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La société punitive / Michel Foucault

Dans le régime pénal de l’âge classique, on peut retrouver, mêlées les unes aux autres, quatre grandes formes de tactique punitive – quatre formes qui ont des origines historiques différentes, qui ont eu chacune, selon les sociétés et les époques, un rôle, sinon exclusif, du moins privilégié.
1/ Exiler, chasser, bannir, expulser hors des frontières, interdire certains lieux, détruire le foyer, effacer le lieu de naissance, confisquer les biens et les propriétés.
2/ Organiser une compensation, imposer un rachat, convertir le dommage provoqué en une dette à rembourser, reconvertir le délit en obligation financière.
3/ Exposer, marquer, blesser, amputer, faire une cicatrice, déposer un signe sur le visage ou sur l’épaule, imposer une diminution artificielle et visible, supplicier ; bref, s’emparer du corps et y inscrire les marques du pouvoir.
4/ Enfermer.
À titre d’hypothèse peut-on distinguer, selon les types de punition qu’elles ont privilégiés, des sociétés à bannissement (société grecque), des sociétés à rachat (sociétés germaniques), des sociétés à marquage (sociétés occidentales à la fin du Moyen Âge) et des sociétés qui enferment, la nôtre?
La nôtre, depuis la fin du XVIIIe siècle seulement. Car une chose est certaine : la détention, l’emprisonnement ne font pas partie du système pénal européen avant les grandes réformes des années 1780-1820. Les juristes du XVIIIe siècle sont unanimes sur ce point: « La prison n’est pas regardée comme une peine suivant notre droit civil [...] quoique les Princes, pour des raisons d’État, se portent quelquefois à infliger cette peine, ce sont des coups d’autorité, et la Justice ordinaire ne fait pas usage de ces sortes de condamnations » (Serpillon, Code criminel, 1767). Mais on peut dire déjà qu’une telle insistance à refuser tout caractère pénal à l’emprisonnement indique une incertitude qui croît. En tout cas, les enfermements qui se pratiquent au XVIIe et au XVIIIe siècle demeurent en marge du système pénal, même s’ils en sont tout voisins et s’ils ne cessent de s’en approcher :
– enfermement-gage, celui que pratique la justice pendant l’instruction d’une affaire criminelle, le créancier jusqu’au remboursement de la dette, ou le pouvoir royal quand il redoute un ennemi. Il s’agit moins de punir une faute que de s’assurer d’une personne ;
– enfermement-substitut, celui qu’on impose à quelqu’un qui ne relève pas de la justice criminelle (soit à cause de la nature de ses fautes, qui sont seulement de l’ordre de la moralité ou de la conduite; soit par un privilège de statut: les tribunaux ecclésiastiques, qui, depuis 1629, n’ont plus le droit de prononcer des peines de prison au sens strict, peuvent ordonner au coupable de se retirer dans un couvent ; la lettre de cachet est souvent un moyen pour le privilégié d’échapper à la justice criminelle; les femmes sont envoyées dans les maisons de force pour des fautes que les hommes vont expier aux galères).
Il faut noter que (sauf dans ce dernier cas) cet emprisonnement- substitut se caractérise en général par le fait qu’il n’est pas décidé par le pouvoir judiciaire; que sa durée n’est pas fixée une fois pour toutes et qu’elle dépend d’une fin hypothétique : la correction. Punition plutôt que peine.
Or une cinquantaine d’années après les grands monuments du droit criminel classique (Serpillon, Jousse, Muyart de Vouglans), la prison est devenue la forme générale de pénalité.
En 1831, Rémusat, dans une intervention à la Chambre, disait: « Qu’est-ce que le système de pénalité admis par la nouvelle loi ? C’est l’incarcération sous toutes ses formes. Comparez en effet les quatre peines principales qui restent dans le Code pénal. Les travaux forcés [...] sont une forme de l’incarcération. Le bagne est une prison en plein air. La détention, la réclusion, l’emprisonnement correctionnel ne sont en quelque sorte que des noms divers d’un même châtiment.» Et Van Meenen, ouvrant le IIe Congrès pénitentiaire à Bruxelles, rappelait le temps de sa jeunesse où la terre était encore couverte « de roues, de gibets, de potences et de piloris », avec « des squelettes hideusement étendus ». Tout se passe comme si la prison, punition parapénale,avait à la fin du XVIIIe siècle fait son entrée à l’intérieur de la pénalité et en avait occupé très rapidement tout l’espace. De cette invasion aussitôt triomphante le Code criminel autrichien, rédigé sous Joseph II, donne le témoignage le plus manifeste.
L’organisation d’une pénalité d’enfermement n’est pas simplement récente; elle est énigmatique.
Au moment même où elle se mettait en plan, elle était l’objet de très violentes critiques. Critiques formulées à partir de principes fonda- mentaux. Mais aussi formulées à partir de tous les dysfonctionnements que la prison pouvait induire dans le système pénal et dans la société en général.
1/ La prison empêche le pouvoir judiciaire de contrôler et de vérifier l’application des peines. La loi ne pénètre pas dans les prisons, disait Decazes en 1819.
2/ La prison, en mêlant les uns aux autres des condamnés à la fois différents et isolés, constitue une communauté homogène de criminels qui deviennent solidaires dans l’enfermement et le resteront à l’extérieur. La prison fabrique une véritable armée d’ennemis intérieurs.
3/ En donnant aux condamnés un abri, de la nourriture, des vêtements et souvent du travail, la prison fait aux condamnés un sort préférable parfois à celui des ouvriers. Non seulement elle ne peut avoir d’effet de dissuasion, mais elle attire à la délinquance.
4/ De prison sortent des gens que leurs habitudes et l’infamie dont ils sont marqués vouent définitivement à la criminalité.
Tout de suite, donc, la prison est dénoncée comme un instrument qui, dans les marges de la justice, fabrique ceux que cette justice enverra ou renverra en prison. Le cercle carcéral est clairement dénoncé dès les années 1815-1830. À ces critiques il y eut successivement trois réponses:
– imaginer une alternative à la prison qui en garde les effets positifs (la ségrégation des criminels, leur mise hors circuit par rapport à la société) et en supprime les conséquences dangereuses (leur remise en circulation). On reprend pour cela le vieux système de la transportation que les Britanniques avaient interrompu au moment de la guerre d’Indépendance et restauré après 1790 vers l’Australie. Les grandes discussions autour de Botany Bay ont lieu en France autour des années 1824-1830. En fait, la déportation-colonisation ne se substituera jamais à l’emprisonnement; elle jouera, à l’époque des grandes conquêtes coloniales, un rôle complexe dans les circuits contrôlés de la délinquance. Tout un ensemble constitué par les groupes de colons plus ou moins volontaires, les régiments coloniaux, les bataillons d’Afrique, la Légion étrangère, Cayenne, viendra au cours du XIXe siècle fonctionner en corrélation avec une pénalité qui demeurera essentiellement carcérale ;
– réformer le système interne de la prison, de manière qu’elle cesse de fabriquer cette armée des périls intérieurs. C’est là le but qui a été désigné à travers toute l’Europe comme la « réforme pénitentiaire ». On peut lui donner comme repères chronologiques les Leçons sur les prisons de Julius (1828)6, d’une part, et, de l’autre, le Congrès de Bruxelles en 1847. Cette réforme comprend trois aspects principaux : isolement complet ou partiel des détenus à l’intérieur des prisons (discussions autour des systèmes d’Auburn et de Pennsylvanie) ; moralisation des condamnés par le travail, l’instruction, la religion, les récompenses, les réductions de peines ; développement des institutions parapénales de prévention, ou de récupération, ou de contrôle. Or ces réformes, auxquelles les révolutions de 1848 ont mis fin, n’ont en rien modifié les dysfonctionnements de la prison dénoncés dans la période précédente ;
– donner finalement un statut anthropologique au cercle carcéral ; substituer au vieux projet de Julius et de Charles Lucas (fonder une « science des prisons » capable de donner les principes architecturaux, administratifs, pédagogiques d’une institution qui «corrige») une « science des criminels » qui puisse les caractériser dans leur spécificité et définir les modes de réaction sociale adaptés à leur cas. La classe des délinquants, à laquelle le circuit carcéral donnait une part au moins de son autonomie, et dont il assurait à la fois l’isolement et le bouclage, apparaît alors comme déviation psychosociologique. Déviation qui relève d’un discours « scientifique » (où vont se précipiter des analyses psychopathologiques, psychiatriques, psychanalytiques, sociologiques) ; déviation à propos de laquelle on se demandera si la prison constitue bien une réponse ou un traitement approprié.
Ce qu’au début du XIXe siècle et avec d’autres mots on reprochait à la prison (constituer une population « marginale » de « délinquants ») est pris maintenant comme fatalité. Non seulement on l’accepte comme un fait, mais on le constitue comme donnée primordiale. L’effet « délinquance » produit par la prison devient problème de la délinquance auquel la prison doit donner une réponse adaptée. Retournement criminologique du cercle carcéral.

