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gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés / Yves Citton et Philip Watts

Il est des entreprises éditoriales si importantes dans le long terme qu’elles ne peuvent apparaître, à chaque instant donné, que comme diffuses. La mise à disposition pour le public de la grande majorité des cours de Roland Barthes et de Gilles Deleuze, parce qu’elle s’est échelonnée sur plusieurs années, ne recevra sans doute que progressivement l’attention qu’elle mérite. Elle constitue pourtant l’un des événements intellectuels majeurs de la première décennie du troisième millénaire. Si l’on a pu dire que le siècle à venir serait deleuzien, il reste à mesurer la richesse des nuances que la réflexion éminemment actuelle de Roland Barthes peut apporter à l’analyse de nos sociétés de contrôle et à l’enrichissement de nos sensibilités.

La publication en 2004 des cours de Michel Foucault des années 1977-1979 sur la biopolitique et le néolibéralisme a eu un impact considérable sur les analyses récentes du capitalisme, des deux côtés de l’Atlantique. Celle des Séminaires de Lacan est devenue depuis trente ans une institution dans le paysage intellectuel français. Celle en 2002-2003 des cours de Roland Barthes au Collège de France sur leComment vivre ensemble ?Le Neutre et La Préparation du roman (1976-1980) semble encore se chercher un public. Quoique rapidement publiés dans de nombreuses langues, la plupart de ces cours restent encore inaccessibles au public anglophone, et leur réception en France même a été sans commune mesure avec leur mérite. Alors que la Leçon inaugurale, avec son assertion d’un « fascisme de la langue », avait fait scandale dès l’origine et continue à susciter des réactions passionnées presque trente ans plus tard, l’imposant corps de pensée représenté par l’ensemble des cours semble n’avoir rencontré qu’un respect poli, mais finalement assez distrait.
La parution récente d’un gros volume comprenant les deux ans du séminaire de l’École pratique des hautes études consacré au Discours amoureux (1974-1976) n’a, semble-t-il, pas non plus suscité grand enthousiasme – malgré l’inclusion de cent pages d’inédits à rajouter aux Fragments d’un discours amoureux, complètement rédigés mais retirés à la dernière minute de ce best-seller. Est-ce à dire que Barthes en est à ses années de purgatoire (du moins en France et aux USA, puisqu’il continue à attirer les foules au Japon) – plus vraiment à la mode, mais pas encore redécouvert?
De telles questions ne se posent bien entendu pas pour Gilles Deleuze. En dépit d’une complexité d’écriture et d’une exigence intellectuelle qui ne sont guère dans l’air du temps, la mode deleuzienne se soutient merveilleusement, nourrie par une multiplication d’excellentes introductions à sa pensée (en français comme en anglais), par la puissance d’entraînement de la politique négriste, par une position devenue quasi hégémonique dans le domaine des études cinématographiques et plus largement esthétiques. Déterritorialisation, nomadisme, rhizomes, molécularité, lignes de fuite, appareils de capture, littérature mineure ont été parfaitement intégrés à notre vocabulaire commun (majoritaire ?). Pas besoin d’attendre les décennies à venir pour confirmer d’ores et déjà la prédiction de Michel Foucault : ce siècle est d’ores et déjà deleuzien.
Or, si un beau succès semble avoir accueilli le coffret de trois DVD de l’Abécédaire de Gilles Deleuze, qui propose une demi-douzaine d’heures d’entretiens filmés avec Claire Parnet, qui sait que le site www.univ-paris8.fr/deleuze donne libre accès au cours des années 1980-1983 sur Spinoza, sur la peinture et sur le cinéma (totalisant environ 200 heures, proposées sous forme de fichiers MP3 téléchargeables et de transcriptions textuelles) ? Dans un monde un peu meilleur, la chose aurait fait les grands titres des magazines culturels et des journaux spécialisés. On rencontre pourtant tous les jours des deleuziens qui ignorent la mine d’or ouverte sous leurs pieds grâce au site de Paris 8… Qui sait si la mise en ligne de l’intégralité des 400 heures données entre 1979 et 1987 – promise par Gallica d’ici la fin de cette année – recevra davantage d’exposition médiatique?
Est-ce la « forme-cours » qui manquerait d’attrait ? Est-ce le mode de diffusion qui ferait problème ? Serait-ce que la parole enseignante de Foucault dit des choses plus « importantes » que celle de ses deux contemporains ? On prendra ces trois questions dans l’ordre.

Écriture, oralité, enseignement
À ceux qui ne connaissent pas encore ces cours, il faut recommander sans hésiterl’expérience de l’oralité rendue possible par le format MP3. Aussi minutieuses que soient les transcriptions, aussi informative que puisse être l’annotation, rien ne peut dépasser la joie d’entendre le grain mobile de ces deux voix (quand donc aura-t-on accès aux enregistrements des cours de Michel Foucault ?). Au plaisir du texte se substitue ici un infini bonheur de l’écoute : la moire des voix multiplie les fines nuances d’humour, d’émotion, d’hésitation, de parodie, de théâtralité, d’envolée et de dégrisement qui insufflent dans ces documents sonores une vie qu’aucune transcription ne saurait rendre. Surtout, les jeux de rythme et de tempo propres à la parole orale emportent souvent le performeur et son audience dans une même magie de lévitation (lift the bandstand, disait Steve Lacy).
Non moins qu’à l’expérience musicale de la voix, le bonheur de ces écoutes tient à la renversante clarté de ces pédagogues exemplaires qu’étaient Barthes et Deleuze. À force d’entendre la philosophie analytique et les sermonneurs sokaliens traiter laFrench Theory comme un délire pataphysique, il est rafraîchissant d’écouter l’absolue et rigoureuse limpidité que Deleuze arrive à introduire dans sa présentation d’un système aussi complexe que celui de Spinoza. Ces penseurs qui travaillent leur « écriture » au point de lui donner parfois une force et une densité dont on comprend qu’elle puisse dissuader des lecteurs impatients (ou habitués à ne rencontrer que des concepts prémâchés), on les entend ici moduler et segmenter le flux de leur parole enseignante avec un souci sans pareil de compréhensibilité. Le professeur Barthes signale méticuleusement les transitions de sa progression argumentative à ceux d’entre ses auditeurs qui prennent des notes, tandis que le professeur Deleuze se sent périodiquement obligé d’inviter ses auditeurs à se méfier de l’impression de naturel et de parfait ajustement des concepts qu’il crée devant eux.
L’émouvante précision de ce travail intellectuel vient de ce que le cours ne diluenullement l’écriture : il en garde toute la densité, mais la présente sous une formedécantée. Pas de meilleur accès à leur oeuvre que la voie orale – et l’on se prend à rêver à ce que nous auraient fait découvrir des versions « live » de Nietzsche, Hegel, Diderot, Spinoza… (D’où d’ailleurs un retournement éclairant : les notes écrites ou les transcriptions de ces cours entretenant avec la performance orale le même rapport de pâle substitut que donne toujours le meilleur CD à celui qui a vécu un concert en direct, on comprend que le travail d’écriture mis en oeuvre dans leurs livres – qui leur a aliéné toute la clique analytique – a consisté à redonner à leur pensée cette force devie et de lévitation dont témoigne si bien la présence du «live».)

Deux styles
Même s’ils partagent une même entraînante limpidité dans la parole professorale, Barthes et Deleuze ont développé bien entendu des styles de parole et de pensée sensiblement différents. Au niveau de langue élevé, nourri d’une substantifique préciosité, pratiqué par Barthes, répond la chaude puissance d’entraînement propre aux problématisations deleuziennes. Derrière des oppositions massives mais peu intéressantes (la sémiologie littéraire vs la philosophie, une peinture par touches verbales ponctuelles vs une architecture par grandes systématisations conceptuelles, le Collège de France vs Vincennes-St-Denis), ce qui les distingue, c’est peut-être avant tout leur façon de concevoir la circulation de la pensée. Roland Barthes vient en cours avec des notes qu’il suit scrupuleusement ; si, parmi l’assistance qui vient l’écouter le samedi matin dans différentes salles câblées du Collège de France, un auditeur souhaite communiquer avec lui, il le fait par une lettre écrite, que le Maître retiendra ou non dans une séance ultérieure pour en faire l’objet d’un « supplément » – non sans toujours faire sentir la fragilité et le caractère « tentatif » de sa parole.
Comme le dépeint bien la biographie croisée que François Dosse consacre aux auteurs de Mille Plateaux, lorsque Gilles Deleuze arrive à Paris 8 pour sa performance du mardi, il a tout le mouvement de son cours en tête et semble parler sous l’inspiration du moment ; des voix l’interrompent de la salle, Georges Comtesse construit des interprétations rivales, Anne Querrien ou Richard Pinhas demandent des explications ou soulèvent des questions, auxquelles il répond avec précision ; c’est jusqu’à la visée et à la nature même du cours qui se trouvent ainsi remises sur le tapis par les réactions non filtrées de la salle (pourquoi donc lire Spinoza ?). Qu’il échafaude des systématisations lumineuses ou qu’il rebondisse sur une intervention pour les accrocher à un exemple espiègle, Deleuze – digne avatar de Diderot – ne se donne les allures et l’aisance de l’improvisation que pour mieux faire sentir la puissance émancipatrice de la libre nécessité.

