populations qui y vivent ingouvernables en créant les conditions durables d’une sorte de guerre de tous contre tous, d’une guerre civile à fronts multiples, d’un état d’exception et de violence sans fin, voué à exténuer la masse humaine vivante et à éradiquer les fondements de la vie en commun. Il s’agit, de fil en aiguille, de faire entrer toute une région dans une véritable danse de saint-gui, danse de la mort.

On a donc là une politique tournée vers la mort, une thanatopolitique d’un genre nouveau qui est, me semble-t-il, tout à fait homogène au geste bien connu qui consiste, pour un groupe industriel international à démanteler un site industriel rentable pour alimenter d’obscures stratégies de redéploiement dans des zones où la main d’oeuvre est moins chère, censée plus docile, etc. Il ne faut jamais oublier que les stratèges, les gens de l’Etat qui mettent en œuvre ce genre de politique de la terre brûlée sont entièrement formatés par les doctrines néo-libérales. Ce qu’il faut tenter de saisir, c’est le lien intime qui s’établit ici entre la façon dont cette pulsion de mort du néo-libéralisme s’exerce dans le domaine économique et dans le domaine géo-stratégique. On voit bien qu’il y a là quelque chose comme des régularités, sinon des règles, qui fonctionnent puisque le geste de Bush Jr, c’est celui que Sarkozy reprend et répète comme un automate et à son échelle, qui est celle d’un nain de jardin, en Libye. La chose vraiment saisissante ici, c’est la façon dont le prétendu motif éthique, humanitaire – l’impératif catégorique de la lutte contre la tyrannie au nom de l’universalisme démocratique – lie son destin à la pulsion de mort des producteurs de chaos. Une fois que les chasseurs de dictateurs occidentaux sont passés, il ne reste plus de structures étatiques, plus de monde commun ni de cohésion sociale, plus de légalité ni de sécurité. La démocratie qui s’exporte là a toutes les apparences d’un bulldozer – tout comme d’ailleurs la démocratie israélienne telle qu’elle s’exporte dans les territoires occupés en Palestine, sans surprise, l’une et l’autre appartenant au même ensemble. Ce geste de destruction, comme geste néo-colonial, se distingue nettement des gestes de prédation qui sont ceux du colonialisme classique : les seconds portent, avec toute la violence qui les accompagne, la marque du calcul rationnel d’intérêt, les premiers celle du nihilisme de l’exercice de la puissance guidé par les fantasmagories – on cherche en vain ce qu’a « rapporté » à la diplomatie française et aux positions de « la France » dans la région le renversement violent de Khadafi…

Je ne voudrais pas manquer l’occasion de mentionner ici que le saccage proprement érostratique des trésors archéologiques de ces berceaux de la  civilisations, (comme on ne cesse de nous le répéter ad nauseam),  que sont l’Irak et la Syrie n’a pas attendu les agités de Daech pour commencer ; il accompagne la destruction de l’Etat irakien par la coalition dirigée par les Etats-Unis, les bombardements massifs, le pillage des musées, le trafic des antiquités à grande échelle, etc. – on entend un écho de ce phénomène (bien établi, mais balayé sous le tapis au profit des cris d’orfraie suscités par le vandalisme de l’EI) dans le film exemplaire du cinéaste algérien Tariq Teguia Révolution Zendj, 2014. Ce point n’est pas anecdotique, il montre que le chaos réglé produit par les exportateurs de démocratie dans ce type de pays aux structures politiques, étatiques, sociales fragiles du fait des héritages coloniaux, ne produit pas seulement un désastre politique et social, il vandalise aussi les fondements historiques et culturels de la vie des sociétés et des Etats. De ce point de vue, comme souvent, les « terroristes » ne sont jamais que des bricoleurs amateurs qui paraphrasent de façon mimétique la violence des Etats  exportateurs de leurs modèles de mort au nom de la défense de la civilisation.
Ce que je veux dire est une chose bien simple : nous parlons de l’afflux de migrants en Europe occidentale aujourd’hui de manière futile et insignifiante si nous ne le rapportons pas à l’expérimentation récurrente de ce geste d’Erostrate par les Etats et les gouvernants du bloc hégémonique occidental dans des espaces post-coloniaux fragiles. Les flux de réfugiés actuels, c’est, en premier lieu, le retour de boomerang de ces politiques de destruction massive ou de déstabilisation productrice de chaos, ceci notamment au Moyen-Orient, une des régions les plus inflammables du globe comme chacun sait.
La question qui se pose donc immédiatement à propos de ces stratégies mises en œuvre par les promoteurs de la Weltdemokratie est la suivante : jusqu’à quel point ces gens-là, ces gouvernants globaux, savent-ils ce qu’ils font ? Jusqu’à quel point sont-ils encore capables de faire des calculs rationnels d’intérêt, en d’autres termes : comment des gens de l’Etat, des dirigeants et stratèges de grandes puissances ayant sur leurs arrières des traditions « libérales » (au sens anglo-saxon) séculaires peuvent-ils enchaîner des politiques de mort et de destruction massive à l’échelle de régions entières sur le geste promoteur du vivant humain par excellence – l’extension, l’expansion des formes démocratiques ?

On s’accorde généralement pour dire que les dirigeants fascistes et  totalitaires, dans le style de Staline ou Pol Pot, présentent cette particularité : ils  n’hésitent pas, s’ils en éprouvent l’urgente nécessité pour parvenir à leurs fins, à placer l’existence de leur propre peuple sous une condition de mort – à en vouer des parties, voire la totalité, à l’extermination. Cette indétermination entre puissance souveraine et puissance thanatocratique est, en principe, ce qui leur appartient  en propre.
Ce qui caractérise le moment présent, c’est la contamination des pouvoirs qui se disent démocratiques par ce geste non seulement exterminateur, mais autodestructeur : celui qui consiste à pratiquer des coupes sombres parmi les populations au nom de la promotion de ce qui est destiné à les sauver et les promouvoir – les délivrer de la tyrannie et les faire entrer dans le monde enchanté de la démocratie. Ce geste qui rend indistinct le « faire vivre » du faire mourir, ceci au nom du meilleur des mondes,  était celui des Khmers rouges exterminant une partie du peuple khmer supposée corrompue pour sauver et promouvoir l’autre, la partie supposée saine ; il est, toutes choses égales par ailleurs, celui de Bush jr pratiquant sa politique du pavé de l’ours en Irak : « délivrant » les Irakiens du tyran, il ouvre en prime les vannes à une situation dans laquelle les « communautés » reconstituées selon les lignes de fracture ethnico-religieuses sont conduites à s’entre-exterminer.
De la même façon, l’intervention occidentale en Syrie au nom de la lutte contre la tyrannie et de la promotion de la démocratie constitue, pour les populations, une circonstance aggravante avérée de leur condition biopolitique. Relayée par les pétro-monarchies, notamment l’Arabie saoudite,  elle créé les conditions de l’apparition de l’Etat islamique. Ce qui est ici frappant, c’est le caractère somnambulique des politiques successives conduites par le bloc occidental hégémonique face à l’enjeu irakien puis, une petite décennie plus tard syrien : l’incapacité à changer de logiciel dans la configuration où les tenants de l’ordre et de la normativité démocratiques mondiaux ont à faire face à la question du dictateur qui piétine les droits de l’homme, etc. , ceci quand bien même les expériences antérieures ont été des échecs cuisants; leur incapacité à faire usage de leur puissance dans ce contexte autrement qu’en qualité, si l’on peut dire, de circonstance aggravante. La seule chose que ces messieurs-dames semblent avoir comprise, en passant du chapitre irakien au chapitre syrien est qu’il convient de se méfier des engagements militaires au sol, une leçon de la guerre du Vietnam qui, dans l’ivresse de la victoire facile remportée par  Bush sur Saddam avait manifestement été oubliée,  en dépit des mécomptes de l’occupation de l’Afghanistan.