Il faut se demander comment un tel retournement a été possible; comment des effets dénoncés et critiqués ont pu, au bout du compte, être pris en charge comme données fondamentales pour une analyse scientifique de la criminalité; comment il a pu se faire que la prison, institution récente, fragile, critiquable et critiquée, se soit enfoncée dans le champ institutionnel à une profondeur telle que le mécanisme de ses effets a pu se donner pour une constante anthropologique; quelle est finalement la raison d’être de la prison ; à quelle exigence fonctionnelle elle s’est trouvée répondre.
Il est d’autant plus nécessaire de poser la question et surtout plus difficile d’y répondre, que l’on voit mal la genèse « idéologique » de l’institution. On pourrait croire en effet que la prison a bien été dénoncée, et très tôt, dans ses conséquences pratiques; mais qu’elle était si fortement liée à la nouvelle théorie pénale (celle qui préside à l’élaboration du code du XIXe siècle) qu’il a bien fallu l’accepter avec elle; ou encore qu’il faudrait remettre en chantier, et de fond en comble, cette théorie si on voulait faire une politique radicale de la prison.
Or, de ce point de vue, l’examen des théories pénales de la seconde moitié du XVIIIe siècle donne des résultats assez surprenants. Aucun des grands réformateurs – qu’ils soient théoriciens comme Beccaria, juristes comme Servan, législateurs comme Le Peletier de Saint-Fargeau, l’un et l’autre à la fois comme Brissot – ne propose la prison comme peine universelle ou même majeure. D’une façon générale, dans toutes ces élaborations, le criminel est défini comme l’ennemi de la société. En cela, les réformateurs reprennent et transforment ce qui avait été le résultat de toute une évolution politique et institutionnelle depuis le Moyen Âge: la substitution, au règlement du litige, d’une poursuite publique. Le procureur du roi, en intervenant, désigne l’infraction non seulement comme atteinte à une personne ou à un intérêt privé, mais comme attentat à la souveraineté du roi. Commentant les lois anglaises, Blackstone disait que le procureur défend à la fois la souveraineté du roi et les intérêts de la société. En bref, les réformateurs dans leur grande majorité, à partir de Beccaria, ont cherché à définir la notion de crime, le rôle de la partie publique et la nécessité d’une punition, à partir du seul intérêt de la société ou du seul besoin de la protéger. Le criminel lèse avant tout la société ; rompant le pacte social, il se constitue en elle comme un ennemi intérieur. De ce principe général dérive un certain nombre de conséquences.
1/ Chaque    société,    selon    ses    besoins    propres,    devra    moduler l’échelle des peines. Puisque le châtiment ne dérive pas de la faute elle- même mais du tort causé à la société ou du danger qu’elle lui fait courir, plus une société sera faible, mieux elle devra être prémunie, plus il lui faudra se montrer sévère. Donc, pas de modèle universel de la pénalité, relativité essentielle des peines.
2/ Si la peine était expiation, il n’y aurait pas de mal à ce qu’elle soit trop forte; en tout cas, il serait difficile d’établir entre elle et le crime une juste proportion. Mais, s’il s’agit de protéger la société, on peut la calculer de manière qu’elle assure exactement cette fonction: au delà, toute sévérité supplémentaire devient abus de pouvoir. La justice de peine est dans son économie.
3/ Le rôle de la peine est entièrement tourné vers l’extérieur et vers l’avenir : empêcher que le crime ne recommence. À la limite, un crime dont on saurait à coup sûr qu’il est le dernier n’aurait pas à être puni. Donc, mettre le coupable hors d’état de nuire et détourner les innocents de toute infraction semblable. La certitude de la peine, son caractère inévitable, plus que toute sévérité, constituent ici son efficacité.
Michel Foucault
La société punitive / 1972-1973
Résumé du cours (extrait) – notes absentes

3 bad sisters

Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / Elias Jabre / Chimères n°75 / Devenir-Hybride

« Et tout d’un coup, nous sentons que nous ne sommes plus les mêmes forçats. Il n’y a rien eu. Et un problème dont on ne voyait pas la fin, un problème sans issue, un problème où tout le monde était aheurté, tout d’un coup n’existe plus et on se demande de quoi on parlait. C’est qu’au lieu de recevoir une solution, ordinaire, une solution que l’on trouve, ce problème, cette difficulté, cette impossibilité vient de passer par un point de résolution pour ainsi dire physique. Par un point de crise. Et c’est qu’en même temps le monde entier est passé par un point de crise pour ainsi dire physique. Il y a des points critiques de l’événement comme il y a des points critiques de température, des points de fusion, de congélation ; d’ébullition, de condensation ; de coagulation ; de cristallisation. Et même, il y a dans l’événement de ces états de surfusion qui ne se précipitent, qui ne se cristallisent, qui ne se déterminent que par l’introduction d’un fragment de l’événement futur ».
Charles Péguy / Clio, N.R.F., p.269, lu dans Différence et répétition, Gilles Deleuze, Puf, p.244.

The Cat, The Reverend and The Slave est un film documentaire d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita sorti en 2010. L’Homme inventé à la Renaissance y est résolument mort. Le film suit les existences dédoublées, voire démultipliées, de plusieurs joueurs de Second Life, entre un monde brick and mortar où la vie semble réduite à peau de chagrin et ce jeu en réseau où les avatars se baladent dans un imaginaire où tous les rêves sont accomplis.
Monde réel : mobil home, décoration sinistre, vie pavillonnaire grise reproduite à des millions d’exemplaires aux Etats-Unis. Second Life : somptueuse maison sur pilotis au bord de la mer, le jeu reproduit jusqu’aux feuilles de palmiers qui frémissent au vent. Un couple de jeunes adultes racontent la vie qu’ils mènent derrière un écran d’ordinateur. Ça ne m’étonne pas de toi, tu as toujours vécu sur une île fantastique, conclut la mère d’un jeune homme, après l’avoir longuement écouté.
Ce quadragénaire s’est lancé dans le jeu avec un avatar de femme, je ne devais pas me faire repérer ! A la recherche de sa compagne, elle est partie un soir, au beau milieu de la nuit, rejoindre un maître goréen. Elle passait la plupart de son temps sur SL, alors il a décidé de la traquer sur le réseau. C’est de cette manière qu’il a rencontré sa nouvelle épouse. Elle l’a aidé à comprendre les ficelles du jeu comme la télé-transportation. Depuis, il a traversé le pays pour vivre avec cette femme engraissée à la malfbouffe. Comme il compte monter un espace virtuel peuplé d’escorts-girls au-dessus de son magasin de jouets, celle-ci multiplie les scènes de ménage.
Kris, The Slave appartient à la communauté des goréens adeptes des rapports maîtres/esclaves. On l’observe travestir son avatar avant d’expliquer qu’il est soumis à un motard, membre d’un gang, un gars ventru, chevelu et gentil, qui ressemble au Père-Noël. Mais particulièrement strict. Mon maître a sous ses ordres un nombre impressionnant d’esclaves. Je ne sais pas comment il fait pour s’occuper de tous ces gens. The Slave, lui- même, est le maître de trois filles et de deux animaux domestiques, explique-t-il. La photo d’une de ses esclaves apparaît sur son écran. C’est moi qui contrôle sa vie sexuelle dans la vie et dans Second Life. Encore une fois, les rapports s’installent dans le monde virtuel avant de contaminer ce qui se passe au-delà de l’écran, et voilà les joueurs qui parcourent des milliers de kilomètres pour reformer des rapports maîtres/ esclaves réels. Il espère emménager rapidement avec ses trois filles pour fonder une famille, dès qu’il en aura les moyens.
Benjamin, The Reverend est subventionné par l’église de sa région. Aidé de sa femme, il est rentré sur SL pour lutter contre le pêché. Il y a des sex shop et des bordels sur Second Life, alors il fallait un endroit pour les sauver. J’ai offert une importante somme d’argent à une prostituée virtuelle pour qu’elle m’accompagne. Elle a pris l’argent et m’a suivi. On visite une église en 3D à l’intérieur de laquelle traînent quelques curieux entre deux bancs de messe. Parmi eux, un avatar a revêtu la tenue de Superman.
Marcus, The Cat, porte des oreilles de chat. Voilà qu’il se retourne, avec sa queue de chat, et bondit de marches en marches jusqu’en haut des escaliers qui conduisent à sa chambre. C’est un furrie, une communauté où chaque membre est à la recherche de son moi animal profond. Les furries existaient avant Second Life, mais le jeu leur a donné une visibilité accrue, et le fur-curious se sont multipliés, comme ce jeune homme interviewé qui se rend à une convention « réelle » de furries et se voit parrainé par The Cat. The Cat explique, je suis hyperactif. J’ai toujours agi comme un chat. Notre capacité d’attention est comme ça. Ce qui brille, on le suit des yeux. Avec son accoutrement et ses réflexes de chat, on l’observe clamer devant un passant qui l’observe : je suis un chat ! On assiste bientôt à un défilé de peluches géantes qui se rendent à une fête technoïde où la stupeur gagne en intensité, alors qu’on les voit s’agiter sur la musique en remuant des bracelets fluos qui éclairent leurs fourrures dans la pénombre. Les plans du documentaire alternent avec le jeu virtuel où la même ambiance est reproduite, mais cette fois, ce sont leurs avatars qui se trémoussent. Puis retour aux humains déguisés en animaux qui gesticulent…
Le documentaire se termine par Burning Man, cette fête païenne immense qui a lieu tous les ans dans le Nevada où se retrouvent artistes et technophiles en tout genre, des surdoués de la Silicon Valley aux communautés les plus extravagantes venues communier ensemble dans cette utopie temporaire et renouvelable. Un vieux baroudeur à l’origine de cet événement devenu phénomène de masse nous parle de notre avenir. Dans quelques années, on portera des lunettes qui permettront de vivre en continu dans SL en parallèle à la vie « réelle ». On sera dédoublé en permanence. Notre avatar deviendra à son tour « réel » et se baladera à Burning Man, alors qu’on sera à des milliers de kilomètres de là. Si notre avatar dépose un objet par terre, un homme ou un autre avatar « réel » sera en mesure de le récupérer.
A la fin du film, les spectateurs partagent une sorte de fascination goguenarde mêlée d’inquiétude. Des âmes perdues, de la science-fiction, c’est ce qui ressort des commentaires, comme s’il existait un mur étanche entre ces joueurs aux identifications déterritorialisées et ceux qui disposeraient de repères encore bien ancrés dans le dit « réel ».