Publications divergentes
Or il se trouve que ces différentes conceptions de la circulation de la parole et de la pensée au sein de l’espace d’enseignement se retrouvent aujourd’hui dans la façon dont se sont agencés les modes de transmission de ces enseignements. Du côté des cours de Barthes, une équipe réunissant les meilleurs universitaires barthésiens (Claude Coste, Thomas Clerc, Nathalie Léger) sous la direction d’Éric Marty a mis en place un travail méticuleux d’édition « scientifique » (et d’ores et déjà définitive) dutexte des notes de cours : un protocole rigoureux a été mis en place pour rendre lisibles des pages souvent remplies d’abréviations et de petites flèches, sans pour autant jamais rajouter des mots qu’aurait pu ne pas apprécier l’Auteur ; une étude généticienne nourrissant un riche appareil de notes compare les différentes versions disponibles, va rechercher les références plus ou moins cryptées qui affleurent ici ou là, les sources (souvent secondaires) auxquelles le penseur puise son information. Les enregistrements sonores s’achètent dans les pharmacies culturelles sous forme de CD particulièrement onéreux. Après les avoir utilisés dans un grand confort de lecture et d’écoute, on range tous ces beaux objets dans sa bibliothèque et dans sa cdthèque où leurs tranches colorées font belle figure.
Du côté des cours de Deleuze, Marielle Burkhalter a mobilisé des forces bénévoles (essentiellement des étudiants de philosophie de Paris pour transcrire les enregistrements disponibles, sans pouvoir remonter à une trace autographe : c’est l’oral, et non les notes écrites, qui est au coeur du dispositif proposé par La Voix de Gilles Deleuze en ligne. La diffusion est conçue sur la base du libre accès, qui permet à chacun de télécharger les fichiers sonores MP3 et les transcriptions – très fidèlement faites avec les moyens du bord (et joyeusement déculpabilisées de toute névrose orthographique). Le projet originel d’étalonnage et de synchronisation, qui permettrait une circulation aisée entre l’oral et sa transcription, devra probablement être
abandonné, faute de financement conséquent. Malgré le manque de moyens et de publicité, le site reçoit entre 200 et 300 clics par jour. Après la mise en ligne des enregistrements audio sur Gallica, il sera toujours le seul à offrir les transcriptions, dont la réalisation est encore en quête de collaborateurs bénévoles (avis aux amateurs !).
On mesure le contraste entre les deux projets de diffusion. D’un côté : culte révérencieux du texte, souci méticuleux de la lettre, monumentalisation de la parole par le livre savant, équipe de recherche articulée à la publication des OEuvres complètes, prise en charge par un prestigieux éditeur commercial, coût (relativement) élevé d’achat (environ 200 € pour l’ensemble), noblesse culturelle de l’objet matériel produit. De l’autre : mise en circulation de documents offerts à la réappropriation (à chacun de peaufiner les transcriptions avant de les citer), effort de dissémination horizontale profitant de tous les moyens de diffusion possibles (mais parfois bloqué par la logique des droits commerciaux), supports numérisés complètement détachés de toute référence au monde du livre et du papier, autoconstitution d’autorité par la pratique, bénévolat, gratuité, espoirs de contaminations événementielles incontrôlées et de rencontres de publics improbables (dès lors que ça ne coûte rien, pourquoi ne pas essayer, pour voir…).
Face à des partis pris aussi opposés et aussi extrêmes, il serait bien entendu absurde de vouloir choisir « qui des deux a raison » – de même qu’il serait sans doute réducteur de situer forcément le livre du côté du passé, et le numérique dématérialisé du côté de l’avenir : le contraste permet surtout de mesurer toute la distance qui peut séparer des projets éditoriaux également cohérents et également justifiés, quoique basés sur des conceptions symétriques du travail de publication.

Se constituer par le rythme
Reste la question la plus intéressante : qu’en est-il des contenus de ces enseignements et de ces projets de publication ? Pour faciliter l’accès à ces continents vastes et riches, une cartographie sommaire sera peut-être utile.
Roland Barthes parle du sentiment amoureux, de ses nuances, de ses moments, de ses scintillements, de ses vibrations, de ses désarrois et de ses abîmes, dans les séminaires donnés entre 1974 et 1976 sur Le Discours amoureux. Arrivé au bout de son parcours en fin de première année, au lieu de passer à un thème nouveau, il décide de revisiter une seconde fois le même dossier, comme pour explorer par l’acte – six ans après la parution du livre de Deleuze – les effets de différence produits par la répétition (un troisième tour de spirale étant ajouté par l’écriture des Fragments d’un discours amoureux qui sera son plus grand succès de librairie).
À partir de son arrivée au Collège de France en 1976, il donne un enseignement qui, contrairement aux années précédentes, ne se transformera pas en livre, d’où les réelles et totales découvertes que constituent les trois cours de cette dernière période. Comment vivre ensemble (1976-1977) explore l’imaginaire de la vie en « petits groupes» (minoritaires), faite d’« une solitude interrompue de façon réglée », dont le modèle est donné par le monachisme oriental. L’enjeu est de réfléchir aux conditions d’une existence qui soit à la fois « isolée et reliée », de façon à laisser chaque sujet libre de développer son « idiorrythmie», son rythme de vie propre au sein de sa bulle protectrice. Avec trente ans de recul, ce qu’on voit se mettre en place durant ces séances, c’est déjà la « sphérologie » de Peter Sloterdijk, la rythmologie de Pascal Michon, les réflexions sur l’écologie de l’esprit, sur la « solitude connectée » de la socialité en réseau et sur l’autoconstitution des règles et des habitus.

Résister par la nuance
L’année suivante 1977-1978, Barthes présente son séminaire le plus accompli – celui par lequel il faut commencer l’exploration de sa pensée tardive – en esquissant une éthique du Neutrequi s’avère
pleinement en phase avec la pensée moléculaire de l’individuation, de l’intensité, de l’héccéité, de l’événement, du devenir et de la fuite que commencent au même moment à rédiger Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux.
En définissant le Neutre comme « ce qui déjoue le paradigme», Barthes met au coeur de sa réflexion la dénonciation de toutes les alternatives binaires (molaires) dans lesquelles nous enferment les discours politiques et médiatiques. Il fait de la sensibilité littéraire un domaine de résistance à l’arrogance des médias, des gestionnaires, des idéologues et des mercaticiens – une résistance qui passe par une culture active de la nuance, sous ses formes les plus délicates et les plus fuyantes. Même si Le Neutre, comme le Vivre ensemble de l’année précédente, cultivent un imaginaire de la retraite et du désengagement, le souci constant de Barthes est non pas de se retirer du monde, mais de s’inventer « [s]on propre style de présence aux luttes de [s]on temps» – un style distillé en un mélange plus actuel que jamais de délicatesse, de refus, d’esquives, de dissolution de la fonction-auteur et de recomposition d’un moi pluriel, peuplé de devenirs multiples et intermittents. Vingt ans avant nos engouements actuels pour Jacques Rancière, Alain Badiou ou Judith Butler, c’est une réflexion fondamentale sur les processus de subjectivation politiques et artistiques que met en place le séminaire sur Le Neutre, souvent avec des accents étonnamment prophétiques.

L’« écriture » comme tremplin d’un imaginaire post-travailliste
Les deux dernières années du cours de Barthes, interrompu par sa mort précoce en mars 1980, sont consacrées à une expérience sans exemple : le critique révéré, parlant depuis le Saint des Saints de l’institution magistrale, s’y met en scène comme animé du désir de devenir romancier. Lors de La Préparation du roman, il fera donc « comme si » il s’apprêtait à écrire une oeuvre intitulée la Vita Nova, et il explorera les conditions d’un travail de type littéraire dont la tâche serait de résister à « la mauvaise foi de l’universelle communication et à lalibido dominandi » qui anime toute la médiasphère. N’hésitant pas à mettre sa subjectivité et sa complexion affective au tout devant de la scène, le professeur déjoue avec la même élégance toute posture magistrale comme tout exhibitionnisme complaisant. Voilà de nombreuses années que « le fait de direje est un acte de méthode» dans son discours : comme durant les années précédentes, il s’agit d’inventer un style de présence qui permette simultanément de court-circuiter l’arrogance des discours de la Maîtrise et du Savoir, de contrecarrer la Bêtise majoritaire suintant de tous les canaux médiatiques et de poursuivre un effort d’ordre artistique de singularisation et de sensibilisation à la nuance.
La nouveauté réside cette fois dans la dimension éminemment pratique que prend le questionnement de ces deux dernières années. Après une longue investigation de l’art du haïku (érigé en modèle du Neutre et de la notation poétique), le cours entreprend de négocier pas à pas ce qui est acceptable (ou non) dans les compromis que la « gestion » de la vie sociale impose à notre désir d’invention créatrice (l’Écriture de notre Vita Nova). Pour autant qu’on traduise « écriture » par « nouvelles formes de productivité intellectuelle », c’est soudain avec l’opéraïsme et les revendications d’autonomie que le critique littéraire, dont la langue est si délicieusement aristocratique, entre en dialogue intime (et probablement insu) : comment arracher du monde de la gestion et du travail la possibilité d’une production artistique de soi ? Comment repenser le travail comme invention ? Comment négocier sa temporalité extensible ? Comment évaluer sa productivité diffuse ? Comment respecter ses exigences propres ? Quels enseignements en tirer pour réformer notre vivre-ensemble sur des bases plus respectueuses de nos idiorythmies ?
Manuel de survie en régime médiocratique, La Préparation du roman offre un merveilleux tremplin pour nous aider à imaginer une éthique, une politique et uneéconomie symbolique adaptée à une prochaine ère post-travailliste. Si ces cours nous paraissent si limpides (alors qu’ils devaient sans doute causer une sidération et une désorientation radicales dans leurs auditeurs de l’époque), c’est peut-être que notre siècle est également sur le point de devenir (enfin) barthésien.

