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Le marcher de l’Art / Francis Bérezné / Chimères n° 74

Un soir, on projette Ce gamin-là, un film tourné dans les années soixante-dix, sur la vie menée par Fernand Deligny avec les enfants autistes. Pour leur donner l’autonomie, qui leur évitera peut-être les rigueurs de l’hôpital, quand les parents ne sont plus là, Deligny décide de se taire avec eux, de dessiner leurs déplacements. Il appelle lignes d’erre les tracés qui reproduisent la marche des enfants, les allers, les retours, les courses, les stations, les girations. Ces cartographies sont d’une telle sensibilité, d’un sismographe, qu’on croit lire la rapidité, la lenteur. Je comprends d’autant mieux l’art de se taire, du poète Deligny, que deux ou trois ans auparavant, on me donne l’occasion de dessiner avec les enfants autistes, dans une institution. Je garde à vif le souvenir d’un adolescent, un gringalet qui parle un peu, qui peint toujours la même forme, un polygone qui sépare un extérieur d’un intérieur, d’un trait hésitant, pour rendre sensible la limite de la parole au silence. Ce garçon s’obstinant à dire le nom d’une couleur pour une autre, j’insiste maladroitement pour qu’il dise bleu, ou vert, lorsqu’il charge le pinceau de bleu, ou de vert. A ma stupéfaction, quand il obéit, il trace un polygone symétrique aux précédents. A l’époque, en croyant poser le problème comme il faut, parler consiste aussi à trouver le mot juste, à prononcer un mot plutôt qu’un autre, à le remplacer parfois par un autre, je me sens intelligent. Mais ce soir là, en regardant ce gamin là marcher, courir, se balancer, tourner sur lui-même, crier, puis laver la vaisselle, creuser une tranchée, préparer la pâte à pain, et Deligny se taire à côté de lui, je me sens bête devant l’écran.

Me voilà au Louvre, un jour de fermeture, dans la réserve où est conservée la copie d’une peinture de Breughel, la Parabole des Aveugles, qui attend de revenir un jour dans les salles. Curieux des sentiments qu’on éprouve devant les figures de la cécité, quand on a des yeux pour voir, je songe à Deligny, qui se tait avec ceux qui n’ont pas l’usage de la parole, tandis que la conservatrice, qui a permis la visite, cherche notre affaire sur la grille coulissante. Devant la Parabole des Aveugles, un format moyen, je m’accroupis, une branche du paysage m’occupe l’esprit presque tout le temps. En sortant du Louvre, sur le trottoir, une impression désagréable, mais banale, comment les yeux sont peints sur le visage des aveugles.

Aujourd’hui, je crains d’être trompé sur la qualité de la marchandise par le bagout du marchand. Ruser avec la toile posée sur le chevalet, la surprendre sans que les mots s’en mêlent, sans que s’y porte l’éclairage de la langue, avec les ombres portées de la complaisance, qui lâche rarement le morceau, je m’y exerce en premier lieu, ou après la journée de travail, en ouvrant brusquement la porte de l’atelier. Dans les grands musées qui regorgent de chefs-d’œuvre, il suffit de se tenir à l’écart de la foule pour pouvoir s’arrêter devant un tableau, stupéfait, transporté, privé de l’usage des mots, atteint par le délice, le frisson d’être vu par ce qu’il donne à voir. Les moments de ce genre ne viennent pas sur commande, ils se manifestent plus souvent quand on apprend à les désirer.

Avec le temps, la peinture n’est plus seulement la surface où se déploie l’imaginaire, plus seulement le lieu d’une apparition, elle devient l’espace de la rencontre. Deux réalités, sans rapports l’une avec l’autre, produisent une déflagration poétique quand on les met en contact, la définition de l’image surréaliste. Sans la récuser, la rencontre m’apparaît aussi à la façon d’une macle, deux réalités avec des atomes crochus, qui se confondent pour s’enrichir d’une virtualité, chargée de chaque réalité, plus que les deux, ensembles. Ca prend la tournure d’une provocation lorsque des psychanalystes m’invitent à exposer des portraits, des autoportraits dans la salle d’attente de leur cabinet. Je rédige un tract, où j’évoque un sexe dissimulé, sous tous les visages, la présence, dérobée, d’Eros, de Thanatos. Mais c’était chercher midi à quatorze heures, simplement le visage exprime différemment la sensualité, la sexualité, selon le moment, selon les situations.