Le jeu : l’imprédictibilité dynamique et la persistance comme principes
Second Life partage des traits communs avec des jeux tels que World of Warcraft, où des communautés émergent à partir des groupes qui se constituent autour d’une aventure commune, mais il propose une expérimentation d’un autre type où la question des identifications dépasse de loin celle d’un jeu de rôle. Il ne s’agit plus de jouer un rôle, mais d’inventer des identités en devenir permanent.
Contrairement aux autres MMORPG (jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs), Second Life (SL) ne propose pas de quête ou d’objectif, il n’y a rien à gagner.
L’article de Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde (1), en fait une description minutieuse et colorée :
« Rien n’est bâti à l’avance et aucune règle n’est prédéfinie. »
« C’est un monde ouvert, entièrement fabriqué par ses utilisateurs, grâce aux outils de modélisation 3D mis à leur disposition. On y vient pour « maçonner », s’acheter un bout de terrain, faire des rencontres et discuter, gagner de l’argent ou simplement s’amuser. Second Life est un univers de bâtisseurs au développement infini et imprévisible, boosté par la créativité individuelle et le travail collaboratif, résume le webphotographe Marco Cadioli, qui immortalise les mondes virtuels. »

« Cette imprédictibilité dynamique, c’est précisément ce qui fait tout le sel de Second Life. Du coup, le point de vue que l’on adopte, catastrophiste ou optimiste, détermine largement ce qu’on en raconte : d’un côté, la duplication aseptisée du cauchemar américain ; de l’autre, l’idée du laboratoire expérimental inventant une socialisation au jour le jour. »
Le jeu a également la propriété d’être persistant, ce qui signifie que le monde ne disparaît pas dès que le joueur se déconnecte. Les autres joueurs continuent à le faire vivre et évoluer.
Si aujourd’hui Second Life risque de s’écrouler en raison d’une période de croissance exponentielle, alors qu’en réalité 90% des joueurs n’ont joué qu’une seule fois et restent inactifs, il est peut-être la préfiguration de nouvelles formes de devenir.

Des naufragés du quotidien aux super-consommateurs virtuels
Les lieux de vie décrits semblent la plupart du temps plus irréels que le jeu lui-même. De vastes zones pavillonnaires avec des routes interminables. Une séquence du documentaire l’illustre particulièrement bien, alors qu’on découvre quatre goréens assis dans l’herbe, venus parler de leurs expériences SM sur Second Life. Tout à coup, le plan s’élargit, et on s’aperçoit qu’ils ne sont pas au milieu d’un espace vert, mais sur le terre-plein d’un parking géant entouré d’enseignes de supermarché. Quant à la décoration des maisons, elle est quasi inexistante, un ordinateur ronronne, des objets kitsch parsèment la pièce, ou des peluches sur un canapé. Les habitats et les extérieurs filmés tout au long du documentaire donnent un sentiment de désolation. De vastes zones que l’on traverse en voiture, où chacun vit reclus dans son pavillon, sans vie sociale. Une résonance avec l’immense école labyrinthe déshumanisé d’Elephant de Gus Van Sant.
Ces joueurs d’un genre nouveau semblent venir d’un même désert urbain ou pavillonnaire.
Second Life accueille pourtant une population variée au-delà des classes sociales, et de nombreuses entreprises ont également déployé leur « succursale » dans le jeu. Pourtant le documentaire se focalise sur des mondes plus marginaux qui développent des pratiques peut-être plus intéressantes qu’une simple reproduction de l’existant dans l’espace virtuel. En effet, dans ces univers décomposés, les possibilités du jeu sont investies de façon beaucoup plus poussée, ce qui donne lieu à la création de véritables modes d’existences.
Parmi les caractéristiques des personnes suivies, on retrouve souvent une situation d’isolement, j’ai été beaucoup seul dans ma vie, raconte The Slave, et un décalage infranchissable entre l’American Way of Life version 2010 et leur possibilité de le réaliser. Dans Second Life, je suis accro au shopping, ce qui est impossible dans ma vraie vie. Là, c’est la première fois que je me suis fait refaire les seins, dit une joueuse.
Second Life reproduirait les pratiques de consommation en les démultipliant, plus de sexe, plus de shopping. Les joueurs semblent alors se rabattre sur la réplique virtuelle des univers symboliques dans lesquels ils baignent déjà. Ces espaces répondraient-ils de façon simple et immédiate aux désirs conformistes de ces naufragés du « réel » ?
Et comment les joueurs peuvent-ils passer autant de temps dans cette foire aux illusions ? C’est la première interrogation qui fascine le spectateur. La puissance de capture de Second Life renvoie à la question de l’investissement psychique. Quel est donc ce réel auxquels les spectateurs essayent encore de s’accrocher ? La puissance imaginaire d’un objet ou d’un univers dit « réel » aurait-elle un privilège sur sa reproduction virtuelle, à partir du moment où l’investissement psychique ne dépend pas de la consistance physique d’une représentation ? Il existe d’irréductibles acheteurs de CD qui veulent tenir entre leurs mains le support de la musique qu’ils écoutent, les fichiers mp3 représentant pour eux une déperdition de réel. Espèce nostalgique en voie de disparition…
D’autant plus que l’avatar permet d’investir une nouvelle image de son corps, de peaufiner son idéal du moi. Ajouter à cela, les pratiques qui reproduisent le réel, se rencontrer, faire l’amour, acheter un terrain, spéculer, faire des transactions avec d’autres joueurs…
Dans l’article Persistant Suburbs (2), Alain Della Negra et Kaori Kinoshita proposent un séquencier préparatoire à leur documentaire. « Séquence 9. Intérieur jour – Appartement de John Il s’inquiète du peu de revenus de Vanessa. Cessant de sourire, elle lui reproche d’avoir fait un mauvais investissement avec ses machines à sous, qu’il a payées plus de 6000 Linden dollars. Ils parlent de l’île qu’ils ont achetée 1000 Linden dollars. »
Le Linden est une devise réelle, échangeable avec le dollar. Les coordonnées du monde « réel » tissent les subjectivités des joueurs qui se mettent à reproduire au rabais des actions qu’ils n’auraient pas eu la possibilité de réaliser de l’autre côté de l’écran. La frustration de ces citoyens de seconde zone pourrait entraîner la création d’agencements politiques qui leur permettent de retrouver un lien social avec du sens, d’autres valeurs, mais curieusement, cette possibilité ne vient même plus à l’esprit. La question politique abordée sous cette forme semble devenue inexistante ou archaïque, la décomposition du décor et des modes d’existence ayant balayé ces imaginaires.
Ou alors, il s’agira de militants et d’artistes qui poursuivront leurs luttes en les reconduisant sur SL sous des formes nouvelles ou par des expérimentations étonnantes (3). « Second Life étant le théâtre de multiples rassemblements publics anti-G8, pour le Darfour et contre la pédophilie (en vrac), Frankie Antonioni loue des manifestants à des groupes, quels qu’ils soient et quelle que soit la cause qu’ils défendent… »
« Des groupes comme la Second Life Liberation Army (SLLA), qui critique la dérive autoritariste et exige des droits pour les avatars, s’emploient à poser des bombes contre des marques emblématiques. Des attaques d’un nouveau genre : elles sont graphiques et ne détruisent pas réellement le bâtiment, mais ralentissent ou plantent le serveur dans le meilleur des cas. »
« La région virtuelle de Neufreistadt cherche par exemple à implémenter de nouvelles formes démocratiques à l’intérieur de Second Life. Outre son charmant look de village bavarois, son château, son église et son Bier Garten souvent noyés dans la brume, la région s’est dotée d’une constitution, d’un gouvernement, d’une assemblée représentative élue, de lois et d’une institution judiciaire. Neufreistadt est partie prenante d’un laboratoire politique plus vaste, la Confederation of Democratic Simulators (Confédération des simulateurs démocratiques), regroupant plusieurs outils de simulation où les citoyens participent au gouvernement et influencent l’évolution de leur ville par le biais d’élections. »
Pour la plupart des autres joueurs, le monde de la super consommation ne présente pas d’alternative, quitte à acheter cent mille fois moins cher un ersatz virtuel de ce qui n’est accessible qu’aux plus fortunés. Une maison de rêve sur une île déserte, une chirurgie esthétique virtuelle, il n’y a plus de limite à leur désir reterritorialisé dans le cyberespace.

