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Deux guerres en guerre / Philippe Roy

Ce qui m’a frappé tout d’abord lors de ces journées du 7 au 11 janvier est que ceux qui sont descendus dans la rue avaient comme point commun de s’être sentis attaqués. C’est pourquoi les rassemblements dans la rue ont donné lieu à des marches de victimes par compassion : des marches blanches (signifiant aussi qu’y était représenté l’étalon majoritaire : les blancs). L’intensité d’identification affective fut assez élevée puisqu’on a entendu dire que c’était la France ou le coeur de la démocratie ou plus largement nos valeurs (dont la liberté d’expression et la laïcité devenaient les représentantes suprêmes) qui étaient attaqués. L’intensité de l’identification fut proportionnelle à son extension (un grand nombre de personnes s’y reconnaissaient). Tout cela culmina avec le fameux « je suis Charlie ». Cet énoncé recouvrant deux composantes de cette identification compassionnelle. Celle-ci supposait en effet que chair soit donnée à une identité commune  : chacun s’est vu comme ces individus de Charlie Hebdo et par sérialité comme les autres victimes (dont celles de l’hyper-cacher) ou alors, plus minoritairement, on s’identifia aux dessinateurs car on apprécie ce qu’ils sont et font. Et, deuxième composante, « Charlie » donnait un nom propre à ce qu’est fondamentalement cette identité, intensifiant l’identification : c’est notre liberté d’expression qui a été attaquée. « Charlie » apportait la chair et le nom propre aux concepts de liberté d’expression, de France, de démocratie, de laïcité etc. Les idées prenaient corps, de pures et belles idées montées sur pattes. Enfin, comme les logiciens le savent, un concept à grande extension est faible en compréhension. On ne s’étonnera pas alors que la liberté d’expression veuille seulement dire s’exprimer librement, la France être français, la démocratie voter, la laïcité ne pas être fanatique etc. Je m’exprime librement, je suis français, je vote, je ne suis pas fanatique donc je suis Charlie. Pur est Charlie comme blanche est la marche.

Dois-je être montré du doigt si je dis que je ne me suis pas senti attaqué ? Car il n’allait pas de soi pour moi de m’identifier affectivement à des personnes simplement parce que je me vois en partie comme eux et je n’avais aucune affection particulière pour les dessinateurs de Charlie Hebdo et leurs combats (revue que je n’ai jamais achetée). J’ai toujours en tête l’idée de Hobbes que la compassion est égoïste (je dirais plutôt qu’elle peut l’être) : je suis affecté car je me dis que cela pourrait m’arriver, je ne me mets pas à la place de la victime, je prends sa place (1). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il est plus rare pour un grand nombre d’Européens d’avoir de la compassion pour les migrants qui traversent au risque de leur vie la Méditerranée (ou simplement au regard de leurs conditions de vie) étant donné que cela ne peut pas leur arriver. Compassion plus rare aussi en lien avec des actes autrement plus sanglants (2000 morts) qui se sont passés au même moment, début janvier, au Nigéria, perpétrés par le groupe islamiste plus radical « Boko Haram ». Car les Nigérians ne vivent pas comme nous contrairement aux Américains du 11 septembre (à ce moment là nous étions tous des Américains, on ne peut pas mieux dire).

Je trouvais par ailleurs que dire que notre liberté d’expression, ou même la liberté, avaient été attaquées était un raccourci suspect pour qualifier ce qui s’était passé. Je voudrais bien en effet que l’on m’explique ce que veut dire, pris au pied de la lettre, « attaquer la liberté d’expression » ? Les frères Kouachi n’ont pas attaqué la liberté d’expression en général, d’autant plus que la liberté d’expression n’est jamais totale, toujours encadrée par des lois, c’est plus un problème d’Etat qui peut donc plus ou moins la réduire ou en faire des usages différenciés (écoutons Mr Valls s’exprimer librement sur les Roms…). Ce pourquoi il faut poser ces questions dans le cadre d’un Etat (qu’il soit le nôtre ou islamiste) et entendre alors aussi qu’il peut y avoir des problèmes quand certains dépassent les limites (comme lorsqu’on se fait insulter). Les frères Kouachi ont attaqué ceux qui exprimaient certaines idées symbolisées par des dessins qui offensaient ce qu’ils sont (des musulmans). A ce titre ils sont donc animés de la même volonté que ceux qui les attaqueraient en justice. Le chef d’accusation se faisant dans notre droit au nom d’une incitation à la haine ou d’un possible trouble de l’ordre public (c’est ce qu’ont d’ailleurs prouvé ces événements…). C’est ce qu’avaient fait des associations musulmanes, qui n’ont pas eu gain de cause. Je cite un extrait du jugement de la chambre de la presse et des libertés : « attendu qu’ainsi, en dépit du caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans, le contexte et les circonstances de sa publication dans le journal Charlie Hebdo, apparaissent exclusifs de toute volonté délibérée d’offenser directement et gratuitement l’ensemble des musulmans ; que les limites admissibles de la liberté d’expression n’ont donc pas été dépassées ». Le jugement peut paraître oblique, voire tordu, car les journalistes de Charlie Hebdo se présentent bien comme des combattants contre les religions. Il est suggéré ailleurs dans ce jugement que si les caricatures avaient été exposées sous forme d’affiches ou si le journal avait été lu par un très grand nombre de gens, le jugement aurait été autre car la visibilité accrue aurait été une offense et une menace pour l’ordre public. On peut alors s’étonner que le tirage à plusieurs millions d’exemplaires du numéro de Charlie Hebdo post-attentats, montrant le prophète dans une posture des plus ambigües (Le prophète porte une pancarte « Je suis Charlie », et au-dessus de lui est écrit « tout est pardonné »), ait été autorisé…

Préciser que la liberté d’expression est ici celle du droit au blasphème ne change rien à l’affaire, on n’a pas le droit de blasphémer outrageusement. On peut imaginer l’outrage que serait une gigantesque affiche sur le parvis de Notre-Dame de Paris montrant le christ ou le pape en train d’enculer un enfant (2) (au moment où les affaires de pédophilie se multiplient dans le clergé), peut-être même y aurait-il scandale en couverture de Charlie Hebdo. (3) Dire que notre liberté d’expression (en général…) a été attaquée, a au fond pour principale fonction de rallier sous un signifiant maître et pur (la liberté…) ceux qui se sont sentis attaqués par d’impurs musulmans (la hâte qu’il y a eu à demander aux musulmans français de montrer patte blanche, « dites-nous que vous êtes Charlie », en dit long sur l’impureté présupposée…). Ce fut donc un enjeu d’effet de signifiant et non de signifié puisque la liberté d’expression fut refusée à ceux qui voulaient exprimer autre chose, mais tout autant librement, sur ces événements (pensons à la minute de silence obligatoire…). Il aurait été plus juste de condamner les tueurs pour la raison qu’ils se sont faits justice eux-mêmes (ne respectant pas la justice française qui avait autorisé la publication des caricatures de Mahomet). Mais cela aurait été moins porteur.

La sanglante et sidérante attaque des frères Kouachi n’était donc pas dirigée contre la liberté d’expression en tant que telle, d’autant plus qu’elle fut délibérément conjointe à celle d’Amédy Coulibali qui ne visait pas des journalistes. Coulibali, en s’en prenant à des Juifs, a manifesté la charge politique des attentats (en tant que représentants d’Israël), qu’il affirme dans sa vidéo et dans son entretien avec BFM TV. Les trois se revendiquent du réseau Al-Qaida et donc d’une guerre qui dépasse le cadre national. Mais les trois sont aussi français. Une question se pose donc : qu’est-ce qui a rendu possible que trois français commettent ce genre d’acte contre leurs compatriotes au nom d’un réseau qui s’oppose à la France et plus largement à la communauté internationale ? Est-ce que leur haine de la politique extérieure de la France est en rapport avec celle de sa politique intérieure ? Beaucoup de réponses à cette question tendent à distendre ce rapport, prétextant que leur exclusion sociale (délinquance, prison) a été le terreau pour la manipulation mentale par des idéologues islamistes comme elle pourrait l’être par n’importe qui d’autre, par exemple des gourous de sectes ou des mafias. C’est leur faiblesse, voire même selon certains, leur bêtise, leur connerie qui les ont amenés à ces dérives. Ou selon une version plus soft, sociologisante, c’est la société qui en les excluant les a rendu fragiles. Là encore, le rapport n’est pas marqué entre les haines, sinon pour dire que c’est la haine intérieure qui nourrit celle de la politique extérieure de la France. Ce pourquoi on omet souvent de rappeler que ces attentats sont tournés contre une France vue à et de l’extérieur, problème de politique étrangère et non intérieure.

Je voudrais donc poser le problème autrement. Il ne s’agirait pas de penser qu’une haine est cause de l’autre, mais l’indiscernabilité des objets qui les causent, en tant qu’ils le font sous un même rapport (d’où des haines d’une même espèce). Pour cela, je voudrais montrer qu’un certain rapport entre Al-Qaida et la France (et la communauté internationale) est du même ordre que celui de ces trois français avec et dans leur pays. La France est donc l’objet qui entretient un même rapport avec chacun d’eux (je ne dis qu’il n’y a qu’un seul rapport mais un même rapport). Ce rapport la France l’a donc encore en tant qu’appartenant à la communauté international. Comme la définit Spinoza, une haine est l’affect lié au rapport entre deux corps qui ne se composent pas (et veulent même se détruire) accompagné de l’idée d’une cause extérieure (son objet). (4) Elle pourra être retrouvée chez un autre corps qui est non-composé sous le même rapport avec le même objet. Ces haines ont donc en commun d’être associées à un même objet, sous un même rapport. Ce ne sont pas exactement les même haines du point de vue de l’affect (5) mais ce sont les mêmes du point de vue de l’idée-objet qui les cause (ce pourquoi elles sont d’une même espèce) (6). Disons-le tout de suite, le rapport avec la France est un rapport militaro-policier.

Plaçons-nous tout d’abord du côté de la politique extérieure. Ce n’est pas vraiment à une guerre à laquelle nous avons affaire de la part de la communauté internationale mais aux opérations d’une police mondiale. Il faudrait faire toute l’histoire de la mise en oeuvre de cette police qui a succédé à la colonisation (celle-ci l’enveloppait déjà) mais il m’importe surtout de souligner que l’islamisme dit radical s’est développé par opposition à cette police néo-colonisatrice. Cette néo-colonisation ne passant plus par la conquête de territoires (et encore, pensons à Israël ou à la Russie) mais par celle de services, de marchés (tels l’armement, le pétrole, le gaz). Or cela supposait aussi une colonisation des conduites, un « vivre à l’occidental » pour assurer un milieu de conduction économique. C’est « ce qui fera craindre au jeune Oussama Ben Laden, et à d’autres la réalisation effective d’une dissolution de la société traditionnelle » (7). La police mondiale a pour but de permettre, d’interdire, de gérer la circulation de flux financiers, de biens et de services. L’exemple patent est la guerre du Golfe (du Koweit), pour permettre une certaine circulation du pétrole, et l’embargo qui a suivi pour interdire l’arrivée de certains flux de biens et financiers en Irak. Cette police gère aussi la circulation des hommes (pensons à Frontex) et elle favorise au maximum la mise en place de processus démocratiques, dont l’organisation des élections est le rouage essentiel, pour que ces pays soient plus perméables à la gestion de circulation des flux susnommés. Les « ennemis » de la démocratie sont donc moins les autocrates que les pouvoirs nationalistes ou théocratiques (qui cherchent à se tabler sur les lois révélés de Dieu), ces deux types de pouvoir pouvant ne faire qu’un. Faut-il rappeler la relative bonne entente de la communauté internationale avec la Tunisie de Ben Ali, l’Egypte de Moubarak (et maintenant du maréchal Sissi), la Lybie de Kadhafi, la famille royale d’Arabie saoudite (8), etc. Il est toujours possible de négocier avec quelqu’un qui veut garder le pouvoir (on l’aide à le conserver en échange d’arrangements pour que circulent certains flux), moins avec celui qui refuse l’internationalisation et encore moins de négocier avec Dieu….C’est pourquoi les autocrates s’opposent avec la communauté internationale aux islamistes (pas seulement Al-Qaida, mais aussi le Front islamique du salut (FIS), les Frères musulmans, le Hamas, l’Etat Islamiste etc.). Quand et comme ils le peuvent, ils leur refusent d’avoir une force politique légale et contribuent alors à la radicalisation de l’islamisme. Comme l’écrit François Burgat : « Les partis privés d’existence ou d’accès à la scène politique légale représentent dans leur immense majorité le tronc central du courant islamiste. Les régimes leur substituent des « partenaires » oppositionnels préfabriqués pour les besoins de la mise en scène d’un « pluralisme » destiné avant tout à crédibiliser, à l’étranger une démocratie de façade. Refusant de payer le prix de l’existence de véritables mécanismes de représentation, c’est à la répression que recourent ces régimes pour affronter les tensions nées inévitablement de cette profonde dichotomie entre le réel et l’institutionnel »(9). Les régimes autocratiques allant même parfois jusqu’à criminaliser certains mouvements islamistes en montant eux-mêmes des actions terroristes qu’ils leur imputeront. Exemplaire a été le cas algérien. Alors qu’en janvier 1992 ont été annulées les élections gagnées par le Front islamique du salut (FIS) à cause de la multiplication de leurs actes terroristes ignobles dont tous les médias et chefs d’Etat de la communauté internationale ont parlé, il est apparu en 2004 une autre version, bien moins médiatisée. François Burgat écrit : « Et lorsque, en 2004, dans Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats les journalistes Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, au terme d’une collecte particulièrement riche, ont étalé les preuves de l’implication massive et systématique de l’armée, confirmant à quel point, insoupçonné jusqu’alors, la stigmatisation unilatérale des « terroristes islamistes » était éloignée de la réalité, le silence médiatique et politique est devenu particulièrement troublant » (10). A l’islamisme participent donc aussi ceux qui le dénoncent. « A mesure que les régimes autoritaires arabes vont se rapprocher du « camp occidental » pour assurer leur survie, ils vont durcir leur répression de « leurs » mouvements islamistes nationaux. [...] Et ils vont ainsi contribuer à nourrir, à l’échelle mondiale, une diaspora qui sera l’un des viviers de la dérive radicale de la « génération Al-Qaida ».» (11) Cette diaspora fortifiant le projet de fonder un Etat islamiste (12).

Au fond, les islamistes ne sont pas des ennemis mais plutôt des éléments nuisibles pour la communauté internationale. Ce pourquoi celle-ci se réclame plus de la justice ou de la morale, tant Nietzsche nous a appris que derrière le Bien et le Mal se profile ce qui est bon ou mauvais pour le corps communautaire, ce qui est assimilable ou non. C’est pourquoi j’ai proposé de parler de membrane sélective pour ce corps communautaire (13). On sait quel usage l’administration Bush a fait de cette catégorie du Mal avec ses airs de shérif du monde. Et c’est bien à la police qu’est conférée la fonction du maintien de l’ordre, de veiller à l’élimination des nuisances, des Etats-voyous… Veiller signifiant sur-veiller. La police se doit d’anticiper tout ce qui pourrait donner lieu à un événement nuisible, elle est préventive. On ne s’étonnera pas de l’apparition du syntagme de guerre préventive. Or ce type de guerre est aussi mené par la police nationale dans les banlieues où la proportion d’individus dangereux, de voyous, de racaille inassimilables serait la plus importante. D’où une présence disproportionnée de la police en ces lieux, une sur-veillance qui se redouble par une sur-médiatisation. Dans son enquête de terrain sur la police française, Didier Fassin note au sujet d’un événement parmi tant d’autres : « La disproportion des moyens utilisés au regard des interpellations à mener et leur exhibition spectaculaire dans les médias avaient à l’évidence moins pour objet de protéger la police que de produire un double effet : d’une part, terroriser les habitants de ces quartiers, vis-à-vis desquels on faisait une démonstration de force en les plaçant spectaculairement en état de siège, même si ce n’était que pour quelques heures; d’autre part, impressionner la population du pays, à laquelle on laissait penser que seule une expédition quasi militaire pouvait rétablir l’autorité de l’Etat sur des territoires menaçant de lui échapper.» (14) On constate ici l’indiscernabilité suggérée par Didier Fassin entre police et expédition militaire. Or, qui n’a pas vu lors de ces événements de début janvier 2015 que la police nationale était une armée policière : 88 000 policiers furent dépêchés pour traquer les frères Kouachi.

