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Habiter. Quelques notes / Josep Rafanell y Orra / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

Sentir
Dans la Spirale, le récit qui clôt la singulière suite d’histoires de Cosmicomics (1), Italo Calvino nous fait participer au voyage statique d’un mollusque à travers 700 millions d’années. Être informe accroché à son rocher, encore sans coquille, on assiste à la transformation du futur gastéropode faisant advenir la merveilleuse spirale de son enveloppe calcaire colorée. Son point de vue de mollusque se construit à partir du magma de sensations produit par le milieu marin, le va-et-vient des vagues sur cet organisme encore si peu organisé (se limitant à un anus et une bouche, absorbant et expulsant dans un rythme nonchalant le liquide qui transporte des micro- organismes) : « Je n’avais pas de forme, c’est-à-dire que je ne savais pas que j’en avais, ou, si vous voulez, je ne savais pas qu’on pût en avoir une. Je grandissais en somme par tous les côtés, au hasard ».
Donc un moi qui advient par sympathie sensitive avec un milieu. Un moi qui est pure individuation. Et c’est l’aspect comique de ce point de vue cosmique que doit traduire dans le langage un autre être individué qui s’appelle Calvino, les pensées et les rêveries possibles d’un être sans pensée, car sans cerveau pour organiser la pensée à l’âge des premières sensations d’un mollusque « grandissant de tous les côtés ».
Le mollusque qui nous informe de ses émois, se nomme lui-même célibataire ; on pourrait dire qu’il est un bel exemple d’autopoïèsis. Mais l’histoire prend un tour palpitant au moment où d’étranges communications débutent avec un autre existant semblablement asexué qui vont produire un processus de sexuation générique des êtres mollusques (la reconnaissance d’un mollusque autre et la relation entre mollusques semblablement singuliers et coalescents avec leur milieu). Comment s’opère ce processus de co-individuation ? Toujours à travers la transmission de vibrations par l’élément marin, puis l’émission de substances discriminables, puis la surprenante sécrétion calcaire formant la coquille qui enferme le corps du mollusque pour attirer l’attention. Et enfin, le saut vers une coquille de mollusque qui, au bout du conte cosmologique, fait advenir l’œil chez d’autres êtres susceptibles de regarder le merveilleux exosquelette. Car, comme le dit le mollusque lui-même : « la coquille ainsi était en mesure de produire des images visuelles de coquilles, qui sont des choses très semblables – pour autant qu’on le sache – à la coquille elle-même, sauf que tandis que la coquille est ici, elles, se forment par ailleurs, et par exemple sur une rétine ».
Et que faire de la capacité à « émettre ou à refléter des vibrations lumineuses dans un ordre distinct et reconnaissable » ? Captiver un autre être contraint, ou aspirant (qui pourrait le dire ?), à développer un organe accueillant la beauté de la forme et des couleurs irisées de la coquille : l’œil et un système compliqué qui aboutit à un encéphale chez d’autres êtres de nature.
Le récit nous transporte finalement sur une plage à la fin des années 1960, avec des baigneurs et des baigneuses se regardant, joyeux, des seiches aux yeux globuleux, des crevettes avec leurs yeux saillants et pédonculés, des goélands aux yeux inexpressifs, un capitaine au long cours fixant de son regard peut-être mélancolique l’horizon et celui du vendeur de glaces sur sa motocyclette scrutant de possibles clients sur la plage : « Tous ces yeux étaient les miens. C’est moi qui les avais rendus possibles : j’avais eu le rôle actif [...]. Et au fond de chacun de ces yeux j’habitais, ou, si vous voulez, un autre moi-même y logeait, une de mes images, et elle se rencontrait avec son image à elle (la coquille), la plus fidèle de ses images à elle, dans l’outre-monde qui s’ouvre en traversant la sphère semi-liquide des iris, le noir des pupilles, le palais des glaces des rétines, dans notre véritable élément qui s’étend sans rives ni frontières ».

