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Des vérités désagréables / Marcel Ophuls et Eyal Sivan

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C’est un film en devenir, signé Marcel Ophuls et Eyal Sivan. Un film décidé dans l’urgence cet été, lors de l’attaque israélienne sur Gaza, déjà en partie tourné, mais qui a besoin de soutien pour être achevé et, espèrent les réalisateurs, être fin « prêt pour le Festival de Cannes 2015 ». 50 000 euros sont nécessaires. Suivant le principe du financement participatif, l’équipe du film a donc lancé une campagne de dons sur KissKissBankBank avec le soutien de Mediapart. Tous les renseignements (l’intention du film, sa génèse, la biographie des réalisateurs, à quoi servira la collecte, etc.) sont ici : http://www.kisskissbankbank.com/des-verites-desagreables

Voir aussi sur le Silence qui parle :

Eyal Sivan / État commun, conversation potentielle

Eyal Sivan / Sur le boycott culturel d’Israël

Tentative d’épuisement d’un lieu parisien / Georges Perec

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie , un hôtel des finances , un commissariat de police , trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau , Gittard , Oppenord , Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur , une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d’autobus , un tailleur, un hôtel , une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon) , un kiosque à journaux, un marchand d’objets de piété , un parking, un institut de beauté, et bien d’autres choses encore.

Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages .
La date : 18 octobre 1974
L’heure   10 h. 30
Le lieu   Tabac Saint-Sulpice
Le temps : Froid sec.  Ciel gris.  Quelques éclaircies.

Esquisse d’un inventaire de quelques-unes des choses strictement visibles :
— Des lettres de l’alphabet, des mots « KLM » (sur la pochette d’un promeneur), un « P » majuscule qui signifie « parking » « Hôtel Récamier », « St-Raphaël », « l’épargne à la dérive », « Taxis tête de station », « Rue du Vieux-Colombier », «Brasserie-bar La Fontaine Saint-Sulpice », « PELF », «Parc Saint Sulpice ».
— Des symboles conventionnels : des flèches , sous le « P » des parkings, l’une légèrement pointée vers le sol, l’autre orientée en direction de la rue Bonaparte (côté Luxembourg ), au moins quatre panneaux de sens interdit (un cinquième en reflet dans une des glaces du café).
— Des chiffres : 86 (au sommet d’un autobus de la ligne no 86, surmontant l’indication du lieu où il se rend : Saint-Germain-desPrés ) , 1 (plaque du no 1 de la rue du Vieux-Colombier ), 6 (sur la place indiquant que nous nous trouvons dans le 6e arrondissement de Paris).
— Des slogans fugitifs : « De l’autobus , je regarde Paris »
— De la terre : du gravier tassé et du sable.
— De la pierre : la bordure des trottoirs, une fontaine , une église , des maisons…
— De l’asphalte
— Des arbres ( feuilles, souvent jaunissants )
— Un morceau assez grand de ciel (peut-être 1/6e de mon champ visuel)
— Une nuée de pigeons qui s’abat soudain sur le terre-plein central, entre l’église et la fontaine
— Des véhicules (leur inventaire reste à faire)
— Des êtres humains
Une espèce de basset
— Un pain (baguette)
— Une salade (frisée ?) débordant partiellement d’un cabas
Trajectoires:
Le 96 va à la gare Montparnasse
Le 84 va à la porte de Champerret
Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de l’O.R.T.F.
Le 86 va à Saint-Germain-desPrés
Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert
Aucune eau ne jaillit de la fontaine. Des pigeons se sont posés sur le rebord d’une de ses vasques.
Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs doubles avec un dosseret unique.  Je peux, de ma place, en compter jusqu’à six. Quatre sont vides. Trois clochards aux gestes classiques (boire du rouge à la bouteille) sur le sixième.
Le 63 va à la Porte de la Muette
Le 86 va à Saint-Germain-des-Prés
Nettoyer c’est bien ne pas salir c’est mieux
Un car allemand
Une fourgonnette Brinks
Le 87 va au Champ-de-Mars
Le 84 va à la porte de Champerret
Couleurs :
rouge (Fiat, robe, St-Raphaël, sens uniques)
sac bleu
chaussures vertes
imperméable vert
taxi bleu
deux-chevaux bleue
Le 70 va à la Place du Dr Hayem, Maison de l’O.R.T.F.
méhari verte
Le 86 va à Saint-Germain-desPrés : Yoghourts et desserts
Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert
La plupart des gens ont au moins une main occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au bout de laquelle il y a un chien , la main d’un enfant.
Un camion livre de la bière en tonneaux de métal (Kanterbraü , la bière de Maître Kanter)
Le 86 va à Saint-Germain-desPrés
Le 63 va à la Porte de la Muette

Un car « Cityrama » à deux étages

Un camion bleu de marque mercédès

Un camion brun Printemps Brummell

Le 84 va à la porte de Champerret

Le 87 va au Champ-de-Mars

Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de l’O.R.T.F.