L’armée est policière à l’échelle du monde comme la police est une armée à l’échelle d’un pays, d’un quartier. La guerre est policière. Didier Fassin toujours, attire notre attention sur tout ce lexique de la guerre dans le champ policier depuis les années 2000: guerre contre la délinquance, guerre sans merci contre la criminalité, guerre contre les trafiquants, guerre aux bandes violentes. Il conclut : « La question sociale se transforme en question martiale. La politique des cités devient une politique de la guerre ». (15) Cela culmine alors avec la guerre contre le terrorisme qui est moins une guerre contre des ennemis, c’est une lutte contre le fait de pouvoir mourir, alors même que nous sommes entre nous et normalement immunisés, n’importe quand, n’importe où : lutte avec un virus invisible. Ce virus terroriste ayant comme spécificité d’être suicidaire, kamikaze, martyr… puisque, s’il est islamiste, sa vie n’est que la coque mortelle de l’immortalité de Dieu. Il ressemble plus à un virus informatique qui détruit l’ordinateur en se détruisant lui-même. Or, si l’intrusion du terroriste ne doit pas être vue, il importe, pour lui, qu’à l’inverse ses effets soient bien visibles. L’acte terroriste fait surgir ce qu’on ne voit pas arriver. Terrible chose dans un monde où on veut tout voir, tout anticiper. Et on a pu s’en rendre compte après les attentats dont je parle : un des objectifs de la retransmission télé-visée de la chasse aux terroristes fut de restaurer au plus vite le pouvoir de la visibilité.

Le rapprochement des haines contre la France à l’échelle nationale et internationale se comprend donc par cette identité de rapport militaro-policier de corps immunisés appartenant à la membrane mondiale et de corps inassimilables. D’autant plus que les individus qui sont policés en France sont souvent issus de familles venant de pays colonisés ou néo-colonisés, policés par l’Occident. Ils sont en grande partie de religion musulmane (d’où la stigmatisation dont cette religion est victime en France et le racisme). Si les « Charlie » se sont sentis attaqués, si la membrane est descendue dans la rue, il faut donc dire que, depuis plus longtemps, c’est aussi le cas des trois terroristes. Leur attaque est une contre-attaque. Contre-attaque de Coulibaly qui tue une femme, Clarissa Jean-Philippe, qui a ses yeux représente la police (n’oublions pas que le 20 décembre 2014 il y eu un attentat commis par un jeune islamiste français, Bertrand Nzoahabonayo, contre le commissariat de police de Joué-lès-Tours). Ce pourquoi, en retour, on a bien entendu dire, ce qui était plutôt inavouable jusqu’à présent : je suis, nous sommes la police… allant dans le sens de leur contre-attaque. Il faut enfin insister sur un autre point identifiant les rapports militaro-policiers à l’échelle du pays et à l’échelle mondiale. Les camps de prisonniers de la guerre policière mondiale comme les prisons nationales sont des lieux qui amplifient voire produisent les haines (d’où la récidive en France). L’Etat Islamiste a pris consistance dans le camp américain de Bucca en Irak. Au point qu’on serait tenté de reprendre pour les camps la théorie de Foucault au sujet des prisons. Celles-ci en produisant de la délinquance justifient les interventions et la présence policières, les camps n’ont-ils pas pour fonction de préparer les opérations de police mondiale en produisant de l’islamisme ? Enfin, notons que les prisons nationales sont aussi des lieux où se croisent les exclus de chaque échelle, rapprochant encore plus leur haine, l’amplifiant. Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly ont fait la rencontre décisive d’un islamiste (Djamel Beghal) (16) à Fleury-Mérogis…

On ne manquera pas de m’objecter que si ce sont ces haines qui ont rendu possible ces gestes hyper-violents, il n’y a que trois individus parmi tous qui sont passés à l’acte, ce qui prouve que le facteur essentiel réside plutôt dans leur personnalité. Je répondrais alors que c’est mal entendre ce que veut dire « rendre possible ». Cela ne pose pas de problème à quiconque, de dire qu’il est normal de limiter la vitesse sur la route car une grande vitesse rend possible un accident, alors même qu’une grande partie de ceux qui font des excès de vitesse n’ont pas d’accident. Il importe plutôt de se dire que nous sommes à présent dans une situation politique qui rend possible ce type d’attentat, en quoi elle est désastreuse. Par ailleurs, je ne veux pas dire non plus que tout attentat islamiste relève de cette condition de possibilité, de même que tout accident ne provient pas d’un excès de vitesse. Les analyses de risque de facture biopolitique, constamment produites pour la classe moyenne de la population lui seraient-elles réservées ? Le tri biopolitique est-il aussi tri des méthodes d’analyse ? Dira-t-on alors que l’analyse des conditions de possibilité ne doit pas nous faire oublier l’horreur des actes ? Que des attentats tuent est malheureusement normal et je préférerais que tout cela ne soit pas arrivé. C’est la raison pour laquelle je m’efforce de comprendre ce qui arrive et comment nous en sommes arrivés là, pourquoi cette guerre ? Mais qu’on ne compte pas sur moi pour m’écrier : cela n’aurait jamais dû arriver ! Pourquoi la police n’a-t-elle pas plus surveillé ces individus dangereux ! Il ne devrait rien nous arriver, à nous, si purs, si innocents ! Nous sommes comme ces enfants victimes de pédophiles. Il paraît d’ailleurs que les premières marches blanches ont commencé avec l’affaire Dutroux en Belgique. A prendre l’innocence comme modèle on se condamne à penser comme des Bisounours. C’est loin d’être une blague. Regardez-bien sur les images des défilés de janvier, on y brandissait des pancartes : Bisounours vaincra ! J’ai été assez stupéfait par la puérilité de beaucoup de manifestants, du bas degré de réflexion politique. Car telle est la loi des marches blanches : tu marches, tu es blême, tu as peur, parfois tu pleures ou tu cries ta colère mais tu fermes ta gueule, puisque de tout façon il n’y a rien à dire de plus.

J’estime donc que les grands cortèges de janvier ont déroulé derrière eux un tapis rouge pour les hommes de gouvernement, puisque faits du même bois. Les marches blanches sont des ré-actions gouvernementales, elles réactivent. La peur appelant la protection, le gouvernement a donc déclaré partir en guerre contre le terrorisme. Le problème est qu’il ne fait que rajouter une couche policière à celle qui a rendu possible les attentats. Il en rajoute une couche. N’est-ce pas déjà ce qu’avait fait l’administration Bush après le 11 septembre 2001 ? Et n’est-ce pas ce qui a rendu encore plus possible des attentats, comme celui qui vient d’arriver ? Faut-il se mettre en rang derrière le gouvernement pour combattre ensemble le terrorisme sous la bannière d’une belle unité nationale ou d’un beau sursaut républicain ? Le dernier du genre étant celui du 21 avril 2002. Résultat : on annonce maintenant une Le Pen au pouvoir…Faut-il attendre que la communauté internationale change son fusil d’épaule et s’oppose avec autant de virulence aux attaques d’Israël qu’elle le fait avec les islamistes ? (Rappelons sa non condamnation d’Israël lors des attaques de 2014 à Gaza en été puis en hiver.) On en appelle aussi à la culture, au service civique, aux enseignants qui devront encore plus inculquer les valeurs républicaines (même les imams devront le faire…), sous forme de discussions unilatérales… Les récalcitrants seront alors repérés. Les fichiers scolaires feront cause commune avec les fichiers de police et la liberté d’expression n’aura que la place que lui laissera la loi sur le renseignement. Et gare à ceux qui ne disent pas qu’ils aiment la France !

En face du militaro-policier se dressent les soldats de Dieu. A la différence des premiers ils ont déclaré la guerre à des ennemis bien identifiés et non à un virus (terrorisme). Il faut ici revenir à la distinction foucaldienne : à la gouvernementalité mondiale s’opposent des pouvoirs de souveraineté divine qui identifient les ennemis auxquels ils sont hostiles (Carl Schmitt). Les islamistes déclarent la guerre à « l’alliance judéo-croisée menée par les Etats-Unis » (17). Le terme d’ennemi et la désignation de leurs noms sont constamment employés. Al-Zawahiri l’affirme ouvertement : « Pour se mettre en branle, les masses ont besoin [...] d’un ennemi bien défini envers lequel diriger leurs coups » (18). Et on note chez eux des pratiques de mise au ban comme dans toute souveraineté (Agamben) : le takfiri est l’homo sacer des islamistes. Il s’agit moins de cerner l’inassimilable pour le tenir à distance (voire en le laissant mourir) que de supprimer celui qui se désassimile du corps identitaire, celui qui n’est pas assez identique pour donner corps à Dieu. C’est sûrement cette composante identitaire forte qui peut attirer ceux qui ne sont que des différences négligeables dans la membrane. Par ailleurs, l’acte monstrueux fait aussi la différence entre police et souveraineté, d’un côté on cache, on minimise toujours la violence, de l’autre on exhibe des actes monstrueux (égorgements, massacres « spectaculaires » par leur horreur) pour montrer qui est le souverain et faire peur à ceux qui voudraient s’y opposer.

Guerre contre le terrorisme d’un côté, guerre contre l’alliance judéo-croisée de l’autre, faut-il choisir sa guerre ? Mais ce sont des guerres qui se rendent possible mutuellement, faire le choix d’une guerre c’est continuer l’autre. Ce ne sont pas deux camps mais deux gestes (de gouvernementalité et de souveraineté) qui veulent persévérer dans leur être en persévérant chez ceux qui en sont les porteurs. Au regard du désastre, il s’agirait alors de s’en détourner en soutenant ou produisant tout nouveau geste politique émancipateur. Ils existent déjà. Ils ont alors en commun de n’être compatibles ni avec la gouvernementalité, ni avec la souveraineté. Du côté de Kobané dans la région du Rojava il a été montré que l’on peut à la fois ne pas être subordonné à la gouvernementalité mondiale et combattre les islamistes, tout en déployant une politique émancipatrice (19). On ne sortira pas des deux guerres, cette mauvaise guerre, sans produire en nous ce qui n’y répond pas. Il est de bonne guerre de vouloir repartir du bon pied pour se remettre en marche. Mais cela suppose de faire attention à la marche quand on descend dans la rue : ça peut être casse-gueule.
Philippe Roy
Deux guerres en guerre / 2015

Photo : Mécanoscope

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1 « La douleur éprouvée face au malheur d’autrui est la pitié ; elle vient de ce que l’on imagine qu’un malheur semblable pourrait nous arriver. » Thomas Hobbes, Léviathan, Editions Gallimard, 2000, p. 135.
2 Pardons pour la vulgarité mais c’est la loi du genre.
3 Rappelons ici l’outrage qu’a été pour les chrétiens, le film blasphématoire de Martin Scorsese, La Dernière Tentation du Christ, donnant lieu à un attentat à l’Espace Saint-Michel de Paris en 1988 et à une annulation par Jack Lang des subventions du film. Attentat qui, on le soulignera en passant, n’a pas fait descendre des millions de personnes dans la rue.
4 « La Haine n’est rien d’autre qu’une Tristesse accompagnée de l’idée d’une cause extérieure. » Spinoza, Ethique, Editions de l’Eclat, 2007, traduction Robert Misrahi, III, scolie de la proposition 13, p. 168. Précisons qu’il y a tristesse quand notre puissance d’agir diminue, quand on rencontre un corps qui ne se compose pas avec nous, voire qui nous décompose sous un certain rapport.
5 « Un affect quelconque, chez un individu donné, se distingue autant de l’affect d’un autre individu que l’essence de l’un diffère de l’essence de l’autre », Spinoza, Ibid., III, Proposition 57, p. 203.
6 « Puisque l’Amour est une Joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, et la Haine une Tristesse qu’accompagne aussi l’idée d’une cause extérieure, cette Joie et cette Tristesse seront une espèce d’Amour et une espèce de Haine.» Spinoza, Ibid, III, scolie de la proposition 30, p. 180. Je souligne.
7 Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, Paris, PUF, 2008, p. 15.
8 C’est cette bonne entente contraire à une véritable théocratie que Ben Laden reproche au pouvoir en Arabie saoudite : « En raison de la soumission du régime saoudien envers les Etats-Unis et de son alliance avec eux, un grand péché contre l’islam est commis puisque le gouvernement des hommes a remplacé celui de Dieu, alors que l’on devrait gouverner uniquement selon la loi révélée ». Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 59.
9 François Burgat, L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, Paris, Editions La Découverte, 2005, p. 57.
10 Ibid,. p. 175.
11 L’islamisme à l’heure d’Al-Qaida, op.cit., p. 89.
12 Ce projet n’est pas nouveau, il a germé en prison, en Egypte, chez Ayman al-Zawahiri, le penseur des attentats du 11 septembre 2001.
13 Trouer la membrane. Penser et vivre la politique par des gestes. L’Harmattan, 2012.
14 Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Editions du Seuil, 2015, pp. 72-73.
15 Ibid., op.cit., pp. 70-71.
16 Celui-ci ayant été condamné pour un projet d’attentat contre l’ambassade des Etats-Unis en France, en quoi on retrouve ici une figure de la transposition d’une guerre extérieure à l’intérieur.
17 C’est ainsi que s’exprime Ayman al-Zawahiri. Gilles Kepel, Al-Qaida dans le texte, op.cit., p. 303.
18 Ibid., p. 307.
19 « La région autonome du Rojava, telle qu’elle existe aujourd’hui, est l’un des rares points lumineux — même très lumineux — issus de la tragédie de la révolution syrienne. Après avoir chassé les agents du régime d’Assad en 2011 et malgré l’hostilité de la quasi-totalité de ses voisins, le Rojava a non seulement maintenu son indépendance mais développe une expérience démocratique remarquable. Des assemblées populaires ont été créées comme organe absolu de prise de décisions, des conseils ont été choisis soigneusement en tenant compte de l’équilibre ethnique (dans chaque commune, par exemple, les trois responsables principaux doivent inclure un Kurde, un Arabe et un chrétien assyrien ou arménien, et au moins un des trois doit être une femme), il y a des conseils de femmes et de jeunes, et, en écho remarquable au mouvement Mujeres Libres (Femmes libres) d’Espagne, la milice « YJA Star » (l’Union des femmes libres, star fait ici référence à la déesse mésopotamienne Ishtar), une armée de femmes qui a effectué une grande partie des opérations de combat contre les forces de l’État islamique. » David Graeber, Pourquoi le monde ignore-t-il les kurdes révolutionnaires en Syrie ?  publié dans The Guardian, 8 octobre 2004.