Spinoza réinventé
Si Gilles Deleuze a plus régulièrement tiré des livres de ses enseignements hebdomadaires à Paris 8, la découverte des enregistrements et transcriptions de ses cours n’en reste pas moins essentielle, pour toutes les contextualisations, digressions, précisions et autres connexions actualisantes que suscite le propos pédagogique hebdomadaire. Au sein des 400 heures des 177 cours donnés entre 1979 et 1987, les séances actuellement disponibles en ligne s’organisent en trois grandes masses. Treize cours proposent l’introduction la plus illuminante, la plus pénétrante et la plus passionnante disponible à ce jour sur la philosophie de Spinoza. Non seulement le néophyte y trouvera un Spinoza capable de lui parler directement dans la langue de notre époque (plutôt que dans la néoscolastique latine du XVIIe siècle), mais l’exégète chevronné lui-même y trouvera des intuitions lumineuses et renversantes.
Exemple : le parallélisme spinozien implique que tout ce qui nous apparaît comme un corps dans l’attribut-étendue ait l’équivalent d’une « âme » dans l’attribut-pensée. Or qu’est-ce donc que « l’âme » d’une particule d’hydrogène, d’un arbre ou d’un système solaire ? Deleuze résout le problème en un tournemain : « l’âme » spinozienne, ce n’est rien d’autre qu’un pouvoir de discernement : « Le mouvement et le repos moléculaires ne sont possibles dans l’étendue que dans la mesure où, en même temps, s’exerce un discernement dans la pensée. Tout est animé, toute particule a une âme, c’est-à-dire : toute particule discerne. Une particule d’hydrogène ne confond pas, à la lettre, une particule d’oxygène avec une particule de carbone.»
Au-delà de Spinoza, c’est tout le vocabulaire de Mille Plateaux, alors fraîchement paru, qui se trouve mis à l’oeuvre dans ces cours des années 1980-1981. Moléculaire, flux, affects, percepts, visagéité, héccéités : tout cela « travaille » (dans) les cours consacrés à la peinture durant le printemps 1981, avec des développements particulièrement éclairants sur la notion de « diagramme ». Le va-et-vient est permanent entre de vastes perspectives sur l’histoire de l’art (depuis les Égyptiens jusqu’à Gérard Fromanger) et des analyses structurant le champ et les enjeux de nos expériences sensibles.

Cinosophie philématographique
La grosse masse des enregistrements actuellement disponibles sur le site de La Voix de Gilles Deleuze propose 50 cours consacrés au cinéma entre octobre 1981 et décembre 1983. Les deux volumes parus sur le cinéma aux éditions de Minuit ont déjà mis en circulation la plupart des grands concepts produits par cette phase de la réflexion deleuzienne. Ce que les cours ajoutent aux livres, c’est un cadrage différent des problèmes : on pourrait dire, pour aller vite, que les livres proposent unethéorisation du cinéma informée de concepts philosophiques, alors que les enseignements de Paris 8 sont des cours de philosophie qui parlent de cinéma. Plus précisément : au matériau présenté dans L’Image-mouvement et L’Image-temps, ces cours superposent constamment la position réflexive qui donnera bientôt sa substance à Qu’est-ce que la philosophie ? Deleuze crée des concepts pour penser le cinéma, et en même temps pointe constamment à ses étudiants les enjeux et les modalités propres à ce travail de création de concepts qu’est la philosophie. Cinéma et philosophie s’accouplent bien plus étroitement encore dans les bâtiments de Paris 8 que dans les pages des éditions de Minuit : c’est autant une sagesse du mouvement des idées (cinosophie) qu’un amour du cinéma que nous permettent de saisir les phonogrammes aujourd’hui disponibles en MP3.

gillesdeleuzerolandbarthes
Pour remettre en contexte l’enseignement de Gilles Deleuze à Paris 8, pour saisir la trajectoire intellectuelle du philosophe, avec ses grandes scansions et ses profondes continuités, le gros livre de François Dosse constitue un outil précieux. À la fois détaillé, richement informé de nombreux témoignages de première main (même si le tableau reste affecté de quelques zones d’ombre), et organisé en petites synthèses qui permettent de faire un point rapide sur tel moment historique ou sur tel pan de l’oeuvre, il parvient à recomposer un arrière-fond sur lequel les écrits et les cours du penseur (ainsi que les réactions de ses contemporains) prennent un relief nouveau.
Moins qu’une « biographie croisée » tressant inextricablement les parcours de DeleuzeetGuattari, le livre se présente plutôt comme une suite de séquences en solos, agencées au sein d’un montage successif plutôt que parallèle. Sur l’écriture et la pensée à-deux qui ont dynamisé la production de l’Anti-OEdipe ou de Mille Plateaux, on en apprend presque autant dans la vingtaine de pages consacrées au duo par l’enquête de Michel Lafon et Benoît Peeters que dans les 600 pages du livre de François Dosse – qui n’en perd rien de son mérite ni de son intérêt. Une fois rassemblés et analysés les quelques témoignages qu’ont laissés Deleuze et Guattari sur leur mode de travail à deux, il n’y a peut-être pas grand-chose à rajouter. On aimerait suggérer de chercher ailleurs, un peu plus loin : dans les rapports de résonance discrets mais profonds qu’ont entretenus les réflexions de Deleuze et de Barthes au cours des années 1970…
A priori, les deux penseurs divergent autant par leurs positionnements et par leurs projets intellectuels que par leur style de parole et par le mode de diffusion adopté par leurs héritiers. Et pourtant, sitôt qu’on gratte sous la surface de grandes oppositions (sur la sémiologie, sur l’intervention politique, sur la querelle des nouveaux philosophes), c’est tout un monde d’échos, d’emprunts, de références croisées, de réactions à distance et de dialogues indirects qui se fait jour. On pourrait montrer que Deleuze est omniprésent dans les cours de Barthes (directement ou à travers son interprétation de Nietzsche), depuis les premiers mots de la première séance de Comment vivre ensemble jusqu’au coeur des analyses du haïku. On pourrait montrer comment des aspects majeurs de l’exploration du Neutre sont fortement remotivés, dès lors qu’on les resitue dans la querelle qui oppose les deux intellectuels sur leur réaction envers les nouveaux philosophes. Contentons-nous, pour conclure, d’esquisser quelques-uns de ces réseaux de résonances.

Rhizomes et marcottages
Tandis que Deleuze et Guattari vulgarisent la notion de rhizome, Barthes sollicite discrètement celle de marcottage, qui troque la pomme de terre pour le fraisier, mais qui décrit en réalité la même prolifération horizontale multidirectionnelle sur un plan de consistance refusant toute arborescence hiérarchisante (PR, 155). Là où Deleuze parlera de catastrophe picturale pour désigner le diagramme qui vient « nettoyer la toile pour empêcher les clichés de prendre », appelant chaos-germe la forme émergente qui structurera l’oeuvre à venir (cours des 31 mars et 7 avril 1981), Barthes évoquait la touche-mère définie par Claudel comme « cette étincelle séminale qui met en branle toute la conception de l’être vivant » ou encore comme une « piqûre essentielle qui vient soudain introduire […] la sollicitation d’une forme » (PR, 120). L’un se donne des intercesseurs, l’autre des passeurs (PR, 151). L’un théorise les fluxde molécules, de désirs et de croyances ; l’autre nous rend sensibles à des phénomènes de rythmes définis comme des « manières particulières, pour les atomes, de fluer » (CVE, 38). L’un trouve dans l’immanence spinoziste ce que l’autre découvre dans l’immanence taoïste.
Tous deux tentent de reconstituer la notion d’affect sur des bases à la fois nouvelles et ancrées dans la philosophie classique. Tous deux en arrivent à concevoir le cinéma comme greffant sur notre esprit un automate spirituel. Tous deux mettent la notion d’individuation (aussi opposée à l’individualisme qu’au holisme) au coeur de leurs questionnements. Tous deux soumettent les textes qu’ils citent à des interprétations radicalement actualisantes, et justifient leur geste en redéfinissant leur pratique (Qu’est-ce que la philosophie ?Qu’est-ce que l’écriture ?). Au point que, du Collège de France à Paris 8, l’interpénétration des rhizomes et des marcottages finit par tisser un enchevêtrement parfaitement continu, à la surface des mots comme dans la profondeur des concepts.