En tout état de cause, ce qui ne saurait être remis en question, c’est ce droit inconditionnel et illimité (grimé en impératif moral catégorique et devoir d’assistance aux populations) que s’arrogent les dirigeants de l’empire informel d’intervenir directement et indirectement pour renverser un potentat jugé insupportable (pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre, est-on bien souvent conduit à se demander ?).
Ce qu’il faut donc comprendre, c’est le statut des migrations actuelles en provenance de pays comme l’Irak et la Syrie, l’Afghanistan, la Libye et bientôt, j’imagine, le Yémen, en tant que produit ou sous-produit, effet secondaire et à coup sûr indésirable de ce vandalisme global conduit par les puissances hégémoniques au nom de la lutte contre la tyrannie et de la promotion de la démocratie. Les migrants, ceux qui s’abîment en Méditerranée comme ceux qui restent en route ou parviennent au terme provisoire de leur itinérance sont une nouvelle figure de la « masse perdue » produite par la violence de l’Etat. Ce qui les singularise très clairement dans l’histoire des migrations modernes qui affectent l’Europe, quelles qu’elles soient – intra-européennes, en direction de l’Europe ou hors de celle-ci, c’est ceci :  la violence qui les produit n’est pas principalement imputable, comme dans le passé, à des pouvoirs despotiques, autoritaires, fascistes, totalitaires – mais à l’action de puissances parées du label de la démocratie. Ce n’est pas en premier lieu la brutalité des potentats locaux, leur obscurantisme, leurs crimes qui produisent l’explosion des mouvements de fuite hors des pays concernés, mais bien l’interaction entre ces violences et l’immixtion des puissances occidentales (ou locales étroitement liées aux précédentes) qui produit le chaos généralisé dans lequel, dans des régions entières, l’existence de tous et chacun devient invivable. Ce sont bien les interventions occidentales qui, en Irak et en Syrie, provoquent ces effets de déstabilisation, de fragmentation, de brutalisation des conflits tels que des fractions toujours plus importantes de la population se transforment en réfugiés et tentent leur va-tout en se dirigeant vers l’Europe.

Dans ces conditions, la question – mais alors, faut-il laisser les dictateurs ensanglanter leurs peuples, transformer leurs pays en bagne, etc. ? – cette question en forme de chantage affectif et moral est parfaitement oiseuse ; on peut y répondre brièvement en deux temps : premièrement, des exemples très contemporains montrent que lorsqu’il y va de leur intérêt, les puissances occidentales peuvent demeurer d’une impassibilité de marbre face à des pouvoirs autoritaires d’une brutalité inouïe – l’Egypte du général Sissi, par exemple, auquel François Hollande vient rendre une visite empreinte de la plus grande cordialité. C’est que l’Egype est un pays d’une autre importance économique et stratégique que la petite Syrie, et qu’elle paie rubis sur l’ongle le dernier cri d’un armement refusé à Poutine – allez comprendre…. Deuxièmement, l’expérience montre que les chancelleries occidentales connaissent toutes les ficelles d’autres tactiques face aux pouvoirs autoritaires : les pressions économiques et diplomatiques, les blocus, les sanctions, les négociations donnant-donnant, le bluff, les promesses, etc. Ce qu’elles ont fait avec les généraux birmans, le pouvoir nord-coréen, le régime iranien, etc. C’est donc toujours pour des motifs de convenance et d’opportunité et jamais pour des questions de principes que le bloc hégémonique se lance dans l’affrontement direct de pouvoirs autoritaires ou bien dans des actions destinées à les déstabiliser. Les calculs d’abord, la morale ensuite.
Mais quels calculs ? Ce qui frappe dans cette configuration, c’est l’évanescence toujours plus visible des capacités des principaux acteurs du bloc hégémonique à produire des calculs rationnels d’intérêt à long terme, à s’engager dans des actions guidées par des stratégies – et à s’y tenir. Ces professionnels de la politique s’avèrent, à l’épreuve des faits, semblables à ces joueurs d’échec débutants qui déplacent leurs pions au coup par coup,  incapables de déployer une attaque ou de s’engager dans une défense raisonnée. En Irak, les Américains se retrouvent, une décennie après le renversement de Saddam, dans la position d’alliés objectifs du régime iranien, ennemi juré d’hier. En Syrie, les puissances occidentales sont conduites à changer d’ennemi au fil de la guerre ; hier encore, il était question de frappes aériennes contre les troupes loyalistes, de l’urgence absolu du renversement du régime de Bachar el Assad, de soutien sans restriction à la dite « opposition démocratique » syrienne et à ses forces militaires ; aujourd’hui, il s’avère que ces puissances se sont trouvé, à la réflexion (?),   un meilleur ennemi, que Bachar est un allié objectif et, accessoirement, que l’opposition démocratique a fait alliance, dans certaine régions avec le Front Al Nosra qui, lui-même, a fait allégeance à Al Qaida…
Les palinodies de la politique extérieur française, y compris sur son versant armé, sont ici particulièrement pathétiques : après avoir dû renoncer à la dernière minute à faire donner les Rafale contre Bachar, suite à un revirement d’Obama, Hollande repart au combat, contre Daech cette fois, dans un contexte où c’est sur l’accueil des migrants qu’il est attendu par l’opinion. Pitoyable diversion, comme si quelques raids aériens aux effets militaires  des plus hypothétiques, mais au coût assuré concernant les dommages civils collatéraux, étaient susceptibles d’enrayer l’exode des Syriens pris au piège de l’affrontement des factions…

Ce qui s’expose ici en pleine lumière, c’est une forme d’effondrement, de perte d’assise de la rationalité gouvernementale des puissance hégémoniques, face à une situation complexe, comme l’est celle du Moyen-Orient. Ce qui débouche sur une politique d’automates, de somnambules, d’urgentistes gaffeurs sans cesse en train de changer de diagnostic, de « gestes qui sauvent » et d’itinéraire, de parer au plus pressé, d’improviser, de se tirer dans le pied. C’est de cette crise massive, durable, sans cesse aggravée de la raison gouvernementale néo-impériale que des peuples entiers font aujourd’hui les frais, ce qui aboutit à la transformation de fractions toujours plus importantes d’entre eux en réfugiés, en populations arrachées à leur sol, à leur habitat, à leur vie, en damnés de la globalisation chaotique. La production de ce chaos qui lui-même produit cette masse en errance, masse perdue pour une partie d’entre elle, masse en trop, humanité superfétatoire pour une Europe de plus en plus enfermée dans ses frontières, c’est l’autre face de la globalisation néo-libérale, promue ici à la pointe des baïonnettes de la démocratie néo-impériale.
Les dirigeants des pays qui se trouvent en Europe à la tête de cette politique néo-impériale au Moyen-Orient, en Afrique, en Afghanistan, sont tout à fait incapables de concevoir que c’est tout simplement la boucle de leur impéritie qui se boucle avec l’actuel afflux de migrants convergeant vers l’Europe moyenne et occidentale : les Syriens, les Irakiens, les Afghans, les subsahariens viennent non pas en suppliants, en quémandeurs d’hospitalité, ils viennent, à leur corps défendant, bien sûr,  présenter l’addition pour ces politiques néo-impériales incohérentes et férocement autocentriques  conduites par les puissances occidentales et leurs alliés dans la région. Ce que les Etats européens sont mis en demeure d’ « accueillir », à cette occasion n’est jamais que le négatif de leurs errements, de leurs prétentions ranimées à se tenir au gouvernail de l’Histoire mondiale.
Mais c’est cela précisément que leurs dirigeants sont incapables de reconnaître. Et cette méconnaissance, cette fausse conscience de l’afflux de réfugiés perçu comme « crise » et situation d’urgence, c’est ce qui a pour effet que les réponses que les Etats tentent d’ y apporter sont, en tout premier lieu sécuritaires, policières, et en second, très loin derrière,  humanitaires. Jamais ces migrations ne sont envisagées sous l’angle des formes néo-impériales de la globalisation qui en sont pourtant la clé. Il se pourrait qu’une sorte de ruse de l’histoire soit à l’oeuvre dans ces processus et que nous devions nous rendre à l’évidence, plus tard, dans quelques décennies ou davantage, que cette poussée (fièvre) migratoire aura été pour nos sociétés « épuisées », comme disait l’anarchiste Coeurderoy vers le milieu du XIX° siècle, l’occasion providentielle de franchir un nouveau cap dans leur renouvellement et leur diversification, leur des-ethnicisation objective, si l’on peut forger un tel néologisme…