Du détachement du corps aux identités fluctuantes en devenir
Ceci dit, il subsisterait une différence majeure entre une vie dite « réelle » et un jeu en réseau. C’est le détachement du corps. Ce n’est plus un corps qui vit et jouit directement, mais un corps qui vit et jouit au travers d’un avatar. C’est désormais dans l’image de l’avatar qu’on se reconnaît, c’est l’avatar qui consomme, s’habille et baise.
Il existe des pods qui permettent de donner une extension sensitive aux corps, et sans doute qu’à terme, un corps sera en mesure de vivre à l’identique ce que vivra son avatar, jusqu’à l’impression du mouvement. Comment le dit « réel » pourra-t-il lutter contre ces sensations intensifiées où la jouissance de notre corps pourra toujours repousser les limites, d’autant plus qu’il éprouvera non seulement les mêmes sensations que dans le dit « réel », mais qu’on lui fera également vivre des sensations inédites ?
Imaginons une multitude de corps isolés, recouverts de pods et connectés ensemble en réseaux. Le fantasme de Matrix n’est plus aussi invraisemblable. Le film Avatar, avec cet humain en chaise roulante qui se trouve propulsé dans un corps plus puissant, plus beau, plus intense et branché en réseau cybernétique à la planète Pandora est un autre symptôme de cette prémonition.
Cependant d’après le film documentaire, la fuite dans la matrice est une lecture dépassée. Le jeu entraîne la rencontre des corps quitte à reproduire les mêmes règles. Plutôt que de vivre derrière un écran, l’aller-retour avec le réel est permanent, faisant même déchoir cette notion.
Si Facebook transforme le sujet en produit de catalogue en le décomposant en un agrégat d’informations identitaires liées à la chaîne des relations que constituent son réseau social, Second life offre la possibilité de vivre d’autres vies en s’appropriant des Mois étranges et fluctuants.
En effet, bien que SL reproduise en partie notre univers, les joueurs, eux, ne sont pas leurs propres répliques, et au-delà de leurs Mois idéaux rêvés, les coordonnées identificatoires se déterritorialisent pour donner corps à des possibilités de vies inédites. Devenir un esclave ou un Moi animal, les communautés des goréens et des furries l’illustrent de façon frappante. Michael Stora, psychanalyste, témoigne de l’usage de Second Life dans son travail (4) :
 » – Mon second patient est marié, la quarantaine, trois enfants. Il a une vraie envie homosexuelle et même un fantasme de travestissement, mais n’a jamais osé passer à l’acte. Il a choisi un avatar de femme plutôt androgyne et s’est acheté un pénis escamotable, invisible sous ses vêtements… La dernière fois, il a rencontré un homme qui a très mal réagi lorsqu’il a découvert qu’il cachait un sexe d’homme sous son apparence féminine. Il a donc décidé de se créer un nouvel avatar, masculin cette fois-ci. Mon travail est de l’aider à faire un choix sexuel : s’il s’incarne en homme, peut-être ira-t-il dans le sens d’une homosexualité mieux vécue. Mais le fait de se simuler dans un premier temps comme une femme, objet de désir pour d’autres hommes, l’a aidé à assumer son désir homosexuel.
- Vous avez le projet de créer une île thérapeutique. Les avatars consulteraient-ils pour des problèmes liés à leur vraie vie ? Ne s’inventeraient-ils pas aussi des problèmes imaginaires ?
- Non, je n’y crois pas du tout. L’avatar représente une part obscure de soi, que l’on a refoulée ou réprimée, mais qui a toujours été là. Ce sont donc des personnes réelles qui viendraient consulter par le biais de leur avatar… »

Ici, bien au-delà du fantasme de travestissement tel qu’analysé par le psychanalyste, l’avatar devient la composante d’une personnalité en évolution qui lui permet d’expérimenter de façon douce, avant de vivre ces déplacements avec son propre corps.
Marcus, The Cat, explique à un jeune fur-curious qu’il a commencé par être escort, ce qu’il n’est plus. Concernant ses amours, il était l’animal domestique d’une joueuse avant qu’ils n’entretiennent un rapport amoureux et égalitaire.
A la fin de la projection, Elie During, philosophe, invité à commenter le documentaire explique qu’il ne s’agit pas de se refermer sur des identités nouvelles, mais de vivre des identités en devenir qui se recomposent au fil du temps, des identités qui seraient donc éclatées entre différents univers, des avatars que choisissent les joueurs, aux joueurs qui se déguisent en avatar, avec toutes les pratiques qu’ils reproduisent et modifient dans les espaces, réels et virtuels.
Mais les notions de réel et virtuel, en ce sens étroit perdent de leur pertinence, étant donné leur panachage dans la vie quotidienne. La mobilité des technologies qui nous accompagnent crée une multitude de dispositifs qui nous proposent depuis longtemps l’ubiquité permanente entre réel et virtuel ainsi que la multiplication de Mois co-existants. Certains pans de nos vies se déroulent en même temps que nos activités ordinaires, comme poursuivre une discussion par SMS ou répondre à ses mails tout en étant dans un autre contexte. Toutes ces habitudes acquises avec ces médias entre lesquels nous jonglons multiplient nos rapports à différents mondes ainsi que nos devenirs parallèles.
D’après l’artiste-architecte Stephan Doesinger (5), « l’architecture virtuelle ne se contente plus seulement de répliquer le monde réel. Dans Second Life, nous pénétrons dans un espace qui est plus qu’une simple métaphore de la réalité. C’est les deux à la fois, métaphore et réalité. Il semble que partout où l’espace physique et l’espace médiatique se croisent ou fusionnent, de nouveaux lieux émergent. Je les appelle « Bastard Spaces », espaces bâtards. Par exemple, lorsqu’on met le casque de son lecteur mp3 et qu’on se promène dans la ville, l’espace va changer radicalement selon que vous écoutiez Bach ou du thrash metal. Même l’espace public est un espace bâtard. Il est largement une construction médiatique. Un espace n’est plus un espace s’il n’est pas médiatisé. Le même constat vaut pour les gens, [...] vous n’existez plus en tant qu’être humain si vous ne vous médiatisez pas vous-même, via Youtube, Flickr, Myspace… Cela change notre manière de percevoir l’architecture réelle. »

De nouveaux modèles communautaires, rapports horizontaux et plurivers
Tout au long du documentaire, il apparaît que Second life permet non seulement de réaliser des désirs inaccessibles dans la vie de tous les jours, de réinventer son image, mais surtout de recomposer des liens. De véritables communautés se créent, se développent, prolifèrent, et repassent de l’autre côté de l’écran. Dans le documentaire, un joueur explique qu’il se lève à 4 heures du matin et se connecte avant de partir à son travail. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il trouve toujours un ami en ligne, sa communauté étant étendue sur plusieurs fuseaux horaires.
Par le réseau social, avec la multitude de joueurs interconnectés, chacun peut collaborer avec ses partenaires, pour construire son territoire en 3D par exemple, et il n’hésite plus à passer une partie de son temps dans un monde où ses compagnons séjournent autant que lui. L’effet de masse légitime l’espace virtuel et la pratique intensive du jeu. Les joueurs racontent fréquemment qu’ils communiquent mieux sur SL, libérés de leurs rôles sociaux, comme si le virtuel leur offrait la possibilité de tisser des relations plus réelles, tandis qu’elles seraient a contrario artificielles dans le réel.
La population des joueurs est bigarrée, loin des seuls geek qu’on se représente. Persistant Suburbs présente des portraits de joueurs allant de l’informaticien timide à la mère de famille, jusqu’à la business girl devenue créatrice de mode, etc. Les joueurs ne se rencontrant au départ que sous forme d’avatars, leurs nouvelles coordonnées balayent les repères classiques, disqualifiant les rapports verticaux. Dans ce modèle horizontal qui fonctionne par affinités, les notions d’adultes/adolescents, homme/femme, les catégories professionnelles sont remises à plat. Chez les goréens la morale familiale, sociale, religieuse, ou même républicaine, tous ces codes institutionnels massifs qui tissaient les comportements cèdent la place à des rapports personnels purs où il ne reste plus qu’à commander ou obéir, et à protéger et être protégé.
A la recherche d’un Moi animal, les furries ont un imaginaire imprégné de références à Walt Disney et à la science-fiction, un monde peuplé d’animaux anthropomorphes. Il existe un art furries, un langage furries. On peut néanmoins s’interroger sur la valeur de ces modes d’existences. Quel envoûtement étrange de vivre et de penser comme un « chat anthropomorphe » quel que soit le degré de sympathie qu’on éprouvait pour Tom et Jerry étant petit ?
Si l’on retrouve le même désir de communauté, il prend des formes différentes et multiples. SL n’est donc pas composé d’un univers, mais plutôt d’un plurivers, où des mondes coexistent les uns à côté des autres, sans forcément se rencontrer, à travers la même plate-forme technologique. Qu’il s’agisse de territoires ou d’identités, une sorte de fragmentation généralisée les éclate dans des co-existences parallèles.