Pensées parallèles, réflexions complémentaires
Au-delà de tels échos, ce qui justifierait de consacrer un livre à leurs pensées parallèles (comme Plutarque a pu écrire des Vies parallèles), c’est que les deux auteurs esquissent un même type de réponse à la même analyse d’un même problème :
Le même problème : comment « échapper à la mauvaise foi de l’universelle communication» (PR, 374) et à l’abrutissement d’impératifs de « gestion» qui plaquent nos discours sur l’expression de nos (faux) besoins ? Autrement dit : comment court-circuiter la machine majoritaire néolibérale ?
La même analyse : nous vivons dans des sociétés de gavage, qui écrasent la vraie vie (celle de la nuance) en nous saturant d’injonctions expressives nous appelant à être responsifs et responsables. À savoir : nous vivons dans des sociétés de contrôle qui capturent nos flux de désirs et de croyances en les mobilisant autour d’attracteurs sans intérêt.
La même réponse (d’ordre éminemment politique) : ne pas céder sur un désir de Neutre qui nous pousse à déjouer les paradigmes binaires qui nous piègent comme des rats par les choix mêmes qui nous sont pro-posés. En d’autres termes : reconnaître dans la fuite (loin de la responsivité politicienne) une vertu immédiatement politique, dans la mesure où elle nous permet d’échapper aux alternatives molaires qui nous empêchent d’inventer une troisième (ou énième) voie.
Mais plus encore que par ces parallèles (répétitions), c’est sans doute par leurs contrastes (différences) que l’accouplement de ces deux penseurs a de quoi nous donner des leçons d’éthique et de politique cruciales pour notre présent. Les vertus d’une lecture croisée tiennent moins à leurs convergences qu’à leur complémentarité. Comment associer les nuances de la lettre à la puissance du concept ? Comment réconcilier le désir d’idiorrythmie avec la passion du commun ? Comment compléter la délicatesse fuyante du Neutre par la joie de l’affirmation créatrice ? Si tels sont bien des paramètres centraux de nos questionnements contemporains, le moment est venu de s’emparer des derniers enseignements de Barthes pour faire un enfant dans le dos aux derniers cours de Deleuze.
Yves Citton et Philip Watts
gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés
Publié sur le site de la Revue des Livres
Cours de Gilles Deleuze en ligne : http://www.univ-paris8.fr/deleuze
François Dosse / Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée
Roland Barthes / le Discours amoureux. Séminaire de l’École pratique des hautes études
Cours et lectures au Collège de France : La Préparation du roman, Comment vivre ensemble, Le Neutre / Ecouter Barthes sur UbuWebSound
gillesdeleuzerolandbarthes. Cours croisés / Yves Citton et Philip Watts dans Dehors croisements

Censure et fins de droits / Jean-Marc Adolphe (« Bienvenue au pays des fins de droits. Cette année, vous serez un million de plus. »)

Frédéric Mitterrand a héroïquement soutenu l’artiste censurée par le directeur de l’Ensba. Cette invitation à la liberté d’expression devrait inspirer les théâtres et lieux d’art pour qu’ils alertent la population sur le million de chômeurs qui arriveront, en 2010, en « fin de droits ».
Quelle mouche a donc piqué Henry-Claude Cousseau ? N’écoutant que son courage (ou devrait-on parler de lâcheté ?), le directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts a donc, sur l’air de « cachez ces bannières que je ne saurais voir », ordonné le décrochage d’une œuvre de l’artiste chinoise Ko Siu Lan, incluse dans l’exposition Week-end de sept jours conçue en partenariat avec le Royal College of Art de Londres et le Lasalle College of the Arts de Singapour. Réputée pour son travail autour des slogans politiques et de propagande, et pour autant, dit-elle, jamais censurée en Chine, Ko Siu Lan s’était contentée d’apposer sur la façade de l’Ensba des oriflammes où pouvaient se lire, blanc sur noir, les mots « travailler », « gagner », « plus », « moins » ; allusion sans fard à l’un des slogans-maîtres de la campagne présidentielle du candidat Sarkozy, « Travailler plus pour gagner plus ». Frôlait-on le crime de lèse-majesté ? Henry-Claude Cousseau, invoquant la « neutralité administrative » (curieux concept pour un lieu d’art) et craignant que l’exposé de ces quatre mots ne soit « trop explosif », a donc choisi de se poser en censeur.
On connaît la suite : Frédéric Mitterrand, drapé dans la vertueuse posture de protecteur des artistes, a illico commandé le raccrochage de l’œuvre litigieuse, transformant du même coup Ko Siu Lan en attachée de presse de son auguste personne, garante de la liberté d’expression (on l’entendit en boucle, pendant tout le week-end, sur des radios qui ne parlent pas si souvent d’art contemporain, remercier Frédéric Mitterrand de son intervention). Et c’est ainsi que s’écrivent les fables. Celle du gentil ministre et du méchant censeur restera, à n’en pas douter, dans les annales.
Entendons-nous bien : une censure est une censure, et l’intervention d’Henry-Claude Cousseau est certes inexcusable. Mais faut-il, pour autant, tirer sur le pianiste avant d’avoir déchiffré la partition ? Tâchons donc de comprendre comment l’infortuné directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts a pu se laisser aller à un tel geste d’égarement. Car que l’on sache, l’homme n’est pas forcément le zélé sarkozyste qui roulerait sans état d’âme pour le Guide Suprême de la Nation. En matière d’art, tout son parcours prouve amplement qu’il n’est pas davantage l’affreux réactionnaire qu’effaroucheraient les débordements de l’art contemporain. N’a-t-il pas lui-même déclaré, dans une vie antérieure : « Il est aberrant de penser qu’on n’accepte plus la liberté d’expression des artistes, de ceux qui sont là pour décrisper la société. » Dans un article du Journal des Arts, Roxana Azimi le décrivait comme « un grand bourgeois raffiné, hédoniste matissien tendance dandy, (…) dont l’existence se déroule de manière feutrée » (1) ; mais que son passage à la tête des musées de Bordeaux et du Capc-Musée d’art contemporain aurait affecté : l’exposition Présumés innocents (dont le commissariat avait été confié à Stéphanie Moisdon-Tremblay) ayant provoqué l’ire d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, et le dépôt de plainte d’une association catholique d’extrême-droite pour « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique ». « Depuis, notait Roxana Azimi en décembre 2006, il semble prudent jusqu’à l’excès. » Une prudence d’autant plus justifiée qu’il est toujours mis en examen dans l’ « affaire » de Présumés innocents. Alors qu’un non-lieu a été requis par le procureur de la République de Bordeaux en mars 2008, le juge d’instruction Jean-Louis Croizier, passant outre les réquisitions du Parquet, décidait en juin 2009 de renvoyer l’affaire en correctionnelle (2). Et l’on n’a pas souvenir que Frédéric Mitterrand, fraîchement nommé ministre de la Culture, ait alors manifesté son émotion ou sa solidarité !
Et aujourd’hui, quoi ? Henry-Claude Cousseau aurait-il, par souci de quelque avancement personnel, devancé le courroux du monarque face à l’œuvre de Ko Siu Lan ? L’hypothèse ne tient guère : le directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts est à un an de la retraite ! Plus trivialement, Ko Siu Lan explique que Henry-Claude Cousseau craignait de s’attirer les foudres de son ministère de tutelle, en pleine renégociation du budget de l’Ensba, dont les conditions matérielles restent misérables. Voilà qui est hélas plausible. Et qui signale bien à quel point de servitude en sont réduits aujourd’hui, quoi qu’ils disent, les responsables d’institutions culturelles sous contrôle de l’Etat. Le geste d’Henry-Claude Cousseau est spectaculaire, et c’est là le défaut de toute censure : elle se voit. Mais pour quelques actes de censure visibles (et évidemment condamnables), combien d’autocensures invisibles ? Dans la fable qui nous occupe, Frédéric Mitterrand a beau jeu de « rétablir » la liberté d’expression. Mais peut-on sérieusement croire que quatre bannières ironiques, fut-ce au fronton de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts, aient pu mettre en rogne Nicolas Sarkozy, ou simplement le troubler ? Au fond, ça doit bien l’amuser, de voir s’agiter dans le bocal quelques artistes « contestataires » ! Franchement, ce n’est pas ça qui influera sur le résultat des prochaines élections régionales… Pendant ce temps-là, les crédits d’action culturelle passés à la tronçonneuse, les budgets artistiques qui se réduisent comme peau de chagrin, censurent réellement nombre de créations pas assez rentables ; tous empêchements face auxquels les projets soutenus par le Conseil pour la création artistique feront efficacement écran de fumée.

Travailler plus pour gagner quoi ?
Revenons, d’un mot, sur l’objet du litige : « Travailler plus pour gagner plus », ce miroir aux alouettes de la propagande sarkozyste. Peut-être le savez-vous, si vous ne limitez pas vos lectures aux seules pages culturelles des gazettes. Le gouvernement, l’Unedic, le Medef, les syndicats, sont en pleines négociations sociales. On entend beaucoup parler des retraites. L’autre soir, une « »première de la classe » expliquait sur France 2, graphique à l’appui, que là où en 1960, quatre actifs (cotisants) payaient pour un retraité ; ils ne sont plus aujourd’hui qu’1,8 actifs (cotisants). La faute à ces cons de vieux qui ont la mauvaise idée de vieillir davantage ; et accessoirement (mais ça se dit moins) à une explosion du nombre de chômeurs qui cotisent moins (ou plus du tout). L’Unedic prévoit qu’en 2010, 1 million de personnes vont perdre toute indemnité de chômage, et basculeront dans le cul-de-sac des « en fin de droits ». La presse audiovisuelle n’en parle pas beaucoup, on ne peut pas lui en tenir rigueur : un chômeur en fin de droits est beaucoup moins télégénique que deux trains encastrés sous la neige dans une gare belge. On exagère, naturellement. C’est quand même très poétique, cette expression : « fin de droits. »
- Vous faites quoi, là, maintenant ?
- Je suis en fin de droits.
- Cool.