En attendant cet heureux jours, il est saisissant que ces mouvements se produisent à plus d’un titre sous le signe de la méconnaissance et de l’inimaginable. Ce ne sont pas seulement les gouvernants de nos pays qui « échouent » face au test qu’elles constituent. Ce qui est également impressionnant, c’est qu’une fraction variable, mais dans certains pays largement majoritaire des gouvernés, de la population, se retrouve dans l’incapacité durable d’imaginer ce que « cela fait » à des gens « normaux, de toutes conditions sociales, des gens « comme nous »,, donc, de devoir partir de chez eux avec pour tout bagage un sac à dos, en abandonnant tous leurs biens (ou en les ayant vendus à la sauvette) et, souvent, pire encore, une partie de ses proches…
L’étanchéité des conditions réelles ou imaginaires des uns (ceux qui partent) et des autres (ceux vers qui ils se dirigent) est telle ou apparaît telle –les guerres post-yougoslaves ne sont pourtant pas si éloignées – que les seconds apparaissent pour une part considérable dans l’incapacité totale de se « mettre à la place » de ces réfugiés et de les voir autrement que comme des envahisseurs, des parasites et des indésirables. On touche du doigt ici aux limites des capacités que l’on prête souvent aux images et aux moyens d’information – celles de susciter auprès des citoyens-spectateurs du malheur du monde des mouvements d’identification et de solidarité avec ceux que la guerre et le chaos arrache au terreau de leur existence. Ou bien alors, si l’on pense que ceux qui persistent dans l’attitude du rejet n’en sont pas moins susceptibles d’être affectés par la transformation de ceux qui, hier encore, appartenaient à « un monde », avaient des droits et des biens, étaient insérés, en acosmiques et Luftmenschen, comme on dit en yiddish, et que cette sensibilité à ce désastre ne les empêche pas de s’obstiner dans la position du rejet – alors le seul constat qui nous reste à faire est simple et massif: nos systèmes démocratiques où se célèbre sans relâche le culte des droits humains sont des fabriques d’insensibilité telles que peu de civilisations en auront produite dans le passé – après tout, il est bien connu que même le plus terrible des barbares peut être ému par les larmes d’une veuve ou la détresse d’un enfant. Selon des sondages (toujours approximatifs, bien sûr, dans leurs prétentions à quantifier une opinion très instable et versatile sur de tels sujets, mais susceptibles néanmoins d’indiquer des ordres de grandeur), plus d’une moitié des « Français » persistait à penser, au paroxysme de la crise en Hongrie qui conduisit l’Autriche et l’Allemagne à ouvrir les vannes en grand, que les réfugiés syriens ne devaient pas être accueillis en plus grand nombre que jusqu’alors – autant dire pratiquement pas. On a rarement vu situation où la condition immunitaire des autochtones imaginaires de nos pays ait pour envers une position subjective aussi dégradée – pas seulement aveuglée, mais moralement affaissée.

Au reste, l’attitude actuelle des gouvernants comme des gouvernés de nos pays, en Europe occidentale, face aux déplacements de population en cours nous conduit à réexaminer les généalogies coloniales dans cette partie du monde qui a constitué le foyer des grandes entreprises coloniales puis de l’expansion impérialiste, à partir du XVII° siècle. En France, on a pu mesurer, à l’occasion des attentats de janvier dernier, à quel point cette question demeure ultra-sensible, un révélateur politique. L’un des points d’ancrage les plus solides et les plus consensuels du discours de l’union sacrée « charliste » a alors été le déni constant et obstiné de l’existence d’un lien quelconque de cette séquence avec d’autres scènes ou chapitres antérieurs, distinctement rattachés à l’histoire du colonialisme, de la colonisation, de la colonie – et de tout ce qui, par le passé, a pu s’y opposer. Ce rejet fanatique, frénétique, d’une approche généalogique de ces événements a rassemblé les gens de l’Etat et les fractions de la population qui, à cette occasion, ont opiné, d’une manière ou d’une autre. Ce déni de l’existence, dans la vie et l’histoire présente de nos sociétés, de l’existence d’un fil colonial qui n’en finit pas de se dévider, même si la plupart ne veulent pas le voir, s’est manifesté avec virulence à cette occasion, comme il se manifeste chaque fois que sont en jeu et en question le racisme et la xénophobie. Or, ce qui est constant dans un pays comme la France, c’est que l’actualité au jour le jour est rythmée, de l’incident infinitésimal à l’événement hors dimension, par l’incessant retour du refoulé colonial, que notre présent est peuplé par les spectres de la colonie, que plus des sujets sociaux ou des acteurs politiques sont acharnés à repousser ces spectres dans un passé déchu et révolu, et plus ils apparaissent être sous l’emprise d’un increvable inconscient colonial et des fantasmagories qui lui font cortège.
Le moment présent, placé sous le signe de l’exode de populations en provenance, pour la plupart, d’anciennes colonies ou pays ayant subi le joug des puissances européennes, est l’occasion de percevoir plus distinctement que jusqu’alors la manière dont le geste colonial se poursuit dans le présent de nos pays, tout en s’inversant : dans le temps de la colonie classique ce geste est celui d’une prise et d’une absorption, un geste prédateur consistant, pour les puissances coloniales, à « avaler » et « digérer » des territoires, des populations, des espaces colonisés. Ce geste d’appropriation est accompagné comme son ombre par celui qui consiste à remettre constamment en selle la notion d’une différence de qualité entre le colonisateur et le colonisé, leurs appartenances respectives à des formes humaines intrinsèquement différentes – le mot « race » servant à nommer ce partage dans son irréversibilité même.
En faisant référence à un texte célèbre de Lévi-Strauss, on dira ici que ce geste de la colonisation classique, comme geste d’assimilation du tout différent, du tout autre, s’apparente à un geste anthropophagique. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est à la poursuite et la reprise de la violence de ce geste – sa violence extrême tenant à la fracture de l’unité de l’espèce humaine qu’il suppose – mais sous la forme inversée d’un vomissement des supposés intrinsèquement différents, de ce que Lévi-Strauss appelle une anthropoémie. Ces deux gestes s’opposent, mais je dirais qu’il s’opposent comme ils se ressemblent : dans un cas il s’agit d’assimiler ou d’ingérer et dans l’autre de rejeter, de vomir, mais l’essentiel est ce qui se maintient de l’un à l’autre : le partage postulé comme irrécusable et irréversible entre deux « espèces » humaines, nous et eux. La version anthropoémique de cette opération ou de ce geste, que Foucault définit comme le geste fondateur du racisme moderne, c’est encore et toujours ce qui fonde la position d’une fraction variable mais à bien des égards déterminante des gens ordinaires par rapport aux migrants, mais aussi bien des supposées élites et des gouvernants. C’est cela qui peut nous fonder à voir le présent comme une sorte de catastrophe ininterrompue.

La séquence dans laquelle nous nous trouvons plongés aujourd’hui, avec cette vague migratoire, achève de nous convaincre de l’inanité de la thèse selon laquelle  « le colonialisme » s’achèverait pour l’essentiel avec le temps de la décolonisation, de la fin des grands empires européens, de l’avènement des indépendances en Afrique, en Asie notamment. Mal entendue, la vogue des études post-coloniales venues d’anciens pays colonisés comme l’Inde et redéployée par la puissance de feu du système universitaire nord-américain, a pu accréditer la notion d’un « post- » simpliste, c’est-à-dire d’un changement d ’époque dont la marque serait le fait que le rapport colonial, c’est du passé. Ce que nous voyons au contraire apparaître en pleine lumière au contraire dans l’épisode présent, c’est cet élément d’une continuité fondamentale qui est l’efficace poursuivie de l’opération du partage entre ceux qui sont les vrais habitants du monde, ceux qui sont « chez eux » dans le monde, et ces autres en mouvement qui ne sont qu’une envahissante poussière d’humanité. « Nous » qui sommes ce que nous sommes « de droit » – les real humans – et cette masse perdue que nous accueillons au compte-goutte pour sauver notre âme, le reste étant abandonné à son sort.
Alain Brossat
Vandales et migrants – inhospitalité contemporaine / 2015
Texte de la communication du débat du 8 octobre
organisé par Bruxelles laïqueFestival des libertés

