• Accueil
  • > Recherche : jean oury tosquelles

Résultat pour la recherche 'jean oury tosquelles'

Pour Jean Oury / Paul Machto

Ainsi le voilà parti !
On devait bien s’y attendre, cela allait arriver un jour ou l’autre, avec les quelques alertes au cours des dernières années. Il s’est éteint la nuit dernière à la Borde.
Nous laissant dans la tristesse de la perte.
Jean Oury, ce grand Monsieur aura marqué la psychiatrie française depuis plus de 60 ans, et nous laisse une oeuvre immense et un modèle de praticien, de penseur infatigable.
Lui qui se présentait toujours comme psychiatre, rappelait la parole de François Tosquelles, « La psychothérapie institutionnelle n’existe pas, c’est l’analyse institutionnelle qu’il faut sans cesse mettre au travail », nous rappelant toujours l’importance DU Politique.
Dans le droit fil de l’enseignement de Tosquelles qu’il avait connu comme interne en 1947 à Saint Alban, cet asile au fin fond de la Lozère, au bord de la Limagnole, il rappelait qu’en psychiatrie, il fallait marcher sur deux jambes, la psychanalyse et le marxisme.
De Saint Alban, cet hôpital où pendant les années de l’occupation et de la résistance, François Tosquelles avait jeté les bases de la pratique institutionnelle, rejoint par Lucien Bonnafé, puis Roger Gentis, il était parti après son internat vers le Loir et Cher, à la Clinique de Saumery. Il fallait l’entendre raconter comment il en est parti, en opposition avec le directeur, emmenant les patients dont il s’occupait, pour trouver un petit château et ainsi il a fondé la Clinique de La Borde.
Ce lieu thérapeutique, que Félix Guattari a rejoint en 1955, allait devenir une référence institutionnelle pour toutes celles et ceux qui ne pouvaient concevoir l’accueil de la folie que dans un cadre humain et respectueux, un lieu où la parole et la rencontre sont l’essentiel du soin aux malades mentaux. Mais aussi où les initiatives, autour de la création sont tout autant importantes que les médicaments et la psychothérapie référencée à la psychanalyse. Un lieu où les patients sont engagés dans la vie institutionnelle et le partage des tâches. Bien sûr ce lieu, comme tout lieu institutionnel, fut objet de critiques, de débats. Il n’en reste pas moins un lieu de résistance à l’entreprise normative des soins en psychiatrie.
Jean Oury déployait son enseignement, ou plutôt devrai-je dire sa parole, son discours dans de multiples rencontres, journées, colloques, mais aussi dans le cadre de son séminaire à Sainte Anne, qu’il a tenu tous les mercredis jusqu’à tout récemment encore.
Il savait ce que l’engagement voulait dire. Il nous l’a montré. Au cours des dernières années, il avait apporté son soutien au Collectif des 39, indigné, révolté après le discours indigne de Nicolas Sarkozy en décembre 2008, qui désignait les schizophrènes comme potentiellement criminels. Il était intervenu dès le premier meeting des 39 à Montreuil en février 2009, soutenant toutes les initiatives du collectif, prenant à nouveau la parole à la tribune lors des Assises citoyennes pour la psychiatrie et le médico- social organisées en juin 2013 à Villejuif par les 39 et les C.E.M.E.A ( Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active).
Il m’a appris la simplicité de la parole, donnant le sentiment rare à son auditoire que nous pouvions être intelligent en l’écoutant ! Chose rare et essentielle. Il maniait si bien toutes les références philosophiques, psychiatriques et psychanalytiques, que c’était un vrai régal de l’écouter. Une belle et grande érudition énoncée, si tranquillement !
L’écouter donnait envie d’élargir le champ de la connaissance, pas du Savoir. LE Savoir il le laissait à d’autres qui comme la confiture aiment bien en étaler des tartines …
La transmission avec lui coulait de source, et même s’il s’emportait parfois contre les technocrates certificateurs c’était toujours avec humour et malice.
Oui il avait un côté malicieux que j’aimais beaucoup. Sa façon de dire « avec toutes leurs conneries… » !
Et sa grande humanité :
« Mais un sourire d’un schizophrène, comment vous l’évaluez ? »

Il est triste et révoltant de voir combien la gauche au pouvoir, et notamment le Ministère de la Santé n’a pas su « profiter » de cette grande figure de l’histoire de la psychiatrie française, l’écouter parler de son expérience, tenir compte de ses avis pour mettre en œuvre des réformes de l’outil de soins si délabré et dramatiquement dévoyé par une dérive des pratiques et une déshumanisation.
Si je devais garder une seule chose de ce qu’il m’a transmis, qui me revient régulièrement dans ma pratique, lors des séances, et que j’aime transmettre aux patients, c’est la découverte du poème d’Antonio Machado :
« No hay camino, hay caminar ! » Le chemin se fait en marchant !
Il va bien sûr nous manquer, mais il nous laisse tant à lire et relire, travailler et penser, qu’il demeure avec nous.
Je suis heureux et riche de l’avoir rencontré.
Il fait partie des rencontres qui comptent dans une vie, après Bonnafé, Tosquelles, Castel et quelques autres …
La rencontre, un autre de ses mots essentiels, avec le sourire.
Paul Machto
Publié sur Mediapart le 18 mai 2014

http://www.mediapart.fr/content/un-monde-sans-fou-entretien-avec-jean-oury
Le film : La Borde, ou le droit à la folie d’Igor Barrère, émission de février 1977 : http://www.ina.fr/ video/CPA77052152
Quelques rapides références bibliographiques :
Un monde de fous / Patrick Coupechoux
À quelle heure passe le train /  Jean Oury – Marie Depussé
Il, donc / Jean Oury – entretiens avec Pierre Babin
et bien sûr ses séminaires de Sainte Anne, entre autres « le Collectif », « Création et schizophrénie », « L’aliénation », « La décision »

Télécharger le texte en pdf : fichier pdf 2014-05-16 Mdprt PM Pour Jean Oury

Photo-0052

 

Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie)

« Si le mot cure avait la possibilité de parler, nous pourrions nous attendre à ce qu’il nous raconte une histoire, les mots ont cette valeur-ci : ils ont des racines étymologiques, ils ont une histoire comme les êtres humains. Ils ont parfois un combat à mener pour établir et maintenir leur identité. Je crois que cure, en ses racines, signifie care. Vers 1700, il a commencé à dégénérer en devenant un terme remedy, dénommant un traitement médical. C’est ce passage de careremedy qui m’occupe précisément ici. » R.D. Winnicott / 1970

