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Ligne de conduite ou lignes d’erre ? (2) / Sophie Mendelsohn / Chimères n°72, Clinique et politique

l’Arachnéen
Le réseau est le lieu propre à cette politique de la présence. Hérité de la guerre, et plus précisément de la résistance, expérimenté avec les « graines de crapule » et autres « vagabonds efficaces », le réseau est devenu en pratique pour Deligny une carte favorisant les rencontres de hasard et les événements qui en résultent. De ce qu’il décrit, on peut concevoir que ce qui fait événement relève d’une construction d’espace qui viendrait couper la linéarité du temps et de l’histoire – toujours cette idée, qu’il y ait de la place pour quelque chose là où rien n’est attendu, afin de ne pas se laisser aller à penser que rien n’est possible. Cette pratique s’est encore radicalisée avec les enfants autistes, qui échappent de toutes parts, n’ayant d’existence que l’errance. Organiser une errance à plusieurs comme concession à l’existence, telle a été la politique de Deligny dans les Cévennes :
« Nous avons nos habitudes. ‘Nous’ nous installons là, dans ce lieu, ‘nous’ y sommes, ‘nous’ y vivons. Un ou deux enfants aussi fous que des enfants peuvent l’être y sont, eux aussi. Nous y avons nos trajets, nos gestes, nos maniers, nos projets, nos routines : tel est l’établi. Tel est ce ‘nous autres’-là, petit ensemble, tel que nous le percevons, tel qu’il nous apparaît, tel qu’il serait possible d’en faire une carte. Et l’enfant fou qui est là, lui aussi, c’est sa ligne d’existence que je désigne par le terme de ligne d’erre, et ce qui reviendra comme un refrain peut se dire :
- Cette ligne dont il s’agit de rechercher l’écriture, elle est d’erre. Elle nous mène dans cette recherche de cet ‘autre chose’, objet élémentaire de cette quémande manifeste qui émane du moindre geste d’un enfant quel qu’il soit et qui s’exaspère venant de la part d’un enfant inadapté . »

Ce qu’il s’agit de mettre en suspens dans cette pratique collective de l’errance, qui néanmoins fait trace de s’écrire (sous forme de dessins de cartes par exemple), c’est donc la séparation de tous avec tous. C’est la condition que Deligny pose pour qu’une clinique puisse advenir, soit l’émergence d’un point de singularité qui déroute ponctuellement le cours des choses. Le « jeune dur » ressemble fugitivement à un ange délicat, l’enfant autiste devient pendant quelques heures l’eau qui coule entre deux cailloux et qu’il ne peut ni quitter des yeux, ni arrêter de boire – et lui qui semble n’être jamais nulle part, apparaît là faire partie d’un monde qui n’est plus forcément organisé en règnes séparés, végétal, minéral, animal…
Le réseau est un dispositif à ce point central chez Deligny, qu’il lui a trouvé un nom et une image lui permettant d’en singulariser l’usage – on peut entendre, sans doute, le choix de s’appeler « L’Arachnéen » fait par la maison d’édition, qui s’est constituée spécifiquement en vue de publier les œuvres complètes de Deligny, comme un judicieux hommage… L’Arachnéen est en effet le nom delignien du réseau. Au fil de l’œuvre, les caractéristiques de l’arachnéen se dégagent, sans jamais faire pour autant l’objet d’un exposé systématique, qui serait, on l’aura compris, à l’envers du style et des préoccupations de Deligny. Il ne me semble pas inutile, pourtant, d’en préciser les dispositions, tant l’arachnéen permet de cerner ce qu’il en est dans ce travail de la fonction clinique des lignes d’erre.
L’arachnéen est l’antimétaphore : les cartes dessinées avec les enfants autistes présentent un enchevêtrement de traits isolé comme une sorte de geste esthétique n’ayant a priori que peu à voir avec une quelconque fonction signifiante, qui reste délibérément tout à fait énigmatique, voire hypothétique. La carte ne dit ni ne représente rien, elle est un agir.
Le réseau est d’agir : le réseau est une pratique, pas une idéologie, et n’a donc pas de visée de réencastrement social. Le réseau est le lieu multiple de tentatives qui n’ont pas pour vocation de produire des résultats – il se pourrait bien que quelque chose ait lieu, simplement on ne peut pas compter dessus.
Le matérialisme arachnéen : le réseau est là où il est fait, sans qu’il soit pour autant possible de dire ce qu’il est ni où il est exactement – le faire n’implique pas le dire, tandis que le dire fait souvent obstacle au faire. Le matérialisme arachnéen fait donc valoir le repérer plutôt que le pérorer, le trajet plutôt que le projet, et mise à la fois sur le hasard et la persistance :
« Que peut-il en être du vouloir d’un gamin qui s’envoie la tête dans le mur et ce d’une manière réitérée ? Sur le mode du vouloir, les réponses sont faciles : se la casser, se faire mal, etc. Le hasard nous amène à vivre près d’une fontaine. Le gamin ne s’envoie plus la tête dans le mur. C’est donc là ce qu’il voulait ? De l’eau ? […] On voit bien qu’on peut enlever la nécessité du vouloir pour s’en tenir à la coïncidence, la coïncidence étant une position que nous pouvions tenir sans en être assiégés . »
Sans doute faudrait-il alors ici souligner que, loin de la décourager, le hasard sert la persistance. Ce qui implique que la persistance n’est effectivement pas donnée, qu’elle pourrait être mise en déroute par des assauts trop soutenus – or, n’est-ce pas le propre de la volonté que d’être assaillante ?