Lettre de loin / Alain Brossat

La mort – on devrait, pour être tout à fait rigoureux, dire et répéter sans se lasser l’assassinat de Rémi Fraisse à Sivens devrait lever les dernières équivoques pour tous ceux/toutes celles, trop nombreux/ses encore, qui s’épuisent à ranimer la flamme du discours du « moindre mal » – les socialistes au pouvoir comme « moindre mal nécessaire » à l’issue du désastreux épisode Sarkozy et face à la crainte d’un mal pire encore – le Front national aux affaires. L’assassinat de Rémi Fraisse contraint les tenants de ce discours de l’accommodement, de la démobilisation et de la capitulation à regarder la Gorgone dans les yeux : les socialistes au pouvoir, ce n’est pas seulement le passage armes et bagages de la social-démocratie à l’intégrisme néo-libéral le plus rigoureux ; ce n’est pas seulement l’élévation du mantra de la « reprise de la croissance » au rang de religion d’Etat ; ce n’est pas seulement la politique internationale à la remorque de Washington comme jamais et les interventions néo-impériales en Afrique ou au Moyen-Orient. C’est, en tout premier lieu, pour les gens qui vivent dans ce pays, le tour d’écrou visible, affiché, démonstratif, afin que nul(le) ne l’ignore : désormais, toute forme de rétivité sociale ou politique, d’où qu’elle émane et quels qu’en soient les motifs, trouvera en face d’elle une démocratie policière prête à en découdre et à abattre sur ce qui bouge le bâton de la répression policière, judiciaire, pénitentiaire… sans oublier la mobilisation accrue des moyens annexes mais tout aussi efficaces de la mise en condition par les appareils médiatiques, la fabrique des discours, les intellectuels en uniforme.
Bref, après l’assassinat de Rémi Fraisse, c’est bien à un réveil qu’il convient d’en appeler, à un changement radical de dispositions de la part de tous ceux/toutes celles qui somnolaient, bercés par le doux régime de la déploration face aux supposées capitulations perpétuelles de nos gouvernants devant les diktats de Bruxelles et les chantages du MEDEF. D’autres gestes, des conduites et des actions autrement décidées sont requis, toutes affaires cessantes, lorsque vient s’afficher sous nos yeux le caractère ouvertement létal  de cette forme de pouvoir (« la démocratie ») que nous nous sommes depuis si longtemps habitués à percevoir comme immunitaire avant tout : c’est sur injonction expresse du préfet du Tarn que les gendarmes font usage à Sivens de grenades offensives étiquetées « non létales » et qui s’avèrent l’être si peu en effet qu’elles tuent sur le coup un manifestant armé, lui, de son seul sac à dos. Tout comme, dans d’autres circonstances, ce sont d’autres équipements « non létaux » qui mutilent et tuent – taser, flashball, ceci afin que nul ne persistante dans l’ignorance du nouveau pli de l’Etat autoritaire et répressif.
Regardez quelques images d’actualité des manifestations de mai-juin 1968 et même des années Marcellin, comparez l ’état de l’attirail policier à l’époque à celui des robocops d’aujourd’hui ; comparez la durée des peines alors infligées aux manifestants accusés de « violences » contre la police à celles qui frappent ceux qui passent aujourd’hui en comparution immédiate aujourd’hui – vous prendrez sans tarder la mesure de l’incroyable procès d’aggravation  de la violence judiciaire et policière qui s’est développé au cours de ces décennies et qui demeure le secret le mieux gardé d’une certaine idéologie de la « gauche républicaine » d’aujourd’hui -  ce dont il ne faut surtout pas trop faire état pour ne pas « faire le jeu du Front national » aujourd’hui en divisant les forces de « la gauche » et en critiquant des corporations censées « faire leur travail » dans les conditions les plus difficiles.
Changer de dispositions politiques face à ce qui, dans le présent immédiat, définit des conditions d’époque  que nous ne pouvons plus ignorer (ce « quelque chose » dont nous ne pouvons pas, décemment, détourner les yeux et qui a nom l’assassinat de Rémi Fraisse), cela signifie plusieurs choses. Premièrement, apprendre à considérer différemment l’engeance qui nous gouverne : rompre les amarres avec ce régime affectif du grand dégoût cynique et blasé dont l’expression courante est le ricanement perpétuel inspiré par cette sorte de commisération supérieure et apitoyée dont est fait l’essentiel du mépris que nous inspirent les palinodies et forfaitures de ces gouvernants. Rompre enfin avec cet art d’établir une distance, de créer un vide « sanitaire »  entre « eux » (gens de l’Etat) et « nous » – mais sans rompre et sans jamais s’engager sur la voie de la déclaration d’hostilité qui, pourtant, serait, en l’occurrence, le fondement requis d’une attitude politique et non pas de ce qui demeure le ton de connivence envers et contre tout  de la démocratie télévisuelle avec la démocratie policière – le ton du Petit Journal de Canal +.
Cette tournure mortifère de l’inaction, de la démobilisation a sa maxime toute trouvée – plutôt en rire qu’en pleurer ! – ceci dans un contexte où la vie publique est devenue ce spectacle variablement répugnant qui, alternativement, produit les sensations émétiques et en appelle au plaisir de voir (l’abject). D’où l’intérêt croissant du corps souverain perdu (le citoyen collectif), reconditionné en public avide d’images, pour le régime désormais familier de forfaiture et de « trahison » perpétuelle des élites gouvernantes  – le « fait divers » comme miasme émanant des sentines politiciennes – les mensonges de Cahuzac, les frasques sexuelles de DSK et Hollande, Fillon en Brutus, les révélations perfides de V. Trierweiler, etc.
Le ricanement perpétuel face à l’abjection politique apprivoisée aux conditions du spectacle n’est pas le commencement de la révolte et du refus actif, il en est l’annulation. Il signifie qu’il ne sera pas donné suite à l’indignation, que nous ne bougerons pas, qu’aucune action ne s’enchaînera sur les affects qui nous envahissent lorsque nous avons à faire face à l’intolérable et ceci quand bien même nous n’ignorons rien de ce que cet intolérable a d’accablant. Ce ricanement ressemble à un bâillement : il signifie que, sans être dupes de quoi que ce soit, nous n’en avons pas moins renoncé à nous tenir à la hauteur de ce que nous éprouvons, de ce que nous savons – que seul un soulèvement, de quelque forme qu’il soit, pourrait être la réponse appropriée à ce qui nous fait face ; à ce qui s’inscrit inexorablement, jour après jour, sur la bande passante de notre actualité – Valls et les Roms, Fabius et « la sécurité d’Israël » en plein bombardement de Gaza, Cazeneuve et le droit de manifester bafoué -  c’est hier Rémi Fraisse  dégommé à la grenade, comme sur un champ de tir, comme si l’on en était déjà  au chapitre suivant, la guerre civile ouverte et la liquidation physique des « subversifs », aux conditions de l’état d’exception déclaré.
Si l’assassinat de ce militant devait être un signal, c’est ainsi, me semble-t-il, qu’il faudrait l’entendre : à l’évidence, et il serait plus que temps de s’en aviser, ce qui nous fait face, ce ne sont pas des guignols, des automates, des incompétents pathétiques – plus à plaindre qu’à blâmer, donc ; c’est une puissance, une force brutale dont la violence, toujours plus ouverte, décomplexée, revendiquée dans ses finalités et ses usages politiques, ne menace pas en premier lieu des « principes », des « idéaux », des « valeurs », mais bien chacun d’entre nous, dans son intégrité, dans ses faits et gestes, dans sa liberté de mouvement et de pensée, dans sa vie quotidienne. Et c’est la raison pour laquelle ces pitres devraient avoir cessé de nous faire rire, de longue date, car ils sont nos ennemis  et ceci non plus principalement en raison de nos convictions et engagements en général, pour des motifs éthiques ou philosophiques généraux, mais parce que nous savons désormais que l’emprise qu’ils prétendent exercer sur nos vies représente pour celles-ci un péril essentiel.
Ce que nous avons appris avec la mort de Rémi Fraisse, c’est que chacun d’entre nous est, dans cet Etat policier qu’est aujourd’hui la France, à sa place – la place du mort -  et que le préfet du Tarn, et son chef, M. Cazeneuve, ne sont pas simplement des maladroits, des gribouilles, mais bien, au sens le plus littéral du terme, des dangers publics. Il est plus que temps, dès lors, que nous passions du régime assis de la déploration perpétuelle à celui, debout, de la mise en garde (au sens de : se mettre en garde), de la mobilisation et de l’action places sous le signe de la connaissance distincte du fait que ces gens-là qui se prétendent fondés à régenter nos existences (et qui sont, en tant que gens de l’Etat, des machines en pilotage automatique), ces gens de la démocratie policière et tout ce qui fait bloc autour d’eux, ce conglomérat de forces-là, est dangereux pour chacun d’entre nous et nous tous ensemble, et ceci non pas dans un avenir indéterminé, mais ici et maintenant, tout de suite.
Bref, nous devons, toutes affaires cessantes, enregistrer ce changement de régime de la politique ou bien, cette transformation des échéances : nous ne sommes plus dans le temps du désenchantement, des rites funéraires et du deuil sans fin de la gauche défunte, notre actualité la plus pressante est celle de l’affrontement avec un parti qui, pour avoir mille visages, n’en présente pas moins des traits bien distinct – le parti des assassins de Rémi Fraisse.
A ce changement radical de dispositions face à ce qui constitue notre actualité, une condition : nous devons changer de philosophie du présent. On trouve chez Walter Benjamin, et dans des formulations variables, cet élément premier d’une philosophie du présent qui est aussi une philosophie de l’histoire et de la politique : « La catastrophe, c’est que cela continue comme avant. Elle n’est pas ce qui nous attend à chaque instant. Ainsi Strindberg dans Le Chemin de Damas ?  - : l’enfer n’est rien de ce qui nous attend – mais cette vie ici » (Walter Benjamin, Baudelaire, éd. Agamben et al. , La fabrique, 2013, pp. 477-78).
En d’autres termes, notre insatiable propension à repousser vers un futur de malheur anticipé/conjuré (en clair : le retour de Sarkozy, l’arrivée aux affaires du Front national, la victoire des « islamistes » ici ou là…) est ce réflexe illusoirement salutaire qui se destine constamment à « sauver le présent », c’est-à-dire à en éluder la constitution désastreuse effective. Une sorte de ruse de la perception du présent dont l’effet perpétuel est de nous retenir de le percevoir comme ce pire déjà-là, la xénophobie comme le déjà-là de l’Etat, l’existence invivable comme le déjà-là de toute une population précarisée, les libertés publiques à l’encan comme le déjà-là de la V° République, la  mort de la vie politique comme le déjà-là  de la démocratie du public, etc.  La catastrophe dont parle Benjamin définit cet état effectif des choses où la communauté humaine est en danger  et non pas ce qui pourrait arriver de pire encore que le présent. L’ « idée » selon laquelle nous devons nous cramponner à ce présent sinistré, tout sinistré qu’il est, car cela pourrait être pire encore, et bien pire, même, est tout sauf une idée, elle n’est que la glu qui nous fait adhérer à ce présent et empêche nos facultés imaginatives (et notre énergie) de se déployer envers et contre lui. Elle ne correspond à aucune espèce d’objectivité mais rend compte seulement de la force d’inertie qui nous attache à ce présent et nous en rend captifs, en nous empêchant de le nommer comme l’insupportable même.
Et pourtant, nous le savons bien : lorsque, trop rarement, cette illusion dont est fait le présent (un songe, un cauchemar tenace) se disperse (Mai 68), c’est dans l’instant que s’impose à ceux qui sont là, cette évidence : mais comment avons-nous donc pu vivre ainsi, comment avons-nous pu supporter cet état des choses si longtemps sans nous réveiller, nous soulever, lever les yeux vers cette autre vie qui nous fait signe sur la ligne d’horizon où se dissout la catastrophe du présent ?
Redéployer l’entendement du présent dans le sens défini par Benjamin, cela signifie, entre autres choses, rompre sans ambages avec l’appareil mort de la politique, avec les formes de discours vouées à l’entretien de l’illusion de sa vitalité-quand-même – rompre avec ce qui tisse la trame catastrophique du présent : cette tenace idéologie impensante du « moindre mal » dont nous avons vu à l’œuvre encore, en 2012, les infatigables petits infirmiers de la démocratie d’Etat  qui, sûrs de leur fait, faisaient valoir l’urgence absolue du « geste qui sauve » (une philosophie politique de secouriste) – celui qui consiste à hisser sur le pavois un social-démocrate incolore pour « dégager Sarkozy », le mal absolu.
Avec cette politique du « moindre mal », on est sûr de son coup : on a une parfaite réplique du « mal absolu » (la démocratie policière à la sauce Valls) avec, en plus, le grand dégoût qui accompagne nécessairement l’association des mots puissants de « socialisme », « communisme », « écologie », directement ou indirectement, à ce « sauvetage » en forme de catastrophe. On ne le redira jamais assez, ce socialisme aux affaires a tout en commun avec la somme des supposées horreurs dont il est censé nous préserver et tout, aussi bien, avec la somme des palinodies, des forfaitures et des crimes (l’assassinat de Rémi Fraisse et plus d’une de ces supposées « bavures » policières dont la presse de référence fait les plus brèves de ses brèves) dont il est effectivement fait – bref, tout ce qu’ils ont osé, sous le regard incrédule de leurs partisans les plus dévots : Notre-Dame des Landes, Fessenheim, l’arsenal législatif, judiciaire et policier « antiterroriste », les prosternations devant le MEDEF et le reste…
C’est dire que, dans ces conditions, d’indispensables clarifications sont nécessaires. Je n’ai, pour ce qui me concerne, aucun « devenir révolutionnaire » commun avec ceux qui, chaque fois qu’ils en ont l’occasion, tentent de ranimer les braises du discours exsangue du « moindre mal » destiné à endiguer le « mal absolu » et qui, au passage, font le coup du mépris à ceux (toujours plus nombreux) qui ne tombent pas dans le panneau du vote utile – utile avant tout, comme il s’avère chaque fois à l’usage, à accorder un supplément de vie à ce que Benjamin nomme « la catastrophe ». Aucune espèce d’avenir politique commun avec ceux/celles qui, depuis le temps, n’ont pas compris que la démocratie d’Etat pour le compte de laquelle ils s’activent  à temps partiel ou complet, est, quant à ses fondements et principes prétendus, un astre mort, et quant à ses pratiques effectives, une machine d’oppression, une fabrique d’inégalité(s) de plus en plus distinctement tournée vers la mort.
Il est plus que temps de lever toute équivoque sur ce point et d’établir que notre politique, celle que nous essayons de nous donner pour arracher nos existences à leur envoûtement  par les prétendues conditions « indépassables » et qui les assignent  au régime de la catastrophe permanente, que notre politique ne partage rien avec ces combinaisons de partis et d’institutions dont l’horizon est l’administration, toujours plus brutale, de la vie des populations par l’Etat, aux conditions de la vie du marché.
Notre vie politique est ailleurs et notre espérance se tient à distance des combinaisons et des calculs électoraux, comme elle se tient à distance de toutes les manifestations et de tous les dispositifs de la démocratie de marché. L’horizon effectif du « changement », c’est-à-dire de la bifurcation vraie, ce n’est pas le changement de majorité gouvernementale, c’est le soulèvement.
Cette clause, il faut y insister, ce n’est pas nous qui l’établissons sur un mode déclamatoire, histoire de produire un effet rhétorique de dramatisation. Elle est ce qui, purement et simplement, découle de la situation, se trouve manifestement inscrit dans la logique des choses, dans la dynamique des rapports de forces. Pour autant que la politique a horreur du vide et que le propre des pouvoirs contemporains, dans un pays comme le nôtre, est d’être constamment en train d’improviser et de rectifier le tir à défaut de pouvoir régler leur action sur des objectifs à long terme, il leur importe d’avoir toujours plusieurs fers au feu. La guerre civile d’intensité variable est, à ce titre, l’une de leurs hypothèses les plus constantes, rapportée à une situation dans laquelle le maillon économique ayant lâché, les mécanismes de la démocratie d’Etat étant grippés, les fondements biopolitiques du gouvernement des vivants n’étant plus assurés, les tensions sociales deviendraient impossibles à endiguer par les moyens courants. A l’évidence, cette hypothèse de travail prend une consistance toujours accrue, au fur et à mesure que baisse visiblement la cote de la religion de la croissance et que la bonne nouvelle de « la reprise » se montre comme ce qu’elle est – une superstition.
Si, dans notre pays, la police est dangereuse, amplement incontrôlée, pas ou peu sanctionnable, si elle est depuis si longtemps habituée à fixer ses propre règles et à disposer d’un droit de veto sur toutes les réformes susceptibles d’affecter ses conditions d’impunité et sa liberté de mouvement, si la première obligation d’un ministre de l’Intérieur fraîchement désigné est de se concilier les bonnes grâces des syndicats de policiers, ce n’est pas l’effet d’une quelconque distraction ou mollesse congénitale de la part des gouvernements successifs, quelle que soit leur couleur politique. C’est que la police constitue l’un des vecteurs majeurs de l’expérimentation dans le présent des dispositifs destinés à donner corps, sans retard, à l’option répressive et autoritaire (une guerre civile déclarée par l’Etat et qui ne dit pas son nom) dans le cas d’un état de nécessité perçu comme impérieux. Il en va exactement de même de la mise en condition du pouvoir judiciaire qui, depuis un moment déjà, expérimente sur le terrain cette sorte de guerre civile institutionnelle et légale (et donc inaperçue comme telle) et qui consiste à faire de la Justice un instrument destiné à intimider, à tenir en lisière au nom de l’Etat, tout ce qui s’apparenterait à de nouvelles classes dangereuses ; à faire de la Justice, de manière toujours plus ouverte et décomplexée, via l’allongement très sélectif des peines, un instrument de guerre sociale et de dissuasion de la rétivité sociale, politique, idéologique.
Il y a bien longtemps que la notion du service public a, pour l’essentiel, déserté ces corps  répressifs – ce sont bien les juges en général qui remplissent les prisons déjà surpeuplées en prononçant des peines toujours plus longues pour des délits qui frappent les couches de la population les plus précarisées par la violence économique ou bien visées par la violence de l’Etat (les étrangers et assimilés). C’est donc bien d’une politique qui s’agit là ou plutôt, s’agissant des gouvernants et des gens de l’Etat, d’une police générale, et dont l’objet est l’entretien, l’affinement constant de ce scénario de l’affrontement requis, de la guerre civile non déclarée (aussi bien, qui se donne encore la peine de déclarer la guerre, aujourd’hui?), mais bel et bien rendue effective sur le terrain, via des atteintes massives aux libertés publiques et une répression variablement sélective abattue sur les « subversifs », les « terroristes », etc. – au nom, toujours, d’un état de nécessité immédiat et impérieux.