Accordages
On peut trouver une belle isomorphie avec cette manière de « grandir de tous les côtés » dans un autre récit, celui de D. Stern dans le Journal d’un bébé (2). On en retiendra principalement que pour saisir l’émergence des expériences premières il procède par une approche éthologique. Saisir ce qu’il appelle le sentiment de soi en devenir, en tant que sentiment de coappartenance relationnelle entre l’enfant, d’autres êtres et des choses, suppose « apprendre de l’enfant le sens que revêt son expérience » (3), en faisant partie d’une situation commune. Ce récit est une tentative de construction du point de vue d’un nourrisson, par empathie sensitive avec son milieu, à partir de l’observation des expériences de co-individuation entre l’adulte et l’enfant. L’observation elle-même est processus. Elle ne peut échapper en tant que telle aux accordages multiples et amodaux qui font advenir la relation entre l’enfant et l’observateur, de la même manière qu’elle advient entre celui-là et ses parents. Il y a là une mise en tension entre un artefact théorique et ce qui doit être observé. Car s’il s’agit avant tout d’apprendre à regarder, à percevoir et à sentir, c’est qu’être affecté par la situation singulière de l’observation est la seule manière de comprendre – et ce « comprendre » ne peut avoir lieu sans « faire comprendre que l’on comprend ». Il ne s’agit pas seulement d’une apologie de l’empathie mais d’une prolongation du renouveau épistémologique qui veut que l’individuation du nourrisson (et la possibilité de la rendre intelligible à d’autres que lui) est conditionnée par l’engagement dans une situation qui devient commune, entre l’enfant, l’adulte et l’observateur (ou le psychothérapeute). Bien entendu, on est loin d’une « re-présentation » de l’enfant comme proto-sujet surgissant du magma de l’indifférencié (fusion, « toute puissance narcissique », intolérance à la frustration, clivage, morcèlement, fantasmes primordiaux, psychose originaire…) et advenant par la grâce d’une différentiation que seul l’enfant plus tard doué de parole nous permet de rendre hypothétique (4) : « Les enfants (infantes) ne peuvent savoir ce qu’ils ne savent pas, ni qu’ils ne savent pas. [...]. Si on ne réifie pas l’indifférenciation, en tant qu’attribut de l’expérience subjective de l’enfant, la situation apparaît toute différente (pour l’observateur). Bien des expériences subjectives existent, avec ce qui peut, pour l’enfant, être une clarté et une vivacité très précises. Le manque de relation entre ces expériences n’est pas remarqué » (5).
Subjectivation donc plutôt que Sujet. Comme le dit David Lapoujade à propos de l’événement, sitôt qu’on se donne un sujet « fondateur et constituant », il faut en sortir, si on veut saisir l’avènement de l’expérience non séparée de la réalité. C’est de la prison du sujet Un et de sa division instituante dont il faut sortir. Celle qui déclare la préexistence de l’unité contenant virtuellement sa division (entre le sujet et l’objet, ou encore au sein du sujet clivé dans son rapport à lui-même). On pourra parler alors plutôt d’unités de consistance là où les parties s’entretiennent entre elles par adhérence : « On dira par exemple que la lumière tient par les yeux et par la photo- synthèse des végétaux ; inversement les végétaux tiennent par la lumière. Il y a donc unité dans ce sens, mais c’est tout. Toute transcendance est ainsi récusée puisque les parties ne sont plus unifiées par une rationalité supérieure – point de vue tout extérieur ; elles s’entretiennent ensemble. Chaque chose que l’on essayera de prélever viendra avec son halo de connexions, sa région » (6).
Josep Rafanell y Orra
Habiter. Quelques notes / 2013
Extrait du texte publié dans Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)
Sur le Silence qui parle : Soigne qui peut / Valérie Marange
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Iconographie :
Extrait d’une mise en image de La Spirale d’Italo Calvino / Hervé Bernard