Rencontrer le réel : Deligny a raconté une anecdote qui permet de mettre en équivalence le réseau et le réel d’une part, et de les placer tous deux sous le signe de la rencontre (un bel exemple de la tuché, au sens où Lacan s’en sert pour matérialiser la différence).
« Il n’était que de voir, évoque Deligny, pendant la dernière guerre, l’attrait des messages personnels diffusés sur les ondes vers les réseaux ; le moins qu’on puisse dire, c’est que ces messages ne l’étaient en rien. Et combien de milliers et de milliers de gens qui n’étaient d’aucun réseau, ont écouté, curieusement charmés, ces chapelets de phrases insensées, sachant bien que, pour certains, c’était là un signal . »
Quel réel est donc là rencontré sous la forme du réseau diffracté sur les ondes radiophoniques? Celui d’un « mode d’être désubjectivé », pour reprendre les termes de Deligny lui-même. Ainsi des voix anonymes saisissent des auditeurs non identifiés et innombrables, qui en deviennent les destinataires hasardeux, tandis que par hasard elles peuvent aussi atteindre ceux-là mêmes à qui elles s’adressent, mais qui resteront non identifiables. Dans les critères que Deligny propose pour approcher un tel mode d’être, on entendra sans doute déjà certains accords de la petite musique rhizomatique : il est proliférant, il est mouvant, il est incertain.
Le rhizome, clinique et politique
Dans « Rhizome« , l’introduction de Mille Plateaux, ce second temps de la recherche clinique et politique de Deleuze et Guattari, il est fait mention du travail de Deligny avec les enfants autistes, et en particulier des cartes. Ils parlent alors, justement, de méthode : « La méthode Deligny : faire la carte des gestes et des mouvements d’un enfant autiste, combiner plusieurs cartes pour le même enfant, pour plusieurs enfants … ».
Pourquoi est-il là question de méthode ? Parce qu’il est question de l’accomplissement d’une tâche politique, qui consiste à déterminer les moyens à mettre en œuvre pour réaliser un vivre-ensemble qui ne se réduise pas au plus petit dénominateur commun (vivre les uns à côté des autres sans que cela affecte en rien les existences des uns et des autres), mais qui vise au contraire le déploiement des singularités (comment provoquer des points d’affectation mutuelle, et ensuite qu’en faire ?). Il s’agit pour Deleuze et Guattari de jouer la carte contre le calque (le mimétisme étant toujours favorable aux puissances dominantes, qu’elles soient symboliques ou politiques), l’espace multidirectionnel contre le temps mémoriel, et puis encore de défaire ces jeux d’opposition binaire… Si la visée est politique, la méthode, elle, est clinique – c’est en tout cas un des sens, me semble-t-il, de la référence à Deligny, présente entre les lignes dans toute cette introduction. Deleuze et Guattari reprennent en effet ici les choses là où Deligny les a laissées : Deligny n’est pas le théoricien de sa propre pratique. Il la décrit dans un style unique, à la fois poétique, polémique et critique, il en pressent les enjeux politiques larges, mais il n’en tire aucun concept. Ce qu’il sait faire, lui, c’est expérimenter et décrire ses expériences. « Rhizome » doit beaucoup – et beaucoup plus qu’il n’en est dit explicitement – aux expériences de Deligny. A se pencher de près sur la question, il ne semble pas excessif de penser que le concept de rhizome tient, sinon son existence, du moins son importance dans Mille Plateaux, des lignes d’erre cartographiées dans les Cévennes.
Qu’est-ce qu’un rhizome ? Il existe une définition botanique du rhizome, qui est la tige souterraine, généralement horizontale, de certaines plantes vivaces. Il diffère d’une racine par sa structure interne, qui produit des tiges aériennes et des racines adventives. Le rhizome peut dans certains cas se ramifier considérablement et permettre ainsi la multiplication végétative de la plante, qui peut devenir proliférante ; c’est le cas du chiendent ou des bambous. Deleuze et Guattari s’en servent pour cerner des modalités d’existence qui ne seraient pas régies par le modèle de l’arbre ou de la racine (arborescences externes ou internes, hiérarchies et dominations) fixant un ordre prédéterminé. Ils font donc du « rhizome » un support pour penser les principes de connexion et d’hétérogénéité, de multiplicité, de rupture asignifiante, de cartographie et de décalcomanie (« un rhizome n’est justiciable d’aucun modèle structural ou génératif »).