Petite suggestion, alors, à l’adresse de tous les centres d’art, théâtres, scènes nationales, etc. Ornez vos façades de bannières du genre : « Bienvenue au pays des fins de droits. Cette année, vous serez un million de plus. » Histoire de voir jusqu’où Frédéric Mitterrand défend la liberté d’expression.
Au fait, j’allais oublier : pendant ce temps, la Coordination des Intermittents et Précaires d’Ile-de-France (qui disait en 2003 : « Ce que nous défendons, nous le défendons pour tous », ou encore : « Du possible, sinon j’étouffe »), est en train de se faire expulser des locaux que la Ville de Paris lui avait alloué en 2003. « La Mairie de Paris, écrit la Coordination, motive cette expulsion par l’aménagement de la ZAC Claude Bernard, au cœur d’un gigantesque projet urbain de 200 hectares, qui fait la part belle aux bureaux et aux logements privés et “intermédiaires” réservés aux classes moyennes et aisées. Après avoir proposé deux solutions de relogement qui ne permettaient pas le maintien a minima des activités existantes, la Ville de Paris assigne la CIP-idf au tribunal. A l’instar des chômeurs menacés de radiation dès lors qu’ils osent refuser deux “offres raisonnables d’emploi”, même dans des conditions dégradées et sous payées, il faudrait, sous la menace d’une expulsion et de lourdes pénalités financières, se montrer, là aussi, raisonnables et accepter des propositions aussi inadéquates qu’impératives. » Une pétition est en ligne, pour contraindre la Ville de Paris à trouver un relogement qui puisse continuer à héberger des permanences sociales d’information et de défense des droits auxquelles se sont adressés, pour l’heure, plus de 3000 intermittents, chômeurs et précaires ; ainsi qu’une Université Ouverte, centrée sur l’analyse du néolibéralisme, ainsi qu’une recherche collective à laquelle sont associés des chercheurs, sur les mutations et les enjeux de l’intermittence et de la précarité. Le titre de cette pétition (3) est à lui seul un programme : « Nous avons besoin de lieux pour habiter le monde. » On ne saurait mieux dire.
Jean-Marc Adolphe
publié sur Mouvement.net / 16 février 2010
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1 Voir l’article en ligne.
2 Le 21 janvier dernier, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Bordeaux a entendu les avocats des différentes parties. Elle rendra son arrêt le 4 mars, date à laquelle, on saura enfin si l’affaire donne lieu ou un non à un procès.
3 Pour signer la pétition de la Coordination des Intermittents et Précaires : http://soutien-cipidf.toile-libre.org/

Orbis Tertius # 1 / Charlotte Hess et Luca Paltrinieri / Chimères 70 Dedans-Dehors

« Un chaos est seulement ce désordre d’où un monde peut surgir »
Friedrich Schlegel

Benjamin, les pelouses et le règlement
Benjamin n’est pas Walter Benjamin, mais un élève de 17 ans en formation dans un lycée professionnel. Il étudie l’aménagement paysager.
Il se présente un jour au cours sans ses affaires et l’enseignant lui demande alors d’aller se présenter au responsable du programme. Celui-ci demande à Benjamin de lire le règlement et de rédiger quatre pages où il doit expliquer pourquoi son comportement pourrait avoir des conséquences négatives pour lui-même et pour le groupe. En une page, l’élève répond qu’il n’y a pas là de quoi remplir quatre pages, ce qui lui procure assez vite un deuxième entretien avec le manager. Au cours de cet entretien, interrogé sur son « projet professionnel », Benjamin, au dire du manager, explique qu’il souhaite obtenir un BEP pour pouvoir vivre et voyager en France dans un petit camion au gré de ses envies. Il gagnera sa vie en tondant les pelouses ou en taillant les haies des particuliers. Suite à d’autres épisodes de « contournement du règlement », Benjamin est renvoyé de l’école…
Dans un roman intitulé Michael K., sa vie, son temps, Coetzee met en scène un personnage qui n’est pas sans évoquer Benjamin : un jardinier qui voyage à travers un pays en guerre avec pour seule mission et pour seul désir : planter ses graines et les voir pousser. Michael K., que tout le monde prend pour une sorte de débile avec son bec de lièvre, passe sa vie à essayer de se soustraire par tous les moyens aux différentes instances de l’institution, la famille, l’hôpital, l’Etat, l’armée, qui cherchent toutes à l’emprisonner, à l’enfermer, à l’interner. La bataille de Michael K. est une bataille contre tous les empêchements, contre les entraves et les trappes que le pouvoir met sur sa route. Mais cette bataille est avant tout une bataille pour le temps: les institutions cherchent à gérer le temps de sa vie, et Michael K. est lui continuellement à la quête du temps nécessaire pour voir pousser ses plantes. Ni héros des temps modernes, ni anti-héros, Michael K. est plutôt animé par le souci de pouvoir défendre et administrer son temps : il défend son temps, qui est aussi celui de ses plantes, contre le temps qui lui impose l’institution, le temps de l’institution. A la fin de son parcours, après avoir échappé à tous types de « camps », après « avoir traversé les entrailles de l’Etat sans être digéré », il comprend qu’il n’y a naturellement pas d’autre définition de la liberté que celle-ci : être libre c’est disposer de son propre temps.

Peut-on apprendre à désobéir ?
Cette curieuse question est apparue avec l’apparition de groupes comme les « désobéissants » (version française) et leur Manifeste, en quête de nouveaux modes d’action se centrant sur un certain type de détournement : pensant à juste titre que les manifestations et mobilisations traditionnelles perdent progressivement tout caractère opératoire, il s’agit de penser d’autres formes de lutte. Ils vont jusqu’à dispenser une formation en organisant des stages « d’action directe non violente », mais parviennent ainsi à se protéger, entre autres, de l’accusation de « délit de rébellion ».
Aujourd’hui, la désobéissance s’est introduite dans l’institution. On n’apprend pas à être désobéissant, on l’est, de fait, quand on souhaite encore exercer son métier. Et les désobéissants sont de plus en plus nombreux : professeurs, instituteurs, travailleurs sociaux, personnels hospitaliers, psychiatres, personnels ANPE, Assedic etc… C’est ainsi que l’une des fondatrices du mouvement Mp4 (1) a pu définir, lorsque je lui ai posé la question, ce qui, de son point de vue, signifiait désobéir dans le cadre de son travail (2) : « préserver le secret professionnel, accueillir toutes les personnes qui se présentent à nous et ne pas les refouler sous prétexte qu’elles ne peuvent pas justifier, par exemple, de vivre depuis plus de 6 mois dans le secteur – ce type de protocole posant évidemment problème avec les sans-domicile fixe… » Elle m’expliquait comment on ne recevait plus les personnes qui demandaient de l’aide, en les renvoyant dans d’autres institutions, qui, à leur tour, les renvoyaient vers d’autres d’autres, à l’infini. « On organise l’errance des personnes », me dit-elle.
On peut rester perplexe face à « l’Appel des appels » qui fait suite à « la Nuit sécuritaire », et à « l’Appel des 39″, lorsque des médecins-chefs qui ont été complices durant des années des réformes progressivement mises en place, rallient aujourd’hui le mouvement parce que Sarkozy leur enlève leur titre sur leurs belles blouses blanches… ou lorsque l’on a suivi de près les rencontres, regretter la tournure qu’a pris progressivement le mouvement avec cette volonté, à présent consentis, d’un inévitable soutien des syndicats, et du coup d’une récupération stalinienne. Certains s’inquiètent toujours de l’explosion de mouvements dits « spontanés », « anarchiques », tout mouvement devrait inévitablement trouver sa voix institutionnelle et syndicale. Cette position s’est fait entendre à l’intérieur du mouvement lui-même : pour certains, elle renvoie déjà à une fatigue de tenir un dispositif qui était à l’origine effectivement informe ; pour d’autres à un manque de confiance qu’un mouvement de ce type puisse avoir, sans l’appel aux syndicats, un impact quelconque, une traduction politique concrète. En même temps, le terme « spontané » est-il vraiment adéquat quand une personne travaille depuis plus de 20 ans dans le service d’une institution, qu’elle a du progressivement s’adapter aux réformes, obéir aux nouvelles circulaires scélérates jusqu’à ce qu’à un moment donné, le sentiment d’intolérabilité soit atteint ?
Toutes les catégories professionnelles sont conviées, encore plus fermement aujourd’hui, à exercer des fonctions policières de plus en plus précises : professeurs, psychiatres, personnels ANPE, Assedic, éducateurs en tout genre, etc… Face à cette politique globale du pouvoir, s’est mis en place des défenses actives, des ripostes locales et ponctuelles. Aussi, lorsque l’on rencontre les personnes, j’insiste sur les individus, qui se sont reliés à ces initiatives prolifiques et contagieuses, articulant des foyers de résistances locaux entre eux, car à l’origine c’est justement cette transversalité de lutte qui en a donné toute la force, on ne peut alors qu’être agréablement surpris, car une prise de parole, abandonnée depuis de nombreuses années, a de nouveau été saisie. Aussi, il ne s’agit pas de vivre l’explosion de ces multiples foyers, dits « spontanés », comme une faiblesse ou une insuffisance, au contraire, car une certaine homogénéisation relève plutôt de la fonction que s’assigne généralement le pouvoir institué. Mais il ne faut pas en rester là non plus et se demander activement comment concevoir cette base populaire, ces réseaux, ces liaisons transversales et même, d’un pays à un autre, autrement que par les formes traditionnelles de représentation et de cooptation. C’est une tâche extrêmement difficile, on le voit, mais tout ne se joue t-il pas aujourd’hui dans les usines qui ferment, aux Assedic, dans les centres de rétention, dans les contrôles quotidiens d’identité, à l’école, bref dans la vie quotidienne ?
Aussi, face à l’atomisation, à la désespération, et/ou à la dispersion des luttes, il ne s’agit pas de dire aujourd’hui : que tout serait bon à prendre dans la mesure où toute alliance permettrait de se sentir moins faible. Mais tenter de porter le regard là où des expériences et des formes nouvelles de luttes indiquent déjà une remise en mouvement des métamorphoses : initiatives autogestionnaires, comme par exemple les usines autogérées en Argentine, certaines coopératives, les recherches autour du revenu minimum garanti, mais aussi toutes les actions locales qui jouent carrément sur le détournement et l’ironie, avec la BAC (Brigade active des clowns) par exemple, les performances comme les manifestations de droite, les pique-niques dans les supermarchés comme récupération symbolique des marges excessives, comme redistribution de la grande distribution, les attentats biologiques dans les parcs publics, etc… ; toutes celles qui relèvent du geste de la flânerie (3) comme par exemple, les actions en vélo qui ralentissent le flux mécanique du trafic des mégalopoles, les rondes d’obstinés, etc…
Toutes ces actions qui déconstruisent le discours de l’ordre établi font oeuvre de désorganisation, elles oeuvrent à l’organisation d’un chaos fécond et rentrent dans le mouvement d’un brouillon général. Le travail de transformation profonde, écrivait Foucault, ne peut se faire que dans « l’air libre et toujours agité d’une critique permanente » (4). Il s’agit de rendre les conflits plus visibles, de les rendre plus essentiels que les simples affrontements. Cultiver une certaine confiance au présent (5) nous permettrait de nous défaire de cette malheureuse et inévitable inclinaison au respect de l’ordre établi.

