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Objection / Alain Brossat (à propos de Richard Millet)

Dans la mesure même où le texte la Gloire des pitres se présente comme une opinion, un libre propos, ouvert à la discussion, j’aimerais y opposer l’objection suivante : dans son livre sur Anders Breivik, Richard Millet fait entendre tout sauf une « voix discordante », il fait tout sauf « sortir du lot », il fait tout sauf se « désolidariser du troupeau ». Tout au contraire, il ne fait que parer des (pauvres) prestiges de son statut de littérateur et d’éditeur un énoncé, pas même une position, qui tient en peu de mots et qu’il partage, notamment, avec cette poussière d’humanité recuite de ressentiment et d’esprit de vindicte et qui voit dans le Front national l’annonciateur des temps nouveaux : c’est par l’Islam et tout ce qui s’y rattache que proviennent tous les maux qui nous accablent, et toute notre politique consistera à multiplier les exorcismes, les vitupérations et les quarts d’heure de la haine contre ce détestable objet. En ce sens même, Millet n’est pas la voix qui dérange, il est tout au contraire le visage distingué (c’est-à-dire pour le coup spécialement abject) du troupeau en proie aux passions les plus basses. Si donc nous nous considérons comme bien fondés à la traiter en ennemi, ce n’est pas en premier lieu pour des raisons morales (nous ne sommes pas des dames patronnesses effarouchées par ses audaces et son anticonformisme supposés), mais bien parce qu’il se fait le propagateur d’une xénophobie particulièrement vitupérante et vociféroce (pour parler comme son maître en chemise brune) dans des temps où cette peste prospère urbi et orbi. Lorsque nous disons que Millet est un ennemi, ce n’est pas aux droits de la littérature à « tout dire » que nous nous en prenons. De ce point de vue, l’auteur du pamphlet en défense et illustration de Breivik n’a rien à faire aux côtés de Sade, Lautréamont et Rimbaud persécutés pour l’immoralité supposée de leurs écrits. Ce qui est en cause ici, ce n’est pas la littérature mais un écrit politique dont le statut est le même que celui d’une action, d’un tract, d’une voie de fait : il ne saurait réclamer pour lui-même ni pour son auteur les droits immunitaires qui reviennent à la littérature et à l’écrivain qui, comme le Flaubert de Madame Bovary, choque le bourgeois de son temps. Un agitateur politique est exposé au droit commun quel que soit son statut, trivial ou pomponné. Je ne serais donc pas autrement choqué que ceux qui s’estiment diffamés, injuriés par le livre de Millet portent plainte contre lui et me réjouirais qu’ils obtiennent sa condamnation. Le Céline des pamphlets n’est pas un écrivain de génie persécuté pour son anticonformisme et ses opinions un peu fortes, c’est un polygraphe nazi appelé à rendre des comptes pour sa participation par l’écrit à une persécution raciale qui a débouché sur une extermination planifiée. Que je sache, l’auteur du Voyage n’a jamais été inquiété comme tel.
Pour le reste, le texte de notre intervenant touche juste lorsqu’il souligne la faiblesse de ce qui, dans l’institution littéraire et éditoriale, vient s’opposer, sur le mode de l’indignation convenue, aux insanités de Millet. Des scouts, dit-il, et la formule n’est pas mal trouvée. Mais de quoi cette faiblesse (cette mièvre résistance) est-elle faite ? De l’inconséquence, tout simplement, de ceux qui, s’indignant aujourd’hui des « excès » de Millet, se réjouissaient à haute voix du retour aux affaires, à la tête de l’Etat et au gouvernement, d’un personnel « normal » et « civilisé ». Or ce sont ces civilisés qui, tout l’été durant, se sont appliqués à persévérer dans la droite ligne de la politique des énergumènes d’avant, en poursuivant les persécutions contre le Roms, les contrôles au faciès, les expulsions expéditives de sans papiers, etc. Le pli xénophobe, (routinier, obstiné, administratif pour les uns) (tonitruant, théâtral, apocalyptique de l’autre) – c’est bien ce que les socio-libéraux de gouvernement et le facho de papier de Gallimard ont en partage. Chacun sa manière, chacun son style. Il n’y a du coup guère lieu de s’étonner de l’infirmité des réactions de cette fraction morale de la gent littéraire qui traite Millet d’énergumène mais détourne la tête quand Valls rase les camps roms à coups de bulldozers…
Alain Brossat
Objection / septembre 2012
Publié sur Ici et ailleurs
Pour en savoir plus : la Gloire des pitres