Sans entrer ici dans toutes les implications de la conception deleuzo-guattarienne du « rhizome », il s’agit néanmoins de préciser en quoi ce concept donne son nom à une méthode qui soutient la clinique. Quel est en effet l’enjeu clinique ? Produire de l’inconscient. Contrairement à la psychanalyse, qui postule l’existence de l’inconscient et en explore les ressorts, pour Deleuze et Guattari comme pour Deligny, rien n’est donné a priori : l’enjeu clinique consiste à déjouer les effets de répétition en produisant de la différence. Si l’on rapporte cette perspective à la tentative de Deligny avec les enfants autistes, il apparaît que le tracé des cartes a cette fonction : plutôt que de ne voir ces trajets erratiques que comme un symptôme de leur incapacité à s’orienter ou de leur défaut à s’y retrouver avec la signification symbolique qui voudrait qu’un trajet se définisse d’aller d’un point à un autre et pour faire quelque chose, la carte fait exister à cet endroit la possibilité d’une production. Le dessin se présente comme une proposition faite aux autres : voilà une promenade, une quête, une danse, un tourbillon… Le tracé devient trace d’un moment auquel peuvent se greffer divers prolongements : inventer une histoire, y voir des formes animales ou végétales… La perspective delignienne entre directement en résonnance avec l’intérêt de Deleuze et Guattari pour l’idée d’un désir errant, sans attache avec des formes déjà instituées de légitimation. Suivre les méandres du rhizome, ce serait ainsi rendre au désir son errance, celle-là même qui lui permet de rester vivant. Pourtant, s’en tenir à une telle présentation des choses produirait inévitablement un risque d’enchantement, car on n’en a jamais fini avec les reterritorialisations du désir : si l’on peut favoriser la production de moments d’ouverture, le battement propre de l’inconscient, que Freud pensait en fonction de la pulsion, ne permet pas de maintenir l’ouvert. La carte, de ce fait, ne peut pas être une solution, mais elle peut être une méthode.
Au centre de sa méthode, Deligny situe la présence : « comme une aragne blanche, dans ce coutumier resurgit le CHEVETRE des trajets nôtres, à quelque pas de la pierre sertie de ce blanc dont nous marquons ce qui fait effet de REPERE • le trajet a repris, ligne d’erre embardée sur quelque trajet d’antan que le transcrit révèle • la présence proche en chair et en os prédomine à nouveau, se fait aimant pour ce qu’il y aurait de fer vivant dans la moelle de ce gamin là […] • reste à savoir si, profitant de cette joie manifeste, ce lui-là, proche, en a profité pour y aller, faire là-bas un bon tas de bois, ou si… • « .
L’arachnéen et le rhizome adviennent par et dans la construction d’une communauté, dont les limites sont variables, mais qui soutient l’invention ou la réinvention perpétuelle d’une possibilité d’être-ensemble. Dans un entretien récent, Edouard Glissant donnait un aperçu de cet enjeu du rhizome en évoquant la façon dont ce concept avait traversé son propre territoire : « le rhizome […] était fait de racines qui s’entre-aidaient et qui se relayaient. Il y avait aussi le cas des épiphytes qui me concernait beaucoup parce que tous les arbres et toutes les forêts de la Caraïbe sont recouverts de ces épiphytes. Nous appelons ça des lianes, et qui ne tuent pas l’arbre mais qui le renforcent. Par conséquent, cette notion de rhizome, du point de vue identitaire, était précieuse, d’autant plus que, quand on disait l’errance de l’identité, les gens pensaient l’absence de l’identité. Il était important de faire savoir que l’errance de l’identité n’est pas une absence de l’identité. Le rhizome n’est pas une absence de racines, c’est une racine d’un genre particulier. Une racine entre-aidante . »
Au croisement de la « présence » et de l’arachnéen ou du rhizome, on a peut-être une chance de rencontrer ce « mode d’être désubjectivé », qui, momentanément, produirait de la différence en lieu et place de l’identique, rendant ainsi possible ce que Deleuze et Guattari nomment des « opérations transformationnelles », des maniements de la matière subjective – et il se pourrait même que « la psychanalyse serve, oh malgré elle, de point d’appui « 
Sophie Mendelsohn
Ligne de conduite ou lignes d’erre ? / 2010
Publié dans Chimères n°72, Clinique et politique
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11 F. Deligny, Lignes d’erre (mai 1972), in Œuvres, op. cit., p. 779.
12 F. Deligny, l’Arachnéen et autres textes, Paris, L’Arachnéen, 2008, p. 48.
13 Ibid., p. 59.
14 G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980.
15 G. Deleuze et F. Guattari, op. cit., p. 19.
16 F. Deligny est un habitué des néologismes : l’araignée devient « l’aragne », une figure de trajets multiples ; l’enchevêtrement de l’être se dit en un mot contracté, le « chevêtre ».