Habiter. Quelques notes / Josep Rafanell y Orra / Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères spirale04a_page_06
1 I. Calvino, Cosmicomics, Seuil, 1968, p. 139-153.
2 D. Stern, le Journal d’un bébé, Odile Jacob, 2004.
3 L. Chertok, I. Stengers, le Cœur et la Raison. L’hypnose en question, de Lavoisier à Lacan, Payot, 1989, p. 149.
4 Stern n’évoque plus la notion de stades de développement mais celle de domaines multiples et imbriqués par coalescence.
5 D. Stern, le Monde interpersonnel du nourrisson, cité par L. Chertok et I. Stengers, op. cit., p. 151.
6 D. Lapoujade, William James, Empirisme et pragmatisme, Les empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2007, p. 36-37 et p. 87.

Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de careremedy qui m’occupe précisément ici. » R.D. Winnicott / 1970

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique.
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.

Oubli
Curieusement, la question du soin peine à trouver en France une intégration digne de son enjeu au-delà des bons sentiments, malgré le succès de l’injonction quelque peu ambiguë à « prendre soin de soi ». Comme en réponse à ce surmoi sanitaire, des défenseurs ardents de la psychanalyse se dissocient de tout projet de soin (1). Tandis que la « psychothérapie » semble prendre une place assez proche de la « physiothérapie » dans la hiérarchie péri-médicale incluant également les « aidants » « naturels », « informels » ou professionnalisés comme « accompagnateurs » ou « auxiliaires de vie ». À ma grande surprise, une enquête de proximité fait apparaître que soulever la question du « soin/care » en milieu intellectuel, c’est sou- lever principalement des représentations de genre infirmier (« les pansements », etc.), domestique (les auxiliaires de vie, les femmes au foyer), voire prostitutionnels (les services sexuels étant réclamés au titre du care par certains groupes de handicapés). La question passe au fond pour triviale et le fait que plusieurs philosophes aient successivement soulevé la question du soin/souci et de son « oubli » semble vouée à retomber périodiquement dans l’oubli, ou ne pouvoir en être tirée qu’au prix d’une certaine désincarnation de son intention. Ainsi, récemment Bernard Stiegler, dont le propos sur le soin et les techniques de soi est très vif, se dissocie cependant vigoureusement des implications corporelles qu’y avait incluses Michel Foucault, clivant une « psychopolitique » de la « biopolitique » (2). Quand bien même, en invoquant Winnicott, il ne peut totalement éviter l’enjeu vital : le care est ce qui porte à l’existence le petit d’homme, il est aussi ce qui lui permet de survivre biologiquement à sa prématurité.
Tenir le soin pour trivial, c’est le considérer comme allant de soi, évidence que la psychose ou la précarité mettent en crise : le prendre soin est justement ce qui « ne va pas de soi », comme n’a cessé de le marteler Oury, tout comme l’existence n’a rien de « naturel ». Faute d’être soutenue par un désir suffisant, la fonction vitale même est menacée, comme l’écrivait Nietzsche à sa façon brutale : « toute vie qui peut être niée mérite aussi de l’être ». S’il doit y avoir, comme le rappelle ici J.-P. Martin, institutionnalisation du soin, c’est parce que le soin est d’emblée un acte ou un ensemble de gestes instituants, gestes d’accueil d’une vie dont le défaut n’est pas sans incidence morbide. En récuser la portée implique de situer sa propre pensée hors du champ du vivant concerné par cet acte n’allant pas de soi, ce qui pourrait d’ailleurs être le refoulement – ou du moins l’abstraction – d’où procède l’oubli philosophique et politique du soin.