Oui, je me demande qui, quoi, qu’est-ce sous un visage, sur un visage ? Un portrait, pour aller vers ce qui dépasse, qui échappe. Arcimboldo et Andy Warhol déplacent des arts mineurs, du moins considérés ainsi, graphisme, la publicité, la nature morte, vers l’art noble du portrait, en quoi ça flatte le pouvoir ? Arcimboldo, les fleurs, les fruits, les poissons, les livres qui servent la même cause, Andy Warhol, les bouches, les yeux, les nez comme des stéréotypes, s’adressent à l’intelligence, à la compréhension de la peinture. Ils ne cherchent pas à émouvoir, mais à tendre les nerfs.

Figurer, transférer, métaphoriser, représenter, présenter, assembler, ne suffisent pas à définir le travail de l’artiste. La tache du peintre, parmi toutes celles qu’il s’impose, que la peinture lui impose, consiste aussi, j’en ai pris un jour le risque, et le pari, à se tenir au lieu saturé par la réalité la plus terre à terre, par l’imagination la plus dévoyée, un territoire sur lequel on ne sait pas grand chose, dont on parle beaucoup. Récemment, un artiste raconte à la radio comment, pourquoi, il a posé un frigo sur un coffre fort, autrement dit, froid sur fric, autrement dit encore, les eaux glacées du calcul égoïste. La précision, la mesure des propos, une exactitude, presque scientifique, n’est pas sans inquiéter. Quand il réclame pour son travail la compagnie des objets de l’antiquité qu’on peut admirer dans les salles du Louvre où il m’arrive de dessiner, ça fait du bien. Mais lorsqu’il avoue, sur le ton de l’humour, de la confidence, j’aime monter sur la table, pour dire l’état d’esprit qui l’agite, qui le fait agir, le mot table résonne drôlement dans le poste de radio. L’étrangeté familière me trouble, en regardant le désordre de la table, d’abord, bien avant lui, Lautréamont invente la table de dissection où se rencontrent un parapluie et une machine à coudre, mais surtout pendant longtemps je me serais plutôt caché dessous, dans la crainte qu’elle ne s’effondre sur moi, à l’instant où quelqu’un pose le pied dessus. Mais un problème apparaît. Un objet concentre-t-il l’émotion pour la contenir, quand une peinture qui table sur une illusion, sur la trace d’une illusion, sur la mémoire d’une illusion, aura tendance à la réfléchir pour la libérer.

Hier, en conversant avec un ami, qui gagne sa vie comme instituteur, comme infirmier, qui n’a jamais voulu dresser l’ombre d’un mur entre lui et les fous, qui sait apaiser l’angoisse en parlant de livres, de cinéma, de culture, donc en conversant de la peinture et du réel, de ce lieu menacé de mort, d’un excès de vie, de ce lieu menaçant, dont il dit que s’y trouver c’est être fou, selon Jacques Lacan (mais il ajoute, un artiste sait, et peut, c’est son privilège, en ramener la matière d’une création, pour l’offrir aux autres), nous venons à disputer de la réversibilité du temps, une idée raisonnable à son avis. Plus il la soutient, plus l’angoisse s’amène. En dépit des tentatives pour résister au mouvement qui m’emporte, l’espace se dissout, floconne, les choses s’éloignent à des années-lumière, pour finir je me trouve au cœur du réel, ou ça lui ressemble. Si le temps est réversible, tout peut ne pas être, l’ami, la table, le buffet, la salière, les verres de vin, la bouteille n’existe pas. Ils appartiennent à un au-delà, à un ailleurs, à un cauchemar, dont j’ai peur de ne pas me réveiller. Ils sont pris dans un temps, dans un espace, où le père, mort, peut s’asseoir à côté du fils, vivant, pour lui dire qu’il n’est pas né. Aussi, pour résoudre la terreur, je convoque tout le bon sens, j’explique à l’ami qu’une vérité peut s’affirmer ou s’infirmer à postériori, mais que la nature ne reprend pas son coup, contrairement à ce qu’il semble croire. Quand je le presse de développer sa pensée, il répond imaginaire, cinéma, retour vers le futur. Je le quitte, désangoissé, mais honteux de l’abandonner dans une pièce qui a connu un désastre, après avoir pris la peine de dissiper la peur, sans m’inquiéter de la sienne.