Le 96 va à la Gare Montparnasse

Darty Réal

Le 63 va à la Porte de la Muette

Casimir maître traiteur.  Transports Charpentier.

Berth France S.A.R.L.

Le Goff tirage à bière

Le 96 va à la Gare Montparnasse

Auto-école

venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg )
Walon déménagements
Fernand Carrascossa déménagements
Pommes de terre en gros
D’un car de touristes une Japonaise semble me photographier.
Un vieil homme avec sa demi-baguette, une dame avec un paquet de gâteaux en forme de petite pyramide
Le 86 va à Saint-Mandé (il ne tourne pas dans la rue Bonaparte , mais il prend la rue du Vieux-Colombier )
Le 63 va à la Porte de la Muette
Le 87 va au Champ-de-Mars
Le 70 va Place du Dr Hayem , Maison de l’O.R.T.F.
Venant de la rue du Vieux-Colombier, un 84 tourne dans la rue Bonaparte (en direction du Luxembourg)
Un car, vide.
D’autres Japonais dans un autre car
Le 86 va à Saint-Germain-desPrés
Braun reproductions d’art
Accalmie (lassitude ?)
Pause.
Georges Perec
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien /1974-75
La suite et l’intégrale ICI

Renault-TN6-1932-Autobus-RATP-3006

Real Star / Marco Candore

2072
« La nuit dernière, vers 22 heures, la caserne des pompiers du centre-ville a été ravagée par un violent incendie d’origine criminelle. Surpris dans leur sommeil, aucun des 934 soldats du feu n’a eu la vie sauve : tous ont péri carbonisés rapidement, en moins de cinq minutes, mais dans d’atroces souffrances. Rapidement sur les lieux, le voisinage, en pyjama, muni de seaux d’eau, s’est inutilement agité pour maîtriser les flammes avant d’abandonner la tâche en haussant les épaules. L’attentat a immédiatement été revendiqué par téléphone auprès de notre salle de rédaction, qui partait déjà se coucher tranquillement, par le Mouvement France Fasciste et Pourtant Cool. Nous avons joint aussitôt son président, Boris Hightek, qui a confirmé la chose devant nos caméras, exprimant avec beaucoup de méchanceté envers les familles et les proches des victimes les raisons de cet acte politique patriote. Afin, sans doute, de ne pas être en reste, le chef de l’État et son parti Les Fils de la Vierge et du Chef, ont immédiatement appelé à une manifestation anti-pompière : « Que la Force de l’Ordre soit masse-populaire et cruelle et avec nous » a martelé Brice « Captain » Martel, Ministre des Intérieurs, amant officiel du Président et de son épouse Brûlante-Diva. En pleine nuit et moins d’une heure après le sinistre, pas moins de quatre millions de fonctionnaires, tous réquisitionnés, défilaient joyeusement en famille, brandissant pancartes et banderoles très hostiles envers les victimes, et massacrant avec méthode tous ceux qui, à tort ou à raison, pouvaient sembler éprouver de la compassion envers les allumés aux allumettes. Les partis de gauche, tout en dénonçant ce qu’ils estiment être une « opération politicienne » ont néanmoins solennellement appelé à l’Union nationale au-delà des clivages, face à « la terrible épreuve qui a bouleversé tous les Français », et appelé, pour ne pas paraître à la traîne de ce formidable mouvement bon-enfant masse-populaire, à dénoncer, je cite, « jusque dans les chiottes, publiques-privées réunies », les sympathisants de la caserne. Environ 100 000 morts ne sont donc pas à déplorer du côté des ratonnés, tandis qu’un jeune enseignant a été légèrement blessé au genou au cours de la manifestation et aussitôt soigné et décoré par le Président de la République en personne, présent sur les lieux du drame, où a été immédiatement apposée une plaque de marbre gravée de la terrible mention : N’oublions jamais – Ici a saigné injustement et un petit peu un genou de Hussard. »

(…)