Objection / Alain Brossat (à propos de Richard Millet) dans Agora maurizio-cattelan-hitler1

Le marcher de l’Art / Francis Bérezné / Chimères n° 74

Un soir, on projette Ce gamin-là, un film tourné dans les années soixante-dix, sur la vie menée par Fernand Deligny avec les enfants autistes. Pour leur donner l’autonomie, qui leur évitera peut-être les rigueurs de l’hôpital, quand les parents ne sont plus là, Deligny décide de se taire avec eux, de dessiner leurs déplacements. Il appelle lignes d’erre les tracés qui reproduisent la marche des enfants, les allers, les retours, les courses, les stations, les girations. Ces cartographies sont d’une telle sensibilité, d’un sismographe, qu’on croit lire la rapidité, la lenteur. Je comprends d’autant mieux l’art de se taire, du poète Deligny, que deux ou trois ans auparavant, on me donne l’occasion de dessiner avec les enfants autistes, dans une institution. Je garde à vif le souvenir d’un adolescent, un gringalet qui parle un peu, qui peint toujours la même forme, un polygone qui sépare un extérieur d’un intérieur, d’un trait hésitant, pour rendre sensible la limite de la parole au silence. Ce garçon s’obstinant à dire le nom d’une couleur pour une autre, j’insiste maladroitement pour qu’il dise bleu, ou vert, lorsqu’il charge le pinceau de bleu, ou de vert. A ma stupéfaction, quand il obéit, il trace un polygone symétrique aux précédents. A l’époque, en croyant poser le problème comme il faut, parler consiste aussi à trouver le mot juste, à prononcer un mot plutôt qu’un autre, à le remplacer parfois par un autre, je me sens intelligent. Mais ce soir là, en regardant ce gamin là marcher, courir, se balancer, tourner sur lui-même, crier, puis laver la vaisselle, creuser une tranchée, préparer la pâte à pain, et Deligny se taire à côté de lui, je me sens bête devant l’écran.

Me voilà au Louvre, un jour de fermeture, dans la réserve où est conservée la copie d’une peinture de Breughel, la Parabole des Aveugles, qui attend de revenir un jour dans les salles. Curieux des sentiments qu’on éprouve devant les figures de la cécité, quand on a des yeux pour voir, je songe à Deligny, qui se tait avec ceux qui n’ont pas l’usage de la parole, tandis que la conservatrice, qui a permis la visite, cherche notre affaire sur la grille coulissante. Devant la Parabole des Aveugles, un format moyen, je m’accroupis, une branche du paysage m’occupe l’esprit presque tout le temps. En sortant du Louvre, sur le trottoir, une impression désagréable, mais banale, comment les yeux sont peints sur le visage des aveugles.

Aujourd’hui, je crains d’être trompé sur la qualité de la marchandise par le bagout du marchand. Ruser avec la toile posée sur le chevalet, la surprendre sans que les mots s’en mêlent, sans que s’y porte l’éclairage de la langue, avec les ombres portées de la complaisance, qui lâche rarement le morceau, je m’y exerce en premier lieu, ou après la journée de travail, en ouvrant brusquement la porte de l’atelier. Dans les grands musées qui regorgent de chefs-d’œuvre, il suffit de se tenir à l’écart de la foule pour pouvoir s’arrêter devant un tableau, stupéfait, transporté, privé de l’usage des mots, atteint par le délice, le frisson d’être vu par ce qu’il donne à voir. Les moments de ce genre ne viennent pas sur commande, ils se manifestent plus souvent quand on apprend à les désirer.

Avec le temps, la peinture n’est plus seulement la surface où se déploie l’imaginaire, plus seulement le lieu d’une apparition, elle devient l’espace de la rencontre. Deux réalités, sans rapports l’une avec l’autre, produisent une déflagration poétique quand on les met en contact, la définition de l’image surréaliste. Sans la récuser, la rencontre m’apparaît aussi à la façon d’une macle, deux réalités avec des atomes crochus, qui se confondent pour s’enrichir d’une virtualité, chargée de chaque réalité, plus que les deux, ensembles. Ca prend la tournure d’une provocation lorsque des psychanalystes m’invitent à exposer des portraits, des autoportraits dans la salle d’attente de leur cabinet. Je rédige un tract, où j’évoque un sexe dissimulé, sous tous les visages, la présence, dérobée, d’Eros, de Thanatos. Mais c’était chercher midi à quatorze heures, simplement le visage exprime différemment la sensualité, la sexualité, selon le moment, selon les situations.