Après beaucoup d’efforts pour réparer l’espace, je possède aujourd’hui un atelier, une maisonnette, un jardinet. Dans la tranquillité, la solitude, je pose désormais la question du temps. En peinture, le seul indice que je connaisse d’un temps, avant, après, visible en un clin d’œil, est la superposition d’une couleur sur une autre.

Comme je ne vais plus à La Borde, pour le moment, il est nécessaire d’évacuer les tourments qui circulent là-bas, au moins sur la toile. Une sorte d’agitation fébrile, incontrôlée, dirige le pinceau. Sur la projection d’une image de la Parabole des aveugles, en noir et blanc, je réalise une sorte d’animation en ombre chinoise, qui fait de ce moment, la chute de l’aveugle, une scène champêtre, ce qu’elle est en vérité. Le résultat n’est pas à la hauteur de mon attente. Même si l’exercice me semble salutaire, je dois reprendre mes recherches, et poursuivre dans le même sens.

En attendant la mort d’une amie, qui meurt d’une terrible maladie, je ne peux pas aller à Paris, ni m’éloigner trop longtemps de chez moi.
Francis Bérezné
le Marcher de l’Art / 2010
extrait de son dernier texte , Chimères n°74 : Biopolitiques ? / été 2011
A lire également :
Sur l’Amitié dans la psychiatrie
Pour Francis Berezné
A côté
Edito Biopolitiques ?
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A côté / Francis Berezné