Toute cette gauche respectueuse, loyaliste et légaliste qui ne veut rien voir ni savoir de ces préparatifs assidus au Ernsfall (la figure du « au cas où… » destinée à donner un fondement légitime à l’usage préventif et expérimental d’une violence d’Etat qui prend toutes les libertés nécessaires avec la légalité), toute imbue qu’elle est de cette idéologie républicaine dont le propre est d’entretenir le mythe de l’Etat impartial et flottant au dessus de toutes les factions, cette gauche couchée ne saurait pourtant prétendre que ces  dispositions se prennent en catimini : pas la plus infime manif aujourd’hui sans que le gouvernement socialiste ne sorte son attirail de robocops armés comme pour une croisade en Terre sainte, pas une banlieue dite sensible (est-ce à dire que les autres, les résidentielles, sont « insensibles » ?) qui ne soit sillonnée par les patibulaires de la BAC (voir à ce propos l’irrécusable enquête de Didier Fassin), pas une semaine qui passe sans que nous ayons sous les yeux les effets du délire antiterroriste organisé : Tarnac hier, les voyages irréguliers, réels ou putatifs, en Syrie aujourd’hui : tout récemment, et ce n’est qu’un début, quatre ans de prison dont deux et demie ferme pour un délit consistant à avoir entretenu une correspondance avec un supposé djihadiste et « avoir reçu de l’argent » de sa part… Quatre ans ferme pour un participant à une manifestation dite pro-palestinienne lors du bombardement de Gaza , assortie de heurts avec la police (chose pourtant prévisible, quand le droit de manifester est bafoué)…
cattelan ferrari
La banalisation de l’état de siège ponctuel et des peines exorbitantes n’en établit pas pour autant l’autorité de ces pratiques en tant que norme de l’Etat de droit et de la vie démocratique. Le problème n’est pas du tout que, d’une manière ou d’une autre, les menaces pesant sur l’ « ordre public » s’alourdissant, ce renforcement de l’arsenal répressif s’imposerait de lui-même ; ce serait plutôt l’inverse, en comparaison d’autres époques, pas si éloignées, la conflictualité sociale et politique ouverte est à son étiage. Le problème est, en premier lieu, du côté des gens, c’est-à-dire de ce peuple défait, absent, distrait, déprimé et qui, jour après jour, s’accoutume à l’insupportable, prend le parti de tout accepter et reconvertit sans relâche son envie d’en découdre en ressentiment et en désir de nuire. Le problème est que, quand on tue froidement Remi Fraisse, ce sont à peine quelques milliers de personnes qui descendent dans la rue pour crier leur colère, dans toute la France, et pas la marée humaine requise.
Le problème, c’est le peuple absent et cette sorte de religion de l’apraxie, de l’apathie qui a colonisé les esprits de ceux-là même qui occupent les postes clé aux ministères réunis de la Critique et de la Radicalité. La logorrhée sous toutes ses formes en lieu et place de la stratégie, de l’établissement des rapports de force, des actions qui creusent un sillon, qui tranchent. Le discours critique et le culte de la radicalité tournent aujourd’hui en boucle : leur destination ultime est de produire la théorie de l’impuissance requise, de l’inertie faite dogme, de la procrastination érigée en système. Nous sommes dans le temps des Oblomov marxistes, deleuziens, foucaldiens, ranciériens, badiousiens… leurs coups d’éclat retentissent dans le ciel serein de ces (brillantes, forcément brillantes) soutenances de thèse vouées à se transformer en convergences du tout-Paris de la radicalité enrubannée. Leurs coups de gueule s’inspirent des échanges urbains que le Platon du jour distille, (en disciple inattendu autant qu’appliqué d’Habermas) tantôt avec Finkielkraut, tantôt avec Gauchet – en attendant Zemmour…
Le jour où nous aurons (ré)appris à rendre coup pour coup, nous aurons commencé à sortir de cette spirale du dégoût et du mépris de tout, à commencer par nous-mêmes. Cela ne se fera pas tout seul, il y faudra, pour le moins, un solide coup d’épaule du destin, tant nous sommes profondément enfoncés dans ce marais de l’impuissance ricanante d’où nous ne saurions nous tirer nous-mêmes par les cheveux. Il faudra assurément que de puissantes et pressantes circonstances extérieures nous y aident et nous replacent ou plutôt nous projettent à nouveau au milieu du monde, de ce monde commun d’où nous nous sommes retirés pour nous retrancher derrière les nombreuses enveloppes protectrices dont s’entourent les gens de notre condition – ceux qui bénéficient encore des assises et des assurances que leur procure la démocratie immunitaire. Mais ce « Ciel » des circonstances propices ne nous aidera que pour autant que nous nous aiderons nous-mêmes et nous essaierons, sans attendre le Messie de l’événement providentiel, à de nouveaux gestes, des gestes de défection notamment, et qui tranchent. Notre horizon d’attente est, désormais, celui du soulèvement et non pas de la remise à flot de ce que nos ennemis persistent à appeler « la démocratie » et que nous devons, de ce fait, nous accoutumer à entendre comme le mot des autres, de l’autre camp auquel tout nous oppose.
Mais qui dit horizon d’attente ne dit pas attentisme. Chacun de nos gestes de défection, chacune de nos conduites de résistance, de nos mouvements de sécession compte en peuplant cet horizon d’attente et en arrachant des bribes du présent à la tyrannie de la résignation – c’est ainsi, on n’y peut rien, nous sommes sans prise sur la mauvaise tournure qu’a prise le cours des choses, ne nous reste que la pauvre consolation du rire jaune et de l’apitoiement ambigu sur nos gouvernants et nos bouches à canon médiatiques « tellement nuls ».
Chaque geste compte. On l’a vu à Istanbul, lorsque, après l’évacuation du parc Gezi, un homme seul s’est immobilisé sur la place Taksim et n’en a plus bougé, des heures durant. Il fut, pendant tout ce temps, le fanal du mouvement qui continuait malgré tout, le signe de ce que, là où s’expose l’intolérable, il se trouvera toujours de l’intraitable pour se dresser face à lui et revenir, envers et contre toutes les actions violentes de l’Etat et autres circonstances défavorables.
Il n’est pas possible d’évoquer aujourd’hui la montée des affects nihilistes dans un pays comme le nôtre (un phénomène transversal qui parcourt toutes les couches sociales sans épargner, loin de là, la classe ouvrière) sans reparler du fascisme, je veux dire, reprendre la discussion sur le fascisme là où nous l’avions laissée, bien mal en point, c’est-à-dire réduite aux incantations contre le Front national et le spectre du « retour » des années noires (la dent creuse de la « répétition »). La discussion sur le fascisme doit être reprise là où il devient impossible de ne pas prendre acte de ce retournement d’espérance dont l’effet est que le désir d’émancipation et de changer la vie frustré, bafoué, et mille fois piétiné par ceux qui affirment avoir vocation gouvernementale à l’incarner, se renverse en désir obscur du pire, que les choses s’aggravent, que la chute s’accélère pour que, du moins, enfin, « il se passe quelque chose » – puisqu’aussi bien nul ne saurait escompter raisonnablement que, dans les conditions actuelles, les choses aillent mieux pour « les gens », l’homme quelconque, le peuple « populaire ». Comment ne pas enregistrer aujourd’hui les manifestations tangibles, visibles à l’œil nu dans leur infinie bigarrure même, de ce désir de saccage qui, l’expérience nous en instruit, constitue le tissu affectif, le substrat subjectif  de tous les fascismes, lorsque le peuple en lambeaux se transforme en masse, en pâte humaine entre les mains des marchands de mort, en poussière humaine traversée par toutes sortes de flux mortifères, de désirs de revanche, de tentations apocalyptiques, et, au bout du compte, de penchants suicidaires.
L’ « envie du FN » est, bien sûr, la manifestation la plus immédiatement identifiable de ce désir de mort et de la pulsion qui anime la fuite en avant dans le nihilisme dont un des aspects déterminants, dans des sociétés où la pacification des mœurs a considérablement élevé le niveau d’autocontrainte et multiplié les dispositifs « antiviolence » (d’endiguement de la violence sociale et aussi, au plan subjectif, de dé-violentisation des affects et conduites individuels), où l’auto-abêtissement, le culte de la bêtise en tant que signe de « révolte » basculée dans le ressentiment et désormais instruit par lui, est désormais roi : à défaut de pouvoir se donner libre cours via les expéditions punitives contre les groupes désignés comme boucs émissaires (avec ou sans la bénédiction des pouvoirs publics), à défaut de pouvoir passer sa colère activement sous la forme de pogroms contre les Roms (sur le modèle des pogroms contre les Juifs des années 1930 en Allemagne), le peuple du ressentiment va trouver toutes sortes de satisfactions secondaires et un exutoire constamment renouvelé dans la célébration du nouveau culte de la Bêtise et dans un  exercice, on dirait presque une ascèse persévérante, portant à l’abêtissement. C’est tout un système d’interactions et pas seulement de manipulations ou de jeux d’intérêts économiques ou idéologiques , qui s’établit entre la colonisation des esprits d’une partie de l’intelligentsia par ce que Benjamin appelle l’esprit ou le goût de « la Blague » (une notion en vogue au XIX° siècle et dont nous avons perdu le sens) et qui porte un Baudelaire à lancer, juste pour prendre la pose avantageuse et retenir  l’attention du public, une phrase comme « Belle conspiration à organiser pour l’extermination des juifs » puis Céline à le relayer, quelques décennies plus tard, avec ses pamphlets « pour rire », Bagatelles pour un massacre et Les beaux draps. Aujourd’hui, nos « blagueurs » ont noms Finkielkraut, Houellbecq, Zemmour et bien d’autres encore de moindre lustre, et c’est à propos de l’Islam et des musulmans que se déchaîne leur verve, le trait, l’esprit, le geste et le tracé de mort de leurs outrances calculées demeurant absolument conformes à leurs illustres modèles.
Mais bien sûr, l’esprit de « la Blague » tel que les incarnent ces faillis de teinture variée (du philosophe « implosé » à l’aventurier médiatique d’un cynisme à toute épreuve en passant par un nano-Céline à hauteur de caniche, comme dirait son maître) ne cesse d’être confiné dans l’anecdote qu’à la condition de rencontrer le désir obscur de la masse.  Ce dont est témoin, pour s’en tenir au présent le plus immédiat, non pas tant le succès en librairie de Zemmour (ces choses-là se planifient, elles vont et viennent, même Valérie Trierweiler peut y tenir sa place), mais son devenir maître-penseur pour toute la poussière d’humanité qui suit ses prestations à la télé et achète son livre, comme on fait un placement sûr. Il ne reste plus alors aux « journaux de référence » qu’à enchaîner avec des doubles pages sur le « phénomène » Zemmour pour que le processus de légitimation de cette prolifération d’un nouveau fascisme viral trouve son heureuse conclusion, avant de repartir à la conquête de nouveaux territoires.
Toutes sortes de mauvais plis dans l’emploi des vocables « fascisme », « fasciste » en tant que mots de la politique, en tant que concepts destinés à penser la politique, ont eu pour effet que ces termes ont perdu leur puissance conceptuelle dans notre présent. Du coup, tout contribue à entraver une discussion sur les enjeux d’une actualité fasciste pour nous, dans ce présent même, une discussion dont, pourtant, l’urgence se fait ressentir d’une manière toujours plus insistante. Ces mauvais plis sont connus : en premier lieu, la prolifération, dans les années 1960-70, d’un imaginaire aussi vague que divers du fascisme nourri des images encore proches de la seconde guerre mondiale et qui a eu pour effet une propension de la gauche intellectuelle « radicalisée » (comme on  disait à l’époque) à désigner comme « fasciste » tout ce qu’elle perçoit comme adversaire ou ennemi – les gouvernants (le gaullisme comme un fascisme caché), les flics, le patronat, les artistes réactionnaires (Michel Sardou), les disciplines (le sport fasciste, la psychiatrie fasciste), etc. Cette tendance de la « nouvelle gauche » et de la gauche révolutionnaire à ériger le fascisme en paradigme politico-culturel général, tendance nourrie par toutes sortes de lectures, souvent hâtives, de bons et moins bons auteurs des années noires (de Reich à Trotsky en passant par Klaus Mann et Brecht…), a produit cette sorte de bulle fantasmagorique du « fascisme » qui, quand elle a crevé, en a laissé plus d’un sur le flanc et à bout de souffle.
Au cours des décennies suivantes, c’est l’effet Le Pen qui est venu relayer cet imaginaire, alimenté par les habiles provocations du susnommé, très expressément destinées à déclencher ces danses de saint-gui qui, comme par automatisme, faisaient suite à ses sorties sur les chambres à gaz et les fours crématoires. Une façon de produire ce type d’effet d’horreur et d’effroi que suscite le retour dans le présent de ces images du passé que les contemporains continuent à ne pas pouvoir regarder en face (le visage de la Méduse), une façon de produire de ces arrêts sur images qui ont l’avantage d’enfermer la protestation politique dans des incantations et des exorcismes destinés à conjurer le retour du passé innommable ; à enfermer la vision « résistante » de la politique  dans la figure indigente de la pure et simple répétition définie comme ce qui doit être inconditionnellement endigué. Pendant toutes ces années, comme il est aisé de le constater en se retournant vers elles aujourd’hui, la marionnette Le Pen a servi à enfermer la résistance à l’intolérable et la radicalité politique dans cette figure du « barrage contre le fascisme » (une dynamique de l’auto-aveuglement qui a connu son paroxysme avec le plébiscite en faveur de Chirac, « rempart » contre Le Pen) et à détourner pudiquement le regard des processus effectivement en cours – l’institutionnalisation de la xénophobie d’Etat, la montée de la démocratie policière, le ralliement de toutes les formations politiques gouvernementales aux conditions imposées par la doxa ultra-libérale.
Dans le passage du paradigme de l’antifascisme politique des années 1970 à celui de l’anti-négationnisme éthique des années 1990, s’est perpétué le flou de ces « sensations » de fascisme qui prospèrent moins sur des analyses de la situation et sur la mise en œuvre de concepts assurés que sur des flux imaginaires, des fantasmagories : les CRS, au temps des barricades, comme des SS, Le Pen, au temps du « détail de l’histoire » (qui est aussi celui où Shoah, le film de Lanzmann devient le fondement de la nouvelle philosophie de l’Histoire post-catastrophique… et sioniste), comme Hitler. Du coup, à force de trop d’usages approximatifs, voire ouvertement abusifs (la rhétorique antifasciste, antinazie, anti-Le Pen reconvertie en moyen actif d’appui à la politique de colonisation de l’Etat d’Israël), le concept du fascisme nous arrive aujourd’hui, au terme de ces pérégrinations, comme une outre crevée abandonnée au bord du chemin.
Du coup, nous demeurons désarmés, sans concept(s) lorsqu’il nous faut faire face, dans le présent, à une nouvelle actualité dans laquelle il y a bien du fascisme, et de plus en plus, mais pas là où nos routines nous portent à l’entrevoir encore, de moins en moins (Marine en chemise noire, bof…), et surtout, sous des espèces qui nous appellent de façon urgente non pas à recycler hâtivement un vocabulaire usé, blanchi sous le harnais, mais bien à reprendre, à nouveaux frais, la discussion sur le fascisme et son actualité, pour nous.
Pour cela, il nous faut quitter tout un domaine de clichés et d’automatismes de pensée qui nous interdisent de retrouver le nerf d’une pensée vivante du fascisme. Cesser de penser, par exemple, aux conditions de ce syntagme qui est le cliché impensant maximal – la montée du fascisme, le fascisme comme la petite (grosse) bête qui monte, qui monte…, pour toujours examiner le fascisme comme non pas la menace « devant nous », sur une ligne d’horizon toujours floue, le grand méchant loup qui viendra nous dévorer su nous ne sommes pas « vigilants » et ne veillons pas à l’intégrité d’un présent encore fondamentalement « sain » et immune… – mais tout au contraire comme le déjà-là, ce avec quoi nous avons de longue date accepté de cohabiter, qui va et vient, qui nous traverse et à quoi la démocratie policière a, depuis si longtemps si ne n’est depuis toujours, accordé droit de cité.
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Ce déjà-là, ce n’est pas l’autoritarisme du pouvoir confondu avec la dictature fasciste au temps de de Gaulle et de son « coup d’Etat permanent », ce sont des processus d’aujourd’hui, parfaitement repérables dans l’économie des discours, des dispositifs de pouvoir, des pratiques de production de la masse. Ce n’est pas non plus le « mal absolu » de la politique tout entier concentré dans la figure d’un « antisémitisme » à géométrie variable dont il s’avère à l’usage qu’il est avant tout destiné à servir de force de dissuasion érigée devant tout ce qui refuse d’avaliser la façon dont la force de l’Etat d’Israël se mue automatiquement en « droit » illimité. Ce fascisme d’aujourd’hui a toutes sortes de visages, il est un kaléidoscope – mais en tant qu’il impose ses conditions, distinctement, à notre actualité politique et historique. Pour ce qui concerne la France, à la différence manifeste de pays voisins, ce fascisme est alimenté (comme toujours) par une combinaison de facteurs : l’agonie de la forme impériale du pouvoir (la Françafrique, la fin des illusions de la politique internationale de « grande puissance », l’effondrement du mythe de la « patrie des droits de l’homme », du français comme langue universelle, etc.), la panne générale du système politique et des institutions mis en place par de Gaulle, l’incapacité de l’appareil de production à s’adapter aux nouvelles conditions de la concurrence internationale, les affres accompagnant la mutation d’une société habituée (conditionnée) à se percevoir comme « grande nation » dont l’éclat illumine le globe entier, vieux pays français, en peuple ou plutôt population multiculturelle et puissance de second rang.
Tous ces facteurs de désorientation, avec les perplexités, les frustrations, les échecs répétés et l’ambiance sinistrée de crise perpétuelle qui les accompagnent ont pour effet que se multiplient, à tous les étages de ce pays, ce que Deleuze appelle ces « processus de fuite », ces lignes de fuite portées à se transformer en « ligne mortuaire, mort des autres et mort de soi-même ». Ce sont, tout simplement, des flux de mort qui se mettent en mouvement, des discours qui, de plus en plus explicitement, en appellent à la mort des autres, des dispositifs qui, efficacement, la programment (Frontex), des actions homicides qui prêchent d’exemple, si l’on peut dire (l’assassinat de Rémi Fraisse). Notre actualité bruisse de ces mouvements, de ce « mouvement perpétuel sans objet ni but » et « qui n’a qu’un seul objet : son propre accomplissement, c’est-à-dire l’émission des flux qui lui correspondent » – Deleuze encore.
