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Pour une redéfinition du concept de « bio-politique » (2) /Maurizzio Lazzarato

10 Le post-fordisme articule et développe des changements de paradigme que le concept de « spectacle » avait simplement annoncé. L’indistinction de l’image et de l’objet, du réel et de l’imaginaire, de l’essence et du phénomène, n’annonce pas la « disparition du monde » ni la « fin de l’histoire », mais une conception du réel qui devient de plus en plus artificiel, processuel, virtuel. Les flux qui déstructurent le travail, la vie, le spectacle ne peuvent pas être caractérisés uniquement du point de vue de leur pouvoir de déterritorialisation. Ils doivent aussi et surtout être définis en tant qu’intensité. La déterritorialisation opérée par les mouvements (comme phénomènes historiques et collectifs) à  la fin des années soixante, emporte avec elle la distinction entre « temps de travail » et « temps de vie », et libère ainsi le temps de ses « cristallisations » fordistes. Elle défait le temps-mesure et fait émerger un temps-création, le temps-puissance dont les virutalités ne peuvent plus être régulées ni contraintes par la division entre « temps de travail » et « temps de vie ». Le capitalisme doit assumer ce nouveau plan d’immanence temporelle et il doit redéfinir, en fonction de ce temps-puissance, son système de valorisation et d’exploitation. Alors, quand nous disons que le « travail » coincide avec la « vie », il faut éviter certains malentendus productivistes et vitalistes, car il ne s’agit pas de la subordination d’une catégorie par une autre, mais d’un changement de paradigme qui appelle une redéfinition du travail et de la vie. Le travail s’étend et recouvre la vie ; ce processus ne peut se réaliser sans qu’un changement profond affecte la nature de ces catégories. « Bios » ne peut plus se limiter aux seuls « processus biologiques d’ensemble », de la même façon, le travail ne peut plus être défini en référence à  la division entre usine et société, travail manuel et travail intellectuel. Le travail échappe aux tentatives qui sont faites de l’assimiler à  un mécanisme sensori-moteur comme la vie échappe aussi à  sa réduction biologique. Non seulement, travail et vie tendent vers la réversibilité mais ils sont redéfinis par le « virtuel » en tant qu’ouverture et création.
11 La critique du « travail » doit être aussi une critique du concept de « vie ». Le refus de réduire la vie aux « processus biologiques de reproduction de l’espèce » est un phénomène de la plus grande importance. Une analyse géniale de Foucault montre comment l’émergence du bio-pouvoir a permis « l’inscription du racisme à  l’intérieur des mécanismes de l’Etat ». En effet, comment le pouvoir moderne de normalisation pourrait-il exercer le droit ancestral de vie et de mort, dès lors qu’il assume une fonction de développement, de contrôle et de reproduction de la vie ? « Le racisme, c’est la condition sous laquelle on peut exercer le droit de tuer… Bien entendu, par mise à mort, je n’entends pas simplement le meurtre direct, mais aussi tout ce qui peut être meurtre indirect : le fait d’exposer à la mort, de multiplier pour certains le risque de mort ou, tout simplement, la mort politique, l’expulsion, le rejet, etc. » (16)
Le racisme permet d’établir entre « ma vie et la mort de l’autre » une relation qui n’est pas d’ordre militaire ou belliqueux, mais de type biologique. Le racisme n’est donc pas la survivance d’un passé archaïque mais le produit de mécanismes étatiques liés aux méthodes les plus modernes et progressistes de gestion de la vie. Le nazisme, qui réalisera totalement « l’extrapolation biologique de la thématique de l’ennemi politique », n’est pas un mal obscur qui soudainement contamine le peuple allemand mais l’extension absolue du bio-pouvoir, qui parviendra à généraliser le droit souverain de tuer (« homicide absolu et suicide absolu ») (17). Lorsque, dans l’après-guerre, le bio-politique est strictement subordonné à la reproduction de la « société du travail », les mécanismes étatiques qui le régulent ne cessent de produire et d’alimenter le « racisme ». La production du racisme est uniquement contrecarrée par les conflits de classe, qui, à l’encontre même des partis de gauche (18), détournent le bio-politique et lui opposent des processus d’auto-valorisation. Mais, toujours selon l’analyse de Foucault, il faut bien souligner que le « socialisme » (dans le sens marxien du terme : socialisme du travail) produit et reproduit nécessairement le racisme. Cela est particulièrement vrai dans les périodes où l’intégration des institutions du mouvement ouvrier, de l’Etat et du welfare est la plus forte. C’est le cas des soi-disant pays « communistes » où l’explosion des conflits raciaux et ethniques, après la chute du mur de Berlin, peut être interprétée comme le pur produit d’un bio-politique « ouvrier » sans lutte de classe. Mais c’est aussi le cas de pays où la gauche est parvenue au pouvoir, comme en France, et a recréé les conditions d’un rapport très étroit entre travail, vie et Etat. Le Pen et les politiques d’immigration ne sont donc pas le produit de la France profonde mais des mécanismes républicains de gestion de la vie. Mais, c’est le cas aussi de l’Europe, qui en voulant reproduire la « société de l’emploi », crée une situation où elle se vit comme assiégée de l’intérieur et de l’extérieur par l’immigration (les étrangers). L’idéologie démocratique du « travail pour tous » réactualise « l’extrapolation biologique de la thématique de l’ennemi politique ». Il est donc de la plus grande importance que le bio-politique ne soit pas assimilé à la « reproduction de l’espèce » et à la reproduction de la société de « plein emploi ». Le concept de vie doit être redéfini en fonction d’un temps-puissance, c’est-à-dire en fonction d’une capacité à réorienter les mécanismes du welfare contre l’Etat et contre le travail. Quand nous parlons d’une vie a-organique qui doit se substituer à la conception d’une vie assimilée aux « processus biologiques d’ensemble », nous nous référons à la nécessité d’inventer des agencements de subjectivité qui correspondent à ce temps-puissance.
12 Travail et vie ne sont pas définis par l’économie et le bio-politique mais par une nouvelle dimension de l’activité, qui requalifie le « produire » et le « reproduire de l’espèce » à partir d’une conception du temps-puissance. Aux formes d’assujettissement de type fordiste (formes du travail, du welfare et du spectacle), les mouvements opposent des agencements de subjectivité « ordinaires », qui se définissent par leur capacité à « affecter et à être affecté ». La déterritorialisation permet de se défaire des formes de travail, de vie et de langage qui enferment les forces sociales dans les impératifs de la valorisation, en promouvant une activité qui se réfère uniquement aux « forces et aux signes, aux mouvements et à la puissance qui les constitue ».
Le concept de « bios » est donc redéfini non seulement de manière extensive (il ne s’oppose plus au travail et au « spectacle ») mais aussi de manière intensive en fonction du nouveau plan d’immanence qui caractérise le post-fordisme. Travail et vie sont qualifiés comme affects (par leur capacité d’affecter et d’être affecté), en fonction de leur puissance et de leur intensité et, par conséquent, du temps. Si la perception, la mémoire, l’intellect, la volonté se transforment, selon une intuition de Bergson, en différents « types de mouvement », alors les affects sont également composés de flux, de différentiels d’intensité, de synthèses temporelles. Les forces et leurs affects « se confirment essentiellement dans la durée », au même titre que les phénomènes sociaux (comme le concept foucaldien de « population  » nous l’a montré). Les forces et leurs affects sont eux-mêmes des « cristallisations de temps », des « synthèses temporelles » d’une multiplicité de vibrations, d’intensité, de « minuscules perceptions ».
Le temps, selon une intuition profonde du marxisme, est la trame de l’être. Mais selon des modalités en rupture avec la capture du temps que réussit l’économie (« le temps de travail », le biologique (« le temps de la vie ») et le « spectacle » (« le temps vide d’un renvoi infini à l’actuel et au virtuel »).