17 F. Deligny, Voix et voir, in Cahiers de l’immuable, n° 1 ; dans Œuvres, op. cit., p. 826-827.
18 « Rhizome et créolisation, une poétique. Rencontre avec Edouard Glissant », l’Unebévue, n° 26. http://www.unebevue.org/unebeweb/unebeweb26/rencontre-avec-edouard-glissant
19 G. Deleuze et F. Guattari, op. cit., p. 23.
20 Ibid.

Tous addicts et toujours pas heureux ? (2) / Mario Blaise et Elizabeth Rossé / Chimères n°71, Dedans-Dehors 2

Au sein de l’équipe de Marmottan, les débats internes autour de la substitution ont été tout aussi violents. Là où certains refusaient d’accepter le rôle de « dealer en blouse blanche », certains ont su voir, en privilégiant la clinique à la théorie, comment trouver une manière d’intégrer les traitements de substitution dans la palette d’outils du centre en conservant l’intentionnalité de soin dans un cadre anonyme, gratuit et volontaire. Ils ont très bien perçu comment ce changement permettait également de sortir du diktat de l’abstinence, qui comme seul horizon envisageable auparavant pouvait aussi devenir totalitaire.
La médicalisation a non seulement eu des effets bénéfiques attendus au niveau santé publique, mais n’a pas eu trop d’effets délétères au niveau d’une déresponsabilisation des toxicomanes. Étiquetés comme malades, ils auraient pu se dissimuler derrière leur maladie et en profiter pour continuer tranquillement à se défoncer. C’est plutôt le contraire qui semble étrangement se passer. Après une phase critique parfois longue de renoncement de la toxicomanie et d’apprentissage du maniement des traitements, les clients parviennent à se saisir de ce support de relation et à engager une dynamique de changement. Il faut bien sûr pour cela de la part des soignants un accompagnement nécessitant une vigilance constante du maintien de l’intentionnalité de soins et du volontariat. L’écueil pour certains, souvent dans des situations compliquées tant au niveau psychologique que social, peut être une sorte de chronicisation au point que l’institution en vient à constituer une « famille », en tous cas un des seuls lieux de vrais contacts sociaux. Le traitement ne devient alors plus qu’un alibi pour continuer à venir. Ajouté à cela les risques de mésusage et le marché noir, limites apparentes de la substitution, il peut devenir tentant de vouloir revenir en arrière et limiter l’accès aux traitements de substitution. Ce serait oublier que bon nombre de toxicomanes ont su se servir de ces traitements pour engager une véritable relation thérapeutique et investir des projets tels que des départs en postcure, communauté ou appartement thérapeutique, tous ces projets qui semblaient être passés de mode et qui, maintenant, reviennent en force.
Au début du nouveau millénaire, la guerre à la drogue s’avère être un fiasco et peu s’en offusquent. La drogue continue de fasciner, mais moins qu’avant. Il lui faut de nouveaux produits et de nouvelles formes. Trente ans d’enculturation sont passés par-là. Les productions culturelles des années soixante-dix font maintenant référence. Les Rolling Stones ont fini de caricaturer la sex and drug and rock’n’roll attitude. L’esthétique photographique de Larry Clarck et de Nan Goldin ont amené l’heroin chic : le marketing publicitaire reprend l’attitude cool de la défonce. Après Opium, les nouveaux parfums de marque s’appellent Crave, Obsession, ou Addict. Les films Trainspotting et Requiem for a dream servent de documents pédagogiques pour les cours aux infirmières. Les émissions de société de la télévision friandes des problèmes des jeunes s’intéressent toujours aux histoires de drogues même si elles ont préféré un temps le thème du suicide, à une autre période les troubles du comportement alimentaire et depuis quelque temps cette forme nouvelle d’addiction sans produit, les jeux d’argent ou vidéo, notamment lorsqu’ils s’appuient sur une technologie qui engendre enthousiasme et inquiétude : internet. La notion d’addiction infiltre notre quotidien et tous les secteurs de notre existence. Si dans les années 70 le phénomène drogue est minoritaire, décrit comme marginal et marginalisant, il est de bon ton aujourd’hui de s’autoproclamer « addict ». La banalisation de cette notion d’addiction laisse à penser qu’être addict devient une expression en soi. Une interrogation s’impose alors : y’a-t-il des addicts heureux ? De notre point de vue, clinique, on répondrait que non. Nous ne voyons que ceux qui demandent de l’aide et viennent consulter parce qu’ils souffrent de leur addiction, que ceux pour qui la relation est devenu une aliénation, une perte de liberté de s’abstenir.