Le « moment fasciste », c’est celui où un programme biopolitique (« faire vivre ») est bouffé par son envers thanatopolitique (« qu’ils aillent crever ailleurs, ces parasites ! » ou bien « tuez-les tous, tous ces djihadistes ! », etc.) ; où une espérance politique (le désir que ça change dans le sens de la promotion de l’égalité, de la justice sociale…) se retourne, à force d’être déçu et bafoué par ceux-là même qui s’étaient engagés à le soutenir, en passion indiscriminée de nuire et de saccager (que les choses empirent sans fin, à défaut de pouvoir s’améliorer) ; où le sentiment plébéien de ceux d’en bas s’enrage littéralement au point de se transformer en désir d’apocalypse et d’extermination de tout ce qui a le visage de « l’ennemi ». Ce que toutes ces lignes de mort des fascismes contemporains (à appréhender en termes de flux et non d’essences) ont en commun, c’est leur placement sous condition de mort, leur inscription dans un horizon qui n’est plus celui de la promotion de « la vie », sous quelque forme ou dans quelque acception que ce soit, mais bien d’un désir hors de tout contrôle de détruire – « le mouvement de la pure destruction », dit encore Deleuze, un mouvement dans lequel les trajectoires de ceux qui sont pris dans ces convulsions se croisent et se recroisent sans fin – le harcèlement des femmes qui portent le foulard par Caroline Fourest et ses émules, le vomissement des Roms par Valls, l’aller simple de la banlieue parisienne aux égorgements propagandistes en Syrie.
Ce que ces trajectoires ont en commun est distinct : le discours politique, le désir d’agir politiquement, c’est-à-dire d’infléchir le cours des choses, l’exercice du pouvoir sont pris dans un mouvement perpétuel, emportés dans une fuite en avant qui les dépasse et dissout toute espèce de but ou d’objet ; le désir de saccage comme affect pur, c’est-à-dire ce qui survient au-delà de la haine – car celle-ci, du moins, conserve un objet et peut avoir « ses raisons ». Et qui ne contient qu’une seule et unique promesse : la « pure destruction » (Deleuze), c’est-à-dire ce désir si irréfléchi, si peu concerté de faire mourir les autres qu’il contient, bien sûr, la prémisse de sa propre mort qui viendra « couronner celle des autres » (Deleuze). Cet enchaînement est   visible à l’œil nu lorsqu’il s’agit de nos djihadistes de banlieue et de la « belle mort » qui leur semble promise dans le nord de la Syrie, mais il ne l’est au fond pas moins pour qui sait entendre la façon dont des fractions toujours plus conséquentes des gens de l’Etat, des gouvernants et des membres des supposées élites culturelles, toutes catégories confondues (journalistes, experts, professeurs, agitateurs professionnels…), hurlent à la mort  de nos jours, en meute ou séparément. Comme le soulignait Hannah Arendt, ce qui caractérise ce genre de dispositif pulsionnel ou de véhicule des passions politiques, c’est qu’il ignore la marche arrière ; une fois l’impulsion donnée, on a affaire à « une espèce de mouvement qui se reproduit sans cesse et qui s’accélère » Arendt lue par Deleuze) – et qui ne peut donc être interrompu que par une force plus grande, et ne parviendra au terme de son parcours de dévastation, qu’à l’heure de sa propre mort.
Le « moment fasciste » d’aujourd’hui, c’est le fait que ce qui tient lieu de vie politique, de débat intellectuel, dans un pays comme la France aujourd’hui, soit placé d’une manière toujours plus irréversible, sous cette condition de mort – et ceci sous les espèces les plus diverses, à une échelle micrologique comme macrologique. Chaque pas franchi dans la direction de l’accentuation du grand dégoût de soi et des autres, de l’abêtissement volontaire a la tournure d’une « petite mort » que l’on s’inflige tout en la projetant sur le monde et les autres. C’est le temps du retour de la méchanceté, dans les petites comme dans les grandes choses, là où les uns et les autres se voient vivre dans les ruines de l’en-commun (pour ne pas parler de la communauté) perdu. Or, la méchanceté, c’est la menue monnaie du désir de mort fasciste.
L’obsession de la répétition du passé est mauvaise conseillère dans les petites comme dans les grandes choses. Elle nous a inculqué l’idée selon laquelle le fascisme, c’est ce qui tend à renverser son contraire, la démocratie, c’est-à-dire, elle nous a accoutumés à percevoir le « danger » fasciste se concentrer dans l’enjeu du régime institutionnel (l’enjeu le plus immédiatement visible) de la politique. C’est le « modèle » allemand du début des années 1930, là où les nazis, parvenus par effraction aux affaires, défont pièce par pièce le régime républicain issu de la défaite allemande (la République de Weimar) et lui substituent un régime fondé sur la domination du parti unique, le culte du chef et la terreur. Du coup, toute espèce de présent/présence fasciste qui n’épouserait pas le contours de ce scénario catastrophe n’est pas pris au sérieux. Or, ce que nous avons à comprendre, c’est précisément ce qui nous éloigne radicalement de ce schéma de la répétition : la parfaite compatibilité, désormais, des formes générales, institutionnelles et autres, de la  démocratie contemporaine (comme « démocratie du public », « post-démocratie », tout ce qu’on voudra…) avec la circulation des flux fascistes et avec l’efficace majeure de ceux-ci - le placement de la vie publique sous condition du ressentiment, du fractionnement du corps commun, de la mort. Comme le souligne Deleuze, avec Arendt, l’élément du mouvement joue ici un rôle déterminant : la staticité démocratique qui en est un élément clé dans sa période classique (le jeu « normal » des institutions, le fonctionnement réglé de l’Etat de droit, le respect des procédures, des formes établies – la division du pouvoir -, l’existence d’une normativité générale…), tout ceci est emporté par un tourbillon dans ce qui est tout sauf un mouvement dynamique guidé par des « grands desseins », réformistes ou autres ; le principe, si l’on peut dire, de ce mouvement, c’est la fuite en avant, le coup par coup, l’impulsion, voire le passage à l’acte, un ensemble de gestes et d’actions automatiques, somnambuliques – lois kleenex, décisions sans suite, surenchères, effets d’annonce, coups de menton, etc. L’agitation spasmodique d’un Sarkozy, aux affaires ou non, est, tout à fait exemplaire de cette modalité de la mise en mouvement des automates qui incarnent l’intensification de ces flux.
Il ne s’agit pas du tout de ce que l’on appelait naguère la « fascisation rampante » de l’Etat, mais bien de la colonisation de la forme démocratique par ces intensités fascistes. Ce processus ne met à mal ni le pluripartisme, ni le suffrage universel, ni le système des institutions, il irrigue et contamine tout cela sur un mode tel que le vomissement de l’étranger, la répression et les exterminations sélectives, la chasse aux subversifs, la religion du sécuritaire, l’ordre policier, la Justice au service de la « défense sociale » et de l’intérêt de l’Etat, la fabrication de l’opinion aux conditions de cette police générale – tout ceci se mette en place sans qu’en rien le régime général de la vie de l’Etat n’ait à être renversé ni même bousculé. La « républicanisation » en cours du Front national est une sorte d’allégorie exemplaire de ce processus : à l’évidence, la grille d’analyse classique du fascisme ne s’applique pas sur ce mouvement qui, désormais, cherche sa place dans le cadre institutionnel existant (d’où le retournement des médias qui, désormais, le choient et le courtisent). Cet infléchissement (et le succès qu’il rencontre auprès d’une partie croissante de ceux qui sont gagnés par le grand dégoût) démontre de façon exemplaire la parfaite compatibilité de l’inclusion d’une force politique dans le champ de « la démocratie » et de l’inscription inchangée de son discours et son action dans un horizon de mort.
L’embourgeoisement du Front national ne le fait pas dévier d’un iota de sa ligne de mort et c’est cette compatibilité désormais établie du régime démocratique et de cette condition de mort qui en constitue désormais la promesse la plus tangible qui doit retenir notre attention, car c’est bien là que se situe la vraie rupture avec les formes antérieures : dans sa forme classique, comme l’a montré Foucault, la démocratie est un régime fondamentalement ambigu et ambivalent qui combine, si l’on peut dire, la promotion des formes du biopouvoir destinées à optimiser l’existence des populations avec l’invention des dispositifs de la mise à mort de la masse – les massacres coloniaux, le racisme d’Etat exterminateur, l’arme nucléaire ; elle est ce régime où tout se joue dans la tension entre la promotion de la vie, dans toutes ses acceptions, comme « valeur » (incluant, donc, les Droits de l’Homme) et la concentration mortifère de la violence entre les « mains » de l’Etat (incluant, donc les deux guerres mondiales). C’est de ce double jeu entre vie et mort, de cette double inscription dans un horizon de vie et un horizon de mort que la démocratie classique tire sa paradoxale efficience – elle est ce régime qui parvient à faire tenir ensemble les Lumières et les ténèbres (la lutte contre la tyrannie et l’esprit de conquête et Hiroshima/Nagasaki – la guerre du Pacifique conduite par les Etats-Unis comme paradigme trop souvent ignoré) .
C’est ce paradoxal et toujours fragile ajustement qui est en train de s’effondrer, au temps de la « post-démocratie », un temps dans lequel les flux de mort qui en traversent avec une intensité croissante les espaces brouillent l’horizon de vie de la démocratie classique – les formes biopolitiques classiques sont systématiquement démantelées par les stratèges du néolibéralisme (les Républicains américains arc-boutés contre l’Obamacare), la force propulsive des Droits de l’Homme s’épuise à force d’avoir servi d’alibi à l’Empire vêtu de probité candide et de lin blanc « démocratique ». Des Etats couramment présentés comme des démocraties exemplaires peuvent être désormais régentés par des fascistes tout aussi exemplaires – la seule vraie exemplarité de l’Etat d’Israël aujourd’hui – chevauchant joyeusement leur ligne de fuite apocalyptique. La boucle se boucle là où ce qui se dresse contre les manifestations molaires de ce nouveau fascisme prend lui-même la forme d’un fascisme moléculaire – les flux djihadistes contre ceux de l’Empire ou de la dictature syrienne…
Le point d’inflexion (la bifurcation) à partir duquel s’inaugure où se dessine distinctement un « moment fasciste », c’est celui à partir duquel l’enchaînement des circonstances, des facteurs subjectifs et objectifs, comme on disait naguère en idiome marxiste, des affects négatifs et de facteurs économiques, sociaux, historiques dessine à grands traits les contours d’une issue catastrophique à la « crise » en cours ; à un dénouement de la « crise » placé sous un signe de mort – guerre, guerre civile, exterminations, effondrement des fondements de la vie viable dans telle ou telle partie du monde, etc. L’histoire cataclysmique du XX° siècle est pavée de ces moments de purgation où c’est, paradoxalement, en passant temporairement du régime de la crise à celui de la catastrophe que le système capitaliste se redresse. Peut-être sommes-nous entrés à nouveau dans un tel cycle, après avoir vécu sur l’illusion d’un « dépassement » de ce régime de récurrences des moments apocalyptiques, grâce à l’apparition de nouveaux mécanismes de régulation, politiques et économiques. Cette illusion a été, brièvement, soutenue par la chute du système soviétique, avant que la crise financière de la fin de la première décennie du nouveau siècle vienne en sonner le glas. Ce qui soutient l’actualité du « moment fasciste » présent, c’est essentiellement la combinaison de deux facteurs : l’agonie sans fin de la croyance (une vraie religion, avec son culte et ses prêtres) en la croissance économique  infinie (réduite aujourd’hui aux incantations à la « reprise ») , c’est-à-dire l’incapacité des élites gouvernantes (au sens extensif – les « maîtres » de notre monde globalisé) à changer de logiciel et à apprendre à « gouverner autrement » pour « vivre autrement », et la montée d’un nouveau paradigme historique, celui d’une terreur  de forme nouvelle, ceci, très visiblement, depuis le 11/09 – mais il ne faudrait pas oublier que celui-ci s’enchaîne à la façon dont les sauterelles du néo-impérialisme se sont abattues à la fin du siècle précédent, sur l’Irak et l’Afghanistan.
Il faut donner son vrai sens et sa vraie portée à la « chasse au terrorisme » tous azimuts qui se met en place, sous l’impulsion de l’administration Bush, dans le monde entier, après le 11/09 : le placement de la politique internationale, notamment celle des Etats occidentaux, sous un régime de terreur, dans leurs relations avec tout ce qui incarne, à leurs yeux, la nouvelle figure de l’ennemi absolu, après la levée de l’hypothèque « communiste ». Une nouvelle figure de la guerre totale émerge dans la lutte contre le « terrorisme islamiste » et tout ce qui est supposé s’y rattacher. Une guerre totale du même type que celle que les Etats-Unis déclarent, après Pearl Harbor, au militarisme japonais et au peuple japonais présenté dans la propagande de l’époque, comme une sous-espèce humaine ; ou, aussi bien, au communisme, aux « rouges » à l’époque de la guerre de Corée et du maccarthysme et donc inscrite, de ce point de vue, dans une solide généalogie occidentale et, singulièrement, états-unienne : celle d’un placement de l’affrontement exterminateur avec l’ennemi total sous un régime de terreur réciproque.
Le propre de ce genre de prémisse ou de « condition » est d’être doté d’une très forte capacité de contamination ou de dissémination : c’est, à partir de cette désignation d’un nouvel ennemi « total », tout un nouveau régime de la politique et un régime d’histoire qui se met en place ; celui d’une guerre totale, sans fin et tous azimuts contre le « terrorisme » laquelle, inévitablement, suscite puissamment l’apparition de toutes sortes de contrechamps (le djihadisme des banlieues, l’Etat Islamique, Boko Haram, l’activisme islamiste au Maghreb et au Sahara, etc.) et se prolonge sous la forme de toutes sortes de discours, gestes et dispositifs dont l’horizon est l’état d’exception (les juges attendant de pied ferme le retour des djihadistes français, belges, allemands, britanniques… leur grande hache à la main).
Le propre d’une guerre totale est qu’elle se trouve inscrite non seulement dans un horizon de lutte à mort entre deux ennemis mais, plus précisément, d’entre-extermination entre deux «espèces » qui se vomissent l’une l’autre et proclament bien haut leur refus de partager un même monde avec l’autre exécré. Ce qui, sur le terrain, trouve ses traductions visibles : la guerre des drones, avec ses bavures incluses de manière aussi réglée que l’est la TVA dans le prix du café pris au comptoir, la chasse aux islamistes sans prisonniers conduite par l’armée française dans le nord du Mali, et, en miroir, les égorgements médiatiques pratiqués par l’Etat islamique. Une guerre dont les protagonistes assument avec la même détermination allègre leur devenir-fasciste, ceci dans une disproportion des forces tout à fait criante, quoi que nous assène sans relâche la propagande anti-islamiste aujourd’hui (les médias font leur boulot, comme le cinéma d’Hollywood faisait le sien en 1943 en montrant au public américain des « Japs » et des « Nips » aux visages de singes).
Tout ceci ayant pour vocation de nous faire oublier l’essentiel : que c’est quand des flux fascistes rencontrent la puissance et les moyens de l’Etat que se produit la réaction en chaîne qui débouchent sur les Hiroshima et les Nagasaki politiques dont l’histoire du XX° siècle est constellée. Or, en la matière, les stratèges de l’EI sont vraiment des amateurs en comparaison des gouvernants de nos pays qui, en matière de crimes de masse, de « cruauté », ont pris un bon demi-millénaire d’avance sur les décapiteurs en série – à Hiroshima, Nagasaki, en Corée, au Vietnam et partout où les bombardements aériens en tapis ont montré le vrai visage de la barbarie guerrière moderne  (ceci étant adressé notamment à ceux qui sont tombés sous le charme des sirènes de Kobane et de la supposée ligne de partage qui s’y dessinait entre barbares et civilisés. Ces « effets de frontière » ne s’avèrent, à l’usage, qu’être des effets de saturation de l’intelligibilité politique par le bombardement médiatique, ce dont auraient pu s’aviser ceux qui réclamèrent alors « des armes pour Kobane »  – et pourquoi pas des Brigades internationales ?, il faut aller jusqu’au bout de ses « engagements »…-  tant ces moments sont récurrents – le « bain de sang » de Benghazi évité in extremis grâce à l’engagement salvateur de BHL et Sarkozy, la disparition de l’Etat malien de même, c’est le paradigme du « toutes affaires cessantes » et de l’urgence absolue destiné à stupéfier l’opinion et à imposer l’évidence du fait accompli des interventions néo-impériales).
Le cœur de notre impuissance politique aujourd’hui, c’est sans doute le fait que ayons un train de retard sur le régime d’histoire  (le type d’historicité) qui nous impose ses conditions d’une manière toujours plus inexorable aujourd’hui. Nous pensons nos engagements politiques, nos formes d’action, notre « radicalité », nos gestes et notre programme, quand nous en avons un, comme si le moment politique était encore emmailloté dans les conditions de la démocratie immunitaire – le régime sous lequel les pensées incorrectes, les pas de côté, les cris de révolte, les dissidences, tant qu’ils ne prennent pas la forme ouverte de la prise d’armes, finissent toujours par être résorbés et recyclés par les appareils discursifs. Un régime dans lequel peut, notamment, prospérer, dans la vaste zone grise qui s’étend entre les appareils de la politique institutionnelle et la rébellion ouverte (la prise d’armes) une radicalité multiforme et sans frais – et qui constitue ce luxe, ce supplément d’âme énergumène que peut s’offrir une démocratie assurée de ses fondements.
A l’évidence, nous sommes en train d’être expulsés de ce régime d’histoire qui, pour nous, présentait tous les conforts et tous les avantages (les beaux gestes dissidents, plus les conditions immunitaires), et nous n’en voulons rien savoir. Nous n’avons aucun désir particulier d’explorer ce qui se présente dans le triangle dont l’un des côtés est la Palestine aujourd’hui (ce qui s’y joue), le second le djihadisme de banlieue et l’abcès de fixation de l’Etat islamique et le troisième l’assassinat de Rémi Fraisse, le cran franchi dans la brutalisation de l’Etat en France.
On trouve chez Benjamin une théorie tout à fait originale du regard : ce n’est pas nous qui regardons les objets, ce sont eux qui nous regardent, quels qu’ils soient, le mot objet devant être entendu ici dans son sens le plus large, incluant, par exemple, un événement du passé. L’objet nous regarde et ce regard, quand il est insistant, nous contraint à lever les yeux. Ce que nous discernons alors est l’aura de l’objet, ce  « lointain » et qui, pourtant, se rapproche de nous ou bien nous rapproche de l’objet toujours fuyant. L’objet qui nous regarde aujourd’hui et qui, bien sûr, a les yeux de la Gorgone, c’est la terreur, c’est le « moment fasciste » qui se tient dans ce « lointain » dont nous ne voulons pas voir la proximité, c’est-à-dire l’actualité.  Nous essayons de garder les yeux baissés, en résistant à l’intensité de ce regard de l’objet d’histoire que nous sentons peser sur nous avec une intensité toujours plus irrésistible.
Parmi les (nombreuses) figures allégoriques animales se rattachant à notre condition, nous avons, de longue date, fait notre choix : l’autruche.
Alain Brossat
Lettre de loin / novembre 2014