gv

Tentative de détricotage de l’affaire Dieudonné / Elias Jabre

Amalgame, confusion, antisémitisme, antisionisme, fascisme, et bêtise.
On aura beau démontrer à ces « idiots » qu’ils ont tort, leur crier d’arrêter de supporter cet humoriste, il en ressort toujours plus renforcé et vindicatif ainsi que ceux qui le soutiennent.
Un français dont le père est originaire du Cameroun, ex-pays colonisé par la France, appuie ses spectacles sur la haine des « Juifs » dont les associations représentatives se liguent contre lui avec les institutions françaises pour l’interdire, et les journaux font chorus.
Mettre les Juifs, les Israéliens et les sionistes dans le même panier est une bêtise réductrice. Mais ne pourrait-il pas y avoir un amalgame encore plus grossier qui viendrait renforcer celui-ci en le rendant d’autant plus infernal par un étrange processus de superposition ?
Revenons à ce ressentiment parodique et « nauséabond » qui traverserait cette foule de fans « déraisonnables ». De quel affect s‘agirait-il ? D’une révolte qui se trompe d’adversaire ?
Et si l’amplification de l’affaire Dieudonné et la virulence du débat, derrière le nom de « Juif », visait plus largement le mètre étalon qui dicte la loi de nos démocraties libérales, un discours d’homme-blanc-occidental avec ses effets de domination ? Ne s’agit-il pas d’une condensation où le nom de Juif va servir d’amalgame à plusieurs représentations plus ou moins voilées ?
Bizarrement (ou au contraire, on pouvait s’y attendre), l’argumentation qui consiste à expliquer à l’autre ce qu’il peut dire ou ne peut pas dire ne semble pas contenir le phénomène. La bêtise résiste, comme si le discours n’avait pas d’effet sur l’affect.Posons l’équation affective à travers une autre forme de logique qui travaillerait à partir des notions de déplacement, de métonymie et de condensation qu’on retrouve en psychanalyse.
Qu’est-ce qu’une condensation ? Un ensemble d’ »associations affectives », ou amalgames d’images qui se groupent et se fusionnent uniquement parce que leurs objets sont marqués d’un « ton affectif commun » de joie, tristesse, amour, haine, etc. (Th. Ribot).
Essayons de comprendre comment les mots définissent des appartenances  auxquelles on s’identifie et fonctionnent en réseau, où les ensembles parfois se chevauchent, ce qui ferait dire qu’il y a confusion chez certains qui ont la tête dure, mais cette confusion est peut-être nourrie par des télescopages qui se forment de façon mécanique, des redondances qui donnent consistance à des positions affectives de façon automatique, et le moyen de lutter contre elles ne se réduirait pas seulement à mettre en accusation ou à faire des distinctions raisonnables.
Une quadruple superposition entretiendrait peut-être les amalgames entre Juif, Israélien et sioniste : l’histoire de l’Occident et des peuples colonisés / la Shoah où la valeur des victimes serait à l’avantage des « blancs » / l’ « apartheid » en Israël qui divise les Israéliens « occidentalisés » et les Palestiniens relégués en citoyens de seconde zone / les banlieues métissées et leur exclusion de fait dans une France divisée.
D’après cette perspective, ce ne serait donc plus tant le nom de « Juif » qui serait visé, bien que, par déplacement, il concentrerait les haines de certaines voix révoltées, mais plutôt le discours de domination occidental  et les conséquences qu’il continue à porter en Israël, mais aussi en France, et qui s’est compliqué depuis la période coloniale.
La partition entre colons et « métèques » était acquise de plein droit par le racisme qui imprégnait les discours. Aujourd’hui ces discours sont déconstruits en droit, mais les mêmes coordonnées tiennent toujours la place sous des rapports qui se sont compliqués du fait qu’ils reposent sur des situations qui persistent sous d’autres formes et qui sont désormais en violent décalage avec des principes conquis comme ceux d’égalité des droits, et où lorsque l’inégalité était entendue, elle se vivait avec une conscience plus tranquille, tandis que désormais elle fait gonfler la haine et le cynisme de façon inévitable.
Quel est public de D. sur lequel s’appliquerait cette équation ? Une large palette de français issus de l’immigration, ou alors, solidarité étrange, des partisans de l’extrême droite et d’extrême-gauche, liés ensemble par un antisionisme et un antisémitisme qui ne prend pas la même forme pour les uns et les autres, mais tous nourrissant une haine violente contre Israël et les juifs.
Parmi la multitude de ces groupes, en se contentant de dessiner une simple partition, on pourrait déjà distinguer les supporters issus de la France métissée qui se sentent solidaires des Palestiniens au nom d’un sentiment d’injustice et dont l’antisémitisme a pour composante essentielle l’effet de la politique israélienne, et leur sentiment d’être eux-mêmes exclus en France, disposant de peu de représentativité dans la politique ou dans les médias, sauf sous forme de prototypes assimilés. Du côté de l’extrême droite, des antisémites « vieille France » qui haïssent Israël qui pratique une politique dont ils rêveraient pour la France, et qui s’en prennent aux « Juifs français » qui saperaient les valeurs de l’ « identité française », tandis que, dans le même temps, ils soutiendraient la politique nationale en Israël pour renforcer leur identité « juive »… Egalement des défenseurs de l’ « identité noire » qui s’entendent avec les autres extrémistes au nom de l’idéal du chacun chez soi. Enfin, et le plus surprenant, les partisans d’une nouvelle forme d’identité nationale métissée, nouveau pli étonnant car il semble contradictoire, et qui fonctionne sur une revendication d’égalité qui arriverait à faire coexister extrême droite et métissage…
On pourrait ajouter un pli supplémentaire, et considérer que métissage à la française et capitalisme peuvent également faire bon ménage dans une nouvelle orientation postcoloniale, et que la couleur de la peau ne serait plus même un critère, comme dans le film Grigris de Mahamat Saleh Haroun, où on voit comment un français métropolitain d’origine tchadienne gère une affaire mafieuse en employant des tchadiens « locaux », film qui tout en soulevant cette problématique est lui-même embarrassant, la langue choisie pour faire parler les personnages étant le français.

http://www.clapnoir.org/spip.php?article998

GG

Comme le dit Achille Mbembe à travers une autre perspective, « la condition nègre ne renvoie plus à une affaire de couleur », elle serait devenue post-raciale.

http://www.liberation.fr/livres/2013/11/01/achille-mbembe-la-condition-negre-ne-renvoie-plus-a-une-affaire-de-couleur_943932

Ensuite, si l’on s’attache à la politique étrangère suivie par la France, les gouvernements et leurs représentants, gardiens d’un héritage de valeurs généreuses conquises par les luttes pour les droits,  en usent pour protéger chacune des communautés vivant en France, notamment la communauté juive, et en appeler à la coexistence, tout en étant en porte-à-faux quant à leur politique vis-à-vis d’Israël, pays d’apartheid qui n’est jamais condamné et où les relations commerciales prospèrent malgré l’inégalité qui y sévit et qui est en contradiction avec les mêmes valeurs prônées par les politiciens au nom du vivre ensemble. On ne peut pas dessiner des frontières où des discours sont valables  d’un côté et non de l’autre, et c’est cette hypocrisie qui revient sous forme d’une maladie de façon de plus en plus purulente. Elle attise le cynisme et la haine, et conduit machinalement à  l’amalgame entre Juif, Israélien et sioniste par cette drôle de torsion où le métissage deviendrait la revendication d’une nouvelle forme d’identité nationale homogénéisante au nom de l’égalité. « Etre français » serait devenu une façon de s’opposer à l’identité nationale israélienne qui reste une vieille forme qui essentialise la judéité en créant la discrimination par une politique coloniale classique, cette dernière renvoyant à la France dans laquelle nous serions encore et où les « blancs domineraient toujours » un pays « métissé ».
Ajouté à cela, la compétition victimaire, et si nous ne remettons pas en cause le statut exceptionnel de la Shoah (comme de tout génocide), nous pouvons nous interroger sur l’insistance de ce discours. N’entretient-il pas une autre tension ? Derrière le nom de « Juif », il y aurait la haine du « blanc colon » qui porte un discours de domination et pour lequel, quand une victime est un blanc européen, il vaut toujours plus qu’un métèque, et l’effet traumatique de la violence serait plus fort pour les héritiers « nationaux » (quand ils ne sont pas issus de « fils  et filles de colonies »). Ne retrouvons-nous pas inconsciemment le même rapport dissymétrique entre la vie d’un « blanc » et celle d’un « arabe » ou d’un « noir » ?  Et la vie d’un Israélien n’est-elle pas comparée à celle de plusieurs Palestiniens, alors que la colonisation des territoires continue sans que la France ne sanctionne Israël ?
La relation entre judéité et sionisme trouverait sa logique affective dans cette superposition de conflits, où la condensation consisterait à faire l’amalgame entre les Juifs israéliens en tant que colons et les Juifs en France auxquels on associerait tout un système de domination dont ils deviendraient une des figures représentatives par effet retour de la politique israélienne. Les Israéliens reproduisent la vieille domination occidentale chez les « métèques », de même que les «  français métissés » se sentiraient traités en citoyens de seconde zone en France, amalgame inacceptable logiquement, mais qui prend consistance affectivement par un jeu d’identifications à ces différents rapports d’inégalités. Les discours sur la Shoah ou sur la barbarie coloniale ne sont pas de vieilles rengaines, des boursouflures de la mémoire, leurs spectres résonnent avec notre actualité.
L’avenir de l’humanité se joue sans doute en Israël et la volonté de minimiser ce conflit pour en faire un parmi tant d’autres ne fonctionnera pas, car il résonne avec les coordonnées mondiales. De la même façon que l’Afrique du sud et son système d’apartheid aurait été le centre du monde, et nous pouvons renvoyer à ce cours  de Geoffroy de Lagasnerie sur l’Apartheid à partir d’un texte de Derrida, et sur la façon de penser une démocratie révolutionnaire qui utiliserait le formalisme du droit pour lutter contre un système profondément inégalitaire…