Quand le management se fait toujours plus envahissant, quand le soin/traitement vise des chaînes toujours plus courtes et des tactiques toujours plus adaptatives, le renouveau de la catégorie du soin/souci (ou care), est un signe d’espoir et peut-être de ralliement.
Si du moins il ne se réduit pas à désigner un espace d’assistance dévalorisé, caritatif ou domestique, auquel seraient assignés certains et surtout certaines.
Pour rendre visibles les moindres gestes d’invention du quotidien qui font que les existences trouvent consistance tenable, pour exprimer la présence à soi et à l’autre qui seule permet de penser ce que nous faisons sur nos terrains respectifs, mais aussi en partie pour articuler le plus intime, les communications non-verbales ou pathiques, l’espace du dire vrai dans l’amitié et le rapport à soi, et le plus public, soit la reconstruction d’un espace commun vivant.
Ce numéro accueille des expériences cliniques, artistiques, sociopolitiques, ainsi que des tentatives de conceptualisation, permettant de baliser un champ prospectif du soin-souci comme ouverture éthico-esthétique et éthico-politique.
Champ initié par la rencontre de l’interpellation winnicottienne de la cure et des politiques de santé par un taking care issu des soins primaires materno-infantiles ; le prendre soin de la psychothérapie institutionnelle et la « fonction soignante diffuse qui engage la responsabilité collective ; la mise en avant des gestes d’étayage fondamentaux tant par l’économie politique féministe ou écologiste que par la philosophie des « arts de faire », qui les relie au point suivant ; les esthétiques de l’existence mises en avant par la philosophie contemporaine comme écart vis-à-vis de la volonté de savoir et de maîtrise du vivant ; les recherches scientifiques et cliniques sur les problématiques de l’attention, de l’empathie, de la communication sensorielle et affective, qui réhabilitent les données sensibles dans la pratique soignante et dans une écologie mentale globale.
Entre ces différents fils, se tisse la trame d’un espace d’attention opposable à la négligence néolibérale, mais aussi peut être à ce que Bateson nomme des erreurs épistémologiques qui continuent d’entraver notre acheminement individuel et collectif vers le soin, c’est-à-dire en quelque sorte vers le « concret », le croître ensemble.

Oubli
Curieusement, la question du soin peine à trouver en France une intégration digne de son enjeu au-delà des bons sentiments, malgré le succès de l’injonction quelque peu ambiguë à « prendre soin de soi ». Comme en réponse à ce surmoi sanitaire, des défenseurs ardents de la psychanalyse se dissocient de tout projet de soin (1). Tandis que la « psychothérapie » semble prendre une place assez proche de la « physiothérapie » dans la hiérarchie péri-médicale incluant également les « aidants » « naturels », « informels » ou professionnalisés comme « accompagnateurs » ou « auxiliaires de vie ». À ma grande surprise, une enquête de proximité fait apparaître que soulever la question du « soin/care » en milieu intellectuel, c’est sou- lever principalement des représentations de genre infirmier (« les pansements », etc.), domestique (les auxiliaires de vie, les femmes au foyer), voire prostitutionnels (les services sexuels étant réclamés au titre du care par certains groupes de handicapés). La question passe au fond pour triviale et le fait que plusieurs philosophes aient successivement soulevé la question du soin/souci et de son « oubli » semble vouée à retomber périodiquement dans l’oubli, ou ne pouvoir en être tirée qu’au prix d’une certaine désincarnation de son intention. Ainsi, récemment Bernard Stiegler, dont le propos sur le soin et les techniques de soi est très vif, se dissocie cependant vigoureusement des implications corporelles qu’y avait incluses Michel Foucault, clivant une « psychopolitique » de la « biopolitique » (2). Quand bien même, en invoquant Winnicott, il ne peut totalement éviter l’enjeu vital : le care est ce qui porte à l’existence le petit d’homme, il est aussi ce qui lui permet de survivre biologiquement à sa prématurité.
Tenir le soin pour trivial, c’est le considérer comme allant de soi, évidence que la psychose ou la précarité mettent en crise : le prendre soin est justement ce qui « ne va pas de soi », comme n’a cessé de le marteler Oury, tout comme l’existence n’a rien de « naturel ». Faute d’être soutenue par un désir suffisant, la fonction vitale même est menacée, comme l’écrivait Nietzsche à sa façon brutale : « toute vie qui peut être niée mérite aussi de l’être ». S’il doit y avoir, comme le rappelle ici J.-P. Martin, institutionnalisation du soin, c’est parce que le soin est d’emblée un acte ou un ensemble de gestes instituants, gestes d’accueil d’une vie dont le défaut n’est pas sans incidence morbide. En récuser la portée implique de situer sa propre pensée hors du champ du vivant concerné par cet acte n’allant pas de soi, ce qui pourrait d’ailleurs être le refoulement – ou du moins l’abstraction – d’où procède l’oubli philosophique et politique du soin.
La notion de soin/souci, chez Winnicott, est en réalité totalement transversale au corps et au psychisme, le holding est un geste de soutenir à la fois somatique et psychique, sensoriel et affectif, vital et structurant symboliquement. Il se situe d’emblée dans la relation qui permet l’existence, il ne présuppose pas l’existence individuelle en amont de la fonction primordiale d’être porté. Il suppose que le primaire n’est pas le narcissisme, mais la relation, comme le formalisera ensuite Balint avec l’idée d’« amour primaire » (3). Le care, donc, est à la fois le plus intime, pris dans des liens d’amour vitaux, et le plus politique, son exigence fonde clairement pour Winnicott l’étayage institutionnel. Qui relève aussi du vital, du « je veux que tu sois » émis par le collectif sans lequel la vie humaine n’est pas viable.
Si l’institution n’institue pas les individus, si elle désigne certains corps comme « vie nue » en trop, elle est à son tour frappée de discrédit. C’est ce qui arrive d’ailleurs à l’institution médicale après-guerre, et qui motive la révolution psychiatrique et psychanalytique qui restaure les malades mentaux comme sujets. Mais aussi une épistémologie vitaliste qui refuse que soient déniées au vivant lui- même les qualités habituellement attribuées à la seule existence sociale ou au vécu subjectif, à savoir son « maniérisme originel ». « Vivre, même pour une amibe, c’est à la fois préférer et exclure », dira Canguilhem, le vivant est rayonnement et position de sens, il porte sa propre normativité qui ne saurait donc lui être imposée objectivement (4). Il n’est sans doute pas indifférent que les deux approches, désenfermement de la déraison et refus de l’objectivation du vivant, se cristallisent en France dans le même lieu, dans l’hôpital de Saint Alban en Lozère où se croisent Canguilhem et Tosquelles. Et que les deux soient attaquées par la même conjonction de la logique comptable et d’une idéologie régressant vers l’objectivation la plus réductrice. Oscillant donc entre l’abandon et l’acharnement correctif, au détriment de la position de valeur et de sens inhérente à la vie, à ses agencements internes et externes.
L’incurie néolibérale actuelle, si elle marque un recul de l’institution et de sa fonction d’accueil, signifie souvent un repli sur un cure complètement coupé de cette fonction, autrement dit de l’écologie sociale mais aussi corporelle et sensible du sujet, et de ses capacités de rayonnement, non seulement adaptatives mais « adoptives » d’un environnement. Stiegler en fait partir le diagnostic de l’abandon où sont jetées les jeunes générations des classes populaires, avec l’effacement de la notion de minorité pénale, qui abolit aussi, dit-il, celle de majorité, en charge du « prendre soin de la jeunesse ». Raisonnement assez winnicotien, une jeunesse insuffisamment portée et bordée devient à son tour incapable d’attention et une répression surdimensionnée aggrave le problème.