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Eloge de l’idiotie / Alain Naze / Chimères n°81 / Bêt(is)es

« Horreur de ma bêtise » / Arthur Rimbaud
On sait bien que la bêtise n’est pas l’autre de la pensée, dans le sens où elle lui serait purement extérieure, mais qu’elle en constitue bien plutôt la constante menace. Il y a des pensées bêtes, comme le soulignait Deleuze : « La lâcheté, la cruauté, la bassesse, la bêtise ne sont pas simplement des puissances corporelles, ou des faits de caractère et de société, mais des structures de la pensée comme telle » (1). Il s’ensuit par conséquent que la bêtise n’est aucunement l’ignorance, ou l’erreur – qui occupent précisément la place de « faits », et non de « structures de la pensée » -, et qu’il peut donc y avoir des vérités bêtes. Nuire à la bêtise ne pourra donc pas consister à seulement introduire un savoir pour rectifier un jugement erroné. La bêtise peut en effet résider au sein de discours informés, savants, et le risque est alors grand de succomber à des effets de pouvoir, identifiant alors notre ignorance que ce savoir viendrait combler à une des modalités de la bêtise. Du moins, si l’on s’adresse à soi-même le reproche d’être bête, n’encourt-on pas le risque de la pure et simple stupidité : lorsqu’on l’identifie (ou croit l’identifier) chez soi, ou chez les autres, la bêtise nous contraint en effet à penser, et c’est en ce sens que Deleuze pouvait en faire à la fois « la plus grande impuissance de la pensée », mais aussi « la source de son plus haut pouvoir » - car « si la pensée ne pense que contrainte et forcée, si elle reste stupide tant que rien ne la force à penser, ce qui la force à penser n’est-il pas aussi l’existence de la bêtise, à savoir qu’elle ne pense pas tant que rien ne la force ?  » (2). C’est en ce sens que la figure de l’idiot peut apparaître comme une arme utile contre la bêtise, à travers sa capacité à la révéler. En effet, qui endosse le rôle de l’idiot (et non de l’imbécile) est susceptible de contester les vérités qui, pour sembler les mieux établies, n’en sont pas moins parfois de pures sottises. L’enfant est sans doute le plus à même d’épouser cette fonction, lui qui n’a pas encore complètement intériorisé les règles de la bienséance, et plus généralement de l’hypocrisie sociale – « […] l’enfant / Gêneur, la si sotte bête »(3) -, raison pour laquelle la figure de l’idiot emprunte tant de traits à l’enfance, pour sa capacité à ridiculiser l’esprit de sérieux.
Si l’ensemble d’À la recherche du temps perdu est riche d’enseignements quant à la question de la bêtise, et particulièrement du point de vue des discours, on peut dire que le narrateur adolescent d’Ā l’ombre des  jeunes filles en fleurs constitue un cas particulièrement intéressant pour effectuer l’analyse des mécanismes par lesquels la fonction d’idiotie conduit la bêtise à se révéler, mais aussi pour cerner certaines caractéristiques de la bêtise elle-même. En effet, le personnage de Monsieur de Norpois est très instructif à cet égard, qui représente, à travers ses propos et attitudes, les modalités mondaine et journalistique de la bêtise, en ce que ses paroles reposent sur des formules éculées, venant se substituer à toute pensée personnelle – sa pensée semble à l’arrêt, figée. Le narrateur, guettant les moments de possible intervention, dans les interstices des enchainements bien huilés du discours, viendra enrayer cette belle mécanique, en en dévoilant ainsi au lecteur toute l’inanité.
Ambassadeur, Monsieur de Norpois est celui dont on attend qu’il lève un peu le voile, dans le cadre d’une soirée privée, sur certains des dessous de la diplomatie, ou de la psychologie des grands hommes qu’il côtoie, de leurs travers à l’occasion. Pour ce faire, indique le narrateur, M. de Norpois pouvait citer « tantôt […] une période ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines d’images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d’un diplomate plein d’atticisme » (4). Or, remarque l’adolescent, le critère par lequel l’ambassadeur distinguait ces types de formules demeurait souvent obscur à l’auditeur qu’il était : « les mots qu’il récitait en s’esclaffant ne me paraissaient pas très différents de ceux qu’il trouvait remarquables »(5). C’est que le narrateur, jeune, n’a pas encore intégré le jeu mondain consistant à faire abstraction du contenu du discours, et que la dimension essentiellement performative des propos du diplomate (empruntant la voie des sous-entendus et des jugements jamais explicités, mais dont l’autorité du locuteur interdit même qu’on les interroge) ne passe donc qu’imparfaitement auprès de lui. Et toute l’ironie de celui qui endosse le rôle de l’idiot ici (ironie qui n’est certes pas celle de l’adolescent lui-même, mais celle du narrateur adulte qui se souvient) apparaît, lorsque le narrateur fait remarquer que si nombre de choses lui demeuraient mystérieuses dans ces discours, au moins l’une d’entre elles lui semblait claire : « Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait n’était pas en politique une marque d’infériorité mais de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait qu’elles devenaient un acte par le seul fait qu’il les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires »(6). Que de tels discours formatés ne valent guère par leur contenu, plus que banal, que l’important n’est pas la teneur en pensée présente en ces énoncés, partout répétés, et qui ne sont plus que des formes vides, c’est ce que révèle ici le regard de l’adolescent, reconduisant de tels propos à leur simple statut performatif au sein d’un jeu social reposant entièrement sur les conventions. L’esprit de sérieux de l’ambassadeur est pareillement ridiculisé, lorsque le narrateur évoque les expressions codifiées par lesquelles se reconnaît le « diplomate de carrière » (ou le journaliste pourrait-on ajouter) : « […] il suffisait que M. de Norpois écrivit à point nommé – ce qu’il ne manquait pas de faire - : “Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril” ou bien “L’émotion fut grande au Pont-Aux-Chantres où l’on suivait d’un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie bicéphale”, ou “Un cri d’alarme partit de Montecitorio” ou encore “Cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz”. A ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le diplomate de carrière » (7). Cette façon stéréotypée d’éviter les formules attendues (la cour d’Angleterre, le ministère des Affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, etc.) aboutit à l’usage attendu de clichés, donc au signe d’une pensée à l’arrêt – le langage ne fonctionnant plus alors qu’à titre de marqueur social, ces formules creuses revêtant bien davantage une fonction d’indice, quant au statut du locuteur.
Au-delà de ce jeu social, tellement vain, et qui passe pour une marque de distinction sociale et intellectuelle, c’est bien la question de la bêtise qui se pose, lorsque le narrateur adolescent en vient à s’interroger sur ses propres dispositions intellectuelles, à travers ce qu’il juge être son incapacité à saisir ce qu’aurait eu d’exceptionnel le jeu de la comédienne « la Berma », interprétant Phèdre. A cet instant en effet, l’adolescent va occuper de façon délibérée le rôle de l’idiot – non certes, dans son esprit, pour révéler la bêtise des propos de Norpois, mais pour contraindre celui-ci à exposer les raisons du caractère exceptionnel du jeu de l’actrice, autrement dit, pour venir au secours de sa propre intelligence, qu’il juge défaillante. Puisque c’est de façon unanime que l’actrice est jugée géniale, l’adolescent en arrive à la conclusion, qu’il juge nécessaire, que s’il n’a pas été transporté par le spectacle auquel il a assisté, c’est bien que quelque chose lui aura échappé : « M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir cette vérité que je n’avais pas su extraire du jeu de la Berma, il allait me la découvrir […] Je n’avais qu’un moment, il fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Mais quels étaient-ils ? Fixant mon attention tout entière sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée, je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d’admirable, je lui avouai que j’avais été déçu » (8). On aperçoit bien, à travers ces mots, la manière dont l’ignorance (ou ce qui se donne pour telle) cherche à être dépassée (au moyen d’une « vérité », et non à travers des « expressions toutes faites », qui auraient pu permettre de sauver la face, socialement, mais n’auraient pas éclairé l’esprit de celui qui cherche réellement à comprendre), et n’hésite pas à occuper la place socialement intenable de l’idiot, seul contre tous (le père du narrateur lui-même se désole d’ailleurs de l’effet produit sur l’ambassadeur par cette sortie de son fils). M. de Norpois, bien sûr, répondra au moyen de formules exsangues, très générales, et comme on en pourrait trouver partout dans la presse, évoquant en effet « le goût parfait qu’elle apporte dans le choix de ses rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi », ou encore « ce goût [qu’]elle apporte dans ses toilettes, dans son jeu », signe que, malgré ses tournées en Angleterre et aux Etats-Unis, « la vulgarité je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait  injuste, au moins pour l’Angleterre de l’ère victorienne, mais de l’oncle Sam n’a pas déteint sur elle » (9)etc. Cette insistance sur le vocable de « goût », de bon goût, indique assez le registre, essentiellement vague, et tout négatif, auquel se cantonne l’ambassadeur, renvoyant ainsi ces éloges à quelque cause semblant relever de l’indicible. C’est bien entendu au moyen de semblables subterfuges qu’on parvient le plus souvent, en société, à s’accorder, au rythme des effets de mode, sur le talent de tel ou tel artiste, car il ne s’agit pas alors de fournir en effet les raisons conduisant à un tel jugement. C’est même le fait de réclamer des comptes quant à la formulation d’un tel avis qui paraît déplacé – et c’est ce que fait ici l’adolescent, qui éprouvait « le besoin de […] trouver des explications » à l’intérêt croissant qu’il prenait au jeu de la Berma, depuis que la représentation était finie. A cette occasion, le narrateur va se laisser persuader par les paroles de M. de Norpois, parce qu’elles fournissent « une cause raisonnable » à cet intérêt, « dans ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de l’artiste » : « C’est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence d’avoir été choisir Phèdre ! Non, je n’ai pas été déçu » (10). C’est qu’après tout, ce que l’ambassadeur énonce n’est même pas faux, et qu’une telle « cause raisonnable » sera jugée suffisante par l’adolescent, précisément parce qu’elle répond au désir de celui qui aurait tant aimé être transporté d’enthousiasme au spectacle de Phèdre, qu’il avait attendu et espéré, de longue date. Il y trouve des raisons pour un enthousiasme rétrospectif. Que cette interprétation de la pièce de Racine ait en effet présenté un caractère exceptionnel, c’est un avis auquel, plus tard, le narrateur se ralliera, mais alors à travers toute une réflexion, qui ne niera pas, précisément, la déception vécue lors de cette présentation, laquelle s’explique d’abord par la nature des attentes qui étaient à cet instant celles de l’enfant. Si le narrateur cède à l’autorité de Norpois en cette occasion, c’est qu’il espérait tellement des raisons pour revenir sur son impression de déception qu’il n’est pas très regardant quant à leur qualité – c’est au lecteur de Proust qu’ait ici procuré le bénéfice de la fonction de l’idiot endossée par l’adolescent.
Le couperet du jugement d’autorité de M. de Norpois s’abattra également sur l’église de Balbec, que le narrateur anticipait comme « admirable », quand l’ambassadeur la réduisit à rien, en regard des cathédrales de Reims et de Chartres, l’église de Balbec, selon lui, méritant tout au plus une visite « si un jour de pluie vous ne savez que faire » (11). Là encore, c’est le triomphe du « on » qui s’affirme à travers ce discours, l’ambassadeur ne prenant guère de risque à faire l’éloge d’un patrimoine unanimement reconnu comme admirable – l’église de Balbec, elle, eût réclamé de la part de Norpois un jugement plus personnel, une sensibilité spécifique, raison pour laquelle il l’écrase sous le poids de la comparaison. Et puis l’absurdité de ces rapprochements est mise en lumière par cette petite question, d’apparence modeste, et involontairement insidieuse, de l’adolescent : « Mais l’église de Balbec est en partie romane ? » (12). Norpois ne fléchira certes pas pour si peu, n’hésitant pas alors à se livrer à un éloge du gothique en tant que tel, contre le style roman, jugé, d’une seule pièce, comme « extrêmement froid » (13). On notera que l’aveu d’admiration à l’égard de l’église de Balbec, de la part de l’adolescent, révèle une accointance évidente entre l’idiot et le plébéien, du point de vue d’une attention véritable accordée aux choses sans renom, à des architectures modestes, non précédées par le jeu des réputations – qu’on pense en cela à l’aveu de Rimbaud : « J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs » (14). L’enfant ne bride pas ses enthousiasmes, n’étant pas encore prisonnier du jeu social, conduisant si souvent à l’habitude de l’insincérité, masquée par un discours intellectualisant, duquel toute naïveté (et l’enthousiasme non joué, non médiatisé est socialement naïf) doit être bannie. Et c’est bien encore dans le même esprit, consistant à dénier à toute œuvre recélant quelque fragilité la moindre qualité véritable que M. de Norpois va s’attaquer à l’écrivain Bergotte, si apprécié par le narrateur adolescent : « Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’affèterie. Mais enfin ce n’est que cela, et cela n’est pas grand-chose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu’on pourrait nommer la charpente. […] au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril » (15). Le manque de finesse du jugement saute aux yeux, chez cet ambassadeur qui soumet les œuvres d’art à des critères tout militaires… Mais dans cette absence de « charpente », de « virilité », il englobe également le narrateur, puisqu’il va opérer un rapprochement entre le texte que l’adolescent avait écrit et que le diplomate avait lu, et l’écriture de Bergotte – et encore la méchanceté de Norpois va-t-elle le conduire à ajouter qu’aucune des qualités qui font le style de Bergotte ne se retrouve dans la page qu’il a lue : « Évidemment, je ne vous étonnerai pas en vous disant qu’il n’y avait là [dans la page de la main du narrateur] aucune de ses qualités [celles de Bergotte], puisqu’il est passé maître dans l’art tout superficiel du reste, d’un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder même le rudiment. Mais c’est déjà le même défaut, ce contresens d’aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu’ensuite du fond. C’est mettre la charrue avant les bœufs » (16). En ces mots, outre la bonne vieille coupure forme/fond, on trouve une forme de condamnation de la jeunesse au profit de l’âge adulte : il valorise le muscle, la charpente et la virilité, contre ce qu’il identifie comme maniérisme, mièvrerie, minceur. C’est un éloge de la maturité auquel il se livre ainsi, entendue comme âge où les choses prennent leur place, en viennent à prendre du poids, de l’ampleur, bref, deviennent sérieuses ; sous ce rapport, la jeunesse et l’enfance ne seraient qu’imperfection. Or, loin que la vérité de l’enfance soit dans l’âge adulte, on pourrait sans doute bien plutôt soutenir que l’évidente bêtise adulte est mise à nu par cette enfance encore en devenir, et non pas figée dans des formes définitives, vidées de leurs virtualités initiales.
Le narrateur adolescent reste bien conscient de la menace de la bêtise. S’il n’aperçoit guère, ou en tout cas pas toujours, les formes de bêtise que pourtant il révèle chez les autres, en revanche, il est hanté par la crainte d’être bête – crainte qui, en elle-même, est pourtant de nature à la tenir à distance. Alors que c’est chez Norpois que la bêtise est révélée au lecteur, son révélateur adolescent se l’attribue cependant, comme en un effet de boomerang, tant la méchanceté est intimement liée à la bêtise, à la façon d’un mécanisme spontané de défense : « Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je lui avais soumis […], je sentis une fois de plus ma nullité intellectuelle et que je n’étais pas né pour la littérature. […] Il venait de m’apprendre au contraire quelle place infime était la mienne (quand j’étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné, réduit ; et mon esprit comme un fluide qui n’a de dimensions que celles du vase qu’on lui fournit, de même qu’il s’était dilaté jadis à remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l’avait soudain enfermé et restreint » (17). C’est la tristesse dont est porteuse la bêtise qui constitue probablement la meilleure justification au fait de mener contre elle un combat : là où l’enfance (non limitée à une définition d’état civil) est joie, accroissement d’être, intensification d’existence, la bêtise est rétrécissement des possibilités de vie, à l’instar du vase aux dimensions restreintes que Norpois tend au narrateur, et à travers lequel ce dernier croit saisir le reflet de sa propre médiocrité.
Que la place de l’idiot soit exemplairement occupée par l’enfant, c’est ce que ne vient pas contredire le roman de Dostoïevski, car si le prince Muichkine insiste pour qu’on ne confonde pas son affinité avec les enfants avec le fait qu’il serait lui-même un enfant, c’est qu’il ne veut pas qu’on le voie comme un adulte qui singerait l’enfant. Et ce n’est pas dans un autre sens qu’on a parlé de l’enfance/adolescence dans la cadre de l’évocation de l’œuvre de Proust : si le personnage susceptible de jouer le rôle de révélateur de la bêtise est bien un adolescent dans le roman, ce qui lui permet d’occuper la place de l’idiot est bien le fait que cette enfance ne se limite pas à un âge empirique, dans ce dispositif littéraire, qu’elle n’est donc pas ce phénomène éphémère que l’âge adulte ferait cesser purement et simplement – comme par un simple effet de calendrier. C’est bien en ce sens qu’il faut comprendre le fait que le prince Muichkine, lors de son séjour à l’étranger qui précède l’épisode de sa vie racontée dans L’idiot, se soit fait de l’instituteur, Jules Thibault, un ennemi, ainsi que du pasteur. L’idiot est le personnage anti-pédagogique par excellence, du moins si, par pédagogie, on entend l’ensemble de démarches par lesquelles on conduit l’enfance à se réaliser dans l’âge adulte, c’est-à-dire à s’y abolir.
Comment l’instituteur n’aurait-il pas vu d’un mauvais œil celui qui renonce à l’idée selon laquelle les adultes ont un savoir à transmettre aux élèves, puisque toute l’autorité du maître en dérive ? C’est précisément à cette autorité que le prince renonçait : « Quant à Thibault, ce n’était que jalousie ; il ne faisait d’abord que hocher la tête et s’étonner de ce que les enfants me comprissent si bien alors qu’ils ne comprenaient à peu près rien à ce qu’il leur enseignait ; puis il s’est mis à se moquer de moi quand je lui ai dit que ni lui ni moi n’avions rien à leur apprendre et que c’étaient plutôt eux qui pourraient nous apprendre quelque chose. Comment pouvait-il me jalouser et me calomnier, lui qui vivait lui-même parmi les enfants ? Auprès des enfants une âme guérit » (18). Si l’on replace ces paroles dans le contexte du roman de Proust, on voit bien en effet ce que le narrateur jeune aurait pu apprendre à M. de Norpois, et le danger qu’il y aurait dans le fait qu’à l’inverse il devienne élève de l’ambassadeur. Les enthousiasmes de la jeunesse ne demandent pas à être refroidis – comme le fait pourtant M. de Norpois, du haut d’un savoir, ou supposé savoir écrasant -, mais à être interrogés – et c’est bien ce que le narrateur faisait lui-même, en cherchant à comprendre sa réaction en face du spectacle tant espéré de Phèdre. Quant à l’ambassadeur, ce qu’il aurait pu apprendre de l’adolescent, c’est notamment la nécessité de revenir à des jugements personnels, sans souci des positions de légitimité sociale, de réputation ou de mode. Ce genre de conception ne peut que rencontrer des résistances, et si on finit par pardonner au prince ses idées en la matière, c’est parce qu’on le réduit au statut d’enfant – on peut en effet parler ici de réduction, car cela revient à enfermer le prince dans un certain âge de la vie, et à le définir à partir de cette inscription : « Schneider me fit […] part d’une idée très curieuse qui lui était venue – cela se passait juste avant mon départ – il me dit qu’il était absolument convaincu que j’étais moi-même un véritable enfant, c’est-à-dire un enfant à tous les points de vue, que je n’avais d’un adulte que la taille et le visage, mais que par l’âme, le caractère, la formation, et peut-être même par l’intelligence, je n’étais pas adulte, et que je demeurerais ainsi, dussé-je vivre soixante ans » (19). Cette réconciliation, comme on le voit, se fait au prix d’un désamorçage de la charge explosive que représente le personnage de l’idiot : ses conceptions relatives aux rapports avec les enfants, par exemple, perdent leur portée scandaleuse si on les réduit à de simples idées d’enfant, à des enfantillages. S’il n’est lui-même qu’un enfant, il n’a en effet rien à apprendre aux enfants en tant que tels, et cela semble aller de soi, tout comme irait alors de soi, également, le fait qu’il puisse apprendre des choses auprès de ceux qui seraient alors ses camarades. Et c’est bien de cette façon que, plus généralement, la bêtise peut se réassurer : là où l’idiot tend à révéler la bêtise, le fait de transformer l’idiot en un enfant (entendu comme un être en formation, à l’intelligence embryonnaire) tend à inverser l’effet produit, au bénéfice de la bêtise. C’est bien ainsi que M. de Norpois, négligeant la charge critique des propos du narrateur adolescent, les reconduit à des paroles enfantines, ou encore, qu’il reconduit à une activité sans conséquence (et qu’il est même enclin à pardonner) l’écriture à laquelle s’est livré l’enfant. Le prince Muichkine niera être un enfant, reconnaissant seulement ne pas aimer la compagnie des adultes : « Peut-être ici aussi me prendra-t-on pour un enfant ; eh bien, qu’importe ! Tout le monde me tient aussi pour idiot ; je me demande pourquoi. J’ai en effet été malade jadis au point de ressembler à un idiot ; mais en quoi suis-je un idiot à présent, puisque je comprends que l’on me considère comme tel ? » (20). C’est bien là qu’est tout l’intérêt du personnage de Dostoïevski, de n’être ni un enfant, ni un idiot, mais d’occuper la place de l’idiot et de l’enfant, souvent indissociablement. Il relève en cela du minoritaire, et ce qu’il ne supporte pas dans le fait de côtoyer les adultes, c’est d’abord qu’il puisse venir s’agréger au majoritaire – il y a de l’enfance et de l’idiotie chez le prince, ce qui lui confère la structure d’un personnage ne pouvant que nuire à la bêtise.