Quelques rues désertes plus loin, Dick aperçoit un regroupement qui lui barre le chemin. C’est une des nombreuses Chorales Humanitaires des partisans de Boris Hightek, une douzaine de jeunes filles et gars, habillés aux joyeuses couleurs du MFFPC, le sourire béat, la moyenne d’âge aussi basse que leur plafond, chantant haut et fort Claretta For Ever et quêtant pour l’établissement d’une nouvelle colonie martienne Fasciste-Cool. Voyant arriver Dick, l’un des jeunes gens le hèle : Camarade ! Ce qui fige doublement le détective : et l’interpellation, et le terme.
Viens chanter ta joie et partager ton amour avec nous ! dit une fille de l’âge de Lauren ou Eva, mais c’est bien tout ce qui peut les rapprocher – et encore.
Je chante faux ! répond le Pussy dans un sourire crispé.
Pas grave ! Nous aussi ! enchaîne un autre en riant. Et tout le monde s’esclaffe, c’est la fête. Dick ricane avec eux tandis que le groupe se resserre autour de lui, l’empêchant de passer.
Tout sourire, tous se mettent à scander Une chanson ! Une chanson !
Alors ça lui sort tout seul.
Il se met à siffler 24 000 Baci.
Et réalise l’erreur fatale. Mais c’est trop tard, et Dick se dit que son nom va bientôt délicatement orner la liste déjà longue des nombreuses victimes des lynchages humanistes.
Plus personne ne rit, tous le regardent, entre perplexité et tristesse, avec cependant une lueur qui monte dans les yeux exorbités : celle de la rage. Celle de la haine.
C’était la fête mais plus maintenant, maintenant ça va être sa fête. À lui.
Après un silence aussi glacé que la banquise ou ce qu’il en reste, une fille hurle Tu n’es pas biodémocrate ! et une autre Ce type n’est pas hygiénique ! un garçon surenchérit Il pourrait être notre père ! Le chœur ponctue par un Ooooohhh navré et désapprobateur. Pédophile ! vocifère une autre fille et elle enchaîne dans un cri, comme le signal sinistre de l’hallali : J’ai mal à ma France ! Et tous scandent Elle a mal dans sa France ! aussitôt enchaîné par le vrai signal :
C’est un rouge !
C’est à ce moment qu’il se passe la chose la plus extraordinaire qui soit. Le groupe qui entoure le détective est à son tour cerné par une vingtaine de femmes surgies de nulle part. Elles sont en combinaisons noires très fines et par endroits presque transparentes, moulantes à en crever, silhouettes évoquant l’Irma Vep des épisodes muets de Louis Feuillade, le visage dissimulé par un loup agrandissant des yeux joliment maquillés et déjà très en amandes semble-t-il.
En moins de temps que rien du tout elles ont commencé à chanter et danser I’m singing in The Rain, très pro, comédie musicale de baston à la West Side Story, très classe, précises, impeccables, ponctuant chaque phrase de coups de poings et de pieds bien placés à l’intention des scouts de l’espace. La déroute de la Chorale est immédiate et l’instant d’après qui est déjà le présent tout ce beau monde a disparu. Évaporées les Irma Vep, dissous les fascistes cool.
Le Pussy a l’impression d’avoir rêvé.
Marco Candore
Real Star / 2013
Publié en décembre 2013 chez KMA éditions
À voir également sur Mécanoscope
Trailer audio :

Commander Real Star ICI

1

Quand ça refroidit et surchauffe tout à la fois autour de Dick Pussy, ça énerve le détective. Surtout quand son pote et associé Didi-Eddy passe à la poële, haché menu au laser en pleine nuit pour une combine certes bien payée mais pas très nette.
Alors ça tombe et lui tombe dessus de partout : les flics, les pompiers, les factures, les stars de cinoche, les Vénusiens, les vigiles, les fascistes, les Chinois, les androïdes, les sociétés secrètes, les cauchemars. Et les femmes. Pas besoin de faire le Privé à Babylone pour avoir une vie intense, rêvée ou pas : ici c’est Aubervilliers, Shangaï-Mon-Amour à la Nouvelle-Défense et autres nouvelles défonces servies accompagnées de café atomique, de dinde aux marrons, de poulpes marinés ou en friture, c’est selon.

« Un excellent produit. »
Catalogue des Addictions Reconnues d’Utilité Publique, C. A. R. U. P.

« C’est terrifiant, de quel cerveau embrumé a donc pu surgir cet écrit de démoralisation publique ? Je souhaite vivement que le texte soit saisi dès sa publication et que les éditeurs qui l’auront publié soient conduits en prison. J’userai d’ailleurs de mon influence en ce sens. »
A. B.
Commissaire aux bonnes mœurs en Seine-St-Denis, philosophe à seize heures.

« Ce type est épatatant. »
A. A.
Étoile qui monte et qui danse, aussi, à seize heures elle aussi.

« Je soutiens entièrement la position dA. B. sur lœuvre de M. C., et jécris de ce pas au ministère de lIntérieur à propos des éditions KMA. »
Kirsten Vogler, philosophe à minuit dans le siècle.

« Enfin un roman noir à l’eau de rose. »
le Silence qui parle, enfin.

« Un grand auteur est natif. »
M. C.

« Une merde. Mais on publie, ça va cartonner. »
K. M. A. éditions
Real Star / Marco Candore dans Mécanoscope 4

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