Images
Je suivrai également Bernard Stiegler dans le constat que ce déficit du soin n’est pas sans rapport avec le régime des images médiatiques et les troubles de l’attention que leur prolifération favorise. Cependant, cette question elle-même croise celle du corps, de différentes manières. La discipline scolaire produisait sans doute une « âme » selon les mots de Foucault ( 5), un surmoi selon les mots de Stiegler. Mais la contention par les écrans est également surmoïque, la télé surveille les enfants, disait Serge Daney (6). Et n’est-ce pas le surmoi qui ordonne : « jouis » ? La prolifération des visuels de communication inhibe d’autres images : ballades sensorielles-existentielles du cinéma, faire signe non verbal du corps en deçà de l’interprétation, accordages des regards, présences proches, lignes d’erres et images haptiques, microphysique des sensations – comme la prolifération des imageries corporelles fait régresser l’attention clinique qui elle-même tendait déjà à disqualifier la proprioception. C’est plutôt une forme de « sous-moi » ou de pré-moi – plus que de surmoi – qui semble faire ici défaut, être le plateau manquant de la négligence ambiante et de la bêtise communicante. Les jeunes qui « tiennent les murs » ne semblent pas tant atteints par un régime de consommation débridée que par celui de la déjection qui concerne aussi bien leur environnement que leur représentation d’eux-mêmes. Leur réduction à l’irreprésentable.
Le mot mérite qu’on s’y arrête même s’il a aujourd’hui un peu moins de succès que dans d’autres périodes, l’idée de l’innommable, indicible, irreprésentable, continue de constituer le fond assez commode du monde de l’esprit, du psychisme en d’autres termes, au risque de la méconnaissance indiquée par l’Éthique spinozienne : on ne sait pas ce que peut le corps. C’est pourquoi le choix du soin est aussi logiquement le choix du corps, ou plutôt d’une nouvelle forme de monisme pouvant dépasser l’idée de « corps » elle-même, dont David Le Breton nous a montré qu’elle est une production culturelle des « civilisés » (7). Si l’on trouve ici plusieurs articles remettant en chantier la notion d’image, cela peut impliquer une certaine réhabilitation de l’imaginaire, de la rêverie fondatrice d’univers de valeurs. Cependant, c’est plutôt dans un autre sens, celui d’une proto-symbolisation, pensée préexistant au langage, médiation entre le mot et la chose, le corps et l’idée du corps, que nous pensons ici. L’image comme représentation de la sensation interne ou externe, étayant souterrainement l’accès au langage. Le jeune Nietzsche l’avait avancé : toute la pensée se développe par métaphores et analogies successives, tout le langage n’est que traduction par degrés successifs d’impressions sensorielles. « L’X articulé de la chose en soi est pris une fois comme excitation nerveuse, ensuite comme image, enfin comme son articulé » (8). Le langage humain n’est pas empire dans un empire, il émerge de ce continuum toujours déjà peuplé de signes. Les symboles de la conscience ne sont qu’une transposition appauvrie de la multitude des sensations, et même de l’expressivité du vivant. Ou, comme le dit Deleuze au sujet de Proust, il n’y a pas de Logos, il n’y a que des hiéroglyphes (9). Les bavardages les plus savants ne contiendront jamais autant de vérité que l’impression matérielle, le goût de la madeleine ou le choc du pavé qui arrête mon pas. Les paroles ne renseignent « que d’être interprétées à la manière d’un afflux de sang au visage ». L’odeur de gaz hallucinée par l’analyste redonne accès à la séquence refoulée, elle est le signe, senti par un autre nez, d’images enfouies dans les profondeurs du cortex de l’analysante (10). Le soin ou attention opère ici plus par sensibilisation – awareness – que par prise de conscience au sens souverain. Le signe donnera lieu à une interprétation de ce que l’odeur enveloppe, mais la première traduction se fait à rebours, par remontée du flux représentatif jusqu’à la trouvaille du représentant le plus sensible, remontée qui est aussi celle du temps. En thérapie comme en art « il faut d’abord éprouver l’effet violent du signe, que la pensée soit comme forcée de chercher le sens du signe ». Il faut surtout d’abord sentir et affiner les manières de sentir, pour pouvoir espérer changer la manière de penser (Nietzsche). Et de soigner. Guattari parlait-il d’autre chose quand il appelait à un « paradigme esthétique » dans le domaine du soin ? Cette nouvelle « attention », sensibilisation, awareness, peut être la base sensible d’une nouvelle construction, individuation psychique et collective, sans laquelle aussi bien la psychanalyse que le constructivisme thérapeutique et institutionnel seraient désincarnés.
Valérie Marange
Soigne qui peut / 2013
Extrait de l’édito de Chimères n°78 Soigne qui peut (la vie)
Numéro dirigé par Valérie Marange avec la participation de Carla Bottiglieri / Christophe Boulanger / Anne Brun / Pierre Delion / Olivier Derousseau / Max Dorra / Michelle Ducornet / Marie-Jeanne Gendron / Isabelle Ginot / Virginia Kastrup / Noelle Lasne / Chantal Lheureux-Davidse / Erin Manning / Jean-Pierre Martin / Brian Massumi / Marie Rose Moro / Clara Novaes / Fred Périé / Anne Perraut-Soliveres / Blandine Ponet / Michael Querrien / Josep Rafanell i Orra / Monique Selim / Olivier Taïeb / Annie Vacelet-Vuitton.
Soigne qui peut / Valérie Marange / Edito Chimères n°78 / Soigne qui peut (la vie) dans Chimères couv_78_web
1 Aouillé ,S., Bruno, P., Chaumon, F., Plon, M., Porge, E., Manifeste pour la psychanalyse, La Fabrique, 2010
2 Stiegler, B., Prendre soin de la jeunesse et des générations, Flammarion, 2008 ; Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, De la pharmacologie, Flammarion, 2010.
3 Balint, le Défaut fondamental, Payot.
4 Canguilhem, G., le Normal et le pathologique, PUF, 1966, Études d’histoire et de philosophie des sciences, Vrin, 1968, et la Connaissance de la vie, Vrin, 2e éd. 1985.
5 le Livre du philosophe.
6 Daney, S., Ciné journal, Cahiers du cinéma, 1998.
7 Le Breton, D., Anthropologie du corps et modernité, PUF, 2005.
8 Cf. Kofman, S., Nietzsche et la métaphore, Paris ,1972, Galilée, 1983.
9 Deleuze, G., Proust et les signes, Paris, 1964, Quadrige PUF, p. 124.
10 Cf. Damasio, A. R., « Les images du corps », in Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003.