13 L’économie de l’information et ses dispositifs électroniques et numériques peuvent exprimer utilement et de manière empirique cette implication intensive et extensive du « temps » (de la vie). En termes intensifs, les technologies électroniques et numériques donnent consistance (en le reproduisant) à ce nouveau plan d’immanence qui est fait d’intensités, de mouvements, de flux a-signifiants, de temporalités. La perception, la mémoire, la conception entrent en rapport avec le nouveau plan d’immanence tracé par les flux électroniques et numériques. Les technologies électroniques et numériques réalisent (en les reproduisant) la perception, la mémoire, la conception comme autant de mouvements différents, de « rapports entre flux » et de « synthèses temporelles ». De façon extensive, ce sont toujours ces machines qui recouvrent avec leurs réseaux la totalité de la société et de la vie.
Les technologies numériques et électroniques organisent matériellement la réversibilité entre corps individuel et pratiques sociales. Le collectif en nous et le collectif extérieur à nous sont interconnectés par le biais de machines qui les traversent et les constituent.
Les machines électroniques et numériques fonctionnent comme des moteurs qui accumulent et produisent non plus de l’énergie mécanique et thermodynamique, mais justement cette « énergie » a-organique. Des machines qui cristallisent, qui accumulent, reproduisent et captent le temps de la vie et non plus seulement le temps de travail. Ici, c’est le numérique et non plus la statistique, comme chez Tarde, qui possède la capacité de saisir (de synthétiser) le moléculaire et le collectif, qui caractérise aussi bien la nature que le « social » (19).
Le numérique permet d’appréhender et de reproduire aussi bien les « petites vibrations » et leur dynamique temporelle, dont léintensité constitue la vie, que les « actes sociaux », pour nous exprimer comme Tarde, définis non plus comme « faits » mais comme tendances et variations, dont l’extension constitue là aussi la vie.
14 Le concept de vie contenu dans l’expression « temps de vie » renvoie donc tout d’abord à la capacité d’affecter et d’être affecté, à son tour déterminée par le temps et par le virtuel. L’économie de l’information (20) capture, sollicite, régule et tente de composer ce nouveau rapport entre les « forces et les signes » d’un côté et les dispositifs collectifs organisés à travers des moteurs temporels de l’autre. C’est en ce sens que l’économie de l’information peut être identifiée avec la « production de subjectivité ».
Les formes du réseau et du flux expriment en même temps la capacité que possèdent ces dispositifs de saisir, non seulement les formes de coopération et de production de subjectivité, caractéristiques de la nouvelle capacité « d’agir », mais aussi les formes de coopération et de production de subjectivité fordiste et pré-fordiste, qui se reproduisent à l’intérieur de l’économie-monde. A l’instar de la monnaie (21), ils expriment la nouvelle forme de commandement.
L’économie de l’information nous permet de critiquer le concept de travail parce que ce n’est plus son temps mais celui de la vie qui est devenu le moteur des formes de coopération. Il ne s’agit plus seulement du fait que le travail intègre des fonctions de contrôle de la puissance technique, de la science, et des forces intrinsèquement sociales mais il s’agit d’un changement dans sa nature même. C’est le développement de la capacité d’affecter et d’être affecté qui est au fondement des formes de coopération. Les forces intrinsèquement « humaines » (perception, mémoire, intelligence, imagination, langage) et leurs affects sont déshumanisés parce que directement connectés par le biais des machines cybernétiques et électroniques aux flux cosmo-moléculaires et aux dispositifs collectifs. Ces machines déterminent un plan d’immanence dans lequel la séparation entre « perception » et « travail », entre corps et esprit, entre objectif et subjectif, perd son caractère unilatéral et crée les conditions d’un nouveau pouvoir de métamorphose et de création.
15 Le temps de la vie dans le post-fordisme renvoie en premier lieu, non pas aux processus biologiques dont nous parle Foucault, mais à la « machine temps ». Le temps de vie est le synonyme d’une complexité de sémiotiques, de forces et d’affects qui participent à la production de la subjectivité et du monde. Le temps de vie correspond à la multiplicité des « actes sociaux », qui se définissent comme tendances et variations. Le temps de vie, c’est aussi le « devenir minoritaire » de la « subjectivité quelconque » qui ne se définit pas comme totalité mais par la force de sa singularité et sa capacité à se métamorphoser. Le temps de vie, c’est enfin une définition du politique qui ne renvoie plus à la « biologie » mais à une politique du « virtuel ». Travail et exploitation, mais aussi « auto-valorisation » et « révolution » sont redéployés par cette nouvelle définition de la vie.
Maurizio Lazzarato
Article publié dans Futur antérieur n° 39-40 / 1997

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16 Ibid., p. 228-229.
17 Le grand économiste Kalecki a montré comment les premières politiques du welfare state et de la gestion « keynésienne » de la dette publique ont été expérimentées par le nazisme.
18 Il y a peu de temps encore, le racisme « ouvrier » du PCF, par exemple, se caractérisait non seulement par une hostilité envers les étrangers en général, mais encore plus spécifiquement envers leur présence dans l’usine (affrontements très durs entre OS maghrébins et ouvriers professionnels français pendant la période fordiste). Ces affrontements (on peut penser à la destruction avec un bulldozer d’un centre d’hébergement pour immigrés, par une municipalité communiste) ne sont pas généralisables à tout le parti ; même s’ils n’ont pas été formalisés dans une ligne politique, ils n’en sont pas moins révélateurs de l’ambiguïté de la politique communiste sur ce terrain.
19 Je me suis largement étendu sur ces thématiques dans Videofilosofia, la percezione del tempo nel post-fordismo, Manifesto Libri, Roma, 1997.
20 Selon l’Observatoire Mondial des Systèmes de Communication, l’ensemble des industries de l’information (Audiovisuel, Informatique, Télécommunication) représentera 6,3% du PIB mondial en l’an 2000, alors qu’il en représente aujourd’hui 5,7%, soit l’équivalent du marché mondial de l’automobile. Selon le « Conseil des Télécommunications » japonais, en 2010, l’ensemble des technologies de l’information représentera 6% du PIB. A titre de comparaison, l’industrie automobile représentait, en 1990, 4,6% du PIB du Japon. Selon le « World Telecommunications Developement Report » de l’année 1995, « le secteur de l’infocommunication (l’ensemble des télécommunications, de l’informatique et de l’audiovisuel), croît à un taux presque deux fois plus élevé que celui du reste de l’économie. Aujourd’hui, pour chaque millier de dollars gagné ou dépensé dans le monde, 59 concernent directement ou indirectement, l’infocommunication ». Il faut aussi remarquer que la valeur ajoutée dans le secteur n’est pas produite en priorité par les industries de production d’équipements, mais par la production et la gestions de services. Actuellement, par exemple, le marché des équipements de télécommunications totalise 0,39% du PIB mondial et le marché des services 1,83%, soit au total 2,22%. En l’an 2000, en admettant un taux de croissance annuel de la production intérieure brute mondiale de 2,2%, la part relative de chacun de ces marchés dans le PIB mondial sera de 0,4% et 1,97%. Donc plus de 3/4 de la production est assurée par les services.
21 L’argent, en tant que cristallisation du temps, est le premier mécanisme de contrôle et de régulation capitaliste qui « permet ou induit certains comportements » à travers des séries temporelles. Il faut peut être comprendre en ce sens l’affirmation de Deleuze selon laquelle « l’homme moderne n’est plus l’homme enfermé mais l’homme endetté ».
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Maurizio Lazzarato / Expérimentations politiques
Dans ses précédents livres, Maurizio Lazzarato s’était attaché à proposer une analyse socio-économique du conflit des intermittents, afin de mettre au jour son potentiel de subversion et de critique radicales du paradigme néolibéral du capitalisme contemporain. Afin de saisir ce que la grille socio-économique laisse inévitablement échapper, il met ici en oeuvre pour analyser ce conflit d’autres approches – dont la critique sociale en France n’a pas encore bien mesuré la pertinence politique et la fécondité heuristique : celles qu’ont élaborées, au cours des années 1960 et 1970, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari ou encore Michel de Certeau, mais aussi les intuitions et les anticipations de Marcel Duchamp et de Franz Kafka sur ce qu’on pourrait appeler un « nouveau partage du sensible ».