De l’Etat à l’état
Pourquoi Hobbes et la théorie du contrat continuent-ils d’être au coeur de toute réflexion sur le politique ? C’est qu’en posant le principe de l’égalité de fait de tous les hommes dans l’état de nature, Hobbes justifie la nécessité de l’inégalité de droit entre les hommes, et ce quelque soit la forme de leur gouvernement, aristocratique, monarchique ou démocratique. C’est précisément parce que nous sommes, de fait, tous égaux, que personne ne parviendra jamais à établir par la force un authentique rapport de domination sur tous les autres, qu’il faudra toujours l’assentiment de tous et la volonté d’aliéner ses propres droits dans les mains du souverain. En insistant sur le caractère total et inconditionné que cette aliénation doit prendre, Hobbes révèle en réalité le principe fondamental de l’immanence des relations de pouvoir, à savoir que tous les rapports de domination sont basés sur des rapport de force, à travers la fiction du contrat. Par conséquent, la seule et vraie question pour les gouvernants est toujours celle de l’obéissance, comment se faire obéir : « La prospérité d’un peuple gouverné par une assemblée aristocratique ou démocratique ne tient pas au système aristocratique ou démocratique, mais à l’obéissance et à la concorde des sujets. Et si le peuple est florissant dans une monarchie, ce n’est pas parce qu’un seul homme a le droit de le régir, mais parce que les gens lui obéissent. De là, l’inutilité des changements de constitution. » (6)
Selon ce modèle, le contrat a ouvert une infinité de voies possibles entre deux extrêmes, l’absolutisme et la démocratie radicale. Or, Hobbes dit tout autre chose : que la découverte moderne de l’égalité de fait entre les hommes a ouvert une seule voie possible de droit, celle de l’obéissance. A l’époque des guerres de religions, une telle position n’était nullement anodine, elle s’appuyait, sur le seul principe réellement politique que la religion pouvait admettre : l’obéissance. On comprend pourquoi la défi hobbesien a médusé la pensée politique, car la question qu’il pose n’est pas celle de la justification de l’absolutisme monarchique, mais plutôt de savoir si la fondation de l’ordre politique sur l’obéissance rend encore pertinente ou simplement possible la distinction entre l’absolutisme et tout autre forme de gouvernement. Peut-être que cette question touche à un transcendantal invisible de ce qu’est encore pour nous, aujourd’hui, la construction politique: que l’Etat, tout Etat, repose sur l’obéissance. « Raisonnez tant que vous voudrez et sur les sujets qu’il vous plaira, mais obéissez ! » dira Kant.
Car au fond qu’est-ce que l’Etat ? A cette question Botero répondait : « Lo Stato è ferma dominazione sui popoli », l’Etat « est ferme domination sur les peuples » (7). Botero affirme en somme que, dans l’intérêt de tous, l’Etat a besoin de stabilité, et Hobbes affirme de son côté que cette stabilité est fondée sur l’obéissance. En revenant aux origines étymologiques de l’Etat, on découvre que l’Etat ce n’est pas, comme on nous l’enseigne, une sorte de superinstitution, une forme juridique et administrative déterminée, mais plutôt un état de choses qui repose, par principe, sur l’obéissance. L’Etat est l’autre nom de « l’ordre des choses » fondé sur l’obéissance. Nous appellerons cet ordre caché de l’obéissance sur lequel se maintient l’Etat, l’état.

L’hypothèse anarchiste
La puissance de l’hypothèse anarchiste – dont la portée va bien au-delà des doctrines anarchistes instituées – consiste à formuler avec une extrême simplicité la problématicité de ce qui semble aller de soi : l’Etat c’est l’état des choses, leur administration, l’ordre établi. Ce qui caractérise l’hypothèse anarchiste est de prendre au sérieux et de renverser radicalement la question de Hobbes : « à partir du moment où, du point de vue de l’obéissance et donc de l’Etat, il n’y a aucune distinction possible entre absolutisme et démocratie, pourquoi devrions-nous obéir ? Pourquoi devrait-t-il y avoir de l’Etat ? » Selon le contractualisme, nous aurions tout bonnement choisi d’obéir. Or, Coetzee insiste bien sur le fait que personne ne nous a demandé si nous voulions être dans l’Etat : « l’Etat est déjà-là avant nous » (8). Nous n’avons pas choisi d’appartenir à l’ordre de l’Etat car nous naissons et nous mourons dans l’Etat. L’anarchisme nous rappelle que le terme de choix n’a ici aucun sens : personne ne nous a demandé de choisir d’être dans l’Etat, d’adhérer à cet état d’obéissance généralisée. Soit on accepte le pacte implicite de l’obéissance, soit on va en taule, à l’hôpital psychiatrique, etc. L’injustice fondamentale qu’est l’Etat est toute entière à cet endroit.
Que l’hypothèse anarchiste habite profondément la politique moderne, qu’elle en dise scandaleusement la vérité, est montré par ce simple fait : toutes les grandes utopies politiques, le communisme et le libéralisme, sont des utopies de la fin du dépérissement de l’Etat. Toutefois, c’est en réduisant la sortie de l’Etat au règne de l’utopie, que les théories politiques ont pu être présentées comme la justification théorique des technologies de pouvoir, et ont pu fonctionner comme des agencements concrets répondant à la question pratique de comment gouverner. La force de l’hypothèse anarchiste, aujourd’hui, est de questionner radicalement ces ensembles pratico-discursifs à partir de leurs présupposés utopiques pour leur demander pourquoi et à partir de quels droits nous sommes gouvernés. Car l’hypothèse anarchiste consiste proprement en ceci : qu’à tout moment, chaque gouverné a la capacité de se saisir du droit de demander au nom de quoi et pourquoi on lui demande d’être obéissant. Il a le droit de mettre en question, à lui tout seul et sans besoin d’aucune théorie, l’ordre des choses. L’anarchie n’a rien à voir et n’a jamais eu rien à voir, avec la proposition de la meilleure forme de gouvernement, ni avec la proposition d’une théorie ou d’une philosophie politique – qui naturellement déborderait encore une fois dans l’utopie ou prendrait l’utopie comme point de répulsion. Elle n’a rien à voir non plus avec une critique de la « démocratie réelle » qu’on laisse volontiers aux grands noms de la philosophie (qu’ils s’amusent).
L’anarchie a plutôt beaucoup à voir avec un geste critique, ou plutôt avec l’étrange unité d’une multiplicité de gestes critiques, c’est-à-dire une pratique d’interrogation permanente de l’ordre établi qui a plus ou moins cette forme : « Puisque vous nous dites que l’ordre politique est fondé sur notre obéissance – ou mieux, vous ne nous le dites pas, mais vous le présupposez -, nous avons bien le droit de vous demander : « Pourquoi, dans cette situation spécifique, en ce cas particulier, on devrait être obéissants et donc gouvernables ? » Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous construisez un système éducatif qui produit de l’exclusion ? Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous traitez les fous en malades et les malades en criminels ? Pourquoi nous devrions obéir lorsque vous considérez que seuls les critères économiques et la réussite d’une mise en ordre policier de la société sont l’incarnation du bon gouvernement ?
L’anarchie n’est pas une théorie, on l’a déjà dit. Il y a de l’anarchie là où l’on considère que l’état des choses n’est pas établi, que l’institution n’est jamais fermée au mouvement instituant et destituant, que cet ordre des choses on ne l’a pas choisi, pas même dans le faux choix démocratique.
Ainsi, en reportant au centre la question évidente et par là-même impensée de l’existence, de la pertinence et de l’utilité de l’Etat, l’anarchisme questionne ainsi toujours l’état, l’ordre des choses. Pourquoi devrait-on obéir au vol permanent de notre temps par le système du travail salarié, au régime épistémique de l’hétérosexualité « naturelle » qui produit partout de l’inégalité et de l’humiliation, à un Etat qui traite les hommes comme des choses à « renvoyer dans leur pays » ?