Oui, je me demande qui, quoi, qu’est-ce sous un visage, sur un visage ? Un portrait, pour aller vers ce qui dépasse, qui échappe. Arcimboldo et Andy Warhol déplacent des arts mineurs, du moins considérés ainsi, graphisme, la publicité, la nature morte, vers l’art noble du portrait, en quoi ça flatte le pouvoir ? Arcimboldo, les fleurs, les fruits, les poissons, les livres qui servent la même cause, Andy Warhol, les bouches, les yeux, les nez comme des stéréotypes, s’adressent à l’intelligence, à la compréhension de la peinture. Ils ne cherchent pas à émouvoir, mais à tendre les nerfs.

Figurer, transférer, métaphoriser, représenter, présenter, assembler, ne suffisent pas à définir le travail de l’artiste. La tache du peintre, parmi toutes celles qu’il s’impose, que la peinture lui impose, consiste aussi, j’en ai pris un jour le risque, et le pari, à se tenir au lieu saturé par la réalité la plus terre à terre, par l’imagination la plus dévoyée, un territoire sur lequel on ne sait pas grand chose, dont on parle beaucoup. Récemment, un artiste raconte à la radio comment, pourquoi, il a posé un frigo sur un coffre fort, autrement dit, froid sur fric, autrement dit encore, les eaux glacées du calcul égoïste. La précision, la mesure des propos, une exactitude, presque scientifique, n’est pas sans inquiéter. Quand il réclame pour son travail la compagnie des objets de l’antiquité qu’on peut admirer dans les salles du Louvre où il m’arrive de dessiner, ça fait du bien. Mais lorsqu’il avoue, sur le ton de l’humour, de la confidence, j’aime monter sur la table, pour dire l’état d’esprit qui l’agite, qui le fait agir, le mot table résonne drôlement dans le poste de radio. L’étrangeté familière me trouble, en regardant le désordre de la table, d’abord, bien avant lui, Lautréamont invente la table de dissection où se rencontrent un parapluie et une machine à coudre, mais surtout pendant longtemps je me serais plutôt caché dessous, dans la crainte qu’elle ne s’effondre sur moi, à l’instant où quelqu’un pose le pied dessus. Mais un problème apparaît. Un objet concentre-t-il l’émotion pour la contenir, quand une peinture qui table sur une illusion, sur la trace d’une illusion, sur la mémoire d’une illusion, aura tendance à la réfléchir pour la libérer.

Hier, en conversant avec un ami, qui gagne sa vie comme instituteur, comme infirmier, qui n’a jamais voulu dresser l’ombre d’un mur entre lui et les fous, qui sait apaiser l’angoisse en parlant de livres, de cinéma, de culture, donc en conversant de la peinture et du réel, de ce lieu menacé de mort, d’un excès de vie, de ce lieu menaçant, dont il dit que s’y trouver c’est être fou, selon Jacques Lacan (mais il ajoute, un artiste sait, et peut, c’est son privilège, en ramener la matière d’une création, pour l’offrir aux autres), nous venons à disputer de la réversibilité du temps, une idée raisonnable à son avis. Plus il la soutient, plus l’angoisse s’amène. En dépit des tentatives pour résister au mouvement qui m’emporte, l’espace se dissout, floconne, les choses s’éloignent à des années-lumière, pour finir je me trouve au cœur du réel, ou ça lui ressemble. Si le temps est réversible, tout peut ne pas être, l’ami, la table, le buffet, la salière, les verres de vin, la bouteille n’existe pas. Ils appartiennent à un au-delà, à un ailleurs, à un cauchemar, dont j’ai peur de ne pas me réveiller. Ils sont pris dans un temps, dans un espace, où le père, mort, peut s’asseoir à côté du fils, vivant, pour lui dire qu’il n’est pas né. Aussi, pour résoudre la terreur, je convoque tout le bon sens, j’explique à l’ami qu’une vérité peut s’affirmer ou s’infirmer à postériori, mais que la nature ne reprend pas son coup, contrairement à ce qu’il semble croire. Quand je le presse de développer sa pensée, il répond imaginaire, cinéma, retour vers le futur. Je le quitte, désangoissé, mais honteux de l’abandonner dans une pièce qui a connu un désastre, après avoir pris la peine de dissiper la peur, sans m’inquiéter de la sienne.