http://geoffroydelagasnerie.com/2013/12/18/sur-nelson-mandela-et-la-democratie-revolutionnaire/

Autre amalgame, la collusion entre judéité et capitalisme. Cette figure est plus connue, plus banale, antisémitisme classique qui est décuplé par la haine du capitalisme et le sentiment d’exclusion qui renvoie au partage entre ceux qui ont et ceux qui sont en dehors. Cette représentation vient renforcer la première, se superpose au discours de domination, se recombine avec elle et emporte le déferlement haineux.
Lutter contre D. ne serait pas l’interdire, mais reconnaître les actions de la France dans la colonisation en revenant sur les horreurs sarkozystes, premier pas fait par Hollande http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-en-algerie-a-setif-la-france-a-manque-a-ses-valeurs-universelles_1201455.html qu’il faudrait poursuivre, ouvrir le champ médiatique à des penseurs autres que Finkielkraut (qui est en train de faire de l’antisémitisme son fonds de commerce en le faisant fructifier). Par exemple à Schlomo Sand, à Achille Mbembe, à Butler qui analyse comment judéité et sionisme ne font pas bon ménage, ce qui pourrait aggraver une faille auto-immunitaire en Israël, où l’humour consisterait à en appeler au Juif qui sommeille en chacun des Israéliens pour libérer leur pays de l’imposture d’une identité nationale peu compatible avec certaines dimensions de la judéité.

http://lesilencequiparle.unblog.fr/2014/01/16/judith-butler-judeite-et-sionisme-jean-philippe-cazier/

Sans oublier la question d’un capitalisme ultralibéral en lien avec un modèle de domination occidentale qui trouve ses limites et où il faut d’urgence redéfinir les rapports et changer de civilisation (Nancy, Stiegler).
C’est-à-dire travailler la question du commun en dehors de la notion d’identité nationale qui, pour le moment, en proposant de résister aux flux du capital, sert de contrepoids. Les alternatives ? Une ou plusieurs internationales avec la création de partis politiques qui ne se limiteraient pas à un seul pays, ou uniquement à l’Europe, travaillant le développement nord-sud à partir de nouveaux concepts qu’on pourrait chercher chez Boaventura, Mbembé, etc., d’autres formes qui débordent les frontières et qui répondent aux coordonnées métissées dans lesquelles nous vivons désormais.
Elias Jabre
Tentative de détricotage de l’affaire Dieudonné / 2014
Remerciements à Jean-Philippe Cazier, Oumy, Sonko,
Marco Candore, Christiane Vollaire qui m’ont aidé à retravailler cet article

Sur la « bêtise » :
voir le dernier numéro de Chimères / Bêt(is)es / n°81

coordonné par Manola Antonioli et Elias Jabre : ICI et

Le_Pilou-pilou

Qu’ils sont bêtes ! / Manola Antonioli et Elias Jabre / Edito Chimères n°81 : Bêt(is)es

« Qu’ils sont bêtes ! », c’est le cri qu’on pousse pour injurier tous ceux qui violentent notre capacité d’entendement et de tolérance, qu’il s’agisse du déferlement haineux d’un fondamentalisme, ou même de la vulgarité d’une émission de télé-réalité. Et cette angoisse est de plus en plus répandue : nous n’aurions jamais été autant cernés par des puissances bêtes et malfaisantes, des poussées identitaires d’une autre époque, le règne des marchés financiers et la suffisance de leurs représentants. Nous serions une multitude à partager cet état d’hébétude, presque de l’ordre d’un trauma, en nous sentant paradoxalement toujours plus seuls et démunis.
Qui pousserait ce cri ? Les membres éparpillés d’un peuple moins bête que la « masse » régnante ? Démuni justement parce qu’il ne serait pas assez bête pour se laisser aller à la brutalité ambiante dont il témoigne ou qu’il subit ?
Et s’il arrivait que la bêtise devienne également l’autre nom d’une résistance ? Par exemple, celle de sujets fragilisés par un monde qu’ils ne reconnaissent plus et qui réagissent en se durcissant ? Ne s’accrocheraient-ils pas farouchement à des formes figées (de pensée, d’identité, d’appartenance politique) pour résister à tous les flux qui les traversent, les agressent et les violentent, générant des craintes diffuses qui font le jeu des extrêmes ?
Revient la question de savoir ce qui rassemble encore, quels seraient les codes « familiers » qui permettent de vivre ensemble. Les valeurs républicaines ? La religion ? Ou la multitude d’énoncés qui circulent, se collent les uns aux autres en brouillant les frontières, faisant sauter les clivages entre gauche et droite, ce qui affaiblirait peut-être les distinctions entre les plaintes des uns et des autres ? N’est-ce pas contre des risques de décomposition subjective que la bêtise revendique, que la norme réagit en se durcissant ?
À l’opposé, la bêtise sert également à qualifier les déviants, ceux qui ne se conforment pas  à la norme, comme dans cette interprétation de la métamorphose de Kakfa par Lodu Xu et Émile Noiraud dans leur article Des cloportes et des hommes : « La société moderne avait fait de toi un sujet intégré, reconnu, civilisé et tu t’es obstiné, en te conduisant en véritable brute humaine, à travailler à ta propre déchéance ! Tu es trop con, et la carapace qui, désormais, entrave chacun de tes gestes et t’afflige de cette démarche grotesque n’est, après tout, que le miroir de ton ineptie. »
La bêtise serait cette fois en lien avec la déchéance, ramenant l’homme du côté du cafard, de l’animalité.
Nous verrions alors deux types de bêtises qui s’affronteraient, codes durcis qui restreignent les libertés contre poussée de liberté indéterminée qui déforme les catégories existantes, désir encore informe et incapable de s’exprimer dans des coordonnées prédéfinies. Comme l’analyse Zafer Aracagök dans son article Cutupidité : devenir-radicalement-stupide, pendant les manifestations en Turquie en 2013, « des milliers d’êtres humains se sont rassemblés dans le parc, et dans la place Taksim, […] contre la “politique” de l’effacement menée par l’AKP et ses prédécesseurs qui n’a produit que les clichés de l’individuation sous la loi de l’islamo-capitalisation. […] ce qui est arrivé au Parti Imaginaire de Gezi Park a été l’abandon de la distinction forme/informe comme une source de résonance […]. Les structures de la répression, compte tenu de leur stupidité de formes, n’ont rien pu faire face à l’absence de la dichotomie forme/informe, sauf envoyer des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Ils avaient peur, ils étaient terrifiés parce qu’ils étaient profondément stupéfaits face à la stupidité radicale des manifestants pacifiques qui rejetaient la forme, même l’informe, se dividuant continuellement. C’est pourquoi ce qui s’est passé à Gezi Park a été une invitation à une dividuation humanimale et infinie, à la possibilité d’un passage de la stupidité per se à un devenir-radicalement-stupide. »