Je lui ai dit,
non, je ne la quitte pas comme ça, mais non, elle a tous les talents, la couture, la cuisine, le ménage, elle a toujours été la meilleure des femmes, la meilleure des ouvrières, et belle comme à vingt ans, oh non, qu’elle ne cache pas son visage dans son tablier, ça me remue jusqu’aux larmes, un soulagement pourtant de ne plus l’entendre crier pour des niaiseries sans intérêt, des oui des non, des histoires de jambon j’en passe et des meilleures, un papier peint fané avec des motifs d’un autre siècle, une odeur de vieillerie, des taches d’humidité partout, un plafond qui a tourné au jaune, un fauteuil grossièrement retapissé, dont le crin déborde par endroits en paquets sales, une peinture écaillée grise dans le renfoncement de la fenêtre, qui ne s’ouvre plus depuis longtemps sur une cour, où le soleil n’entre jamais, tant mieux, de cette façon rien ne viendra me distraire de la seule affaire qui compte désormais à mes yeux, qui n’y voient plus grand-chose, habiter à côté de Victor, auquel j’ai pensé pendant toute une nuit d’insomnie, torturé par l’angoisse, trempé de sueur, grelottant de peur, remuant toutes sortes d’idées noires, comme très modestement mes deux mules de cuir ont veillé jusqu’au matin sur l’angle de la cheminée, sur ma porte, sur tous les damnés de la terre, tiens, qu’est-ce qui se raconte tout à coup de l’autre côté de la cloison, où la radio diffuse une rengaine qui se mêle à des bruits de papiers froissés, à des bruits d’objets qui tombent sur le parquet, ou est-ce du linoléum, à des jurons sans raison raisonnable, autrement il me faudrait admettre que Victor se fâche, et qui d’autre que moi pourrait provoquer sa colère puisqu’en dehors de nous il n’y a dans cette maison rien ni personne, et entre nous depuis longtemps déjà rien que mon bavardage et son silence, où je vais m’engouffrer une fois pour toutes, après les heures passées à me faire un sang d’encre, je t’en ficherai des infirmières comme celle-là, il ne suffit pas qu’on m’aide à me laver, m’habiller, me lever, encore faut-il montrer un peu d’amabilité, quelques signes de sympathie, et quand je n’en pourrai plus de me taire, je trouverai Victor m’accueillant sur le seuil, pas le moins du monde surpris de ma visite, comment sait-il toujours qui vient le voir, à croire qu’il a des antennes, que la télépathie fonctionne avec lui à merveille, ou qu’il possède un sixième sens, l’œil vif, prêt à me serrer dans ses bras, à écraser son gros ventre contre mon ventre amaigri, car depuis des semaines je n’ai plus d’appétit pour la nourriture qu’on me sert à heures fixes, ni pour mes petits arrangements avec Dieu, Victor mon cher ami qui m’embrassera sur les deux joues, son poil court râpant comme du papier de verre, qui d’un geste m’invitera à le suivre, me tendra sa chaise, faisant aussitôt souffler un vent de bonne humeur qui me réjouit l’esprit rien que d’y penser, à moins qu’il ne me tourne le dos, grommelle dans sa barbe, s’occupe de soigner les plantes qu’il a installées en propriétaire sur la tablette en verre de son lavabo, les feuilles s’accrochant au miroir, grimpant sur les étagères, s’insinuant entre les pages de ses romans policiers, il ne lit que ce genre de littérature, des pieds d’un lierre tout à fait ordinaire, pas moins ni plus vigoureux qu’un autre, récupérés dans le jardin de derrière, plantés dans des pots de yaourt, sans compter un bouquet d’orties dans un ramequin d’aluminium, et d’autres mauvaises herbes dont j’ignore tout, n’étant pas de l’espèce qui herborise au sortir du berceau, foin de la botanique, des rêveries du promeneur solitaire, des herbiers qu’on fabrique à l’école, absorbé par son travail, élaguant avec de fins ciseaux à ongles, étêtant, supprimant les rejetons indésirables sans compter les pucerons qu’il faut