Dans la « grande transformation » que nous sommes en train de vivre, il s’agit d’appréhender la difficulté qu’il y a à articuler l’analyse et les modes d’organisation fondés sur les grands dualismes du capital et du travail, de l’économie et du politique, avec l’analyse et les modes d’organisation expérimentés à partir des années 1968, selon une logique de la multiplicité, qui agit souterrainement, transversalement et à côté desdits dualismes.
Ce livre voudrait ainsi contribuer à tracer et à travailler quelques pistes pour remédier à l’impuissance qui découle de cette difficulté â – qui est aussi une impasse politique.

Paru aux Editions Amsterdam en octobre 2009

Biopolitique/Bioéconomie / Maurizio Lazzarato

Les débats passionnés sur le « libéralisme » pendant la campagne référendaire européenne ont-ils contribué en quoi que ce soit à rendre intelligible la logique libérale ? À la lecture des deux cours de Michel Foucault récemment publiés, Sécurité, territoire, population et Naissance de la biopolitique, il est permis d’en douter. En retraçant une généalogie et une histoire du libéralisme, ces livres ouvrent une lecture du capitalisme qui diffère à la fois du marxisme, de la philosophie politique et de l’économie politique, et notamment en ce qui concerne la relation entre économie et politique, et la question du travail. Foucault introduit une nouveauté remarquable dans l’histoire du capitalisme : le problème de la relation entre économie et politique est résolu par des techniques et des dispositifs qui ne viennent ni de la politique, ni de l’économie. C’est ce « dehors », cet « autre » qu’il s’agit d’interroger. Le fonctionnement, l’efficacité, la force du politique et de l’économie, tels que nous les connaissons aujourd’hui, ne dérivent pas des formes de rationalité internes à ces logiques, mais d’une rationalité qui leur est extérieure et que Foucault appelle le « gouvernement des hommes ». Le gouvernement est une « technologie humaine » que l’État moderne a héritée de la pastorale chrétienne (technique spécifique que l’on ne trouve ni dans la tradition grecque, ni dans la tradition romaine) et que le libéralisme a infléchie, modifiée, enrichie, transformée de gouvernement des âmes en gouvernement des hommes. Gouverner peut se traduire par la question : comment conduire la conduite des autres ? Gouverner, c’est exercer une action sur des actions possibles. Gouverner consiste à agir sur des sujets qui doivent être considérés comme libres. Foucault avait déjà parlé de gouvernement pour expliquer les dispositifs de régulation et de contrôle des malades, des pauvres, des délinquants ou des fous. Dans cette généalogie du libéralisme, la théorie des micro- pouvoirs est mise à contribution pour expliquer les phénomènes massifs de l’économie, avec des innovations majeures. La macro-gouvernementalité libérale n’est possible que parce qu’elle exerce ses micro-pouvoirs sur une multiplicité. Les deux niveaux sont inséparables. La théorie des micro-pouvoirs est une question de méthode, de point de vue, et non d’échelle (l’analyse de populations spécifiques comme les fous, les prisonniers, etc.).
Économie et politique
Pourquoi la relation entre économie et politique devient-elle problématique au milieu du XVIII° siècle ? Foucault l’explique ainsi : l’art de gouverner du souverain doit s’exercer dans un territoire et sur des sujets de droits, mais cet espace est habité depuis le xviiie siècle par des sujets économiques qui ne détiennent pas de droits, mais qui ont des intérêts. L’homo œconomicus est une figure absolument hétérogène et non superposable, non réductible, à l’homo juridicus ou l’homo legalis. L’homme économique et le sujet de droits donnent lieu à deux processus de constitution absolument hétérogènes : le sujet de droits s’intègre à l’ensemble des sujets de droits par une dialectique de la renonciation. La constitution politique suppose en effet que le sujet juridique renonce à ses droits, qu’il les transfère à quelqu’un d’autre. L’homme économique s’intègre, quant à lui, à l’ensemble des sujets économiques (constitution économique), non pas par un transfert de droits, mais par une multiplication spontanée des intérêts. On ne renonce pas à son intérêt. Au contraire, c’est en persévérant dans son intérêt égoïste qu’il y a multiplication et satisfaction des besoins de tous.L’émergence de cette irréductibilité de l’économie à la politique a donné lieu à un nombre invraisemblable d’interprétations. Ce problème est évidemment au centre du travail d’Adam Smith, puisqu’il se trouve historiquement et théoriquement à ce tournant. Et c’est à ce tournant que, depuis deux siècles, tous les commentateurs reviennent sans cesse. Pour Adelino Zanini, qui résume peut- être de la façon la plus complète ce débat, Smith n’est pas le fondateur de l’économie politique, mais le dernier philosophe moral qui cherche à déterminer la raison pour laquelle éthique, économique et politique ne se recouvrent plus, ne constituent plus un ensemble cohérent et harmonieux (1). Adam Smith aboutit, selon Zanini, à la conclusion suivante : le rapport entre économie et politique ne peut ni se résoudre, ni s’harmoniser, ni se totaliser. Et il laisse la solution de cette énigme à une postérité… qui n’a pas vraiment suivi le chemin qu’il avait tracé.Pour Hannah Arendt, l’économie politique introduit la nécessité, le besoin, l’intérêt privé (oikos) dans l’espace public, c’est-à-dire tout ce que la tradition classique grecque et romaine définissait comme non politique. C’est de cette façon que l’économie, en occupant la sphère publique, détériore de façon irréversible le politique. Pour Carl Schmitt, la logique de l’économie politique est un facteur de dépolitisation et de neutralisation du politique parce que la lutte à mort entre ennemis se transforme en concurrence entre hommes d’affaires (les bourgeois), parce que l’État se mue en société, et l’unité politique du peuple en multiplicité sociologique de consommateurs, de travailleurs et d’entrepreneurs. Si, pour Hannah Arendt, l’économie c’est la tradition classique que l’économie rend inopérante, pour Schmitt, c’est la tradition moderne du droit public européen. Pour Marx, la division entre le Bourgeois (sujet économique) et le Citoyen (sujet de droits) est une contradiction qu’il faut interpréter de manière dialectique. Le Bourgeois et le Citoyen sont dans un rapport de structure à superstructure. La réalité des rapports de production s’éloigne dans les cieux de la politique, en les mystifiant. La révolution est la promesse de réconciliation de ce monde divisé.Foucault propose une solution absolument originale. Premièrement, la relation entre ces différents domaines politique, économique et éthique ne peut plus renvoyer à une synthèse, à une unité dont rêvent encore, de façon différente, Schmitt, Arendt et Marx. Deuxièmement, ni la théorie juridique, ni la théorie économique, ni la loi ni le marché, ne sont capables de concilier cette hétérogénéité. Il faut un nouveau domaine, un nouveau champ, un nouveau plan de référence qui ne sera ni l’ensemble des sujets de droits, ni l’ensemble des sujets économiques. Les uns et les autres ne seront gouvernables que dans la mesure où l’on pourra définir un nouvel ensemble qui les enveloppera, en faisant apparaître non seulement leur liaison ou leur combinaison, mais aussi toute une série d’autres éléments et d’intérêts. Pour que la gouvernementalité conserve son caractère global, pour qu’elle ne se sépare pas en deux branches (art de gouverner économiquement et art de gouverner juridiquement), le libéralisme invente et expérimente un ensemble de techniques (de gouvernement) qui s’exercent sur un nouveau plan de référence et que Foucault appelle la « société civile », la « société » ou le « social ». La société civile n’est pas ici l’espace où se fabrique l’autonomie par rapport à l’État, mais le corrélatif des techniques de gouvernement. La société civile n’est pas une réalité première et immédiate, mais quelque chose qui fait partie de la technologie moderne de la gouvernementalité. La société n’est ni une réalité en soi, ni quelque chose qui n’existe pas, mais une réalité de transaction, au même titre que la folie ou la sexualité. Au croisement des relations de pouvoir et de ce qui sans cesse leur échappe, naissent des réalités de transaction qui sont en quelque sorte une interface entre gouvernants et gouvernés. C’est à ce croisement, dans la gestion de cette interface, que se constitue le libéralisme comme art de gouvernement. C’est à ce croisement qui naît la biopolitique. L’homo œconomicus n’est donc pas pour Foucault l’atome de liberté insécable face au pouvoir souverain, il n’est pas l’élément irréductible au gouvernement juridique, mais « un certain type de sujet » qui permettra à un art de gouverner de se limiter, de se régler selon les principes de l’économie et de définir une manière de « gouverner le moins possible ». L’homo œconomicus est le partenaire, le vis-à-vis, l’élément de base de la nouvelle raison gouvernementale qui se formule à partir du xviiie siècle.Le libéralisme n’est donc pas d’abord, et à proprement parler, une théorie économique, ni une théorie politique, mais un art de gouverner qui assume le marché comme test, comme instrument d’intelligibilité, comme vérité et mesure de la société. Par « société », il faut entendre l’ensemble des relations juridiques, économiques, culturelles, sociales, etc., tissées par une multiplicité de sujets. Et par « marché », il ne faut pas comprendre « marchandisation ». Pour Foucault le XVIII° siècle ne marque pas l’entrée dans le premier livre du Capital, avec l’aliénation et le renversement des rapports des hommes en choses déterminés par l’échange de marchandises, le secret qu’il faudrait arracher à ces dernières, etc. Le marché n’est pas défini par l’instinct de l’homme à échanger. Il ne s’agit pas non plus du marché dont parle Braudel, qui, comme tel, ne serait jamais réductible au capitalisme. Par « marché », il faut toujours entendre, non pas égalité de l’échange, mais concurrence et inégalité. Ici, les sujets ne sont pas des marchands, mais des entrepreneurs. Donc le marché est celui des entreprises et de leur logique différentielle et inégalitaire.