Lignes de fuite – Pour un autre monde de possibles / Félix Guattari / Préface / Liane Mozère

Lorsque Pierre Clastres évoque le chant solitaire d’un Indien face à la nuit, il le décrit comme « une tentative de sortie des processus d’assujettissement de l’homme au réseau général des signes » (1), comme une sorte d’agression contre les mots en tant que moyen de communication. Parler, selon lui, ce n’est pas toujours « mettre l’autre en jeu ». Mais une telle échappée hors des redondances sociales, un tel « décollement » de l’autre des ritournelles et des visagéités dominantes, est devenu sans doute beaucoup plus difficile, voire exceptionnel, dans nos sociétés qui vivent sous un régime général de bouillie inter-subjective, malaxant ces univers cosmiques et les investissements de désir au quotidien le plus dérisoire, le plus borné, le plus utilitaire. Pouvons-nous même concevoir un type de vie sociale, tel que celui des Indiens d’Amazonie, qui n’exclurait jamais, quelle que soit son intensité, un face-à-face solitaire avec la nuit et avec la finitude de la condition humaine ? Ce n’est pas en vain que les psychanalystes structuralistes estiment aujourd’hui devoir fonder le Sujet et l’Autre sur un rapport exclusif au signifiant linguistique ! C’est bien, en effet, dans cette voie que nous conduit l’évolution des sociétés « développées » !
Les ritournelles capitalistiques, au même titre que les traits de visagéité, devraient être classées parmi les micro-Équipements collectifs tels que nous les avons définis précédemment. Les unes travaillent et quadrillent notre temporalisation la plus intime, tandis que les autres modélisent notre rapport au paysage et au monde vivant. On ne peut d’ailleurs pas les séparer. Un visage est toujours associé à une ritournelle ; une redondance significative est toujours associée à un visage, au timbre d’une voix… « Je t’aime, ne me quitte pas, tu es ma terre, ma mère, mon père, ma race, la clef de voûte de mes organes, ma drogue, je ne peux rien faire sans toi… Ce que tu es réellement – homme, femme, objet, idéal de standing – importe peu, en fait. Ce qui compte, c’est que tu me permettes de fonctionner dans cette société, c’est que tu neutralises, par avance, toutes les sollicitations, toutes les composantes de passage qui risqueraient de m’égarer hors des rails du système dominant. Rien ne pourra plus passer qui ne passe par toi… » Comment saisir cette contradiction ? C’est toujours la même chanson, la même misère secrète et, cependant, les notes qui nous l’apportent semblent toujours nouvelles, toujours prêtes à s’ouvrir sur de nouveaux espoirs. Dès l’époque baroque, la musique occidentale a eu la prétention de devenir un modèle universel, absorbant occasionnellement et avec condescendance quelques thèmes « folkloriques ». Les musiques ne sont plus liées à des territoires et à des séductions exotiques. Il y a désormais la musique. Les musiques qui se joueront dans les cours et les capitales européennes imposeront leur loi, un certain type de gammes, leurs rythmes, leur conception de l’harmonie et de la polyphonie, leurs procédés d’écriture, leurs instruments… Vue de « l’extérieur », cette musique pure – déterritorialisée – semble plus riche, plus ouverte, plus créatrice que les autres. Mais qu’en est-il exactement au niveau des agencements « consommateurs » individués ou collectifs ? Les ritournelles capitalistiques de consommation courante, celles qui nous tournent dans la tête le matin en prenant le métro, ne sont-elles pas, au contraire, appauvries, à mesure qu’elles se rétrécissaient sur un individu solitaire et que leur production se « mass-médiatisait » ?
On pourrait appeler « illusion binariste » tout ce qui nous mène à apprécier notre rapport à la vie, au temps, à la pensée, aux arts comme étant supérieur à celui des sociétés anciennes ou archaïques du seul fait qu’il est « armé » machiniquement, c’est-à-dire qu’il met en jeu d’innombrables relais instrumentaux et sémiotiques. Kafka, dont il est fréquent de croire les héros se heurter à leur propre solitude sous l’espèce d’un insupportable sifflement et qui lui-même souffrait cruellement du moindre bruit, a parfaitement décrit cette inanité du répondant sonore de notre rapport au temps. (« Le chant a existé chez nous dans l’ancien temps, nos légendes en font mention : il nous reste même des textes de ces chansons d’autrefois, quoique personne ne puisse plus les chanter. Nous nous faisons donc une idée de ce que peut être le chant, et l’art de Joséphine ne correspond précisément pas à cette idée. Est-ce du chant ? N’est-ce pas plutôt un sifflement ? » 2) L’effondrement des ritournelles territorialisées menace donc de nous faire basculer dans un sifflement trou-noir. Musique binaire s’il en fut !
Toute la musique occidentale pourrait être considérée comme le résultat d’une sorte d’immense fugue construite à partir de cette unique note vide. Boucher le trou noir de sa folie par des ritournelles d’enfance de plus en plus fuyantes, de plus en plus déterritorialisées, fuir toujours plus avant par d’incessantes créations mélodiques, harmoniques, polyphoniques et instrumentales, ne fut-ce, d’ailleurs, le destin d’un Robert Schumann qui eût à incarner, y compris jusque dans son effondrement final, un des tournants les plus décisifs de la musique de notre temps (3) ? Lorsque des musicologues transcrivent aujourd’hui en notations occidentales les musiques dites « primitives », ils ne mesurent peut-être pas à quel point ils manquent la singularité de leur objet. Des rapports secrets peuvent exister entre elles et certains rituels conjuratoires, certains systèmes prosodiques liés à des phrases « magiques » (4). Un spécialiste qui établira, par exemple, le relevé des rythmes complexes caractérisant certaines de ces musiques traduira une rupture de rythme en termes de syncope ou de contretemps. Pour lui, la base, la référence universelle, ce sera l’isorythmie. Mais peut-être que les primitifs ne fonctionnent pas du tout à partir de la même machine abstraite de rythme ! Peut-être que la norme, pour eux, c’est un temps syncopé ! Et peut-être que leur vie s’agence selon des rythmes de grande amplitude dont nous avons perdu toute capacité de repérage, hantés que nous sommes par nos propres ritournelles uniformément isorythmiques. Nous pourrions sans doute relativement mieux situer ce problème en nous reportant aux temps de notre enfance, aux ruptures incessantes de temporalisation qui la caractérisaient et dont nous gardons la nostalgie… Avec l’école, le service militaire et « l’entrée dans la vie » capitalistique par de grands couloirs carrelés suintant l’eau de Javel, nos rythmes et nos ritournelles ont été purifiés, aseptisés. Et une étude attentive de ce phénomène conduirait certainement à dégager une certaine synchromie entre la montée de ce que nous appelons ici l’illusion binariste et les progrès de l’hygiène publique !