Quelle analyse ?
Si l’on reprenait la thèse de l’Anti-OEdipe de Deleuze-Guattari, trois tendances concomitantes illustreraient un passage de seuil qui préparerait la création d’un nouveau corps plein, qui s’appellerait peut-être « éthique » (voire « cyber-éthique » ?), ou nouvel art des relations démultipliées au monde, à soi et aux autres. Il relèguerait le capital à une couche inférieure, de la même façon que le corps plein de la terre subsisterait derrière celui du despote, lui-même en retrait de celui du capital. En effet, la vitesse des lignes de fuite schizophréniques dépasserait désormais la capacité de recodage de l’axiomatique capitaliste, ce qui augurerait de nouveaux modes d’existence en dehors des mécanismes identificatoires connus.
Plutôt que d’approfondir un Moi interrogateur et psychologisant, il s’agirait désormais de mettre en œuvre une écosophie au sens de Guattari, c’est-à-dire envisager son existence en terme de rapports, à l’environnement, au socius, et aux productions de subjectivité. L’enjeu concernerait également le renouvellement de la question de la communauté repensée comme agencement collectif d’énonciation ou groupe sujet.
Pour la schizo-analyse, d’une part, la déterritorialisation qui chaotise les modes d’existence entraînerait l’exil de soi avec l’impossibilité d’adhérer au monde et d’autre part la construction d’identités narcissiques et tribales de plus en plus artificielles. La fragmentation de Mois en errance en dehors de coordonnées recodables résulte de la coexistence de ces tendances contradictoires. A partir de leurs durcissements et de leurs décompositions, des agencements d’un nouveau type commenceraient à poindre et capillariser.

L’exil de soi et du monde
Les processus de déterritorialisations entraînés par le capitalisme chaotisent les modes d’existence en multipliant les contradictions d’une société. Ces processus traversent tout le socius, n’épargnant aucune catégorie sociale, ni aucun recoin d’une planète globalisée.
Sang et Or de Jafar Panahi (qui date de 2003) décrit remarquablement l’exil de soi qui s’ensuit par une séquence qui met en scène la rencontre de deux individus venant de classes sociales opposées. Un ours mutique, livreur de pizzas, ancien combattant de la guerre Iran-Irak, sorte d’équivalent de De Niro dans Taxi Driver, absorbe toute la folie de Téhéran qu’il sillonne en mobylette. Il finira par se suicider après avoir braqué un bijoutier qui l’a poliment éconduit et humilié. Tout au long du film, il semble la proie d’une fatigue mentale, incapable de trouver une issue à sa condition misérable et aux nœuds psychiques qui l’entravent, aux contradictions dont il est le témoin : au nom de la loi islamique, la police traque sournoisement la jeunesse dorée qui organise des fêtes tout en rêvant d’y participer ; par ailleurs, une bourgeoisie dominante dispose toujours de ses privilèges, alors que la révolution aurait du les abolir ; au hasard d’une livraison, le client s’avère être son ancien commandant durant la guerre, homme désormais établi qui le reconnaît et lui dit avec émotion « Tu étais un juste », avant de lui donner une somme d’argent conséquente, nouvelle humiliation. Quelques séquences avant le dénouement, le livreur taciturne apportera des pizzas à un fils de famille tout juste rentré des Etats-Unis où il poursuivait ses études et qui habite le triplex à vue panoramique de ses parents. Ce jeune homme supplie le livreur de rester l’écouter car deux jeunes femmes viennent de quitter son appartement et d’annuler la soirée, en s’appuyant sur un prétexte tellement tordu qu’il déclenche chez leur hôte une crise de panique. Incapable de comprendre ce monde qu’il a quitté trop longtemps, et imprégné d’autres codes, il n’arrive plus à adhérer à son territoire d’origine. Le livreur l’observe imperturbable, en mangeant les pizzas, et sa propre déconfiture continue à creuser ses sillons dans son cerveau en vrac.

Narcissisme et virtuosité
Deux films colorés et ludiques sortis au même moment (fin 2010) sur le thème des amours de jeunes adultes illustreraient les deux autres tendances.
Les Amours imaginaires du virtuose Xavier Dolan raconte l’histoire d’un jeune homme et de son amie qui tombent amoureux du même garçon, étrange amour pour un garçon manipulateur pour qui le monde ne semble tourner qu’autour de son nombril. Ces dandys à l’apparence très sophistiquée où se mêlent créativité et narcissisme, offrent une image d’eux-mêmes tout en façade qui semble déterminer leur valeur d’échange, proportionnelle à leur vide intérieur. C’est un monde identificatoire et tribal, caricature poussée à saturation dans le film, qui durcit des codes autour de la marchandise. D’où la tension entre les personnages qui dégagent une puissance narcissique et spectaculaire au sens de Debord.
Très fortement imprégné de pop-art, le film multiplie les poses ténébreuses et acidulées, accompagnées de tout un jeu de références, retournant l’humour mélancolique de Warhol sur la marchandise en art fétichisé marchand. Les Mois semblent s’être intensifiés dans des images de plus en plus tendues où la haine perce à travers les sarcasmes. Fantasmes de Mois blessés qui s’affrontent dans un univers étouffant où il ne se passe rien, où des énoncés creux tournent en vase clos. Tribus artificielles aux clichés surinvestis, quitte à les faire chatoyer par une créativité toujours plus grande, avec des personnages qui semblent tous cacher la même faille. Peut-être le Moi ne renvoie qu’à lui-même, fantasme de souveraineté renforcé par l’angoisse de sa désintégration. Leurs codes sont défaits, et ils s’y accrochent encore en les durcissant. Dans le fond, ils savent qu’ils sont composés de choses mortes et font semblant d’être encore vivants.
« Là où les codes sont défaits, l’instinct de mort s’empare de l’appareil répressif, et se met à diriger la circulation de la libido. Axiomatique mortuaire. On peut croire alors à des désirs libérés, mais qui, comme des cadavres, se nourrissent d’images. On ne désire pas la mort ; mais ce qu’on désire est mort, déjà mort : des images. » (6)

La reterritorialisation des Mois et l’éclatement des catégories
Kaboom, le film déjanté de Gregg Araki, trace à l’inverse le devenir schizo et humoristique d’un étudiant dans un monde qui se délite. Bi-sexuel, il couche allègrement avec garçons et filles quand les personnages ombrageux et névrosés des Amours imaginaires se contentent de fantasmer leur désir impossible.
Au fil des apparitions fantastiques, le vertige fera peu à peu faire perdre pied au héros, son Moi, en prise avec l’angoisse, sera de plus en plus contaminé par la bizarrerie, et au final, personne ne se révèlera celui qu’il est vraiment. Dans Kaboom, les personnages frisent également la caricature, mais sans gravité ni sérieux, à l’inverse d’un durcissement. Il va s’avérer que la réalité n’est qu’un jeu de rôle où chacun fait semblant d’occuper une place en conformité avec son environnement, comme celle d’être étudiant. Or, derrière ces apparences se cache un autre jeu où se trame un affrontement bizarre entre deux camps : une secte animale maléfique qui met le monde en péril, et le camp de ceux qui luttent contre ce danger. Intrigue délirante, mais tout semble acceptable tant le jeu des identités est devenu loufoque et secondaire, tant les codes de la vie étudiante américaine, à force d’être rabâchés par le cinéma, semblent usés, ouvrant la voie aux déterritorialisations les plus extravagantes.
En revenant au film documentaire The Cat, The Reverend and The Slave, avec toute sa ménagerie fantastique, il pulvérise lui aussi les catégories homme/femme, humain/animal, entraînant un jeu combinatoire schizophrénique où les modèles se déterritorialisent et se reterritorialisent sans fin.
Peut-on vraiment songer au concept de devenir animal de Deleuze-Guattari en voyant ces furries à la recherche de leur moi profond ? Derrière toutes ces déterritorialisations, l’axiomatique capitaliste tourne toujours à plein régime, et il reste toujours un fond de revendication identitaire. Mais une sorte d’humour insensé la ridiculise en inventant des catégories nouvelles qui la transforment en bouffonnerie. Vous voulez de l’identité ? Très bien, je suis un chat ! affirme Marcus… Et vous ?
« Foucault annonçait en ce sens un âge où la folie disparaîtrait, non pas seulement parce qu’elle serait versée dans l’espace contrôlé des maladies mentales (« grands aquariums tièdes »), mais au contraire parce que la limite extérieure qu’elle désigne serait franchie par d’autres flux échappant de toutes parts au contrôle, et nous entraînant (Michel Foucault, « La Folie, l’absence d’œuvre », La Table ronde, mai 1964 (« Tout ce que nous éprouvons aujourd’hui sur le mode de la limite, ou de l’étrangeté, ou de l’insupportable, aura rejoint la sérénité du positif… »). On doit donc dire qu’on n’ira jamais assez loin dans le sens de la dé-territorialisation : vous n’avez encore rien vu, processus irréversible. Et quand nous considérons ce qu’il y a de profondément artificiel dans les re-territorialisations perverses, mais aussi dans les re-territorialisations psychotiques hospitalières, ou bien névrotiques familiales, nous nous écrions : encore plus de perversion ! encore plus d’artifice ! jusqu’à ce que la terre devienne tellement artificielle que le mouvement de déterritorialisation crée nécessairement par lui-même une nouvelle terre. » (7)
Le héros de Kaboom s’angoisse devant l’immixtion du fantastique et annonce le basculement de l’ordre ordinaire : « L’étrange est devenu la règle ». La folie vient désormais du dehors. Les pouvoirs ex-humains des personnages, dopés par la technologie et devenus sorciers, leurs yeux qui s’éclairent d’un devenir animal hypnotisent et capturent, abolissent le monde de la représentation et de l’échange symbolique. Un délire humoristique emporte alors le récit, avec en toile de fond ce chef de la horde, gourou d’une secte de pauvres types masqués en animaux, à l’instar des furries, mais beaucoup plus inquiétants, et se livrant à des sacrifices humains. Dionysos avec son humour noir délite les dernières structures du monde. Et ce Chef de la horde, expert en manipulation des masses après un doctorat en psychologie, représentatif d’une société de perversion, déguisé en demi-dieu grec (ou empereur romain ?) ridicule et sinistre, n’a plus qu’une seule perspective : couronner son fils pour qu’il prenne sa relève, ou alors il concrétisera cette jouissance déchaînée qui semble emporter le monde dans un tourbillon, en appuyant sur un gros bouton rouge qui fera sauter la planète dans un déferlement atomique. Contre ce père inconnu qui veut en faire son successeur, le fils prendra le parti de ses amis ligotés, venant du camp adverse. Contradiction entre un père tout-puissant et jouisseur qui recherche son fils pour en faire un Super Moi à son image, et ce fils qui ne s’envisage que dans son rapport aux autres et se révolte.