Après beaucoup d’efforts pour réparer l’espace, je possède aujourd’hui un atelier, une maisonnette, un jardinet. Dans la tranquillité, la solitude, je pose désormais la question du temps. En peinture, le seul indice que je connaisse d’un temps, avant, après, visible en un clin d’œil, est la superposition d’une couleur sur une autre.

Comme je ne vais plus à La Borde, pour le moment, il est nécessaire d’évacuer les tourments qui circulent là-bas, au moins sur la toile. Une sorte d’agitation fébrile, incontrôlée, dirige le pinceau. Sur la projection d’une image de la Parabole des aveugles, en noir et blanc, je réalise une sorte d’animation en ombre chinoise, qui fait de ce moment, la chute de l’aveugle, une scène champêtre, ce qu’elle est en vérité. Le résultat n’est pas à la hauteur de mon attente. Même si l’exercice me semble salutaire, je dois reprendre mes recherches, et poursuivre dans le même sens.

En attendant la mort d’une amie, qui meurt d’une terrible maladie, je ne peux pas aller à Paris, ni m’éloigner trop longtemps de chez moi.
Francis Bérezné
le Marcher de l’Art / 2010
extrait de son dernier texte , Chimères n°74 : Biopolitiques ? / été 2011
A lire également :
Sur l’Amitié dans la psychiatrie
Pour Francis Berezné
A côté
Edito Biopolitiques ?
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Les Chants de Maldoror / Comte de Lautréamont – Isidore Ducasse