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On pourrait reconnaître une autre occurrence de l’idiot ainsi entendu sous les traits de Ninetto Davoli, l’acteur fétiche de Pasolini, notamment dans Théorème, à travers l’idée qu’en ce cas aussi, sous des modalités certes spécifiques, la fonction de l’idiot consiste avant tout à occuper la place de l’hétérogène. Dans le cas présent, ce dehors sera d’abord ce qui vient briser l’homologation consumériste, c’est-à-dire notamment ce devenir uniforme des corps à l’ère du néo-capitalisme. Le corps toujours en mouvement de Ninetto, ainsi que son rire viennent bien alors briser le sérieux petit-bourgeois de la famille milanaise de Théorème, mais plus généralement, font surgir des traits et attitudes sous-prolétaires et méridionaux sur l’écran. Le cinéma de Pasolini, en cela, jouerait un rôle d’antidote à l’égard de l’influence délétère de la télévision. Or, si la télévision est jugée jouer un rôle déterminant dans cette uniformisation, il est important de noter ici que Pasolini ne sépare pas cette fonction de celle d’abêtissement : « Il y a, au tréfonds de la dite “télé”, quelque chose de semblable […] à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun, comme le fait aussi Moravia, quand il est interviewé ou qu’il participe à des “tables rondes”, toujours viles et pédantes, naturellement. Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela – essayez de bien y réfléchir – que la télévision accomplit la discrimination néo-capitaliste entre les bons et les méchants » (21). Par ces mots, Pasolini indique bien la vacuité du discours télévisuel, composé de « mots qui ne soient que des sons », et celui qui viendrait briser ce néant de pensée jouerait le rôle de l’inconvenant, du gêneur, du méchant, autant dire de l’idiot – tel qu’on l’a défini dans son opposition à la bêtise. Le crible télévisuel vient opérer le tri que les salons opéraient dans l’œuvre de Proust – avec les fracassantes exclusions que pouvait provoquer un manquement à l’étiquette. Intelligent, Moravia se garde bien d’enrayer ce jeu, préférant se taire plutôt que de provoquer un scandale – et l’on entend bien le sourd reproche que lui adresse ainsi Pasolini de continuer à participer à de tels spectacles. La télévision développerait donc un conformisme de la bêtise, et ce, à l’intérieur d’un dispositif ne laissant aucune place à l’hétérogène, en ce que la présence même d’intervenants qui, de toute évidence, ne sont pas bêtes, ne pourrait venir briser ce conformisme qu’à la condition qu’un de ces intervenants accepte de jouer le rôle de l’idiot, c’est-à-dire précisément de celui qui ne joue pas le jeu. Or, si l’inconvenant peut être un intellectuel venant tenir un discours qui ne soit pas creux, il peut tout autant être un intervenant non homologué, un habitant des faubourgs de Rome, par exemple. La bêtise développée par la télévision a donc bien une portée politique : la réalité dont la télévision produit l’image est bien une réalité bête (coupée de toute pensée qui ne soit pas creuse) et d’un racisme petit-bourgeois (d’une part, l’intellectuel qui garde le silence sans provoquer de scandale sur un plateau télévisé révèle ainsi son caractère petit-bourgeois, et d’autre part, le caractère imprévisible de la plèbe exclut les corps pauvres des plateaux de télévision). Lorsque la télévision vient à montrer des corps et faire entendre des paroles hétérogènes, elle fait toujours en sorte que le dispositif télévisuel puisse digérer cette rétivité, et la réduire aux conditions d’acceptabilité du conformisme petit-bourgeois ; et Pasolini le montre exemplairement à travers l’évocation d’un « bidonnage » auquel il a assisté, à la télévision italienne : « […] tout à coup [Pasolini raconte qu’il regardait alors une émission pour laquelle jusqu’ici il éprouvait « un certain respect »], […] je vois la tête de Piero Morgia. Piero Morgia était un habitant des faubourgs oubliés de Rome (et qui sont encore là, inchangés), que j’avais connu dix ans auparavant et que j’avais choisi pour jouer dans deux de mes films : il avait fait carrière – pour ainsi dire – à cette époque-là ; il avait travaillé dans de nombreux films, et avait même fait la couverture de certaines revues populaires, etc. Et bien le morceau de “réalité”, c’était lui (payé évidemment, vu qu’il touche désormais un cachet pour tout ce qu’il fait); et la voix qui confessait aux téléspectateurs consternés qu’il était un pauvre voleur, etc., une voix qui m’était familière… une voix qui, en recoupant mes souvenirs… mais oui ! c’était la voix de Silvio Citti, le frère cadet de Franco et Sergio. C’était un bidonnage. Pourtant, reconsidéré avec lucidité et un certain recul, il fait peut-être partie des choses les plus honnêtes que puisse produire la télévision » (22). On voit, dans cet exemple, que la télévision se prémunit de toute irruption plébéienne en faisant intervenir (à l’écran et en voix playback) des habitants des faubourgs romains passés par le filtre petit-bourgeois du cinéma. Lorsque Pasolini dit que ce bidonnage constitue peut-être une des choses « les plus honnêtes » que puisse produire la télévision, il ne me semble user en cela d’aucune ironie, mais bien plutôt indiquer que les corps pauvres des habitants bien réels des faubourgs sont impossibles à l’écran, tout simplement parce qu’ils feraient scandale – et que le dispositif télévisuel est, en tant que tel, une arme contre le scandale, sauf aux conditions du spectacle télévisuel lui-même (les faux-scandales internes au dispositif prémuni contre le véritable scandale). Au fond, c’est l’irruption de la plèbe qui est impossible à la télévision, ce qui signifie que c’est le rôle de l’idiot qu’il est impossible d’y endosser – qui chercherait à adopter ce rôle ne parviendrait pas alors à révéler la bêtise de la télévision, mais serait lui-même ridiculisé, l’animateur télé plaçant alors les rieurs de son côté (comme en un remake des exclusions des salons mondains de la Recherche). La fonction de l’idiot est prévue par le dispositif télévisuel, qui l’empêche ainsi de nuire à la bêtise, puisque l’idiot ne peut remplir cette fonction (nuire à la bêtise) qu’à la condition de pouvoir surgir à l’improviste ; ici, il est attendu à la place du « mauvais client », de celui qui ne joue pas le jeu, alors même qu’on lui donne la parole, etc.
On pourrait dire que toute la différence entre le cinéma et la télévision est bien là, dans le traitement qui peut être réservé à la bêtise. Qu’on pense à Théorème, et à la manière dont le facteur fantaisiste (Ninetto Davoli) et la servante (Emilie), tout en endossant le rôle des idiots, loin d’être ridiculisés, sont ceux qui révéleront l’absence de réalité propre à l’univers bourgeois. On est ici face à une inversion des valeurs, la bêtise généralement attribuée au corps (qui ne penserait pas – alors que d’une part il est seulement dépourvu de conscience, et que, d’autre part, la bêtise n’est pas l’absence de pensée) passe ici du côté de la conscience (dont l’hyper-développement produit des corps infirmes, inaptes à étreindre la réalité – on notera que l’hôte est un lecteur de Rimbaud). Dans ce registre, la bêtise prendrait donc la forme du conformisme, et le personnage de la servante, qui va croire au miracle, pour finir par entrer en lévitation après s’être nourrie exclusivement de soupe d’orties, occupera bien sûr la place de l’idiot, en décalage complet vis-à-vis des valeurs modernes de rationalité. En face du conformisme de la tristesse (miroir de l’esprit de sérieux, en même temps que des névroses petites-bourgeoises), Ninetto jouera lui-même le rôle d’un être inconscient, qui se réjouit de tout (et que Pasolini, dans La séquence de la fleur de papier, avait montré comme l’objet d’un sacrifice au nom des valeurs d’une modernité culpabilisant l’innocence elle-même, au nom de la responsabilité) : « Emilie se précipite à la porte pour ouvrir. Et voici que surgit devant elle l’Angelot, […] une sorte d’elfe. Tout en effet tient en lui de la magie : les boucles, absurdes et drues, qui lui pleuvent jusque dans les yeux, comme celles d’un épagneul, son visage espiègle, couvert de furoncles, et ses yeux en demi-lune, tout remplis d’une réserve de joie enfantine » (23). L’enfant et la sainte, si l’on veut, deux êtres relevant d’un univers ancestral, saturé de magie, vont donc occuper tout naturellement les places réservées aux idiots, dans un univers où triomphent les valeurs du rationalisme, mais aussi de l’efficacité et de la responsabilité. Ce sont les irréalistes de l’histoire, serait-on tenté de dire, en précisant aussitôt que le propre de la réalité petite-bourgeoise a toujours été, pour Pasolini, de représenter la forme par excellence de l’irréalité. L’inversion des valeurs est donc là, qui entraîne l’inversion des places entre les supposés imbéciles (inaptes à la réalité) et les supposés intelligents ; la frontière ne passe pas entre intelligents et inintelligents, mais entre idiots et bêtes : l’idiot est ici ce corps rétif au conformisme petit-bourgeois, mais aussi cet âge qu’on appelle improprement « bête », parce qu’il n’est pas sérieux (Rimbaud encore !) ; quant au conformisme, il est, en soi, une des modalités de la bêtise.