Le libéralisme comme gouvernement des dispositifs de pouvoir hétérogènes Foucault explique les modalités de fonctionnement de la rationalité gouvernementale de façon tout aussi originale. Elle ne fonctionne pas selon l’opposition de la régulation publique (État) et de la liberté de l’individu qui entreprend, mais selon une logique stratégique. Les dispositifs juridiques, économiques et sociaux ne sont pas contradictoires, mais hétérogènes. Hétérogénéité, pour Foucault, signifie tensions, frictions, incompatibilités mutuelles, ajustements réussis ou manqués entre ces différents dispositifs. Tantôt le gouvernement joue un dispositif contre l’autre, tantôt il s’appuie sur l’un, tantôt sur l’autre. Nous sommes confrontés à une espèce de pragmatisme qui a toujours comme mesure de ses stratégies le marché et la concurrence. La logique du libéralisme ne vise pas le dépassement, dans une totalité réconciliée, de différentes conceptions de la loi, de la liberté, du droit, du processus que les dispositifs juridiques, économiques et sociaux impliquent. La logique du libéralisme s’oppose, selon Foucault, à la logique dialectique. Cette dernière fait valoir des termes contradictoires dans un élément homogène qui promet leur résolution dans une réconciliation. La logique stratégique a pour fonction d’établir les connexions possibles entre des termes disparates, et qui restent disparates. Foucault décrit une politique de la multiplicité qui s’oppose aussi bien au primat de la politique revendiqué par Arendt et Schmitt, qu’au primat de l’économie de Marx. Au principe totalisant de l’économie ou du politique, Foucault substitue la prolifération de dispositifs qui constituent autant d’unités de consistance, de degrés d’unité chaque fois contingents. Aux sujets majoritaires (sujets de droits, classe ouvrière, etc.), il substitue les sujets « minoritaires », qui opèrent et constituent le réel par l’agencement et l’addition de bouts, de morceaux, de parties chaque fois singuliers. La « vérité » de ces parties ne se trouve dans le « tout » ni politique, ni économique.À travers le marché et la société se déploie l’art de gouverner, avec une capacité toujours plus fine d’intervention, d’intelligibilité, d’organisation de l’ensemble des rapports juridiques, économiques et sociaux, du point de vue de la logique de l’entreprise.
Population/classes
Le gouvernement s’exerce toujours sur une multiplicité que Foucault appelle, dans le langage de l’économie politique, »population ». Pour Foucault, le gouvernement comme gestion globale du pouvoir a toujours eu pour objet la « multitude », et les classes (les sujets économiques), les sujets de droits et les sujets sociaux en font partie. Dans l’analyse du capitalisme, la ligne de discrimination se fait entre des techniques et des savoirs qui ont comme objet la multiplicité-population, et d’autres qui ont pour objets les classes. Depuis le début du capitalisme, le problème de la population a été pensé en termes de bioéconomie, alors que Marx avait essayé de contourner la population (la « multitude », dans le langage du pouvoir) et d’en évacuer la notion même, pour la retrouver sous la forme non plus bioéconomique, mais historico-politique, de l’affrontement de classe et de la lutte de classe. La population doit être saisie sous un double aspect. Par un bout, c’est l’espèce humaine et ses conditions de reproduction biologiques (régulation des naissance et de la mortalité, gestion de la démographie, risques liés à la vie, etc.), économiques et sociales, mais par un autre bout, c’est le Public, l’Opinion publique. Les économistes et les publicistes naissent en effet au même moment, comme le note Foucault. Le gouvernement vise, depuis le XVIII° siècle, à agir sur l’économie et sur l’Opinion. L’action du gouvernement s’étend donc de l’enracinement sociobiologique de l’espèce jusqu’à la surface de prise offerte par le Public, comme autant de dispositifs de pouvoir – et non pas comme « appareils idéologiques d’État ». De l’espèce aux publics, on a là tout un champ de réalités nouvelles, de nouvelles manières d’agir sur les comportements, sur les opinions, sur les subjectivités, pour modifier les manières de dire et de faire des sujets économiques et des sujets politiques.
Discipline et sécurité
Nous avons encore une vision disciplinaire du capitalisme, alors que, selon Foucault, ce sont les dispositifs de sécurité qui tendent à primer. La tendance qui s’affirme dans les sociétés occidentales vient de loin, de la Polizeiwissenschaft, c’est celle de la société de sécurité qui englobe, utilise, exploite, perfectionne sans les supprimer, les dispositifs disciplinaires et de souveraineté, selon la logique stratégique de l’hétérogénéité. Il faut distinguer discipline et sécurité. La discipline enferme, fixe des limites et des frontières, tandis que la sécurité garantit et assure la circulation. La première empêche, la seconde laisse faire, incite, favorise, sollicite. La première limite la liberté, la seconde est fabricatrice, productrice de liberté (liberté de l’entreprise ou de l’individu entrepreneur). La discipline est centripète, elle concentre, elle enferme ; la seconde est centrifuge, elle élargit, elle intègre sans cesse de nouveaux éléments dans l’art de gouverner. Soit l’exemple de la maladie. La maladie peut être traitée soit de façon disciplinaire, soit selon la logique de la sécurité. Dans le premier cas (celui de la lèpre), on essaie d’annuler la contagion en séparant les malades et les non-malades, en enfermant et isolant les premiers. Les dispositifs de sécurité, à l’inverse, en s’appuyant sur de nouvelles techniques et de nouveaux savoirs (la vaccination), prennent en compte l’ensemble de la population sans discontinuité, sans rupture entre malades et non-malades. À travers les statistiques (autre savoir indispensable aux dispositifs sécuritaires), on dessine une cartographie différentielle de la normalité en calculant le risque de contagion pour chaque tranche d’âge, pour chaque profession, pour chaque ville, et, à l’intérieur de chaque ville, pour chaque quartier. On aboutit ainsi à un tableau retraçant les différentes courbes de normalité à partir de repérages des risques. La technique sécuritaire vise à rabattre les courbes les plus défavorables, les plus déviantes, sur la courbe la plus normale. On est donc confronté à deux techniques qui produisent deux types de normalisation différents. La discipline répartit les éléments à partir d’un code, d’un modèle, d’une norme qui détermine le permis et le défendu, le normal et l’anormal. La sécurité est une gestion différentielle des normalités et des risques, qu’elle ne considère ni comme bons, ni comme mauvais, mais comme un phénomène naturel, spontané. Elle dessine une cartographie de cette distribution, et l’opération de normalisation consiste à faire jouer les unes par rapport aux autres les différentielles de la normalité. « Alors que la souveraineté capitalise un territoire, alors que la discipline architecture un espace et pose comme problème essentiel une distribution hiérarchique et fonctionnelle des éléments, la sécurité va aménager un milieu en fonction des événements ou des séries des événements possibles, séries qu’il va falloir réguler dans un cadre multivalent et transformable » (2 ). La sécurité intervient sur des événements possibles et non sur des faits. Elle renvoie à l’aléatoire, au temporel, à ce qui est en train de se faire. À la différence de la discipline, la sécurité est une science des détails. Les choses de la sécurité sont des choses de chaque instant, alors que les choses de la loi sont définitives, permanentes et importantes.