Nous ne prônons pas ici un quelconque retour au primitivisme de l’enfance, de la folie ou des sociétés archaïques. Ce que nous cherchons à cerner, dans une perspective schizo-analytique, ce ne sont pas des régressions, des fixations infantiles, mais le fonctionnement de blocs de l’enfance, de ritournelles, de traits de visagéité dans le monde adulte, tel que l’organisent les systèmes capitalistiques. En fait, tout est infantile dans nos sociétés, sauf peut-être la réalité même de l’enfance !
À mesure que des territorialités « d’origine » comme celle de la famille élargie, des communautés rurales, des castes, des corporations, etc., ont été balayées par des flux déterritorialisés, les modes de subjectivation se sont accrochés et cramponnés à des objets résiduels ou des ersatz sémiotiques. (Tout un jeu d’affinités électives, ou même de filiation directe, pourrait peut-être ainsi être mis au jour entre la Dame de l’amour courtois, le puérilisme du sentiment romantique, la fascination nazie sur le sang aryen et l’idéal de standing régnant dans les sociétés développées.) La déterritorialisation capitalistique des agencements a entraîné de profondes modifications dans les modes de sémiotisation du temps. Ont été ainsi mises en place de nouvelles ritournelles et de nouvelles musiques dont les matières d’expression ont été sélectionnées de façon à se prêter au jeu de ce qu’on pourrait appeler le renforcement de la politique des extrêmes. Les nouveaux agencements de temporalisation vont, en effet, dans trois directions à la fois :
1) vers une subjectivation hyper-territorialisée, en particulier dans le domaine de l’économie domestique, en ouvrant un chemin quasi illimité à des opérations de pouvoir portant sur le contrôle des rythmes du corps, des mouvements les plus imperceptibles du conjoint et des enfants – « Qu’est-ce que tu as, tu n’es pas comme d’habitude, quelles sont tes pensées secrètes, de quoi est faite ta jouissance (ou ton refus de jouissance)… » ;
2) vers un diagrammatisme toujours plus « rentable » pour le système, par le développement de nouvelles technologies d’asservissement chronographique des individus. La ritournellisation de la force de travail ne dépendant plus d’initiations corporatives, mais de l’intériorisation de blocs de code, de blocs de devenir professionnels standard – partout le même type de cadre, d’agent de maîtrise, de bureaucrate, d’agent technique, d’OS, etc. –, délimitant des milieux, des castes, des formations de pouvoir déterritorialisées (5) ;
3) vers une ouverture rhizomatique, déterritorialisant les rythmes traditionnels (biologique et archaïques) et créant des conditions permettant d’envisager un rapport au cosmos et au désir entièrement renouvelé.
La déterritorialisation de son écriture, de son exécution et de son écoute a conduit la musique occidentale à détacher ses rythmes et ses rengaines de leurs « terres natales ». Et, de ce point de vue, il ne semble pas qu’il y ait à maintenir une différence entre sa musique sérieuse et sa musique populaire. L’une et l’autre tendent à combler ce qu’approximativement nous appelons le même manque de répondant sonore territorialisé. Ce sont des musiques d’attente, des musiques de réponse, des musiques bouche-trou qui ne renvoient le sujet qu’à une individuation exacerbée, qui tendent à le déconnecter de tous les systèmes d’intensité échappant aux normes et à le couper du socius ou, du moins, à ne l’intégrer qu’à un socius purifié, déterritorialisé. La richesse d’expression des musiques de chambre, des musiques symphoniques ou des musiques d’opéra ne doit pas faire illusion à cet égard. Du point de vue des agencements de consommation, elles mettent en jeu des ersatz subjectifs en tous points similaires à ceux de la musique d’ascenseur. Même les musiques de masse requérant une certaine participation des usagers – du bal-parquet à la campagne au super show à grand spectacle – participent, chacune à sa manière, à cette technologie du repli sur soi. Le rationalisme baroque a tenté de substituer une territorialité logique à celles des anciens terroirs et des anciennes liturgies. Mais son expansion incessante l’a conduit à sa propre négation et, à la limite, à sa propre abolition. De ce point de vue, on peut considérer que le lied schumannien aura marqué un point ultime et désespéré de résistance. Après lui, un certain rapport de « nature » entre le chant et les sentiments ne sera plus jamais possible. À moins d’en « rajouter » ou d’en passer par les détours infinis, les artifices, voire les contorsions du symbolisme ou du néo-classicisme. Le bloc d’enfance, chez Schumann, reste toujours « à la limite » : reterritorialisation mélodique intensément expressive, il menace constamment d’éclater et de se dissoudre en tant que cellule de base de constructions harmoniques et polyphoniques hautement élaborées. Sans doute Schumann était-il trop doué, et aussi trop entraîné lui-même dans une folie déterritorialisante, pour accepter que ses ritournelles demeurassent passivement prisonnières d’un cadre quel qu’il fût – comme ce fut le cas, par exemple, d’un Chopin, qui ne sortira jamais d’un certain tracé mélodique lié à une nostalgie de l’enfance et à un regret de la patrie perdue (6).
À la naissance de la nouvelle école française, en particulier avec la musique de Gabriel Fauré, nous retrouverons, mais sous une forme très sophistiquée, cette même « retenue » sur le lied et la musique de chambre. Il s’agissait alors de faire front aux provocations wagnériennes qui consistaient à dissoudre le principe même des ritournelles classiques, qui ne tendront plus, dès lors, à relever de cette logique des cellules de base, mais à travailler, sur fond d’un système mélodique éclaté – l’arioso wagnérien –, à titre de bloc intensif de devenir.
Il sera certes encore beaucoup question d’enfance et de nostalgie du passé dans la musique française, mais d’une façon différente, moins « basale », plus au niveau de la forme du contenu que de la forme d’expression (7). Quoi qu’il en soit, la tourmente déterritorialisante aura vite fait de contourner le phénomène français : les Viennois, au nom d’une nouvelle axiomatique, ébranlent définitivement la crédibilité non seulement des codes classiques mais aussi de toute forme figée de code (y compris de retour à des codes anciens comme les gammes pentatoniques chères aux Français), les Russes libèrent les rythmes et les sonorités pour produire des agencements jusqu’alors véritablement inouïs (8), en attendant que tous les bruits du monde trouvent enfin leur droit de cité dans le cadre de la musique généralisée vers laquelle tend, à notre avis, toute l’évolution contemporaine.