Les énoncés collectifs qui émergent
Dans nos cultures classiques, nos Mois étaient solidement liés à des repères structuraux. Le capitalisme accélère la déterritorialisation des identités et les rend plus fragiles. Comme symptôme, des subjectivités hyper narcissiques qui mêlent fluidité et durcissement, archaïsme et sophistication, de plus en plus volatiles, rapides, mobiles, tout en déployant des ressources de créativité inouïes dans un packaging et un marketing de soi où l’identité se fige dans son spectacle, dernière conquête de la marchandise.
Ailleurs, des mondes décomposés où les ego en lambeaux se mettent à inventer des modes d’existence d’un nouveau type, qui déterritorialisent « le souci de soi ». Certainement encore trop faibles et trop pauvres, ces communautés augureraient cependant de nouvelles formes de devenir.
En parallèle, des énoncés collectifs émergent où le souci éthique semblerait privilégié sur l’intérêt du capital, quel que soit le niveau de mauvaise conscience et de compromission qu’ils recèlent. Nous apprenons à faire des pas de côté. Ces énoncés collectifs se multiplient et contaminent peu à peu le socius. Nos masques nous permettent de nous lier à plusieurs mondes où nous nous dédoublons, nous jouons double jeu, nous apprenons à circuler en nous multipliant. Dans le monde des masques, les Mois composés fragmentés dansent.
D’autres images, d’autres montages, une multitude de vies alternatives montent et font entendre leur grondement. La révolution n’a-t-elle pas déjà eu lieu ? Ne se produit-elle pas chaque jour des millions de fois sous des formes encore inconnues ?
Elias Jabre
Second Life : et si la mort de l’Homme était comique / 2011
Publié dans Chimères n°75 Devenir-Hybride, à paraître en septembre
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1 Disponible sur Poptronics :
http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
2 Alain Della Negra et Kaori Persistant suburbs, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_SL1mondepossible1-47.pdf
3 Marie Lechner, Annick Rivoire, la Double vie du deuxième monde, in. Second Life Un monde possible, sous la direction d’Agnès de Cayeux et Cécile Guibert, Editions les Petits Matins, octobre 2007, http://www.poptronics.fr/IMG/pdf_Chap1- SL-Un-Monde-possible.pdf
4 Michael Stora, Michael Stora, Psy sur Second Life, 31/07/2007, http://psychanalyse.blogspot.com/2007/07/michael-stora-psy-sur-second-life.html
5 Stephan Doesinger, l’Architecture virtuelle ne se contente plus de répliquer le réel, septembre 2007, http://www.ecrans.fr/L-architecture-virtuelle-ne-se,2063.html
6 Gilles Deleuze et Félix Guattari, l’Anti-OEdipe, Paris, Editions de Minuit, 1972, p. 404. 7 Ibid., p. 383.