La notion de soin/souci, chez Winnicott, est en réalité totalement transversale au corps et au psychisme, le holding est un geste de soutenir à la fois somatique et psychique, sensoriel et affectif, vital et structurant symboliquement. Il se situe d’emblée dans la relation qui permet l’existence, il ne présuppose pas l’existence individuelle en amont de la fonction primordiale d’être porté. Il suppose que le primaire n’est pas le narcissisme, mais la relation, comme le formalisera ensuite Balint avec l’idée d’« amour primaire » (3). Le care, donc, est à la fois le plus intime, pris dans des liens d’amour vitaux, et le plus politique, son exigence fonde clairement pour Winnicott l’étayage institutionnel. Qui relève aussi du vital, du « je veux que tu sois » émis par le collectif sans lequel la vie humaine n’est pas viable.
Si l’institution n’institue pas les individus, si elle désigne certains corps comme « vie nue » en trop, elle est à son tour frappée de discrédit. C’est ce qui arrive d’ailleurs à l’institution médicale après-guerre, et qui motive la révolution psychiatrique et psychanalytique qui restaure les malades mentaux comme sujets. Mais aussi une épistémologie vitaliste qui refuse que soient déniées au vivant lui- même les qualités habituellement attribuées à la seule existence sociale ou au vécu subjectif, à savoir son « maniérisme originel ». « Vivre, même pour une amibe, c’est à la fois préférer et exclure », dira Canguilhem, le vivant est rayonnement et position de sens, il porte sa propre normativité qui ne saurait donc lui être imposée objectivement (4). Il n’est sans doute pas indifférent que les deux approches, désenfermement de la déraison et refus de l’objectivation du vivant, se cristallisent en France dans le même lieu, dans l’hôpital de Saint Alban en Lozère où se croisent Canguilhem et Tosquelles. Et que les deux soient attaquées par la même conjonction de la logique comptable et d’une idéologie régressant vers l’objectivation la plus réductrice. Oscillant donc entre l’abandon et l’acharnement correctif, au détriment de la position de valeur et de sens inhérente à la vie, à ses agencements internes et externes.
L’incurie néolibérale actuelle, si elle marque un recul de l’institution et de sa fonction d’accueil, signifie souvent un repli sur un cure complètement coupé de cette fonction, autrement dit de l’écologie sociale mais aussi corporelle et sensible du sujet, et de ses capacités de rayonnement, non seulement adaptatives mais « adoptives » d’un environnement. Stiegler en fait partir le diagnostic de l’abandon où sont jetées les jeunes générations des classes populaires, avec l’effacement de la notion de minorité pénale, qui abolit aussi, dit-il, celle de majorité, en charge du « prendre soin de la jeunesse ». Raisonnement assez winnicotien, une jeunesse insuffisamment portée et bordée devient à son tour incapable d’attention et une répression surdimensionnée aggrave le problème.