1 cosmopolis

Le devenir animal relèverait de cette « humanité déchue » qui ne se reconnaîtrait plus dans la pensée bien tenue de la recognition, ouvrant sur une résistance politique non plus contre la bêtise, mais à partir d’un genre de bêtise, capable de dissoudre les formes.
Au moins, le héros paranoïaque du bref récit de Marco Candore, Comme des bêtes, semble y trouver son compte dans une angoisse joyeuse.
En reprenant Deleuze, Bruno Heuzé décrit le rapport paradoxal où la bêtise (non pas l’erreur) constitue la plus grande impuissance de la pensée, mais aussi la source de son plus haut pouvoir dans ce qui la force à penser : « La bêtise ne cesse d’être à l’œuvre au fond de la pensée, où se croisent cependant devenir-animal et réalité machinique, prolifération buissonnante du bestiaire, chimères et lignées surhumaines, frontières, lisières et lignes de fuite » (Du Bestiaire au surhumain).
La schizophrénie capitaliste décrite par Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe, ajoutée à la déconstruction qui nous arrive, nous ont peut-être fait atteindre un point de bascule qui inquiète, ouvrant le règne d’une bêtise surhumaine. Un grondement encore mal identifié (ou inidentifiable), un fond monstrueux vient peut-être mettre en question certaines frontières, notamment entre l’homme et l’animal, frontières qui appartiennent à un discours de souveraineté d’autant plus résistant qu’il fuit par tous les bords.
Nous pouvons aussi nous reporter aux analyses de Félix Guattari dans La Révolution moléculaire recensée par Manola Antonioli dans sa réédition de 2012 (préfacée par Stéphane Nadaud) : « Guattari y esquisse deux scénarios possibles pour un proche avenir : la consolidation et la stabilisation de ce qu’il appelle le “Capitalisme mondial intégré” d’une part et, d’autre part, une perte de contrôle progressive de la situation par les pouvoirs en place (ces tendances opposées pouvant d’ailleurs coexister de façon temporaire ou durable). La première hypothèse […] aboutirait […] au développement incessant de nouvelles catégories de “non garantis” (immigrés surexploités ou sans papiers, travailleurs précaires, chômeurs, etc.) et à l’apparition de zones de plus en plus vastes de sous-développement au sein de celles qui furent autrefois des grandes puissances, phénomènes qui iront de pair avec des revendications régionalistes, nationalistes, droitières de plus en plus radicalisées […] La seconde hypothèse prend en compte l’incapacité absolue du Capitalisme mondial d’apporter des solutions aux problèmes fondamentaux de la planète (dont la crise écologique et la nécessité de réorienter globalement les modalités et les finalités de la consommation-production) ; de la désillusion et de la colère contre cette “gestion” des intérêts de la planète […] naîtront (sont en train de naître…) des micro-révolutions susceptibles d’aboutir un jour à une vraie révolution, vouées à remettre en question les finalités du travail, des loisirs et de la culture, les rapports à l’environnement, entre les sexes et les générations, qui ne seront pas centrées sur une quelconque “avant-garde”, mais toujours polycentrées. »
Dans ce numéro, nous avons souhaité interroger la dimension contemporaine de la bêtise, à la croisée des textes de Deleuze et Guattari d’une part, et, d’autre part, de la réflexion autour de la souveraineté, de l’animalité et des figures animales du pouvoir développées par Jacques Derrida dans les textes, parus de façon posthume, réunis dans L’Animal que donc je suis et dans les deux tomes où ont été publiés les séminaires qu’il a consacrés à La Bête et le souverain. Derrida y interroge des auteurs de référence classiques et contemporains comme Lacan, Foucault, Agamben, notamment sur l’opposition entre l’homme et l’animal, et reprend la question de la bêtise chez Deleuze-Guattari tout en la poursuivant : « Ce que les textes que nous avons lus appellent, c’est au moins une plus grande vigilance à l’endroit de notre irrépressible désir du seuil, d’un seuil qui soit un seuil, un seul et solide seuil. Peut-être qu’il n’y en a jamais, du seuil, un tel seuil. C’est peut-être pourquoi nous y restons et risquons d’y demeurer à jamais, sur le seuil. L’abîme, ce n’est pas le fond […] ni la profondeur sans fond […] de quelque fond dérobé. L’abîme, s’il y en a, c’est qu’il y ait plus d’un sol, plus d’un solide, et plus d’un seul seuil. » (1)

2 Cosmopolis

Comment déconstruire notre rapport à l’animal ? Manola Antonioli dans son article Animots, reprend les analyses de Derrida et rappelle que « la violence faite à l’animal commence au nom du langage et par le langage. […] Derrida forge ainsi un mot “chimérique” (l’animot) pour s’insurger contre l’animal utilisé comme “singulier général”. […] Remettre en cause ce partage signifie d’emblée remettre en cause la définition de l’animalité et de l’humain, et les rapports qui les lient, étendre le domaine de l’humain en direction du non humain, mouvement qui chez Derrida (tout comme Deleuze et Guattari) accompagne un désir de redéfinition des rapports de l’humain avec d’autres déclinaisons du non humain (les artefacts, les produits de la technique). »
Et la pensée de Derrida, pour suivre la perspective de Patrick Llored qui met en évidence le lien entre bêtise et souveraineté, tout en dénonçant le sacrifice logocentrique sur lequel reposent nos productions de subjectivités, ouvrirait la voie à une autre démocratie qui ferait une place à la bêtise des bêtes : « Ces institutions humanistes sont nées de leur incapacité fondatrice à penser la bêtise animale comme forme ultime et suprême de toute subjectivité. C’est pourquoi elles sont sacrificielles et le partage de souveraineté entre vivants humains et vivants animaux que Derrida nous permet de penser devrait pouvoir passer par des transferts de souveraineté qui ne peuvent être que des transferts de bêtise comme reconnaissance du phantasme de propriété de tout vivant chez tout vivant » (Du droit des bêtes à la bêtise).
Nous avons souhaité éclaircir les stratégies employées par Deleuze-Guattari et Derrida en interrogeant le philosophe Jean-Clet Martin (Deleuze et Derrida, ce n’est pas le même mouvement…) : « […] dans une sémiotique asignifiante comme celle de Deleuze ou dans les signes “animots” de Derrida, il y a bien sûr de quoi concevoir une éthique, une éthologie où  est en jeu l’idée d’une humanité qui ne se limite pas au “fait” humain, à l’anthropologie structurale capable d’en relever les signifiants universels. Tout se projette en direction d’une hybridation où se croisent en “droit” l’animal autant que la machine selon une technique dont Deleuze comme Derrida ont eu le souci. De ce côté-là, ça n’a pas de sens de séparer théorie et pratique, de les répartir en un couple d’oppositions nettement tranchées. »
L’article d’Elias Jabre, Le collectif commence seul, c’est-à-dire à plusieurs, tente de développer le geste de Derrida qui interroge Deleuze-Guattari, lorsque les deux philosophes s’en prennent aux bêtises que disent les psychanalystes qui rabattent les sujets sur Œdipe en ratant les devenir-animaux de l’homme. À travers sa critique, Derrida viserait certaines stratégies qui s’attaqueraient à l’ensemble d’un champ qu’il estime perfectible. Par sa politique de l’auto-immunité, il préfère partir d’une situation existante qu’il s’agirait d’endurer dans le cadre formel tel qu’il est institué (encore une fois, s’il semble perfectible, ce qui exclut Al-Qaïda et le régime nazi, par exemple), le temps de le faire dévier et de transformer les rapports de force jusqu’à les faire basculer dans un nouveau jeu. Il tient en même temps deux positions : d’une part, il tente d’assouplir un cadre qui prépare un possible changement de coordonnées ; de l’autre et dans le même mouvement, il se prononce au profit d’un nouveau pacte à venir (par exemple, en se prononçant pour le mariage homosexuel tout en défendant un autre pacte civil).
Il ne s’agit pas d’une résistance molle qui, en négociant avec le cadre existant, tiendrait de l’impuissance politique ou d’un mouvement qui ne mettrait pas en question les catégories sur lesquelles il repose, se contentant de protester dans une logique confortable.
Dans son article Assises citoyennes, Christophe Scudéry analyse la façon dont le Collectif des 39 (2) a organisé aux assises citoyennes pour la psychiatrie et dans le médico-social  l’hétérogénéité des discours pour laisser circuler la parole entre « le psychiatre, le psychanalyste, le psychologue, l’interne, l’infirmier, le professeur, le politique mais aussi la mère de malade, “l’usager”, le malade pour ne pas dire le fou, etc. ». Mais de cette façon, chaque discours a été « assigné à résidence d’un représentant patenté ». Malgré les différentes tentatives d’assurer un contre-pouvoir, l’auteur explique que le dispositif reste problématique : « Parmi ceux qui avaient la parole se distinguait, par ailleurs, celui qui, du haut de son magister, tenait un propos souverain articulant un vouloir-dire déterminé avec des effets poursuivis, de ceux qui, rangés en rang d’oignon, alimentaient le débat d’une table ronde à coup d’énoncés spontanés, réagissant sous la forme d’une critique, d’un témoignage, d’une association libre, d’un développement, d’une opposition, etc. Comme s’il revenait à ces derniers d’exprimer la parole ôtée au public. N’y-a-t-il pas là la plus éclatante des mises en scène du Maître et de ses affidés ? N’y aurait-il pas quelques paradoxes à ce que des “assises citoyennes” qui se veulent espace d’épreuve d’une démocratie en train de se faire au moment même où elle s’exerce, ne soient au final que la répétition insidieuse d’une structure aristo-monarchique d’essence théologique ? »