Stravinsky, les Ballets russes…, nous voilà revenus dans le salon de Mme Verdurin dont Proust fera, dans la Prisonnière, la correspondante attitrée des artistes russes à Paris, leur toute-puissante « fée Carabosse » (III, 236). Ce que nous voudrions, à présent, cerner de plus près, c’est la nature de ce rapport que nous pressentons entre le rôle joué par la petite phrase de Vinteuil dans Un amour de Swann et la nouvelle révolution de l’art musical. Notre hypothèse de départ, à savoir que le même machinisme abstrait traverse les passions individuelles, les problèmes sociaux, les questions d’art, etc., n’aurait guère d’intérêt si nous nous contentions d’en tirer l’idée que nous n’avons affaire qu’à un simple transfert de forme ou à un transcodage. Les machines abstraites n’existent pas seulement du côté des formes et des codes moléculaires, mais aussi du côté des matières d’expression et de production moléculaires. Et en portant notre analyse vers ces dernières, nous serons donc peut-être mieux à même d’approcher la réalité de ces passages diagrammatiques. Revenons à nouveau sur le fait que la passion de Swann s’est d’abord déclarée pour la petite phrase musicale avant de se porter sur Odette. Dès les premiers instants de cette rencontre, il eut l’intuition qu’elle aurait peut-être les plus grandes conséquences sur sa vie (9). Comment cela s’est-il passé ? Non pas à la suite d’un raisonnement ou d’une évocation du passé, mais plutôt en conséquence de la découverte qu’il fit alors d’un nouveau rapport à la musique et, plus généralement, d’un nouveau mode de sémiotisation de la matière sonore. Lors de cette première écoute, en effet, la petite phrase de Vinteuil ne s’est pas donnée à entendre toute constituée – ready made –, comme c’eût été le cas s’il se fût agi d’un thème annonciateur de variations ou destiné à être fugué. Swann, nous explique Proust, n’avait d’abord abordé que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et il ajoute : « Et c’avait été déjà un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune » (I, 208). Ce n’est donc qu’au terme de cette phase préalable de sémiotisation qu’il commencera à « accrocher » quelque chose d’un peu plus consistant, sans toutefois être encore en mesure de distinguer si ce qu’il avait retenu était une phrase mélodique ou simplement une nouvelle sorte d’harmonie. Notons que Proust ne portera pas uniquement au compte de son amateurisme l’extrême difficulté pour Swann de dégager sa première impression musicale de tout un complexe synesthésique associant des clappements liquides, des odeurs de rose et des arabesques à des sensations de largeur, de ténuité et de caprice (I, 209). Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inattendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impression. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia (I, 209). Pour notre part, c’est néanmoins de matière que nous voudrions parler à ce propos. Mais de matière de la forme d’expression et cela dans le souci de ne pas rester à l’idée simpliste que la matière ne serait, dans ce domaine, qu’une affaire d’instruments et d’ondes sonores. La matière abstraite de la phrase de Vinteuil n’a pas la même consistance, les mêmes caractéristiques machiniques que celles des musiques auxquelles était habitué Swann. C’est cela qui le désoriente, le bouleverse et qui, peut-être, contribuera à l’entraîner vers un autre destin. Elle ne constitue pas un bloc sémiotique fortement cristallisé. Elle s’offre, en quelque sorte, à l’initiative du sujet qui l’écoute. Ou plutôt, elle va greffer sur l’agencement qu’il constitue le nouveau type de machinisme dont elle est porteuse. Et sans doute cet effet de sémiotisation ouverte – en référence à ce que beaucoup plus tard on appellera une « œuvre ouverte » – ne doit-il pas être assimilé à une simple « technique projective » comme celle que les psychologues mettent, par exemple, avec les taches de test de Rorschach, pour piéger l’imaginaire d’un sujet. Ce qui intéresse fondamentalement Proust, ce n’est pas le résultat, mais le machinisme créateur qui est mis en jeu à cette occasion. Certes, Swann finira par stabiliser une représentation de la phrase musicale en saisissant l’étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive (I, 209).
Félix Guattari
Lignes de fuite – Pour un autre monde de possibles / 2011
tunnelofight1.jpg
1 Pierre Clastres, la Société contre l’État, op. cit., p. 107 et suiv.
2 Franz Kafka, Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris, Œuvres complètes, Paris, Cercle du livre précieux, 1963-1965, t. IV, p. 235. Relevons également dans cette perspective que, pour John Cage, une politique du son ne devrait pas faire obstacle au silence, et que le silence ne devrait plus être un écran à l’égard du son. Il envisage une sorte de « récupération » du néant, comme le montre l’extrait suivant d’un de ses entretiens avec Daniel Charles : John Cage, Pour les oiseaux, Paris, Belfond, 1976 :
John Cage – Ce néant n’est encore qu’un mot.
D. C. – Comme le silence il doit se supprimer lui-même…
J. C. – Et par là on revient à ce qui est, c’est-à-dire aux sons.
D. C. – Mais ne perdez-vous pas quelque chose ?
J. C. – Quoi ?
D. C. – Le silence, le néant…
J. C. – Vous voyez bien que je ne perds rien ! Dans tout cela, il n’est pas question de perdre mais de gagner !
D. C. – Revenir aux sons, c’est donc revenir, en deçà de toute structure, aux sons « accompagnés » de néant… » (p. 32).
Cf. également la comparaison que John Cage établit entre le dépassement de ce qu’on appelle la musique et de ce qu’on appelle la politique : « La politique c’est la même chose. Et je peux bien parler alors de “non-politique” comme on parle à mon propos de non-musique«  (p. 54).
3 Cf. le très bel hommage du musicien Jacques Besse : « Robert Schumann est interné », La Grande Pâque, Paris, Belfond, 1969.
4 Dans certaines musiques africaines, par exemple, on tambourine une phrase sans l’articuler verbalement.
5 En fait, ce nouveau rapport déterritorialisé entre la force de travail et les formations de pouvoir ne concerne pas que les secteurs économiques de pointe, il se répercute également sur les secteurs anciens, sur la fonction publique, il traverse les milieux syndicaux, politiques, universitaires, judiciaires, etc.
6 D’autres créateurs, tels que Berlioz, utiliseront également leur propre insuffisance pour ne pas franchir un certain seuil de déterritorialisation.
7 Que l’on songe simplement chez Debussy aux Children’s Corner, à La Boîte à joujoux, au rôle de l’enfance dans Pelléas et Mélisande ou chez Ravel à l’Enfant et les Sortilèges. Mais ce qui, à notre sens, spécifie la position de l’enfance, dans ces œuvres, c’est qu’elle ne fonctionne plus comme ritournelle de base, comme bloc génératif, comme bloc de devenir ; elle n’apparaît plus, au terme d’un processus génératif d’une autre nature, que comme un thème redondant. Très souvent, d’ailleurs, Claude Debussy ne caractérisait qu’après coup le contenu ses œuvres en leur donnant un titre expressif (exemple : le poème symphonique La Mer).
8 Cf. l’analyse, par Pierre Boulez, des cellules rythmiques du Sacre du printemps : Relevés d’apprenti, Paris, Seuil, 1966.
9 « … Rentré chez lui, il eut besoin d’elle : il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom. Même cet amour pour une phrase musicale semble un instant devoir amorcer chez Swann la possibilité d’une sorte de rajeunissement… » (I, 210).