Pour construire mécaniquement la cervelle d’un conte somnifère, il ne suffit pas de disséquer des bêtises et abrutir puissamment à doses renouvelées l’intelligence du lecteur, de manière à rendre ses facultés paralytiques pour le reste de sa vie, par la loi infaillible de la fatigue ; il faut, en outre, avec du bon fluide magnétique, le mettre ingénieusement dans l’impossibilité somnambulique de se mouvoir, en le forçant à obscurcir ses yeux contre son naturel par la fixité des vôtres. Je veux dire, afin de ne pas me faire mieux comprendre, mais seulement pour développer ma pensée qui intéresse et agace en même temps par une harmonie des plus pénétrantes, que je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour arriver au but que l’on se propose, d’inventer une poésie tout à fait en dehors de la marche ordinaire de la nature, et dont le souffle pernicieux semble bouleverser même les vérités absolues ; mais, amener un pareil résultat (conforme, du reste, aux règles de l’esthétique, si l’on y réfléchit bien), cela n’est pas aussi facile qu’on le pense : voilà ce que je voulais dire. C’est pourquoi je ferai tous mes efforts pour y parvenir ! Si la mort arrête la maigreur fantastique des deux bras longs de mes épaules, employés à l’écrasement lugubre de mon gypse littéraire, je veux au moins que le lecteur en deuil puisse se dire : « Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé. Que n’aurait-il pas fait, s’il eût pu vivre davantage ! c’est le meilleur professeur d’hypnotisme que je connaisse ! » On gravera ces quelques mots touchants sur le marbre de ma tombe, et mes mânes seront satisfaits ! – Je continue ! Il y avait une queue de poisson qui remuait au fond d’un trou, à côté d’une botte éculée. Il n’était pas naturel de se demander : « Où est le poisson ? Je ne vois que la queue qui remue. » Car, puisque, précisément, l’on avouait implicitement ne pas apercevoir le poisson, c’est qu’en réalité il n’y était pas. La pluie avait laissé quelques gouttes d’eau au fond de cet entonnoir, creusé dans le sable. Quant à la botte éculée, quelques-uns ont pensé depuis qu’elle provenait de quelque abandon volontaire. Le crabe tourteau, par la puissance divine, devait renaître de ses atomes résolus. Il retira du puits la queue de poisson et lui promit de la rattacher à son corps perdu, si elle annonçait au Créateur l’impuissance de son mandataire à dominer les vagues en fureur de la mer maldororienne. Il lui prêta deux ailes d’albatros, et la queue de poisson prit son essor. Mais elle s’envola vers la demeure du renégat, pour lui raconter ce qui se passait et trahir le crabe tourteau. Celui-ci devina le projet de l’espion, et, avant que le troisième jour fût parvenu à sa fin, il perça la queue du poisson d’une flèche envenimée. Le gosier de l’espion poussa une faible exclamation, qui rendit le dernier soupir avant de toucher la terre. Alors, une poutre séculaire, placée sur le comble d’un château, se releva de toute sa hauteur, en bondissant sur elle-même, et demanda vengeance à grands cris. Mais le Tout-Puissant, changé en rhinocéros, lui apprit que cette mort était méritée. La poutre s’apaisa, alla se placer au fond du manoir, reprit sa position horizontale, et rappela les araignées effarouchées, afin qu’elles continuassent, comme par le passé, à tisser leur toile à ses coins. L’homme aux lèvres de soufre apprit la faiblesse de son alliée ; c’est pourquoi, il commanda au fou couronné de brûler la poutre et de la réduire en cendres. Aghone exécuta cet ordre sévère. « Puisque, d’après vous, le moment est venu, s’écria-t-il, j’ai été reprendre l’anneau que j’avais enterré sous la pierre, et je l’ai attaché à un des bouts du câble. Voici le paquet. » Et il présenta une corde épaisse, enroulée sur elle-même, de soixante mètres de longueur. Son maître lui demanda ce que faisaient les quatorze poignards. Il répondit qu’ils restaient fidèles et se tenaient prêts à tout événement, si c’était nécessaire. Le forçat inclina sa tête en signe de satisfaction. Il montra de la surprise, et même de l’inquiétude, quand Aghone ajouta qu’il avait vu un coq fendre avec son bec un candélabre en deux, plonger tour à tour le regard dans chacune des parties, et s’écrier, en battant ses ailes d’un mouvement frénétique : « Il n’y a pas si loin qu’on le pense depuis la rue de la Paix jusqu’à la place du Panthéon. Bientôt, on en verra la preuve lamentable ! » Le crabe tourteau, monté sur un cheval fougueux, courait à toute bride vers la direction de l’écueil, le témoin du lancement du bâton par un bras tatoué, l’asile du premier jour de sa descente sur la terre. Une caravane de pèlerins était en marche pour visiter cet endroit, désormais consacré par une mort auguste. Il espérait l’atteindre, pour lui demander des secours pressants contre la trame qui se préparait, et dont il avait eu connaissance. Vous verrez quelques lignes plus loin, à l’aide de mon silence glacial, qu’il n’arriva pas à temps, pour leur raconter ce que lui avait rapporté un chiffonnier, caché derrière l’échafaudage voisin d’une maison en construction, le jour où le pont du Carrousel, encore empreint de l’humide rosée de la nuit, aperçut avec horreur l’horizon de sa pensée s’élargir confusément en cercles concentriques, à l’apparition matinale du rythmique pétrissage d’un sac icosaèdre, contre son parapet calcaire ! Avant qu’il stimule leur compassion, par le souvenir de cet épisode, ils feront bien de détruire en eux la semence de l’espoir… Pour rompre votre paresse, mettez en usage les ressources d’une bonne volonté, marchez à côté de moi et ne perdez pas de vue ce fou, la tête surmontée d’un vase de nuit, qui pousse, devant lui, la main armée d’un