Pourquoi il y aura toujours des Benjamin(-e-s) ?
On échoue à l’école, dans le travail, on échoue à remplir les normes du modèle hétérosexuel, de la soumission hiérarchique, de la carrière, de la famille nucléaire (on échoue même à rembourser les prêts). Nous sommes de plus en plus à « échouer », et par là-même à pouvoir nous situer dans l’horizon d’un devenir ingouvernables. Malgré les vertueux efforts du philosophe-ex-ministre de l’éducation Ferry pour nous aider à « réussir notre vie », nous échouons. Et c’est parce que nous échouons que nous devenons désobéissants, et c’est parce que nous désobéissons au modèle de vie qui nous est proposé que nous échouons (comme Benjamin, qui n’a aucune envie de suivre le « projet professionnel » de soigner un champ de golf pour le reste de sa vie et donc se fait virer). Comme les moines de Foucault obéissent pour obéir (9), nous désobéissons pour désobéir, c’est-à-dire pour créer un autre temps par rapport au temps réglé de l’obéissance. Et cela n’a rien à voir avec le désoeuvrement comme devise éthique, encore moins avec la production de nouvelles stratégies de résistance « par des soi-disants maîtres-à-penser » (10). Comme Michael K. nous ne résistons pas du tout -et à qui ou à quoi on devrait résister ? Nous n’avons pas besoin de résister à qui que ce soit, de produire la énième forme héroïque de contre-pouvoir : « nous avons échoué parce que nous avons épuisé nos ressources à vous obéir » (11). Ce n’est pas notre volonté, ce sont nos corps qui se refusent à obéir, et le sujet échouant, ce n’est pas l’énième figure d’un vide métaphysique : il est un corps qui dit « non ». La progressive identification du capital humain à la sphère des « aptitudes » du sujet, ne conduit-elle pas nécessairement à ce corps qui dit « non » ?
L’hypothèse anarchiste consiste donc à renvoyer à l’état présent des choses la raison de ces échecs. On se refuse de croire au dernier mensonge pieux du pouvoir en place, à savoir que nous sommes nous-mêmes, en plus, les responsables de ces échecs. Misère du sujet néolibéral, qui bientôt sera même responsable de sa naissance, sinon de toutes les prétendues dégénérescences de sa lignée. Nous n’avons surtout pas besoin de fournir une justification à cela, c’est plutôt à ceux qui nous « gouvernent », ou le désireraient, de nous expliquer pourquoi nous devrions obéir dans l’état présent des choses. En attendant, on fera de notre temps autre chose. On plantera des graines et on apprendra l’art du jardinage.

De la libération de la parole. Réquisition d’espaces autres.
Alors maintenant, si l’on réfléchit bien, qu’auront permis ces mouvements de « l’Appel des 39″, de « la Nuit sécuritaire » dans le champ social ? Pour le moment, sans doute, rien d’autre qu’une libération de la parole, une façon enfin de ne plus se sentir seul, de ne plus être seul à ressentir l’intolérable, dans sa propre institution. Une faille qui s’introduit dans la gestion froide et mortifère de la vie, de la folie… Des personnes ouvrent enfin le secret de leur institution car elles se sont enfin remises à parler. Elles font la critique de leur propre institution, mais articulée aussi à d’autres institutions : les travailleurs sociaux rencontrent les professionnels de la justice et ils découvrent qu’ils rencontrent paradoxalement les mêmes problèmes. Aussi, c’est enfin, un droit de tout dire qui se cherche et qui permet de remettre en route le mouvement des métamorphoses : sortie progressive de l’isolement des individus, de leur institution, nouvelle circulation de la parole et nouvelles transversalités en marche. Et c’est déjà un retournement du pouvoir, non pas parce que personne n’avait encore conscience de ce qui est en train de se jouer, mais parce que prendre la parole sur le sujet, le dire publiquement, et tenter de forcer le réseau de l’information institutionnelle, c’est déjà un premier pas pour les luttes à venir. Une manière de confisquer, de se réapproprier au moins pour un instant le pouvoir de parler de son institution.
Le discours de lutte ne s’oppose pas à l’inconscient, il s’oppose d’abord au secret, ou pour le dire avec Georges Lapassade, au caché de l’institution, c’est-à-dire à l’institué. Il s’agit donc ici de parler publiquement dans un mouvement de libération de la parole et de ses espaces. Bien sûr il faudrait aller bien plus loin: au delà des travailleurs sociaux, des psychiatres, des enseignants, des éducateurs, travailler à la libération de la parole de ceux dont ils ont la charge et dont ils parlent. « Si les petits enfants, nous dit Deleuze, arrivaient à faire entendre leur protestation dans une maternelle, ou même simplement leurs questions, ça suffirait à faire une explosion dans l’ensemble du système de l’enseignement. En vérité, ce système où nous vivons ne peut rien supporter : d’où la fragilité radicale en chaque point, en même temps que sa force de répression globale » (12).
C’est précisément l’une des tâches que s’est donnée l’analyse institutionnelle. Comme approche critique, elle se présente comme une pensée du mouvement qui fait l’institution. Avec l’analyse interne, elle tente de débusquer, à l’intérieur de l’institution les formes de bureaucratisation qui empêchent l’émergence de mouvements instituants ; avec la socianalyse, elle instaure en quelque sorte comme un espace d’autonomie temporaire à l’interieur de l’institution, à l’image des TAZ (13), pour pouvoir retourner les places, les attributions et les pouvoirs en place. Dans le cadre de l’intervention, ce sont les socianalystes qui sont garants du maintien de ce dispositif pour libérer une parole confisquée. Et ce dont on manque aujourd’hui cruellement, c’est sans doute d’espaces vides. C’est donc peut-être autour du dispositif socianalytique qu’il faut creuser si l’on veut réfléchir justement à la question de ces espaces où une parole libre, une mise en scène de la pensée, peut se produire. En effet, on peut imaginer deux scénarios dans le dispositif socioanalytique : ou cette liberté de parole retrouvée, par tous les acteurs de l’institution permet de changer les rapports de force en place, le pouvoir institué, en introduisant une dynamique critique ; ou bien, et dans le cas de l’échec, parce qu’il s’agit d’une intervention bien entendu temporaire, les socianalystes quittent l’institution et elle retrouve tranquillement sa routine, l’ordre, l’institué, l’Etat et l’état, chacun retrouvant sa place comme si rien ne s’était passé. Car comparer ce type d’intervention à la création d’une TAZ, c’est souligner précisément le caractère temporaire de la création souveraine d’un tel espace, comme chez Hakim Bey, par exemple, où la TAZ est vouée à l’autodissolution, et doit nécessairement renaître ailleurs car le pouvoir, l’Etat va forcément capter cet espace. Elle est donc de fait nécessairement et par principe temporairement autonome.
Mais que se passe t-il si l’on imagine plus précisément des espaces autonomes qui ne seraient pas voués, par principe, à l’autodissolution ou qui pensent justement cette contradiction, cette complexité à l’oeuvre ? Créer des espaces à l’image de l’Université sans condition (14) de Derrida, par exemple, ce serait reconnaître, à ces espaces une liberté inconditionnelle de questionnement et de proposition, et plus encore, le droit de dire publiquement tout ce qu’exige une recherche de résistance inconditionnelle, droit principiel de tout dire publiquement, droit que ces espaces eux-mêmes devraient réfléchir, inventer, et poser. Chez Derrida, il s’agit d’une référence à l’espace public (15). Cela peut se faire, selon lui, sur le mode de la fiction, de l’expérimentation du savoir, et du droit de le publier.
Mais c’est précisément l’introduction de cette question de l’inconditionnalité qui pose problème. En effet, lorsque Derrida avance l’idée d’une université « sans condition » ou « inconditionnelle », c’est bien pour laisser entendre la connotation du « sans pouvoir » ou du « sans défense » : parce qu’elle est absolument indépendante, cet espace, qu’est ici l’université sans condition, est aussi une « citadelle exposée ». Elle est offerte, elle reste à prendre, nous dit-il, parce qu’elle n’accepte pas qu’on lui pose des conditions, elle est parfois contrainte, exsangue, abstraite et peut aussi capituler sans condition, elle risque d’être simplement occupée, achetée, prête à devenir la succursale de conglomérats et de firmes internationales…
Alors une question subsiste : l’université, ici entendue comme un espace autonome, peut-elle, et alors comment ?, affirmer une indépendance inconditionnelle, revendiquer une sorte de souveraineté, une espèce très originale, une espèce exceptionnelle de souveraineté, sans jamais risquer le pire, en raison de l’abstraction impossible de cette souveraine indépendance? Aussi, réfléchir précisément à ce paradoxe, comme nous invite à le faire Derrida, c’est penser à cette tension, à cette force qui est aussi la faiblesse d’un tel espace.