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Christiane Vollaire nous rappelle qu’une psychiatrie coloniale sévissait encore en Algérie après la deuxième guerre mondiale, et que Frantz Fanon, psychiatre formé à la psychothérapie institutionnelle et dont la vision politique dépassait le cadre de sa pratique, contribua à la démanteler en attaquant violemment ses présupposés racistes (Jungle, basse-cour, labo zoologique) : « Au cœur de ce dispositif, la médecine coloniale, comme outil “scientifique” de représentation du colonisé en animal de laboratoire. Fanon montre que tout le montage en repose sur une tautologie, première faute logique : l’indigène est bête parce qu’il est bête, animal sauvage dont le mieux qu’on puisse en faire est de le transformer en objet d’observation ou, mieux, d’expérimentation. Fanon, psychiatre cultivé d’origine antillaise épousant la cause du FLN, ne va pas simplement dénoncer la barbarie physique infligée aux colonisés par ceux-là même qui les traitent de barbares, mais la profonde bêtise de ces Bouvard et Pécuchet de la médecine positiviste que sont les médecins-chercheurs coloniaux. […] S’occuper d’un débat d’experts psychiatres et de neurologues en pleine guerre d’Algérie, est-ce bien nécessaire ? Fanon montre que c’est précisément là, au sens propre, le nerf de la guerre.  »
Dans l’esprit du combat de Fanon, en conjuguant d’autres approches à partir de Deleuze-Guattari et Derrida par exemple, on pourrait imaginer l’articulation d’autres discours dans les mouvements de la psychiatrie actuelle, qui rompraient avec les hiérarchies corporatistes, mettraient en question les partages entre folie et raison, multiplieraient les pratiques alternatives. Philippe Roy décrit dans Trouer la membrane, Penser et vivre la politique par des gestes, ouvrage recensé par Christiane Vollaire, le processus d’ « une percée au sens stratégique du terme qui fait pénétrer une bouffée d’air dans le confinement social. […] La communauté politique est la membrane que peut activer le geste de résistance, dans cette interaction des corps les uns sur les autres […]. Et cette interaction des corps dans la communauté sociale, avec ses effets politiques en chaîne, produit moins un cycle que ce que Philippe Roy appelle une boucle. […] C’est la boucle insécable que constitue le cycle du désir et de la possession. Mais devenir actif n’est pas s’impliquer dans ce bouclage du désir et de l’acte. C’est bien plutôt “devenir cause adéquate d’un geste”. […] un geste tel que celui par lequel a pu se constituer ”la psychothérapie institutionnelle, comme trou dans la membrane de l’institution psychiatrique”. »
Annie Vacelet, quant à elle, dans son texte Qu’importe le langage ?, évoque l’hôpital psychiatrique comme un lieu qui « accueille aussi des groupes d’artistes débutants qu’il héberge dans des pavillons désaffectés qui puent. Il laisse se développer ici ou là des pratiques non-quantifiables. (La Sécurité sociale ne parle que d’acte “médical” parce qu’elle a réussi à le quantifier mais elle est incapable de dire quoique ce soit du geste, de l’accompagnement, de l’intersubjectivité.) […] L’hôpital a besoin de ces danseurs de l’existence, de leurs lumières, de leur rêveries, de leur capacité à passer de la médecine à la poésie, de l’audace qui les conduit à enjamber le gouffre de la création en clamant : “La folie nous concerne, la folie est partout, la folie est en nous. Il n’y a aucune raison de la faire porter entièrement par les malades”. »
Peut-être le psychanalyste cherche-t-il lui aussi à construire d’autres passerelles, notamment avec les patients dits psychotiques, des façons de toucher des êtres reclus dans des mondes peu accessibles, de trouver la transverse qui permettra de modifier leur position subjective, de changer les rôles et d’ouvrir l’espace d’un nouveau jeu, comme l’écrit Jean-Claude Polack dans son article Du pense bête au corps-à-corps qui excède largement la simple vignette clinique.

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Quant à la psychanalyse, elle pourrait être ou devenir une des meilleures façons de lutter contre les excès de la souveraineté, micro-politique qui bénéficierait au sujet et à son entourage. René Major, dans La bêtise est sans nom, reprend l’ensemble de l’argumentation sur la bêtise que tient Derrida dans le séminaire sur La Bête et le souverain, présentant une pratique qui consisterait dans « la possibilité de dire, en cours d’analyse, toutes les bêtises que l’on veut ou que l’on peut […] Cette liberté a pour but de réduire la “liberté indéterminée” […] afin que le sujet soit moins assujetti et moins assujettissant. – Il devrait donc, par la suite, dire moins de bêtises et en faire d’autant moins. Mais cette expérience ne peut avoir lieu que dans certaines conditions, celles où le tenant lieu d’analyste se sera abstenu de tout jugement en n’étant, tout bêtement si je puis dire, que le révélateur du savoir inconscient du sujet. »
La psychanalyse ne nous permettrait-elle pas également de mieux comprendre le sens d’une politique de l’auto-immunité par la manière dont elle rencontre la résistance ? Tout discours contestataire (et logocentrique) qui s’opposerait simplement aux discours qui tiennent la place ne générerait-il pas un surcroît de bêtise (de part et d’autre) ?
Cette politique de l’auto-immunité est illustrée dans l’article Autonomie, auto-immunité et stretch-limousine de Michael Naas qui s’appuie sur la fiction de De Lillo, Cosmopolis, où le sujet principal du roman est un milliardaire en limousine, un souverain dans son automobile, celle-ci renvoyant à toutes les figures classiques de l’autos et de la souveraineté. Dans cette fable de la déconstruction, on se rend compte que les puissants peuvent eux-aussi s’effondrer en une seule journée. Elle annonce peut-être l’effondrement de tout un monde, non plus à cause d’un ennemi qui serait plus fort que lui, mais par la démolition de ses propres défenses immunitaires. En effet, le héros tout puissant et insomniaque semble en quête d’un évènement qui le sortirait de son royaume numérique saturé de calcul : « Car l’auto, l’automobile, est ce qui nous protège, nous donne un sentiment d’identité et de plénitude, d’autonomie et d’indépendance, mais aussi ce qui nous empêche de faire l’expérience des événements – et l’événement c’est, à mon avis, cette chose qui interrompt la répétition du même, et que recherche en définitive Eric Packer. » Dans ce voyage d’une seule journée, on observe l’auto-immunité au travail, le sentiment d’appropriation et de maitrise du héros ayant atteint un degré tel, que le corps doit retourner ses défenses contre lui-même, s’exposer afin de sortir de sa pétrification, la bêtise n’étant peut-être que le devenir-chose du vivant.*
D’une autre manière, Marc Perrin nous fait voyager dans la tête de son héros spinoziste Ernesto (Spinoza in China – 3 journées dans la vie d’Ernesto) à qui il arrive de « […] comprendre comment nous sommes nous-mêmes les producteurs de l’enfermement dont nous affirmons subir l’oppression, et, comprendre, oui, comprendre : qu’une libération durable ne passe pas par une action qui nous permettrait de sortir de, mais : passe par une décision très simple : cesser la production de l’enfermement. Alors évidemment, cesser une production ça fait toujours un petit peu mal. Et pourquoi ça fait toujours un petit peu mal ? Ça fait toujours un petit peu mal, parce que produire, ça fait toujours un petit peu jouir. Même si c’est une toute petite jouissance qui est produite, c’est une jouissance qui est produite. Et cesser de jouir. Oui. Cesser de jouir même d’une toute petite jouissance ça fait toujours un petit peu mal. »
Contre le devenir chose, comme nous le montre Flore Garcin-Marrou (Pas si bête la marionnette !), le théâtre nous apprend plutôt à jouer des répétitions qui nous agissent, s’écartant de la bêtise de croire à notre liberté souveraine : « Schönbein (3) apparaît en sirène, femme-poisson où l’humain, la bête, la marionnette inter-agissent sans qu’aucun ne conserve bien longtemps le pouvoir. À la limite de l’humain, Schönbein se fait aussi mécaniques, lignes, matériaux, créature mécanomorphe : il ne s’agit plus d’un pouvoir souverain exerçant une domination sur un objet, mais d’un effet-retour constant entre la marionnette et son corps. »
Le devenir chose du vivant aurait ainsi partie liée avec la problématique de la souveraineté qui entraîne également la pétrification des êtres qui passent sous son joug, sorte de « modèle autopsique » mettant en jeu la curiosité d’après Derrida, et qui mêlerait voir, savoir, pouvoir, et structure théorico-théâtrale : « l’inspection objectivante d’un savoir qui précisément inspecte, voit, regarde l’aspect zôon dont la vie et la force ont été neutralisés. » (4)
Nous avons choisi pour ce numéro une image de l’artiste Lydie Jean-Dit-Pannel, portant dans ses bras un loup empaillé, symbole pétrifié de la bête souveraine. Figé tout en étant paradoxalement dans une posture de puissance, l’animal semble marcher tête haute, tout en étant porté par une humaine (quant à elle, bien vivante), qui marche pour de bon et tête haute également, l’arrogance pointant jusque dans le reflet de ses lunettes de soleil. Et cette espèce de double posture, comme deux puissances qui s’étagent, un mort sur une vivante, donne cet effet grotesque où la souveraineté parait aussi bête que comique.