En 2001, Olive quitte Marmottan, son enfant terrible. Le docteur Marc Valleur en est depuis le chef de service. Marc est l’un des premiers à s’être intéressé à la dimension subjective de la prise de risque et aux conduites ordaliques. Il a beaucoup œuvré pour la reconnaissance des addictions sans drogue et notamment du jeu pathologique, problématique qui commence timidement à être prise en compte par les pouvoirs publics… Marc Valleur a commencé par recevoir des joueurs d’argent et à faire en sorte que les formes d’addiction prises en charge à Marmottan se diversifient et se multiplient. De nos jours se présentent à la consultation des fumeurs de cannabis, des accrocs aux jeux vidéo, des joueurs pathologiques, des cyberdépendants, des personnes souffrant de troubles psychotiques, des familles, en plus de la population traditionnellement reçue qui s’est elle-même diversifiée dans ses pratiques de consommation. Il est loin le temps où une personne toxicomane faisait carrière avec un seul produit de prédilection. Aujourd’hui place à la polyconsommation : alcool, médicaments, héroïne, cocaïne, produits de substitutions et passage d’une conduite à l’autre. De même, les raisons de consulter se sont elles aussi complexifiées : mesures de justices, indications de certains établissements scolaires, pression de la famille et des conjoints questionnent de plus en plus le principe du volontariat. Face à des personnes – ignorants parfois la raison pour laquelle elles sont là – qui ne formulent aucune difficulté en dépit du fait qu’elles s’adonnent à une consommation de drogue ou à un comportement addictif, les soignants travaillent la non demande et il faut parfois plusieurs semaines, voire plusieurs mois, pour que le consultant reconnaisse un problème à son comportement. Les joueurs de jeux vidéo rencontrés à Marmottan sont souvent dans cette situation : pour eux pas de problème avec le jeu mais plutôt « I.R.L. » (In Real Life). L’alliance thérapeutique s’élabore au fil des rencontres avant que n’émerge une demande en lien avec le jeu. Parfois cette demande n’est pas formulée ; c’est le changement du reste de l’existence hors jeu qui est recherché. Comment en est-on arrivé à recevoir des joueurs de jeux vidéo à Marmottan? Tout à commencé sur un malentendu : des jeunes gens ayant eu connaissance de la prise en charge de joueurs se sont présentés en expliquant qu’ils se sentaient prisonniers de leurs jeux – non pas des jeux de hasard et d’argent, mais des jeux vidéo. Cette problématique émergente fait l’objet de nombreux débats dans les médias et entre professionnels et met en exergue un élément récurent dans les questions d’addiction : un fossé générationnel entre jeunes générations et adultes Une situation qui rappelle celle de l’usage de cannabis dans les années 70. Le cannabis ce produit que 12,4 millions de Français ont expérimenté (Drogues, chiffres clés – OFDT déc. 2007) est devenu la préoccupation politique en matière de drogues des années 2000. S’appuyant sur une théorie récusable, la théorie de l’escalade, la chasse aux fumeurs s’organise et engendre la venue de nombreux jeunes consommateurs non problématiques dans nos structures. Parallèlement, son usage dur, jusqu’alors peu pris en charge, est objectivé et problématisé avec les « consultations jeunes consommateurs » qui attirent autant les vieux routards du joint que les familles démunies face aux comportements de leurs adolescents.
Ces questions d’abus d’écrans tout comme ceux de cannabis pourtant infiniment moins mortels que les accidents de la route font couler beaucoup d’encre : la difficulté à communiquer de manière objective sur ces phénomènes engendre une diabolisation de ces conduites et des individus qui s’y adonnent. Et une classe d’âge tout particulièrement se retrouve stigmatisée, les jeunes. Ces discours contribuent à l’image ô combien simpliste « des jeunes qui font peur », dangereux pour la société et eux-mêmes. Ces jeunes qui ne savent pas ce qu’ils font, qui se gâchent pour reprendre une expression parentale….
Une autre population, tout autant stigmatisée que la précédente mais pour des raisons différentes, a progressivement élu domicile dans les centres de soins spécialisés en toxicomanie. Depuis toujours certains sujets psychotiques utilisent des drogues pour soulager leurs angoisses ; la part d’automédication est largement reconnue notamment avec des produits opiacés comme l’héroïne, dont les propriétés apaisantes ne sont plus à démontrer. Depuis toujours certains psychotiques préfèrent se définir comme addicts et souhaitent être pris en charge comme tels. Mais la crise de la psychiatrie – le manque de lit, de temps à consacrer aux patients, l’attente pour un premier rendez vous – pousse vers une discrimination des soignés par la psychiatrie elle-même : si une personne psychotique est consommatrice de produits psychotropes, elle est adressée à un centre d’addictologie. Un des effets de la substitution est d’être devenu un marqueur sociologique permettant cette discrimination. Une fois la prise en charge amorcée, il devient difficile d’adresser ces personnes vers une structure psychiatrique, tant pour des raisons pratiques que cliniques.
Dans la salle d’attente se croisent ainsi, sans que cela pose problème, des jeunes fraîchement majeurs chopés dans la rue en train de fumer un joint, des hommes d’affaire et des étudiants dopés à la cocaïne, des toxicomanes actifs crackers ou héroïnomanes, des personnes substituées de longue date et n’ayant plus de contact avec le monde de la drogue, des familles en demande de conseils, des retraités qui jouent leur pension dans les casinos… L’enjeu du moment est donc de définir le type de population qui peut consulter et les limites de la notion d’addiction. On pourrait choisir de répondre à cette question en partant d’une définition théorique de ce qu’est une addiction ou de critères scientifiques objectivables par des grilles d’évaluations. Très utile pour la recherche, cette position a toujours paru intenable en pratique clinique : le champ des addictions est loin d’être clairement défini. Ce qui légitime notre intervention, depuis l’ouverture, c’est d’une part que les clients choisissent de venir et d’autre part qu’ils nous demandent de l’aide par rapport à leur souffrance. Les clients viennent et reviennent parce qu’ils trouvent des réponses adaptées à leurs situations. « Les toxicomanes votent avec leurs pieds » aimait rappeler Olive.