Images
Je suivrai également Bernard Stiegler dans le constat que ce déficit du soin n’est pas sans rapport avec le régime des images médiatiques et les troubles de l’attention que leur prolifération favorise. Cependant, cette question elle-même croise celle du corps, de différentes manières. La discipline scolaire produisait sans doute une « âme » selon les mots de Foucault ( 5), un surmoi selon les mots de Stiegler. Mais la contention par les écrans est également surmoïque, la télé surveille les enfants, disait Serge Daney (6). Et n’est-ce pas le surmoi qui ordonne : « jouis » ? La prolifération des visuels de communication inhibe d’autres images : ballades sensorielles-existentielles du cinéma, faire signe non verbal du corps en deçà de l’interprétation, accordages des regards, présences proches, lignes d’erres et images haptiques, microphysique des sensations – comme la prolifération des imageries corporelles fait régresser l’attention clinique qui elle-même tendait déjà à disqualifier la proprioception. C’est plutôt une forme de « sous-moi » ou de pré-moi – plus que de surmoi – qui semble faire ici défaut, être le plateau manquant de la négligence ambiante et de la bêtise communicante. Les jeunes qui « tiennent les murs » ne semblent pas tant atteints par un régime de consommation débridée que par celui de la déjection qui concerne aussi bien leur environnement que leur représentation d’eux-mêmes. Leur réduction à l’irreprésentable.
Le mot mérite qu’on s’y arrête même s’il a aujourd’hui un peu moins de succès que dans d’autres périodes, l’idée de l’innommable, indicible, irreprésentable, continue de constituer le fond assez commode du monde de l’esprit, du psychisme en d’autres termes, au risque de la méconnaissance indiquée par l’Éthique spinozienne : on ne sait pas ce que peut le corps. C’est pourquoi le choix du soin est aussi logiquement le choix du corps, ou plutôt d’une nouvelle forme de monisme pouvant dépasser l’idée de « corps » elle-même, dont David Le Breton nous a montré qu’elle est une production culturelle des « civilisés » (7). Si l’on trouve ici plusieurs articles remettant en chantier la notion d’image, cela peut impliquer une certaine réhabilitation de l’imaginaire, de la rêverie fondatrice d’univers de valeurs. Cependant, c’est plutôt dans un autre sens, celui d’une proto-symbolisation, pensée préexistant au langage, médiation entre le mot et la chose, le corps et l’idée du corps, que nous pensons ici. L’image comme représentation de la sensation interne ou externe, étayant souterrainement l’accès au langage. Le jeune Nietzsche l’avait avancé : toute la pensée se développe par métaphores et analogies successives, tout le langage n’est que traduction par degrés successifs d’impressions sensorielles. « L’X articulé de la chose en soi est pris une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé » (8). Le langage humain n’est pas empire dans un empire, il émerge de ce continuum toujours déjà peuplé de signes. Les symboles de la conscience ne sont qu’une transposition appauvrie de la multitude des sensations, et même de l’expressivité du vivant. Ou, comme le dit Deleuze au sujet de Proust, il n’y a pas de Logos, il n’y a que des hiéroglyphes (9). Les bavardages les plus savants ne contiendront jamais autant de vérité que l’impression matérielle, le goût de la madeleine ou le choc du pavé qui arrête mon pas. Les paroles ne renseignent « que d’être interprétées à la manière d’un afflux de sang au visage ». L’odeur de gaz hallucinée par l’analyste redonne accès à la séquence refoulée, elle est le signe, senti par un autre nez, d’images enfouies dans les profondeurs du cortex de l’analysante (10). Le soin ou attention opère ici plus par sensibilisation – awareness – que par prise de conscience au sens souverain. Le signe donnera lieu à une interprétation de ce que l’odeur enveloppe, mais la première traduction se fait à rebours, par remontée du flux représentatif jusqu’à la trouvaille du représentant le plus sensible, remontée qui est aussi celle du temps. En thérapie comme en art « il faut d’abord éprouver l’effet violent du signe, que la pensée soit comme forcée de chercher le sens du signe ». Il faut surtout d’abord sentir et affiner les manières de sentir, pour pouvoir espérer changer la manière de penser (Nietzsche). Et de soigner. Guattari parlait-il d’autre chose quand il appelait à un « paradigme esthétique » dans le domaine du soin ? Cette nouvelle « attention », sensibilisation, awareness, peut être la base sensible d’une nouvelle construction, individuation psychique et collective, sans laquelle aussi bien la psychanalyse que le constructivisme thérapeutique et institutionnel seraient désincarnés.
Valérie Marange
Soigne qui peut / 2013
Extrait de l’édito de Chimères n°78 Soigne qui peut (la vie)
Numéro dirigé par Valérie Marange avec la participation de Carla Bottiglieri / Christophe Boulanger / Anne Brun / Pierre Delion / Olivier Derousseau / Max Dorra / Michelle Ducornet / Marie-Jeanne Gendron / Isabelle Ginot / Virginia Kastrup / Noelle Lasne / Chantal Lheureux-Davidse / Erin Manning / Jean-Pierre Martin / Brian Massumi / Marie Rose Moro / Clara Novaes / Fred Périé / Anne Perraut-Soliveres / Blandine Ponet / Michael Querrien / Josep Rafanell i Orra / Monique Selim / Olivier Taïeb / Annie Vacelet-Vuitton.
Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères couv_78_web
1 Aouillé ,S., Bruno, P., Chaumon, F., Plon, M., Porge, E., Manifeste pour la psychanalyse, La Fabrique, 2010
2 Stiegler, B., Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008 ; Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, De la pharmacologie, Flammarion, 2010.
3 Balint, le Défaut fondamental, Payot.
4 Canguilhem, G., le Normal et le pathologique, PUF, 1966, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 1968, et la Connaissance de la vie, Vrin, 2e éd. 1985.
5 le Livre du philosophe.
6 Daney, S., Ciné journal, Cahiers du cinéma, 1998.
7 Le Breton, D., Anthropologie du corps et modernité, PUF, 2005.
8 Cf. Kofman, S., Nietzsche et la métaphore, Paris ,1972, Galilée, 1983.
9 Deleuze, G., Proust et les signes, Paris, 1964, Quadrige PUF, p. 124.
10 Cf. Damasio, A. R., « Les images du corps », in Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003.