Anti, trop antipsychiatrique / Pierre Marshall

France, juillet 2007
« Humain, trop humain » / Friedrich Nietzsche

Chères Chimères,
Je suis psychiatre? Et ne je j’ai pas honte de l’être. Peut-être, en fin de compte, un peu quand même.
Je vous écrit cette lettre, ici et maintenant, en réponse à votre appel (que j’ai lu en français).
En cette présente époque, dans notre pays (la France), l’antipsychiatrie n’est plus qu’un souvenir historique. La psychothérapie institutionnelle a gagné, contre elle, le combat mené dans les années soixante-dix : la psychiatrie de secteur a gagné celui de l’organisation de la santé mentale de notre glorieuse nation. Et le rêve de l’antipsychiatrie de voir les hôpitaux psychiatriques, et jusqu’aux psychiatres eux-mêmes, disparaître n’est, justement, resté qu’un rêve.
Nous sommes donc en 2007 et, tout professionnel de la santé mentale vous le dira, la psychiatrie va mal. Les dits professionnels ne sont d’ailleurs pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme. Tout le monde l’affirme : la psychiatrie va mal ! Et l’hôpital, à nouveau, ressemble à l’asile, celui dont les psychiatres des années cinquante nous disaient qu’il ressemblait aux camps de concentration. Si aucun pavillon des hôpitaux psychiatrique de ce début du troisième millénaire ne ressemble à un baraquement d’Auschwitz, de plus en plus nombreux sont les services qui rappellent ces camps poussant comme des champignons aux quatre coins de l’Europe, destinés à concentrer les étrangers dits en « situation irrégulière » avant de les expulser vers des ailleurs qui s’avèreront mortels pour beaucoup. Une chose est sûre : le parcage a repris ses droits et la psychiatrie, à nouveau, participe de cette triste entreprise. Et je me prends à penser, dans des moments comme celui où je vis, il y a un an – en 2006 donc -, un de mes jeunes patients, âgé de 16 ans, enfermé dans une pièce vide avec comme seul contact sur l’extérieur, placée à bonne hauteur (bonne, c’est-à-dire inaccessible) une fenêtre grillagée, où je le vis dans cette pièce sombre, crasseuse et vide de tout sauf d’un seau servant de pot de chambre, où je vis ce garçon, dis-je, attaché à un lit métallique fixé au sol, alors, dans des moments d’horreur comme celui-ci, je me dis : peut-être que nous aurions (nous, c’est-à-dire : les fous et les autres) gagné à ce que l’antipsychiatrie gagne. Peut-être aurait-on gagné à ce que des gens de mon espèce – l’espèce des psychiatres – n’existe plus. Ce n’est certes pas dans mon service, dans ce service où nous travaillons, mon équipe et moi, avec la psychothérapie institutionnelle, ce n’est pas chez nous que ce garçon est ainsi traité : c’est dans le service adulte correspondant, unité qui a bien été obligé de l’admettre sous contrainte judiciaire (une ordonnance de placement provisoire dans l’établissement public de santé référent du domicile de ses parents) après qu’il avait été par trop hétéroagressif lors d’une énième crise de folie, c’est dans le service d’à côté – celui qui n’a pas le choix – qu’on lui fait subir un tel sort. Nous (mon équipe et moi-même) ne pouvions, de toute façon, pas l’hospitaliser, au vu de sa violence, dans notre service (il n’y a pas de chambre d’isolement dans l’unité de pédopsychiatrie où je travaille). Il n’empêche que, comme tous ceux qui font ce métier – je dis bien tous – j’ai laissé faire. Et ceci même si nous avons tenté, difficilement car ça a pris plusieurs jours, de le sortir de là. Vous, professionnels de la santé mentale, qui lisaient ces lignes, vous avez laissé Stéphane attaché, dans ces conditions inhumaines, dans cette cellule de l’HP. Il n’y avait certes sûrement pas d’autres places possibles, à ce moment-là, pour lui, et cet enfermement de quelques jours dans une chambre d’isolement en psychiatrie a sûrement été préférable à une cellule de prison. Mais si l’antipsychiatrie avait gagné et qu’il n’y ait, à présent, plus d’hôpitaux psychiatriques ni d’infirmiers ou de psychiatres, peut-être n’y aurait-il également plus, alors, ni prison, ni gardiens, ni juge… Et Stéphane aurait peut-être eu une autre place…
Il ne s’agit pas de faire de cette lettre un essai de psychiatrie-fiction ou de démontrer qu’il aurait mieux valu que l’antipsychiatrie l’emporte en France – non seulement je suis le premier, comme je viens de l’affirmer, à me revendiquer de la psychothérapie institutionnelle et à tenter de la mettre en pratique, tant bien que mal, au sein de l’hôpital public, mais de plus l’état de la psychiatrie italienne, qui va aussi mal que la nôtre, montre que l’antipsychiatrie n’a pas forcément ouvert sur des lendemains plus radieux. Il s’agit, plus simplement, d’émettre cette hypothèse, surtout en vous adressant ce texte à vous, chères Chimères (qui, Guattari en tête, êtes a priori, comme je le suis, dans le camp de l’ »institutionnel »), de l’émettre comme hypothèse de travail justement.
Je voudrais, dans cette lettre qui, si elle s’adresse à des chimères, ne s’adresse donc pas forcément à des professionnels de la psychiatrie (que ces derniers soient d’un côté où de l’autre de la barrière soignante), par delà tout débat pour ou contre (est-ce cela le anti de l »appel à ce numéro ?), pour ou contre la psychiatrie, je voudrais donc présenter en quelques paragraphes l’histoire de la psychiatrie telle que je me la suis construite – sachant que je suis ni historien, ni philosophe, ni sociologue. Je ne suis que psychiatre. Nous nous construisons tous nos histoires (avec un grand H ou non) : cela nous est indispensable pour vivre. Fabriquer des histoires n’est pas l’apanage des historiens ou des conteurs : c’est le propre de l’humanité : des romans familiaux aux Histoires Naturelles. Il me faut donc me mouiller à cet exercice qui fera probablement bondir les vrais historiens de la psychiatrie : cela m’est nécessaire afin, peut-être, de mieux comprendre où je me situe en tant que psychiatre. Car, mon problème, c’est que, dans cette histoire que je vais vous raconter, l’antipsychiatrie a du mal à trouver sa place. Sauf, comme je l’ai proposé plus haut, comme hypothèse qui ne se serait pas confirmé mais qui aurait encore, à un niveau fantasmatique, droit de cité (autrement dit, comme utopie), ou, et c’est peut-être préférable, comme parenthèse.
Mais je commence mon histoire :
Il y a maintenant plus de 100 ans, au lendemain de la Révolution française, un humaniste a dé-chaîné les fous. Il s’appelait Pinel. Il est mort maintenant, enterré au Père Lachaise. Sa tombe, fort modeste, est d’ailleurs difficile à localiser. Peut-être que, si vous la cherchez, un des fous qui y circulent de temps en temps vous aidera à la trouver.
Il a donc enlevé les chaînes aux aliénés et il a créé la psychiatrie moderne : celle qui permet 1) à la société de savoir quoi faire de ses fous et 2) aux fous de savoir où se placer dans la société. Pinel a créé des hôpitaux humains qu’on a alors pris l’habitude d’appeler asiles. Qu’est-ce qu’un asile ? Un hôpital suffisamment humain pour les fous.
Considérer, en 2007, un asile comme humain peut sembler particulièrement ridicule : seul quelqu’un de naïf ou de stupide pourrait associer les termes humain et asile ! Mais ne soyons pas si fiers de notre humaine critique de ces asiles des deux siècles passés : qu’il suffise de penser à l’écrasante majorité des gens qui sont persuadés qu’il faut humaniser les prisons !
Un jour, comme il se doit, Pinel est mort. Et d’autres humanistes, ses enfants (par l’esprit, pas par le corps), ont poursuivi son travail. Ils ont, de plus en plus, humanisés les asiles – comme nous le faisons sûrement de nos prisons. Ils ont, de plus en plus, donné d’humanité aux fous : ils en ont fait des malades mentaux, des psychotiques. L’un d’entre eux, Bleuler, a découvert que certains de ces aliénés n’étaient pas fous, mais « schizophrènes ». Un autre a un jour affirmé que, dans leur état de folie, ces malades ne disaient pas forcément n’importe quoi, mais qu’ils « déliraient » (ils ont même décrit cette pensée folle, par exemple grâce à l’ « automatisme mental »). De plus en plus donc, ces jeunes psychiatres, de génération en génération, ont injecté (ou ont cru injecter) de l’humanité aux asiles qui sont alors devenus des hôpitaux psychiatriques, puis des établissements de santé (où l’inverse, je ne sais jamais).
100 ans de psychiatrie
Les enfants ont eu des enfants, et puis d’autres, et puis d’autres. Chacun tentant de rendre plus humain encore ce que les aînés avaient rendu tellement humain que c’en était devenu, aux yeux des plus jeunes, inhumain.
Certains de ces enfants ont d’ailleurs, au lendemain de la guerre, trouvé les lieux en question tellement inhumains qu’ils ont décidé de renverser les choses : ils ont créés, aidés notamment par les communistes alors (un peu) au pouvoir en France, le secteur psychiatrique. Pour insister sur l’inhumanité de l’asile, ils ont fait le rapprochement des asiles avec les camps de concentration (qui n’avaient certes pas été créés pour donner plus d’humanité à l’humanité – quoi qu’un nazi ne dirait sûrement pas ça). Ils ont ouvert les asiles sur l’extérieur. Ils ont parlé de « traitement de l’institution » : ils ont expliqué pourquoi et comment l’institution était malade et ont affirmé que les énoncés de Lacan, entre autres énoncés, pouvaient les aider à la soigner.
Psychothérapie institutionnelle
D’autres enfants de la psychiatrie encore, dans les années 60, ont découvert des médicaments qui pouvaient encore plus libérer les psychotiques, rendre leur condition plus humaine encore. Et, peut-être, les rendre eux-mêmes plus humains encore. Ils les ont appelé, ces médecines, des « neuroleptiques »… avant que leurs descendants, plus pudiques, et sûrement plus humain aussi, ne les renomment « antipsychotiques ».
Delay et Denicker
Plus récemment encore, beaucoup ont même arrêté d’appeler les grands malades psychiatriques des « psychotiques » pour ne plus les appeler que « schizophrènes ». Humaniser la situation des schizophrènes est devenue synonyme de travailler à leur « socialisation », à leur « intégration », à l’amélioration de leur « qualité de vie »… Et ces nouveaux psychiatres ont tellement bien intégré cette nouvelle façon, diagnostique et statistique, de voir les choses, qu’ils leurs ont ôtés, à ces « schizophrènes », toute responsabilité subjective, leur permettant de rejoindre les autres humains qui, du coup, ont également perdu leur statut de « névrosés » pour devenir des TOC, des TCA, des TDAH, et tant d’autres acronymes. L’idée était très simple : tout le monde qui est malade dans sa tête (psychiquement s’entend) l’est à cause de déterminations génétiques, biologiques ou, tout simplement, catégorielles.
DSM IV
Les hommes politiques, bien évidemment, ont eux aussi adopté cette façon de voir les choses et, s’ils ont accepté d’ôter aux schizophrènes leur responsabilité subjective, ils se sont empressés de leur restituer une responsabilité pénale. Et les prisons sont alors devenues psychiatriques elles aussi.
Ils ont fait de même avec les enfants qui, devenant de plus en plus blancs, purs et angéliques, se transformant du coup de plus en plus en proies pour ogres pédophiles, ont également vu leur responsabilité pénale devenir plus précoce : des enfants purs de 16 ans parqués en prison. Les jeunes que dessinaient Deligny rejoignent les schizophrènes écrits par Deleuze-Guattari – et sont bien souvent les mêmes.
Une parenthèse, quand même :