La démocratisation de la notion d’addiction amène bien des personnes à Marmottan et la médiatisation joue un rôle majeur. En 2004, suite à la publication dans un mensuel populaire d’un entretien avec le docteur Marc Valleur sur la dépendance affective, ont affluées de nombreuses demandes de toute la France. Toutes ces personnes avaient-elles besoin d’être suivies dans un centre spécialisé en addictologie? Difficile d’y répondre autrement qu’en les rencontrant, qu’en les écoutant. Si la grande majorité a été orientée, réorientée, vers des « psy » de ville, quelques-unes ont fait un bout de chemin dans notre institution.
Marmottan témoigne d’un temps qui fait référence ; elle est une des institutions issues de l’esprit de Mai 68. Elle est porteuse des idées de l’époque et de ses dérives. Se retrouvent autour du bureau le soignant et le soigné avec chacun leur libre interprétation de la libération des mœurs, l’un se trouvant aliéné à un toxique l’autre à ses désirs de libérer. Ces lieux, ces institutions doivent nécessairement exister pour que se posent nombre de questions et se confrontent des points de vue différents dans un cadre formé par des valeurs, matérialisé non par des règles, mais par des pratiques quotidiennes, des gestes. Tout est dans la relation qui se noue entre soigné et soignant dont il est tellement difficile de rendre compte tant chacune d’elle est unique, de la haute couture, du sur mesure selon l’expression d’Olive. Si sur le plan de la clinique peu de choses ont finalement changé, l’extension de la notion d’addiction oblige à poser les questions différemment que dans les années 70. Au sein de la société la drogue occupe la place de bouc émissaire coupable de tous les maux et permet de resserrer les liens entre tout ceux qui n’y participent pas. Une position de confort surtout pour le pays qui détient le record de personnes consommatrices de médicaments psychotropes. Une position bien hypocrite donc mais qui renvoie à l’une des fonctions du Pharmakon de Platon. Les addictions sans produit concernent nombre de nos comportements qui sont loin d’être interdits, voire pour certains encouragés ; par exemple les jeux de hasard et d’argent, prohibés en France depuis 1836, sont, sur autorisation de l’État qui en fixe la réglementation, organisés et constituent une manne financière considérable. Le jeu, l’amour, le travail n’occupent pas la même place symbolique que la drogue et pourtant ils sont à l’origine de conduites addictives pour certains individus. La notion de Pharmakon, d’une technologie qui peut être remède et poison, est applicable à tous nos comportements humains. Toutes les techniques qu’utilise l’Homme appartiennent à une culture et en cela elles peuvent être bonnes ou mauvaises en fonction du jugement porté par la société et de l’usage qui en est fait. Autrement dit, il n’y a pas de simple Pharmakon (titre d’un texte de B. Stiegler, réponse à une intervention de M. Valleur sur le jeu). Marc répète souvent qu’être dépendant de multiples choses permet de rester maître de soi ; lorsque l’une de ces dépendances quelle qu’elle soit prend le dessus sur toutes les autres et devient l’objet de tous les investissements, le sujet entre dans une relation qui le tyrannise, l’envahit, c’est l’addiction. L’ouverture à des réflexions portées par des philosophes et des artistes lors d’un séminaire organisé par l’Institut de Recherche et d’Innovation de Beaubourg met en exergue que prendre soin de soi s’effectue par et dans la Culture. Or le processus de développement d’accès aux soins tend à uniformiser les formations des professionnels de santé et à gommer les différences individuelles, celles qui permettent de soutenir les rencontres entre soignants et soignés. Les politiques de santé actuelles reprennent certaines pensées et idéologies issues de 68. Sous couvert de bonnes intentions, ils imposent des modes de prises en charge plus économiques sans forcément tenir compte des savoirs acquis par l’expérience empirique. Par exemple la démédicalisation, nouveau fer de lance des politiques de santé notamment pour ce qui est du secteur de la psychiatrie, semble s’effectuer sans prendre en compte les savoir-faire développés durant des dizaines d’années. L’expérience de Marmottan est à ce sujet exemplaire : parti avec une volonté de démédicalisation, force est de constater 40 ans après, que le médicament est un outil majeur dans la prise en charge si celui-ci s’inscrit dans une intentionnalité de soin toujours renouvelée et maintenue par le soignant.
Le mouvement d’institutionnalisation prévoit l’entrée des structures de soins pour personnes addicts dans un schéma médical. La normalisation qui en découle aplatit la problématique complexe de l’addiction – qui met toujours en jeu une personnalité, un produit/comportement et un moment socio-culturel – et veut faire croire qu’on a affaire qu’à une problématique technique et médicale. En témoigne l’évolution des termes employés pour désigner les populations reçues. L’équipe de Marmottan avait choisi le terme « client », terme que nous employons souvent encore et qui questionne, voire choque, les principaux intéressés de nos jours. Le mot client inspire l’idée de la relation commerciale, celle du dealer et de la consommation et surtout rappelle le caractère actif du malade dans sa problématique. Par la suite avec la médicalisation, les clients sont devenus des patients, des malades à prendre en charge et à protéger d’eux-mêmes. Aujourd’hui le terme le plus répandu dans les structures de soins est celui d’usager. Il y a comme une sorte de glissement, du client/patient à l’usager qui a tendance en responsabilisant le patient dans sa place « d’usager consommateur » à désengager les soignants de leurs responsabilités « d’accompagnant ». Et bien sur dans ce nouvel ordre médical, ce sont les plus démunis qui en pâtissent… Ainsi, il ne s’agira jamais simplement de définir une bonne politique de santé publique en matière d’addiction que de continuer à soutenir que toutes les addictions avec ou sans drogue sont d’abord et avant tout un problème politique.