Vitalpolitik
Foucault relativise la puissance « ontologique » spontanée de l’entreprise, du marché et du travail, la force constitutive des sujets « majoritaires » (entrepreneurs et travailleurs). Au lieu d’en faire les sources de la production de la richesse (et de la production du réel), comme le font les marxistes de façon spéculaire, ou comme le fait l’économie politique, il montre qu’ils sont plutôt les résultats de l’action d’un ensemble de dispositifs qui activent, sollicitent, investissent la « société ». Entreprise, marché et travail ne sont pas des puissances spontanées  : le gouvernement libéral doit les rendre possible, les faire exister.Le marché, par exemple, est un régulateur économique et social général, mais il n’est pas pour autant un mécanisme naturel que l’on trouverait au fondement de la société, comme le pensent les marxistes et les libéraux classiques. Au contraire, les mécanismes du marché (les prix, les lois de l’offre et de la demande) sont fragiles. Il faut à chaque fois créer les conditions pour les faire marcher. La gouvernementalité assume le marché comme ce qui limite l’intervention de l’État, mais ce n’est pas pour neutraliser ses interventions, c’est pour les requalifier. Le rapport entre État et marché est très bien mis en lumière par la théorie et la pratique des ordolibéraux allemands. Les interventions libérales peuvent bien être aussi nombreuses que les interventions keynésiennes (« La liberté du marché nécessite une politique active et extrêmement vigilante » (3,) elles visent en fait autre chose et ont un autre objet. Ces interventions ont comme finalité la possibilité du marché. L’objectif est celui de rendre possible la concurrence, l’action des prix, le calcul à partir de l’offre et de la demande, etc. Non pas intervenir sur le marché, mais pour le marché, disent les ordolibéraux. Il ne faut pas intervenir sur le marché, puisque c’est le principe d’intelligibilité, le lieu de véridiction, la mesure. Sur quoi va-t-on donc intervenir ? Selon les libéraux allemands, il faut agir sur des données qui ne sont pas directement économiques, mais qui sont les conditions d’une éventuelle économie de marché. Le gouvernement doit intervenir sur la société elle-même, dans sa trame et dans son épaisseur. La « politique de la société », comme ils l’appellent, doit prendre en charge et en compte les processus sociaux pour faire place, en leur sein, à un mécanisme de marché. Pour que le marché soit possible, on doit agir sur le cadre général : sur la démographie, sur les techniques, les droits de propriété, les conditions sociales, les conditions culturelles, l’éducation, les régulations juridiques, etc. La pensée économique des libéraux aboutit, pour rendre le marché possible, à penser une politique de la vie (Vitalpolitik) : « …une politique de la vie, qui ne soit pas orientée essentiellement, comme une politique sociale traditionnelle, à l’augmentation des salaires et à la réduction du temps de travail, mais qui prenne conscience de la situation vitale d’ensemble du travailleur, sa situation réelle, concrète, du matin au soir, du soir au matin » (4). Il semble que la « troisième voie » de Tony Blair s’inspire de ce libéralisme continental, plutôt que du néolibéralisme américain.
Le travail et les travailleurs
De la même manière qu’il faut « passer à l’extérieur du marché », il faut passer aussi « à l’extérieur » du travail pour saisir sa « puissance ». Et passer à l’extérieur, c’est passer par la « société » et la « vie ». Pour « rendre possible » le travail, le gouvernement libéral doit investir la subjectivité du travailleur, c’est-à-dire ses choix, ses décisions. L’économie doit devenir économie des conduites, économie des âmes (la première définition du gouvernement par les Pères de l’Église redevient d’actualité !). Les néolibéraux américains adressent une critique paradoxale à l’économie politique classique et notamment à Smith et Ricardo. L’économie politique a toujours indiqué que la production dépend des trois facteurs de production (la terre, le capital et le travail), mais dans ces théories « le travail est toujours resté inexploré ». Bien sûr, selon Foucault, on peut dire que l’économie d’Adam Smith commence par une réflexion sur le travail, dans la mesure où cette dernière est la clef de l’analyse économique, mais l’économie politique classique « n’a jamais analysé le travail en lui-même, ou plutôt elle s’est employée à le neutraliser sans cesse et à le neutraliser en le rabattant exclusivement sur le facteur temps. » Le travail est un facteur de production bien qu’il soit en lui-même passif, et il ne trouve d’emploi et d’activité que grâce à un certain taux d’investissement. Cette critique vaut aussi pour la théorie marxienne. Pourquoi les économistes classiques, tout comme Marx, ont-ils, paradoxalement, neutralisé le travail ? Parce que leur analyse économique se résume à l’étude des mécanismes de la production, de l’échange et de la consommation, et laisse ainsi échapper les modulations qualitatives du travailleur, ses choix, ses comportements, ses décisions. Les néolibéraux veulent, au contraire, étudier le travail comme conduite économique, mais comme conduite économique pratiquée, mise en œuvre, rationalisée, calculée par celui qui travaille. C’est la théorie du « capital humain », élaborée entre les années 1960 et 1970, que Foucault utilise pour illustrer ce passage, cet approfondissement de la logique du gouvernement. Du point de vue du travailleur, le salaire n’est pas le prix de vente de sa force de travail. C’est un revenu. Et un revenu de quoi ? De son capital, c’est-à-dire d’un capital humain indissociable de celui qui le détient, un capital qui fait corps avec le travailleur. Du point de vue du travailleur, donc, le problème est celui de la croissance, de l’accumulation, de l’amélioration de son capital humain.Former et améliorer le capital, qu’est-ce que cela veut dire ? Faire et gérer des investissements dans l’éducation scolaire, dans la santé, dans la mobilité, dans les affects, dans les relations de toutes sortes (le mariage par exemple), etc. En réalité, il ne s’agit pas d’un travailleur au sens classique du terme (Marx), puisque le problème est celui de la gestion du temps de la vie d’un individu et non seulement la gestion de son temps de travail. Et cela à partir de la naissance, puisque ses performances futures dépendent aussi de la quantité d’affects qui lui est donnée par les parents, capitalisée en revenu par lui et en « revenu psychique » par les parents. Pour transformer le travailleur en entrepreneur et en investisseur, il faut donc « passer à l’extérieur » du travail. Les politiques culturelles, sociales, éducatives définissent les cadres « larges et mouvants » à l’intérieur desquels évoluent les individus qui choisissent. Et les choix, les décisions, les conduites, les comportements sont des événements, des séries d’événements qu’il s’agit précisément de réguler par des dispositifs sécuritaires.On passe de l’analyse de la structure, du processus économique, à l’analyse de l’individu, de la subjectivité, de ses choix et des conditions de production de sa vie. À quel système de rationalité cette activité de choix doit-elle obéir  ? Aux lois du marché, au modèle de l’offre et de la demande, au modèle coûts / investissements qui sont généralisés dans le corps social tout entier, pour en faire « un modèle des rapports sociaux, un modèle de l’existence même, un rapport de l’individu à lui-même, au temps, à l’entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille, dans le sens que l’économie est l’étude de la manière dont sont allouées des ressources rares à des fins alternatives » (5). Contrairement au point de vue de Polanyi et de l’école de la régulation, la régulation du marché n’est pas un correctif à son développement désordonné, mais son institution. Pourquoi ce renversement de point de vue ? Parce que ce qu’il faut prendre en compte est un problème relativement négligé par l’économie : le problème de l’innovation. Si innovation il y a, si l’on crée du nouveau, si on découvre des formes nouvelles de productivité, « tout cela n’est rien d’autre que le