(— Parce qu’au milieu de tout ça il y a eu Mai 68. Mais il est vrai que ces quelques jours bordéliques n’ont somme toute eu que peu d’effets sur la pratique psychiatrique française : il ne faut pas oublier que la psychothérapie institutionnelle se fabrique avant les « événements » et que, par exemple, les propositions de l’Anti-Œdipe concernant la psychiatrie, propositions que Jean Oury mettrait probablement du côté de l’antipsychiatrie – qu’il honnit –, n’ont quasiment pas modifié le cours de la construction de la psychiatrie française.
— Pa’c’que, quand même, faudrait pas oublier qu’y’en a qu’y’ont dit qu’tout ça, de l’asile à l’institutionnel, des médicaments à la psychanalyse, c’était bullshit et qu’fallait tout péter !
— Parce que ces gens-là parlaient aussi d’humanité : ne pas être des « garde-fous » ; dépsychiatriser ; être « en lutte » ; et d’autres choses dans l’intérêt des patients qui ne devaient plus être considérés comme tels mais être envisagés comme tout le monde : comme des êtres humains.
— Antipsychiatrie)
Fin de la parenthèse.
On en arrive à la fin de cette courte histoire, c’est-à-dire à maintenant :
D’autres sont là qui continuent à vouloir humaniser la psychiatrie. De nouveaux enfants de Pinel qui se demandent si secteur est préférable à bassin de vie et si pôle est préférable à secteur, qui se demandent si on n’a pas fermé trop de lits (et si eux, ou d’autres, l’ont fait exprès ou à l’insu de leur plein gré – pour reprendre une expression branché, et éclairante –), qui se demandent si la psychanalyse est préférable au cognitivo-comportementalisme ou qui se demandent le contraire.
C’est là que j’interviens dans l’histoire :
Car je suis psychiatre en service public. C’est-à-dire que je suis, moi aussi, un fils de Pinel. Mais si j’assume et désire cette filiation, j’aimerais quand même aussi être, peu ou prou, un bâtard, je veux dire un enfant illégitime de Pinel. Autrement dit, malgré le sentiment de honte qui me submerge parfois et que je soulignais au début de cette lettre, je continue néanmoins à être fier d’être psychiatre ! Suis-je une victime – une de plus – de l’aliénation par le travail, psychiatre étant aussi un travail « comme un autre » ? (C’est curieux : je pense à Arendt et Eichmann en écrivant cela). Probablement qu’il y a un peu de ça.
Mais, quoi qu’il en soit, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai aussi le devoir de rendre tout cela plus humain encore.
Allez comprendre…
Mais j’en arrive maintenant, chères Chimères, à la raison profonde de l’envoi de cette missive : comment pourrais-je, aujourd’hui, ne pas seulement envisager l’antipsychiatrie comme une parenthèse ou une utopie, ne pas en parler de façon extérieure, mais la prendre à bras le corps ? Comment pourrais-je actualiser mes lectures de Cooper ou de Basaglia ?
En démissionnant ? Mais cela ne résoudrait certes pas le problème et me rendrait plus précaire encore (discours de lâche peut-être).
En faisant la révolution dans le service où je travaille ? Mais je suis si seul, nous sommes tous tellement seuls pour une telle entreprise.
Heureusement, au milieu de ces questions qui hantent mon esprit depuis longtemps déjà, votre appel m’a donné une idée : le problème véritable est d’arriver à n’être ni contre ni pour, mais de parvenir à l’anti. L’antipsychiatrie n’est pas pour une autre psychiatrie ni contre la présente psychiatrie : elle est, tout bêtement, anti. Et si les professionnels de la psychiatrie (qui sont, je le répète, de chaque côté de la barrière soignante) ne parviennent pas à mettre en œuvre leur devenir antipsychiatrique, c’est qu’il leur est impossible, comme à moi, d’être ou pour ou contre la psychiatrie.
Dès lors, je me suis demandé ce qui, hic et nunc, me mettait dans une position subjective que je pourrais qualifier de anti. Autrement dit, qu’est-ce qui pourrait faire de moi, psychiatre des hôpitaux, un antipsychiatre ?
Et j’ai pensé à celui qui, en 2007, nous empêche (au moins pour la plupart d’entre nous qui ne cherchons pas que l’avantage immédiat, celui d’être du côté du manche, et qui souhaitons rester de gauche) de penser tout positionnement politique, à celui qui fait en sorte que plus l’on est contre lui, plus l’on joue pour lui – car si être pour lui est facile (il suffit d’accepter les miettes de son pouvoir), être contre lui semble le renforcer plus encore.
Aussi, si vous me le permettez, je voudrais conclure cette lettre par vous expliquer comment je tente d’être, pour ma part, vis-à-vis de ce signifiant maître qu’est s-a-r-k-o-z-y, anti, et combien une telle tentative est difficile et laborieuse.
L’actuel président de la République française l’affirme : on ne peut pas être traître à sa nation. Surtout à une nation qui est celle des « droits de l’homme », de la « terre d’asile », de la « francophonie », et de tant d’autres choses si respectables – et qui le sont en effet. Or, ce président de la République, en tant qu’élu par le peuple français, il affirme également qu’il est la nation. Comme l’est un souverain ou comme l’est un représentant du peuple ? Cela n’est, en notre ère post-moderne, pas clair mais, visiblement, majoritaires sont ceux qui pensent comme lui et qui lui donnent cette place, à savoir celle d’être la France. Et comme, donc, il n’est pas raisonnable d’être contre la France (il faudrait être fou pour ne pas vouloir tant de belles et bonnes choses), il n’est pas raisonnable d’être contre ce Président de la République française. C’est ainsi, je pense, qu’il récupère tous les contre et les transforment en pour. Ceux qui sont contre s-a-r-k-o-z-y, étant néanmoins pour leur pays (non pas pour la nation – le pays n’étant pas du tout la même chose que la nation : j’entends ici pays au sens du sol nietzschéen, celui qui fonde une partie de notre subjectivité et qui peut s’étendre jusqu’à englober la planète toute entière), se retrouvent, dans l’équation où s-a-r-k-o-z-y réussit à être la France, pour s-a-r-k-o-z-y. Autrement dit, les hommes de son espèce nous ont fait oublier que la France n’est pas une nation, mais qu’elle est avant tout un pays.
L’intérêt d’une telle équation, certes quelque peu paranoïaque, est bien entendu d’empêcher toute résistance. Car, en d’autres mots, il semble aujourd’hui impossible d’être contre s-a-r-k-o-z-y sans être contre la France. Et même si on pourrait s’affirmer contre la nation France mais pour le pays France, les deux termes étant en réalité tellement difficiles à différencier (cela étant probablement dû, j’imagine, au contexte géopolitique), un tel discours risque de tourner à vide. Car, ne parvenant en fin de compte pas clairement à différencier pays et nation, dans de telles conditions seul un fou – qui n’est pas, par définition, raisonnable – pourrait se dire contre la France. Seul un fou ou un traître : quelqu’un qui serait un traître à la nation française, un de ceux qu’on condamne juridiquement pour avoir bafoué le drapeau français ou la Marseillaise, et qui, sans s’en rendre compte, deviendrait un traître aux Lumières qu’a fait naître de ses entrailles le pays France, Lumières dont le plus bel enfant serait la Révolution française (qui a donné naissance à ma caste : celle des psychiatres), un traître à la lumière, quoi ! C’est-à-dire un fou. Car seul un fou qui préférerait l’ombre à la lumière pourrait assumer une telle position : qui peut, à part un fou, préférer l’ombre à la lumière, si ce n’est un cloporte qui vit sous les pierres, ou un rat qui vit dans les égouts, ou encore un ténia qui vit dans l’intestin ?
Faut-il donc être un traître envers la France (entendu comme le signifiant de l’indiscernabilité entre nation et pays) pour pouvoir exprimer de l’antagonisme politique vis-à-vis d’un homme qui porte des idées (et surtout des actes) avec lesquelles on est radicalement en opposition ?
Je crois, chères Chimères, que c’est en effet ce qu’il faut faire.
Et c’est ce que moi, un psychiatre du service public (qui est une émanation de la France), je vais faire – devenant ainsi, forcément, un antipsychiatre :
Aussi continue-je ma lettre en l’adressant à la plus chimérique des chimères :
France !, pays dont je sais que je te défendrai de mon corps si un jour tu es réellement attaquée – et je ne fais pas allusion à ces soi-disant attaques qui seraient le fait de pauvres gens venant s’échouer sur tes côtes et que les véritables traîtres à ce que tu représentes renvoient manu militari (et inhumainement) chez eux, je pense plutôt aux vrais dangers, y compris, comme à présent, intérieurs –, je sais que je te protégerai car c’est ce que je vais faire à l’instant en exposant mon corps social d’employé de l’Etat à l’opprobre et à d’éventuelles conséquences juridiques ; France !, si je suis obligé d’être, pour ne pas t’abandonner aux mains de ces véritables traîtres, un traître envers toi, et bien, pour toi, je le serai. Et j’affirme donc, avec tout le contrecœur (l’anticœur) nécessaire pour être réellement politique :
— Je suis un traître à la France parce qu’elle est une nation, et qu’une nation, ça ne vaut pas un pays.
— Je suis un traître aux Trois couleurs car le sens qu’on leur donne à présent me dégoûte : je ne crois ni à la liberté, ni à l’égalité, ni à la fraternité qu’ils promeuvent. J’en ai assez de ces idéaux paravents qui nous empêchent de voir la réalité et de pouvoir agir sur elle. De toute façon, un drapeau national ne devrait avoir que la valeur de ce à quoi il sert ; et n’importe quel morceau de papier cul usagé qui traîne dans les fonds jamais nettoyés des chiottes des foyers Sonacotra a sûrement été plus utile à l’homme que ne l’est le drapeau français depuis bien longtemps.
— Je suis un traître à l’égalité car je ne supporte plus ceux des handicapés qui se laissent avoir par le discours ambiant (qui n’a qu’une fonction lénifiante) et qui pensent qu’ils sont comme les autres alors que les autres, ceux de la norme qu’on nous balance chaque jour à la télé, ne le sont pas, handicapés – que l’immense majorité de nos gouvernants ne le sont pas, et que, s’ils l’étaient, ils ne seraient pas là où ils sont.
— Je suis un traître à la liberté car je conchie les messages hygiénistes de santé publique qui me donnerait plutôt envie d’être pour les cigarettes dans les lieux publics justement parce qu’elles donnent le cancer même à ceux qui ne fument pas et qu’elles gênent la liberté de ces derniers.
— Je suis un traître à la fraternité car j’abhorre les enfants qui se laissent manipuler par les adultes pour vendre, avec leurs couettes ridicules, des tranches de jambon. Et je hais les porcs qui se laissent éventrer par des ouvriers exploités dans des abattoirs pour être vendus par les minables suscités.
J’assume donc d’être un traître à celle qui me nourrit (ne serait-ce que par le versement mensuel de mon salaire). Mais pas un traître comme ceux qui sont au gouvernement de celui qui, à de si nombreuses reprises, a pu montrer le raffinement de ses traîtrises. Je leur laisse le Paradis, à lui et à sa bande de traîtres. Car je suis un traître qui assume : je suis un traître qui sais qu’il ira en enfer. Pour l’amour de son pays. A côté de Judas, qui aimait le Christ, Dante ajoutera à Lucifer une bouche pour qu’il me dépèce jusqu’à la fin des temps.
C’est le moins que je dois à tous ces patients que j’ai « aidé » à être, comme je le suis, trop humains.
Veuillez recevoir, chères Chimères, l’expression de mes salutations antichimériques.
Pierre Marshall
Anti, trop antipsychiatrique / 2007
Publié dans Chimères n°64 Anti !
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