En finir avec le capitalisme thérapeutique, Josep Rafanell i Orra / la Vie manifeste

L’Etat demande de plus en plus aux psys et aux travailleurs sociaux d’être des auxiliaires de l’ordre, un ordre qui se fabrique en lien avec l’économie. Il n’est désormais question que de produire des individus motivés, capables de faire valoir leur singularité, pouvant être évalués : il faut les inciter à valoriser leur « capital » humain. La transformation touche autant ceux qui doivent être évalués que les évaluateurs eux-mêmes. Mais peut-on se contenter de dénoncer ? Il faut d’abord « sentir » le désastre. On suivra ainsi l’auteur dans sa déambulation dans les lieux où il exerce : avec des usagers de cracks, dans des squats, dans une prison, avec les assistantes familiales de l’Aide sociale à l’enfance, avec les chômeurs en grève, avec les Roms expulsés. Au cours de cette déambulation on ne rencontre pas des individus paumés, désinsérés mais des personnes actives qui appartiennent à des collectifs. Ils doivent apprendre à faire face aux menaces permanentes de destruction que les « polices du social » font régner sur eux. Pour l’auteur qui a appris son métier de psychologue avec Tobie Nathan, ce sont ces collectifs qui permettent l’invention d’une « communisation » de l’expérience. Pour lui, il n’y a pas de thérapeutique possible sans de tels lieux, où se rencontrent les mondes des patients et les mondes des thérapeutes. Les thérapeutes ne peuvent pas rester neutres : ils sont amenés s’ils veulent faire leur travail, à s’engager dans une éthique de la relation qui oblige à la rupture politique avec un système qui intègre, neutralise ou subordonne les différences. La thérapeutique passe, au contraire, par la fabrication de tels lieux.

Soin, politique et communauté
Une correspondance de voix à voix.
L’émergence d’une communauté éphémère.
La thérapeutique n’est rien d’autre que relation et le petit secret angoissant du thérapeute c’est qu’il ne sait faire que ce que la relation lui fait faire.
Au fond n’importe qui est thérapeute pour peu que quelque chose de la communauté soit activé.
Pour qu’il se passe quelque chose avec un thérapeute il faut bien qu’il se risque à la communauté, même éphémère.
Comment faire collectif à deux ?
A écouter sur la Vie manifeste
Correspondance avec Josep Rafanell i Orra.mp3 – Durée : 1h35
Avec l’amicale médiation de Patrick Fontana
A propos de En finir avec le capitalisme thérapeutique. Soin, politique et communauté / 2011
En finir avec le capitalisme thérapeutique, Josep Rafanell i Orra / la Vie manifeste dans Flux maxkuiper




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