détruire sans délai, et l’arrosage deux fois par jour au moyen d’un verre d’eau, indifférent à ma présence, m’oubliant jusqu’à l’heure du thé, alors seulement il pensera à m’offrir une tasse de ce truc en poudre qu’il délaie dans une eau tiède prise directement au robinet, en m’invitant à m’asseoir, en commençant et en finissant par un « Alors ami, raconte ! », car il ne dira rien de plus jusqu’à la nuit tombée, quand j’aurai enfin cessé de lui parler, quand le temps s’arrêtera, suspendu à la moiteur de l’été, quand, juste au moment de prendre congé, juste avant de revenir dans ma chambre, houspillé par cette infirmière plus muette qu’une tombe, c’est mauvais signe, celle-ci sera ma mort, je lui reprocherai de se taire, ce qui l’amuse, plus Victor que jamais, faisant immédiatement de l’esprit sur la coupe de ma veste, sur la couleur de mon pantalon, sur ma bonne mine, sur mon air fatigué, sur mes rides, sur mes plis, c’est selon, toutes choses que la pénombre aura rendues depuis longtemps indécidables, et même pourquoi pas sur la verrue qui m’a poussé au bout du nez, en me renvoyant aussitôt la balle, toi qui ne me dis jamais rien, toi qui ne me montres jamais rien, toi qui ne m’offres jamais rien, bien heureux s’il ne m’accuse pas de mépriser mon prochain, s’il ne se paye pas franchement ma tête dans l’obscurité, où il n’y a plus que nos voix qui s’affrontent sur le mode de l’amicale plaisanterie, et le reflet dans le miroir de je ne sais quelle lumière, qui vient d’où ? je l’ignore mais je ne résiste pas, je l’aime, c’est de l’amour et de la haine, il ne le sait que trop, il en use, en abuse, il m’en fera crever, il se reculera au fur et à mesure que je m’avancerai, que je remettrai en marche le moulin de mes confidences dans la douceur de la nuit, impossible de ne pas tout lui confier à nouveau, même si demain, je m’en fais le serment, je vais dissimuler au moins deux trois pensées, deux trois mots derrière la façade de mon vain bavardage, car je suis décidé à ne plus le déranger, jamais plus, hélas, je sais bien que demain, après-demain, disons quand je serai en manque, et en état de le faire, je reviendrai sur ma décision, et peu importe ce qu’il en pensera car il ne pipera mot comme à son habitude, je lui raconterai tout de ma vie en détail, comme je vais m’y employer tout à l’heure, dès que cette chienne d’infirmière, rien qu’une méchante façon de parler, aura fini ma toilette, quand je serai à même de me lever, et qu’il acceptera de partager mes peines, autrement il aurait été tout à fait inutile de la fuir pour trouver refuge dans ce lieu de misère, autant supporter jusqu’à la fin ses chamailleries du genre, tu me considères comme une moins que rien, un boulet à traîner, c’est à cause de l’or que tu n’as pas reçu, et parce que tu rêvais d’aller faire fortune en Amérique, toujours les mêmes idioties, depuis longtemps les pièces d’or de son père ne me font plus bander ni l’Amérique débander, d’ailleurs il y a une éternité que nous avons quitté le shtetl, perdu de vue le pays de notre enfance, c’est une affaire entendue, oui j’aurais fait la traversée si la pointe de ses jolis seins ne m’avait pas accroché le paletot dès mon arrivée ici, mais nous ne pouvions plus cohabiter à cause de mes caleçons longs, de mon odeur un peu trop forte, de ma tenue toujours débraillée, de mon pyjama qui se repose, pourquoi de bleu devient-il blanc, comment le voilà qui se dresse, se convulse, s’étouffe, ravale sa ceinture, et sa tache de sang qui s’étale, qui me nargue, qu’est-ce qui se passe dans cette maison, par le tout-puissant quels objets déraillent ici pour de bon ?
Francis Berezné
A côté / 2009
A lire sur Médiapart par Anne-Guérin-Castell : cliquez ICI
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Pour Francis Berezné / Jean Fournié