résultat de l’ensemble des investissements que l’on a fait au niveau de l’homme lui même ». Une politique de croissance ne peut pas être simplement indexée au problème de l’investissement matériel, du capital physique d’une part et du nombre de travailleurs multiplié par les heures de travail, de l’autre. Ce qu’il faut modifier c’est le niveau et le contenu du capital humain et, pour agir sur ce « capital », il faut mobiliser une multiplicité de dispositifs, solliciter, inciter, investir la « vie ». Foucault requalifie la Biopolitique comme une politique de la « société » et non plus seulement comme « régulation de la race » (Agamben) où une série de dispositifs hétérogènes intervient sur l’ensemble des conditions de la vie, en visant la constitution de la subjectivité par une sollicitation des choix, des décisions des individus. C’est en ce sens que le pouvoir est « action sur des actions possibles », intervention sur des événements. « On a (…) l’image de l’idée ou le thème-programme d’une société où il y aura optimisation des systèmes de différence, dans laquelle le champ serait laissé libre aux processus oscillatoires, dans laquelle il y aura une tolérance accordée aux individus et aux pratiques minoritaires, dans laquelle il y aura une action non pas sur les joueurs, mais sur les règles du jeu et enfin dans laquelle il y aura une intervention qui ne serait pas de type de l’assujettissement interne des individus, mais une intervention de type environnementale » (6). Les dispositifs sécuritaires définiront un cadre assez « lâche » (puisque, précisément, il s’agit de l’action sur des possibles) à l’intérieur duquel, d’une part, l’individu pourra exercer ses « libres » choix sur des possibles déterminés par d’autres et au sein duquel, d’autre part, il sera suffisamment maniable, gouvernable, pour répondre aux aléas des modifications de son milieu, comme le requiert la situation d’innovation permanente de nos sociétés. À la lecture de ces cours, on pourrait croire Foucault fasciné par le libéralisme. Ce qu’il intéresse dans le libéralisme est en réalité une politique de la multiplicité. La gestion du pouvoir comme gestion de la multiplicité. Ces textes telluriques, où l’on voit fonctionner les circuits cérébraux de Foucault, avec leurs connexions et disjonctions synaptiques abruptes, semblent nous inviter considérer le pouvoir, non comme quelque chose qui est, mais comme quelque chose qui se fait (et qui se défait aussi bien !). Ce qui existe, ce n’est pas le pouvoir, mais le pouvoir en train de se faire, en prise directe avec les événements, à travers une multiplicité de dispositifs, d’agencements, de lois, de décisions, qui ne sont pas un projet rationnel et préconçu (« un plan »), mais qui peuvent faire système, totalité. Un système et une totalité toujours contingents.Si la philosophie française est depuis longtemps, dans ses développements les plus intéressants, une philosophie de la multiplicité, la politique française est, depuis plus longtemps encore, une politique de la totalité, de l’un, de l’unité. C’est ici que la droite et la gauche (marxiste et socialiste) françaises se rejoignent. Nous en avons eu récemment confirmation avec la campagne référendaire sur l’Europe. Le soir des résultats, la droite et la gauche se sont immédiatement renfermées dans le tout « rassurant » de la Nation, dont elles n’étaient au fond jamais sorties, mais elles ont fait appel aussi, et le même soir, à un autre tout, inefficace et rassurant lui aussi, pour résoudre le problème du chômage : l’emploi (le travail réduit à sa forme emploi). La politique de la totalité ne connaît pas le « dehors ». L’impuissance des tenants du « oui » et du « non » renvoie à une même impossibilité : celle de penser et pratiquer une politique de la multiplicité qui passe à l’extérieur de tous les « touts » substantialisés : travail, marché, État, nation.
Maurizio Lazzarato / 2005
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1 Adelino Zanini, Adam Smith. Economia, morale, diritto, Bruno Mondadori, 1977 et Genesi imperfetta. Il governo delle passioni in Adam Smith, G. Chiapelli, 1995.
2 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Gallimard/Seuil, 2004, p. 22.
3 Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Gallimard/Seuil, 2004, p. 139.
4 Ibidem, p. 164.
5 Ibidem, p. 247.
6 Ibidem, p. 265.

Les subprimes, une crise de la gouvernementalité néo-libérale, et non une incapacité à réguler la monnaie / Chimères n°70

Appauvrissement et enrichissement dans le néo-libéralisme
La crise que nous sommes en train de vivre n’est pas une crise financière au sens du consensus médiatique, qui en parle comme s’il s’agissait du résultat d’une séparation entre la spéculation des financiers et la production des entrepreneurs (tel que le dit Sarkozy). L’économie dite réelle et la spéculation financière sont indissociables. Et la crise, en réalité, met en évidence l’échec d’une gouvernementalité néo-libérale de la société, dont la finance n’est qu’un dispositif (même s’il est stratégique).

1 : la finance est une machine de guerre qui transforme les droits sociaux en crédits, en assurances individuelles et en rente (des salariés aux actionnaires)
Alors que l’économie réelle appauvrit les gouvernés en tant que salariés (blocage des salaires, précarisation, etc.) et en tant que détenteurs de droits sociaux (réduction des transferts de revenu, diminution des services publics, des allocations chômage, etc.), la finance virtuelle prétend les enrichir par le crédit et l’actionnariat.
Les politiques néo-libérales ne veulent pas d’augmentations de salaire directes ou indirectes (comme de meilleures retraites financées collectivement), mais elles incitent au crédit à la consommation et à la rente boursière (fonds de pension, assurances privées et individuelles). De même, elles répugnent au droit au logement, mais favorisent les crédits immobiliers. Et elles poussent à investir dans les assurances individuelles, plutôt que dans la mutualisation contre les risques (chômage, santé, retraite, etc.).
Le salarié et l’usager de la sécurité sociale doivent gagner et dépenser le moins possible pour réduire le coût du travail et celui de la sécurité sociale. En parallèle, le consommateur doit dépenser le plus possible pour écouler la production. Or, dans le capitalisme contemporain, le salarié et l’usager d’une part, et le consommateur d’autre part, sont les mêmes personnes et se trouvent pris de la sorte dans une sorte de schizophrénie.
Voici le miracle qu’on attendait de la finance : croire à une redistribution de la richesse qui ne toucherait pas aux profits. C’est-à-dire à une redistribution de la richesse qui s’accompagnerait d’une réduction des impôts, surtout pour les riches. Une redistribution de la richesse qui couperait dans les salaires et les dépenses sociales, etc.
Et ce qui a failli n’est pas la « spéculation » sauvage issue du découplage de la finance et de l’économie réelle, mais bien le projet politique d’enrichir tout le monde sans toucher au régime de propriété (privée). La propriété est le point d’achoppement de toute politique dans le capitalisme : hic Rhodus, hic salta !

2 : la finance est une machine visant à transformer les salariés et la population en « capital humain » où chacun assure soi-même sa valorisation de « soi » à travers ses propres investissements (crédits individuels en formation, santé, assurance, etc.)
La finance doit contribuer à faire de tout gouverné une sorte d’entreprise permanente et multiple. Ce qui est alors demandé aux individus n’est plus d’assurer la productivité du travail, mais la rentabilité d’un capital (de leur propre capital, inséparable de leur propre personne). L’individu doit se considérer lui-même comme un fragment de capital, une fraction moléculaire du capital. Le travailleur n’est plus un simple facteur de production, l’individu n’est pas, à proprement parler, une force de travail, mais un capital-compétence, une machine-compétences, qui va de pair avec un style de vie, un mode de vie, un choix moral . C’est une « forme de rapport de l’individu à lui-même, au temps, à son entourage, à l’avenir, au groupe, à la famille ».