greenporno.png

Dans Mille plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent : « La maîtresse d’école ne s’informe pas quand elle interroge un élève, pas plus qu’elle n’informe quand elle enseigne une règle de grammaire ou de calcul. Elle “ensigne”, elle donne des ordres, elle commande » (10). Loin de vouloir « incriminer » les professeurs (11) des écoles, une telle conceptualisation renvoie à la manière dont s’exerce la dictature du signifiant affirmée dès l’Anti-Œdipe (12). Chaque langue associe à une chose un ensemble sonore arbitrairement sélectionné dans la gamme des possibles, et chaque locuteur de cette langue doit apprendre l’arbitraire spécifique qui caractérise l’ordre social dans lequel se déploie son être au monde, au prix du refoulement d’autres possibles explorés ou non dans l’enfance, dans une autre culture ou même dans une simple variété de la culture dominante.
Dans le texte présenté ici pour la première fois (13), et rédigé dans le cadres des recherches menées au CERFI, en parallèle avec la rédaction avec Gilles Deleuze de Mille plateaux, Félix Guattari déploie une analyse micropolitique qui cherche à explorer la manière dont ces significations et ces contrôles dominants « fonctionnent » au niveau économique, social, culturel et en nous-mêmes, le plus souvent à notre insu. C’est donc pour lui une façon d’interroger et de mettre au jour comment « un certain type de langage est tout à fait nécessaire pour stabiliser le champ social capitalistique ». L’expertise comme les formes dominantes de compétences constituent, à ses yeux, l’autre face d’un tel étayage.
Associé très tôt à l’aventure exemplaire de la clinique de La Borde, créée par Jean Oury en 1953 (14), Félix Guattari, psychanalyste devenu par la suite schizoanalyste, militant politique, mais, surtout, passeur exemplaire entre des univers jusque-là séparés, a, dès le début des années 1950, toujours affirmé que les investissements libidinaux se déploient dans tous les champs économiques, sociaux, culturels, matériels, animaux, végétaux, cosmiques. François Fourquet dit de Félix qu’il était un « parlant » (15), je reprendrais volontiers un autre terme de celui-ci, Félix était aussi un « voyant » (16).
La question centrale qu’il pose est : comment agir dans le capitalisme mondial intégré afin de faire advenir des possibles ? Car dans cette forme capitalistique, pressent-il à la suite de Foucault (17), les pouvoirs se miniaturisent. Désormais, ceux-ci ne se contentent plus d’investir les institutions politiques, économiques, financières, culturelles et sociales, mais vont à proprement parler contaminer les subjectivités elles-mêmes afin d’y imposer leurs codes, leurs catégorisations, leurs classements, leurs protocoles et leurs programmes. L’Anti-Œdipe a dénoncé la « dictature du signifiant », Guattari va s’attacher à en déceler les rouages à travers l’assujettissement de tous les modes de sémiotisation au seul registre du langage. Au même titre que les matières premières, ne faudrait-il pas alors penser la matière sémiotique comme le produit d’un certain état de la connaissance fondé sur un modèle de catégories transcendantes et universelles (18) ? Autrement dit, la langue dominante, fortement syntaxisée, aux axes paradigmatiques solidement codifiés « par leur arrimage à une machine d’écriture », devrait-elle constituer « le cadre a priori, le cadre nécessaire à tous les autres modes d’expression » ? Si Guattari récuse le principe d’une sémiologie générale, c’est non seulement parce qu’elle conduit à exploiter des moyens collectifs de sémiotisation, mais surtout parce que la prééminence du langage normalisé interdit l’accès à toutes les sémiotiques particulières (artistiques, mimétiques, somatiques, biologiques, musicales, par exemple). Guattari rapporte « l’ordre des choses » à « l’ordre des signes », signes de normalité. Le langage est un Équipement collectif, non pas tellement en tant que bâtiment ou institution mais comme un harnachement, une armature qui me fait me tenir droite, qui m’assigne une place dans ses rets et qui me maintient sur les rails, sur la bonne voie, qui donne un axe à ma pensée : c’est un tuteur.
La méthode schizoanalytique que propose Guattari consiste dès lors à déterminer de la façon la plus fine et la plus acérée possible comment est produite cette « soumission généralisée aux sémiologies du langage et aux signifiants des pouvoirs dominants ». Plus précisément, à l’établir au niveau de « [son] travail sur le réel et non plus seulement au niveau de [ses] représentations subjectives ». Car « un autre monde est possible ». Voilà la bonne nouvelle qui vaut encore et peut-être surtout aujourd’hui. C’est là que se situe l’actualité de la conceptualisation de Guattari, bien évidemment nourrie et enrichie par le travail commun avec Gilles Deleuze. Même les équipements, les institutions, les groupes les plus assujettis (19) à une finalité programmatique refermée sur elle-même sont dotés « d’ouvertures pragmatiques » sur une économie du désir. Il convient, pour cela, d’être toujours modestement guetteur, veilleur, vigie, éclaireur, visionnaire et sensible aux détails, « au petit côté de l’histoire », à ce qui se produit « à domicile », c’est-à-dire au plus près des situations, à ce qui échappe aux stéréotypes avec lesquels elles sont parlées. Pour appréhender, inventer et bricoler les outils appropriés, les processus à échafauder, les méthodologies à mettre en œuvre, Guattari propose des pistes dont l’efficacité n’est pas garantie, car elles demeurent toujours contingentes à la situation et indécidables a priori. À chacun d’expérimenter les siennes afin de saisir lesquelles conviennent le mieux à ce qui se joue là, in situ, dans des conditions spécifiques et contextualisées. Quelque chose du dehors force le passage, détonne, fait intrusion et grossit à vue d’œil jusqu’à submerger les autres composantes du tableau existant. On se souvient, dans Mille plateaux, du nez de Monsieur Klein, du film éponyme interprété par Alain Delon, qui, soudain, sous un éclairage nouveau, le fait entrer dans un « devenir- juif ». S’approprier et faire usage d’une méthode schizoanalytique consiste, dès lors, à capter le « virus micropolitique » à l’œuvre dans telle machine disciplinaire, dans tel autre système de surveillance et à fuir, par des chemins de traverse, par des voies détournées, vers des terres inexplorées qui se trouvent pourtant tout près, juste à côté de nous mais que notre aveuglement ne nous permettait pas jusque-là de discerner. Non pas dévoiler quelque chose qui serait caché pour l’interpréter, mais expérimenter. Mille plateaux à nouveau.