Mario Blaise et Elizabeth Rossé
Tous addicts et toujours pas heureux ? / 2010
publié dans Chimères n°71 / janvier 2010
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La résistance en morceaux / Elias Jabre / Valentin Schaepelynck / Marco Candore / Chimères n°71, Dedans-Dehors 2

« J’ai volé trop loin dans l’avenir : un frisson d’horreur m’a assailli.
Et lorsque j’ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.
Alors je suis retourné, fuyant en arrière – et j’allais toujours plus vite : c’est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.
Pour la première fois, je vous ai regardés avec l’œil qu’il fallait, et avec de bons désirs : en vérité je suis venu avec le cœur languissant.
Et que m’est-il arrivé ? Malgré le peu que j’ai eu – j’ai dû me mettre à rire ! Mon œil n’a jamais rien vu d’aussi bariolé !
Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon cœur tremblait, lui aussi : « Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs ? » – dis-je.
Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c’est ainsi qu’à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels !
Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !
En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels ! Qui donc saurait vous – reconnaître ?
Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes : ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes !
Et si l’on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.
Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles ; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.
Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n’aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.
En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs ; et je me suis enfui lorsque ce squelette m’a fait des gestes d’amour. »

Friedrich Nietszche
Du pays de la civilisation in 
Ainsi parlait Zarathoustra

Dans ce chaos peinturluré, il n’y a d’autre recours que la posture narcissique consistant à tirer son épingle du jeu au nom d’un « Moi » global, aussi morcelé soit-il, fantôme d’unité retrouvée tout en étant décomposé par les milliers de lieux et de discours qui le tiraillent (et auquel il ne croit pas) à défaut de réussir à bâtir un agencement à partir d’énoncés désirants.
Le foyer de l’individualisme, c’est l’incapacité de croire à quoique ce soit au-delà des limites de son « Moi » : le narcissisme d’un être évidé (Stirner, l’Unique et sa propriété). Mais il croit encore en Dieu, puisqu’il croit encore en son Moi, aussi vide qu’il lui paraisse.
Un Moi « total » (totalisant, totalisé) traversé de tous les flux du capitalisme : chaînon polymorphe de la Matrice : précaire, salarié, propriétaire, auto-entrepreneur, militant, indifférent, étranger, inactuel, actionnaire, révolté, blasé, sarcastique, ennuyé, rêveur, déterminé, loser, zombie etc, nous sommes débités par petits bouts, c’est donc en morceaux que nous résistons.
L’Armée des ombres de Melville met en lumière la résistance héroïque d’hommes et de femmes dans un monde devenu indigne. La violence des résistants les ronge eux-mêmes, notamment lorsqu’ils décident d’exécuter celui des leurs qui les a donnés. Face au pouvoir barbare de l’occupation et de Vichy, la réplique se doit d’être aussi radicale : ne pas hésiter à exécuter les traîtres, si atroce que soit le geste justicier. C’est également une société où derrière la façade de vies ordinaires, se vivent des identités clandestines formant communauté autour de l’œuvre de résistance : « Je ne l’avais croisée que quelques minutes, et elle me semblait plus proche que mon frère que j’aimais pourtant toujours autant » ; résistance et sens de l’honneur où surmoi et idéal du moi se conjuguent au service d’une valeur transcendante dans un projet commun. Rendre sa dignité à une nation incarnée par de Gaulle qui décorera le chef des résistants : structure hiérarchique, verticale et paternaliste qui renvoie à la structure de l’ennemi et de son Führer. Mois capables de douter de leur combat, peut-être sans issu, mais ne doutant jamais de la plénitude de leur Moi.
Politique-people, camps pour sans-papiers, hyper-médias, catastrophisme écologique, modes d’existence calés sur la marchandise, etc. : aujourd’hui également, notre temps pourrait être qualifié d’indigne, mais nous utilisons le conditionnel, car nous en sommes moins sûr : nous avons avalé tant de couleuvres que nous avons perdu le sens un peu théâtral de l’indignation. Nous sommes en paix, dit-on aussi, ça n’a donc rien à voir.
La barbarie a donc pris des formes nouvelles et l’ennemi bien cadré de l’époque a perdu ses traits. Il se déplace désormais sur tous les visages jusqu’à parfois s’emparer du nôtre quelques instants ou bien une tranche de vie. Les résistants jouaient double jeu, mais ils savaient de quel côté ils se trouvaient – même les brouilleurs de frontières qui essayaient de sauver leur amour-propre avec leur peau. Nous ne jouons plus double jeu : nous avons une multitude de visages et sur ces multiples visages, une multitude de masques circulent, et seuls les plus naïfs pensent qu’ils demeurent toujours du bon côté. Il devient évident que le moi a disparu – alors même qu’il semble avoir partout triomphé.