Invitation à la performance. Vers une connexion des hétérogènes.
Cela implique alors, non seulement, un principe de résistance, mais aussi une force de résistance et de dissidence. L’université sans condition de Derrida se présente comme une profession de foi et articule de façon originale la foi au savoir, ce lieu de présentation de soi avec ce principe d’inconditionnalité. Et associer d’une certaine façon la foi au savoir, la foi dans le savoir, c’est allier entre eux des mouvements qu’on pourrait appeler performatifs. Car un engagement, une promesse, une responsabilité assumée, en appelle non pas à des discours de savoir, mais à des discours performatifs qui produisent l’événement dont ils parlent.
Aussi, chez Derrida, ce principe d’inconditionnalité dans l’université, entendu comme lieu de résistance, est à entendre comme une sorte de principe de désobéissance civile, voire de dissidence au nom d’une loi supérieure et d’une justice de la pensée. En ce sens, on voit bien comment la critique est intrinsèquement liée à la question de la performance. La performance, entendue comme geste critique, comme mise en scène de la pensée, peut rendre alors opératoire la mise en scène des conflits, mais créer aussi de l’autrement possible en acte, des ouvertures, des bifurcations. Dans ce sens, on peut penser aux actions, par exemple, du collectif Jeudi noir qui réquisitionnent des logements innocupés au nom d’un principe supérieur de justice : le droit au logement passant avant le droit de propriété. Tous ces espaces où ces pratiques déconstructives, au sens de Derrida se déploient, témoignent d’une performativité à l’oeuvre et devraient être relever, relayer et auxquels on devrait ouvrir un espace sans limite.
Créer de l’autrement possible, avec cette performativité à l’oeuvre nous invite aussi à réfléchir plus précisément sur les liens entre théorie et pratique, sur la congruence entre les deux. En concevant les modes de pensée, comme des modes d’action, la performance, comme une mise en scène de la pensée, c’est-à-dire produisant les événements dont elle parle, conçoit de fait différemment le rapport à la pensée, à la théorie elle-même dans son articulation à la pratique. Aujourd’hui, ceux qui agissent et qui luttent ont cessé d’être représentés, que ce soit par un parti, un syndicat, par ceux qui s’arrogent le droit d’être leur conscience. Plus de représentation. Mais cela veut dire aussi que s’il n’y a plus de représentation, il n’y a que de l’action, action de théorie, action de pratique dans des rapports de relais et de réseaux. En face, se trouve un système de pouvoir qui invalide, voire interdit ce discours et ce savoir. Par pouvoir, il ne faut pas seulement entendre les instances supérieures de la censure, mais aussi celui qui s’inscrit insidieusement et comme allant de soi dans tout le réseau de la société et de ses organisations, autrement dit, l’institué.
Alors qui parle et qui agit ? Il s’agit toujours d’une multiplicité, même dans la personne qui parle ou qui agit. Car nous savons bien que nous sommes plusieurs, loin de ce que proclament les mythes du sujet ou de la conscience unifiée (16). Les thérapies actuelles en témoigne : on refuse la division des sujets pour en finir avec le désir. Assumer les conflits, les devenirs, penser en dehors de la solution, c’est-à-dire une logique de résultat, faire l’éloge du conflit, c’est aussi faire l’éloge de la vie: possibilité de s’épanouir en laissant loin les consignes disciplinaires qui nous disent que vivre est dangereux, car la vie n’est pas un programme. Et à côté du sujet unique, il y a la raison unique qui oblige à supprimer les conflits, les penser en tant que complexité. Tendance uniformisante du monde qui écrase le conflit. En criminalisant le conflit, on refuse cette complexité à l’intérieur de nous tous alors que nous savons que le désir est multiple. Car on désire toujours un ensemble, un paysage, comme dirait Deleuze.
Il faut donc opter pour un autrement possible du rapport théorie-pratique, par des rapprochements inattendus, comme une sorte de transduction ; par un système de relais dans un ensemble, et à l’image des fragments romantiques dans une multiplicité de pièces et de morceaux, à la fois théoriques et pratiques. Nécessité de l’expérience, du bricolage, de l’agencement, de réseaux opératifs, de conjonctions et de combinaisons, autrement dit de connexion d’hétérogènes. Pour créer des angles qui se dérobent au pouvoir, tout est question de positions et de jonctions. Plus qu’une fusion ou qu’un carrefour de genres périphériques, c’est l’agencement, l’articulation de résidus, de fragments et pour le dire avec Zone libre de trouver l’angle mort. L’angle mort, comme nouveau centre, comme épicentre : « Ici la périphérie est au centre / Et des territoires libérés s’inventent / Au point du soir / Au point d’y voir / Clair dans le noir / Clé en main, claustro, clandestin / Les clebs au train / J’ai fait de l’angle mort / De ma vie une métaphore » (…) Au départ des courts circuit / aux croisements des contraires / aux carrefours des massacres / au point d’impact des colères / à contre courant en vers et contre toutes les muselières / à la périphérie, des gens/ au coeur des poudrières / je cherche l’angle mort ». (17)
Une configuration événementielle véritable ne peut surgir que lors d’une conjonction nouvelle, donnant un langage même localement commun, des actions communes, conjonction sous des emblèmes politiquement exprimés. Beaucoup des références culturelles immédiates des uns et des autres ne sont pas si éloignées que ça, mais ce qui les éloigne clairement, c’est plutôt le type de subjectivité agissante qui n’est pas du tout la même. Ainsi par exemple, comment concevoir une conjonction entre la jeunesse populaire et la jeunesse étudiante, entre les salariés précaires et les chômeurs ? Une révolution est un événement qui conjoint les gens dont les intérêts sont contradictoires, mais par le paradoxe d’une « synthèse disjonctive », au sens de Deleuze, d’une connexion des hétérogènes. De là est né, il y a quelques années, Zones d’attraction : face au parquage et à l’atomisation, nous sommes partis du principe que nous sommes tous des précaires ou en voie de précarisation, nous sommes tous un peu : immigrés, malades mentaux, jeunes, critiques, travailleurs pauvres, étudiants, chercheurs, artistes, intermittents du spectacle, personnes travaillant dans les institutions, dans le social… Nous sommes tous cette minorité de masse ! Nous nous sommes alors donnés la tâche de chercher progressivement la fédération, la connexion entre des personnes qui semblaient au premier abord si éloignées, ou entre des groupes, des institutions qui semblaient étanches entre elles et de faire surgir par des interférences, des rencontres inattendues, des convergences, une connexion d’hétérogènes – d’indigènes.
Charlotte Hess et Luca Paltrinieri
Publié dans Chimères n°70 : Dedans-dehors / septembre 2009
Voir aussi Zones d’attraction
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1 Mouvement Pour une Parole Politique des Professionnels du Champ social.
2 Zones d’attraction, Radio Libertaire, http://http://www.zonesdattraction.org, rubrique Symphilosophie, émission avec le mouvement MP4 du 1-05-2009.
3 Charlotte Hess, Penser, c’est se déplacer. Vers une flânerie, comme pensée en acte, in Suzanne Liandrat-Guigues (dir), Propos sur la flânerie, Paris, l’Harmattan, 2009.
4 Michel Foucault, Est-il donc important de penser ?, (entretien avec D. Éribon), Libération, n° 15, 30-31 mai 1981, p. 21.
5 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est ce que la philosophie ?, Paris, Editions de minuit, 2005.
6 Thomas Hobbes, Leviathan, Paris, Dalloz-Sirey, 1999, chap. 30, p. 361.
7 Giovanni Botero, Della Ragion di Stato libri dieci con tre libri delle Cause della Grandezza e magnificenza delle città, Gioliti, Venezia, 1589.
8 J.M Coetzee, Journal d’une année noire, Paris, Seuil, 2008, p. 10.
9 Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Paris, Gallimard-Seuil, 2004 et plus encore : Du gouvernement des vivants – Cours au Collège de France 1979-1980, à paraître.
10 Jacques Rancière, les Démocraties contre la démocratie, in Démocratie dans quel état ?, Paris, La Fabrique, 2009.
11 J.M Coetzee, Michael K., sa vie, son temps., Paris, Le Seuil, 2000 (réed.), p.206.
12 Gilles Deleuze, Les intellectuels et le pouvoir, in Michel Foucault, Dits et écrits, Tome I, p. 1174.
13 Hakim Bey, TAZ, Zone autonome temporaire, Paris, L’Éclat, 2000.
14 Jacques Derrida, l’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001.
15 Charlotte Hess, Flânerie et espace public. Vers une flânerie, comme pensée en acte, in I. Koch et N. Lenoir (éd.), Démocratie et espace public : quel pouvoir pour le peuple ?, Hildesheim, Georg Olms, 2008.
16 Par exemple, l’attirance de Georges Lapassade pour les rituels, la transe est indissociable chez lui de son intérêt pour les réprouvés et les exclus. À travers les rites de possession, il montre comment en ritualisant la possession, une dissociation pathologique au départ peut être, au terme d’une initiation, une ressource. Quand les thérapeutes occidentaux sont confrontés à des troubles de ce type, ils s’efforcent de mettre fin à la dissociation en travaillant à la réunification de la personne, alors que les guérisseurs des sociétés à possession ritualisée choisissent au contraire de maîtriser la dissociation par son instrumentalisation. Cette exploration lui a permis de produire « sa conversion » : retourner la dissociation en un concept positif et, ce faisant, lutter contre le mythe du sujet unifié. Cf : Georges Lapassade, la Découverte de la dissociation, Paris, Luis Talmart, 1998. Contre le mythe de l’adulte : Georges Lapassade, L’entrée dans la vie. Essai sur l’inachèvement de l’homme. Paris, Economica, 1997.
17 Extrait des paroles du morceau l’Angle mort du groupe Zone libre avec Hamé (la Rumeur) et Casey, lui-même extrait de l’album l’Angle mort, 2009.

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