Liane Mozère / Extrait de la préface à Lignes de fuite
tunneloflight2.jpg
10 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 95. D
11 Exceptionnellement, je n’utilise pas ici le féminin de majesté opposé au masculin de majesté grammatical pour de bien mauvaises raisons d’assujettissement sémiotique au langage dominant. Que mes amies féministes me pardonnent ce politiquement incorrect.
12 Gilles Deleuze, Félix Guattari, l’Anti-œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1972.
13 Ce texte, initialement intitulé Équipements collectifs et assujettissement sémiotique, date selon toute vraisemblance de la fin de l’année 1979, voire du début de 1980 si l’on se reporte aux références bibliographiques. Il est en tout cas antérieur à la publication de Mille plateaux. Cet inédit entièrement rédigé par Félix Guattari constitue un rapport de recherche remis au ministère de l’Équipement au nom du Centre d’étude, de recherche et de formation institutionnelles. Le CERFI est une coopérative autogérée de recherche en sciences sociales créée par Félix Guattari en 1967 et qui a édité la revue Recherches. Pour une introduction de cette expérience, voir François Fourquet, « l’Accumulation du pouvoir ou le désir d’État. Synthèse des recherches du CERFI de 1970 à 1981″, Recherches, n° 46, 1982.
14 L’analyse institutionnelle ou psychothérapie institutionnelle a pris naissance dans un village de Lozère, Saint-Alban, pendant la guerre d’Espagne, grâce à un psychiatre réfugié espagnol, François Tosquelles, qui a inventé une thérapeutique (à une époque où les neuroleptiques n’existaient pas) qui articule analyse de l’asile comme produisant la « folie » et circulation de paroles et de pratiques qui réaménage les situations et les positions subjectives singulières. Travaillant avec des paysans lozériens au travers d’une parole partagée (entre soignants, mais aussi avec les pensionnaires), par une matérialité commune, à la fois organisée et libertaire. Coproduction avec les pensionnaires qui disposent d’un club pourvu d’un budget qu’ils gèrent. Dans le Loir-et-Cher, à la clinique de La Borde à Cour-Cheverny créée en 1953, Jean Oury affirme: « Il faut que le bouton de porte soit thérapeutique. » Il faut d’abord soigner l’institution : pour cela une rotation quotidienne des tâches est instaurée (une « grille » est affichée chaque jour), tous les moniteurs (en général des paysans du Loir-et-Cher), les médecins, les infirmiers, et les stagiaires passent dans tous les secteurs : infirmerie, nuits, poulailler, vaisselle, ménage, cuisine, jardin, activités culturelles décidées en commun, pensionnaires et personnel. Le standard, la « chauffe » (les allers-retours à Blois), la buvette sont par exemple pris en charge par des pensionnaires. Et chaque jour des réunions transversales aux secteurs et aux fonctions, qui permettent de suivre à la fois les difficultés au sein du personnel et celles que rencontre tel ou tel pensionnaire. Cette fluidité s’est heurtée à la bureaucratisation croissante de la Sécurité sociale qui prétend normaliser tous les actes qu’elle doit rembourser, en faisant évidemment respecter les hiérarchies professionnelles ; aujourd’hui les médecins sont davantage dans leurs bureaux pour faire des « actes » remboursés qu’à la plonge. Mais à La Borde on reste toujours vigilant à tous les détails où affleure précisément le désir. Les réaménagements sont constants dans les ordonnances, la constitution des groupes, l’organisation au jour le jour (voir Histoires de La Borde, Recherches, n° 21, mars-avril 1976). La lutte contre la routinisation, qui saisit la plupart des lieux de soins, est toujours à réinventer.
15 François Fourquet, « la Subjectivité mondiale : une intuition de Félix Guattari », in Gilles Deleuze et Félix Guattari. Territoires et devenirs, édité par Liane Mozère, Le Portique, n° 20, 2007.
16 La prescience qui était la sienne entre 1979 (le texte présenté ici), 1989 (les Trois Écologies, Paris, Galilée) et le dernier article paru en octobre 1992 dans le Monde diplomatique, « Pour une refondation des pratiques sociales », anticipe largement les derniers événements survenus dans le monde qui confortent ses analyses.
17 Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1976.
18 Comme par exemple l’objectivité ou la neutralité généralement requises en sciences sociales, qui manquent à coup sûr les connexions de désir actives et dès lors actualisables.
19 La distinction entre groupe assujetti et groupe sujet est proposée par Guattari dès les années 1960. Le groupe assujetti est refermé sur sa propre finalité : il s’ouvre peu à l’extérieur et procède, pour garder sa pureté doctrinale, par exclusions répétées. Le groupe-sujet, à l’opposé, est un groupe ad hoc, se constituant sur un objectif spécifique, pragmatique, ouvert sur le dehors et temporaire – une fois l’objectif atteint, le groupe peut se dissoudre, se recomposer ou se « répandre » vers d’autres groupes. Il ne cherche pas la finitude. Plus tard, Deleuze et Guattari remplaceront ce terme par celui d’agencements collectifs d’énonciation déjà présent dans ce texte. Voir sur ce point Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Introduction de Gilles Deleuze, Paris, Maspero, 1972.

12



boumboumjames |
femmeavenirhomme |
Toute une vie... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Warhol l'avait dit...un qua...
| juliette66
| les bonnes "occaz" de Murielle