Inévitable déconfiture du moi suivie de sa dissolution puisque le « dedans » n’est que le reflet du « dehors », et quiconque tentera de préserver un dedans en vivant en dehors du bocal ou contre lui, s’évidera. Or le dehors est à notre image, déconstruit, et même décomposé : ainsi les discours qui l’habillent sont en lambeaux.
Alors, s’il s’agissait de monter de nouveaux noyaux de création, et, au lieu d’y engager tout notre être avant d’abandonner le navire ou de tuer les autres, si nous nous engagions désormais… en morceaux : pratiques communes du dissensus. La politique consisterait à trouver des moyens de ne pas s’entendre ensemble, dans des espaces temporaires et à chaque fois renouvelés : anarchie couronnée, règne des incompossibles !
Se battre dans des espaces morcelés, les multiplier ailleurs avec d’autres morceaux d’autres individus, sous d’autres agencements pour que des lignes transverses les traversent à leur tour et renouvellent d’autres énoncés : résistance en morceaux, pour et par de nouvelles formes de clandestinité, créant des espaces proliférants, insaisissables.
Dessiner des contours mouvants pour accueillir nos singularités actives, nos implications, plis et replis de pratiques, de concepts, pour ouvrir des échappées.
Car vingt ans après la « chute » d’un célèbre Mur, le capitalisme total-démocrate strie l’espace de tous ses murs archéo-high-tech, formant la carte impossible-impensable d’un corps plein schizophrénique : murs de l’asile, de l’école, de la prison, de tous ces équipements collectifs de contrôle qui s’abattent sur notre désir pour notre bien : on serait perdus sans eux ! Paradoxe (?) d’un monde désormais sans « dehors » qui pourtant le fantasme en permanence : l’ennemi, plus que jamais, est intérieur. Et hors comme derrière les murs, il y a toute la série des petits enfermements, des sales petits secrets, des compromis que chacun passe avec lui-même pour que jamais la parole ou l’écriture ne rencontrent une pensée du dehors – et le dedans préoccupé du mythe de sa propre identité il faudra le défoncer à coup de mariages gris, d’hybridations et de transes, de vocations définitivement migratoires, de droit au logement, au travail et au non-travail, à la communauté et à la solitude, à la raison et à la folie.
Dedans-dehors, 2 : le « - » qui relie les deux mots fait signe vers quelque chose, un branchement, une connexion d’hétérogènes, une écriture en quête de ce qui la borde et la déborde, le liant, la relation, ce qu’on ne voit pas, qu’on ne quantifie pas, qu’on ne cote pas (Oury : combien ça coûte, un sourire ?), ce qui assemble les éléments de la chimère qui dans nos têtes fait résonner la possibilité d’une clinique, d’une politique qui soient l’affaire de tous, c’est-à-dire de toutes nos minorités, la (schizo)analyse infinie de nos aliénations et de nos désirs.
« Moi qui le plus souvent ai manqué d’indépendance, j’ai une soif infinie d’autonomie, d’indépendance, de liberté dans toutes les directions (…). Tout lien que je ne crée pas moi-même, fût-ce contre des parties de mon moi, est sans valeur, il m’empêche de marcher, je le hais ou je suis bien près de le haïr. »
(Kafka, lettre à Félice Bauer, 16 octobre 1916)
Elias Jabre / Valentin Schaepelynck / Marco Candore
Chimères n°71 : Dedans-Dehors, 2 / à paraître en janvier 2010
chimeres71.jpg
Au sommaire du numéro 71 de Chimères :
Concept
Remi Hess Sur la théorie des moments – Explorer le possible
Frank Jablonka Déconstruction de l’identité nationale d’Etat dans le rap et le contre-modèle du Sud
Monique Sélim et Anne Querrien Vers des normes sexuelles globales
Terrain
Anne Ducloux Tyrannie domestique et clientélisme au féminin : enjeux de pouvoirs entre femmes à Samarcande
Sandrine Aumercier le Galop de l’histoire
Monique Sélim Echos de crise
Politique
Françoise Attiba la Part de l’incomptable
Mario Blaise et Elizabeth Rossé Tous addicts et toujours pas heureux ?
Roger Ferreri Contre la rétention de sûreté – Pour une séparation de la science et de l’État
Clinique
Patrick Chemla Au-delà de l’Utopie, une posture subversive
Florent Gabarron Politique psychanalytique : entre clinique institutionnelle et schizo-analyse
Miguel Matrajt la Comitragédie de Baltasar – Neurosciences et psychanalyse
Esthétique
René Schérer Empreintes et diffraction
Fiction
Sébastien Boussois Coréam
Daniel Cabanis Absents qui ont raison
Luis de Miranda Fluxx
Anne-Marie Faux l’Un seul, peut-être – De quelques figures instituées du chaque 1 chez soi
Agencement
Gonzague de Montmagner Insectes urbains
LVE
Manola Antonioli Luis de Miranda : Une vie nouvelle est-elle possible ?

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