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Maude Felbabel, jeune artiste plasticienne, a nourri une fascination pour les animaux qui oriente depuis quelques années son travail par des Rencontres avec un taxidermiste, dont l’activité quotidienne interroge ces mêmes représentations entre le mort et le vivant.
Ces rapports avec les animaux nous rappellent que nous les avons mis sous notre tutelle, et que notre mode de vie technique les menace de façon permanente. Heureusement, quelques voix se sont levées dès l’Antiquité contre le sacrifice rituel et l’alimentation carnée pour « la coexistence illimitée, surmontant l’amour préférentiel et l’empathie ciblée, en vue de s’initier à une forme surhumaine de solidarité inter-animale. […] seul le droit, et non plus seulement les sentiments d’empathie, peut garantir une forme de protection aux êtres vivants pris dans le processus de marchandisation », voix dont le philosophe allemand Peter Sloterdijk se fait l’écho dans l’article qui ouvre le numéro (Des voix en faveur des animaux), traduit de l’allemand par le philosophe spécialiste de l’écologie et de la question animale Stéphane Hicham Afeissa.
Ce nœud complexe de concepts philosophiques et de propositions politiques originé par la réflexion autour des bêtes et de la bêtise, s’est compliqué ultérieurement dans le cours de l’élaboration du numéro, d’une part, par une réflexion sur l’esthétique, et, d’autre part, par l’irruption de multiples animaux, de « bêtes » dont la réalité déborde de tous côtés les concepts, « bêtes » présentes de plus en plus dans l’art, dans le design, dans les recherches de terrain. Dans son article sur Les Ambassadeurs, qui commente le travail artistique de Lydie Jean-Dit-Pannel, et l’inscrit dans le bestiaire fabuleux des édifices de la ville de Dijon, l’historienne et critique Martine Le Gac fait ainsi défiler devant les yeux des lecteurs une chouette, une chauve-souris, des loups et des perroquets, des animaux domestiques, sauvages et fantastiques, des animaux culturels et des animaux ambassadeurs, que l’art n’a jamais cessé d’interroger, de représenter et d’utiliser pour nourrir l’imaginaire collectif à travers les siècles, même quand le discours philosophique s’efforçait (de façon sacrificielle, comme nous l’a si bien montré Derrida) de les exclure pour laisser la place à l’humain et aux puissances prétendument exclusives du logos.
Dans Toujours la vie invente…, Manola Antonioli évoque la question du biomimétisme. Si les  designers, les architectes et les artistes se sont toujours tournés vers la nature pour imiter la beauté de ses formes et s’en inspirer, le biomimétisme cherche aujourd’hui à observer la nature pour inventer des solutions écologiques aux problèmes qui se posent dans les domaines les plus divers (l’agriculture, l’informatique, la science des matériaux, l’industrie) et pour développer des nouvelles interactions entre l’homme et ses environnements, animaux, végétaux et techniques.
Toujours dans le domaine du design, Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand présentent leur travail autour des animaux qui a donné lieu à l’exposition « Les Androïdes rêvent-ils de cochons électriques ? » dans le cadre de l’édition 2013 de la Biennale internationale de design de Saint-Etienne 2 : animaux qui vivent sur les terres contaminées dans la zone interdite autour de Fukushima, production d’animaux mécaniques et inquiétants, propositions d’interventions numériques susceptibles d’adoucir les conditions cruelles de l’élevage industriel, autant de pistes pour imaginer de nouvelles relations entre l’homme et le vivant (Porcs en parcs). Virginie Mézan-Muxart et Gaëlle Caublot nous présentent la figure méconnue du Médiateur Faune sauvage, qui sert de « passeur » entre les humains et des animaux (« intrus-artistes ») qui demandent à partager les maisons et les territoires, suscitant des craintes ou des rejets ou, à l’inverse, en poussant les habitants à aménager leur espace pour accueillir ces nouveaux hôtes.
Jean-Philippe Cazier en faisant la recension de l’ouvrage Le parti-pris des animaux raconte la démarche de l’auteur Jean-Christophe Bailly : « Il s’agit d’ouvrir des perspectives à l’intérieur du monde et de la pensée qui incluent les animaux comme des intercesseurs pour un monde tel que nous ne le voyons pas et une pensée telle que nous ne l’éprouvons pas. Bailly regarde les animaux au plus près de l’expérience : le silence des animaux, leur sommeil, leur vol, la respiration des animaux, leur façon de suivre une piste, de se dissimuler, de construire un territoire. Par cette approche empirique, il s’agit de “suivre leurs lignes et d’élargir par là même notre propre appréhension et nos propres modalités d’approche”, c’est-à-dire de trouver avec les animaux les conditions d’une pensée autre, d’une autre façon d’être au monde, avec le monde. »
Tous ces parcours entre les bêtes et la bêtise, la philosophie et la politique, l’homme et les animaux, nous embarquent (comme l’écrivent Marie-Haude Caraës et Claire Lemarchand dans leur article) « dans une mise en cause profonde de ce qui fait les contours et la substance du contemporain. Une révolution copernicienne de la pensée qui vous oblige simultanément à regarder derrière vous et à vous projeter, inquiets, vers le monde qui se profile. »
Manola Antonioli et Elias Jabre
Qu’ils sont bêtes ! / 2014
Édito de Chimères n°81 : Bêt(is)es

* Photos : Cosmopolis de David Cronenberg d’après Tom DeLillo

Chimères 81 - 1

1 Jacques Derrida, Séminaire La Bête et le souverain, volume I (2001-2002), Paris, Galilée, 2008, p. 442-443.
2 http://www.collectifpsychiatrie.fr/: En 2009, trente neuf professionnels de plusieurs horizons, ont lancé un appel face à la violence de l’Etat et au projet de rétention de sûreté et au dépistage, dès l’enfance, des futurs délinquants.
3 Marionnettiste, comédienne et danseuse allemande, la fondatrice du Theater Meschugge.
4 J. Derrida, La Bête et le souverain, volume I (2001-2002), Ibid., p. 395.

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