bâton, celui que vous auriez de la peine à reconnaître, si je ne prenais soin de vous avertir, et de rappeler à votre oreille le mot qui se prononce Mervyn. Comme il est changé ! Les mains liées derrière le dos, il marche devant lui, comme s’il allait à l’échafaud, et, cependant, il n’est coupable d’aucun forfait. Ils sont arrivés dans l’enceinte circulaire de la place Vendôme. Sur l’entablement de la colonne massive, appuyé contre la balustrade carrée, à plus de cinquante mètres de hauteur du sol, un homme a lancé et déroulé un câble, qui tombe jusqu’à terre, à quelques pas d’Aghone. Avec de l’habitude, on fait vite une chose ; mais, je puis dire que celui-ci n’employa pas beaucoup de temps pour attacher les pieds de Mervyn à l’extrémité de la corde. Le rhinocéros avait appris ce qui allait arriver. Couvert de sueur, il apparut haletant, au coin de la rue Castiglione. Il n’eut même pas la satisfaction d’entreprendre le combat. L’individu, qui examinait les alentours du haut de la colonne, arma son revolver, visa avec soin et pressa la détente. Le commodore qui mendiait par les rues depuis le jour où avait commencé ce qu’il croyait être la folie de son fils et la mère, qu’on avait appelée la fille de neige, à cause de son extrême pâleur, portèrent en avant leur poitrine pour protéger le rhinocéros. Inutile soin. La balle troua sa peau, comme une vrille ; l’on aurait pu croire, avec une apparence de logique, que la mort devait infailliblement apparaître. Mais nous savions que, dans ce pachyderme, s’était introduite la substance du Seigneur. Il se retira avec chagrin. S’il n’était pas bien prouvé qu’il ne fût trop bon pour une de ses créatures, je plaindrais l’homme de la colonne ! celui-ci, d’un coup sec de poignet, ramène à soi la corde ainsi lestée. Placée hors de la normale, ses oscillations balancent Mervyn, dont la tête regarde le bas. Il saisit vivement, avec ses mains, une longue guirlande d’immortelles, qui réunit deux angles consécutifs de la base, contre laquelle il cogne son front. Il emporte avec lui, dans les airs, ce qui n’était pas un point fixe. Après avoir amoncelé à ses pieds, sous forme d’ellipses superposées, une grande partie du câble, de manière que Mervyn reste suspendu à moitié hauteur de l’obélisque de bronze, le forçat évadé fait prendre, de la main droite, à l’adolescent, un mouvement accéléré de rotation uniforme, dans un plan parallèle à l’axe de la colonne, et ramasse, de la main gauche, les enroulements serpentins du cordage, qui gisent à ses pieds. La fronde siffle dans l’espace ; le corps de Mervyn la suit partout, toujours éloigné du centre par la force centrifuge, toujours gardant sa position mobile et équidistante, dans une circonférence aérienne, indépendante de la matière. Le sauvage civilisé lâche peu à peu, jusqu’à l’autre bout, qu’il retient avec un métacarpe ferme, ce qui ressemble à tort à une barre d’acier. Il se met à courir autour de la balustrade, en se tenant à la rampe par une main. Cette manœuvre a pour effet de changer le plan primitif de la révolution du câble, et d’augmenter sa force de tension, déjà si considérable. Dorénavant, il tourne majestueusement dans un plan horizontal, après avoir successivement passé, par une marche insensible, à travers plusieurs plans obliques. L’angle droit formé par la colonne et le fil végétal a ses côtés égaux ! Le bras du renégat et l’instrument meurtrier sont confondus dans l’unité linéaire, comme les éléments atomistiques d’un rayon de lumière pénétrant dans la chambre noire. Les théorèmes de la mécanique me permettent de parler ainsi ; hélas ! on sait qu’une force, ajoutée à une autre force, engendre une résultante composée des deux forces primitives ! Qui oserait prétendre que le cordage linéaire ne se serait déjà rompu, sans la vigueur de l’athlète, sans la bonne qualité du chanvre ? Le corsaire aux cheveux d’or, brusquement et en même temps, arrête sa vitesse acquise, ouvre la main et lâche le câble. Le contre-coup de cette opération, si contraire aux précédentes, fait craquer la balustrade dans ses joints. Mervyn, suivi de la corde, ressemble à une comète traînant après elle sa queue flamboyante. L’anneau de fer du nœud coulant, miroitant aux rayons du soleil, engage à compléter soi-même l’illusion. Dans le parcours de sa parabole, le condamné à mort fend l’atmosphère jusqu’à la rive gauche, la dépasse en vertu de la force d’impulsion que je suppose infinie, et son corps va frapper le dôme du Panthéon, tandis que la corde étreint, en partie, de ses replis, la paroi supérieure de l’immense coupole. C’est sur sa superficie sphérique et convexe, qui ne ressemble à une orange que pour la forme, qu’on voit, à toute heure du jour, un squelette desséché, resté suspendu. Quand le vent le balance, l’on raconte que les étudiants du quartier Latin, dans la crainte d’un pareil sort, font une courte prière : ce sont des bruits insignifiants auxquels on n’est point tenu de croire, et propres seulement à faire peur aux petits enfants. Il tient entre ses mains crispées, comme un grand ruban de vieilles fleurs jaunes. Il faut tenir compte de la distance, et nul ne peut affirmer, malgré l’attestation de sa bonne vue, que ce soient là, réellement, ces immortelles dont je vous ai parlé, et qu’une lutte inégale, engagée près du nouvel Opéra, vit détacher d’un piédestal grandiose. Il n’en est pas moins vrai que les draperies en forme de croissant de lune n’y reçoivent plus l’expression de leur symétrie définitive dans le nombre quaternaire : allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.
Isidore Ducasse – Comte de Lautréamont
les Chants de Maldoror / 1868
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