3 : la finance est une machine qui voudrait transformer le salarié en petit propriétaire, pour, comme disent les libéraux, le déprolétariser, le dépolitiser
Dans une perspective de déprolétarisation (construction de petites unités de production, aides à l’accession à la propriété de son logement, actionnariat populaire, etc.), la visée néo-libérale est toujours la même : « un salarié également capitaliste n’est plus un prolétaire », indépendamment du fait de la « salarisation croissante de l’économie ».
La folie de cette logique politique ne trouve pas sa source dans le système boursier, mais dans le projet de transformer chaque individu en « petit propriétaire », comme l’énonce le programme de Sarkozy (d’après l’original américain, Bush, qui récita abondamment son bréviaire de la société des propriétaires), sans vouloir toucher aux inégalités dans la distribution des richesses qui se sont, depuis trente ans, continuellement accrues.
Le régime d’accumulation et les modalités de gouvernementalité financière, aujourd’hui en crise, cachent des techniques d’individualisation, de dépolitisation et de déprolétarisation. Elles ont pour objectif principal la neutralisation des comportements de mutualisation, de solidarité, de coopération (qui impliquent la revendication de droits pour tous, etc.). De même, elles contribuent à effacer la mémoire des luttes salariées, des luttes des prolétaires (leurs actions et leurs organisations collectives). La croissance tirée par le crédit (la finance) pense ainsi exorciser tout conflit.
Se confronter à des subjectivités qui considèrent les allocations, les retraites, la formation, etc., comme des droits collectifs garantis et reconnus par la société, ce n’est pas la même chose que gouverner des « débiteurs, des petits propriétaires, de petits actionnaires. »
La crise des subprimes n’est pas une crise financière, mais l’échec de ce programme politique visant à l’individualisme patrimonial. Bien au-delà de l’aspect symbolique, elle touche directement la maison, emblème de la propriété individuelle.

La dette infinie
S’appuyant sur les recherches de Will, Michel Foucault montre comment, dans certaines tyrannies grecques, l’impôt sur les aristocrates et la distribution d’argent aux pauvres sont des moyens de ramener l’argent aux riches, d’élargir singulièrement le régime de la dette… (Comme si les Grecs avaient découvert à leur manière ce que les Américains retrouveront avec le New Deal : que les lourds impôts d’Etat sont propices aux bonnes affaires). Bref, l’argent, la circulation de l’argent, c’est le moyen de rendre la dette infinie (…) L’abolition des dettes ou leur transformation comptable ouvrent la tâche d’un service d’Etat interminable (…) Le créancier infini, la créance infinie a remplacé les blocs de dette mobiles et finis (…) la dette devient dette d’existence, dette d’existence des sujets eux-mêmes. Vient le temps où le créancier n’a pas encore prêté tandis que le débiteur n’arrête pas de rendre, car rendre est un devoir, mais prêter une faculté, comme dans la chanson de Lewis Carroll, la longue chanson de la dette infinie :
Un homme peut certes exiger son dû,
mais quand il s’agit du prêt,
il peut certes choisir
le temps qui lui convient le mieux

Deleuze et Guattari, l’Anti-Œdipe
Avec le passage des sociétés disciplinaires aux sociétés de contrôle, s’opère la transition du grand enfermement au grand endettement, ce qui engage une modification profonde des formes de domination. De l’homme enfermé, dans la prison tout d’abord, mais également dans l’usine, l’hôpital, l’école, ou la caserne (toutes les institutions qui ressemblent à la prison), on passe au modèle de l’homme « endetté » (Deleuze).
Le secret de la croissance de la Corporate America vient de la dette. Mais la dette (le crédit) n’est pas seulement un moteur économique, mais également une technique de gouvernementalité des conduites des individus. Le système de la dette financière et morale fait circuler à la fois de la culpabilité et de la responsabilité chez les gouvernés (Nietzsche, dans La généalogie de la morale, nous rappelle que dans la langue du protestantisme, « dette » et « faute », se disent de la même manière).
D’une part, le capitalisme contemporain encourage les individus à s’endetter (aux États-Unis, où l’épargne est négative, on contracte tous types de crédits : à la consommation, pour acheter une maison, poursuivre ses études, etc.), en ôtant à l’endettement moléculaire toute charge culpabilisante. D’autre part, il culpabilise les mêmes individus en tant que responsables des déficits molaires (de la sécurité sociale, de l’assurance maladie, de l’assurance-chômage, etc.), qu’ils doivent s’engager à combler. La presque totalité des réformes néo-libérales (celle de la sécurité sociale, de l’intermittence, des retraites, etc.) sont légitimées par les déficits, alors que tout le monde peut aujourd’hui constater que le deficit spending (l’endettement de l’Etat) est une question entièrement politique !
Cette incitation à contracter des crédits mêlée à cette obligation à faire des sacrifices pour réduire le « trop » des dépenses sociales ne sont pas contradictoires, puisqu’il s’agit d’installer les gouvernés dans un système de dette infinie. On n’en a jamais fini avec la dette dans le capitalisme financier, tout simplement parce qu’elle n’est pas remboursable (avec la charge des dépenses sociales, il faudrait plusieurs générations pour sauver le système !).
Cette dette infinie n’est pas d’abord un dispositif économique, mais une technique sécuritaire pour réduire l’incertitude du temps et des comportements des gouvernés. En dressant les gouvernés à promettre (à honorer leur crédit), le capitalisme dispose à l’avance de l’avenir puisque les obligations de la dette permettent de prévoir, de calculer, de mesurer, d’établir des équivalences entre les comportements actuels et les comportements à venir. Ce sont les effets de pouvoir de la dette sur la subjectivité (culpabilité et responsabilité) qui permettent au capitalisme de jeter un pont entre le présent et le futur.
Dans la Généalogie de la morale de Nietzsche, la possibilité d’extraire de « l’homme-fauve » un « homme civilisé », c’est-à-dire un homme « prévisible, régulier, calculable », passe par la capacité à promettre, par la fabrication d’une mémoire de la dette. La mémoire de l’« homme civilisé » contemporain est celle de l’employabilité, de la disponibilité, de la docilité aux lois du marché du travail et de la consommation, puisqu’il leur est redevable d’un crédit.
Si les mnémotechniques que le gouvernement néo-libéral met en place ne sont pas la plupart du temps aussi atroces et sanguinaires que celles décrites par Nietzsche (supplices, tortures, mutilation, etc.), leur sens est identique : construire une mémoire, inscrire dans le corps et dans l’esprit le sens de l’obligation. Pour que ces effets de pouvoir de la monnaie sur la subjectivité fonctionnent, il faut donc sortir de la logique des droits individuels et collectifs pour entrer dans la logique des crédits (les investissements du capital humain).

Kafka et la production de la culpabilité
« Les Assurances sociales sont nées du mouvement ouvrier, l’esprit lumineux du progrès devrait donc les habiter. Or, que voyons nous ? Cette institution n’est qu’un sombre nid de bureaucrates, parmi lesquels je fonctionne en qualité de juif unique et représentatif. »
La production de culpabilité, affect stratégique du néo-libéralisme dont parle Nietzsche, peut également être analysée à travers la littérature de Kafka.
A l’une des dernières réunions de la permanence « Précarité » de la Coordination des intermittents et précaires, des choses très importantes ont été dites sur les rapports entre dette, administration et culpabilité. Des choses qui font écho à d’autres exprimées dans la permanence « Intermittents », ou bien dans les ateliers « Nouveaux entrants ». Depuis le début, ces rapports de subordinations me font penser à Kafka et à sa littérature.
Kafka était expert juridique d’une des premières Assurances sociales (l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents) dont il connaissait bien le fonctionnement et la logique. Il a transformé l’Assurance en outil d’analyse de nos sociétés.
Kafka anticipe largement sur son époque, puisque ses personnages parlent d’une réalité, d’une organisation du travail et de l’administration (l’Etat Providence) qui semblent plus proches de la nôtre que de celles de l’entre-deux guerres.