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Cet écart entre cinéma et télévision, on peut également le rendre perceptible à travers la considération du film de Pasolini Uccellacci e uccellini, placé en regard du téléfilm de Liliana Cavani intitulé Francesci di Assisi, tel que le commente Pasolini lui-même. On se souvient en effet du duo Ninetto / Toto, parcourant les routes, en compagnie d’un corbeau bavard, mais aussi de ce même couple renvoyé un temps aux débuts du XIIIème siècle, dans le rôle de moines cherchant à convertir les oiseaux (les faucons, puis les moineaux), à la demande de saint François. Cet épisode, plein d’humour dans le film de Pasolini, évoque littéralement une tentative pour apprendre le langage des oiseaux, pour établir avec eux une forme de communication, qui rendra possible leur conversion. Il y a même quelque chose d’un devenir oiseaux qui s’empare des personnages (non exempt de mimétisme, il est vrai), et par lequel, sifflant et remuant les bras, comme pour voler, Ninetto et Toto sautillent joyeusement, s’entretenant avec les moineaux. A l’image de ce qu’il avait déjà fait dans L’Evangile selon saint Matthieu, Pasolini traite les miracles d’une façon littérale et réaliste, ne cherchant nullement à les éviter, en tentant de les interpréter dans un esprit plus moderne. Or, c’est précisément, selon Pasolini, ce que ferait Liliana Cavani, privant ainsi son film pour la télévision de toute chance d’occuper la place de l’idiot – se trouvent ainsi réduites toutes les possibilités éventuelles d’échappées vers l’hétérogène. Et l’on sait quelle fonction disruptive Pasolini attribuait au sacré, dans notre modernité : « Mme Cavani – du fait de l’innocence de son esprit laïque – s’est bien gardée – selon la règle, et non selon le scandale – de faire faire des miracles à François : elle a occidentalisé François au maximum […]. Malgré tous ses efforts [ceux de Cavani], ce François ne parvient pas à être Différent, et donc Saint. Il reste comme les autres : cela démontre une exigence laïque et démocratique très louable chez Cavani, mais on ne peut pas dire que cela ait grand-chose à voir avec le fol et sublime caractère aristocratique de la religion […] » (24). Cette impossibilité de conserver une hétérogénéité à François d’Assise relève bien d’une tendance à tout juger selon un point de vue moderne et petit-bourgeois, autrement dit d’une incapacité à se décentrer, à accorder une place à l’hétérogène. Or, cette impossibilité s’apparente à une incapacité d’entendre la voix de l’autre, de l’idiot, et cet enfermement au sein de l’homogène, du même, est à l’image de la fermeture sur soi de la bêtise – rappelons-nous que la fonction de l’idiot endossée par le narrateur adolescent face à M. de Norpois n’affectait en rien l’ambassadeur lui-même, qui tenait l’enfant pour un simple faire-valoir, dont la position propre ne méritait aucun égard, mais demandait tout juste à être redressée. Et c’est bien une telle intention pédagogique qui transparaît, lorsqu’en réduisant l’écart entre nous-mêmes et une époque lointaine, ou un peuple éloigné, on les reconduit à une position d’homogénéité à notre égard, comme si nous constituions la vérité de ce qui peine à se dire dans ces temps reculés et/ou en ces contrées lointaines. Le miracle serait la vision mythique et enfantine de réalités que nous serions devenus capables d’articuler rationnellement – là est le rejet instinctif à l’égard des univers traditionnels qu’emporte toute philosophie (même involontaire) de l’histoire comme progrès.

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Et si notre époque était bête ? Comment serions-nous capables de nous réveiller de notre bêtise, si nous n’avons rien de plus urgent à faire que de nous barricader dans nos certitudes, celles qui, précisément, opèrent le partage entre l’acceptable et ce qui ne l’est pas ? C’est qu’il est une manière pleine de bonnes intentions de réduire l’écart entre soi-même et l’autre ; mais comme cela s’effectue toujours à partir de notre propre point de vue, la réduction de l’écart se réalise en s’amalgamant l’autre. Et c’est bien cette violence que Pasolini reprochait à Cavani : « C’est en cela [en glissant des éléments petits-bourgeois dans le personnage de François d’Assise] naturellement qu’elle violente l’histoire ; comme si elle voulait dire : “Cher petit-bourgeois italien, mon semblable, mon frère téléspectateur, François n’était pas un Autre que toi, il était comme toi, il avait un père petit-bourgeois avec un revenu familial élevé et une petite industrie qui marchait bien, etc., etc. Donc, c’est à toi que je parle quand je te dis que François voulait être artificiellement pauvre, voulait faire comme les vrais pauvres. L’authenticité que François a cherchée est celle que tu cherches confusément toi-même, etc., etc. […]”. D’où les allusions aux exigences du socialisme, d’où les critiques du film très favorables venant de la presse communiste (entièrement petite-bourgeoise) » (25). On n’oubliera pas que c’était aussi pour éviter ce piège consistant à nier l’altérité de l’autre que Pasolini avait adopté dans ses premiers romans le style indirect libre – façon d’éviter que l’écrivain annexe les expériences existentielles dont il parle à celles de sa propre classe sociale.  On aura une pensée également pour les petites revues en frioulan auxquelles Pasolini faisait participer ses élèves, réservant ainsi une place à une parole orale et populaire, en même temps qu’il mettait en application l’idée d’un apprentissage mutuel entre enseignant et élève – entre enfant et adulte. Rompre avec l’idée que la bêtise puisse être combattue au moyen d’un savoir, c’est en effet d’abord opérer la destitution de la place du maître, en acceptant l’idée que la bêtise constitue une menace constante, et qui nous est commune.
Alain Naze
Éloge de l’idiotie / 2014
Texte intégral pour la version numérique de Chimères n°81 / Bêt(is)es

Un projet bête ICI

gd

1 Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p.196.
2 Id., p.353.
3 Arthur Rimbaud, « Honte », in Illuminations.
4 Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, Gallimard, 1988, p.30.
5 Id.
6 Id.
7 Id., p.33.
8 Id., p.28.
9 Id., p.29.
10 Id.
11 Id., p36.
12 Id.
13 Id.
14 A. Rimbaud, « Alchimie du verbe », in Une saison en enfer.
15 M. Proust, op. cit., p.44-45.
16 Id., p.45.
17 Id., p.46.
18 Fédor Dostoïevski, L’idiot 1, trad. G. Arout, Paris, LGF, 1972, p.108.
19 Id, p.118-119.
20 Id., p.120.
21 Pier Paolo Pasolini, « Contre la télévision », in Contre la télévision, et autres textes sur la politique et la société, trad. Caroline Michel et Hervé Joubert-Laurencin, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2003, p.29.
22 Id., p.30-31.
23 P.P. Pasolini, Théorème, trad. José Guidi, Paris, Gallimard, 1978, p.21.
24 Pasolini, Contre la télévision…, op. cit., art. cit., p.44-45.
25 Id., p.43.

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