J’ai rencontré Francis dans les années 1964, 65 à Paris. Depuis lors, à travers les vicissitudes de nos vies respectives, nous n’avons pratiquement jamais cessé de nous voir, entretenant un compagnonnage, une complicité intellectuelle et affective qui ne s’est jamais démentie.
On peut dire que nous étions témoins l’un de l’autre.
A l’époque où nous sommes rencontrés, Francis était engagé dans une activité militante visant à modifier les lignes de force, comme on dit aujourd’hui, au sein de la société. Très vite, je devais le rejoindre dans cette activité exaltante mais passablement incertaine, voire improbable, que constitue l’engagement politique visant non seulement à transformer la monde, mais aussi et peut être surtout, à changer la vie, nos vies. Mais bien vite, Francis devait se détourner de l’action politique pour se donner corps et âme à ce qui allait constituer le fil d’Ariane, le centre de gravité de sa vie d’Homme : la peinture.
Il y avait là quelque chose de la vocation, un appel.
Je me souviens de l’époque où, alors qu’il venait à peine de quitter l’organisation où nous militions et où il s’était engagé sans réserve, comme dans tout ce qu’il entreprenait, ll m’expliquait alors que l’action politique, le militantisme, n’était décidément pas sa voie. Ce n’était pas pour lui, Il n’était pas fait pour ça, alors même qu’il était considéré par les camarades et les responsables politiques de la petite organisation à laquelle nous appartenions comme un élément particulièrement brillant, « prometteur », comme on disait alors, par son intelligence aiguë, sa culture, son dévouement, son abnégation. Mais la politique n’était pas son affaire.
Son affaire, c’était la peinture.
Francis était peintre, sculpteur, écrivain. Mais c’est sans doute la peinture qui l’habitait le plus. Il avait commencé, très jeune, à s’initier à la pratique artistique en participant à des ateliers d’art plastique aux Arts décoratifs. Il était ensuite devenu l’assistant de son maître d’atelier puis, quelque temps après, avait enseigné aux Beaux Arts. Plus tard, outre des travaux d’orfèvrerie et la création de bijoux dans l’atelier de son oncle, rue Cadet, où il avait trouvé refuge et pour lequel il avait une tendresse particulière, il devait réaliser des cheminées, plus généralement des aménagements intérieurs en pratiquant l’art du modelage au plâtre qu’il maîtrisait parfaitement, soit sur des murs, soit en créant du mobilier : tables, canapés, banquettes, étagères de cuisine. Des formes toujours très épurées, aériennes, faites de pleins et de déliés, toujours d’un blanc immaculé. C’est ainsi qu’il avait, par exemple, en partie reconfiguré et remodelé l’appartement de Jeanne Moreau.
En ce qui concerne la peinture, Francis manifestait une forme d’exigence qui lui interdisait de se plier à la mercantilisation et à la concurrence toujours plus effrénée du marché de l’art, ainsi qu’aux vicissitudes et aux rapports de force qui caractérisent le monde des galeries. D’une manière générale, je crois que Francis a toujours manifesté une grande répugnance à se trouver inclus – en dehors de la brève parenthèse du militantisme – qu’il s’agisse d’un groupe, d’un parti, d’une école ou dans la société. L’appartenance n’était pas son fort. C’était un outsider ; il détestait les chapelles. Peut-être aussi avait-il peur de dépasser le simple stade de la création pour s’exposer de manière plus frontale au jugement du public. Il organisait néanmoins régulièrement des expositions, le plus souvent chez des amis, qu’il avait nombreux, ou dans des lieux alternatifs, ce qui lui permettait de boucler des fins de mois toujours hautement acrobatiques. Francis avait une économie de moine bénédictin, pour autant que ces derniers soient vraiment économes. Les quelques sous qu’il récoltait étaient pour l’essentiel consacrés à l’achat de toiles, de châssis, plus récemment à l’aménagement de sa maison D’Annoville et de son atelier, auxquels il tenait tant.
Francis avait une vaste culture, littéraire, picturale, cinématographique. Il s’intéressait particulièrement à l’Art brut avec lequel il entretenait une sorte de compagnonnage contrasté, fait à la fois de distance et de fascination. Le Dit du brut, l’un des livres qu’il a écrit, retrace cette expérience. Il s’était plusieurs fois rendu à Lausanne, au musée de l’Art brut, pour redécouvrir l’œuvre d’artistes du « genre » qu’il connaissait et admirait : Adolf Wölfli, Gaston Chaissac, Aloïse…Il avait récemment adhéré – mais toujours sur la pointe des pieds – à l’association l’Aracine, destinée à faire connaître et à promouvoir les œuvres attachées ou rattachées à l’Art brut, association à l’origine de la création récente du musée d’Art brut de Villeneuve d’Ascq.
En dehors de son travail pictural, Francis écrivait. Il a publié quatre ouvrages à La Chambre d’écho , dans lesquels il retrace, pour une bonne part, son expérience de la folie, sa vie erratique et vagabonde – titre de l’un de ses livres – de SDF, logeant pour un temps sous les ponts, à Joinville le Pont, précisément. Littérature de témoignage, au départ, manière d’exorciser l’horreur de l’univers carcéral dans lequel on l’avait relégué pendant de trop longues et terribles années, son écriture était devenue au fil du temps de plus en plus maîtrisée, fluide, épurée, proprement « littéraire ». Il avait en route un nouveau livre et je crois que le travail d’écriture le mobilisait de plus en plus.
Francis s’intéressait aussi beaucoup au cinéma. Au cours de ces dernières années, il était passé à la réalisation. Des petits films, à budget plus que serré, réalisés avec l’aide de quelques amis, où il se mettait lui-même en scène. Ces derniers mois, il travaillait au montage de son dernier film : les Amours impossibles.