Bürgel, le secrétaire de liaison du Château, énonce quelque chose qui nous est devenu familier : « Nous ne faisons aucune différence entre le temps, le temps tout court, et le temps de travail. Ces distinctions nous sont étrangères. » Et K., l’arpenteur du Château, vit l’expérience d’une relation de pouvoir qu’on pourrait qualifier, avec Foucault, de biopolitique : « Jamais K. n’avait vu nulle part l’administration et la vie à ce point imbriquées, tellement imbriquées qu’on avait parfois le sentiment que chacune avait pris la place de l’autre. »
Les institutions de l’administration comme le RMI, l’Assurance-chômage, etc. énoncent quelque chose avant d’articuler un discours quel qu’il soit. Elles posent qu’il y a un problème (comme le chômage, l’employabilité, etc.), et que ce ne sera plus la société qui sera convoquée pour assurer le suivi individuel, mais… toi, « Joseph K. ! » Il s’opère ainsi un glissement de « il y a un problème social » à « c’est toi le problème ! ». Ce glissement est contenu dans l’institution même, dans ses pratiques et ses procédures, avant d’être dans les têtes des travailleurs sociaux et des allocataires.
Comme dans le Procès, l’accusation n’est jamais formulée clairement (on essaye de le faire penser – le chômage c’est de ta faute ! -, mais ça résiste, puisque la faute chômage a des contours vagues, indéfinis, imprécis. La seule définition possible est politique, ce qui pose tout de même quelques problèmes !).
Mais on oublie très rapidement que l’accusation est plus que floue. Elle installe peu à peu le doute et la sensation d’être coupable de quelque chose, d’être en défaut, puisqu’on a bien reçu un papier, puisqu’on a bien été convoqué / arrêté, et qu’on doit bien se présenter à telle adresse, tel jour, à telle heure, dans tel bureau. L’arrestation de Joseph K. ne change rien à sa vie, il continue à travailler, à vivre comme avant. Il est donc à la fois arrêté et libre. Coupable ou innocent, de toute façon, on institue un dossier sur toi, « Joseph K. ! »
De toute façon, il existe un dossier quelque part avec des fonctionnaires qui s’en occupent, mais tu ne verras jamais que les larbins de l’institution et jamais les grands procurateurs. D’ailleurs est-ce qu’il existe une institution verticale des bureaux, avec chefs et sous-fifres, ou tout se passe-t-il horizontalement, entre subalternes ? Plutôt les deux à la fois, mais de toute façon, la bonne information se trouve toujours dans le bureau d’à côté, il faut toujours taper à la prochaine porte, à l’infini.
Le 3949 est une plate-forme téléphonique qui remplace le face à face avec les agents de l’institution. C’est la version contemporaine du bureau. Le 3949, il faut le faire plusieurs fois afin de tomber sur des fonctionnaires différents et vérifier s’il s’agit bien de la même loi puisque chacun l’interprète à sa façon. Souvent les fonctionnaires ne la connaissent pas, et, de toute manière, ils raccrochent au bout de six minutes. Il faut alors taper à la porte à côté, et ainsi de suite. Le 3949 est une déterritorialisation du bureau et du fonctionnaire.
Les « tribunaux » du Procès, comme l’accusation, n’ont pas de limites clairement définies (les barrières qui délimitent le bureau de l’administration sont « mobiles, il ne faut pas les imaginer comme des démarcations précises », dit Barnabé). Ils sont dispersés dans la ville et on ne sait pas très bien de qui ils se composent.
Je trouve que la loi de Kafka colle mieux aux lois sociales, aux règlements de la sécurité sociale, etc. qu’aux la lois pénales, puisqu’elle est relativement malléable, en prolifération continue et en expansion permanente. Elle dispose de marges que les allocataires aussi bien que les fonctionnaires peuvent, selon les institutions, exploiter ou subir.
Des trois types d’acquittement, l’acquittement réel (on n’en a jamais eu vent), l’acquittement apparent (qui réclame un effort violent et momentané) et l’atermoiement illimité (un petit effort chronique), c’est le dernier qui nous concerne de plus près.
L’acquittement réel existe de façon seulement théorique. L’acquittement apparent relève des sociétés disciplinaires où l’on passe d’un enfermement à un autre, d’une culpabilité à une autre : de la famille, à l’école, de l’école à l’armée, de l’armée à l’usine, etc. Et chaque passage est marqué par un jugement ou une évaluation. On passe d’un acquittement : tu n’es plus en enfant, tu n’es plus un écolier, etc., à un autre procès qui instruit un autre dossier : tu es un soldat, tu es un travailleur, tu es un retraité, etc.
L’atermoiement illimité, en revanche, maintient indéfiniment le procès dans sa première phase, c’est-à-dire dans une situation où l’on relève à la fois de la présomption d’innocence et de la culpabilité (on est bien impliqué dans un procès : on a été convoqué et on a bien un dossier). Dans l’atermoiement illimité, la sentence de culpabilité ou d’acquittement n’arrivera jamais. L’état de suspension entre innocence et culpabilité, oblige à être continuellement mobilisé, disponible, aux aguets.
L’atermoiement illimité demande encore plus d’attention, « un petit effort, mais chronique » dit le peintre Tintoretti, c’est-à-dire une plus forte implication subjective.
La loi n’a pas d’intériorité, la loi est vide (la loi est pure forme) puisque c’est toi-même, « Joseph K. », qui, si tout se passe bien, dois contribuer à la construire, et construire ta sentence en travaillant ton dossier et tes convocations.
La relation dans le suivi qui se brode sur trame de culpabilité est un procès et un processus dont il faut jouer le jeu tout en se dérobant. Anticiper les évolutions, les tournants, les aspérités, sans y croire vraiment (cynisme des fonctionnaires et des allocataires).
De toute manière ta subjectivité est convoquée, et elle s’implique. Elle travaille, pense, hésite, se pose de questions, même malgré toi.
La prolongation indéfinie de la première phase du Procès comporte un suivi qui n’a pas de fin. L’emploi du temps de l’accusé et l’emploi du temps du suivi se règlent l’un sur l’autre.
« Les interrogatoires sont très courts ; si on n’a pas le temps ou l’envie d’y aller, on peut s’excuser quelquefois ; on peut même avec certains juges, régler d’avance l’emploi du temps de toute une période ; il ne s’agit au fond que de se présenter de temps à autre au magistrat pour faire son devoir d’accusé. »
Comme dans le Procès, être accusé n’est pas de tout repos. C’est un travail, il faut suivre son dossier, s’en occuper beaucoup (l’industriel engage tout son temps et tout son argent pour se défendre).
Pour les intermittents, l’activité de suivre leurs procès ou dossiers, devient un deuxième travail. Il faut se tenir au courant de l’évolution de la loi, de ses changements, pénétrer ses subtilités. Il faut se hisser au même niveau de connaissance que les fonctionnaires, voire les dépasser. Les Rmistes préparent leur rencontre, leur face à face avec l’institution, en élaborant des tactiques. Ils affinent des « projets » plus ou moins fantaisistes. Tous travaillent en fournissant, directement ou indirectement, des indices, des informations, tous fonctionnent en feed-back avec l’institution.
La loi pénale dans les sociétés disciplinaires a été légitimée par la lutte contre les illégalismes et la recherche de la paix sociale, mais en réalité, au lieu d’éliminer les illégalismes, elle a produit et différencié elle-même les crimes et les criminels. De même, la loi sociale dans les sociétés de contrôle trouve sa légitimité dans la lutte contre le chômage et la poursuite du plein emploi, mais elle ne fait qu’inventer, multiplier, différencier mille façons de ne pas être employé à plein temps. La loi sociale, comme la loi pénale, n’ont pas échoué, mais pleinement réussi.
Maurizio Lazzarato
Retranscription à partir de l’intervention aux Mardis de Chimères / 17 décembre 2008
Une première version sensiblement différente de cette intervention a été publiée le 14 janvier 2009 sur le Silence qui parle.
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