Sujet depuis le milieu des années 70 à de profondes crises d’angoisse, Francis avait fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, d’abord à la clinique de Laborde, puis, dans des conditions effroyables, à des années lumières de ce qui se passait à Laborde, à l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse, où il est resté trois très longues années, coupé du monde, sans aucunes visites, comme retranché des vivants. L’ayant longuement et vainement cherché, dans l’impossibilité de le retrouver, c’est le seul moment de notre longue amitié où la parole nous a été proscrite. Nous avions perdu le contact.
Lorsque nous avons enfin pu nous retrouver, Francis était méconnaissable. Il avait pris vingt bons kilos, était bourré de médicaments, ne parlait plus, était incapable de franchir une porte…
Je crois qu’il a gardé de cette expérience terrifiante, véritable expérience des limites, en milieu fermé, dans les pires conditions asilaires, en même temps qu’un regard désabusé sur le monde, une forme de bonté et de sagesse, une gentillesse bonhomme qui s’exprimait dans son regard et qu’il savait transmettre à ses amis. Cette « connaissance de l’enfer », selon l’expression de l’écrivain psychiatre portugais Antonio Lobo Antunes, Francis avait peu à peu réussi à s’en distancer, sans pour autant jamais arriver complètement à s’en libérer. Francis était un rescapé. Comme les anciens déportés, ses nuits étaient ponctuées de cauchemars, il était poursuivi par des infirmiers, ou pire encore. La peur n’était jamais loin. Ses démons ou plutôt sa souffrance venaient régulièrement le rattraper, même s’il avait appris, au fil du temps, à les apprivoiser, les tenir à distance, demander de l’aide à ses amis à chaque fois qu’il en était besoin. Soutenu par quelques uns d’entre eux, il avait ainsi peu à peu réussi à se reconstruire – quel terme abominable ! – à retrouver une sociabilité qui le faisait aimer par les gens qu’il rencontrait. Il avait aussi le courage rare de pouvoir parler de toute cette période et plus généralement de ce qu’il appelait sa folie avec les gens dont il se sentait proche, sans aucune acrimonie ni ressentiment, mais comme avec détachement et avec une forme d’humour qui, au regard des situations dramatiques qu’il décrivait, faisait froid dans le dos.
Francis était juif. Ses grands parents étaient arrivés en France au début du siècle dernier, fuyant les pogroms en Russie. C’est peut être de là – et d’eux – qu’il tenait cet humour à la fois joyeux et désenchanté dont il avait le secret.
Je veux rendre ici un hommage tout particulier à sa dernière compagne, Odile Demonfaucon, une artiste comme lui, qu’il aimait, et qui a su pendant de longues années, avant qu’il ne vienne s’installer à Annoville, dans La presqu’île du Cotentin, le soutenir, l’accompagner dans sa souffrance, le supporter, l’aimer.
Ces derniers temps, lorsque nous nous rencontrions, Francis paraissait – ou en tout cas m’apparaissait à moi – relativement apaisé, serein, comme réconcilié avec lui même. Il affichait souvent une égalité d’humeur et une apparente jovialité que je me surprenais parfois à lui envier. Il semblait enfin avoir trouvé à Annoville une forme de paix et de tranquillité qui lui convenait. Après tant d’années de souffrances et d’errance, il disposait enfin d’un lieu à lui, un lieu pour travailler, aussi modeste soit-il, et avait peu à peu à peu réussi à tisser des liens amicaux avec les gens du voisinage. Il était curieux des autres, aimait au fond profondément les gens – et leurs histoires. Francis aimait la nature, les paysages, « paysages-visages » – disait-il, les feuilles avec lesquelles il faisait des herbiers, les galets… Il adorait faire de longues promenades seul, le long des langues de mer qui bordent la région et qu’il avait coutume de prendre en photo. Il participait, à sa manière, à la vie de la commune en animant, pendant un temps, des ateliers d’art plastique auprès des enfants du village. Il participait par ailleurs à un groupe de travail autour de la revue Chimères à laquelle il collaborait, et se rendait régulièrement à la clinique de Laborde qui restait pour lui un pôle de référence – il manque ici la place pour parler plus avant du rapport de Francis à la clinique de Laborde – à l’antipode de son expérience terrifiante à Perray-Vaucluse, et où médecins et malades, avec lesquels il animait ces derniers mois un atelier de bandes dessinées, avaient appris à l’apprécier.
Cependant, la solitude lui pesait. C’est peu dire. Il est toujours difficile de parler de la solitude de l’autre. « Le désespoir n’a pas d’ailes », comme disait Breton, avec qui nous avions fait nos premiers pas en surréalisme. Il faisait de fréquents aller-retour à Paris, qui restait « sa » ville, et où il disposait d’un plus grand éventail de possibilités d’échanges intellectuels et d’un réseau toujours plus large d’amitiés.
Je me souviens d’une série d’autoportraits où Francis se représentait en train de faire un pied de nez. Ces pieds de nez étaient bien dans sa manière, à la fois malicieuse et généreuse, espiègle, une invite à la connivence, au partage, en même temps qu’une interpellation : « Et toi…alors… Quoi ? » – Une question peut être trop souvent restée sans réponse, manière déjà aussi, peut être, de tirer sa révérence.
Je crois qu’il faut considérer son geste ultime comme un acte de liberté, de souveraineté, un dernier pied de nez à un monde dont il savait trop qu’il ne tournait décidement pas rond et avec lequel il n’avait jamais vraiment réussi à pactiser.
Je veux ici rendre grâce à Francis, mon ami, pour tout ce qu’il m’a apporté au cours de ces quarante cinq années de vies entrecroisées. La mienne, désormais, ne sera plus la même.
Salut, Francis !
Jean Fournié
novembre 2010
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Aux éditions la Chambre d’échos : La Mémoire saisie d’un tu, la Vie vagabonde suivie du Singe mon herbier, le Dit du brut, J’entre enfin, A côté.
Sur le Silence qui parle : Sur l’amitié dans la psychiatrie

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